CHAPITRE 1 Le Réveil l'Ange et le Nouveau Monde 3 .pdf



Nom original: CHAPITRE 1 Le Réveil l'Ange et le Nouveau Monde 3.pdf
Auteur: Lou Figueroa

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CHAPITRE 1 : Le Réveil, l’Ange et le Nouveau Monde
La première chose que j’entendis fut un craquement, long et menaçant. Mes yeux
roulèrent derrière mes paupières sans que je puisse les ouvrir. Je préparai mes cordes vocales
à quelques jurons, mais aucun son ne sortit de ma bouche. Mes poumons refusaient de
gonfler, compressés par quelque chose. J’essayai de me dégourdir les doigts, eux aussi, pris
dans une matière solide. Mon cœur palpitant m’intimait de me mouvoir avec plus de force. Je
me contractai, longtemps, écoutant les crépitements s’amplifier avec espoir.
Mon carcan se desserra soudain. De l’air emplit mes poumons, enfin. Cependant je
restais immobile, engourdie, le corps endormi. La terre tremblait autour de moi ; c’était bien
la seule chose que je pouvais percevoir. Mes oreilles bouchées restreignaient encore plus mes
perspectives. Je n’arrivais qu’à déceler les ondes de lourds impacts non loin de là où je me
trouvais. Ce qui me retenait commençait à se détruire, à s’émietter. Je sentais des morceaux
tomber sur le sol.
J’essayai une nouvelle fois d’ouvrir les yeux, en vain. Un air frais et plein de terre
s’engouffrait dans mes poumons. Je semblais émerger d’une longue sieste. Quel que fût le
piège qui m’immobilisait, il s’ouvrait peu à peu. L’air toucha rapidement ma taille et mes
cuisses, jusqu’à ce que mon cocon se fendille complètement et libère mes jambes. Mes bras ;
je contractai mes bras une nouvelle fois, la chose eut peu de résistance. Pas assez. Enfin
libérée, j’essayai d’ouvrir les paupières, mais elles restèrent collées par la fatigue. L’équilibre
me manqua. Je tombais en arrière et me cognai la tête ; la douleur me fit aboyer. Le choc me
fit ouvrir les yeux. Mais cela ne changea rien. Aveugle ? Je doutai à présent d’avoir les yeux
ouverts.
Je soufflai ; la panique électrisait mes muscles. Quelque chose d’horrible venait de se
produire ; c’était le genre de délires qui me prenaient quand j’étais encore dépendante de
l’opium chimérique. Des larmes tombèrent le long de mes joues, cependant mon visage resta
de marbre. J’avais recommencé, j’avais replongé. Je me détestais. À ce moment même, mon
corps effectuait sûrement une parade machinale devant les Portes, pendant que tous les pores
de ma peau s’enflaient de ce poison qu’était la magie des Chimères, et que mon esprit
divaguait à l’intérieur des Portes ; l’une de ces créatures se moquait sans doute de moi, à me
faire miroiter un autre monde infernal. Enfer aimait me rabaisser, moi et toutes mes anciennes
amies Sorcières qui se perdaient dans les fumées euphorisantes des Portes. Que faire ?
Attendre, bien sûr. Attendre que les yeux pleins de déception de mon maître se posent sur
moi, et qu’il me ramène à la raison, une fois de plus.
Je frottai ma tête encore douloureuse. Je devais me reprendre. Mes sens regagnaient
peu à peu leurs droits, mais ne me donnaient que peu d’informations. Je mis un long moment
avant de distinguer les éclats de lumières fantômes qui vivotaient dans la grotte. Je tâtai ce qui
venait de m’accueillir. Une paroi inégale lisse, presque douce malgré les ses reliefs J’écartai
les bras et retrouvai toujours le même relief. Un mur défoncé, friable, aux fragments ambrés.
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Je m’essuyai les mains en tentant de me lever. Ma cuisse me brûlait, quelqu’un avait osé me
taillader ; mais qui, et quand, et pourquoi ?
Je me heurtai au gouffre de l’amnésie : le néant, l’étrange flou qu’on expérimentait
quand on sortait d’un rêve. Ce vide me laissait un goût amer et familier ; mes mains moites
revinrent le long de mon corps. Mon front se plissait, invoquant mes derniers souvenirs. La
grande place et ses fontaines glacées, et l’air électrique d’un début de bonne saison, et moi qui
pressait tranquillement le pas à l’abord des rues commerciales. J’étais en retard, mais mon
attention se perdait dans les nouveaux monuments ayant poussés çà et là. J’avais serré les
poings, tentée par les volutes puissantes d’une magie sournoise, qui n’attendait que moi.
