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Regards historiques
sur le monde actuel

Histoire
LIVRE DU PROFESSEUR

T

les

L/ES

Sous la direction de
Vincent ADOUMIÉ

Pascal ZACHARY

Lycée Dumont-d’Urville, Toulon (83)

Lycée Henri-Poincaré, Nancy (54)

Auteurs
Géraldine ANCEL-GERY Lycée Charles-Baudelaire, Cran-Gevrier (74)
Christian BARDOT Lycée Lakanal, Sceaux (92)
Catherine BARICHNIKOFF Lycée Carnot, Paris (75)
Fabien BÉNÉZECH Lycée Rouvière, Toulon (83)
Fabien CONORD Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand II (63)
Emmanuelle IARDELLA-BLANC Lycée Christophe-Colomb, Sucy-en-Brie (94)
Pascale JOUSSELIN-MISERY Lycée Charles-Baudelaire, Cran-Gevrier (74)
Sahondra LIMANE Lycée Albert-Schweitzer, Le Raincy (93)
Emmanuel MOUREY Lycée Jacques-Callot, Vandœuvre-lès-Nancy (54)
Étienne PAQUIN Lycée Henri-Poincaré, Nancy (54)
Jean-Yves PENNERATH Lycée Jean-Victor-Poncelet, Saint-Avold (57)
Corentin SELLIN Lycée de Costebelle, Hyères (83)
Alain VIGNAL Lycée Dumont-d’Urville, Toulon (83)
David YENDT Lycée René-Descartes, Saint-Genis-Laval (69)

© Hachette Livre

SOMMAIRE
THÈME 1

Le rapport des sociétés à leur passé

Chapitre 1

Le patrimoine : lecture historique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

Chapitre 2

Les mémoires : lecture historique

THÈME 2

Idéologies, opinions et croyances en Europe et aux États-Unis
de la fin du xixe siècle à nos jours

Chapitre 3

Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875 . . . . . . . . . . . . . . . . . 34

Chapitre 4

Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France
depuis l’affaire Dreyfus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49

Chapitre 5

Religion et société aux États-Unis depuis 1890

THÈME 3

Puissances et tensions dans le monde
de la fin de la Première Guerre mondiale à nos jours

Chapitre 6

Les chemins de la puissance : les États-Unis et le monde depuis 1918

Chapitre 7

Les chemins de la puissance : la Chine et le monde depuis 1919 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88

Chapitre 8

Un foyer de conflits : le Proche et le Moyen Orient
depuis la fin de la Première Guerre mondiale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102

THÈME 4

Les échelles de gouvernement dans le monde
de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours

Chapitre 9

Gouverner la France depuis 1946

Chapitre 10

Le projet d’une Europe politique depuis 1948 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131

Chapitre 11

La gouvernance économique mondiale depuis 1944

17

..................................................................

...............................................

...............

..................................................................

......................................

60

72

120

145

 1 Le rapport des sociétés à leur passé
 1

p. 16-53

Le patrimoine : lecture historique

Thème 1 – Le rapport des sociétés à leur passé
Question

Mise en œuvre

Le patrimoine : lecture historique

Une étude au choix parmi les trois suivantes :
- le centre historique de Rome ;
- la vieille ville de Jérusalem ;
- le centre historique de Paris.

La question aborde sous un angle historique la notion de patrimoine. Cette approche est nouvelle et doit permettre aux
lycéens, à travers l’exemple que le professeur choisira (Rome,
Jérusalem ou Paris), de poser les problématiques essentielles
liées à la lecture historique du patrimoine des villes anciennes.
L’histoire du patrimoine urbain n’est pas synonyme de l’étude
de l’histoire de la ville. Pour autant on ne saurait s’abstraire des
connaissances factuelles et chronologiques. C’est pourquoi les
études débutent par une double page « Repères » consacrée à
dresser un tableau synthétique de l’histoire plurimillénaire de
chacune des trois villes. La transmission du patrimoine se fait
toujours au présent, et c’est ce dernier qu’il s’agit de faire émerger pour chaque époque, le regard de l’histoire permettant cette
mise à distance. Pour l’élève, il s’agit d’apprendre à voir.

négligeables pour valoriser ceux qui s’accordent avec les impératifs nouveaux.



Patrimoine et histoire
Le patrimoine est à décrypter, le paysage urbain ne parle pas de
lui-même. L’historien est le médiateur qui donne à comprendre
le bâti en le replaçant dans un passé restauré dans toutes ses
dimensions. L’histoire révèle les usages successifs que chaque
époque attribue au patrimoine des périodes qui l’ont précédée.
L’histoire montre que le patrimoine est constitué de morceaux
choisis, sélection faite à chaque époque pour des motifs qui
varient selon les enjeux que l’on prête au patrimoine. Pour comprendre la notion de patrimoine et son usage, celui-ci doit faire
l’objet d’une enquête historique. Les méthodes de l’historien
arrachent au vestige et à l’archive les éléments qui expliquent
l’action d’origine, l’élément déclencheur.

Évolution de la notion
La notion de monument historique se construit progressivement
entre le xve siècle et la première moitié du xixe siècle. Celle de
patrimoine urbain historique est plus tardive et date du milieu du
xixe siècle. Les « secteurs sauvegardés », créés par André Malraux,
ont pour but d’amener le visiteur à découvrir le bâti dans son environnement. Car ce n’est pas seulement la qualité du bâtiment qui
fait son intérêt mais également le tissu urbain auquel il est lié, qui
le rattache à une histoire, à des pratiques collectives. Les quartiers
anciens sont alors pris en compte dans leur globalité, constituant
des tissus dont la trame doit être traitée dans son ensemble. Cet
intérêt pour le patrimoine s’inscrit dans une volonté de se prémunir contre la perte de mémoire et la dilution d’une identité, et
c’est ainsi que ce fort désir de mémoire émerge pour faire face aux
mutations économiques et sociales contemporaines. La réflexion
porte sur ce qui doit être préservé, comme témoignage exceptionnel ou signifiant d’une époque, d’une société.
Le culte du patrimoine amène parfois à des versions d’un passé
qui se teinte de nostalgie. La dévotion au patrimoine ne fait pas
histoire.
Le concept est d’une grande richesse, les champs concernés
s’étendent du patrimoine matériel au patrimoine immatériel
mais le programme, par les choix des « Mises en œuvre », invite
à concentrer la réflexion sur le patrimoine urbain. Il s’agit de
mettre en valeur les sens politique, culturel et sociétal qui, dans
leurs liens avec la mémoire collective, l’héritage national et
l’identité, forgent la compréhension des centres historiques des
trois villes du programme.





◗ Problématiques scientifiques du chapitre



Les villes anciennes
Les villes anciennes sont le fruit de contributions millénaires,
de couches successives qui forment des strates à l’origine d’un
patrimoine archéologique à découvrir. Elles sont formées d’une
partie visible et d’une autre enfouie. La dialectique entre ville
ancienne et ville nouvelle émerge à chaque époque. La superposition des époques conduit à détruire, à construire mais l’usage
fréquent du remploi, qui consiste à réutiliser dans une construction un élément architectural qui a appartenu à un édifice
antérieur, peut être considéré comme un fil liant les époques et
les hommes. Le vandalisme dénoncé pendant la Révolution française oblige à s’interroger sur la conservation ou non des vestiges
d’un passé avec lequel on se considère en rupture. Comment se
défaire des emblèmes de la monarchie tout en conservant les
bâtiments ? L’évolution du patrimoine des villes est marquée par
de vastes entreprises de modernisation, d’interventions autoritaires, sélection de modèles, éliminations d’éléments jugés

Enjeux contemporains
Depuis les années 1960, les pays occidentaux portent davantage d’attention à la notion de patrimoine, notamment à travers
les politiques culturelles qu’ils développent. Le patrimoine et
sa conservation s’inscrivent dans un cadre plus large, celui des
modalités politiques, culturelles, sociales par lesquelles une
société définit son rapport avec le passé et la conception de son
présent comme de son futur. Les villes anciennes fascinent par le
pittoresque de leurs monuments et de leurs rues mais les nécessités de la modernité et des besoins contemporains obligent à
s’interroger sur les usages du passé. Aujourd’hui, de nouveaux
usages sont assignés au patrimoine, il doit être rentable. Les
coûts de préservation, de conservation, de restauration, mènent
parfois à des choix qui soulèvent des oppositions, font appel à la
privatisation d’un patrimoine public. Les enjeux commerciaux ou
les concurrences mémorielles freinent parfois les investigations
critiques du passé.
Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

•3

© Hachette Livre

◗ Nouveauté du programme de terminale

La question est bien celle de savoir pour quel usage conserver
ou restaurer et quel état privilégier tout en s’affranchissant
des modes et des pressions. Le xixe siècle négligeait le xviiie et
n’admirait que les bâtiments anciens ; le désintérêt du xxe siècle
pour l’architecture du xixe est largement lié à la méconnaissance
de techniques de conservation efficaces pour l’architecture
métallique ; actuellement, la prime à l’ancien s’accompagne souvent d’une certaine indifférence pour l’actuel. Le patrimoine a un
rôle fédérateur, c’est un instrument de lien social et d’identité
collective, mais la vigilance est nécessaire car nul pays n’est à
l’abri de tentatives de récupération à des fins nationalistes ou
identitaires.

◗ Quelques notions-clés du chapitre

• Patrimoine : le terme romain de patrimonium manifeste une
légitimité familiale qu’entretient le patrimoine. Le mot désigne
l’ensemble des biens, des droits hérités du père (quelquefois
par opposition, en ancien français, à matremoigne, matrimoine).
En France, la notion de patrimoine s’élabore au moment de la
Révolution française. L’État doit prendre en charge le patrimoine
de la noblesse et de l’Église, les deux ordres les plus riches, dans
le souci d’inventorier, d’identifier, de reconnaître et d’inscrire au
crédit de la nation « qui donne une sorte d’existence au passé ».
S’élabore alors la notion d’un patrimoine supérieur aux vicissitudes de l’histoire et digne d’échapper à la destruction, soit du
fait de la valeur des œuvres menacées, soit du fait de l’intérêt
pour l’éducation et pour l’histoire.
• Enjeux du patrimoine : concept évolutif qui se conjugue au
pluriel. Longtemps considéré comme une affaire de spécialistes,
le patrimoine est aujourd’hui l’objet de manifestations qui rencontrent un public toujours plus nombreux, mais il ne peut se
résumer à une accumulation de monuments ou d’objets et doit
être mis à disposition de manière raisonnée. Une pédagogie du
patrimoine doit accompagner une politique culturelle refondée
pour éviter deux écueils majeurs : que la pression patrimoniale
soit non sélective, ce qui ferait du tout patrimonial un obstacle
à une cité vivante, et tendre vers un patrimoine qui favoriserait
les divisions au sein des sociétés.

◗ Débat historiographique
L’intérêt grandissant pour le patrimoine convoque un champ de
plus en plus large, tout paraît patrimoine car tout est chargé
d’histoire et de société. Le concept est objet d’histoire récent,
Les Lieux de mémoire, de Pierre Nora, et les travaux d’André
Chastel ont jeté les bases d’un appareil critique. Certains dénoncent un culte du patrimoine qui se transforme en fétichisme
(Françoise Choay). Les débats liés aux questions patrimoniales
ont toujours été virulents, rappelons que les travaux de Violletle-Duc voient encore s’opposer pourfendeurs et partisans, ou
comment les passions patrimoniales déclenchent d’épiques
joutes verbales ici, qui prennent parfois un caractère violent, là.
Les groupes d’intérêts, les pouvoirs de toutes sortes peuvent
instrumentaliser le patrimoine et en faire un espace qui divise. A
contrario, le patrimoine peut permettre la rencontre avec l’altérité, les valeurs qui nous sont parvenues à travers le patrimoine
peuvent être utilisées pour construire.

© Hachette Livre

◗ Bibliographie sélective
Généralités et Paris
J.-Y. Andrieux, Patrimoine et histoire, Belin Sup, 1997.
P. Béghain, Le Patrimoine : culture et lien social, Presses de
Sciences Po, 1996.
F. Bercé, Des monuments historiques au patrimoine, du xviiie siècle
à nos jours, Flammarion, 2000.
P. Bouchain, M. Nuridsany, Histoire du Palais Royal, Actes Sud,
2010.
F. Choay, L’Allégorie du patrimoine, Seuil, 1999.
Paris, une capitale dans l’histoire, Scérén, coll. Dévédoc, CNDP, 2005.

4 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

Y. Lamy, L’Alchimie du Patrimoine, éditions de la Maison des
sciences de l’homme d’Aquitaine, 1996.
J. Le Goff (dir.) Patrimoine et passions identitaires. Actes des
Entretiens du Patrimoine, Fayard, 1997.
F. Loyer (dir.), Ville d’hier, ville d’aujourd’hui en Europe, Actes des
Entretiens du Patrimoine, Fayard, 2001.
P. Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t. I. et II, Gallimard, 1986.
P. Nora (dir.), Science et conscience du patrimoine, Actes des
Entretiens du Patrimoine, Fayard, 1997.
H. Rousso (dir.), Le Regard de l’Histoire, Actes des Entretiens du
Patrimoine, Fayard, 2003.
M.-A. Sire, La France du patrimoine, Découvertes Gallimard,
1996.
Rome
M. Augé, Le Temps en ruines, Galilée, 2003.
A. Augenti, Rome, Art et Archéologie, Scala, Florence, 2000.
« Fellini Roma », l’Avant-Scène Cinéma, n° 129, 1972.
« Rome et ses palais », Dossiers d’archéologie, n° 336, nov.-déc.
2009.
A. Giardina, A. Vauchez, Rome, L’idée et le Mythe, du Moyen Âge
à nos jours, Fayard, 2000.
C. Moatti, À la recherche de la Rome antique, Découvertes
Gallimard, 1989.
J. Neutres, Rome, ville ouverte au cinéma, édition de L’Aube,
2010.
J.-N. Robert, Rome, Les Belles Lettres, 2002.
Jérusalem
J.-P. Chagnollaud, S.-A. Souiah, Atlas des Palestiniens, un
peuple en quête d’un État, éditions Autrement, 2011.
Dossiers Archéologie, Jérusalem, 5000 ans d’histoire, n° 165-166,
nov.-déc. 1991.
F. Encel, A. Nicolas, Atlas géopolitique d’Israël, éditions
Autrement, 2008.
F. Encel, F. Thual, Géopolitique d’Israël, Point essais, 2006.
l. Grabas, S. Nuseibej, Dôme du Rocher, Albin Michel, 1996.
R. Grover, Les Mosquées, Novebook, 2006.
A. Grynberg, Vers la terre d’Israël, Découvertes Gallimard, 2008.
National Geographic Jerusalem, décembre 2008.
« Jérusalem, La ferveur et la guerre », Qantara, Magazine des
cultures arabe et méditerranéenne, Institut du monde arabe, 2009.

◗ Sites internet
Rome
http://whc.unesco.org/fr/list/91 : site de l’Unesco.
http://fr.museociviltaromana.it/ : site du musée de la civilisation romaine.
Jérusalem
http://whc.unesco.org/fr/list/148 : site de l’Unesco.
Paris
http://alpage.tge-adonis.fr/index.php/fr/  : Alpage est un
programme de recherche, initié en 2006. Des historiens,
géomaticiens et informaticiens construisent ensemble un système d’information géographique (SIG) sur l’espace parisien
préindustriel.
http://paris-atlas-historique.fr/1.html : ce site est dédié à la
représentation de l’évolution historique de Paris.
http://whc.unesco.org/fr/list/600 : site de l’Unesco.
Une vidéo très intéressante est consultable sur le site de
l’UNESCO à l’adresse suivante : http://whc.unesco.org/fr/
list/600/video

Introduction au chapitre

p. 16-17

À travers l’exemple d’une grande ville ancienne, le programme
invite à s’interroger sur la place du passé dans les sociétés
contemporaines à travers l’étude du paysage urbain. Traiter de

→Doc. 1 : Détail de l’arc de Titus sur le forum antique de Rome,
fin du ier siècle.
Le bas-relief de l’arc de Vespasien et de Titus à Rome rappelle
la prise de Jérusalem par les Romains en 70 et la destruction du
Temple. Les soldats romains portent en triomphe les objets pillés dans le temple de Jérusalem en particulier le chandelier à sept
branches en or. On peut voir les ustensiles du Temple (le chandelier et les trompettes), portés en cortège par des légionnaires
romains couronnés de lauriers. La représentation du chandelier
à sept branches ne correspond pas exactement à celle qui en
était donnée au moment du règne d’Hérode.

→Doc. 2 : La tour Eiffel illuminée par Citroën, 1925.
Inaugurée le 15 avril 1889, la tour Eiffel reçut 28 millions de
visiteurs dès les six premiers mois de son ouverture. Jugée
« monstrueuse et inutile », elle choqua à l’époque. Bâtie en deux
ans à l’occasion de l’Exposition universelle, elle fut, jusqu’en
1931, le plus haut bâtiment du monde. La tour Eiffel, aisément
reconnaissable à sa forme, dominant tout Paris, est omniprésente sur de multiples supports et connaît immédiatement une
rapide et considérable fortune iconographique. Expression de la
France industrielle et de la République triomphante, monument
laïc et démocratique, objet de fierté nationale, la tour Eiffel est
le symbole du progrès technique. À la veille de l’ouverture de
l’exposition internationale des Arts Décoratifs en 1925, le fabricant d’enseignes lumineuses Jacopozzi vient proposer à André
Citroën de faire de la tour Eiffel une enseigne publicitaire. Elle
s’éteindra définitivement en 1935 lors de la reprise de l’entreprise
par Michelin. La tour Eiffel est le monument le plus visité de
Paris, elle reçoit chaque année 6 millions de visiteurs.

Repères

p. 18-19

Rome
Il ne saurait être question de retracer en détail l’histoire plurimillénaire de Rome tant celle-ci est foisonnante et marquée par
nombre d’affrontements et de conquêtes pour cette ville capitale. Il s’agit ici de rappeler quelques-uns des moments-clés qui
jalonnent l’histoire de la ville pour mieux comprendre les enjeux
politiques et religieux que revêt l’histoire du centre historique de
Rome sans cesse remanié.

→Doc. 1 : La Rome antique vue à l’époque moderne.
Le Colisée est visible à travers les trois colonnes remontées du
temps de Castor et Pollux, les Dioscures. La présence de personnages et la reconquête de la nature sur la pierre donnent à
ce tableau une vision romantique des ruines dont le succès sera
immense au xixe siècle.

→Doc. 2 : Le centre historique de Rome.
La « Rome historique » est comprise dans l’anneau des murs
d’Aurélien (iiie siècle) : la Rome de l’Antiquité et du bas Moyen
Âge, ainsi que celle qui vit le jour entre 1500 et 1600. Elle
condense la majeure partie des témoignages architecturaux
du passé. La Rome contemporaine s’est peu à peu superposée

à cette Rome monumentale. Rome est aussi la capitale d’un
État dit « moderne » et ne peut être traitée comme un grand
monument historique à préserver, soumis à des contraintes et à
des normes. Il faut faire coexister d’exceptionnels témoignages
historiques et artistiques avec les fonctions et les besoins d’une
ville moderne.

→Doc. 3 : Plan du centre historique de Rome.
Centre historique de Rome, les biens du Saint-Siège situés
dans cette ville bénéficient des droits d’extra-territorialité tout
comme Saint-Paul-hors-les-Murs. Le site du patrimoine mondial, étendu en 1990 jusqu’aux murs d’Urbain VIII, comporte
quelques-uns des principaux monuments de l’Antiquité tels que
les forums et le mausolée d’Auguste, les colonnes de Trajan et de
Marc Aurèle, le mausolée d’Hadrien, le Panthéon, ainsi que les
édifices religieux et publics de la Rome papale.

Étude 1

p. 20-23

Rome, une mise en scène de la puissance sans cesse
renouvelée
Rome se prête tout particulièrement à l’étude historique du
patrimoine du fait de l’ancienneté de l’occupation humaine et
de l’imbrication des époques à travers les monuments. Deux
moments phares de l’histoire de Rome sont ici privilégiés : la
Rome antique et la Rome papale. L’accent est mis sur des éléments-clés du patrimoine : le rôle du pouvoir et des mécènes
pour faire de Rome tour à tour la ville maîtresse d’un vaste
empire et la capitale de la chrétienté. Il s’agit aussi de montrer
que le regard porté sur le passé varie à chaque époque et que la
Rome d’aujourd’hui ne restitue pas celle d’hier.

1. Qu’est-ce que la lecture historique du forum nous
apprend de la Rome antique ?
p. 20-21
→Doc. 1 : Les vestiges du forum.
Le Forum romain se développe progressivement à partir du
viie siècle av. J.-C. Pendant plus de 1 000 ans, il fut le cœur de
la vie spirituelle, politique et commerciale de la ville. Pavé, cet
immense espace ouvert s’enrichit progressivement d’un certain
nombre de bâtiments, de statues, de colonnes, de temples et de
sanctuaires, d’arcs de triomphe qui témoignent de la grandeur
de Rome. À partir du viie siècle ap. J.-C., il fut peu à peu délaissé.
Utilisé comme forteresse au Moyen Âge, pillé puis abandonné, il est devenu « champ aux vaches » (Campo Vaccino). Les
seuls édifices conservés furent ceux transformés en église. S’y
côtoient des édifices d’époques différentes rendus uniformes
par le temps.
→Doc. 2 : La colonne Trajane sur le forum antique, IIe siècle.
La colonne de Trajan est haute de plus de 30 m. Elle est constituée de 17 cylindres de marbre. La colonne devait servir de tombe
à l’empereur, ses cendres y furent placées dans une urne. Elles
furent volées au Moyen Âge. Sur l’extérieur de la colonne, se
déroule une spirale recouverte de bas-reliefs racontant les deux
guerres conduites au début du IIe siècle par Trajan contre les
Daces. La précision des détails est extrême (2 500 personnages).
La largeur des bandes augmente au fur et à mesure que l’on va
vers le haut, de sorte que du bas, elles apparaissent toutes de
même dimension. Un escalier en colimaçon occupe l’intérieur.
Des terrasses permettaient, à l’époque, d’admirer les bas-reliefs ;
elles sont évoquées dans le document 4 (l. 24 à 28). Une petite
chapelle fut construite bien plus tard, adossée au soubassement
de la colonne, appelée Saint-Nicolas-de-la-Colonne, dont le clocher était dans la colonne elle-même. Elle fut démolie en 1500
par ordre de Paul III. Autour de 1587, la statue de Trajan sur le
Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

•5

© Hachette Livre

ce que nous apprend la lecture du patrimoine par les historiens
sur les sociétés du passé est la question centrale. Il s’agit bien
de montrer comment les historiens interrogent le patrimoine et
quels outils ils élaborent pour le comprendre. Par ailleurs, si le
patrimoine est le résultat des choix faits à toutes les époques, il
est l’objet d’enjeux majeurs pour les sociétés du temps présent.
Ces enjeux ne sont pour autant pas du même ordre selon l’étude
choisie. Si Paris et Rome, malgré leurs particularités, partagent
un nombre important d’enjeux communs, la lecture historique
du patrimoine de Jérusalem invite nécessairement à une analyse
géopolitique de la situation du Moyen-Orient.

sommet de la colonne fut remplacée par celle de saint Pierre en
bronze à la demande du pape Sixte Quint.

→Doc. 3 : Les fouilles sur le forum.
L’histoire des fouilles accompagne celle des différentes phases
de croissance de la ville. Au début du xixe siècle, le forum est
remis en valeur grâce aux fouilles archéologiques entreprises
sous l’ordre de Napoléon. En 1870, la proclamation de Rome
comme capitale du nouveau royaume d’Italie provoque le doublement de sa population, se traduisant par l’urbanisation de
vastes zones accompagnant la découverte, et souvent la destruction d’innombrables vestiges antiques. La restauration
pose de délicats problèmes de restructuration notamment des
forums coupés en deux par la via dei Fori Imperiali percée sous
Mussolini. Les questions financières sont tout autant primordiales. Depuis 1997, les revenus du jeu Lotto financent en partie
les restaurations, et les responsables de l’archéologie s’orientent
actuellement vers une rentabilisation accrue des ressources
patrimoniales et un recours systématique au mécénat.

→Doc. 4 : Une lecture historique du forum.
Même si plusieurs empereurs font construire des fora adjacents,
le forum reste le cœur de Rome. Auguste y place le Milliaire d’or,
km 0, centre de l’Empire. Cette place de 60 m de large comprend
aussi un fouillis de statues, colonnes votives, arbres sacrés… qui
soulignent son caractère hautement symbolique. Plusieurs basiliques s’y trouvent également : émilienne, 179 av. J.-C. ; julienne,
voulue par César. Ce sont des édifices d’origine grecque destinés
au commerce et aux réunions ou à rendre la justice. Le forum est
traversé par la Via Sacra qui descend du Capitole.

◗ Réponses aux questions
1. L’archéologie permet de dater et de connaître la fonction

© Hachette Livre

des bâtiments ou objets découverts au cours des différentes
campagnes de fouilles. Elle permet de confirmer des éléments
connus ou bien de faire de nouvelles découvertes et analyses
montrant mieux l’évolution du patrimoine antique tout au long
de l’histoire. En effet, ce patrimoine a toujours été en perpétuelle évolution. Les démolitions successives l’ont transformé.
La destruction totale ou partielle des constructions, le remploi
des pierres pour de nouveaux usages affectés aux bâtiments
sont les principaux risques encourus par le forum.
2. Dans l’Antiquité, les empereurs transforment le forum et y
adjoignent de nouveaux bâtiments, temples, arcs de triomphe.
Au Moyen Âge, des maisons antiques et médiévales sont
détruites. À l’époque fasciste, des fouilles et des travaux importants transforment le quartier. Aujourd’hui, le forum est l’objet
d’importantes campagnes de fouilles. La construction du forum
s’étend du ve siècle av. J.-C. au iiie siècle, sur huit siècles.
3. Les fouilles du forum et l’étude des auteurs classiques permettent aux historiens de localiser les combats de gladiateurs.
Ils se sont longtemps déroulés dans le forum, avant d’être
circonscrits dans des lieux fermés comme les cirques ou les
amphithéâtres.
4. La place du forum se répartit en trois grands ensembles.
L’espace dédié à la religion, à l’est (sanctuaire de Vesta, viie siècle
av. J.-C.), l’espace politique à l’ouest (les rostres, tribune aux
harangues), l’espace judiciaire (grandes basiliques).
5. L’empereur, en faisant construire un marché, assure l’approvisionnement des Romains mais met aussi à leur disposition les
produits venant du vaste empire qu’il contrôle.

6 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

2. Que nous apprend la lecture historique

de la Rome des papes ?

p. 22-23

→Doc. 5 : La place et la basilique Saint-Pierre du Vatican, des
symboles de la puissance de l’Église et du Saint-Siège.
La photographie montre la Via Della Concilliazone, percée sous
Mussolini, qui relie le Château Saint-Ange à la place Saint-Pierre
et à la Basilique.
La place, gigantesque théâtre ovale (340 m de long sur 240 m
de large) bordé d’une quadruple colonnade (284 colonnes), fut
commandée en 1656 par Alexandre VII au Bernin. L’obélisque
provient d’Alexandrie en Égypte et fut transporté à Rome en 37
par Caligula pour orner le cirque. Sixte Quint le fit placer en 1586
devant la basilique. Édifié pour faire face à la Réforme protestante, le bâtiment a pour missions de réaffirmer la primauté du
souverain pontife, d’exalter l’unité de l’église universelle et d’impressionner les fidèles. Le Vatican accueille 6 millions de pèlerins
et de touristes par an.
→Doc. 6 : La nouvelle Rome s’édifie sur les vestiges de
l’ancienne.
Dès le xve siècle, nombreux sont ceux qui appellent à la conservation et à une protection des monuments romains. La conversion
de la Ville en carrières qui alimentent les constructions neuves
et les fours à chaux est dénoncée. « Le squelette dépouillé » et
« l’infamie qui succède à la gloire » sont des thèmes développés notamment dans la lettre de Raphaël à Léon X. Un nombre
important de bulles posent des règles strictes pour la conservation et restauration des antiquités. Dans les faits, comme les
deux textes le montrent, les contradictions guident les mécènes,
qui protègent et dégradent à la fois.
→Doc. 7 : Le Laocoon, pièce maîtresse de la collection du pape
Jules II.
Laocoon et ses fils sont prisonniers de deux immenses serpents
et victimes de la vengeance d’Apollon, dont le prêtre troyen
avait profané le sanctuaire. Découvert en 1506, dans la Domus
Aurea, sa datation est incertaine. Il pourrait s’agir d’une copie ou
d’une création de l’époque de Tibère.

→Doc. 8 : Rome à la Renaissance : un chantier au service de la
puissance des papes.
La « haute » Renaissance est l’âge des grandes réalisations
artistiques mais aussi l’apogée de l’humanisme. La destruction
de la Rome médiévale se fait dans un souci de préservation de
l’héritage antique. Les papes veulent faire de Rome la véritable
capitale d’un monde renaissant. Les travaux sont d’une telle
ampleur sous Jules II que Bramante est surnommé il ruinante.
Les musées du Vatican se sont constitués autour d’un premier
groupe de sculptures : l’Apollon, le Laocoon et l’Ariane, enrichies
par le pape Jules II (1503-1513) et rassemblées dans la cour du
palais du Belvédère.

◗ Réponses aux questions
6. La basilique Saint-Pierre a été édifiée sur le lieu présumé
du tombeau de l’apôtre Pierre. À cet emplacement, l’empereur
Constantin avait érigé une première basilique au ive siècle. Il
s’agit donc pour Jules II de s’inscrire dans la continuité historique
à la fois de l’Antiquité et du christianisme.
7. Les constructions ou les vestiges sont détruits et réemployés
pour les besoins des architectes de la Renaissance, les marbres
sont convertis en chaux.
8. Les papes, le haut clergé et la noblesse sont les principaux
acteurs de l’aménagement de la ville.
9. Les grands travaux consistent à élever des églises surmontées
de coupoles, aménager des places, collectionner des sculptures
antiques. Il s’agit de transformer la ville pour faire de la capitale d’un ancien empire de l’Antiquité celle de la chrétienté de la
Renaissance.

marbres au goût des contemporains, cherchent à faire l’admiration des visiteurs. Ils exposent les découvertes dans des espaces
aménagés à cet effet, ancêtres des musées actuels.

◗ Texte argumenté
Rome, dont la fondation mythique date du viiie siècle av. J.-C.,
est une ville en perpétuelle transformation. Les aménagements, à
toutes les époques, s’inscrivent sur ceux du passé : destructions,
reconstructions, transformations, remplois. Ce qui est sauvegardé
ne l’est jamais par le fait du hasard mais le résultat de véritables
choix. C’est pourquoi la ville antique visible aujourd’hui n’est pas
réellement celle de l’Antiquité mais le produit des décisions prises à
différentes époques.
L’histoire de Rome est empreinte de la volonté des empereurs ou des
papes de mettre en scène la puissance de la ville. Les aménagements
sont, dans l’Antiquité, destinés à faire de la ville la capitale d’un
vaste empire, glorifiant les exploits des empereurs (arc de triomphe).
Se succèdent des édifices de plus en plus majestueux, aux fonctions
diverses : économique (basilique), politique (rostres) et/ou religieuse (temple). À la Renaissance, les papes veulent faire de Rome
la capitale de la chrétienté. Pour cela, ils transforment à leur tour
le patrimoine antique et médiéval. Le percement de vastes avenues
pour édifier perspectives et places destinées à accueillir les pèlerins
ou la construction de la basilique Saint-Pierre sur l’ancienne basilique de Constantin sont autant d’éléments qui visent à mettre en
évidence à travers la puissance de la ville, la puissance des papes,
commanditaires des grands travaux, et la puissance de l’Église de
Rome elle-même. La ville est considérée comme un théâtre.

