Taos AMROUCHE Solitude ma mère.pdf


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un double amour (autant de titres de chapitres du livre)
- et par une recherche de l’absolu, d’une harmonie avec
soi-même comme avec les autres. Une recherche qu’elle
définit comme le «projet unitaire » pathétique et inassouvi
de Taos Amrouche ; une poursuite de l’impossible qu’elle
ne craint pas de comparer à celle de la baleine blanche par
le capitaine Achab.
De l’adolescence à l’âge mûr, de la Rue des Tambourins
à Solitude ma mère, les romans de Taos Amrouche mettent
en scène sous divers noms (le même, Amena, pour deux
d’entre eux) une femme qui vit dans toutes ses fibres ce
qu’elle appelle elle-même son «hybridité» et dont toute
son œuvre, nous dit Denise Brahimi, serait une lente prise
de conscience, le mot n ’apparaissant qu’aux dernières
pages de son dernier livre, pour être enfin assumée comme
une revendication essentielle. C ’est probablement aussi à
l’époque où elle rédigeait ces pages qu’elle renonça au port
de son prénom français pour arborer fièrement celui de
Taos (le paon royal, en kabyle) seul.
«L’héroïne, expliquait l’auteur pour présenter son Amant
imaginaire en 1975, n ’est pas d’ici. Elle porte en elle le
tourment, l’insatisfaction, la révolte et le sentiment d’un
irrémédiable exil. Aména est une transplantée, une inadap­
tée dont les racines sont à nu et qui entend crier ses racines.
D’où son obsédant besoin de prendre racine en chacun de
ceux qui croisent son destin... Dans Solitude ma mère, elle
fait dire à la même Aména : “Je ne ressemble à personne...
Je viens d’A frique...”, mais aussi : “Je veux être heureuse
et apaisée”, rêvant d’une “vie harmonieuse et pleine comme
une orange”. »
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On peut donc comprendre pourquoi les lecteurs d’au­
jourd’hui seront plus aptes à entendre la voix des héroï­
nes de Taos Amrouche, plus attentifs et plus passionnés
par elles que les éditeurs d’il y a quarante ou même vingt
ans : des enfants de «merles blancs» (c’était ainsi que Taos
elle-même qualifiait sa famille) sont aujourd’hui légion.
Peut-être, en revanche, les mêmes lecteurs risquent-ils
d’être légèrement déroutés par le style et les procédés narra­
tifs de la romancière. Denise Brahimi évoque une filiation
avec le roman français d’analyse, de Benjamin Constant à
Gide. C ’est probablement l’une des singularités de Taos
Amrouche que de formuler des passions qui sont totale^
ment de notre temps en des termes classiques qui nous
semblent parfois d’un autre âge. Jean Giono disait qu’il y
avait en elle une Mlle de Lespinasse. Conçus dans les années
cinquante, ses romans fleurent parfois la psychologie de
Paul Bourget plus que celle de Stendhal. Mais ils n’y
sombrent pas. Parce que, là aussi, appâraissent et triom­
phent, dans la trame même de l’écriture, toute l’originalité,
toutes les ressources qui font la force de «l’hybridation» :
dans sa préface à Solitude ma mère, Jacqueline Arnaud qui
fit tant pour les études berbères signalait «cet art du
contraste » comme un trait maghrébin : « Le sens de la
beauté, des belles matières, des beaux objets, l’ivresse
devant le printemps, la profusion sentimentale font place
à l’âpreté tranchante dès que l’honneur ou la justice sont
en jeu, à une amère délectation [... ] à un goût de la
confrontation cruelle avec le destin. »
Denise Brahimi rappelle que Taos Amrouche aimait Les
nourritures terrestres et Lamant de Lady Chatterley. Elle
aurait pu ajouter, à plus juste titre encore, Que ma joie

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