C’était la dernière chose dont je me souvenais, et ça n’augurait rien de bien. J’inhalai
l’air empli de terre pour me calmer. Délire ou non, je devais me concentrer. Je saignai encore,
mais l'odeur ferreuse m'apaisait. Les secondes passaient sans que la blessure guérisse, étrange.
Secouant la tête, je me tournai vers le mur.
Qu’est-ce que...
Ce jaune puissant m’attirait autant qu’il m’assommait de douleur.
J’effleurai la lisse mais fragile couche d’ambre qui m’avait engloutie et plissai les
yeux. Effectivement cette paroi cachait bien des choses. Je distinguai vite des masses
sombres, coincées. Par dizaines, douzaines, centaines. Je gardai un pas lent mais mon cœur
s’emballait à mesure que je comptai inconsciemment les corps figés qui passaient devant moi.
Des personnes... endormies dans de l’ambre ? Cette fresque ne semblait pas avoir de fin, elle
s’étendait plus loin que je n’aurais pu l’imaginer. J’étais sortie de là ; et d’autres aussi, comme
l’indiquait les nombreux vides dans le minéral. Quelques coups d’œil me suffirent pour
reconnaître plusieurs de mes proches, parmi des milliers d’autres, peut-être des millions,
d’autres personnes.
Je sondai tous les visages pour avoir une explication, un indice sur ce qu’il s’était
produit. Je m’agrippai à l’ambre et cherchai désespérément quelqu’un. Ce fut un visage
paisible qui m’interpella parmi ceux des fuyards gelés dans un mouvement de panique.
Je tombais presque de soulagement. Lui semblait s’être bien préparé ; s’il y avait bien
une personne au monde au courant des derniers événements, ce ne pouvait être que Siméos,
mon supérieur. Il était loin, presque au fond. On l’avait aussi saigné, tout comme moi. Il
portait d’énormes sacs. Je souris : je ne serais plus seule dans mon délire. Mais je déchantai
vite. S’il était là, je ne délirais pas.
Frapper. Je me mis à frapper de toutes mes forces sur les failles. Une secousse sembla
venir à mon aide. Je gardai mon équilibre en écoutant les craquèlements s’intensifier et l’air
entrer peu à peu dans les crevasses. Mais ce fut un autre bloc de pierre qui explosa plus loin.
Prête à partir, je jetai un œil gêné à mon supérieur. Je devais comprendre la situation avant de
le sortir de là.

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J’avançais jusqu’à pouvoir entendre une respiration paniquée et voir un bras tendu
sorti de nulle part. Encastré dans cette chose d’un jaune chatoyant, un corps bientôt promis à
la liberté. Ses doigts se resserrèrent sur mon poignet. Près de là, un homme au visage
grimaçant d'horreur et de rage. Ses yeux étaient restés ouverts : plein de vie et d’espoir. Que
s’était-il passé ? Je l’examinais plus longuement ; sa position indiquait une hâte terrifiante.
Ses vêtements m’étaient familiers. Il m’était familier. Son visage anguleux, ses cheveux
clairs, les deux ailes tendues derrière son dos... Ses bras serraient ceux de l’autre individu.
Non : son sabre la transperçait. Les nombreux éclats jonchant le sol signalaient la sortie
récente d’une autre personne.
Je gardai mes distances le temps d’examiner la personne qui se tenait devant moi.
Humanoïde : inoffensif. Je m’avançai, attrapant son bras tandis que l’ambre éclatait autour de
nous. Une femme, petite, aux cheveux partiellement cachés par un voile taché de sang.
Quelques tâches fraîches me firent sortir les crocs. J’avais faim, vraiment faim. De
grosses quintes de toux la secouaient alors qu’elle rampait en sanglotant. Je plissai les yeux :
un liquide gluant suintait de sa bouche. Adossée au mur, ses yeux vitreux finissaient de verser
des larmes. Je la connaissais, je l’avais déjà vu quelque part ; la façon dont elle sanglotait, ses
murmures de panique, son voile et son air chétif : une ancienne camarade Sorcière. Elle
s’agitait ; ses yeux ne savaient plus où se poser, elle attrapait l’air avec des mains crispées,
tournaient la tête à des fantômes, voulant ramper plus loin. L’horreur de la situation me prit à
la gorge, je la gardai dans mes bras, calant sa tête sous mon menton. Ses ongles me griffaient
dans une étreinte pleine de peur ; je sentis mon cœur se briser.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? répétait-elle en boucle.