Leçon 1

p. 24-25

Lecture historique du patrimoine de Rome
→Doc. 1 : Les vicissitudes du patrimoine.
Promenades dans Rome de Stendhal est un « guide romancé »
sur la ville et ses habitants, à la fois récit de voyage à la première
personne et ouvrage parsemé d’anecdotes, de récits historiques,
de réflexions touristiques, de descriptions, de listes d’églises,
etc. L’auteur a deux griefs majeurs contre la ville. Selon lui, la
ville est trop provinciale, elle manque de créativité artistique, et
Rome « a le moral pollué par les prêtres » (1835).

◗ Réponse à la question
1. La transformation du goût d’une époque à l’autre, le poids
plus ou moins grand de la religion ou de groupes influents,
comme ici les jésuites, la morale oppressive tout comme le remploi de pierres d’anciens édifices sont les principales causes de la
mutilation des œuvres d’art.

→Doc. 2 : De l’Antiquité à nos jours, la louve du Capitole, symbole de Rome.
Cette œuvre du début du ve siècle av. J.-C. représente l’animal
totem de Rome et illustre une des plus importantes légendes de
la cité. Naturalisme et abstraction se côtoient dans ce bronze ;
les narines dilatées, les yeux ouverts, les trois plis du front créent
un sentiment très puissant de réel, tandis que les lignes du corps
sont très stylisées.

◗ Réponse à la question
1. La louve est l’expression mythique de la fondation de Rome,
la légende lui attribue la survie de Remus et Romulus. Symbole
dès l’Antiquité de la cité romaine, elle traverse le temps jusqu’à
aujourd’hui et transmet une mémoire commune à l’ensemble
des habitants de la ville.

→Doc. 3 : Le Jubilé 2000 stimule le renouveau de Rome.
Jean-Paul II annonce la réalisation du Jubilé 2000 en 1994. La
préparation se fait par la collaboration du Vatican avec tous
les acteurs publics des différents niveaux territoriaux opérant à
Rome. Pouvoirs religieux et civil sont associés dans cette opération. Les retombées économiques sont très importantes pour
les deux États.

◗ Réponse à la question
1. Le Grand Jubilé 2000 marque la célébration de la naissance
supposée de Jésus, il y a 2000 ans. Les festivités sont l’occasion
de réaliser des travaux de rénovation et de restructuration de
la ville. Il s’agit là d’une tradition ancienne qui allie la fonction
religieuse de Rome et l’urbanisme. Des temples de l’Antiquité
aux rénovations du xxie siècle, en passant par la basilique SaintPierre à la Renaissance, architecture et urbanisme sont mis au
service de la fonction religieuse.
→Doc. 4 : Comment transformer les villes anciennes ?
G. Giovannoni (1873-1943) accorde une valeur d’usage et une
valeur historique aux ensembles urbains anciens en les intégrant
dans une conception générale de l’aménagement du territoire.
« Une ville historique constitue en soi un monument », mais elle
est en même temps un tissu vivant. La théorie de Giovannoni
anticipe les diverses politiques de « secteurs sauvegardés »
mises au point en Europe dans les années 1960.
La conception urbanistique de Mussolini est annoncée dès 1925 :
« Les monuments millénaires de notre histoire doivent se dresser, tels des géants, dans une nécessaire solitude ». Cet objectif
fut largement accompli et modifia profondément l’image de la
ville.

◗ Réponses aux questions
1. Les centres historiques sont par définition des espaces
denses et souvent difficilement aménageables. Pour autant, ils
doivent s’adapter aux nécessités des habitants et des nouvelles
fonctions qui leur sont assignées.
2. À l’occasion de choix politiques ou religieux, de cérémonies
d’envergure ou de la volonté de moderniser, les villes anciennes
se transforment. Leur patrimoine est alors l’objet de destruction, modification ou conservation qui aboutissent à leur donner
un nouveau visage, reflet d’une partie de leur passé mais aussi,
et surtout, des choix du présent.

Histoire des Arts

p. 26-27

Fellini Roma
Federico Fellini, né en 1920 à Rimini, arrive à l’âge de 19 ans à
Rome. Dès l’après-guerre, il devient scénariste du cinéma néoréaliste italien. Il écrit le scénario de Rome, ville ouverte de R.
Rossellini en 1945, La Strada en 1954 et La Dolce Vita en 1960, film
pour lequel il remporte la Palme d’or à Cannes. Fellini Roma est
une mosaïque d’épisodes où Rome est le personnage principal.
À la fois autobiographie et vision de « sa » Rome, le cinéaste
y mêle le réel et la fiction imprégnés de l’histoire antique et
moderne de la ville. Ce film se prête tout particulièrement à
l’étude de la lecture historique du patrimoine dans l’art. La ville
constitue un palimpseste architectural et artistique de toutes
les époques : le film, qui tente de les mettre en scène, est de ce
fait une œuvre singulière et bien adaptée aux problématiques
de ce chapitre. Les images du film elles-mêmes font partie du
patrimoine cinématographique.

→Doc. 1 : Le chaos de la capitale.
Le thème de la ville et de ses moyens de transport est abordé
dans de nombreuses scènes. Le Colisée en forme d’ellipse, présent dans plusieurs séquences, est considéré comme le point
Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

•7

© Hachette Livre

10. Les papes, en réunissant des objets antiques, sculptures et

central de Rome (autour duquel « tourne » la population). F.
Fellini dénonce aussi la pollution et la place de l’automobile prise
dans la Rome du miracle économique.

→Doc. 2 : Comment filmer une des villes les plus célèbres du
monde ?
Comme de nombreux Italiens de l’après-guerre, le narrateur
(de même que le cinéaste) arrive à Rome. Les collégiens qui, au
début du film (à l’époque fasciste), assistent à une projection
de diapositives d’images de Rome, sont confrontés à des « clichés » ou images toutes faites, que le reste du film s’appliquera à
déconstruire. Par ailleurs, les films de F. Fellini sont devenus euxmêmes des « clichés » grâce à l’imagerie propre à ce cinéaste.

→Doc. 3 : Les entrailles de la ville livrent leurs secrets.
La scène du chantier du métro met deux mondes en présence :
la cité historique et mémorielle et la ville moderne en transformation. Tout en révélant les vestiges de la grandeur passée de
Rome à travers les fresques, la modernité les détruit. Le lien est
fait dans cette scène entre différentes époques : le présent est
incapable de conserver le passé.

→Doc. 4 : Extrait d’une scène : le destin des vestiges du passé.
L’intérêt est ici de confronter les élèves à l’écriture cinématographique et à sa transposition en image. Les magnifiques fresques,
soudain au contact de l’air, s’effacent, patrimoine à jamais disparu sous l’assaut des temps modernes. Comment empêcher les
traces du passé de disparaître sous notre regard ?

◗ Réponses aux questions

© Hachette Livre

1. Le Colisée, symbole de la Rome antique, est encerclé par un
embouteillage colossal. L’immobilité de la scène exprime aussi
l’immobilité du temps en contraste avec les automobiles, métaphore de la modernité et de la vitesse. Le Colisée quant à lui
traverse les âges.
2. Les personnages peints sur les colonnes, les murs et les frontons sont très grands, ils semblent dominer la scène. Les ouvriers
sont stupéfaits, une certaine tension domine.
3. La scène est construite en plans champ/contrechamp rapides
et serrés qui font naître un sentiment de panique face à l’impuissance de l’équipe à arrêter la disparition des fresques qui se
déroule sous leurs yeux.
4. Le passé est omniprésent dans l’ensemble du film. Les
monuments, comme le Colisée, mais aussi les fresques dans les
entrailles de la ville, Rome est le décor du film.
5. Pour filmer Rome, Fellini craignait de ne pouvoir s’affranchir
de la force qui se dégage de la ville. Il envisageait d’insérer des
photographies entre les plans. Il choisit finalement de construire,
dans les studios de Cinecittà, un décor artificiel, une Rome de
carton.
6. La modernité est sans cesse présente dans le film.
L’automobile, les ouvriers qui percent le métro, l’équipe de cinéma sont les éléments de la contemporanéité. Par ce procédé, il
met du réalisme dans la fiction. Dans les années 1970, Rome est
confrontée à la circulation automobile anarchique, à la pollution,
à l’entretien des monuments anciens, à l’adaptation de la ville
aux nécessités de la vie moderne.
7. Le patrimoine architectural de la ville de Rome sert de
décor au film de fiction de Fellini. Il est convoqué pour sa forte
charge évocatrice mais pour ne pas en être tributaire le réalisateur reconstruit Rome en décor de carton dans les studios de
Cinecittà. Le film est imprégné d’un fort sentiment d’inquiétude
et de nostalgie.

8 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

Repères

p. 28-29

Jérusalem
Il ne saurait être question de retracer l’histoire plurimillénaire de
Jérusalem tant celle-ci est foisonnante et marquée par nombre
d’affrontements et de conquêtes pour cette ville « de paix ».
Il s’agit ici de rappeler quelques-uns des moments-clés qui
jalonnent l’histoire de la ville pour mieux comprendre les enjeux
du problème politique contemporain. D’autant que les destructions radicales n’ont laissé que des traces peu lisibles dans le
patrimoine actuel de la ville.

→Doc. 1 : Le plus vieux plan connu de Jérusalem, vers 560.
Le sol de la petite église de Mabata, en Jordanie, à l’est de la
mer Morte, est couvert d’une mosaïque représentant la Terre
sainte au viie siècle. Cette carte est d’un intérêt considérable
pour l’histoire de cette période, d’autant plus que l’exactitude
des renseignements qu’elle apporte est confirmée par l’archéologie. La carte souligne la continuité architecturale de la période
romaine à la période byzantine. Dans la partie nord et centrale
de la ville, le plan romain prévaut. Les églises s’insèrent dans
le réseau urbain, celle du Saint-Sépulcre est rattachée au cardo.
→Doc. 2 : La vieille ville de Jérusalem.
Le site de Jérusalem est marqué par de brusques dénivellations qui forment les trois vallées qui cernent l’antique cité. À
800 m d’altitude mais surplombant presque à pic, un abîme de
1 200  m, celui que creuse à ses pieds la dépression de la mer
Morte. Jérusalem est une ville de montagnes, les ressources en
eau sont fournies par deux sources, les voies d’accès sont difficiles et rares. La position défensive est excellente et cette ville
est une halte dans le commerce des caravanes. Ce promontoire
est appelé l’Ophel ou la cité de David qui en fait sa capitale pour
des raisons politiques.

Étude 2

p. 30-33

La vieille ville de Jérusalem, un patrimoine majeur
du judaïsme, du christianisme et de l’islam.
L’historien se doit de mettre en lumière les strates où s’enracinent les différentes mémoires religieuses, de confronter les
données grâce à des outils scientifiques élaborés qui permettent
d’établir des faits par le croisement de sources. Le patrimoine
est de ce point de vue un élément essentiel pour la connaissance
de l’histoire de la ville. Mais davantage qu’ailleurs, son histoire
millénaire constitue un point d’achoppement pour définir le
statut de la ville, qui réunit des communautés en concurrence
religieuse et géopolitique. La vieille ville est un lieu stratégique
où s’exprime revendications et conflits. En 1996, l’ouverture d’un
tunnel archéologique avait entraîné des affrontements violents
entre Palestiniens et Israéliens qui s’étaient soldés par 76 morts.
Le 28 septembre 2000, la visite d’Ariel Sharon, alors chef du
Likoud, sur l’Esplanade des mosquées déclenche la deuxième
Intifada. Le lieu est toujours sous haute tension. Les fouilles
archéologiques à Jérusalem sont l’objet de conflits qui prennent
rapidement une dimension internationale. Jérusalem apparaît
comme l’étendard de toutes les revendications, la religion est
devenue objet du politique, la ville est au cœur du conflit multidimensionnel israélo-palestinien.

Temple et des mosquées nous apprend sur le passé
de Jérusalem ?
p. 30-31
→Doc. 1  : Des juifs prient, de nos jours, devant le mur des
Lamentations (mur occidental).
En hébreu le dernier vestige du Temple a toujours été appelé
« mur occidental » mais les chrétiens le désignèrent au Moyen
Âge sous le nom de « mur des Lamentations ». Les juifs pensent que la « divine présence » plane autour de lui. C’est dans
ce mur que, suivant une vieille tradition, hommes et femmes
viennent glisser entre les blocs des papiers où sont inscrits leurs
vœux. Le mur est le dernier vestige de la section occidentale
du rempart qui entourait le Temple sacré des juifs, celui érigé
par Salomon et démoli par Nabuchodonosor, reconstruit par les
exilés de Babylone et par Hérode, puis incendié par Titus. À ce
jour, aucune reconstitution du Temple ne fait l’unanimité des
chercheurs.

→Doc. 2 : Le mur des Lamentations : mur de l’enceinte du
temple d’Hérode.
a. Joseph Ben Matthias le Prêtre, connu sous le nom de Flavius
Josèphe, est un historien juif « romanisé » du Ier siècle (37-100).
Né à Jérusalem, témoin en 70 de la prise de sa ville natale par les
Romains et de l’incendie du Temple, ses écrits sont les sources
les mieux documentées que nous ayons sur la Palestine du Ier
siècle. Les travaux historiques contemporains tiennent compte
de la partialité de l’auteur et de son engagement personnel dans
les événements qu’il relate. Son œuvre est d’une grande valeur
pour la compréhension de l’histoire politique et sociale d’Israël
comme de l’Empire romain.
b. Sous Hérode (-37–-4), la ville s’agrandit énormément. Elle
s’étendit au nord vers l’actuelle porte de Damas. Trois citadelles
furent érigées dont la citadelle de David d’aujourd’hui. Vers -19,
Hérode commença à construire un nouveau temple, toujours au
même emplacement. La plate-forme du temple d’Hérode, érigée
sur un trapèze de 15 ha, mesurait le double de celle de Salomon
et il fallut 46 ans pour achever sa construction.
→Doc. 3 : Mont du Temple pour les juifs, esplanade des mosquées pour les musulmans.
Cet espace était celui occupé par le Temple de Yahvé jusqu’à sa
destruction par les Romains en 70, dont il ne reste plus qu’un
soubassement, le mur des Lamentations. C’est un lieu saint pour
le judaïsme, le plus fort enjeu symbolique de la présence juive
dans Jérusalem. Cet espace est aussi l’Esplanade des mosquées,
espace sur lequel se dressent la mosquée Al-Aqsa (appellée aussi
improprement mosquée d’Omar) et le Dôme du Rocher. C’est
un lieu saint de l’islam, le plus fort enjeu symbolique de l’affirmation de la présence palestinienne dans al-Quods « la sainte »
(Jérusalem). L’accès à l’Esplanade est fortement réglementé,
musulmans et non-musulmans y accèdent par des portes différentes, la police israélienne y assure surveillance et contrôle. Le
waqf est la fondation religieuse chargée au nom de la Jordanie
de garder les lieux saints.
→Doc. 4 : Le Dôme du Rocher.
Construit au viie siècle par les Omeyyades, le Dôme du Rocher
occupe la place centrale de l’Esplanade des mosquées. C’est
un monument mémoriel et non une mosquée. Les Omeyyades
donnent par là une preuve de leur puissance et de leur ouverture aux valeurs artistiques et aux arts. Jérusalem peut prétendre
au titre de « joyau de la couronne » des princes omeyyades.
L’activité se concentre sur le Mont du Temple, que les musulmans
appellent Haram el-Shérif. Ce secteur est le mieux préservé. Il y
eut sans doute d’autres constructions dans diverses parties de la
ville mais pratiquement rien n’est parvenu jusqu’à nous. Aucune
source historique contemporaine des Omeyyades n’est connue,
les écrits postérieurs sont souvent peu fiables lorsqu’ils ne sont

pas biaisés pour ce qui traite des causes de la construction du
Dôme. Il faut donc faire appel aux monuments eux-mêmes
et aux données apportées par les fouilles. Les inscriptions qui
tapissent le monument étaient destinées à convaincre les chrétiens de la supériorité de la nouvelle foi. Jérusalem fut aussi liée
de manière unique, du moins pour un temps, aux cinq piliers de
l’islam : au début, les premiers musulmans prièrent la face tournée vers Jérusalem. Une révélation ultérieure transféra la qibla,
la direction de la prière, vers la Mecque.

→Doc. 5 : Des juifs prient devant le mur des Lamentations de
Jérusalem, alors sous domination ottomane, 1905.
En 1260, la Ville sainte est prise par les Mamelouks. Elle connaît
alors un certain déclin économique et démographique mais
devient un centre d’études musulmanes. Sous la domination
ottomane (1517-1917), Soliman le Magnifique entreprend des
travaux considérables, en particulier la reconstruction des fortifications (1537-1541). En 1917, l’arrivée du général Allenby marque
le début du mandat britannique.

◗ Réponses aux questions
1. Dans la religion juive, le mur des Lamentations ou mur occidental est le mur de soutènement de la plate-forme du Temple
d’Hérode, l’endroit le plus proche du lieu où devait se trouver le
Saint des Saints.
2. Le Dôme du Rocher fait de l’esplanade un espace dédié à
l’islam.
3. La lecture historique, en mettant en relation légende, tradition et histoire tente, grâce à l’archéologie et aux méthodes
historiques de croisement des sources, d’éclairer l’histoire du
patrimoine du Mont du Temple. Le récit de Flavius Josèphe
décrit un temple fastueux, lieu des sacrifices et du Saint des
Saints, mais ni l’orientation ni le plan du temple ne sont attestés.
Seule sa magnificence est confirmée par les fouilles archéologiques. De nombreux éléments font débat.
4. La lecture historique permet de mettre en relation légende,
tradition et histoire, tente, grâce à l’archéologie et aux méthodes
historiques de croisement des sources, d’éclairer l’histoire du
patrimoine de l’esplanade. Une interprétation du Coran situe à
Jérusalem le voyage nocturne de Mahomet. La construction du
Dôme du Rocher est justifiée a posteriori par la légende.
2. Comment le patrimoine de Jérusalem témoigne-

t-il du passé chrétien de la ville ?

p. 32-33

→Doc. 6 : Les stations de La Via Dolorosa (« chemin de la souffrance »), un lieu symbolique de pèlerinage pour les chrétiens.
La ville est un concentré de lieux sacrés constitués au fil des
siècles. La vieille ville compte trente lieux saints appartenant aux
trois religions. Sept communautés chrétiennes se partagent le
Saint-Sépulcre, le gèrent et l’entretiennent. La Via Dolorosa est
le trajet emprunté par les pèlerins du monde entier en mémoire
de Jésus : de l’Antonia, fixée au xiiie siècle, où aurait pu siéger
Ponce Pilate (plus vraisemblablement, le prétoire de Pilate se
serait situé au palais royal) à la basilique du Saint-Sépulcre bâtie
sur le Golgotha (« colline du Crâne », qui était au-delà des remparts à l’époque de Jésus). La passion est célébrée à travers le
chemin symbolique de portée de la croix. Le parcours ne suit
pas un tracé historiquement établi : la localisation des stations
est arbitraire, et les trois chutes de Jésus comme sa rencontre
avec Véronique ne figurent pas dans les récits évangéliques. De
plus, le sol a été surélevé de plusieurs mètres lorsqu’Hadrien a
construit son temple aux divinités romaines.
→Doc. 7 : Jésus raconté par un historien du Ier siècle.
Les acquisitions de l’archéologie (manuscrits de la mer Morte,
1947 ; forteresse de Massada, 1964 ; Hérodion, 1968-1969 ;
fouilles de la cité de David et du Mur méridional du Temple de
Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

•9

© Hachette Livre

1. Qu’est-ce que le patrimoine de l’esplanade du

Jérusalem) confirment les descriptions de Josèphe. Les travaux
historiques contemporains tiennent compte de la partialité de
l’auteur et de son engagement personnel dans les événements
qu’il relate.

→Doc. 8 : Le Saint-Sépulcre, lieu saint du christianisme.
En 326, la mère de Constantin entreprit la construction de nombreux édifices à Jérusalem. La découverte de la « vraie Croix »
permit la construction de l’Église de la Résurrection, appelée
improprement le Saint-Sépulcre, édifiée en fait à l’endroit du
temple d’Aphrodite et de la basilique sur le forum. Ce monument
décoré de marbres et d’or a été conçu pour affirmer la supériorité du Nouveau Testament. L’église fut détruite, puis reconstruite
de multiples fois. En 1144, les croisés rebâtirent l’église tout
entière sous un seul toit avec maints ajouts et modifications.

→Doc. 9 : Dans l’obscurité du Saint-Sépulcre.
La restauration se poursuit pour le compte des communautés
chrétiennes qui administrent le lieu – les Églises catholiqueromaine, grecque-orthodoxe et orthodoxe-arménienne – mais
le long travail de restauration des pierres de cet édifice, datant
essentiellement de l’époque croisée, est mis à mal par ces communautés qui ne respectent pas le travail des architectes et des
archéologues en construisant des chapelles ou en posant des
mosaïques.

◗ Réponses aux questions
5. Pour les chrétiens, la ville de Jérusalem est un lieu majeur car
elle est la ville de la prédication de Jésus, considéré comme le
messie, le lieu de la crucifixion et de la résurrection.
6. Le patrimoine garde trace de ces croyances car, des siècles
après les événements, s’est mise en place une géographie des
lieux présumés du martyre de Jésus : les stations de la Via
Dolorosa, le Saint-Sépulcre…
7. Le christianisme à Jérusalem est représenté par de nombreuses Églises concurrentes. Dans le bâtiment de l’église du
Saint-Sépulcre, elles se partagent un espace restreint reconstruit après la destruction de l’église des croisés en 1009 par le
Fatimide al-Hakim. La division entre les membres d’une même
religion domine.
8. L’historien doit à la fois identifier les ajouts postérieurs, les
dater, les attribuer mais aussi expliquer les objectifs des auteurs
de ces transformations du texte d’origine. Ajouter le mot
« christ » au texte, c’est pour les auteurs du Moyen Âge attribuer le statut de « messie » (traduction de Christ) à la personne
de Jésus, l’inscrire dès les premiers textes dans la tradition qui
s’impose petit à petit.
9. Les fouilles et les découvertes des archéologues montrent
que le niveau de la ville actuelle est supérieur de plusieurs
mètres à celui de la Jérusalem du temps de Jésus.
10. La vision des historiens et des croyants du Saint-Sépulcre
diffère. Pour les historiens, l’église a connu de multiples destructions et transformations : érigée sous Constantin au IVe siècle,
transformée en une église grandiose par les croisés, à l’intérieur
comme à l’extérieur, elle est très différente de ce qu’elle fut aux
origines. Pour les croyants, elle est édifiée sur le lieu du tombeau
de Jésus, ce que les historiens n’attestent pas, même avant la
destruction de l’édifice en 1009.

© Hachette Livre

◗ Texte argumenté
Le patrimoine de Jérusalem témoigne de l’histoire religieuse des
juifs, des musulmans et des chrétiens. La ville est dite « trois fois
sainte » car elle est au cœur du patrimoine des trois monothéismes.
Pour les juifs, elle est le lieu du Saint des Saints dont le mur des
Lamentations est le vestige le plus proche. Pour les chrétiens, elle
est la ville de la crucifixion de Jésus, considéré comme le messie.
Pour les musulmans, l’endroit où la tradition localise les songes de
Mahomet évoqués par le Coran. La lecture religieuse qui est faite

10 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

de ce patrimoine tend à imbriquer trois religions qui se disputent les
lieux et leur interprétation.
Pour les historiens, un certain nombre d’éléments restent incertains,
voire relèvent de la légende. Les fouilles archéologiques rendent
compte de la transformation de la ville. La confrontation des sources
permet, par exemple, de savoir que les stations de la Via Dolorosa
ont été tracées entre le xive et le xixe siècle et ne datent pas du
temps de Jésus. Les historiens ne peuvent affirmer que Jérusalem est
la ville évoquée dans le songe de Mahomet raconté dans le Coran.
Le Temple, quant à lui, est l’objet de multiples reconstitutions et
maquettes souvent différentes même sur des points majeurs faute
de sources incontestables.

Leçon 2

p. 34-35

Lecture historique du patrimoine de Jérusalem
→Doc. 1 : Patrimoine et identité.
L’historien Jacques Le Goff a présidé les entretiens du Patrimoine
sur le thème Patrimoine et passions identitaires, pour lesquels il
conclut que l’enjeu central du patrimoine et de l’identité, c’est
le temps, orienté selon deux processus davantage parallèles que
confondus : la mémoire et l’histoire. Le patrimoine est une sorte
de condensé de mémoire constitué au cours de la vie, de quête
d’être à travers des biens. L’auteur invite à une moralisation des
passions patrimoniales et identitaires : «  il faut travailler à un
humanisme du patrimoine » affirme-t-il.

◗ Réponse à la question
1. L’identité s’appuie sur le passé et sur le présent pour définir les éléments communs faisant société. Le patrimoine est
constitué d’éléments souvent matériels qui permettent de
se reconnaître dans une histoire et un passé communs. Les
deux peuvent être complémentaires ou en opposition dans les
périodes de tensions.
→Doc. 2 : Une ville au patrimoine plurimillénaire.
La carte permet de visualiser l’imbrication sur un territoire très
petit du patrimoine des trois religions et des différentes communautés, les monuments et les quartiers principaux. Après la
guerre de 1948, Jérusalem est partagée entre Jérusalem-Ouest,
sous contrôle israélien, et Jérusalem-Est, sous autorité arabe. En
1949, Israël décide de faire de Jérusalem sa capitale. Le siège
du gouvernement israélien y est transféré mais les ambassades
étrangères demeurent à Tel-Aviv. En 1967, l’occupation de
Jérusalem-Est par les Israéliens pose les bases du projet de faire
de Jérusalem réunifiée la capitale indivisible d’Israël. Cet état de
fait n’est pas reconnu au niveau international. Côté palestinien,
on revendique Jérusalem-Est comme capitale du futur État.

◗ Réponse à la question
1. La vieille ville de Jérusalem est incluse dans la ville moderne
qui, depuis 1967, est sous l’autorité de l’État d’Israël. Le patrimoine de la vieille ville est donc l’objet de revendications à la
fois religieuses et politiques : Israël a proclamé la ville « capitale éternelle et indivisible de l’État d’Israël » ; les Palestiniens,
quant à eux, veulent faire de la ville la capitale de leur futur État.
→Doc. 3 : Les enjeux des fouilles archéologiques.
L’Esplanade des mosquées est un lieu stratégique : sous
contrôle israélien depuis 1967, il cristallise les tensions entre les
communautés.
Plusieurs communautés de confessions différentes se partagent
un même territoire. La situation est souvent inextricable tant les
motifs religieux à l’origine des conflits sont anciens. Pour chacune des communautés, l’enjeu est de taille, car il s’agit d’affirmer
le caractère hégémonique de leur religion, ce qui impliquerait
une reconnaissance du contrôle du territoire. Le conflit est donc

◗ Réponse à la question
1. Sur l’emplacement du Temple de Jérusalem, aujourd’hui disparu, s’élève une esplanade où ont été édifiés des bâtiments
de la religion musulmane. Or, le patrimoine est ici comme le
symbole de l’opposition entre Israéliens et Palestiniens. Les
campagnes de fouilles ne sont pas vues comme des opérations
scientifiques mais comme une menace pesant sur le patrimoine
et sur la vérité historique.

→Doc. 4  : Les manuscrits de la mer Morte, musée d’Israël,
Jérusalem.
L’interprétation des données et leur confrontation au récit
biblique est un enjeu majeur. L’archéologie biblique est loin d’être
neutre sur le plan géopolitique, fouilles et textes sont convoqués pour résoudre le problème de légitimité. La découverte des
manuscrits de la mer Morte est considérée comme essentielle
et interroge les fondements du judaïsme et du christianisme,
qui se retrouvent liés. Le musée déploie une muséographie
impressionnante car, pour certains, ces manuscrits constituent
le patrimoine culturel essentiel de l’État d’Israël.

Histoire des Arts

p. 36-37

Le Dôme du Rocher, le « noble sanctuaire »
La dynastie omeyyade (661-750) est essentielle pour l’art islamique, et la ville de Jérusalem bénéficie, comme troisième Ville
sainte de l’islam, de l’attention de ces bâtisseurs. La partie centrale de l’Esplanade est occupée par une plate-forme surélevée
de quelques mètres à laquelle on accède par un escalier monumental dominé par un portique où se dresse le Dôme du Rocher.

→Doc. 1 : Coupe perspective du Dôme du Rocher.
Le Dôme du Rocher est la plus ancienne œuvre de l’art islamique.
Par plusieurs de ses aspects, elle marque le point de départ de
diverses tendances artistiques tout en étant un des points de
repère de l’histoire de l’architecture elle-même. Ce monument
porte la date de sa construction, un élément du décor mosaïque
interne indique en effet qu’il a été achevé en l’an 72 de l’ère
musulmane (691-692 de l’ère chrétienne) sous Abd el-Malik, soit
cinquante ans après la reddition de la ville. Il faut se garder de
confondre ce bâtiment avec la mosquée d’Omar, erreur qui date
des croisades.
Le Dôme du Rocher est un monument commémoratif, un
mémorial mais aucune source décisive ne répond à la question
de la destination du monument. Le lieu est empreint de légendes
comme celle liée à la roche qui affleure au centre du Dôme où
Abraham aurait accepté de sacrifier Isaac (Genèse 22), acte fondateur du monothéisme. Elle indique le centre du monde dans
la géographie musulmane. La grotte située sous le rocher est
appelée le puits des Âmes, en vertu d’une tradition qui prétend
que les âmes des morts s’y attardent avant de disparaître. Le
Dôme est formé de deux coupoles superposées, entre lesquelles
fut ménagé un espace pour protéger la décoration intérieure des
rigueurs du climat. Le dôme abrite une sublime mosaïque d’or et
de verre à motifs essentiellement gréco-romains. Un bandeau
épigraphique de 240 m orne le tambour.

→Doc. 2 : Le plan du Dôme du Rocher.
Le Dôme est le point central du Haram al-Sharîf et pratiquement de tout Jérusalem. Il a hérité de nombreux symboles
judéo-chrétiens et l’on y retrouve des mesures qui sont celles
du Saint-Sépulcre. Le bâtiment, de plan octogonal et surmonté
d’un dôme, incorpore divers traits de l’architecture préislamique

et prolonge des concepts qui sont ceux de l’art byzantin. Les
proportions que l’on peut observer entre la hauteur du dôme et
son diamètre, leur relation avec la longueur de chacun des huit
côtés, confèrent à l’ensemble une incontestable harmonie. Le
plan de l’édifice répond à des lois géométriques complexes qui
symbolisent la communication entre Dieu et les hommes via la
religion. Les trois déambulatoires concentriques évoquent le
passage du monde profane au domaine sacré. Le Dôme a servi
de modèle pour l’architecture islamique ultérieure.