Elle passa une main rapide sur sa bouche.
— Dieux, dieux, je suis encore en plein délire ! J’ai été trop loin derrière les Portes, je suis
maudite !
Une autre quinte de toux l’arrêta. Trop de sang s’échappait de son petit corps. Je
m’humectai les lèvres, malgré moi. On l’avait transpercée d'une lame. Son flanc, son bras, sa
jambe. La rage contracta mon visage. Qu’avions-nous fait ? Une vague de vibrations me
rappela à la réalité. Les craquements de l’ambre semblaient des coups de tonnerre. Plus loin,
encore des pas décidés. Je la serrai un peu plus fort, jusqu’à ce qu’elle ne pleure plus, qu’elle
ne bouge plus.
Son sang imbibait mes vêtements. Elle dormait paisiblement sur un lit de pierres
jaunes qui la recouvrait un peu plus. Je la quittai avec un long salut. Je suis désolée, tellement
désolée, répétait une petite voix tapie dans mes pensées.
Je m’éloignai du mur en inspirant la terre et le sang. La pénombre était imprégnée
d’une forte odeur de charogne. Un parfum qui, en temps normal, m’aurait fait plaisir.
Des corps ? La paume d’une main rencontra la mienne. Un membre froid, inanimé,
gluant. Du sang encore frais se mêlait à la terre. Où me trouvais-je, dans une fosse ? Je
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continuais mon chemin, carapatée au sol. Un corps, puis un autre. Un massacre. Plus loin dans
la galerie, j’aurais juré qu’un combat grondait. Encore quelques pas, encore quelques corps.
Que s’était-il passé ? On m’avait enfermée pour éviter le massacre ?
Je retournai un corps du bout des doigts. Il puait, une mort récente. Ce qui restait de
ses vêtements et de son visage me permirent de déduire qu’il n’était pas des miens, ni de mon
monde.
Des reflets orangés jonchant le sol défoncé me laissèrent perplexe. Des éclats de roche
balisaient et éclairaient le funeste spectacle. Je me relevai, vacillante car victime des
vibrations de la grotte. Mes pieds heurtèrent des centaines de débris jaunâtres, presque
translucides, qui captaient chaque lueur pour la rendre au centuple.
Le chemin s’arrêtait aux abords d’un grand lac souterrain. Je devinai la lumière
naturelle quelques mètres après celui-ci ; l’unique façon de s’enfuir. Les vibrations
perturbaient la surface sombre de l’eau. De nombreux débris s’échouaient dans le lac, mais
autre chose rôdaient dans la vase. Une bête assez grande dont je ne voyais rien encore.
J’avançai assez pour reconnaître un semblant de reflet dans l’eau. De ce que je pouvais voir,
je n’avais pas changé. Toujours la même femme au long visage et aux fossettes marquées, aux
cheveux foncés gardés dans une épaisse natte. Cependant, mes yeux plus cernés que
d’habitude me firent peur.
Je guettai quelques vagues, et m’attendais à l’apparition d’une queue de sirène, ou
d’un vers marin. Les secondes s’égrainaient, et rien ne me sautait aux yeux. J’admirai encore
une fois mon reflet dans l’eau, mais je ne me retrouvai pas. À la place, une forme nébuleuse
d’où émergeait une fillette aux cheveux de feu. Ses grands yeux verts brillaient comme des
lanternes, me regardant en biais. Je reculai, regardant autour de moi, mais rien. Elle se cacha
dans l’ombre, et je réapparus à la surface. Reculant une nouvelle fois, je vis tomber une
poignée de gravier au fond de l’eau.
Parmi les grondements de la grotte, je reconnus des pas, rapides, plusieurs, des
individus dont je n’aimais pas le ton roque. Je devais revenir sur mes pas, j’évitai tous les
cadavres en les enjambant.
La vie s'agrippait dans l’un des hommes. Finissant de siffler, il reniflait l’air plein de
poussière, un bras qui se voulait tendu vers moi. Il n’était que sang et sueur, une casquette
complètement noircie sur son front. Ses yeux vitreux s'agitèrent en me voyant ; son corps fut
secoué par une grande inspiration. Je gardai mes distances, mais trouvai vite cela ridicule.