→Doc. 3 : Porche sud recouvert de carreaux de céramique.
Le décor est très élaboré. Les murs sont couverts de marbres
sculptés ou peints. Les deux séries d’arcades qui divisent l’intérieur, en octogone parallèle à celui des murs et une arcade
circulaire autour du rocher central, sont recouvertes de
mosaïques.
Le décor extérieur en carreaux de majolique bleu ciel a été refait
au xvie siècle sous Soliman le Magnifique. Une grande partie du
décor extérieur a été refaite dans les années 1960. Même si ce
décor a été maintes fois remanié, il est resté fidèle au plan originel d’Abd el-Malik. Les carreaux utilisés ont été tour à tour
omeyyades et ayyubides, puis perses et enfin vernissés de fabrication arménienne. Les versets du Coran surplombent la frise en
bandeau qui les surmonte.

◗ Réponses aux questions
1. Le bâtiment, dans son plan et sa décoration, est inspiré de
l’art byzantin, qui utilise le carré, l’octogone et la coupole.
2. L’art islamique y déploie les caractéristiques techniques et
religieuses qui perdureront aux époques ultérieures : apparente
symétrie contribuant à l’équilibre, absence de représentation
d’être vivant animal ou humain, utilisation des carreaux de céramique et de la mosaïque, calligraphie.
3. Le dôme a été utilisé dans l’architecture romaine comme
dans le Panthéon à Rome ou dans l’architecture byzantine à
Sainte-Sophie.
4. Le Dôme est construit entre 687 et 692 soit 72 ans après l’hégire. Moins d’un siècle après la prophétie de Mahomet en Arabie,
l’art islamique se dote d’un monument exemplaire.
5. Le Dôme du Rocher est un monument artistique majeur par
son harmonie et la prouesse technique qu’il réalise. Il allie les
préceptes de l’islam en matière d’art : interdit de la représentation d’être vivant. L’inventivité des artistes réside donc dans
l’imagination liée à l’utilisation des couleurs, des formes géométriques inspirées des formes de la nature, des pierres et marbres
polychromes.

Repères

p. 38-39

Paris
Il ne saurait être question de retracer l’histoire plurimillénaire de Paris tant celle-ci est multiple. Il s’agit ici de rappeler
quelques-uns des moments-clés qui jalonnent l’histoire de la
ville pour mieux comprendre la construction de la capitale d’un
État-nation. La ville historique actuelle, telle qu’elle s’est développée entre le xvie mais surtout le xviie et le xxe siècle, traduit
l’évolution des relations entre le fleuve et les habitants dans les
domaines de la défense, du commerce ou des loisirs. L’évolution
de Paris et de son histoire peut être retracée à partir de la Seine.
L’urbanisme d’Haussmann, qui a particulièrement marqué la partie occidentale de la ville, a inspiré l’aménagement des grandes
villes du Nouveau Monde, notamment en Amérique latine. La
tour Eiffel et le palais de Chaillot sont des témoignages concrets
des Expositions universelles, dont l’importance a été si déterminante aux xixe et xxe siècles. L’histoire de Paris est indissociable
de la géographie, par sa situation de lieu de passage, par son
rayonnement artistique et intellectuel naguère mondial et par
Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

• 11

© Hachette Livre

de nature géopolitique. L’archéologie, en mettant au jour tel ou
tel objet, peut donner matière à un « droit historique » et ainsi
légitimer le contrôle ou la domination d’un territoire.

son écrasante domination sur un pays progressivement agrandi
au fil des siècles.

→Doc. 1 : Le plan de Paris réalisé par Matthäus Merian, 1615.
Originaire de Bâle, Matthäus Merian (1593-1650), peintre et graveur, est auteur de nombreux recueils topographiques. Paris,
au début du xviie siècle, couvre 568 ha et compte 280 000
habitants environ après la construction de l’enceinte bastionnée dite des «  fossés jaunes ». Il faut attirer l’attention sur la
qualité esthétique de ce plan et sur le fait que l’orientation est
Sud-Nord.

→Doc. 2 : Les rives de la Seine et le centre historique de Paris.
Les rives de la Seine sont jalonnées d’une succession de chefsd’œuvre. Plusieurs d’entre eux, comme Notre-Dame et la
Sainte-Chapelle, ont été des points de référence fondamentaux
pour la diffusion de l’architecture gothique. Le Marais et l’île
Saint-Louis sont des ensembles architecturaux homogènes qui
renferment des exemples extrêmement significatifs de l’architecture parisienne des xviie et xviiie siècles.

→Doc. 3 : Paris, un centre historique qui s’étend autour de la
Seine.
Bien que les différents murs de la ville (enceintes de PhilippeAuguste, de Charles V et des Fermiers Généraux) aient disparu, on
peut encore repérer leurs traces dans les différences de dimensions et d’espacement des édifices, qui sont plus rapprochés
dans le Marais et l’île Saint-Louis et plus espacés après le Louvre.
L’ensemble forme aujourd’hui un remarquable exemple d’architecture fluvio-urbaine, où les strates successives de l’histoire se
sont superposées. Le choix d’une zone bien déterminée entre
le pont de Sully et le pont d’Iéna comme site élu au titre du
Patrimoine de l’UNESCO, se fonde sur une très ancienne distinction entre amont et aval de la Seine. En amont, après l’Arsenal,
commencent le port et la ville de transport fluvial ; en aval se
trouve le Paris royal et aristocratique, dont l’activité commerciale était limitée. C’est cette dernière partie de la ville qui a été
inscrite sur la Liste du patrimoine mondial. L’emprise de l’État à
travers ses réalisations et sa législation y est extrêmement forte.

Étude 3

p. 40-43

Le centre historique de Paris, un témoin des choix
patrimoniaux du pouvoir politique
Paris est l’une des trois études proposées par le programme et se
prête tout particulièrement à l’étude historique du patrimoine
du fait de l’ancienneté de l’occupation humaine et de la place
de la ville capitale dans l’histoire de France. Deux thèmes phares
de l’histoire de Paris sont ici privilégiés : le centre historique de
Paris comme témoin des choix patrimoniaux du pouvoir politique et son adaptation à l’époque contemporaine. L’accent est
mis sur un élément-clé du patrimoine : le rôle du pouvoir dans
les choix d’élaboration et de conservation du patrimoine qui fait
de Paris la ville maîtresse d’un pays centralisé. Il s’agit aussi de
montrer que le regard porté sur le passé varie à chaque époque
et que le Paris d’aujourd’hui ne restitue pas celui d’hier.

1. Comment les choix opérés dans le patrimoine de

© Hachette Livre

Paris marquent-ils les grandes étapes de l’histoire de
France ?
p. 40-41
→Doc. 1 : Le Louvre, un patrimoine majeur à travers les âges.
Depuis le xvie siècle, l’achèvement du Grand Louvre est un leitmotiv de la politique culturelle des dirigeants français. C’est un
chantier qui traversa le temps et les régimes et donna à Paris un
monument d’ampleur nationale et internationale. Depuis la fin
du xiie siècle, les bâtiments du Louvre dominent le cœur de Paris ;

12 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

situés aux limites de la ville, ils ont été peu à peu rattrapés par
elle, puis englobés en son centre. Les quarante-trois années du
règne de Philippe-Auguste (1180 à 1223) marquent un renforcement considérable du pouvoir monarchique à l’intérieur comme
à l’extérieur du royaume. Paris, première ville du continent, est
dotée, à partir de 1190, d’une nouvelle et puissante enceinte fortifiée que le roi décide de renforcer, à l’ouest, par une protection
supplémentaire. C’est ainsi que naît le château du Louvre, dont
les travaux vont se poursuivre jusque sous Louis XIV. Le cœur du
monument prend alors l’aspect que nous lui connaissons de nos
jours. Au début de la Révolution, le Louvre entame une phase
intense de transformations. En 1793, le musée ouvre au public
dans la Grande Galerie et le Salon carré. Les collections envahissent peu à peu l’édifice. La disparition des Tuileries, démolies
en 1882, marque l’acte de naissance du Louvre moderne : le
pouvoir quitte progressivement le Louvre qui est voué essentiellement à la culture.

→Doc. 2 : L’invention du « vandalisme ».
L’abbé Grégoire, en pleine Terreur (1794) rend publics ses trois
rapports dans lesquels il fustige le vandalisme qui fait rage et
qui a reçu le soutien d’une partie des élus de la Convention. Il
y utilise le mot « vandalisme » pour la première fois et écrira
dans ses Mémoires : « J’ai créé le mot pour tuer la chose. » Ses
trois rapports sur les Destructions opérées par le vandalisme et
les moyens de le réprimer marquent une étape essentielle dans la
prise de conscience par les révolutionnaires des pertes irréversibles causées par les actes de vandalisme et leur illégitimité au
regard du projet de construction de la nation.
→Doc. 3 : Paris, capitale et modèle de la nation.
Ce manuel de lecture connaît une extraordinaire popularité
jusqu’en 1976. Il est à la fois cours de morale, de géographie,
d’histoire et de sciences naturelles. Le livre est profondément
ancré dans la mémoire collective. Il se veut une mémoire des
lieux et une mémoire des temps. La mémoire est ici topographique : Paris et ses monuments y tiennent une place de choix
comme capitale de la France et comme centre du pouvoir politique à travers le patrimoine de la ville.
→Doc. 4 : La Bastille, destruction d’un symbole royal.
Le 14 Juillet a été rapidement traité par un nombre important
d’artistes, de peintres notamment, ce qui souligne la place fondamentale qu’il occupe dès l’origine dans la mentalité collective.
Jean-Pierre Houël peint ici la démolition de la Bastille par l’entrepreneur Pierre-François Palloy (1755-1835) en 1789. Certaines
pierre serviront à la construction du pont de la Concorde,
d’autres finiront, sculptées, en maquettes de la Bastille envoyées
dans les nouveaux chefs-lieux de département.
→Doc. 5 : Paris, un exemple pour l’Europe.
La loi du 16 juin 1859 vise à annexer les faubourgs situés entre la
ville et la nouvelle ligne de fortifications construite par Thiers.
Ce nouveau territoire parisien était déjà inclus dans l’enceinte
fortifiée et bastionnée, décidée en 1841 sous l’égide d’Adolphe
Thiers, président du Conseil. Achevée en 1844, elle est alors l’enceinte urbaine la plus vaste du monde. Cette annexion donne à
Paris son visage contemporain.
→Doc. 6 : L’Opéra de Charles Garnier témoigne des fastes du
Second Empire.
Le projet de la construction du Palais Garnier est lancé en
1860. Le quartier des Grands Boulevards, déjà remodelé par
le préfet Haussmann, est propice par ses abords dégagés à la
construction d’un bâtiment nouveau de grande taille. Les boulevards sont bordés d’hôtels particuliers. Le palais est inauguré
en 1875. L’intérieur frappe par son opulence : plus qu’une salle
de spectacle, l’Opéra a été conçu comme un temple bourgeois
du divertissement. Le Paris d’aujourd’hui est né sous le Second
Empire : les avenues bordées d’arbres, les dégagements sur les

◗ Réponses aux questions
1. Le Louvre est le bâtiment majeur du pouvoir royal français,
du pouvoir politique. Il témoigne, à travers ses constructions
successives, de l’histoire de la ville de Paris et de celle de la
monarchie. D’une manière générale, il est le témoignage de la
construction de l’État à travers les différents régimes politiques
successifs.
2. Grégoire s’alarme des destructions liées à la Révolution française et au renversement de la monarchie. Au xviiie siècle, se
développe une sensibilité plus grande vis-à-vis du patrimoine,
symbole du passé de la France.
3. Au début du xxe siècle, la République est jeune et cherche
à s’ancrer dans les esprits. La France est un pays centralisé, les
pouvoirs sont concentrés dans la capitale. La connaissance de
Paris et de ses monuments paraît à même de favoriser l’unité
nationale.
4. La Bastille est une forteresse symbole de l’arbitraire du pouvoir royal. Sa destruction est le symbole du rejet de la monarchie.
Ce n’est pas là un cas de vandalisme.
5. La modernisation de Paris passe, sous le Second Empire, par
de grands travaux : percement de larges avenues et boulevards,
édification d’imposants bâtiments. Les perspectives sont particulièrement soignées.

2. À quelles fonctions le patrimoine de la capitale

doit-il répondre à l’époque contemporaine ?
p. 42-43
→Doc. 7 : La place de la Bastille.
La place peut être présentée à travers l’évolution de son patrimoine témoignant de son passé de place révolutionnaire : la
forteresse détruite en 1789, symbole de l’arbitraire royal ; la
colonne de Juillet érigée en 1833 par Alavoine et surmontée
du Génie de la liberté signé Augustin Dumont. Elle célèbre la
mémoire des morts des Trois Glorieuses. Sur son fût en bronze
sont inscrits les noms des 615 victimes de ces journées révolutionnaires de juillet 1830. L’Opéra, quant à lui, a été conçu par
Carlos Ott pour répondre à une commande du programme de
Grands Travaux du président F. Mitterrand et inauguré dans le
cadre du bicentenaire de la Révolution française.

→Doc. 8 : La beauté appartient à tout le monde.
Lorsqu’il fait paraître le premier de ses deux articles intitulés Guerre aux démolisseurs !, Victor Hugo est âgé de 23 ans. Il
s’apprête à devenir un des grands défenseurs de l’art gothique
(Notre-Dame de Paris, 1831). En 1830, Guizot institue un Comité
des monuments chargé d’inventorier et de décrire les monuments à protéger ; Hugo en est membre de 1835 à 1848. V. Hugo
pose le principe fondateur de toute l’action qui sera menée
ensuite en faveur de la protection et de la conservation des
monuments historiques (3 dernières lignes du texte).

→Doc. 9 : De la grandeur du passé à la grandeur du présent.
La monarchie restaurée avait peu transformé le Louvre. Les
grands travaux reprennent avec la IIe République (1848-1851) et
Victor Hugo exhorte les députés à faire du Louvre « la Mecque
de l’intelligence ». Le gouvernement révolutionnaire décide par
décret de terminer le palais, devenu grand chantier national à
l’époque où les Ateliers nationaux luttaient contre le chômage.
Louis-Napoléon, le prince-président, reprend à son compte le
chantier. Napoléon III réunit le Louvre aux Tuileries.

→Doc. 10 : Le Grand Louvre, le musée le plus visité du monde.
Le 30 mars 1989 est inaugurée la pyramide de verre construite par
I. M. Peï. Érigée au centre de la cour Napoléon, elle détermine

les grands axes de circulation du palais et conduit en sous-sol à
un vaste hall d’accueil d’où l’on accède aux espaces dévolus aux
expositions. Le chiffre de fréquentation du Louvre s’est stabilisé
à 8,5 millions de visiteurs par an, un niveau très élevé, qui en fait
le musée le plus visité du monde.

→Doc. 11 : La promotion du patrimoine de Paris.
http://www.nouveau-paris-ile-de-france.fr/  : ce site est le guide
officiel de Paris Île-de-France et regroupe toute l’actualité de l’agglomération en quatre langues pour la promotion internationale.

◗ Réponses aux questions
6. Pour Victor Hugo, au-delà des régimes politiques (monarchie
ou république), les monuments doivent être conservés comme
témoignage de l’histoire. Ce sont des gages de la construction
nationale sur le temps long de l’histoire.
7. Victor Hugo considère que la transformation en musée de
l’ancien palais royal est un atout pour la ville de Paris et pour
l’État. Ce lieu deviendrait l’espace de la culture après avoir été
celui de la puissance monarchique.
8. Après avoir été le lieu d’une forteresse détruite en 1789, prison symbole de l’arbitraire de la monarchie, le centre de la place
est occupé par une colonne commémorant la révolution de
1830, les Trois Glorieuses, surmontée d’une sculpture en bronze,
Le Génie de la liberté. Cette colonne est elle-même inspirée de la
colonne Trajane de Rome. En 1989, un opéra d’une architecture
très contemporaine est inauguré, faisant de la place de la Bastille
un lieu où se croisent des références de plusieurs époques.
9. Le Louvre est le musée le plus visité du monde, il attire des
touristes du monde entier.
10. Le patrimoine contribue à la renommée de Paris car il est
constitué de multiples monuments et musées, des plus anciens
comme le Louvre aux plus récents comme le musée du Quai
Branly et son mur végétalisé.

◗ Texte argumenté
Le centre historique de Paris est un témoin des choix patrimoniaux
du pouvoir politique faits à toutes les époques. Le choix de conserver ou non l’urbanisme ancien du centre historique est le résultat
d’arbitrages qui, pour chaque époque, relèvent d’un sens profond.
Il s’agit souvent de célébrer les grands moments de l’histoire
politique nationale (monarchie, révolutions, républiques), de transformer la destination des bâtiments en leur conférant un sens
conforme aux exigences de chaque époque, enfin, de commémorer
les dates anniversaires de façon à réactiver à travers les lieux la
mémoire nationale.
À l’époque contemporaine, les fonctions du patrimoine de la capitale restent conformes aux enjeux plus anciens mais s’y ajoutent
la fonction culturelle et la mise en avant de lieux consacrés à la
connaissance et aux collections ainsi que la diffusion de l’image de
la ville en France et à l’étranger à travers la promotion du patrimoine de Paris.

Leçon 3

p. 44-45

Lecture historique du patrimoine de Paris
→Doc. 1 : Le passé a un avenir.
Depuis le xviiie siècle, on visite Paris pour ses édifices célèbres,
ses spectacles et ses commerces. Sa renommée a fait de Paris la
première destination touristique mondiale. Paris est toujours la
Ville lumière même si elle a un peu perdu de son lustre.

◗ Réponse à la question
1. Le patrimoine remplit une fonction touristique et économique forte. Pour accueillir des millions de visiteurs par an, il faut
procéder à des rénovations régulières et effectuer de grands traChapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

• 13

© Hachette Livre

monuments, les parcs et jardins qui répondent à une volonté
d’embellissement autant qu’à un souci d’hygiène.

vaux, renouveler l’offre de loisirs par des fêtes aux thèmes neufs
et originaux dans le cadre de la concurrence internationale.

→Doc. 2 : Paris, un développement concentrique depuis la
Seine.
Paris est une ville fluviale. Dès l’installation des premiers
hommes, de l’époque préhistorique au village des tribus des
Parisii, la Seine a joué un rôle à la fois défensif et économique.
L’archéologie révèle que les premières traces d’urbanisation
remontent à la période augustéenne et touchent en premier lieu
les pentes de la montagne Sainte-Geneviève. Le site et le fleuve
ont été progressivement contrôlés par le rattachement à la rive
de deux îlots, l’île de la Cité et l’île Saint-Louis, par la création
d’axes nord/sud, par des aménagements réalisés le long de la
rive, par la construction de quais et par la canalisation du fleuve.
Au ive siècle, la cité est encore nommée Lutèce par Julien ; peu
à peu, elle prend le nom de Paris, qui s’impose définitivement
au ve siècle.

◗ Réponses aux questions
1. La ville s’est développée à partir d’un noyau primitif de la
montagne Sainte-Geneviève aux îles de la Seine, sur la rive
gauche puis la rive droite. Petit à petit, la ville s’est développée
en cercles concentriques.
2. Les rives de la Seine concentrent, tout au long des berges du
fleuve, les monuments les plus anciens et les plus majestueux
de Paris : le Louvre, la Conciergerie, la tour Eiffel… Ce sont des
jalons de l’histoire de France et de Paris.

→Doc. 3 : Destruction des halles centrales, de l’architecte
Victor Baltard (1805-1874), août 1971.
Les halles centrales sont transférées à Rungis en 1969, entraînant la démolition, en 1971, des pavillons à structure de fonte de
Baltard, datant de 1874, et la création d’un centre commercial
en partie enterré au pied de l’église Saint-Eustache. Cette opération urbanistique n’a pas emporté l’adhésion des Parisiens. La
disparition du « ventre de Paris », remplacé des années durant
par un vaste chantier appelé le « trou des Halles », est l’objet
aujourd’hui d’un vaste programme de transformation. Deux
pavillons ont été conservés, l’un remonté à Nogent-sur-Marne,
l’autre à Yokohama au Japon.

→Doc. 4 : Que faire de l’Hôtel de la Marine ?
Le projet de privatisation a été abandonné et l’Hôtel de la
Marine restera dans le giron de l’État comme le demandaient
de nombreux pétitionnaires. Mais cette affaire pose véritablement la question du patrimoine de l’État et rappelle les liens très
forts entre pouvoir politique et patrimoine. Le ministère de la
Défense, en quête d’argent pour financer son déménagement,
avait décidé de vendre le bâtiment. Après un an et demi de
polémique et de tergiversations, le président de la République a
donné son accord au projet du Louvre pour l’hôtel de la Marine.
Il a néanmoins été décidé que les innombrables bureaux, situés
à l’arrière de l’hôtel, seront occupés par des locataires privés et
par la Cour des comptes.

◗ Réponses aux questions

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1. L’État se doit d’entretenir et rénover un patrimoine architectural de premier plan. Ces travaux représentent un coût
important.
2. Pour faire face aux dépenses, l’État envisageait de privatiser,
c’est-à-dire de vendre ou louer à très long terme, l’hôtel de la
Marine. Ce projet a été vivement contesté car, pour beaucoup,
le bâtiment de la place de la Concorde est un symbole national,
lieu de mémoire de l’histoire de France.

14 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

Histoire des Arts

p. 46-47

Faire de la ville un théâtre :
les colonnes de Daniel Buren
Daniel Buren (1938) est un artiste plasticien qui pratique l’œuvre in
situ et fait partie de ces créateurs qui élaborent une réflexion sur
le décor monumental et renouvellent l’approche traditionnelle de
l’art dans la ville. Il s’agit de créer une nouvelle actualité pour un
lieu, ici un parking qui, une fois transformé par l’artiste, redevient
le bien commun des citadins, comme une reconquête de la ville
par l’art contemporain et ce au centre même de ce cœur historique
si attractif pour les Parisiens comme pour les touristes. Cette réalisation de grande envergure est pensée et réalisée pour le lieu, en
dialogue avec lui. Les polémiques qui ont accompagné le chantier
en 1986 ne sont pas les premières liées à l’intervention artistique
dans la ville, la tour Eiffel ou le Centre Georges Pompidou ont, en
leur temps, connu eux aussi leurs détracteurs. L’œuvre a connu sa
première restauration en 2010, elle a franchi une première étape,
elle est entrée dans l’histoire. L’œuvre et son histoire posent les
questions essentielles du mélange entre patrimoine et création
contemporaine, l’éternel débat sur la restauration des œuvres
publiques mais aussi la contradiction qui existe entre un contexte
politique changeant et la nécessaire continuité qui doit prévaloir
en matière de politique culturelle.

→Doc. 1 : Une cour aristocratique.
Avant la Révolution, le Palais-Royal est palais cardinal où
Richelieu n’hésite pas à détruire tout un enchevêtrement de
maisons du Moyen Âge pour dégager un immense terrain et faire
de ce quartier un nouveau pôle de l’ouest parisien. Puis le duc
d’Orléans, futur Philippe-Égalité, décide de lotir le pourtour de
ce lieu qui est devenu sa résidence et fait construire autour du
jardin une galerie bordée de boutiques. Le Palais-Royal devient
un haut lieu de la vie parisienne et le principal centre de l’agitation politique en 1789. L’espace entre dans le domaine public
après 1793.
→Doc. 2 : Les Deux Plateaux ou les « colonnes de Buren ».
L’œuvre, une commande de l’État pour la cour d’honneur du
Palais-Royal en juillet 1985, forme un tout : colonnes, fontaine,
lumière. Elle est l’expression d’un dialogue entre l’art contemporain et le patrimoine : faire du neuf avec de l’ancien en réunissant
plusieurs histoires. L’œuvre repose sur deux principes fondamentaux : ne pas ériger de sculpture au milieu de la cour mais
révéler le sous-sol ; s’inscrire dans la composition architecturale
du Palais-Royal, qui est essentiellement linéaire, répétitive et
tramée. Cette installation est constituée de deux plateaux, de
socles qui émergent du sous-sol sur lesquels on peut s’asseoir ou
monter. Ils deviennent alors de véritables sculptures vivantes.
Les polygones sont de tailles différentes et entourés de grilles
qui permettent de marcher et de voir le sous-sol. Tous les polygones ont une circonférence égale à celle des colonnes érigées
dans les galeries du Palais-Royal. Les colonnes utilisent l’étalon
visuel instauré par l’artiste au milieu des années 1960, bandes
verticales alternées de 8,7 cm de largeur. Le fond des tranchées est balayé par un film d’eau en mouvement qui forme une
grande fontaine. L’éclairage produit la nuit une œuvre différente
de celle vue en plein jour.
→Doc. 3 : L’art contemporain dialogue avec l’art classique.
En 1981, François Mitterrand nomme Jack Lang ministre de la
Culture, lequel développe à partir de 1983 une politique ambitieuse d’aide à la création. C’est dans cette perspective que
s’inscrira, au Palais-Royal, l’œuvre de Daniel Buren. Le contexte
politique de la première cohabitation favorise l’affrontement de
deux camps. Bien qu’il n’ait jamais été inauguré officiellement, la
popularité du lieu, ouvert le 30 juillet 1986, est immédiate.
L’installation diffère d’une œuvre d’art habituelle par le nombre
important de personnes qu’elle fait intervenir.

1. Dans une large cour bordée de colonnades anciennes,
Daniel Buren a installé 260 colonnes de hauteurs différentes
et rayées de marbre noir et blanc. L’œuvre cherche à faire se
répondre le classicisme des colonnes du xviie siècle et la création
contemporaine.
2. En créant de nouvelles perspectives de hauteurs, en multipliant les effets colorés, l’artiste cherche à remettre en cause la
régularité des colonnes classiques.
3. La cour choisie pour l’installation est au cœur de bâtiments anciens à fort caractère historique et patrimonial. S’y
côtoient des lieux du pouvoir (Conseil constitutionnel, Conseil
d’État, ministère de la Culture) et des lieux de loisirs (ComédieFrançaise, jardins, commerces), le tout dans une architecture
classique du xviie siècle. L’œuvre est une création contemporaine, inscrite dans le travail d’un artiste qui utilise les matériaux
actuels. L’effet est celui du contraste mais fondé sur un écho
davantage que sur une opposition.
4. L’œuvre se veut une mise en valeur réciproque et non une
opposition. Plusieurs époques se côtoient et se répondent. La
recherche d’une nouvelle harmonie inscrite dans la modernité
est le but de l’installation.
5. Les acteurs sont institutionnels : l’État à travers la commande
passée par Jack Lang, ministre de la Culture, la délégation aux
Arts plastiques, la Direction du patrimoine, les Parisiens favorables ou non à la création. Le compromis entre des intérêts
divergents a abouti à l’ouverture de l’œuvre en 1986 après une
longue polémique.
6. La conservation du patrimoine est souvent liée à la volonté de
sauvegarder au plus près de ce que l’on considère comme l’œuvre
originelle. La création cherche à s’affranchir des contraintes et
fait appel à des formes d’art alliant matériaux et innovations
modernes. Au Palais-Royal, la symbiose a fonctionné. Le public
est nombreux à visiter et admirer les « colonnes de Buren ».

Leçon 4

p. 48-49

Patrimoine : lecture historique
→Doc. 1 : Le patrimoine, une notion hautement occidentale.
Le texte appelle à s’interroger sur la notion de patrimoine pour
montrer qu’il s’agit d’une construction variable selon les aires
culturelles. On pourra expliquer qu’en Chine la restauration est
souvent reconstruction, voire pastiche, et le statut de la ruine ou
du vestige est fort différent de celui en Occident. Autre exemple,
en mars 2001, à Bamiyan, dans le centre de l’Afghanistan, deux
immenses statues de bouddhas, érigées a priori entre le milieu
du vie et le viie siècle après J.-C., sont détruites à l’explosif par les
talibans. Cette action déclenche une vague d’indignation.

◗ Réponse à la question
1. Les Japonais ne cherchent pas à conserver les monuments
« d’époque » mais plutôt donnent priorité à leur sens. Un temple
peut donc être reconstruit avec des matériaux modernes.

→Doc. 2 : Le sauvetage d’Abou-Simbel.
Le temple d’Abou-Simbel a été construit par Ramsès II dans
l’ancienne Nubie. Lorsque le barrage d’Assouan fut construit au
début des années 1960, une campagne internationale lancée par
l’UNESCO parvint à réunir des fonds qui permirent de déplacer
ce temple de façon qu’il ne soit pas submergé par les eaux du lac
Nasser. Les travaux se sont poursuivis jusqu’en 1980.

◗ Réponse à la question
1. À Abou Simbel, le sanctuaire a pu être déplacé grâce à l’intervention d’ingénieurs, usant des techniques les plus modernes
pour le déplacement de l’immense temple.

→Doc. 3 : L’église du Souvenir à Berlin.
L’église du Souvenir de l’empereur Guillaume est le centre symbolique de Berlin-Ouest, un mémorial pacifiste dédié à la paix
et à la réconciliation. Il s’agit du seul bâtiment de la place épargné par les bombardements de la Deuxième Guerre mondiale
et conservé délibérément en partie comme ruine. La Salle du
Souvenir présente une exposition de photographies de l’église
et de ses alentours avant et après la guerre. La tour moderne
consiste en une structure octogonale et un beffroi hexagonal.
La ville de Berlin a alloué des fonds pour la restauration de ce
patrimoine témoin des violences du xxe siècle.

◗ Réponses aux questions
1. L’église est à la fois un bâtiment religieux, c’est une église,
mais aussi un bâtiment qui a une importante portée politique
puisqu’elle a été construite pour célébrer la victoire de l’armée
allemande sur l’armée française en 1870 (Sedan), un événement
profane.
2. L’église est laissée en l’état à la fin de la Deuxième Guerre
mondiale en mémoire des victimes du conflit, elle abrite un
musée en leur hommage. Au centre de la ville moderne de
Berlin, ces ruines sont une invitation au souvenir, à la mémoire
et à l’histoire.
→Doc. 4 : L’amour du patrimoine.
L’historien Jacques Le Goff a présidé les entretiens du Patrimoine
sur le thème Patrimoine et passions identitaires. Il considère que
la période actuelle augmente la potentialité conflictuelle autour
des questions de patrimoine, trop souvent instrumentalisées
pour servir des passions. Le rôle de l’historien est ici primordial
dans sa capacité à déconstruire des mythes, dans celle aussi à
donner des moyens de faire société pour « apprendre à vivre
avec un passé commun ».

◗ Réponses aux questions
1. L’historien, en fondant son travail sur la recherche scientifique, permet d’éclaircir et d’expliquer événements, héritages ou
patrimoine, pour apporter une meilleure cohésion de la société
dans la diversité de ses composantes et non des oppositions
fondées sur des légendes ou des mythes.
2. Une éthique du patrimoine doit être fondée sur une recherche
scientifique rigoureuse qui peut ensuite alimenter la curiosité et
la connaissance des citoyens. Elle permet d’éviter l’instrumentalisation des vestiges du passé.

Prépa Bac

p. 52-53

◗ Composition

Sujet guidé - Lecture historique du patrimoine
d’une ville : Paris
2. Dégager la problématique
Seule la problématique 3 prend en compte l’ensemble du sujet
et les deux points-clés de la leçon tandis que les deux autres
problématiques ne sont que partielles.

Sujet en autonomie - Lecture historique
du patrimoine d’une ville : Rome
Problématique : Comment le patrimoine de Rome témoigne-t-il
à la fois de l’histoire de la ville, mais aussi des différents rapports
que les sociétés ont, au cours de leur histoire, entretenus avec
ce patrimoine ?
Plan
I. Le patrimoine de Rome, reflet d’une puissance passée
1. Rome, capitale de l’Empire romain
2. Rome, centre de la puissance de l’Église
Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

• 15

© Hachette Livre

◗ Réponses aux questions

3. Les transformations de l’ère fasciste
II. Le patrimoine romain, objet d’attention, de préservation et
de conflits
1. La richesse du patrimoine romain, un atout
2. Un patrimoine romain à l’origine de débats financiers et
d’urbanisme

Sujet en autonomie : Lecture historique
du patrimoine d’une ville : Jérusalem

© Hachette Livre

Problématique : En quoi le patrimoine de Jérusalem est-il à la
fois un témoignage de l’histoire de la ville, mais aussi un enjeu
religieux et identitaire ?

16 • Chapitre 1 - Le patrimoine : lecture historique

Plan
I. Le patrimoine, reflet historique d’une ville trois fois sainte
1. Jérusalem, capitale du peuple hébreu
2. Un patrimoine témoignant d’un passé chrétien
3. Le patrimoine musulman de Jérusalem
II. D’importants enjeux identitaires et religieux
1. Jérusalem, un statut politique disputé et contesté
2. Des lieux patrimoniaux objets de luttes identitaires

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p. 54-85

Les mémoires : lecture historique

Thème 1 – Le rapport des sociétés à leur passé
Question

Mise en œuvre

Les mémoires : lecture historique

Une étude au choix parmi les deux suivantes :
– les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France ;
– les mémoires de la guerre d’Algérie.



Le nouveau programme invite à aborder les mémoires de la
Seconde Guerre mondiale – en ceci, il est proche de l’ancien –
mais propose également à l’étude les mémoires de la guerre
d’Algérie et surtout, il oriente la réflexion sur le rôle et la place
de l’historien par rapport aux mémoires.
• Le chapitre dans le manuel a été conçu en vue de montrer comment et selon quelles modalités ces différentes mémoires se sont
constituées et déployées dans l’opinion et l’espace publics, mais
aussi comment les historiens utilisent ces mémoires. Le questionnement des documents des études et des leçons s’efforce donc
de placer les élèves dans la position de l’historien face à des documents constitutifs de ces mémoires. Faire cerner par les élèves la
différence entre les phénomènes relevant de l’affirmation de la
mémoire et le travail de l’historien est donc l’objectif pédagogique
majeur de ce thème.

◗ Problématiques scientifiques du chapitre



Par « mémoires » on doit entendre l’ensemble des souvenirs
(collectifs et individuels), sous formes de différentes traces, liés
aux événements majeurs de la Seconde Guerre mondiale et de la
guerre d’Algérie. Ces souvenirs font l’objet de commémorations
mais sont aussi parfois à l’origine de revendications, de ceux qui
en sont porteurs, souvent liées à des enjeux du temps présent :
idéologiques, politiques ou culturels. Les mémoires officielles ou
mémoires d’État sont particulièrement marquées à cet égard.
• Le travail de l’historien consiste à évacuer au maximum les
dimensions affective et/ou idéologique qui s’attachent immanquablement aux mémoires, pour chercher à établir avec le plus
d’objectivité et de rationalité possibles la vérité et la réalité des
faits du passé. Le travail sur les mémoires est rendu d’autant plus
complexe pour l’historien qu’elles contiennent des amnésies et
de la sélectivité (volontaires ou non), voire des mythes et des
légendes.
« Lecture historique des mémoires » peut donc s’entendre dans
un premier temps comme l’analyse des mémoires et des discours
qu’elles produisent, en tant qu’objet d’étude en soi.
• La « lecture historique des mémoires » renvoie enfin à l’utilisation que font les historiens des mémoires des acteurs-témoins,
comme source historique, en les confrontant à d’autres sources.
Cela est illustré dans l’étude consacrée à la Shoah et notamment à Auschwitz, par la juxtaposition de témoignages oraux
et graphiques (témoignage de M.-C.  Vaillant-Couturier, dessin
de David Olère), complétée d’un texte de Jean-Claude Pressac,
« historien technique » d’Auschwitz, et d’un document d’archive,
un plan de chambre à gaz récemment découvert en Allemagne.
• Sur la période des « années noires », un tournant a été marqué
avec l’ouvrage de Robert Paxton de 1973, La France de Vichy, qui
a remis en cause à la fois le mythe « résistancialiste », forgé par
de Gaulle souhaitant pour des raisons d’unité et de réconciliation
nationales faire des Français des résistants unanimes, mais aussi
le mythe du « double bouclier », faisant du régime du maréchal
Pétain un système protégeant la France occupée tandis que de
Gaulle aurait, en accord tacite avec Pétain, organisé la résistance
de l’extérieur. Progressivement, le grand public a donc redécouvert les crimes de l’État français et notamment son rôle de

complice actif et zélé des Allemands dans la déportation des Juifs.
Les ouvrages d’Henri Rousso, de Jean-Pierre Azéma, de François
Bédarida ou d’Olivier Wievorka se sont inscrits dans ce sillage.
• En ce qui concerne la guerre d’Algérie, les travaux d’historiens, plus récents, analysent des thèmes longtemps occultés du
champ public : le recours à la torture, le rôle de l’armée française
et de l’État dans l’usage de la violence contre les musulmans en
Algérie ou en France (événements du 17 octobre 1961), mais aussi
les mythes véhiculés par l’État algérien (le mythe du « million de
morts »). Les ouvrages de Guy Pervillé, Jean-Luc Einaudi, Raphaëlle
Branché, Benjamin Stora ou encore Gilles Manceron ont paru alors
que les groupes porteurs de mémoires, qui ont en commun d’avoir
des mémoires blessées et en conflit les unes avec les autres, sont
toujours actifs. Les polémiques sont loin d’être toutes éteintes,
le cheminement de la mémoire vers l’histoire demeure malaisé,
comme l’a démontré la polémique cannoise de 2011 quand le film
de Rachid Bouchareb Hors-la-loi a été conspué lors des manifestations regroupant pieds-noirs, harkis et anciens combattants.

◗ Quelques notions-clés du chapitre

• Groupe porteur de mémoire : expression très utilisée par
Benjamin Stora, mais adaptée aussi pour la Seconde Guerre
mondiale, elle renvoie à des regroupements d’individus plus ou
moins formels et plus ou moins visibles (anciens combattants,
anciens résistants, anciens déportés ou anciens colonisés, voire
l’État) qui, par le biais de manifestations publiques, présentent
leur version de l’histoire en fonction d’un certain nombre de
revendications. Elles sont souvent motivées par la recherche de
compensations matérielles, morales ou symboliques, et soustendues par les enjeux politiques et idéologiques du temps
présent. Ces revendications peuvent aller parfois jusqu’à réclamer une présentation officielle des faits, comme ce fut le cas au
moment de la loi très décriée de 2005 sur les rapatriés d’Algérie
dont l’article 4, demandant aux enseignants d’évoquer le « rôle
positif » de la colonisation, fut finalement abrogé par Jacques
Chirac.
• Franchissement de seuil mémoriel : l’expression désigne
le moment où certaines mémoires s’affirment dans le champ
public. Par exemple, la mémoire juive de la Déportation s’est
structurée plus tardivement que les mémoires résistantes mais,
à partir des années 1980-1990, elle accède à un rang quasi-officiel avec la première commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv
en 1994. Elle entre aussi dans les programmes scolaires et y
occupe désormais une part importante, alors qu’elle avait été
largement occultée au lendemain de la guerre. Pour le cas de
l’Algérie, le franchissement de seuil mémoriel intervient avec la
dénomination officielle de « guerre d’Algérie » à partir de 1999,
sous la pression des organisations d’anciens combattants, et qui
permet l’édification de lieux commémoratifs visibles, comme le
Mémorial du quai Branly à Paris. Rappelons que le premier colloque qui fut consacré à la guerre d’Algérie n’eut lieu qu’en 1988.
• Relais de transmission mémorielle : notion indissociable de
celle de franchissement de seuil mémoriel, elle désigne principalement les médias (cinéma, télévision), les manifestations (défilés)
des groupes porteurs de mémoire et bien sûr les travaux universitaires qui infléchissent les discours officiels longtemps porteurs de
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 17

© Hachette Livre

◗ Nouveauté du programme de terminale

mythes et de contre-vérités historiques. Par exemple, le discours
de Jacques Chirac en 1995, lors de la commémoration de la rafle du
Vél’ d’Hiv, constitue un tournant fondamental, au terme de deux
décennies de retour du « refoulé » par l’intermédiaire du cinéma
(Le Chagrin et la Pitié, de M. Ophüls) ou de la télévision (Shoah, de
C. Lanzmann) par exemple.

◗ Débats historiographiques



Les deux événements abordés sont deux crises majeures du
xxe siècle de l’histoire de France, qui ont donné lieu tour à tour
à bien des affrontements, des polémiques, des controverses parfois violentes depuis 1945 et le cheminement de la mémoire à
l’histoire a été difficile jusqu’à nos jours.
Dans les deux cas, l’État, mais aussi les « acteurs-témoins » réunis sous différentes formes, ont même souvent entravé le travail
des historiens en voulant imposer une lecture univoque, déformée, voire mensongère, des faits, suscitant des protestations
récurrentes de la communauté historienne notamment contre
les lois mémorielles.
• L’un des ouvrages fondateurs en ce qui concerne les
mémoires de la Seconde Guerre mondiale a été celui d’Henri
Rousso, Le Syndrome de Vichy, en 1990, dont nous avons extrait
quelques citations pour la leçon consacrée aux mémoires de la
période 1939-1945. Henri Rousso y fait une distinction théorique
fort utile et très claire de la mémoire et de l’histoire qui sont
selon ses termes « deux perceptions différenciées du passé ». En
outre, il propose une chronologie de l’évolution de l’histoire des
mémoires de cette époque, en montrant, entre autres, comment
les débats politiques et idéologiques avaient influé tant sur les
oublis volontaires que sur l’affirmation des différentes mémoires
produites par cette période.
• En ce qui concerne la guerre d’Algérie, nous nous sommes
référés en particulier à Benjamin Stora qui est, à l’heure actuelle,
le meilleur spécialiste des questions touchant à l’histoire et aux
mémoires « blessées », (pieds-noirs, Algériens d’Algérie et de
France, anciens combattants, harkis) générées par un conflit
demeuré longtemps « sans nom », comme le montre l’étude
consacrée à la mémoire française officielle d’État.
Les typologies énoncées ici sont bien sûr succinctes et pourraient être complétées par d’autres mémoires plus discrètes
ou moins représentatives comme, par exemple, les mémoires
« blessées et repliées » des anciens combattants partis en captivité de la campagne traumatisante de mai-juin 1940 ou encore
celles des porteurs de valises français du FLN ou des victimes
du métro Charonne de 1962 commémorées récemment, en lien
étroit avec la campagne électorale présidentielle de 2012. En
revanche, nous avons montré quelles étaient les grandes lignes
de la mémoire algérienne du conflit, éloignée de la perception
officielle française et connectée aux aléas des relations diplomatiques franco-algériennes, tendues et complexes depuis
1962.

◗ Bibliographie

© Hachette Livre



Sur le thème des relations mémoires-histoire
Pour la Seconde Guerre mondiale
« Les Aubrac et les historiens. Le Débat. », supplément du journal Libération du mercredi 9 juillet 1997.
J.-P. Azéma, Vichy, l’historien et le juge, L’Histoire n° 220, avril 1998.
F. Bédarida, « Fallait-il condamner Maurice Papon ? », L’Histoire
n° 222, p. 76-77, juin 1998.
P. Burrin, Vichy, quoi de neuf ?, L’Histoire nº 222, p. 80-81, juin
1998.
J.-N. Jeanneney, « À quoi servent les historiens ? », L’Histoire
n° 222, p. 83-84, juin 1998.
R. Paxton, La France de Vichy, Seuil, 1973.
J.-C. Pressac, Les Crématoires d’Auschwitz. La machinerie du
meurtre de masse, CNRS Éditions, 1993.
H. Rousso, Le Syndrome de Vichy, Seuil, 1990.

18 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

H. Rousso, « Génocide, quelle place dans la mémoire ? »,
L’Histoire n° 222, p. 84-85, juin 1998.
Pour la guerre d’Algérie
P. Blanchard, N. Bancel, Culture post-coloniale 1961-2006, traces
et mémoires coloniales en France, Autrement, 2006.
C. Bonafoux, L. de Cock-Pierrepont, B. Falaize, Mémoire et
histoire à l’école de la République, quels enjeux ?, Armand Colin,
Paris, 2007.
J.-P. Brunet, « Enquête sur le 17 octobre 1961 », Les Collections
de L’Histoire n° 15, p. 100-101, mars 2002.
G. Pervillé, « Sétif : enquête sur un massacre », L’Histoire
n° 318, p. 44-49, mars 2007.
A.-G. Slama, « Oran, 5 juillet 1962 », Les Collections de L’Histoire
n° 15, p. 102-103, mars 2002.
B. Stora, La Gangrène et l’Oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie,
La Découverte, 1991.
B. Stora (Entretien avec), « France-Algérie : la guerre des
mémoires », L’Histoire, septembre 2010.
B. Stora, « Le retour de la mémoire », Les Collections de
L’Histoire n° 15, p. 104-106, mars 2002.
B. Stora, « La fin de l’amnésie », L’Histoire, n° 292, p. 54-55,
novembre 2004.
Sur la question des lois mémorielles
« Non à la loi scélérate ! », L’Histoire n° 302, p. 52-53, octobre
2005.
C. Liauzu, Retour à l’Histoire n° 318, p. 54, mars 2007.
• Ouvrages généraux sur les deux périodes
S. Bruchfeld, P. A. Levine, « Dites-le à vos enfants », histoire de
la Shoah en Europe, 1933-1945, Ramsay, 1990.
L. Douzou, La Résistance, une morale en action, Gallimard, 2010.
« Sans mythes ni tabous, la guerre d’Algérie », Les collections de
L’Histoire, n° 15, mars 2002.
B. Stora avec T. Quemeneur, Algérie 1954-1962, Lettres, carnets
et récits des Français et des Algériens dans la guerre, Les arènes,
2010.

Introduction au chapitre

p. 54-55

La première problématique porte sur les différentes mémoires
produites par les deux événements et leur évolution depuis
1945 dans la sphère publique et médiatique : elle invite à réfléchir sur l’histoire de ces mémoires diverses, sécrétées par ces
deux événements majeurs de l’histoire de France du xxe siècle.
Ces mémoires se sont affirmées progressivement et selon des
rythmes très différents.
La seconde doit permettre à l’élève de mesurer la différence
entre les mémoires et notamment le contenu qu’elles déploient
dans l’espace public et le regard distancié et critique de
l’historien.
Ainsi, les mémoires sont portées par des groupes dont le souci
premier est de célébrer et aussi d’utiliser certains faits historiques alors que les historiens tentent de reconstituer et
d’expliquer ces faits historiques le plus objectivement possible
sans l’investissement affectif des groupes porteurs de mémoires.
L’objectif majeur du chapitre est donc de bien montrer aux
lycéens la nette différence entre la mémoire et l’histoire qui
sont, selon le mot de l’historien Henri Rousso, deux « perceptions différenciées » du passé.

→Doc. 1 : Lionel Jospin, Premier ministre, dépose une gerbe
devant le monument commémoratif de la rafle du Vél’ d’Hiv à
Paris le 20 juillet 1997.
La photographie a été prise lors d’une commémoration officielle
placée sous l’égide de l’État depuis les années 1990, celle de la
Rafle du Vél’ d’Hiv, l’un des événements majeurs et emblématiques de la déportation et l’extermination des Juifs en France. La
première commémoration officielle eut lieu le 17 juillet 1994 en
présence de François Mitterrand qui avait décidé cette commé-

→Doc. 2 : Manifestation d’opposants au film de Rachid
Bouchareb Hors-la-loi, à Cannes, devant le palais du festival,
22 avril 2011.
Le deuxième document est également une photographie, prise
en mai 2011 à l’occasion du festival de Cannes, qui montre une
partie des manifestants composés ce jour-là de pieds-noirs,
d’anciens combattants de la guerre d’Algérie mais aussi d’élus
cannois dont le maire de la ville, proches de la communauté
pied-noire, venus protester contre le film de Rachid Bouchareb,
Hors-la-loi. On voit ici des manifestants (des pieds-noirs) qui
brandissent des pancartes accusant le film de mensonge et
qui évoquent « l’histoire bafouée, la mémoire amputée ». Ces
manifestants reprochent au film d’être partial dans sa manière
de montrer différents faits de la guerre d’Algérie et ils s’insurgent contre un financement en partie public de l’œuvre. A priori,
ils n’ont pas vraiment vu le film qui n’est pas du tout un brûlot
contre la colonisation française et les colons français en Algérie
ou un film hagiographique à la gloire des combattants du FLN
en France. Le film débute certes par le massacre de Sétif, longtemps occulté par les autorités françaises dans le contexte de la
fin de la Seconde Guerre mondiale (voir plus loin), mais il montre
aussi que les militants du FLN en France sont loin d’être des
héros positifs et Bouchareb décrit dans une scène assez dure
l’assassinat d’un militant du MMA, mouvement rival du FLN,
par l’un des trois frères dont on suit le cheminement complexe.
C’est un film qui essaie donc de montrer différents épisodes de

la tragédie en évitant tout manichéisme même s’il s’achève par
la nuit du 17 octobre 1961 (voir plus loin), autre fait tragique longtemps occulté par la mémoire officielle d’État.
Mais pour ces manifestants, il s’agit sans doute avant tout, à
l’occasion d’un événement très médiatisé comme le festival de
Cannes, de rappeler leurs revendications mémorielles qui, invariablement depuis 1962, portent sur la reconnaissance officielle
de leur drame autour de plusieurs événements marquants aux
yeux des pieds-noirs ou encore des harkis : le rapatriement massif de l’été 1962, mais aussi le massacre d’Oran du 5 juillet 1962 ou
encore l’abandon et le massacre des harkis… En outre, Les piedsnoirs manifestent également souvent le 13 mai en mémoire du
13 mai 1958 et de l’insurrection algéroise qui a débouché sur la
fin de la IVe République et sur le retour du général de Gaulle
aux affaires. L’intérêt de la photographie est donc de montrer à
l’œuvre un groupe porteur de mémoire dans un contexte cette
fois, non de commémoration, mais de manifestation organisée
dans le cadre d’un événement médiatisé afin de bénéficier d’une
exposition maximale.

◗ L’intérêt de la confrontation pédagogique des deux
documents
Si les deux documents renvoient à deux mémoires et à des
groupes porteurs de mémoire différents, on peut néanmoins les
rapprocher et réfléchir avec les élèves à une comparaison. En
effet, le cliché de gauche montre une commémoration officielle
d’État liée à un événement tragique du passé longtemps resté
dans l’ombre mais faisant l’objet désormais d’une reconnaissance officielle (bien que tardive) de fautes commises par l’État
français.
En revanche, les drames vécus par le groupe des pieds-noirs et
des harkis n’ont pas fait l’objet du même processus mémoriel et
historique. Dans le premier cas, un groupe porteur de mémoire a
vu ses revendications mémorielles aboutir alors que dans l’autre
cas, les revendications ne sont pas entendues. Si la communauté
juive a pu partiellement passer d’une mémoire blessée relativement oubliée en 1945 à une mémoire honorée et une histoire
de son drame enseignée actuellement, il en va différemment
pour les pieds-noirs, les harkis ou encore les anciens combattants d’Afrique du Nord. Leurs revendications mémorielles
demeurent déçues alors que la guerre d’Algérie a fait son entrée
dans les programmes scolaires, dans l’enseignement secondaire
à partir de 1983, au collège comme au lycée ; cette inscription
dans les programmes s’est d’abord effectuée au sein de thèmes
portant sur la colonisation et la décolonisation (en troisième,
en première et en terminale) et plus récemment dans le cadre
du nouveau programme de première d’histoire sections L-ES-S
(rentrée 2011). Elle a même fait l’objet d’un sujet national de baccalauréat en 2004 et son enseignement, y compris dans toute
sa complexité, ne rencontre pas de difficultés majeures, même
auprès de jeunes gens issus de l’immigration algérienne (cf. colloque et article de Gilles Boyer, Véronique Stachetti, Pour une
histoire critique et citoyenne. Le cas de l’histoire franco-algérienne,
2006, sur le site internet : http://ens-web3.ens-lsh.fr/colloques/
france-algerie/).

→Frise
La frise met en parallèle l’histoire de la mémoire ou des mémoires
de ces deux crises de l’histoire de France. Par souci de simplification, tout en s’appuyant sur les travaux des spécialistes de
l’« histoire mémorielle », nous avons proposé trois périodes qui
ont rythmé le processus d’évolution historique de ces mémoires.
Le découpage peut sembler abrupt, voire caricatural, mais il est
bien adapté en vue d’un enseignement adressé à des lycéens de
terminale.
En ce qui concerne la première période, il faut rappeler que les
moments de gouvernement du général de Gaulle (1944-1946,
puis 1958-1970) ont été marqués par une volonté émanant en
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 19

© Hachette Livre

moration une année auparavant mais dans un contexte politique
troublé où les révélations tardives sur son passé vichyste et sa
proximité avec René Bousquet, secrétaire général de la police
de Vichy, l’un des organisateurs des rafles, dont celle-ci, avaient
ému l’opinion publique. Quant à la communauté juive, par le biais
de nombreuses associations, elle attendait une commémoration
officielle de faits longtemps occultés et gommés de la mémoire
nationale notamment au sortir immédiat de la Seconde Guerre
mondiale.
La photo choisie montre un moment de la commémoration de
1997 alors que Lionel Jospin est Premier ministre de Jacques
Chirac, président depuis 1995. Deux ans plutôt, celui-ci a tenu
un discours marquant sur le plan de l’histoire de la mémoire
officielle d’État des « années noires » en reconnaissant la/les
faute(s) de « l’État français » (du maréchal Pétain) ; celui-ci a
ouvertement été complice des Allemands dans cette rafle la
plus massive de populations juives (environ 13 000 personnes)
en faisant arrêter par la police française et acheminer vers le
Vélodrome d’Hiver du XVe arrondissement une partie des Juifs
raflés ce jour-là.
L’intérêt de la photographie est de montrer les différents
éléments qui constituent en quelque sorte les « figures imposées » ou les éléments traditionnellement constitutifs d’une
commémoration historique officielle. Tout d’abord, la présence d’un dirigeant politique de premier plan (ici le Premier
ministre) sur un lieu de mémoire (en l’occurrence à proximité
de l’ancien emplacement du Vél’ d’Hiv’) dont le caractère historique et commémoratif est attesté concrètement par un
monument. Il est l’œuvre de Walter Spitze, et se compose d’une
partie sculptée en bronze montrant un groupe de sept raflés
(hommes, femmes, enfants) assis sur un morceau de la piste du
Vélodrome d’Hiver (détruit en 1959) et d’un petit texte rappelant
la tragédie vécue en juillet 1942 : « La République française en
hommage aux victimes des persécutions racistes et antisémites
et des crimes contre l’humanité commis sous l’autorité de fait
dite “Gouvernement de l’État français” 1940-1944. N’oublions
jamais ». Enfin, outre les officiels (gouvernementaux et autres),
la photo montre la présence d’enfants et d’adolescents de la
communauté juive reconnaissables à leurs kippas, qui représentent le groupe porteur de mémoire concerné en premier chef par
l’événement commémoré.

© Hachette Livre

premier du chef de l’État d’imposer une forme d’oubli officiel sur
des événements et des faits susceptibles de nuire à la cohésion
nationale, à la reconstruction de la France et à son rayonnement
en tant que puissance, objectifs fondamentaux du pouvoir gaulliste. Cette volonté s’est d’ailleurs trouvée en résonance avec
les vœux de beaucoup de Français, qui souhaitaient oublier des
temps difficiles, sources de mauvaise conscience, voire de culpabilité. Dans les deux cas, on rappellera que des lois d’amnistie
ont permis d’éviter des poursuites judiciaires pour un certain
nombre de collaborateurs vichyssois comme pour les militaires
français ayant eu recours à la torture ou ayant commis des exactions relevant de crimes de guerre lors de la guerre d’Algérie.
Ces lois d’amnistie ont donc été les leviers d’une amnésie plus
ou moins totale en ce qui concerne surtout la mémoire d’État.
La période des années 1970 est une « période pivot » dans la
mesure où l’on commence à assister à ce qu’Henri Rousso appelle
un « retour du refoulé » tant pour l’histoire des « années noires »
de la collaboration que pour l’Algérie. La levée du voile sur les
faits oubliés et occultés de la Seconde Guerre mondiale a eu
d’ailleurs une incidence sur le début de la manifestation de certains faits occultés pendant la guerre d’Algérie. En témoignent
la quasi-simultanéité de la production de fictions (films et documentaires comme Le Chagrin et la Pitié) mais aussi des ouvrages
(enquêtes historiques, essais…) tant sur la période de Vichy que
sur la guerre d’Algérie (ouvrages de Paxton et de Vidal-Naquet).
Cela correspond au contexte des « années post-gaulliennes »
où l’atmosphère soixante-huitarde de contestation du système
gaullien et du gaullisme, le questionnement des nouvelles générations du baby-boom mais aussi la mobilisation et le travail de
certains intellectuels et universitaires, de journalistes, de réalisateurs et de documentaristes, permettent donc une mise au jour
dans la sphère publique des aspects les plus sombres et les plus
dérangeants des deux périodes.
Enfin, des années 1980 jusqu’à nos jours, on peut parler d’un
« passé dévoilé » et peut-être « assumé », tout au moins en ce
qui concerne la période 1940-1945. La commémoration officielle
de la rafle du Vél’ d’Hiv à partir de 1994, les révélations sur le
passé vichyste de François Mitterrand, le discours de Jacques
Chirac de 1995, le procès Papon en 1997-1998 mais encore, plus
près de nous, la commémoration européenne du 60e anniversaire
de la libération d’Auschwitz en 2005, s’inscrivent dans le sillage
des travaux universitaires menés dans les années 1970-1990 (et
encore de nos jours) en France comme en Europe, et contribuent
à dévoiler presque totalement une partie de ce passé national
longtemps volontairement enfoui et presque tu. A-t-on versé
pour autant dans l’« excès de mémoire » de certains faits qui
seraient davantage rappelés, commémorés et enseignés que
d’autres ? Il y a là matière à réfléchir avec les élèves dans un
débat sur le rôle de l’histoire, de l’enseignement de l’histoire qui
relève aussi de l’éducation civique.
Pour la guerre d’Algérie, les choses sont plus complexes. Le premier colloque universitaire sur le conflit a eu lieu à Paris en 1988,
la reconnaissance officielle de la « guerre » date de 1999, le général Aussaresses a reconnu à titre individuel le recours à la torture
en 2001 et c’est en fin de campagne électorale 2012 que le président Sarkozy a reconnu une faute de l’État pour l’abandon et la
relégation des harkis dans des camps de bâtiments préfabriqués
à l’écart des villes et des villages dans le sud de la France ; ce discours n’a d’ailleurs pas eu le même impact que celui de Jacques
Chirac en juillet 1995. On est toujours dans le temps du passage
compliqué de la mémoire à l’histoire. Le cliché pris devant le
palais du festival de Cannes révèle que si ce passé s’est lui aussi
« dévoilé », les autorités officielles au sommet de l’État ont lentement assumé les faits, tout au moins sur certains points. En
2012, au moment du 50e anniversaire des accords d’Évian et de
l’indépendance algérienne, très peu de paroles officielles, outre
au niveau local, sur les événements tragiques du printemps et
de l’été 1962 ou encore sur le 17 octobre 1961. L’apaisement des

20 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

différentes mémoires blessées du conflit en France comme en
Algérie n’est pas encore d’actualité.

Repères

p. 56-57

La Seconde Guerre mondiale, porteuse de mémoires
→Frise
La frise chronologique simplifiée et les textes accompagnés de
dates ont d’abord pour objectif de rappeler aux élèves le cadre
chronologique sur lequel prend appui le thème des mémoires
de la Seconde Guerre mondiale. Même si les faits et les dates
présentés ont été abordés en classe de troisième et en classe de
première, il va de soi qu’un rappel s’impose en classe de terminale, afin de bien clarifier le lien qui existe entre les différentes
mémoires de cette période et les faits et événements qui les ont
sécrétées. Trois faits majeurs sont présentés qui ont scandé le
conflit et donné lieu au développement des mémoires principales exposées dans les études et les leçons : défaite militaire
et invasion allemande de mai-juin 1940 suivies de l’écroulement
de la IIIe République, occupation allemande et collaboration
avec les nazis de l’État français du maréchal Pétain et enfin
résistance(s) autour du général de Gaulle à compter de juin 1940
suivie(s) de la libération du territoire. Il est donc recommandé
aux élèves de lire attentivement ces repères avant de se lancer
dans des travaux sur les études et leçons proposées.

→Carte 1 : Les principaux faits et lieux de mémoire de la
Seconde Guerre mondiale en France.
L’apport quelque peu original de cette double page consiste surtout en cette carte de France qui présente les différents lieux
de mémoire et les faits qui s’y sont déroulés, qui ont structuré
les principales mémoires de la guerre : les mémoires résistantes
s’enracinent, par exemple, dans des lieux d’action et/ou de
répression comme les maquis ou le mont Valérien ; les mémoires
juive et tsigane sont en partie liées au réseau des camps d’internement et de transit en prélude à la déportation, qui ont
constitué des lieux de souffrances où des milliers d’internés ont
trouvé la mort ; à ce propos, on aurait pu ajouter une carte des
camps situés sur le territoire du Reich et dans le « Gouvernement
général » en Pologne occupée qui sont évidemment des lieux de
mémoire pour les déportés politiques comme « raciaux » mais
les élèves et leurs professeurs s’y référeront facilement car cela
a été l’objet d’une leçon en classe de première. Nous y avons
également joint des lieux de souffrances « civiles » comme le
furent Oradour-sur-Glane ou Tulle.
L’intérêt de cette carte est surtout de bien rappeler aux élèves
que les mémoires des individus et des groupes sont constituées
certes de souvenirs mais que dans le contexte de la guerre,
elles s’incarnent véritablement en des lieux dont certains sont
devenus très connus. Des monuments et autres mémoriaux ou
musées ont été édifiés, cadres de commémorations depuis 1945
et de véritables pèlerinages pour les acteurs-témoins comme les
anciens déportés et de visites pour un public varié, notamment
scolaire, appartenant aux générations ultérieures aux années de
guerre. Certains de ces lieux figurent en photo dans le manuel
comme le mont Valérien ou Oradour-sur-Glane. Le professeur
veillera à en montrer d’autres ou à inviter ses élèves à visiter les
sites qui présentent ces lieux.

Étude 1

p. 58-63

La mémoire de la Résistance, entre mythe et réalité
La mémoire de la Résistance ou les mémoires résistantes devraiton dire constituent les mémoires qui se sont d’abord affirmées
abondamment dans l’espace public après la guerre. Concernant la
mémoire « gaullienne » de la Résistance, Charles de Gaulle (1890-

→Doc.