L’homme ne sortirait pas de là vivant, que j’intervienne ou non. Un éboulement avait avalé sa
jambe, le sang séchait autour de la pierre. Il connaissait son sort, mais réussit à me sourire.
Reposant un peu plus sa tête sur la roche tremblante, il sonda les alentours en quête des corps,
et soupira.
— Je suis le seul encore… en vie, n’est-ce pas ?
Une langue étrange, avec de belles sonorités. Je mis quelques longues secondes à
décrypter, décortiquer chaque son, pour me l’approprier.
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— Oui, sortis-je assez timidement malgré moi.
Je m’accroupis près de lui. Il ne lui restait qu’une quelques minutes, tout au plus. Il me
donnait faim ; j’aurais voulu savourer rien qu’une goutte de son sang encore chaud. Je
regardai autour de moi, pour arrêter de le fixer, lui et ses artères en fin de vie. Que s’était-il
passé ici ? Leurs corps empestaient l’inconnu, l’étrangeté. Je n’étais pas chez moi ; l’air, le
poids de l’existence, la lumière, le contact de mon être avec ce monde, tout était différent.
Rêvais-je ? Avais-je trop bu de sang, été trop gourmande en goûtant aux cous de mes petits ?
Ça ne m’étonnerait pas. Toujours trop réels, ces délires-là.
J'échangeais un regard avec l'homme, au front plissé. Il chercha quelque chose dans
une poche, et fut heureux d’y retrouver un petit objet métallique, et un petit bâton blanc,
fourré avec une herbe brunâtre.
Il croqua le bâtonnet et l’enflamma difficilement à l’aide de son feu portatif. D’une
main trop tremblante il lâcha son instrument et prit quelques bouffées de son herbe, un sourire
en coin, déjà l’esprit ailleurs.
— Vous êtes l’une d’eux, c’est ça ?
— Eux ?
— Les monstres, vos amis.
Je réfléchis. Certains d’entre nous n’étaient pas très amicaux, mais de là à tous les
tuer... La fumée de ce qu’il inhalait me piqua les yeux tandis que je tentais de remettre mes
pensées en place. La caverne rugissait encore. D’autres pas menaçaient de venir se perdre ici.
Je me préparai à partir. L’homme se mit à rire alors que de la cendre claire tombait sur son
étrange uniforme plein de terre.
— Je savais que c’était la fin du monde, commença-t-il, mais je ne savais pas que les montres
seraient là pour regarder le spectacle.
Tous les mots qui traversaient sa gorge sèche mettaient du temps à prendre leur sens
dans mon esprit. La fin du monde ?
— De quoi parlez-vous ?
— De tout ça. 2133, les derniers jours de la Terre.
Il se perdait dans ses pensées ; une expression qui me donna un fort arrière-goût de
pitié. Il pinça le bout de son bâtonnet entre le coin de ses lèvres et me considéra de haut en
bas.
— Ce n’est pas un monde à envahir, il est déjà sans dessus-dessous, ma beauté.
Je le laissai me reluquer pendant plusieurs longues secondes. Il recracha son bout de
bâtonnet calciné. Le souffle lui manquait. La tête légèrement tournée vers l’aval de la grotte,
il fixait le point de lumière qui perçait à peine.
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— On était sur un bateau de ravitaillement, on a mal calculé l’itinéraire, et une crête a éventré
le vaisseau. Il a fallu trouver un abri pour éviter les pluies et on est tombé ici. Puis on a
découvert ce truc, on pensait devenir riche une fois les photos vendues, ah... C’était jusqu’à ce
que les tremblements de terre commencent et que vous, les monstres, sortiez.
— Tous les autres sont morts, comment vous avez réussi à survivre ?
Ses yeux s’illuminèrent ; quelque chose émanait de lui… de… de la foi ?
— Nous avons libéré un ange.
Je fronçais les sourcils. Le sourire qui éclairait son visage avait quelque chose de
malsain. Il sondait les parts d’ombre derrière mon épaule avec des yeux humides. Je devais
m’attendre à tout. Un souffle à peine audible me parvenait, mais je gardais toute mon
attention sur lui. Ses lèvres s’agitèrent rapidement, il se concentrait en psalmodiant des
paroles que je reconnus comme des prières.
— Un ange ? Qu’est-ce que c’est ?