1 : La mémoire « gaullienne » : le mythe
« résistancialiste ».
Ce discours, prononcé par Charles de Gaulle alors que la capitale
est en passe d’être complètement libérée mais que le territoire
national est encore le théâtre de féroces combats pour plusieurs mois, est le premier jalon de la mémoire gaulliste de la
Résistance : il inaugure et fonde le mythe dit « résistancialiste »,
qui va imprégner durablement discours et commémorations officiels comme les manuels scolaires. En effet, de Gaulle, entre 1944
et 1946 mais encore entre 1958 et 1969, s’est toujours appuyé sur
cette vulgate, en total désaccord avec la réalité historique, qui
promeut l’image d’une France unanimement résistante en 1944
et qui se serait libérée quasiment par elle-même de l’occupant
allemand.
Pour de Gaulle, il s’agissait autant de s’imposer tactiquement
comme un chef d’État incontestable à la Libération, en magnifiant le rôle d’une nation qui n’avait compté que quelques
dizaines de milliers de résistants à ses origines, que d’éviter
une guerre civile durable qui, à bien des égards, fit mine de se
produire entre l’été 1944 et l’été 1945 où une épuration brutale
et sauvage se produisit en même temps que l’épuration légale.
Le professeur attirera bien sûr l’attention de ses élèves sur
l’absence totale de toute référence aux armées de libération
états-unienne et britannique, de même qu’il les questionnera
sur la minoration du rôle de l’État français de Vichy évoqué très
allusivement (« quelques malheureux traîtres »).

→Doc. 2 : Inauguration du Mémorial de la France combattante, par le général de Gaulle, 18 juin 1960.
La mémoire gaullienne, confondue avec la mémoire nationale
au temps de la présidence du général (1958-1969), eut en outre
un lieu emblématique, qui le demeure encore de nos jours, le
mont Valérien. Dès 1945, le mont Valérien, ancien fort de ceinture parisienne, où ont été fusillées un peu plus d’un millier de
personnes (résistants et otages) par les Allemands pendant la
guerre, est retenu pour accueillir un monument aux morts de
la guerre de 1939-1945. Quinze corps de combattants, symbolisant les différentes formes des combats pour la Libération, sont
déposés dans une crypte provisoire, rejoints par un seizième
corps représentant les combattants en Indochine en 1952. Un
dernier caveau est réservé pour recevoir la dépouille du dernier
Compagnon de la Libération (il en demeure actuellement environ une trentaine sur 1036 au départ dont Daniel Cordier ancien

secrétaire et biographe de Jean Moulin). En 1954, une urne
contenant des cendres de déportés est déposée dans la crypte.
Devenu président de la République, le général de Gaulle décide
la création d’un mémorial, conçu par Félix Brunau, inauguré le 18
juin 1960 par lui-même comme le montre la photo où l’on reconnaît sa haute silhouette. Bien visible sur la photo, symbole de
la résistance gaullienne, puis de toutes les résistances unifiées
sous l’égide du général de Gaulle, la croix de Lorraine massive
et centrale se détache du mur et est encadrée de bas-reliefs
plus modestes ; elle est l’élément architectural central du dispositif de Brunau. On peut rappeler aux élèves que c’est l’amiral
d’Argenlieu qui la fit adopter par la France libre en 1940. Il avait
indiqué à de Gaulle qu’il fallait aux Français libres une croix pour
lutter contre la croix gammée. Le 3 juillet 1940, le vice-amiral
Muselier, d’origine lorraine, et commandant des forces navales
et aériennes françaises libres, créa donc un pavillon de beaupré
(carré bleu avec au centre la croix de Lorraine en rouge par opposition à la croix gammée) et, pour les avions, une cocarde à croix
de Lorraine. Il y avait par ailleurs dans les armes du 507e régiment de chars commandé par de Gaulle une croix de Lorraine…

→Doc. 3 : Une mémoire résistante discrète : les
« vichysto-résistants ».
C’est un extrait de texte d’un ouvrage de deux historiens des
années 1939-1945 qui ont étudié le régime du maréchal Pétain,
Jean-Pierre Azéma et Olivier Wievorcka. Par ce petit texte
« scientifique », on découvre que la réalité historique, reconstituée par des historiens animés d’un souci d’objectivité et
ignorant en théorie tout parti pris, est plus complexe que les
approches manichéennes qui président à l’élaboration des
mémoires de la résistance et à leur affirmation dans la sphère
publique. Les élèves apprendront sans doute avec surprise que
les historiens ont élaboré une catégorie originale de résistants,
quelque peu inattendue et peu connue du grand public, celle des
« vichysto-résistants ». Le professeur pourra évoquer que le plus
célèbre de ces « vichysto-résistants » fut sans doute François
Mitterrand dont le passé vichyste fut révélé par Pierre Péan en
1994. Sa biographie, Une jeunesse française, François Mitterrand
1934-1947 (Seuil, 1994), contient une photo qui le montre tout
sourire conversant avec Pétain à Vichy en 1942 ; on apprend
qu’il a obtenu l’une des 2 500 « francisques » récompensant les
serviteurs loyaux du régime, ou encore qu’il a fréquenté épisodiquement René Bousquet (cf. plus loin), chef de la police de Vichy
jusque dans les années 1970… En fait, comme beaucoup d’autres
pendant la guerre et l’occupation, Mitterrand a suivi un parcours
complexe dans une période troublée, où l’on a longtemps pensé
que l’on pouvait s’en remettre à Pétain, héros révéré de Verdun
tandis que de Gaulle était peu connu et son appel du 18 juin
1940 n’avait guère été entendu. Chef de la section presse du
Commissariat au reclassement des prisonniers de guerre dans
le gouvernement du maréchal Pétain, les dérives de Vichy l’ont
amené en février-mars 1943 à entrer en contact avec l’Organisation de résistance de l’armée (O.R.A), puis à fonder sous les
pseudonymes de Morland ou de Monnier, son propre mouvement de résistance, le Rassemblement national des prisonniers
de guerre. Mitterrand est donc bien « passé » progressivement
de Vichy à la Résistance, ce qu’il a toutefois veillé ultérieurement
à masquer devenu chef de file de la gauche française dans les
années 1970.
→Doc. 4 : Jeunes militants communistes défilant avec le portrait de Guy Môquet, vers 1945.

→Doc. 5 : Le Parti communiste français et la Résistance.
→Doc. 6 : Le Parti communiste, Guy Môquet et l’occupation
allemande.
Ces documents évoquent l’autre « grande » mémoire de la
Résistance qui s’est affirmée en concurrence mais aussi en
concordance sur certains points avec la mémoire gaullienne
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 21

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1970) a évidemment joué un rôle essentiel et moteur tant dans
l’élaboration de son contenu que dans son déploiement dans des
lieux de mémoire et dans la construction de ses figures de proue
comme Jean Moulin. Mais la mémoire gaullienne a dû compter
sur une rivale puissante, la mémoire communiste du conflit,
qui elle aussi s’est fortement déployée dans l’espace public dès
l’immédiat après-guerre, avec là aussi, des temps forts, des lieux
emblématiques comme Châteaubriant et des figures célèbres
comme celle de Guy Môquet, passé récemment, en 2007, de la
mémoire communiste à la mémoire nationale.
Elles ont comme point commun de s’être érigées et affirmées
dans un contexte politique qui était favorable tant au gaullisme
qu’au communisme dans les années 1950-1960, deux courants
politiques et idéologiques de poids dans la vie politique française. Elles ont aussi comme analogie de s’être bâties sur un bon
nombre de mythes, de contre-vérités sinon de mensonges, que
des générations plus jeunes, celles des baby-boomers, et parmi
eux des historiens, parfois étrangers, ont démonté progressivement. En effet, ils ont montré, entre autres, que ces mémoires
permettaient à bien des Français contemporains de la guerre
de s’exonérer d’un passé trouble ou attentiste et donc un peu
dérangeant ou culpabilisant mais qu’elles permettaient aussi à
deux forces politiques majeures durables de la scène politique
de s’ériger en donneuses de leçons morales et donc à asseoir leur
légitimité au-delà de leur seul rôle politique.

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de la Résistance, la mémoire communiste. Cette mémoire du
premier parti politique de France en termes de nombre de députés au lendemain de la guerre et influent jusqu’aux années 1970
dans les milieux ouvriers, malgré un déclin inexorable, possède,
à l’instar de la mémoire gaullienne, ses figures emblématiques
de martyrs comme Guy Môquet, ses processions commémoratives confondues avec de véritables manifestations politiques
(doc. 4) et ses lieux de mémoires où se déroulent (jusqu’à nos
jours) d’importantes cérémonies commémoratives comme à
Châteaubriant en Loire-Atlantique. Le jeune Guy Môquet y fut
fusillé le 22 octobre 1941, parmi 26 autres militants communistes,
à la suite d’attentats commis par des commandos du PCF contre
des militaires allemands. Il était le fils d’un député communiste
du Front populaire de Paris, et avait été arrêté pour avoir distribué des tracts communistes et l’Humanité le 13 octobre 1940. Sa
dernière lettre (à ses parents), dénuée de toute référence politique ou idéologique précises et au ton très émouvant, devait
être lue en classe par les professeurs d’histoire-géographie à la
rentrée 2007 à la demande de Nicolas Sarkozy, président de la
République.
Les dirigeants communistes ont forgé une mémoire héroïque de
la résistance de leur parti à la fin de la guerre, dans un contexte
national et international très favorable, quand l’URSS de Staline
était au sommet de son prestige acquis en tant que l’un des
grands vainqueurs d’Hitler et que le communisme apparaissait comme une idéologie porteuse d’espoirs dans une Europe
appauvrie. En réalité, de Thorez à Duclos, il s’agissait aussi de
faire oublier le parcours tortueux, complexe et très peu résistant
du Parti communiste français entre 1939 et 1941. Son approbation de la signature du pacte germano-soviétique en 1939 et de
l’invasion de la Pologne par l’URSS entraîne son interdiction et
son entrée dans la clandestinité le 26 septembre 1939. Alors que
Thorez est à Moscou, la direction clandestine française (Duclos)
prend contact avec les autorités allemandes d’occupation pour
demander l’autorisation de faire reparaître l’Humanité en s’engageant à ne pas critiquer l’occupant ; en effet, la ligne éditoriale
du journal communiste, après sa reparution, dénonce surtout le
régime de Vichy, ce qui sème le trouble chez certains militants
de base et lui vaut la hargne renforcée des autorités de l’État
français, largement anti-communistes ; elles fournissent donc
aux Allemands des listes d’otages communistes à fusiller suite
à des attentats anti-allemands, comme l’assassinat de l’officier
Holz à Nantes en octobre 1941. À cette date, après l’invasion
allemande de l’URSS en juin 1941, le PCF est vraiment entré en
résistance et les actions résistantes des mouvements armés des
FTP-MOI ou les actions des cheminots communistes sont à l’origine de l’appellation du « parti des fusillés » dont se pare le PCF
après la guerre en exagérant le nombre de ses martyrs, largement en deçà des 75 000 fusillés revendiqués.
Il y a ainsi deux grandes mémoires qui se déploient dès 1945,
rivales sur le plan idéologique, mais similaires dans leur dynamisme, dans leur affirmation officielle au détriment de mémoires
plus discrètes comme celles des déportés ou des militaires internés à la suite de la débâcle de 1940. Mémoires gaullienne et
communiste sont très proches dans leur fonctionnement, fondé
sur des associations mémorielles actives et aussi dans le choix
soigneux de figures de martyrs et/ou de héros ; on peut souligner que Guy Môquet est invoqué par de Gaulle et cité à l’ordre
de la Nation en 1944. Dans les deux cas, ces mémoires forgent
des mémoires héroïques, gommant toute la complexité des faits
pendant la guerre : les gaullistes taisent les affrontements et les
dissensions internes, les communistes, notamment la direction
du PCF, oublient les contacts avec les Allemands de 1940. Dans
les deux cas, il ne s’agit pas seulement de rappeler et de commémorer la mort des compagnons et des camarades de combat,
au nom de la France et des principes et valeurs républicains et
démocratiques, mais il s’agit aussi de se draper dans une certaine légitimité morale pour mener les combats politiques du

22 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

présent qui sont très vifs dans l’immédiat après-guerre et encore
tout au long des années 1950-1970.

◗ Réponses aux questions
1. Les deux personnages symbolisent les mémoires gaullienne
(ou gaulliste) et communiste de la Résistance. Ce lieu se rattache
à la mémoire gaulliste de la Résistance. Le fait que le général de
Gaulle soit devenu président de la République (1958-1969) donne
à ce lieu une dimension de lieu commémoratif officiel. La croix
de Lorraine peut s’interpréter comme un symbole de la France
libre, regroupant, sous la direction du général de Gaulle, tous
ceux qui refusèrent la défaite, quelle que soit leur obédience
politique et idéologique ; mais elle peut être vue également
comme un emblème du gaullisme.
2. Selon ce discours du général de Gaulle, c’est le peuple parisien et le peuple français ainsi que les « armées de la France »
qui ont libéré Paris et le territoire français en général, ce qui est
bien loin d’être conforme à la vérité historique.
3. Le PCF forge une mémoire de la guerre et de sa résistance
qui repose sur une image de parti martyr, qui aurait été le
plus éprouvé par la répression allemande et vichyssoise et qui
aurait le plus contribué à la résistance. Certes les dirigeants et
les milieux collaborateurs et collaborationnistes de Vichy sont
souvent férocement anti-communistes et les militants communistes qui se sont engagés dans la Résistance ont beaucoup
souffert (cf. Guy Môquet), mais c’est oublier que les autres formations politiques ont « donné » des résistants et c’est oublier
les victimes de la déportation ; c’est oublier enfin que le PCF n’a
pas résisté d’emblée en 1940…
4. Évidemment les historiens, qui travaillent avec différentes
sources et se placent dans une position plus objective et critique
des faits du passé, ont élaboré une approche plus complexe de la
Résistance. Ainsi, ils ont montré que certains réseaux et groupes
ne sont ni gaullistes, ni communistes, comme le mouvement
Combat, animé par Henri Frénay et Claude Bourdet. Ils ont aussi
révélé que certains résistants ont commencé leur parcours en
servant le régime de Vichy. Leurs recherches sur l’attitude du
Parti communiste pendant la guerre retracent les ambiguïtés de
son attitude vis-à-vis de l’occupant allemand jusqu’en 1941. Elles
révèlent ainsi que l’arrestation du communiste Guy Môquet ne
relève pas de la répression d’un acte de résistance, mais plutôt
de la lutte de l’État français contre ses adversaires politiques.

◗ Texte argumenté
Deux grandes mémoires de la Résistance se déploient dès 1945, la
mémoire gaulliste et la mémoire communiste. Elles sont rivales sur
le plan idéologique, mais proches dans leur affirmation officielle au
sein de lieux de mémoire qui furent des lieux de combat et/ou de
souffrances (mont Valérien, maquis), mais aussi dans leur fonctionnement fondé sur des associations mémorielles actives ou encore
dans le choix de figures de martyrs comme Guy Môquet, pour le
parti communiste, ou Jean Moulin, pour les Gaullistes, dont les
cendres sont transférées au Panthéon en 1960. Dans les deux cas,
ces mémoires forgent des mémoires héroïques, gommant toute la
complexité des faits pendant la guerre : le général de Gaulle laisse
croire que c’est toute la France qui a résisté unanimement, que ce
sont les seules armées de la France libre qui ont libéré le territoire.
Les communistes, notamment la direction du PCF, se sont présentés
comme le plus grand mouvement de la Résistance.
Progressivement, les travaux des historiens sur la Seconde Guerre
mondiale ont nuancé les vérités que recélaient ces deux grandes
mémoires. D’abord, ils ont démontré que la Résistance était un
phénomène complexe et pluriel et qu’il y a d’autres mémoires résistantes que les mémoires gaulliste et communiste. Ils ont révélé aussi
que la mémoire résistante de certains héros ne correspondait pas
à la situation historique du moment, comme pour Guy Môquet.
Enfin, dans les deux cas, ils ont montré la fonction politique de ces

Mémoire et histoire de l’État français
Longtemps, la France a été véritablement « malade » de sa
mémoire à l’endroit du régime instauré en juillet 1940 par le
maréchal Pétain, « l’État français », parfois appelé quelque peu
improprement « régime de Vichy ». Ce n’est peut-être qu’au
milieu des années 1990 que la communauté nationale, à l’initiative de ses dirigeants (commémoration officielle de la rafle
du Vél’ d’Hiv’, discours de Jacques Chirac en 1995), a infléchi sa
vision officielle du passé et envisagé avec lucidité des moments
douloureux, tragiques et peu glorieux de l’histoire de France du
xxe siècle et notamment la collaboration et complicité actives du
régime de Vichy dans la déportation et l’extermination des juifs
et des Tsiganes (les déportés dits « raciaux » selon la terminologie de l’après-guerre), dans la répression contre les résistants
et l’envoi dans les camps nazis de presque 90 000 déportés dits
« politiques » (50 % de survivants).

→Doc. 1 : Le mythe du bouclier et de l’épée.
Voici un extrait du livre de Robert Aron paru en 1954, Histoire de
Vichy. C’est un livre important d’un homme que l’on ne peut pas
suspecter de sympathies pour l’idéologie nazie ou vichyssoise - il
est juif et a été interné un certain temps au camp de Mérignac
près de Bordeaux - mais qui a contribué à fonder le mythe dit du
« bouclier et de l’épée » selon lequel il y aurait eu une forme de
connivence entre Pétain et de Gaulle ou un double jeu de Vichy,
en vue de préserver les Français occupés pour le premier tandis
que le second préparait l’offensive militaire contre les Allemands
depuis l’extérieur du sol métropolitain. C’est donc un livre paru à
quelques années de la fin du conflit et qui, s’il repose sur un vrai
travail d’étude minutieuse d’archives (mais partielle, les archives
allemandes n’ayant pas été consultées), tend toutefois à minorer la collaboration ouverte entre Vichy et l’Allemagne nazie. En
effet, celle-ci repose sur la volonté de Pétain et de Laval, entre
autres, de vouloir conserver à la France une forme de souveraineté, alors qu’elle est occupée, et de lui faire jouer un rôle de
premier plan dans une Europe sous domination nazie. Mais en
1954, ce passé trouble ne peut pas être dévoilé par les dirigeants
car trop récent ; de Gaulle lui-même a forgé en 1944 le mythe
« résistancialiste », afin de préserver l’unité nationale et reconstruire sereinement le pays.

→Doc. 2 : La « légende du Maréchal ».
Ce document montre que dans des petits cercles d’extrême
droite ces mythes du double jeu ou de la modération de Vichy
à l’encontre des juifs a perduré jusqu’à nos jours. L’Association
pour défendre la mémoire du maréchal Pétain existe toujours
même si ses objectifs initiaux demeurent inatteignables et qu’il
est peu probable qu’ils soient un jour atteints. Cette légende du
Maréchal, forgée au lendemain de la guerre, recèle une part de
mensonges manifestes puisque, contrairement à ce qu’affirme le
général le Groignec (aujourd’hui disparu), non seulement Pétain
n’a résisté en rien mais en plus il n’a pas protégé la communauté
juive comme l’ont montré le statut des juifs de 1940 et l’assistance zélée à l’occupant nazi dans les rafles. Si 25 % des juifs
vivant sur le sol sont morts en déportation alors qu’en Pologne
c’est 90 % de la communauté juive qui était exterminée, ce
n’est pas le fait de Vichy, mais d’individus qui se sont mobilisés
tout au long de l’occupation pour cacher des juifs (notamment
des enfants), à l’instar de ceux que l’on a appelé ensuite les
« Justes ». Serge Klarsfeld rappelle depuis longtemps que la
France était le seul territoire européen où dans certaines zones

comme la zone libre jusqu’en novembre 1942, des juifs avaient
été arrêtés alors que les troupes allemandes n’étaient pas présentes. Il faut donc montrer aux élèves que subsistent donc en
France, certes minoritairement, des gens qui demeurent nostalgiques de la Révolution nationale dans les milieux d’extrême
droite et qui ne tiennent aucunement compte des apports des
travaux historiques pour des raisons idéologiques, notamment
par antisémitisme.

→Doc. 3 : Le cinéma et le retour du refoulé : Nuit et Brouillard
d’Alain Resnais, 1956.
Ce document met côte à côte deux images extraites du film
d’Alain Resnais réalisé en 1955, Nuit et Brouillard. Ce film évoque
la déportation, mêle des images en couleur filmées à Auschwitz
en 1955, des images filmées par les Alliés en 1945 lors de la
découverte des camps et des images fixes, des photos extraites
des archives nazies, comme celle qui est présentée ici. Le titre
du film correspond à la terminologie de la directive nazie de
décembre 1941, qui nomme ainsi les déportés des camps promis
à l’anéantissement. Le scénario du film est de Jean Cayrol, rescapé de Buchenwald, et le conseiller scientifique principal est
Henri Michel, l’un des spécialistes français de la Seconde Guerre
mondiale dans les années 1960-1970. Il est alors le secrétaire
général du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale,
organisme gouvernemental fondé en 1951, chargé de rassembler
la documentation et de mener des recherches historiques sur la
période de l’Occupation. C’est cet organisme qui est le commanditaire de ce film conforme à la vision que l’on a à l’époque de
la déportation : le génocide juif n’est pas abordé dans sa spécificité, on évoque plutôt la déportation dite « politique » (le mot
« juif » n’est prononcé qu’une seule fois dans le documentaire) ;
le film ne distingue pas non plus les camps de concentration et
les centres d’extermination.
La photo d’un gendarme français (retrouvée dans des archives
allemandes), surveillant le camp de Pithiviers dans le Loiret,
l’un des principaux camps d’internement et de transit des juifs
arrêtés (avec Drancy et Beaune-la-Rolande), suscita une vive
réaction de la commission de contrôle cinématographique, qui
demanda à Resnais de la retirer. Finalement, il se résigna à placer un bandeau noir pour masquer le gendarme et ce n’est que
deux décennies plus tard que la photographie originale put être
enfin vue complètement. Ces deux images sont connues et elles
figurent souvent dans les manuels d’histoire depuis plusieurs
décennies. Si nous avons choisi de les faire figurer côte à côte,
c’est pour bien montrer aux élèves que les autorités officielles
étaient particulièrement gênées que les spectateurs puissent
découvrir que la gendarmerie, cette vieille institution militaire
généralement appréciée du public, ait pu participer d’une certaine façon à la déportation des juifs. Elles traduisent donc
bien cette ambivalence des dirigeants et autorités officielles de
l’époque qui veulent informer et marquer les générations présentes et futures sur le drame de la déportation et les crimes
du nazisme, mais refusent de regarder avec lucidité ce passé
trouble et dérangeant, à savoir la collaboration active du régime
de Vichy avec les Allemands. L’ambassade de RFA demanda le
retrait du film de la sélection officielle du festival de Cannes de
1956, au nom de la réconciliation franco-allemande, ce qu’elle
obtint du gouvernement de Guy Mollet tandis qu’une polémique
se déclenchait en France.
→Doc. 4 : Pétain et les Juifs : un document d’archive de 1940.
Ce document est constitué d’un feuillet parmi six qui font partie
du Projet de loi sur le statut des Juifs du 3 octobre 1940 édicté
par l’État Français. Nous reproduisons ici le premier feuillet du
projet de loi initial annoté par la main même du maréchal Pétain.
Ce document inédit, récemment découvert et authentifié, a été
remis au Mémorial de la Shoah à Paris par un donateur anonyme par l’intermédiaire de Serge Klarsfeld. Ce document et ces
informations ont été publiés et révélés au grand public par la
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 23

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mémoires : il ne s’agit pas seulement de rappeler et de commémorer la mort des compagnons de combat au nom de la France, il
s’agit aussi de s’appuyer sur une légitimité morale pour mener les
combats politiques. Ainsi, l’affiche du PCF poursuit un objectif de
propagande afin de mobiliser les électeurs au moment des élections
municipales d’avril et mai 1945.

presse le 3 octobre 2010, cinquante ans jour pour jour après la
promulgation du « statut des Juifs », première étape dans la participation du régime de Vichy au génocide juif en France. Cette
découverte « sidérante » selon l’historien Robert Paxton, révèle
ce que subodoraient des historiens spécialistes de la période,
c’est-à-dire l’antisémitisme ouvert de Pétain lui-même, connu
par les propos de certains témoins présents le jour du débat
en conseil gouvernemental consacré à ce texte. D’une certaine
façon, la découverte de ces feuillets clôt la question longtemps
débattue de l’éventuel double jeu de l’État français ou d’une
possible volonté de protéger les juifs sur le sol français et rappelle une nouvelle fois la volonté affichée du gouvernement de
Vichy de s’aligner sur la politique antisémite menée par les nazis
en Europe.

→Doc. 5 : L’historien Robert Paxton au procès de Maurice
Papon, 1997-1998.
Cet extrait d’un article du journal Sud-Ouest de 1997 rapportant
une audience du procès Papon évoque l’historien universitaire
américain Robert Paxton dont l’ouvrage paru en 1973 aux éditions du Seuil, La France de Vichy, a précisément mis à mal la
thèse d’un double jeu vichyssois et de la modération de Vichy
vis-à-vis des juifs. À une époque de « retour du refoulé » au cinéma (Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié, Joseph Losey, Monsieur
Klein) et d’affirmation progressive dans la sphère publique de
la mémoire juive de la Shoah, l’ouvrage de Paxton a permis de
(re)découvrir le rôle occulté de l’État français, complice actif du
génocide, mais aussi des institutions judiciaires, administratives
et policières qui y ont participé et ont échappé en grande partie
à l’épuration légale et administrative des années 1945-1950.
Comme d’autres historiens français de la période, dont JeanPierre Azéma, et à titre d’expert cité par le ministère public,
Robert Paxton a donc accepté de venir déposer à la barre de
la cours d’Assises de Bordeaux lors du long procès de Maurice
Papon (le plus long procès en cour d’Assises depuis la Libération),
ancien haut-fonctionnaire et ancien ministre, qui occupait la
fonction de secrétaire général de la préfecture de Gironde sous
l’Occupation. À ce poste il a alors ordonné l’arrestation, l’internement au camp de Mérignac, puis le transfert vers Drancy de
1 690 juifs entre 1942 et 1944. Il a été condamné à 10 ans de prison ferme pour complicité de crime contre l’humanité.
Maurice Papon, à qui le général de Gaulle avait accordé sa
confiance lorsqu’il était préfet de police de Paris et qui fut
ministre du budget dans le gouvernement de Raymond Barre à
l’époque du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, représentait
ainsi la collaboration active de la haute Administration française dans la déportation des juifs de France qui ne fut guère
dénoncée, inquiétée et épurée à la fin de la guerre. Lors de son
procès, il ne fit ni preuve de repentance, ni ne demanda pardon aux anciens déportés survivants pour son action passée à la
préfecture de Gironde. Il est nécessaire de rappeler que le procès Papon s’inscrivait dans le sillage du procès de Klaus Barbie
en 1987, chef de la Gestapo de Lyon pendant la guerre et tortionnaire, entre autres, de Jean Moulin, qui fut condamné à la
réclusion perpétuelle. Il est donc intéressant de montrer à travers ce document le rôle important des historiens jusque dans le
prétoire d’une cour d’Assises.

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→Doc. 6 : La politique allemande des otages.
Extrait d’un article d’un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale
en France, Jean-Pierre Azéma, publié par le magazine l’Histoire.
Celui-ci rappelle le rôle de Vichy dans la constitution des listes
d’otages fusillés par les Allemands et notamment le fait de proposer et de livrer aux Allemands des gens qui sont dans la ligne
de mire de l’idéologie de la Révolution nationale, c’est-à-dire des
communistes. Ce dernier document est donc à mettre en parallèle avec le texte consacré à Paxton et à Papon pour montrer le
rôle des historiens dans la reconstruction d’un passé délivré des
approximations et des mensonges forgés après la guerre.

24 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

◗ Réponses aux questions
1. Ces deux documents veulent forger une image positive de
l’État français en montrant qu’il a joué un double jeu pour permettre d’assouplir les dures conditions d’occupation tandis que
de Gaulle, de connivence avec le maréchal Pétain aurait préparé
le combat contre l’occupant nazi depuis l’extérieur (à Londres et
dans l’empire colonial français). Par ailleurs, le régime de Vichy
aurait tout fait pour limiter la déportation des juifs sur le sol
français, en zone occupée et surtout dans la zone libre jusqu’en
1942.
2. Des documents, exhumés plus tard dans des archives par
les historiens, ont montré que Pétain était un antisémite manifeste décidé à écarter les juifs de la vie sociale du pays en leur
interdisant, par exemple, tout emploi dans la fonction publique.
Les annotations de Pétain durcissent le projet initial du « statut
des Juifs » d’octobre 1940 concernant notamment le personnel enseignant. En outre, les autorités françaises, en partie à la
demande des Allemands, ont assisté ces derniers pleinement
dans l’identification, l’arrestation et le transfert des juifs dans
des camps d’internement et de transit comme ceux de Drancy et
du Loiret. Ces camps étaient gardés par des gendarmes français.
3. Le document 4 confirme la politique antisémite du maréchal
Pétain, qui s’aligne sur les lois allemandes de Nuremberg des
années 1930. L’objectif est de maintenir pour l’État français une
certaine indépendance politique.
4. Jean-Pierre Azéma démontre que loin de protéger les
Français, le gouvernement de Vichy a livré aux occupants allemands des listes d’otages à fusiller pris parmi des Français, des
militants communistes car c’est un gouvernement dirigé par des
hommes résolument anti-communistes comme Pierre Pucheu.
La mort de Guy Môquet s’inscrit pleinement dans ce contexte.

◗ Texte argumenté
Dès 1945 s’est forgée une « légende » du Maréchal faisant de lui
un complice du général de Gaulle alors à Londres, soucieux de préserver la France et les Français des dures conditions d’armistice
et d’occupation allemande en attendant l’offensive militaire de la
France libre. Ce mythe faisait aussi de lui un fervent défenseur des
juifs de France, son action ayant soi-disant permis la déportation
d’une proportion de juifs moindre par rapport à d’autres territoires
occupés par les nazis en Europe.
Progressivement, alors que cette période trouble du rôle du gouvernement de Vichy était en grande partie occultée et parfois méconnue
de la mémoire nationale, les historiens, étrangers et français, mais
aussi des associations de victimes de la répression allemande et
vichyssoise ont entrepris d’écrire l’histoire « scientifique » de l’État
français. La consultation des archives allemandes et françaises ainsi
que des témoignages de certains acteurs de cette époque ou encore
des procès récents, comme celui de Maurice Papon, ont mis à mal
les légendes et les mensonges colportés par les admirateurs et les
nostalgiques du régime de Vichy. En réalité, ce dernier, profondément antidémocratique et antisémite, a collaboré activement avec
les Allemands dans la politique de répression contre ses opposants
politiques (les communistes, par exemple) et surtout dans la déportation des juifs en édictant le « statut des Juifs » ou en confiant à
la police et à la gendarmerie françaises mais aussi aux préfectures
comme celle de la Gironde, la mission de rafler et d’interner les juifs
avant leur départ.

Mémoires et histoire de la Déportation
et de la Shoah
Il était intéressant d’aborder ce thème qui concernait une ou des
mémoires qui, dans un premier temps, ont été très silencieuses :
qu’ils aient été déportés politiques ou raciaux, les survivants
des camps de concentration et/ou d’extermination ont généralement été animés par une pulsion de silence sur une épreuve
personnelle et collective indicible par l’intensité des souffrances

→Doc. 1 : Une mémoire sélective de la Déportation.
On y évoque la première forme de mémoire de la déportation
qui s’est affirmée dès 1945 dans l’espace public, la déportation
dite « politique », qui, d’après la Fondation pour la Mémoire
de la Déportation, a concerné 86 627 personnes (23 000 survivants), dont 10 % de femmes. Ce sont les résistants capturés
lors des actions allemandes et vichyssoises contre les réseaux
et les maquis, mais aussi des réfractaires au STO, des otages
civils, des homosexuels, ou encore des républicains espagnols,
socialistes, communistes, internés en France avant le début du
conflit. Ici ce sont des femmes qui défilent à Paris le 1er mai 1945 ;
leur panneau indique qu’elles ont été déportées dans des camps
situés en des lieux très différents et qui, dans l’optique des nazis,
n’avaient pas la même fonction. Peu soucieux des classifications
historiennes ultérieures, les déportés se sont évidemment focalisés sur la fonction de mise à mort, immédiate ou différée, de
ces camps.
Ravensbrück est un camp de concentration sur le sol allemand
ouvert dès 1934 spécialement réservé aux femmes (132 000
femmes et enfants y furent déportés dont 90 000 périrent ;
7,4 % des femmes internées étaient françaises dont Germaine
Tillion, ethnologue et résistante du Groupe du musée de
l’Homme). Il comporta une chambre à gaz à l’automne 1944 et
un four crématoire pour faire disparaître les corps des détenus
morts ; Mauthausen est un camp situé en Autriche annexée où,
s’il n’y avait pas de chambres à gaz, les conditions de détention
et de travail des hommes dans la carrière de Mauthausen en faisaient un autre mouroir effroyable ; Auschwitz est à la fois un
camp de concentration et un centre d’extermination, où périrent
essentiellement des juifs (1,1 million de personnes). Comme le
dit le panneau, lieu de « mort lente » pour les détenus jugés
aptes au travail par les SS, et aussi lieu « d’extermination » ou de
mort immédiate par gazage pour les juifs et Tsiganes, enfants,
malades, vieillards mais aussi des détenus « politiques », dont
des femmes internées à Ravensbrück qui, inaptes au travail, y
furent gazées.

→Doc. 2 : Une mémoire administrative : la rafle du Vél’ d’Hiv.
Ce document constitue une autre forme de la mémoire de la
Déportation et de la Shoah puisqu’il s’agit d’une mémoire

« administrative » de la Rafle du Vél’ d’Hiv’ ; celle-ci a constitué
la plus grande rafle de juifs sur le sol français les 16 et 17 juillet 1942, quand 13 000 personnes (hommes, femmes, enfants)
furent arrêtées à Paris et en région parisienne puis transférées
et internées dans les camps de Drancy et du Loiret avant leur
envoi à Auschwitz au cours de l’été 1942. Pour les historiens, ces
documents de type administratif découverts dans les archives,
authentifiés et recoupés avec d’autres sources documentaires,
constituent une autre mémoire précieuse des événements dont
ils essaient patiemment de reconstituer le déroulement. Ici il
s’agit des instructions du secrétaire général de la police de Vichy,
René Bousquet, au préfet de police de la Seine. Conformément
aux négociations menées entre les autorités allemandes d’occupation et celles de Vichy, c’est la police et la gendarmerie qui
effectuent la rafle de juifs considérés comme « étrangers » (des
juifs réfugiés avant-guerre ou des juifs expulsés d’Allemagne
depuis 1939 qui n’ont pas la nationalité française). Lors de son
procès, Pétain dira qu’il s’est efforcé de protéger les juifs de
nationalité française mais ceux que Bousquet désigne comme
les « apatrides » sont en fait des citoyens français naturalisés
depuis quelques décennies (des immigrés d’Europe centrale
et orientale à la fin du xixe siècle ou encore après la Première
Guerre mondiale, que le statut du 3 octobre 1940 a dénaturalisés). Beaucoup de ces documents administratifs relatifs aux
rafles sont aujourd’hui conservés au Mémorial de la Shoah après
avoir été collectés, rassemblés, authentifiés par le CDJC dès 1943
(voir plus haut).

→Doc. 3 : La mémoire orale des survivants.
Extraits de la déposition d’une ancienne déportée politique à
Ravensbrück puis à Auschwitz, Marie-Claude Vaillant-Couturier
(1912-1996), effectuée auprès du Tribunal international de
Nuremberg où elle est citée par l’accusation. Reporter de formation, militante communiste, compagne pendant quelques
années de Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef de l’Humanité et député de Paris, cette femme, par ailleurs germaniste, a
eu l’occasion d’enquêter, pour l’Humanité - où elle a intégré le
service photo - et pour diverses parutions comme le magazine
Regards, sur l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933. Elle a pris
notamment des photos clandestines des camps d’Oranienburg
et de Dachau. Elle entre en résistance à l’automne 1940, éditant, entre autres, des numéros clandestins de l’Humanité. Elle
va jusqu’à transporter des explosifs. Elle est arrêtée par la police
française le 9 février 1942 ; tandis que ses camarades masculins
sont fusillés, elle est plus tard déportée à Auschwitz-Birkenau le
24 janvier 1943. Pendant dix-huit mois, elle observe le fonctionnement du camp et l’extermination des juifs, intégrant le comité
international de résistance du camp. Elle est ensuite transférée à Ravensbrück. Plus tard, elle sera députée communiste en
région parisienne et co-présidente de la Fédération nationale
des déportés et internés résistants et patriotes en 1978. Elle
témoigne encore au procès de Klaus Barbie en 1987 et devient
la première présidente de la Fondation pour la mémoire de la
déportation en 1990.
Sa déposition, dont on présente ici des extraits, est très connue
et figure depuis très longtemps dans les manuels scolaires mais
elle permet d’envisager la question du témoignage d’abord oral
puis écrit, mais par retranscription, si précieux pour les historiens. Le petit fragment reproduit ici permet, par l’évocation de
détails et d’images très concrets, d’évoquer l’absence totale de
conditions sanitaires de base dans le quotidien des déportés et
de comprendre le taux de mortalité très élevé, outre leur assassinat de masse, en raison des épidémies qui sont inhérentes à ces
conditions sanitaires désastreuses.
→Doc. 4 : La mémoire d’un détenu.
C’est un dessin d’un ancien détenu, David Olère, qui, après
son internement à Auschwitz, a tenu à la fois à témoigner du
fonctionnement quotidien de cet univers inhumain par le desChapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

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psychiques et physiques. C’est ce qui ressort de certains écrits
comme ceux de Primo Levi ou de Jorge Semprun mais c’est aussi
ce que révèlent les témoignages des anciens déportés lorsqu’ils
viennent évoquer leur captivité aux élèves du secondaire.
En 1944-1945, lorsqu’ils reviennent de l’enfer des camps, les
déportés ne sont pas toujours écoutés ou compris lorsqu’ils
évoquent leur expérience ; certains, car ils sont jeunes souvent,
ne sont pas crus, et s’enferment donc dans le silence et essaient
de reprendre une vie quotidienne « normale ». Dans la sphère
publique, c’est d’abord la déportation dite « politique » qui s’affirme et est visible comme lors de la cérémonie du 11 novembre
1945 à l’Arc de Triomphe alors que les survivants du génocide
juif ne sont que 2 500. Ce n’est qu’en 1954 qu’est instaurée une
journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la
Déportation. La mémoire et l’histoire spécifiquement juives de
la Déportation s’affirment précocement mais silencieusement :
Isaac Schneersohn a créé le Centre de Documentation Juive
Contemporaine en 1943, qui est une œuvre à la fois de mémoire
et d’histoire, afin de recueillir des documents, dont certains
seront produits par l’accusation au procès de Nuremberg. En
1949 est inauguré à la synagogue de la rue de la Victoire à Paris
un monument du souvenir. Le procès d’Adolf Eichmann en 1961
en Israël permet de mieux cerner le processus de la destruction
programmée, planifiée et industrialisée des juifs d’Europe. À
partir des années 1970-1980, les manifestations négationnistes
incitent certains historiens à écrire une histoire des chambres à
gaz qui ne soit pas uniquement fondée sur la mémoire orale et
visuelle des survivants.

sin, où des détails techniques se combinent à la description des
corps délabrés. Les historiens spécialistes du fonctionnement
d’Auschwitz, à l’instar de Jean-Claude Pressac (cf. ci-après),
remarquent toutefois que ce dessin n’est pas conforme à la réalité historique absolue des faits puisque David Olère a ici placé
au même étage les chambres à gaz, dont les sonderkommandos extraient les cadavres, et les fours crématoires. En fait, les
chambres à gaz décrites par Olère sont au sous-sol alors que
les fours destinés à la crémation sont au rez-de-chaussée, reliés
au sous-sol par un monte-charge. Pour l’historien Pierre VidalNaquet, ces erreurs liées à la fragilité de la mémoire visuelle des
survivants et exploitées insidieusement par les négationnistes
pour nier l’existence des chambres à gaz homicides, comptaient
peu par rapport à un processus criminel, dont les grandes lignes
étaient établies.
Mais des historiens se sont toutefois attachés à entreprendre
une histoire « technique » des chambres à gaz, à l’exemple
de Jean-Claude Pressac (1944-2003), convié par Pierre VidalNaquet à s’exprimer pour la première fois publiquement dans
un colloque sur le thème du génocide juif en 1982. Pharmacien
devenu historien, d’abord compagnon de route du négationniste
Robert Faurisson, il devait reconnaître la réalité des chambres à
gaz homicides et travailler sur les archives techniques relatives
à Auschwitz-Birkenau, celles des contrats de commandes, des
devis et des correspondances passés entre les entreprises de
BTP allemandes et la Direction des camps ; ces archives sont
longtemps restées peu exploitées par ceux qui s’étaient penchés
sur la Shoah. Il a publié deux ouvrages : Auschwitz. Technique and
operation of the gas chambers, en 1989, et Les Crématoires d’Auschwitz. La Machinerie du meurtre de masse, en 1993.

→Doc. 5 : L’historien et les mémoires du génocide.
Présente un extrait d’une interview de Pressac, accordée au
magazine l’Histoire en 1992, où il rapporte comment il a découvert dans ces archives des mentions explicites et claires de la
part des nazis concernant l’aménagement de chambres à gaz
homicides en lieu et place des soi-disant salles de douches, où
les déportés étaient rassemblés avant d’être assassinés par la
diffusion depuis le toit du gaz zyklon B.

déporter les juifs (documents administratifs) ou encore les documents relatifs à la construction des chambres à gaz longtemps
peu explorés.
3. Ces témoignages individuels nous renseignent sur les conditions sanitaires effroyables de la vie quotidienne des déportés et
sur l’existence et le processus d’une extermination de masse à
Auschwitz-Birkenau.
4. Les historiens utilisent ces mémoires individuelles pour
reconstituer les faits du passé, en l’occurrence le fonctionnement de l’univers concentrationnaire, mais ils les confrontent à
d’autres documents comme, par exemple, des contrats et des
devis d’entreprises, des lettres entre entrepreneurs et nazis
commanditaires des installations de gazage et enfin des plans
des chambres à gaz parfois retrouvés longtemps après les faits.

◗ Texte argumenté
La Déportation a produit deux grandes mémoires : une mémoire
« politique », essentiellement celle des anciens résistants déportés, et une mémoire juive de la Déportation. C’est la mémoire dite
« politique » qui s’est affirmée en premier. La mémoire juive de la
Déportation est plutôt occultée ou silencieuse dans la mesure où, en
1945, on ne perçoit pas encore la singularité de la Shoah. Par ailleurs,
le nombre des survivants des camps est très restreint (2 500 personnes) alors que les survivants de la déportation dite « politique »
étaient plus nombreux (environ 23 000 sur 86 000 déportés). C’est
elle qui est d’abord honorée publiquement et les déportés « raciaux »
ne sont pas vraiment singularisés par rapport aux déportés « politiques ». Les différentes « traces mémorielles » de la Déportation et
du génocide juif (et tsigane) sont les témoignages oraux et visuels
des survivants, mais aussi des archives relatives aux mesures prises
par les autorités allemandes et vichyssoises pour déporter les juifs
(documents administratifs) ou encore les documents relatifs à la
construction des chambres à gaz longtemps peu explorés. Les historiens utilisent ces mémoires individuelles pour reconstituer les faits
du passé, en l’occurrence le fonctionnement de l’univers concentrationnaire, mais ils les confrontent à d’autres documents comme ici
des documents « techniques ». Cette confrontation permet de corriger les erreurs éventuelles de la mémoire des « acteurs-témoins »,
par nature sélective, fluctuante et fragile.

→Doc. 6 : Plan original d’une chambre à gaz, daté du
8 novembre 1941.
C’est une découverte très importante qui a été faite en 2008
dans un appartement à Berlin, celle de 28 plans des chambres à
gaz d’Auschwitz portant des mentions très claires et très explicites (comme « Gaskammer ») sur la fonction des bâtiments
dessinés. L’un de ces plans originaux daté du 8 novembre 1941
est reproduit ici, à un moment où, selon Ian Kershaw, le grand
spécialiste britannique du nazisme, les réflexions des chefs nazis
sur la « question juive » s’orientent (à l’automne 1941) vers la
recherche de la mise au point d’un processus de destruction
industrielle des populations juives européennes.

◗ Réponses aux questions

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1. La Déportation, qui englobe la déportation dite « politique »
et celle raciale (celle des juifs et des Tsiganes), a produit deux
grandes mémoires : la mémoire « politique », essentiellement
celle des anciens résistants déportés, et la mémoire juive de la
déportation. C’est la mémoire dite « politique » qui s’est affirmée
en premier. La mémoire juive de la Déportation est occultée dans
la mesure où, en 1945, on ne perçoit pas encore la singularité de
la Shoah. Par ailleurs, la difficulté de reconnaître la responsabilité d’une administration et d’un gouvernement français dans la
déportation des juifs a longtemps occulté cette mémoire.
2. Les différentes « traces mémorielles » de la Déportation
et du génocide juif (et tsigane) sont les témoignages oraux
et visuels des survivants, mais aussi des archives relatives aux
mesures prises par les autorités allemandes et vichyssoises pour

26 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

Leçon 1

p. 64-65

L’historien et les mémoires de la Seconde Guerre
mondiale
Cette leçon est destinée à mettre en perspective l’Étude 1 en
établissant une typologie synthétique des différentes mémoires
produites par la Seconde Guerre mondiale et en retraçant l’évolution historique de la mémoire depuis 1945 dans le débat public
auquel contribuent de nombreux acteurs.

→Doc. 1 : Une revue consacrée à la mémoire de la Déportation.
Mémoire vivante, septembre 2008.
Couverture de la revue trimestrielle consacrée à la mémoire
et à l’histoire de la Déportation, Mémoire vivante, éditée par la
Fondation nationale pour la mémoire de la Déportation créée
en 1990. Cette couverture a été choisie dans la mesure où les
élèves, qui participent annuellement au concours national de
la Résistance et de la Déportation, sont amenés à consulter les
documents proposés par la revue sur les thèmes dudit concours
avant de constituer leurs dossiers ou de composer.

→Doc. 2 : Pose de la première pierre du Mémorial du martyr
juif inconnu, Paris, 1953.
Photo relative à l’une des étapes de la constitution de la
mémoire juive de la Shoah et à son affirmation dans l’espace
public. À cet emplacement sera édifié plus tard le Mémorial de la
Shoah, 17 rue Geoffroy-l’Asnier dans le IVe arrondissement, inau-

◗ Réponse à la question
1. Cette pose de la première pierre du Mémorial du martyr juif
inconnu se rattache à une mémoire juive de la Déportation et au
souvenir de la Shoah, qui émergent encore peu à cette période
dans l’espace public.

→Doc. 3 : L’historien et les « acteurs-témoins » de la
Résistance.
Texte extrait de la table ronde organisée en 1997 par le quotidien Libération entre les époux Aubrac et un cercle d’historiens
spécialistes de la Résistance et de la Seconde Guerre mondiale.
L’extrait présenté provient des discussions animées entre ce
couple de « héros » de la Résistance, disparus récemment, et les
historiens consignées dans un supplément spécial du journal. Ce
débat, parfois compliqué et éprouvant pour Raymond et Lucie
Aubrac, porte notamment sur les circonstances de l’arrestation
de Jean Moulin le 21 juin 1943 à Caluire dans la banlieue lyonnaise. Après son procès et sa condamnation à perpétuité, le chef
de la gestapo lyonnaise et bourreau entre autres de Jean Moulin,
Klaus Barbie, a désigné avant sa mort Raymond Aubrac comme
celui qui aurait « donné » Max alias Jean Moulin aux Allemands.
54 ans après les faits et bien des tourments dus aux calomnies
liées à cet épisode trouble de l’histoire de la Résistance française
(on n’a jamais su qui avait trahi Jean Moulin et ses camarades),
les époux Aubrac acceptent de revenir une énième fois sur
les faits complexes qui ont vu une première puis une seconde
arrestation de Raymond Aubrac à Caluire, lui qui était devenu
numéro deux de l’Armée secrète au sein des Mouvements unis
de la Résistance (M.U.R).
L’intérêt de cet échange entre Raymond Aubrac, Jean-Pierre
Azéma et Daniel Cordier, historien, biographe et ancien secrétaire de Jean Moulin, est de montrer comment il est difficile aux
historiens de reconstituer la chronologie des faits de cet épisode célèbre et complexe qui suit l’arrestation de Jean Moulin
et de ses compagnons résistants. Faute d’avoir des preuves et
un calendrier, Raymond Aubrac ne peut dire avec certitude si
c’est bien Henri Aubry qui, après un interrogatoire violent et
sous les tortures de Klaus Barbie, a indiqué la véritable identité de Moulin et d’Aubrac et quand cela s’est passé. Daniel
Cordier intervient alors pour compléter la mémoire défaillante
de l’« acteur-témoin » en se référant à un document archivé, un
rapport d’un résistant expédié à Londres, qui permet de préciser
un peu mieux la chronologie des faits.

◗ Réponse à la question
1. Les historiens tentent de reconstruire un passé en croisant
les témoignages d’acteurs, dont la mémoire est fragile, avec
d’autres sources d’informations. Ici, la confrontation du témoignage de Raymond Aubrac avec le rapport du commissaire
permet de préciser les circonstances de l’arrestation de Jean
Moulin et de la découverte de sa véritable identité.

→Doc. 4 : Mémoire « héroïque » des résistants et approche
scientifique des historiens.
Extrait du même débat où l’historien François Bédarida explique
clairement la distinction entre la légende ou les légendes de la
Résistance - un phénomène louable dans les principes et les
valeurs qui ont motivé la plupart des Résistants - et le rôle de
l’historien qui étudie la Résistance dont la responsabilité scientifique est précisément d’ignorer la dimension légendaire ou
mythologique pour se concentrer sur les faits et leur reconstitution. Nous avons ici un document qui peut être utilisé dans
le cadre de l’étude consacrée aux mémoires de la Résistance,
gaullienne et communiste, qui sont des mémoires empreintes
d’« images d’Épinal » selon le mot de l’historien.

◗ Réponse à la question
1. Les historiens ont la double responsabilité d’aider à la transmission de la mémoire du passé, mais aussi d’en étudier les
légendes pour reconstruire une histoire plus proche de la réalité.
→Doc. 5 : 16 juil. 1995, un tournant dans l’histoire de la
mémoire officielle.
Constitué d’extraits du discours très connu de Jacques Chirac,
alors président de la République, le 16 juillet 1995. Lors de la
seconde commémoration de la rafle du Vélodrome d’Hiver, le
chef de l’État rompt le silence officiel, qui prévalait jusque-là sur
la question de la collaboration active avec les nazis des autorités de Vichy dans la déportation de 76 000 juifs pendant la
guerre. En reconnaissant les fautes de l’État français, Jacques
Chirac prend acte au nom de l’État à la fois des revendications
mémorielles de la communauté juive et des investigations historiques menées depuis la « révolution paxtonienne ». Il rompt
avec ses prédécesseurs et notamment avec François Mitterrand
qui, comme d’autres présidents avant lui, continuait à fleurir la
tombe du maréchal Pétain à l’île d’Yeu, rendant ainsi hommage à
son rôle pendant la Grande Guerre et qui n’avait consenti à faire
du 16 juillet une journée officielle commémorative que sous la
pression, deux années auparavant, dans le contexte du trouble
généré, dans l’opinion publique, par les révélations sur son passé
(voir plus haut).

◗ Réponse à la question
1. En reconnaissant les fautes de l’État français dans l’arrestation des juifs le 16 juillet 1942 lors de la rafle du Vélodrome
d’Hiver, Jacques Chirac, président de la République, assume la
responsabilité de la France dans cette politique de collaboration.

Histoire des Arts

p. 66-67

La Bataille du rail et les mémoires
de la Seconde Guerre mondiale
Le cinéma français s’est naturellement et abondamment
intéressé à la Seconde Guerre mondiale pour sa dimension spectaculaire, tragique et héroïque. Mais que ce soit sous la forme de
fictions ou de documentaires, qu’il recèle une dimension propagandiste ou qu’il soit animé d’intentions didactiques proches du
récit de l’historien, le cinéma est un bon miroir de l’évolution et
de l’affirmation des différentes mémoires générées par la guerre.
La Bataille du rail a été choisie car c’est un film qui, juste au sortir
de la guerre, combine fiction et documentaire sur la résistance
des cheminots de la SNCF pendant l’Occupation et procède
d’une volonté de mythifier l’action d’une corporation, qui permit
vraisemblablement à la SNCF d’occulter son rôle logistique dans
la déportation des déportés « politiques » et « raciaux ». C’est
un film très intéressant également sur le plan artistique et esthétique puisqu’il s’inscrit dans le courant réaliste de l’avant-guerre
et parce que l’une de ses grandes originalités est, entre autres,
de décrire avec précision, dans des décors naturels, le travail et
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 27

© Hachette Livre

guré en 2005 par Jacques Chirac, président de la République, à
la fois lieu de recueillement, de mémoire et d’histoire avec son
mur des noms des 76 000 personnes déportées, son allée des
Justes de France, ses espaces muséographiques et son centre
d’archives issu du CDJC. Le Mémorial est une initiative d’Isaac
Schneersohn, le fondateur du Centre de Documentation Juive
Contemporaine (1943). Le bâtiment est inauguré le 30 octobre
1956 en présence de 50 délégations des communautés juives du
monde entier, de nombreuses personnalités politiques et religieuses venues de toute l’Europe. Des cendres provenant des
camps d’extermination et du ghetto de Varsovie sont solennellement déposées le 24 février 1957 dans la crypte du Mémorial
par le grand rabbin Jacob Kaplan. Classé monument historique
depuis 1991, le Mémorial du martyr juif inconnu accueille chaque
année les principales cérémonies liées à la Shoah (ghetto de
Varsovie, découverte du camp d’Auschwitz…), organisées par
l’État ou par la communauté juive.

les actions de sabotage des cheminots, une scène proposant
même la reconstitution d’un véritable déraillement.

◗ Réponses aux questions
1. L’affiche veut montrer le rôle résistant joué par la corporation
des cheminots pendant la guerre. On distingue au second plan
des soldats allemands dans un wagon derrière la locomotive.
2. Le film a une dimension mythologique dans la mesure où il
rend héroïque le destin de quelques cheminots censés représenter
la résistance unanime des hommes de la SNCF contre l’occupant
allemand en gommant le rôle d’une autre partie de la corporation
qui a obéi aux ordres des Allemands dans le cadre de la réquisition
autoritaire du réseau ferré et des machines de la SNCF.
3. C’est un film réaliste car il y a un souci de montrer avec précision, sans trucages et en filmant en extérieur (ce qui n’était pas
encore la norme à l’époque), le rôle joué par les cheminots que
l’on voit accomplir les gestes nécessaires pour saboter les voies
ferrées avant le passage de convois allemands.
4. Les gros plans sur les visages des cheminots dans leur travail quotidien comme la conduite des locomotives n’est pas sans
rappeler l’esthétique de l’adaptation cinématographique par
Jean Renoir du roman de Zola, La Bête humaine, avec Jean Gabin,
en 1938. Le gros plan sur le visage du cheminot de l’affiche n’est
d’ailleurs pas sans évoquer le visage de Jean Gabin.
5. Le film est la résultante d’une concertation entre la SNCF
et Résistance-Fer, une organisation dans la mouvance du parti
communiste qui regroupe des cheminots résistants ; l’accord
tacite entre ces deux composantes (la direction de la SNCF et
les ouvriers, membres du PCF), explique la volonté d’un film
qui rend héroïque et mythifie le rôle des cheminots pendant la
guerre. À bien des égards, on a un consensus entre le haut et
le bas de la société qui cadre bien avec la volonté du général
de Gaulle en 1944-1945 de forger une image légendaire de la
Résistance et de ne pas se retourner sur un passé récent trouble.

Repères

p. 68-69

La guerre d’Algérie, porteuse de mémoires
→Frise
Quelques dates importantes de trois périodes ont été rappelées, de la colonisation à l’indépendance ; théoriquement, elles
doivent être connues des élèves, qui ont étudié la guerre d’Algérie en classe de première en vertu du nouveau programme
commun aux filières S-ES-L.

→Carte

© Hachette Livre

L’originalité de cette carte est de visualiser les lieux où se sont
déroulés les faits principaux du conflit, qui sont par conséquent
des lieux de mémoire où parfois certaines commémorations
peuvent se dérouler. Alger est naturellement une ville qui garde
en plusieurs points de son territoire la mémoire du conflit tant
du côté des pieds-noirs que des Algériens arabes et musulmans
sans omettre celle des soldats français. Ainsi on peut expliquer
aux élèves comment la Casbah d’Alger est un lieu de mémoire
algérien mais aussi français puisque des centaines de soldats y ont patrouillé et agi au temps de la bataille d’Alger. En
métropole, Paris a vu des épisodes dramatiques comme la manifestation violemment réprimée du 17 octobre 1961 ou le drame
du métro Charonne en 1962.

Étude 2

p. 70-75

La mémoire d’État française
de la guerre d’Algérie
L’État français a longtemps nié la réalité d’une guerre en Algérie
en usant de plusieurs expressions officielles pour désigner les

28 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

faits (« les événements d’Algérie »), finalement abandonnées en
1999 quand le pouvoir reconnut qu’il y avait bien eu une guerre
de décolonisation en Algérie. Les documents sélectionnés ici
ont pour objectif de revenir sur certains faits occultés par l’État
et les autorités de l’époque en les confrontant à des révélations
tardives, celles de certains témoins et celles des historiens.

→Doc. 1 : Le contrôle de l’information.
Ce document reproduit la une du journal communiste l’Humanité, favorable à la décolonisation et au combat du FLN pour
l’indépendance. On voit d’ailleurs un drapeau algérien exhibé en
photo sur la première page du journal. Cela lui valut de nombreuses interventions de la censure d’État. Le pouvoir décida de
saisir les journaux (notamment ceux qui évoquaient les actes de
torture) sous le prétexte d’« atteinte au moral de l’armée ». La
presse n’est d’ailleurs pas la seule visée : La Question, d’Henri
Alleg et La Gangrène, de Bachir Boumaza, parus en 1958, qui
dénoncent la torture en Algérie, sont immédiatement censurés.
→Doc. 2 : La répression de la manifestation du 17 octobre
1961.
C’est l’une des rares photos prises lors de la nuit du 17 octobre
1961 pendant laquelle la police parisienne réprima très violemment une manifestation du FLN de France. Le pouvoir parle le
lendemain de 2 morts mais d’après les journalistes et historiens
qui ont enquêté sur ce fait tragique, il y eut sans doute plusieurs dizaines de morts dont de nombreuses personnes noyées
dans la Seine en raison des consignes de dureté et de fermeté
données aux policier par le préfet de police, Maurice Papon. La
photo choisie, qui n’a pas été prise par Élie Kagan, révèle l’atmosphère confuse qui règne cette nuit-là dans la capitale. Son
cadrage imparfait (un visage à droite au premier plan semble
inciter le photographe au silence), le flou des corps et des CRS
à l’arrière-plan révèlent qu’elle a été prise à la sauvette, par un
photographe de l’agence Keystone qui ne voulait pas être vu des
forces de l’ordre.

→Doc. 3 : L’enquête d’un historien sur la manifestation du
17 octobre 1961.
L’historien Jean-Paul Brunet a travaillé, avec Jean-Luc Einaudi, sur
cet événement. Il a pu consulter une partie des archives judiciaires
et policières consacrées à ces faits et propose, une décennie après
Einaudi, une nouvelle estimation du nombre de morts : une cinquantaine selon lui alors que son collègue Einaudi évoquait deux
cents victimes. Il y a toutefois accord entre les historiens sur la brutalité de l’action policière qui s’explique par les consignes fermes
de Papon mais aussi par des représailles aux attentats répétés en
métropole comme en Algérie contre les forces de l’ordre.

→Doc. 4 : L’armée française et la torture.
Extrait d’une interview donnée par le général retraité Paul
Aussaresses au quotidien Le Monde en 2000. Dans les années
2000-2001, ses propos concernant l’usage de la torture font
grand bruit dans la sphère médiatique et politique. Évidemment,
on connaissait depuis longtemps le recours à la torture par
l’armée française en Algérie, un général français qui en avait
parlé publiquement avait eu des ennuis avec la justice militaire
(Jacques Pâris de Bollardière). L’unité du général Aussaresses a
arrêté, selon ses propres dires, 24 000 personnes pendant les six
mois de la « bataille d’Alger », dont 3 000 ont disparu. À l’occasion de la parution de son livre de mémoires, Services Spéciaux,
Algérie 1955-1957 (Perrin, 2001), l’ancien responsable des services
de renseignement à Alger a admis, entre autres crimes, avoir
assassiné le chef du FLN Ben M’Hidi, en 1957. Selon la version
officielle, il s’était suicidé dans sa cellule. Poursuivi par différentes associations, Aussaresses a été condamné en première
instance en 2003 à 7 500 euros d’amende (15 000 euros pour
l’éditeur Perrin) pour « apologies de crime de guerre », par la 17e

→Doc. 5 : La loi du 23 février 2005, une « loi mémorielle ».
Extrait de la loi mémorielle très controversée du 23 février 2005
votée sous la présidence de Jacques Chirac. Élaborée à l’initiative de députés de l’UMP du sud de la France en lien avec des
associations de pieds-noirs (cf. contenu de l’article 1 qui reconnaît leur souffrance). L’article 4 et le « rôle positif de la présence
française outre-mer » déclencha un tollé dans les milieux universitaires et enseignants en France mais aussi en Algérie où
le gouvernement du président Bouteflika cria au scandale.
Finalement, Jacques Chirac abrogera cet article mais la loi sera
quand même votée, preuve que la guerre d’Algérie demeure un
enjeu mémoriel fondamental et que l’histoire de la colonisation
peut être un événement clivant dans l’opinion.

→Doc. 6 : Les historiens et la loi du 23 février 2005 sur le « rôle
positif » de la colonisation.
Cette tentative d’écriture officielle de l’histoire et la volonté de
l’imposer aux enseignants et donc aux élèves a généré une énergique protestation chez les historiens, qui réagissent, en mars
2005, par un texte qui rappelle que sur la colonisation comme
sur d’autres questions, les gouvernants ne doivent pas imposer
une vision officielle de l’histoire. Certains historiens pensent
même qu’il faut abroger toutes les lois dites « mémorielles » y
compris celle de 1990 réprimant le négationnisme.