— Il me protège depuis que je suis coincé là, lança-t-il avec un grand sourire. Les autres n’ont
pas eu cette chance. Moi, j’ai été choisi.
Je me retournai, tentant de m’adapter à l’absence de vraie lumière. Je distinguai les
contours d’une masse non négligeable. Une boule, qui enflait et désenflait régulièrement.
Attendant une réaction de l’agonisant, il ne me donna qu’un vague hochement de tête en signe
d’encouragement. Les bras tendus j’évoluais en jurant sur chaque pierre qui roulait sur mon
chemin. Je faisais bien trop de bruit ; la respiration de cette masse, qui ou quoi qu'elle fût,
s’accélérait. La pulpe de mes doigts caressa une surface douce, agréable et chaude. Je jugeai
en une seule fraction de seconde l’origine de celle-ci : des plumes. Ce ne fut qu’à ce momentlà que je distinguai les deux ailes repliées qui formaient cette « boule » soyeuse.
Un Nephilim. Je l’entendis grogner derrière son bouclier de plumes sales ; il devait
moins faire le fier depuis qu’il était coincé ici. D’ailleurs, il aurait très bien pu sortir, pourquoi
ne l’avait-il pas fait ? Mon esprit se mit à théoriser à la vitesse de la lumière. Peut-être que lui
et sa clique étaient responsables de notre sort, et qu’il veillait à ce que l’on ne sorte pas.
D’autres grognements. Mes scénarios s’écroulèrent en un instant. Il était mal en point ;
son sang, pareil à de la pourriture, se déversait le long de ses ailes, jusqu’à la pointe. On avait
sûrement voulu les lui couper, et c’était peut-être tant mieux pour lui, et pour moi.
La lèvre mordue jusqu’au sang, je retirai ma main de là sans attendre, ayant à peine le
temps de garder mon équilibre face à la bourrasque pleine d’orgueil que provoqua l’ouverture
de ses ailes. Mal en point, certes, mais elles n’allaient pas tomber de sitôt.
Ses pas foulèrent la terre, je reculai progressivement jusqu’à la paroi où l’homme
s’extasiait devant ce rat ailé. Tant d’admiration, en fin de vie qui plus était, me donnait la
nausée. Le Nephilim avança, frottant ses longs cheveux blancs pour se débarrasser de la terre.

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Il serra les dents en me voyant, je montrais donc les miennes. Un premier contact tout
à fait normal ; au moins, ce détail n’avait pas eu le temps de changer.
— Heamon... me salua-t-il.
— Nephilim.
J’eus un regard pour l’homme sous la pierre.
— C’est ça que vous considérez comme votre sauveur ?
Le temps de remarquer le sang séché sur son visage, sa lame me chatouillait déjà le
cou. Mais ses mains tremblaient. Il ne tenait pas ses appuis ; un petit coup bien placé suffirait
à me débarrasser de lui. Je le regardai : lui aussi on l’avait mutilé. Ses plaies recommençaient
à saigner, son visage rouge lui donnait un air comique.
— Comment sommes-nous arrivés ici ?
— Je l’ignore, je viens de sortir.
— C’est de votre faute. C’est toujours de votre faute !
— Qu’est-ce que vous en savez ?
Il garda un silence glacial. Je n’attendais pas de lui qu’il me fasse confiance. Je
n’aurais pas aimé, d'ailleurs. Il pensait, intensément, ce qui était assez intéressant à voir, mais
lassant à la longue. Je sentais qu’il essayait de lire dans mon esprit. Soit il cherchait des
événements qu’il ignorait, soit sa nature cruelle le poussait à me torturer. Dans les deux cas,
ça ne me plaisait pas.
— Vous allez la tuer, mon seigneur ? interrompit l’homme.
« Mon seigneur » quelle formulation indigne de lui, tant d’honneur me donnait envie
de vomir. J’osai tourner la tête, laissant la lame me lacérer superficiellement.
— Il va essayer, mais il ne peut pas.
Le nuisible serra un peu plus sa lame.
— Les démons sont toujours coriaces, affirma-t-il à l’autre, qui hocha docilement la tête
D’autres secousses perturbèrent la grotte, et quelques cris arrivaient jusqu’à nous. C’en
était assez, je profitai de la stupeur pour me libérer.
Je poussai le Nephilim d’un petit coup de pied, il s’écrasa contre le mur sans plus de
hargne, je m’apprêtai à lui faire manger son sabre mais quelque chose me stoppa, un poids
invisible me fatiguait les bras. Je me contemplai de l’assommer.