◗ Réponses aux questions
1. Pendant le conflit, les « événements » d’Algérie sont dissimulés à l’opinion publique par le biais de la censure qui frappe les
journaux. La torture utilisée par l’armée contre les indépendantistes algériens, la répression policière de la manifestation du
FLN de France le 17 octobre 1961, sont occultées par les autorités militaires et politiques jusque dans les années 1990.
2. Outre les souffrances des pieds-noirs, des harkis et des
anciens combattants, la loi reconnaît un rôle positif à la colonisation française outre-mer.
3. La violence de la répression de la manifestation du 17 octobre
1961 a été occultée par les autorités politiques et policières qui
ont d’emblée minimisé le bilan humain des victimes et muselé
quasi totalement la presse de l’époque. Sur la base des témoignages des victimes et de quelques photographies prises lors de
cette nuit tragique, ce sont les historiens qui ont revisité et révélé ces faits au grand public plus de trente ans, voire quarante ans
après, en ayant aussi la possibilité de travailler sur des archives
longtemps fermées et partiellement consultables de nos jours.
4. La loi du 23 février 2005 a suscité une vive réaction des historiens car ceux-ci estiment que l’État ne peut imposer aux
enseignants et aux élèves une seule vision de l’histoire - ici le
rôle positif de la colonisation -, par nature partiale et incomplète. Les historiens écrivent l’histoire en essayant d’expliquer
les faits et donc en restant neutres sans prendre parti idéologiquement parlant sur les faits qu’ils étudient.

◗ Texte argumenté
Les autorités françaises ont forgé une mémoire de la guerre d’Algérie très spécifique, très sélective, voire amnésique sur certains faits
qui ont jalonné la période tragique 1954-1962. Le gouvernement a
agi dans ce sens dès le début du conflit, en utilisant une expression
officielle taisant la réalité d’une guerre (« les événements » d’Algérie) mais aussi en 1956 et 1957, en recourant à la censure contre
la presse hostile à l’action menée par l’armée française en Algérie
et enfin en occultant des faits comme ceux qui s’étaient déroulés
pendant la nuit du 17 octobre 1961. Plus récemment, en 2005, des
députés ont défendu un projet de loi présentant positivement la
colonisation française outre-mer.

L’approche des faits par les historiens est totalement différente de
celle de la mémoire d’État. Les historiens ne travaillent pas pour
l’État et la version de l’histoire que celui-ci voudrait faire passer
notamment auprès des élèves des écoles, collèges et lycées. D’où
l’opposition d’une partie de la communauté historienne à la loi
du 23 février 2005 qui demande d’enseigner un « rôle positif » de
la présence française outre-mer, ce qui reviendrait à donner une
image positive de la colonisation, ce qui n’est pas totalement en
accord avec les réalités historiques notamment vu du côté des colonisés. Sur le plan scientifique et de la vérité historique, les historiens
reviennent sur certains faits du conflit occultés pendant les « événements » comme la nuit du 17 octobre 1961 qui a vu la répression
des militants du FLN. En consultant des archives officielles et en
les confrontant aux témoignages des acteurs de l’événement, ils
peuvent proposer un autre bilan des victimes que celui des autorités de l’époque. De même, ils confirment par leurs investigations,
l’usage de la torture par l’armée française, et cette fois avant même
que des acteurs-témoins de l’époque ne l’avouent publiquement,
comme ce fut le cas du général retraité Aussaresses dans les années
2000-2001.

En France, du silence à l’affirmation des mémoires
Cette étude porte sur les différents groupes porteurs de
mémoire générés par le conflit, notamment en France où les
historiens, en particulier Benjamin Stora, en distinguent quatre
principaux qui ont pour point commun de tenir un discours plutôt victimaire et de porter également certaines revendications.
L’étude apparaissait comme indispensable puisque ces mémoires
se sont affirmées clairement et médiatiquement dans la décennie qui vient de s’écouler. Elles sont portées par des groupes et
des associations de gens désormais âgés mais toujours, pour certains d’entre eux, en attente de compensations symboliques et
matérielles. Les déclarations récentes, à la veille du premier tour
de l’élection présidentielle en 2012, de Nicolas Sarkozy à destination de la communauté des harkis l’ont encore montré, la guerre
d’Algérie a suscité des mémoires actives et blessées.

→Doc. 1 : Manifestation de pieds-noirs ou « Français rapatriés », Marseille, 13 mai 2008.
Ce document renvoie à la mémoire des pieds-noirs, portée
par un million de personnes de nos jours selon les études de
Benjamin Stora. Le cliché, pris en 2008 à Marseille à l’occasion
du cinquantenaire du 13 mai 1958 qui a vu le début de l’insurrection algéroise contre le gouvernement de Paris et le retour du
général de Gaulle, donne lieu à une manifestation de quelques
centaines de pieds-noirs, qui n’ont toujours pas accepté la « trahison » gaullienne et la fin de l’Algérie française. Une banderole
évoque également l’un des événements sur lesquels se focalise
cette mémoire blessée très souvent visible dans l’espace public
dans le sud de la France dans des villes comme Perpignan,
Montpellier, Marseille et Nice, où se sont établis une grande
partie des pieds-noirs. Les massacres de plusieurs centaines,
voire de plusieurs milliers, d’Européens à Oran le 5 juillet 1962
par des membres du FLN et de l’ALN dans la foulée de l’indépendance algérienne a traumatisé durablement une communauté
éprouvée par le sentiment d’abandon de la part du général de
Gaulle pourtant acclamé en héros lors de sa venue en Algérie
lors des premiers jours de juin 1958. Les pieds-noirs n’ont jamais
pu accepter les consignes, venues de Paris, de non-intervention
de l’armée française et d’abandon des harkis. Depuis 1962, ils
ne cessent de réclamer les excuses officielles de l’État français
dans un discours qui s’apparenterait à celui de Jacques Chirac
en 1995 pour la rafle du Vél’ d’Hiv’, mais aucun chef d’État ne l’a
fait jusqu’à présent. Pourtant, certaines revendications ont été
entendues, comme l’a montré la loi si controversée du 25 février
2005. Localement, les pieds-noirs ont une influence importante
comme à Perpignan où a été érigé un « Mur des disparus » où
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

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© Hachette Livre

chambre correctionnelle du TGI de Paris. Il a été condamné en
appel. À ce jour, aucune commission d’enquête parlementaire
sur la torture en Algérie n’a été instituée par les gouvernants
français en vertu des lois d’amnistie de 1962 et de 1968.

sont inscrits les noms de ceux qui ont été assassinés ou ont disparu lors des massacres d’Oran. Il a été inauguré en 2007.

→Doc. 2 : Commémoration de l’armistice de la guerre d’Algérie par des organisations d’anciens combattants, 19 mars 2008.
Ce document s’intéresse aux anciens combattants français de
la guerre d’Algérie. La photographie choisie montre une commémoration devant le Mémorial national de la guerre d’Algérie
et des combats du Maroc et de la Tunisie érigé et inauguré quai
Branly à Paris en 2002. À cette commémoration, participent
des associations telles que la FNACA (Fédération Nationale des
Anciens Combattants en Algérie, Maroc, Tunisie), principale
association des anciens combattants (400 000 adhérents) de la
guerre d’Algérie et en Afrique du Nord, en présence du maire
de Paris, Bertrand Delanoë, à l’occasion du 46e anniversaire des
accords d’Évian le 19 mars 2008. Les anciens combattants de la
guerre d’Algérie sont en général des hommes nés entre 1932 et
1942 et sont environ 1,5 million dans la société française, harkis
compris. C’est en partie grâce à leur combat pour obtenir des
compensations symboliques et culturelles que le gouvernement
et les parlementaires français ont enfin reconnu en 1999 qu’avait
bien eu lieu une véritable « guerre d’Algérie », ce qui mit fin à
plusieurs décennies de déni de la part des autorités officielles de
droite comme de gauche. Comme celle des pieds-noirs, il s’agit
d’une mémoire blessée longtemps discrète tant ce conflit dur et
sanglant éprouva des hommes, qui en grande majorité n’étaient
pas des soldats professionnels mais des appelés du contingent
notamment à partir de 1956-1957. À la sortie du conflit, ces
hommes éprouvèrent des difficultés à évoquer un conflit finalement oublié et occulté par la communauté nationale dans sa
quasi-totalité en raison d’une guerre jugée lointaine, d’un autre
âge car coloniale et qui avait pris parfois l’allure d’un affrontement fratricide (attentats de l’OAS en Algérie et en France,
rapprochement d’une partie de l’armée avec les pieds-noirs
contre le gouvernement de la République). Mentionnons enfin
que la date commémorative (5 décembre) choisie par Jacques
Chirac a été rejetée en grande partie par les anciens combattants, qui lui préfèrent la date significative du 19 mars qui
correspond au jour de la signature des accords d’Évian.

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→Doc. 3 : Manifestation de familles de harkis, en 2004.
Manifestation essentiellement des mères et de leurs filles
arborant des banderoles sur lesquelles on lit des inscriptions
telles que « Reconnaissance de la République du génocide des
harkis », « massacres 150 000 harkis, 20 000 rapatriés, 3 000 disparus, des milliers de prisonnier », « Non ! à la charité ; non !
à la pitié ; oui ! à la justice ». Ces propos, que l’on peut juger
excessifs, renvoient également à une autre mémoire blessée du
conflit, celle de ces hommes des troupes supplétives de l’armée
française durant le conflit qui furent abandonnés par les autorités françaises aux représailles du FLN et de l’ALN en 1962. Le
général de Gaulle craignait un front anti-gaulliste OAS-Harkis
en métropole, ordre fut donc donné aux autorités militaires de
ne pas rapatrier les harkis qui furent alors massacrés en masse
au moment de l’Indépendance. Cependant, certains militaires
français outrepassèrent les ordres et quelques milliers de harkis
purent arriver en France avec leur famille. Ils furent toutefois
relégués dans des camps de bâtiments préfabriqués dans des
départements du sud de la France, en général dans des lieux isolés des villes et des villages. En outre, leur coexistence dans les
quartiers de grands ensembles urbains avec des immigrés d’origine algérienne aux yeux desquels ils étaient des traîtres était
problématique. D’où un sentiment d’abandon et une très forte
amertume exprimés en des termes parfois très forts par leurs
enfants, comme à l’occasion de cette manifestation parisienne.
En général, les harkis se sont souvent joints aux associations
d’anciens combattants et aux milieux pieds-noirs pour exprimer
leurs « revendications mémorielles ». De leur côté, les autorités
étatiques ont longtemps hésité à reconnaître officiellement ces

30 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

souffrances. Mais, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy a prononcé un discours en ce
sens bien qu’assez peu médiatisé.

→Doc. 4 : Manifestation des « ultras » de l’Algérie française.
Cet extrait d’un article du quotidien régional lorrain L’Est
Républicain, rappelle qu’il existe aussi une mémoire, certes minoritaire et longtemps discrète, des « ultras » de l’Algérie française
dont des anciens membres ou sympathisants de l’Organisation
Armée Secrète. L’OAS commit des attentats sanglants dans les
derniers temps de l’Algérie française et comptait en son sein
des militaires et des pieds-noirs refusant violemment la politique gaullienne et l’émancipation algérienne. L’article relate la
volonté de célébrer la mémoire de l’un des membres de l’OAS, le
colonel Argoud - mort en 2004, cofondateur de l’OAS et un des
auteurs du putsch d’Alger de 1961 aux côtés du général Salan -,
par le dépôt d’une plaque où l’OAS est expressément nommée.
Enlevé et exfiltré d’Allemagne par les services secrets français
à Munich, où il s’était réfugié, il fut condamné à la réclusion à
perpétuité et libéré en juillet 1968 en vertu de l’une des deux
amnisties dont bénéficièrent les militaires à l’issue de la guerre
d’Algérie. Il vécut ensuite dans le village de Darney (Vosges). Le
10 juin 2011, à l’occasion du septième anniversaire de sa disparition, une plaque portant l’inscription « Au Colonel Antoine
Argoud, ses camarades de combat de l’Organisation Armée
Secrète » est déposée sur sa sépulture, au cimetière de Darney,
par l’ADIMAD (association de défense des intérêts moraux et
matériels des anciens détenus de l’Algérie française). Cette
mémoire sulfureuse ne put finalement s’exprimer totalement
car, l’affaire étant médiatisée et sous haute surveillance, l’évêque
de Nancy refusa qu’un office religieux se tienne dans l’église de
Darney.
→Doc. 5 : Affirmation et revendications des groupes de
mémoires.
Extrait d’un petit livre d’entretiens entre l’historien Benjamin
Stora et Thierry Leclère dans lequel Benjamin Stora, historien
spécialiste de l’Afrique du Nord au xxe siècle et notamment des
groupes porteurs de mémoire du conflit, expose les revendications mémorielles des différents groupes porteurs de mémoires
et les réussites qu’ils peuvent parfois obtenir comme la reconnaissance par les anciens combattants de la guerre d’Algérie,
en 1999, de l’inscription pour la première fois dans une loi de
la République de l’expression « guerre d’Algérie ». Ce texte à
teneur scientifique vient éclairer les documents précédents qui
sont des documents plutôt descriptifs relatifs aux différentes
mémoires, leurs supports humains, leur contenu et leurs formes
d’expression.

◗ Réponses aux questions
1. Les différents groupes porteurs de mémoires de la guerre
d’Algérie sont : les pieds-noirs, qui ont colonisé puis quitté en
masse l’Algérie au moment de l’indépendance ; les anciens combattants, militaires professionnels et appelés du contingent,
qui ont vécu un conflit dur et cruel ; les harkis et leur famille,
dont certains ont pu gagner la France en 1962 ; les anciens activistes violents de l’OAS, hostiles à de Gaulle et à l’indépendance
algérienne.
2. Les pieds-noirs ont quitté en catastrophe l’Algérie, après
une présence pour certains d’entre eux de plus d’un siècle, en
abandonnant en grande partie leurs biens ; ils ont connu aussi
la terreur des massacres lors des jours de l’Indépendance. Les
anciens combattants ont vécu un conflit dur et cruel marqué
par de nombreuses exactions commises par chaque camp. La
révolte d’une partie des militaires professionnels et des piedsnoirs contre l’« abandon » de l’Algérie française par les autorités,
en franchissant les limites de la légalité, n’a pu recevoir de véritable hommage national à l’issue de ce conflit, prenant parfois
en métropole les allures d’une guerre civile franco-française.

◗ Texte argumenté
La guerre d’Algérie a produit différentes mémoires portées par différents groupes de mémoires. Ce sont les pieds-noirs qui ont colonisé
puis quitté en masse l’Algérie au moment de l’Indépendance, les
anciens combattants militaires professionnels et appelés du contingent qui ont vécu un conflit dur et cruel, les harkis et leur famille
dont certains ont pu gagner la France en 1962, les anciens activistes violents de l’OAS hostiles à de Gaulle et à l’indépendance
algérienne ou encore les immigrés d’origine algérienne vivant de
nos jours en France. Ce sont des mémoires qui ont comme point
commun d’être meurtries. Ces groupes s’affirment dans l’espace
public par des commémorations officielles comme celles des anciens
combattants qui se retrouvent devant le mémorial du quai Branly
ou des manifestations au cours desquelles les groupes porteurs de
mémoires affirment leurs revendications mémorielles comme cette
manifestation de femmes et filles de harkis.

En Algérie, la mémoire
de la « guerre d’indépendance »
Cette étude s’imposait car il faut montrer aux élèves que de
l’autre côté de la Méditerranée l’État algérien et la société
algérienne ont forgé une mémoire du conflit divergente de la
mémoire officielle française et des mémoires des différents
groupes évoqués dans l’étude précédente. Des monuments
commémoratifs ont été édifiés et l’école, via les manuels scolaires, transmet aux jeunes générations une certaine vision de la
guerre et de la colonisation.

→Doc. 1 : Mémoire algérienne et relations franco-algériennes.
C’est un extrait d’un article de presse d’un journaliste algérien
qui rappelle que les relations diplomatiques franco-algériennes
depuis 1962 sont des relations complexes, tendues et passionnelles. La mémoire du conflit est largement instrumentalisée
par le pouvoir algérien, exercé sans partage depuis 1962 par le
FLN, dans un système qui n’est pas vraiment pluraliste et démocratique. Cette instrumentalisation de la mémoire algérienne
du conflit résulte des difficultés rencontrées par la société et
l’État algériens au cours des deux dernières décennies, comme
la guerre civile entre l’État et les groupes islamiques armés,
le chômage persistant, le désespoir des jeunes générations…
Président de la République depuis 1999 (il est dans son troisième mandat), Abdelaziz Bouteflika, engagé à 19 ans dans
l’ALN, a souvent fait ces dernières années des déclarations
intempestives et excessives sur les crimes commis par les
Français pendant la colonisation et la guerre. Cela s’explique
par la loi du 23 février 2005, qui a déclenché la fureur des autorités algériennes et motivé les expressions inappropriées telles
que « génocide contre l’identité algérienne » ce qui ne doit
pas conduire à minorer les crimes commis durant le conflit
d’un côté comme de l’autre, qui n’ont jamais conduit à quelque
procès que ce soit en vertu, en France, des amnisties de 1962
et 1968. Par ailleurs, les massacres de Sétif et de Guelma en
1945 ont resurgi dans le débat public tardivement après avoir
longtemps été oubliés et occultés par la mémoire française.
Mentionnons que la présence d’une importante communauté
d’immigrés d’origine algérienne en France, attentive aux évolu-

tions de la mémoire officielle française, ajoute à la réactivité des
gouvernants algériens.

→Doc. 2 : Le sanctuaire ou mémorial du martyr à Alger, selon
son architecte.

→Doc. 3 : Le mémorial du martyr d’Alger, édifié en 1981-1982.
Ces documents sont consacrés au principal édifice commémoratif de la « guerre de libération nationale », qui est le
mémorial des martyrs édifié au début des années 1980 à Alger.
À bien des égards, ce monument s’apparenterait à un Arc de
Triomphe algérien dont, selon son architecte Bachir Yelles, la
signification symbolique a évolué d’une célébration des dynamiques économiques et sociales des années 1970 vers une claire
commémoration de la guerre du « peuple » contre l’oppression
coloniale. Sur le plan architectural, l’édifice n’a pas de cachet
particulier, sinon qu’il témoigne d’un style combinant une monumentalité de type soviétique des années 1960-1970 (élévation
verticale, usage massif du béton) et une architecture plus islamique ou locale par le choix de trois palmes stylisées.

→Doc. 4 : La guerre d’Algérie dans deux manuels scolaires
algériens.

→Doc. 5 : La lecture historique des manuels scolaires algériens.
Photos et texte renvoient à la mémoire algérienne du conflit
transmise par les manuels scolaires du primaire et du secondaire.
Comme le montrent les deux reproductions des manuels sélectionnés et comme l’explique la chercheuse de l’INALCO, cette
mémoire scolaire officielle livre une image totalement négative de
la France et de l’armée française et laisse croire à un engagement
unanime des Algériens colonisés dans la guerre : elle est donc très
classiquement sélective et partiale, gommant par ailleurs le rôle
moteur du FLN qui a mené le conflit au profit du « peuple ».

→Doc. 6 : Le mythe du million de morts algériens et les
historiens.
Article d’un spécialiste de la guerre d’Algérie, l’historien Guy
Pervillé, qui évoque l’un des mythes constitutifs de la mémoire
algérienne du conflit, celui du « million de morts » qu’aurait fait
la guerre menée par les Français contre les indépendantistes et le
peuple algériens. Guy Pervillé a démontré depuis les années 1980
que ce chiffre devait être ramené à une fourchette comprise entre
300  000 et 400  000 victimes, combattants et civils, ce qui est
déjà un bilan humain très lourd : il présente ici les différentes évaluations proposées par d’autres historiens réputés et spécialistes
de la question, comme Xavier Iacono ou Charles-Robert Ageron.
Il évoque aussi le bilan humain des militaires français longtemps
nommés « forces de l’ordre » : environ 25 000 tués (militaires professionnels et appelés du contingent) dont 4 500 harkis. Autre
preuve d’une mémoire partisane, précisons que la mémoire algérienne officielle du combat a également occulté tous les faits liés
à l’affrontement fratricide FLN-MNA durant le conflit.

◗ Réponses aux questions
1. Les supports de la mémoire algérienne officielle sont les
prises de position du gouvernement algérien, des lieux et des
cérémonies commémoratives et aussi l’école par le biais des
manuels scolaires.
2. Les thèmes principaux de la mémoire officielle sont la violence des crimes de la colonisation et de l’armée française
responsables d’un million de morts dans le peuple algérien, l’idée
qu’un génocide aurait été commis par les Français reniant les
Droits de l’Homme et du Citoyen ou encore que c’est le peuple
algérien unanime qui se serait levé contre la puissance coloniale.
3. Les mémoires officielles peuvent sembler excessives comme
le montre l’emploi par le président Bouteflika de l’expression
« génocide contre l’identité algérienne », inappropriée pour
qualifier l’action de l’armée française dans la lutte contre le FLN,
ou des mythes comme celui du million de morts qui surévalue le
nombre des victimes algériennes.
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 31

© Hachette Livre

Enfin, les harkis ont subi des représailles sanglantes, pour ceux
qui sont restés en Algérie, ou ont connu une situation d’abandon
de la part des autorités françaises, pour ceux qui ont été rapatriés en France.
3. Ces groupes s’affirment dans l’espace public par des commémorations officielles comme celles des anciens combattants, qui
se retrouvent devant le mémorial du quai Branly ou des manifestations, au cours desquelles les groupes porteurs de mémoires
affirment leurs revendications mémorielles comme cette manifestation de femmes et filles de harkis.

◗ Texte argumenté
La mémoire de la guerre d’Algérie s’est construite sur un certain
nombre de représentations qui ne sont pas toutes en accord avec
la réalité des faits historiques et les investigations des historiens qui
ont travaillé sur le conflit des deux côtés de la Méditerranée. Les
thèmes principaux de la mémoire officielle sont donc l’intensité de
la violence des crimes de la colonisation et de l’armée française responsables d’un million de morts dans le peuple algérien, l’idée qu’un
génocide aurait été commis par les Français reniant les Droits de
l’Homme et du Citoyen ou encore que c’est le peuple algérien unanime qui se serait levé contre la puissance coloniale. Cette mémoire
algérienne officielle, qui véhicule donc un certain nombre de vérités
déformées ou de mythes, repose sur les prises de position officielles
du gouvernement algérien, des lieux et des cérémonies commémoratives et aussi sur l’école par le biais des manuels scolaires.
Sur les deux rives de la Méditerranée, les historiens ont depuis deux
décennies confronté les témoignages des différents acteurs, les
indices matériels et archives disponibles aux discours et représentations énoncés par les mémoires officielles du conflit en Algérie. Le
bilan d’un million de morts relève du mythe, l’usage de la torture par
l’armée française est une réalité avérée mais le FLN a aussi pratiqué
un terrorisme aveugle contre les civils comme contre des militaires
des deux camps. Le président Bouteflika évoque un « génocide » des
Français contre les Algériens mais ce terme est inapproprié car ne
reflétant pas la réalité de la guerre : si cette dernière a pu procéder
du colonialisme et du racisme qui imprégnaient parfois les autorités
françaises civiles et militaires, aucun historien sérieux n’a pu prouver qu’un plan préétabli d’extermination systématique des Algériens
et de l’identité culturelle algérienne a été suivi par l’armée française
dans sa lutte contre le FLN, lutte qui a néanmoins tué directement
ou indirectement des centaines de milliers d’Algériens.

Leçon 2

p. 76-77

L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie
Cette leçon est destinée à mettre en perspective l’Étude 2 en
établissant une typologie des groupes porteurs de différentes
mémoires produites par la guerre d’Algérie en France comme en
Algérie. Elle montre aussi le rôle des historiens face à ces différentes mémoires.

→Doc. 1 : Le mémorial national de la guerre d’Algérie et des
combats du Maroc et de la Tunisie.
Voici une photo de Jacques Chirac inaugurant, le 5 décembre
2002, le monument commémoratif national des combats
d’Afrique du Nord. Il est constitué de trois cubes fins sur lesquels
défilent des bandes lumineuses affichant le nom des victimes
du conflit. Pour les anciens combattants, la date du 5 décembre
choisie pour la commémoration officielle est inadaptée car
déconnectée de tout fait historique précis et notamment de la
date des accords d’Évian, qu’ils auraient préférée.
→Doc. 2 : Les principaux groupes porteurs de mémoire de la

© Hachette Livre

guerre d’Algérie.
C’est un petit tableau qui récapitule les différents groupes porteurs de mémoire du conflit, leur nombre, leurs caractéristiques
et leurs revendications d’après les travaux de Benjamin Stora.

→Doc. 3 : La guerre d’Algérie, le difficile cheminement des
mémoires vers l’histoire.
Ce texte de Benjamin Stora explique comment la guerre d’Algérie a disparu momentanément de la mémoire de la communauté
nationale en 1962 avant d’émerger à nouveau dans la sphère
publique, médiatique et universitaire. Les jeunes générations
veulent s’informer, les anciens combattants revendiquent des
pensions, les historiens commencent à enquêter sur le conflit, la
torture, les affrontements internes aux nationalistes algériens,

32 • Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

pieds-noirs et harkis réclament des excuses officielles de l’État
pour les événements de 1962…

◗ Réponse à la question
1. Le passage de la mémoire à l’histoire signifie que les historiens
et leurs travaux d’investigation mettent en lumière certains faits
qui ont été jusqu’à nos jours à la fois commémorés et utilisés
par les groupes porteurs de mémoires mais qui en faisaient une
lecture partisane et sélective contrairement aux objectifs des
historiens.

→Doc. 4 : Sondage sur la guerre d’Algérie, 1990.
C’est un sondage réalisé 28 ans après la fin du conflit et qui
montre qu’en France la guerre d’Algérie est un événement qui
a marqué la mémoire des Français avant mai 1968 et mai 1981.
En outre, qu’ils soient de gauche ou de droite, les électeurs
interrogés s’accordent sur plusieurs points : la guerre d’Algérie
a été une guerre de libération nationale, ce qui est conforme à
la vision algérienne du conflit ; sa dimension d’affrontement civil
en raison de l’action de l’OAS à la fin de la guerre y compris en
métropole ; la réalité des tentatives d’assassinat du général de
Gaulle commises par des partisans de l’Algérie française.

Histoire des Arts

p. 78-79

Carnets d’Orient et les mémoires
de la guerre d’Algérie
Jacques Ferrandez, né en 1955 en Algérie, et qui l’a donc quittée
enfant, est devenu un nom incontournable de la BD française
actuelle. Ses deux cycles consacrés à l’histoire de la colonisation de
l’Algérie et à la guerre d’Algérie possèdent une très grande valeur
graphique, fictionnelle et documentaire et sont remarquables par
le souci d’impartialité et d’objectivité de l’auteur, qui, quoique
pied-noir, n’a investi dans ses récits aucun sentiment d’amertume ou de haine ; il n’a pas voulu non plus prendre parti dans
les controverses actuelles sur l’impact de la colonisation française
en Afrique du Nord ou sur les difficultés actuelles de l’Algérie. Il a
mis en scène une série de personnages portant chacun une partie
de la réalité des faits sans en juger aucun, combattants du FLN,
militaires, colons… Il est intéressant de voir avec les élèves que
son œuvre se situe entre mémoire et histoire.

◗ Réponses aux questions
1. Cette planche renvoie à la bataille d’Alger qui atteint son
paroxysme en 1956-1957 et voit notamment les militaires français investir quotidiennement la vieille ville d’Alger, la Casbah,
qui abrite agents et informateurs du FLN, y compris des femmes
qui portent parfois sous leurs vêtements, armes à feu et bombes.
En haut à gauche, une partie de la une du quotidien La Dépêche
d’Alger fait référence à l’assassinat par le FLN d’Amédée Froger,
maire de Boufarik dans la périphérie d’Alger, le 28 décembre
1956. Son enterrement donne lieu à une violente « ratonnade »
qui voit des Européens massacrer des Arabes, des hommes mais
aussi des femmes sans que la police algéroise, composée de
pieds-noirs, n’intervienne réellement.
2. Militaires français et membres musulmans du FLN sont mis
ici en scène dans le quartier de la Casbah d’Alger.
3. Ferrandez fait ici œuvre d’historien lorsqu’il colle l’extrait de
journal qui permet de situer chronologiquement l’épisode de son
récit. On note son goût pour la reconstitution graphique des
ruelles de la Casbah, ses hautes maisons serrées les unes contre
les autres, ses boutiques, ses escaliers et ses pavés.
4. Il est intéressant de remarquer que le second cycle des
Carnets d’Orient consacré à la guerre d’Algérie a paru entre 2002
et 2009, période d’incursion dans la sphère publique et médiatique de la guerre d’Algérie mais aussi de débats et de faits liés
à la question de l’immigration maghrébine et des relations fran-

Leçon 3

p. 80-81

Mémoire et histoire en France depuis 1945
Cette leçon a pour objectif de mettre en perspective l’ensemble
de ce chapitre (« les mémoires : lecture historique »), en présentant les notions-clés qui en constituent l’ossature, mémoire
et histoire, dans les relations différentes qu’elles entretiennent
avec le passé. De ces différences surgissent des relations complexes et tendues entre les acteurs qui s’y rattachent.

→Doc. 1 : Une loi mémorielle contre les négationnistes.
C’est un extrait de la loi dite « loi Gayssot » de 1990 conçue initialement pour réprimer les faits de négationnisme. Actuellement,
une partie des historiens sont favorables à son abrogation dans
la mesure où les lois mémorielles qui sont venues après comme
celle du 23 février 2005 ou comme celle récente votée à l’Assemblée nationale sur le génocide des Arméniens leur apparaissent
comme des entraves au travail de l’historien et comme susceptibles de donner à l’État la capacité d’une écriture et d’un
enseignement officiel de l’histoire.

→Doc. 2 : Oradour-sur-Glane, un lieu de mémoire, 1983.
Photo d’Oradour-sur-Glane, haut lieu de mémoire de la Seconde
Guerre mondiale en France. Le 10 juin 1944, hommes, femmes
et enfants de ce petit village y ont été massacrés par des S.S.
Le village a été incendié et ses ruines laissées en l’état après la
guerre pour en faire un véritable mémorial à ciel ouvert.

→Doc. 3 : Mémoire et histoire, deux phénomènes distincts.
Extrait du livre d’Henri Rousso, Le Syndrome de Vichy, consacré à l’histoire de la mémoire du régime du maréchal Pétain.
Henri Rousso y retrace les différentes étapes de l’histoire de
la mémoire de l’État français, du mythe « résistancialiste » au
retour du refoulé dans les années 1970-1980. Il explique dans cet
extrait le clivage entre « histoire-mémoire » et histoire, deux
« perceptions du passé nettement différenciées».

◗ Réponse à la question
1. La mémoire et l’histoire sont toutes les deux une perception du passé. Mais la mémoire correspond au vécu affectif des
acteurs de ce passé et est donc forcément plurielle et subjective. Au contraire, l’histoire est une reconstruction savante de ce
passé par des historiens et est donc par nature plus objective.