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Le pauvre homme près de moi commença à paniquer. Il gigotait piteusement sous son
rochet en grinçant de douleur. Je sondai le sol en quête d’une pierre, quelque chose, qui puisse
m’aider à libérer Siméos.
— Ne donnez aucun mérite à ce cafard-là, fis-je en m’agenouillant près de lui. Si vous êtes en
vie, c’est grâce à un rocher et à l’adrénaline qui fait pulser le sang jusqu’à votre tête. Alors,
arrêtez de bouger.
Il déglutit en me toisant d’un air méprisant. Je repartais en quête, en lui tournant le dos
pour analyser les pierres machinalement. Tout ce à quoi je pouvais faire attention, c’étaient
aux battements alléchants du cœur du mourant. Je ne pouvais pas me voiler la face très
longtemps : j’avais besoin de force, et ces forces, je ne les aurais qu’en me nourrissant.
Je me retournai, décidée.
— Vous allez mourir, dans quelques minutes. Est-ce que ça vous dérangerez si…
Je montrais ma rangée de dents bien acérées.
— Je me nourrissais de vous ?
Il s’interloqua
— Vous êtes un vampire ?
— Un quoi ?
— Laissez tomber, souffla-t-il en lâchant une petite larme.
— Un Haemon. Je suis un Haemon, fis-je en lui tapotant l’épaule. Qui sait, peut-être que je ne
vous tuerai même pas.
Je pris son bras en me laissant happer par l’odeur déjà omniprésente du sang sur lui.
Dans un moment d’égarement, je léchai son avant-bras avant de le croquer d’un geste
sec. Un nectar qui me fit légèrement sourire ; il me rappelait celui de mes servantes, et des
nés-simples en général : parfois pauvre en sensations, mais toujours bon pour étancher la soif.
Cependant, ce sang ne comblait pas mes envies. Une insatisfaction persistante me poussait à
chercher autre chose. Je m’arrêtai après une longue minute, et le laissai fermer les yeux en
expirant.
Une tristesse sans nom m’attrapa ; je me sentis ridicule, comme portée par une
émotion étrangère, et commençai veiller sur lui, comme paralysée, obligée de le regarder, et
de sentir la chaleur le quitter. Mais bien vite, les grondements sourds de la grotte me
rappelèrent à l’ordre. Je repris le contrôle de mon corps.
Siméos !
Je le retrouvai au même endroit. Les tremblements de terre commençaient à peser
rudement sur la caverne. J’agrippai les failles béantes, ravie d’entendre l’ambre crisser sous la
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pression. La paroi explosa, j’ouvris la voie à d’autres encastrés, et creusai plus en profondeur.
J’arrivai enfin à un bloc, d’où sortaient cinq longs doigts, frémissant à mon contact. Frappant
de toutes mes forces, je créais une énorme faille sur toute la hauteur de la grotte, accentuée
par une nouvelle et tonitruante secousse. Je l’extirpai rapidement ; il tenait à peine debout,
essoufflé, tremblant. Je laissai ses faibles mains glacées s’agripper à mes épaules.
Il sanglotait tout en psalmodiant des phrases sans aucun sens. Jamais, durant toutes
mes années de services, il n'avait montré un tel comportement. La panique me reprit, si lui ne
pouvait rien me dire, alors qui ? J’essayai de capter quelques-uns de ses mots, mais rien ne
m’aidait.
Il leva enfin la tête. Ses yeux blancs se posèrent sur moi, grand ouverts par la torpeur.
Un dangereux mélange de peur et de furie me fit trembler. Je n’y croyais pas : du sang encore
frais souillait son visage et imbibait sa chemise déchirée ; lui, visiblement, avait pris le temps
de se nourrir.
Il se mit à me secouer, tentant de crier malgré sa voix enrouée par l’abondance de
sang. Puis, un sursaut, un hoquet, qui fit fuir l’étincelle de terreur dans ses traits, comme si
tout avait été effacé. Il resserra son étreinte, reniflant mon parfum.
— Car… Carminem ?
— Oui, c’est moi, Siméos, c’est moi.
Je déposai ses mains sur mon visage pour le laisser m’étudier. Ses doigts examinèrent
le relief de mon visage, mon haut front, mon long nez, et ma mâchoire bien dessinée.
Rassuré, Siméos ferma ses yeux et me prit par le bras ; nous reculâmes. J’observai le mur
s’effriter devant moi.
— Que se passe-t-il ? Où sommes-nous ? demanda-t-il.
— Je vous expliquerai plus tard, restez-ci, je viendrais vous chercher quand j'aurais fini de
surveiller les lieux.
J’avançai jusqu’au lac. Des hommes attendaient de l’autre côté, presque invisibles
avec le contre-jour. Ils m’avaient vu, ils me fixaient d’ailleurs, en pointant quelque chose sur
moi, un objet long qu’ils portaient à bout de bras. Les ordres qu’ils se criaient et les signes
qu’ils s’adressaient me suggérèrent qu’il s’agissait d’un même groupe d’autochtones. Si j’en
croyais ce que l’autre avait dit, nous nous trouvions dans le monde de la Terre, ce qui en ferait
des… Terriens ? Quel nom affreux.
J’allais retourner sur mes pas, mais échappai un cri en sentant une main s’abattre sur
moi. Je reconnus sa jeune barbe et son teint de porcelaine, criblé de sang. Il avait réussi à se
traîner ici sans que je ne l’entende…
— Ne me faites plus jamais une peur pareille, et vous ne m’avez même pas écoutée !
— Je suis aveugle, pas inutile.
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Sa poigne, trop ferme, me fit courber l’échine. J’oubliai parfois, par excès de zèle, à
qui je m’adressai. Je soupirai en attendant de mettre de l’ordre dans mes idées et lui expliquer,
mais son comportement me coupa dans mon élan. L’Haemon n’allait pas m’écouter. Siméos
tenait à peine debout et lançait des regards à travers la grotte en plissant des yeux.
— Nous sommes encerclés n’est-ce pas ?
— Cinq personnes devant nous, un lac nous sépare.
— Bien, qu’attendons-nous pour le traverser ?
— Mais nous ne savons rien de…
Un autre tremblement de terre. Une pluie de poussière nappa lourdement mes cheveux.
Les profondeurs rejetaient d’énormes blocs de terre qui venaient s’écraser près de nous en
mille morceaux. Des grognements, des battements d’ailes : plusieurs autres venaient de
s’extirper.
— Tu veux vraiment rester ici ?
Des rugissements me glaçaient le sang. Quelque chose me clouait sur place, une part
de moi aurait voulu retourner près du mur, et rassurer ces milliers, ces millions de pauvres
gens, ces millions d’enfants… Mes… perdus, des enfants perdus. J’allais les abandonner,
encore une fois…
Je tremblai. Une force m’attirait, contrôlant mon corps, pour me tirer vers le mur. La
poigne de Siméos l’emporta au moment même où deux grosses ailes se propulsaient vers
nous. Bientôt une masse de citoyens déboussolés nous submergeait. Je me laissai emporter ; le
contact de l’eau glacé m’éveilla. Quelques déflagrations fusèrent dans la grotte à présent
noyée par de puissants filets de lumière.
Un projectile me transperça sans prévenir. Un autre effleura Siméos. Nous utilisâmes
ce qui nous restait de force pour nous projeter en avant, attrapant les hommes par leur
uniforme pour les jeter plus loin. J’empoignai l’une de leurs étranges armes. Un petit mais
long canon. Le grondement des pas se fit de plus en plus présent derrière moi. Je pleurai sans
le vouloir ; Siméos avançait dignement devant moi. Une lumière acide m’éblouit. J’arrivai en
titubant, m’accrochant à la roche à peine chaude.
Les battements erratiques de mon cœur s’ajoutaient au sourd chant de la destruction. Un ciel
laiteux couvait des terres vertes et pourtant désolées. Des écorces d’arbres et des décombres
s’étaient échoués sur le littoral. Au loin, des colonnes de fumée noire s’élevaient, rugissant
tels des monstres. La main moite de Siméos se serra contre la mienne, il tourna la tête vers
moi, les lèvres pincées, le visage plein d’incertitude.
— Qu’est-ce que j’ai fait…?
— De quoi parles-tu ?

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De quoi parlais-je ? Je l’ignorai moi-même. Siméos me sondait du regard, comme s’il
me voyait. Des cris nous transpercèrent les tympans, je sentais leur souffle derrière nous. La
foule allait nous piétiner. Avant que je ne puisse réagir, mon maître mit un pied dans le vide
en m’entraînant en contre bas.
©Moi

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