→Doc. 4 : Des historiens opposés aux lois mémorielles : la
pétition « Liberté pour l’histoire ».
Pétition signée en 2005 à l’initiative de l’historien Claude Liauzu
(1940-2007), spécialiste de l’histoire de la colonisation, suite à
la loi du 23 février 2005 sur le rôle positif de la colonisation. Le
texte rappelle que l’histoire n’est pas la mémoire et que l’historien n’est pas un juge, enfin que l’État et les lois mémorielles qui
sont votées à l’Assemblée nationale constituent des entraves au
travail et à la liberté des historiens.

◗ Réponse à la question
1. Selon certains historiens, la loi Gayssot, en réprimant la
contestation par voie de presse de « l’existence d’un ou plusieurs
crimes contre l’humanité », est une atteinte à la liberté des chercheurs. Cette notion de crime contre l’humanité a été élaborée
dans un contexte historique précis (tribunal de Nuremberg, en
1945) et la loi, en s’emparant de cette notion, lui donne une fixité
juridique qui n’est pas compatible avec son statut historique,
que la recherche disciplinaire peut toujours faire évoluer.

Prépa Bac

p. 84-85

◗ Composition

Sujet guidé - Lecture historique des mémoires
de la Seconde Guerre mondiale
3. Construire un plan
Le plan 2 répond le mieux au sujet et à la problématique car il
croise les mémoires et leur lecture historique ; le plan 1 ne présente que les différentes mémoires et les groupes qui les portent
sans prendre en compte leur lecture historique ; le plan 3 évoque
seulement les événements qui ont produit ces mémoires sans
prendre en compte le souvenir mémoriel qu’ils ont laissé.
Classement des connaissances dans les thèmes dégagés par
le plan 2
I. La Seconde Guerre mondiale : des mémoires différentes des
événements
1. Différentes mémoires de la guerre
– Mémoire gaullienne (le «  résistancialisme  », Jean Moulin),
mémoire communiste (parti «  des fusillés  », Guy Môquet),
mémoire juive, mémoire pétainiste, mémoire d’État officielle
– Rafle du Vél’ d’Hiv’ (juillet 1942), camps d’internement
– Mémoires de la déportation, mémoires de la résistance,
mémoires du régime de Vichy
2. Des mémoires qui s’opposent
– Des conflits entre mémoires (Vichy bouclier ou complice de la
déportation des juifs…)
– Négationnisme
II. Les mémoires : des sources d’information à confronter pour
l’historien
1. Le travail des historiens
– Des archives (projet de loi sur le statut des juifs, archives
administratives…) qui viennent éclairer les mémoires
2. Une lecture historique qui évolue
– Cinéma, vecteur de la mémoire (ex. : La Bataille du rail, Nuit
et Brouillard)
– Travaux d’historiens (Robert Paxton : La France de Vichy, Jean
Claude Preyssac : Les Chambres à gaz d’Auschwitz…)
III. Mémoires et histoire : des approches différentes
1. Approche affective et partiale des mémoires, approche scientifique et objective des historiens
– Pratiques commémoratives et lieux de mémoires (mont
Valérien, Panthéon, Mémorial de la Shoah…)
– L’historien expert lors des procès Papon et Barbie
– Lois mémorielles (loi Gayssot, 1990) et opposition des historiens
2. Une mémoire officielle qui évolue
– Lois d’amnistie pour fait de collaboration
– Cinéma et censure d’État (ex. : Nuit et Brouillard, Le Chagrin
et la Pitié)
– 1995, reconnaissance officielle de la responsabilité de l’État
français dans la politique anti-juive

Sujet en autonomie : Lecture historique
des mémoires de la guerre d’Algérie
Problématique  : Quelle lecture historique peut-on faire des
mémoires de la guerre d’Algérie ?
Plan
I. La guerre d’Algérie, générateur de mémoires multiples
1. Un événement complexe et traumatisant pour les mémoires
2. Les groupes porteurs de mémoires différentes
II. Des mémoires d’État mythifiées et amnésiques
1. Une mémoire officielle française en évolution
2. La mémoire officielle algérienne
III. Les historiens face aux mémoires de la guerre d’Algérie
1. La confrontation des mémoires de la guerre d’Algérie et des
travaux des historiens
2. Les historiens contre les lois mémorielles
Chapitre 2 - Les mémoires : lecture historique

• 33

© Hachette Livre

co-algériennes (2002  : inauguration du mémorial national du
quai Branly, 2005 : manifestation à Paris d’immigrés Algériens et
d’origine algérienne commémorant le 50e anniversaire des massacres de Sétif…).

 2 Idéologies, opinions et croyances en Europe
et aux États-Unis de la fin du e siècle à nos jours
 3

Socialisme, communisme et syndicalisme
en Allemagne depuis 

p. 88-123

Thème 2 – Idéologies, opinions et croyances en Europe et aux États-Unis de la fin du xixe siècle à nos jours
Question

Mise en œuvre

Socialisme et mouvement ouvrier

Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

◗ Nouveauté du programme de terminale
Le sujet de ce chapitre est une grande nouveauté de ce programme. Le mouvement ouvrier est, sans conteste, un des
points forts de l’évolution des sociétés contemporaines. L’idée
de l’étudier à travers un exemple concret, celui de l’Allemagne,
offre aux élèves la possibilité d’en saisir les axes porteurs et les
contradictions. C’est aussi l’occasion de s’intéresser à certaines
notions-clés. La notion de « social-démocratie », intimement
liée à la naissance et à l’évolution du SPD et si souvent utilisée aujourd’hui, parfois à des fins polémiques, est ainsi évoquée
dans son contexte initial. De même la notion de « réformisme ».
Le concept de « syndicalisme », peu connu des élèves, est vu en
profondeur et surtout analysé dans ses rapports, faits de rejet
et d’attirance, avec les partis politiques. Le concept de « socialisme » est enfin exploré, dans les promesses et les utopies qu’il
supporte, dans son adaptation aux réalités, dans les limites qu’il
fixe dans l’exercice du pouvoir.

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◗ Problématiques scientifiques et débat historiographique
La problématique essentielle et la plus signifiante posée par
l’histoire du SPD et du syndicalisme allemand est celle de
leurs contradictions et de leurs divisions, entre réformisme et
révolution.
Dès sa naissance, le Parti social-démocrate est confronté à
une contradiction. D’abord, il s’inscrit dans la volonté de créer
une société nouvelle, susceptible d’exiger des travailleurs des
sacrifices considérables. En même temps, il se montre soucieux
de gains immédiats, favorisant une classe ouvrière soumise
à des conditions de vie et de travail difficiles en obtenant des
réformes dans le cadre des institutions politiques existantes et,
en particulier, au niveau parlementaire. Les soubresauts et les
contestations à l’intérieur du Parti naissent face au danger de
voir les sociaux-démocrates se compromettre dans le jeu politique traditionnel et se transformer en gestionnaires du système
capitaliste.
• Cette contradiction apparaît dès la naissance du parti au
congrès de Gotha. La fusion entre l’Association générale des travailleurs créée par Lassalle et le Parti ouvrier social-démocrate
d’Allemagne de W. Liebknecht et A. Bebel aboutit à la création
du Parti social-démocrate. Son programme fait une large part
aux idées lassalliennes : affirmation de la loi d’airain des salaires,
accès au pouvoir par le suffrage universel, création de coopératives ouvrières avec l’aide de l’État conçu comme structure
neutre et au-dessus des partis, vision purement nationale du
combat. K. Marx attaque vigoureusement tout ce qui dans ce
programme lui paraît contestable dans La Critique du programme
de Gotha, où il insiste sur l’internationalisme, le potentiel révolutionnaire du prolétariat mais aussi des classes moyennes, la
conception de l’État et son rôle. En 1891, le congrès d’Erfurt
semble faire pencher le Parti vers les thèses de Marx, en particulier avec la partie du programme rédigée par K. Kautsky. Mais

34 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme

on trouve également un paragraphe d’E. Bernstein qui décline
un programme nettement plus modéré. Ces polémiques n’empêchent pas la croissance du Parti mais elles sont sous-jacentes
et menacent son unité.
• Elles rebondissent au début du xxe siècle avec le développement du révisionnisme, remettant en cause un certain
nombre de dogmes hérités de K.  Marx et de F. Engels et laissant entendre que le capitalisme a les moyens de surmonter ses
crises, rendant illusoire tout espoir de « crise finale » ouvrant
les portes à la « Révolution » : « L’écroulement du capitalisme
n’apparaissant plus comme le produit nécessaire d’un enchaînement de causes inéluctables, E. Bernstein en venait à nier du
même coup l’avènement inéluctable du système socialiste porté
par la classe ouvrière. » (J. Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, p. 101). Le révisionnisme entérine un programme
réformiste : conquête démocratique du pouvoir (d’autant plus
que le Reich se démocratise), réformes sociales, acceptation de
l’impérialisme, voire du colonialisme, « intégration » de la classe
ouvrière, etc.
Ces théories rencontrent un large écho chez les militants et surtout dans la bureaucratie du Parti.
Face au révisionnisme, une tendance s’organise en particulier à
la gauche du Parti : Rosa Luxemburg, hostile à l’impérialisme,
antimilitariste et anticolonialiste, méfiante à l’égard des structures, pense que la Révolution est possible grâce à l’action des
masses.
Quant au syndicalisme, la question est celle de son autonomie
par rapport au Parti. Structurellement, les syndicats socialistes
sont indépendants. Mais beaucoup de militants et de dirigeants
syndicaux sont adhérents au SPD et y jouent un rôle éminent.
Ce rapprochement favorise une large pénétration des syndicats
par l’idéologie révisionniste.
• La première guerre mondiale cristallise ces divisions et les
rend particulièrement lisibles. Le déclenchement du conflit en
1914 et le soutien du Parti et des syndicats à l’effort de guerre
(vote des crédits de guerre) peut surprendre. Peut-on parler de
trahison d’un SPD gangrené par le révisionnisme ? (C. Badia,
Histoire de l’Allemagne contemporaine, t. i, p. 44) Ou bien comme
Rovan (op. cité, p. 142), faut-il insister sur le fait qu’il n’y avait pas
d’autre issue, compte tenu de l’adhésion du peuple allemand à la
guerre ?
Ce débat rebondit avec les phénomènes révolutionnaires de
1918-1919. Pour Rovan (op. cité, p. 160-163), le SPD n’a pas voulu
la Révolution de novembre 1918. Il exerce le pouvoir avec une
direction aux mains des réformistes et dans l’obligation de
gouverner avec l’appui de partis « bourgeois ». Son refus d’une
révolution de type bolchevik, d’ailleurs rejetée majoritairement
par la classe ouvrière et a fortiori par le peuple allemand, en fait
un simple gestionnaire de la nouvelle démocratie allemande.
Attaché au respect de la démocratie, il doit assumer, dans ses
conditions, la répression du spartakisme. Pour Badia (op. cité,

en Allemagne depuis 1875

avec laquelle est menée à l’heure actuelle en Allemagne la discussion sur l’ancien régime (« Le niveau du débat sur le passé
de la RDA est si bas qu’il faut se mettre à quatre pattes pour
l’apercevoir ») et trace les lignes de ce qui pourrait être une véritable enquête à son sujet. Enfin, le dernier article, une synthèse
des autobiographies d’habitants de l’« ex-RDA » par A. L. DauxCombardon, donne une dimension des contradictions de la RDA
en illustrant d’exemples les tracasseries exercées, en particulier
aux dépens des gens jugés hostiles, et la facilité avec laquelle ces
pressions sont contournées.
La RDA est un régime tracassier, policier, bureaucratique. C’est
l’omnipotence d’un parti, la Stasi et le mur. C’est la cruelle
évidence, mais des millions d’Allemands y ont vécu. Combien
adoubent ce régime ? Combien le supportent passivement ?
Combien le combattent ? Voilà sans doute les questions à poser
pour que chacun, comme le souligne Emmanuel Droit dans la
conclusion de son livre consacré à la Stasi, puisse « participer à
la cristallisation de la juste mémoire ».

◗ Bibliographie
Sur l’ensemble de la période
S. Berstein, P. Milza, L’Allemagne de 1870 à nos jours, Armand
Colin, 2010.
J. Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, Univers historique, Aubier histoire, 1996.
A. Wahl, Les Forces politiques en Allemagne (xixe-xxe siècles), collection U, Armand Colin, 1999.
Sur la période impériale
S. Kott, L’Allemagne au xixe siècle, Carré histoire, Hachette supérieur, 1999.
F. Roth, L’Allemagne de 1815 à 1918, Cursus, Armand Colin, 1996.
Sur Weimar et la période nazie
G. Badia, Histoire de l’Allemagne contemporaine, Éditions
sociales, 1964.
O.K Flechtheim, Le Parti communiste allemand sous la république
de Weimar, François Maspéro, 1972.
C. Klein, Weimar, Questions d’Histoire, Flammarion, 1968.
A. Wahl, L’Allemagne de 1918 à 1945, Cursus, Armand Colin, 1999.
Sur la RFA
J.-P. Gougeon, La civilisation allemande, Hachette supérieur,
1999.
A.-M. Le Gloannec, L’état de l’Allemagne, La découverte, 1995.
A. Wahl, Histoire de la République fédérale d’Allemagne, Cursus,
Armand Colin, 2000.
Sur la RDA
E. Droit, Surveiller pour éduquer en RDA (1950-1989), la Stasi à
l’école, Nouveau Monde éditeur, 2009.
C. Fabre-Renault, E. Goudin, C. Hähnel-Mesnard, La RDA au
passé présent, Relectures critiques et réflexion pédagogiques,
Presse Sorbonne nouvelle, 2006.
S. Kott, Histoire de la société allemande au xxe siècle, t. iii, La RDA
(1949-1989), Repères, La Découverte, 2011.
C. Metzger (dir.), La République démocratique allemande, la
vitrine du socialisme et l‘envers du miroir (1949-2009), P.I.E
Pieter Lang S.A, 2010.

Introduction au chapitre

p. 88-89

La problématique du chapitre – Quelles idéologies et quelles
structures se développent en Allemagne pour encadrer le
mouvement ouvrier ? – est à analyser en fonction du programme. Elle s’y rattache en évoquant la première notion-clé :
le socialisme. L’élève se confronte à travers le « socialisme » à
une idéologie, fondée sur un corpus écrit considérable l’épousant dans toutes ses variantes et ses formes. L’Allemagne fournit
au débat sur le socialisme un grand nombre d’acteurs, certains

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 35

© Hachette Livre

p. 135), le jugement diffère : les sociaux-démocrates « ne sont
pas des révolutionnaires. Ce sont des démocrates bourgeois.
Pour eux, l’ordre, c’est le régime capitaliste. Par-dessus tout, ils
craignent ce qui pourrait détruire [cette société] ».
Ces contradictions débouchent sur la scission entre SPD et KPD
et ouvrent une page nouvelle de l’histoire du mouvement ouvrier
allemand. Entre les deux guerres, les deux partis ne cessent de
s’affronter idéologiquement et politiquement ouvrant aux nazis
le chemin vers le pouvoir.
• Après 1945, la séparation des deux Allemagne et la Guerre
froide fixent un cadre nouveau.
La RFA, arrimée au bloc occidental, choisit une voie libérale
et démocratique. La problématique est de voir comment le
SPD peut évoluer dans ce contexte. En RFA, le congrès de Bad
Godesberg (1959) clarifie la situation au sein du SPD. Rejetant
toute référence au marxisme mais intégrant « l’éthique chrétienne, l’humanisme et la philosophie classique », le SPD
choisit des valeurs qui le définissent désormais sans ambiguïté,
même si, en son sein, des militants contestent ces orientations
et entendent être fidèles à ce qu’ils jugent être le « véritable
socialisme ».
L’autre Allemagne, intégrée dans l’espace oriental, s’investit
dans la « construction du socialisme ». Quel visage offre cette
expérience de la mise en place du socialisme dans une société
développée ?
Le régime est-allemand a été et est toujours sévèrement jugé.
Toutefois, avec le temps, l’approche de la RDA et de son régime
s’affine progressivement grâce à de nouvelles parutions.
Des témoignages sont parus récemment apportant un éclairage nouveau. On pense aux essais de Maxim Leo (Histoire
d’un Allemand de l’Est, Actes Sud, 2010) et de Paul Laveau (Un
Français à Weimar, Le temps des cerises, 2011). On pense aussi
aux travaux d’une nouvelle génération d’historiens français en
particulier ceux d’E. Droit, de S. Kott ou C. Metzger.
Le livre collectif « La RDA, passé présent, relectures critiques
et réflexions pédagogiques », ouvre les portes à une connaissance renouvelée de ce pays. L’introduction souligne la nécessité
de dépasser les stéréotypes bien connus : « communisme »,
« mur », « dictature », « retard économique », qui évacuent une
approche nuancée du système. Il convient d’analyser ce pays en
fonction de critères qui lui sont propres, d’en saisir les contradictions, de ne pas l’interpréter en fonction de sa fin. Il faut
tenir compte de l’idéal qui le porte, en particulier à ses débuts,
« de son ambition de construire une alternative aux sociétés qui
ont existé avant », de construire « une société qui pour la première fois mettait la classe ouvrière au centre », etc. Le livre de
S. Kott constitue de ce point de vue une approche intéressante.
Les introductions des différents chapitres offrent des pistes de
réflexion nombreuses. Le projet politique du SED qui « s’inscrit
dans les revendications du mouvement ouvrier allemand » s’est
certes souvent imposé par la force. Il domine, encadre, éduque.
Il exerce ainsi de fortes contraintes sur la société est-allemande.
Mais il « prend aussi appui sur la société et la traverse » en créant
un « sujet socialiste », « une personnalité socialiste » bien spécifique et originale, capable de se définir y compris « contre les
injonctions du régime ».
Trois articles du numéro de la revue L’Allemagne d’aujourd’hui
(n° 198, octobre-décembre 2011) apportent un éclairage supplémentaire pour témoigner de la complexité de l’approche de
l’Allemagne de l’Est. Le premier, une collecte d’entretiens réalisés
en Thuringe par A. Pilleul-Arp, dévoile la variété des jugements
sur le régime allant de l’« ostalgie » à la condamnation sans
réserve. On notera la très grande richesse du vocabulaire utilisé
par les protagonistes selon leur perception du phénomène pour
définir les événements de 1989 : « le tournant » (die Wende),
« l’effondrement de la RDA », « l’annexion par la RFA », « la
Révolution pacifique », « la réunification », etc. Dans l’article de
S. Klotzer, Wolfgang Schaller se montre très sévère sur la façon

se rattachant directement à la question proposée. Bernstein,
Kautsky, Luxemburg, sans parler de Marx, sont des acteurs
constitutifs de la pensée socialiste universelle. L’autre terme à
retenir est celui de « structures ». L’histoire de la social-démocratie est fondamentale pour saisir le poids des structures, ce
qu’elles apportent en puissance dans l’action du mouvement
ouvrier, ce qu’elles génèrent sur l’analyse théorique au nom du
pragmatisme, du réalisme. Tout cela illustré par le mouvement
ouvrier allemand, le plus fécond et le plus important d’Europe
à cette date.
Les deux documents ouvrent tout le champ de l’investigation
à laquelle la problématique invite. Elle montre l’importance de
l’évolution du mouvement ouvrier. Le tableau de 1886, La Grève,
dévoile les balbutiements d’une classe ouvrière peu nombreuse,
sans organisation réelle ni encadrement, encore soumise malgré sa révolte, comme le souligne la relation qui s’établit sur le
tableau entre les patrons et les ouvriers. Le deuxième document,
photographie d’une manifestation de masse en 1951 en RDA,
montre une classe ouvrière nombreuse, réunie dans sa masse,
structurée et encadrée, et, pour finir, censée être parvenue à ses
fins puisque, en théorie, au pouvoir. L’élève peut être sensible
au rapprochement de ces deux documents qui pourrait servir de
synthèse à l’ensemble du chapitre.
L’organisation de la frise est destinée à replacer l’évolution du
mouvement ouvrier dans la succession des régimes politiques
en Allemagne.

Repères

p. 90-93

1. Les régimes politiques de l’Allemagne
contemporaine
La frise proposée montre que l’Allemagne, comme peu de pays en
Europe, a connu des régimes politiques très différents. On part
d’un régime monarchique qui, s’il s’ouvre à la modernité, reste
féodal par certains aspects. Après un intermède révolutionnaire,
on assiste à la mise en place d’une République démocratique,
très avancée sur certains points (vote féminin, référendum),
qui disparaît dans la tourmente de la crise. Suivent les années
sombres avec l’arrivée au pouvoir des nazis qui édifient un État
– relevant à la fois de la dictature et d’un régime totalitaire – qui
porte ses dévastations sur l’ensemble du continent européen.
Enfin, fruits de la guerre, apparaissent deux États allemands
rivaux, porteurs chacun d’un projet antagoniste. Chacune de
ces étapes politiques est pour la pensée socialiste un enjeu dans
lequel, confrontée à des réalités parfois difficiles, elle doit se
définir, s’approfondir, s’adapter et enrichir sa réfl exion.
En fournissant des repères sur l’histoire de l’Allemagne depuis
1871, cette double page doit permettre aux élèves d’établir des
liens entre l’évolution du mouvement ouvrier allemand et la succession des régimes politiques pour en montrer les interactions.

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2. Révolution industrielle, essor du monde ouvrier
et développement des idées socialistes
L’Allemagne rentre dans la Révolution industrielle dans le dernier tiers du xixe siècle. Celle-ci se traduit par une croissance
très forte, une concentration capitaliste considérable débouchant sur la création d’entreprises géantes, une concentration
géographique se traduisant dans l’émergence de régions et
de villes industrielles. Ces données peuvent être utilisées plus
tard dans le chapitre. On peut, par exemple, mettre en relation
régions industrielles et vote à l’extrême gauche (voir la carte
du KPD, doc. 4, leçon 2), ou appartenance à la classe ouvrière
et vote social-démocrate (électeurs du SPD, doc. 1b, leçon 3).
La naissance et le développement de la pensée socialiste sont
directement liés à ces phénomènes (la comparaison avec la
France, étudiée les années précédentes, serait à ce titre perti-

nente). Marx et Engels, pour ne citer qu’eux, ont été directement
confrontés aux problèmes liés à ce type de mutations. Cette
pensée évolue, en fonction même de l’évolution des moyens de
production, de l’importance du capital industriel et financier, de
la croissance des masses ouvrières, de la démocratisation des
sociétés… Ainsi passe-t-on du socialisme utopique, assez peu
représenté en Allemagne, au socialisme « scientifique », symbolisé par Marx et ses héritiers.

Étude 1

p. 94-95

1875-1914 : socialisme et syndicalisme en Allemagne
L’étude 1 a pour objectif de montrer l’apparition en Allemagne
des structures qui encadrent et constituent le mouvement
ouvrier le plus puissant d’Europe à cette date : les syndicats, qui
apportent une réponse aux questions concernant la vie ouvrière
au quotidien, sur les lieux de travail ou en dehors, et le parti
socialiste, qui fournit une réflexion plus large et à plus long
terme, débouchant sur une action politique.
La problématique propose de s’interroger sur les conditions dans
lesquelles ces organisations ont vu le jour, celles dans lesquelles
elles se sont développées, quels obstacles et contradictions elles
ont pu rencontrer.

→Doc. 1 : Le programme de Gotha, 1875.
L’unité allemande est achevée et le Reich, dominé par la forte
personnalité de Bismarck, rentre dans une période de croissance
économique et industrielle considérable. Gotha est une ville de
Thuringe, région de vieille tradition industrielle. Le congrès de
1875, qui rassemble un certain nombre de responsables du mouvement ouvrier, aboutit à la réunion des deux partis socialistes
préexistants : l’Association générale des ouvriers allemands
de F. Lassalle et le Parti ouvrier social-démocrate de Bebel et
Liebknecht inspiré par Marx. Le Parti social-démocrate naît de
cette fusion et entre dans l’histoire.
→Doc. 2 : Statuts de l’Union ouvrière générale de Magdebourg,
juillet 1893.
Ce texte présente le statut d’un de ces très nombreux syndicats
qui progressent un peu partout en Allemagne dans la dernière
décennie du xixe siècle et que la Confédération syndicale DGB
fédère. Magdebourg est une ville industrielle de la Prusse, à
proximité de Berlin, où le socialisme rencontre un succès certain. Les statuts datent de la dernière décennie du xixe siècle
au cours de laquelle le syndicalisme connaît un développement
considérable.
→Doc. 3 : L’école du Parti social-démocrate en 1907.
Cette photo montre la place accordée par le Parti à la formation.
Comme il convient d’éduquer le peuple, il faut aussi former les
militants et les cadres, ce que précise le document 2 en évoquant une « école de propagandistes ». Apparaissent alors les
écoles du Parti où on étudie l’économie, l’histoire, la philosophie, le droit. Cette atmosphère studieuse (on pense à une salle
de classe avec élèves et maîtres, bibliothèque, portraits) contribue à structurer davantage le Parti et à lui permettre de gagner
en efficacité.
→Doc. 4 : « Grève générale ! », une du journal central du SPD,
Vorwärts, 9 novembre 1918.
Vorwärts, organe central du SPD, est fondé à Leipzig en 1876.
C’est la lecture quotidienne des militants et adhérents. Dirigé
par des grands responsables du Parti comme W. Liebknecht
(à ne pas confondre avec K. Liebknecht, son fils, proche de
R. Luxemburg), il ouvre ses pages aux plus éminents penseurs du
socialisme comme Engels.
Le titre du journal, « En avant », témoigne du volontarisme du
Parti et de son esprit offensif. On notera l’écriture « gothique »

36 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

→Doc. 5 : Manifestation du 1er mai.
Créé en 1877, Wahre Jacob est le plus important journal satirique allemand. Tirant à presque 400 000 exemplaires avant la
Première Guerre mondiale, il mobilise les meilleurs caricaturistes
et dessinateurs de l’époque comme Otto Lau, Otto Marcus ou
Jentzsch, l’auteur de l’affiche du livre. Bien entendu, les nazis
interdiront ce journal dès leur arrivée au pouvoir.

→Doc. 6 : Les grèves en Allemagne entre 1890 et 1918.
On notera qu’après un départ hésitant, les grèves croissent de
façon considérable au tournant du xxe siècle. Il convient de
souligner, comme en France, l’interaction entre grève et développement des structures syndicales.
On observera l’effondrement de la courbe pendant la guerre. Les
syndicats, adhérant à l’Union sacrée et participant à l’effort de
guerre, ne lancent pas de grèves. Elles renaissent timidement à
la fin de la guerre et surtout en 1918.

◗ Réponses aux questions
1. Sur le plan idéologique, le programme du Parti apporte une
réflexion sur la société capitaliste qui règne en Allemagne à la
fin du xixe siècle. Cette analyse se fonde, au moins en partie,
sur les travaux théoriques de Marx. Elle affirme l’exploitation de
la classe ouvrière, exploitation génératrice de misère. L’objectif
est donc à terme de substituer à ce modèle capitaliste une
société socialiste égalitaire. Elle doit se fonder sur l’apparition de coopératives ouvrières prenant en main les moyens de
production, le tout sous la tutelle de l’État libre et socialiste.
Sont développées des propositions politiques, objectifs à court
terme, qui répondent aux aspirations démocratiques du peuple
ouvrier : libertés fondamentales (dont le droit de grève), suffrage universel (ce qui peut ouvrir la voie à une prise du pouvoir
par les urnes). L’ensemble de ces résolutions est incontestablement dirigé contre le système capitaliste dominant qu’il s’agit
d’améliorer avant de le faire disparaître et de le remplacer par le
socialisme.
2. Le Parti socialiste et les syndicats sont favorables à une amélioration sensible de la condition de la classe ouvrière grâce à
des réformes sociales de grande envergure : améliorer au quotidien les conditions de travail et de vie des travailleurs (durée du
temps de travail), les protéger des difficultés de l’existence (en
protégeant leur santé et leur vie, ce qui laisse penser à la mise
en place d’un embryon de Sécurité sociale). Mais on remarquera
surtout l’insistance (particulièrement dans le texte de l’Union
fédérale) sur l’éducation, puissant moyen d’émancipation, et sur
la mise en place d’une culture ouvrière (bibliothèques, revues,
conférences…).
3. Les structures qui encadrent le mouvement ouvrier sont multiples : le parti politique (SPD), les syndicats, les « écoles » et
associations culturelles diverses. Elles tissent un réseau serré
qui entoure les ouvriers et permet de développer le concept
de « contre-société » ouvrière face à la société bourgeoise. On
peut également citer la presse et en particulier Vorwärts qui
s’adresse aux militants, électeurs et sympathisants du Parti.
4. Différentes actions sont entreprises pour faire aboutir les
revendications du Parti. Organisées par les différentes structures
évoquées plus haut, elles vont de la simple action de propagande
comme la distribution de tracts, l’affichage, aux formes les plus
abouties évoquées dans les documents 4 et 5. Les manifestations
font partie des habitudes de la social-démocratie. Organisées
pour revendiquer, protester, elles peuvent aussi prendre un
caractère conventionnel en s’inscrivant dans un rituel annuel
comme le 1er mai. Fête internationale du mouvement ouvrier,
le 1er mai se traduit par d’imposants défilés derrière drapeaux
rouges et slogans revendicatifs de circonstance en faveur de la
paix (menacée par les graves crises du début du siècle comme la

crise marocaine ou la question électorale en Prusse). Les grèves
sont un autre moyen d’action (document 4) ; elles se multiplient
au tournant du siècle en lien avec la concentration ouvrière dans
les usines et l’essor des structures ouvrières. L’exemple du doc. 4
évoque les grèves de novembre 1918 à Berlin qui entraînent la
chute de l’Empire et la mise en place de la République, comme le
célèbre avec enthousiasme le dernier appel du texte : « Vive la
République sociale ! ».

◗ Texte argumenté
Le mouvement ouvrier allemand se dote de deux puissantes organisations : les syndicats, qui émanent des ouvriers, répondent à
leurs aspirations immédiates afin d’améliorer leur situation économique, sociale et culturelle ; le parti socialiste, né au congrès
de Gotha en 1875, est à la recherche, lui, d’une solution politique
visant à instaurer une société nouvelle, débarrassée des inégalités
sociales et politiques car fondée sur le contrôle de la production par
les ouvriers, l’instauration de droits sociaux (réduction de la journée de travail, protection sociale) et de libertés politiques (suffrage
universel). Parti et syndicats restent solidaires et complémentaires
dans leurs revendications et dans leur recrutement, de nombreux
militants et cadres étant investis dans les deux structures.
Pour faire aboutir ces revendications, le parti socialiste et les syndicats engagent différents moyens d’action : propagande par le biais
d’une presse d’opinion, manifestation, organisation de grèves. La
conquête du pouvoir est aussi envisagée par des élections au suffrage universel.
Le parti socialiste et les syndicats encadrent et éduquent les masses,
afin de les préparer à la prise de pouvoir. Une contre-société apparaît, avec sa presse, ses fêtes, ses associations culturelles. D’où le
succès de l’entreprise. Malgré les tentatives de répression, des millions d’Allemands rejoignent les syndicats et le parti. Ils y trouvent
l’espoir et la solidarité.
En 1914, la social-démocratie et le syndicalisme ont réussi leur
implantation dans le Reich.

Leçon 1

p. 96-97

1875-1914 : l’essor du Parti social-démocrate et du
syndicalisme
Cette leçon doit permettre de saisir l’importance de la croissance des syndicats et du SPD pendant la période de 1875 à 1914,
limitée par le congrès de Gotha et la guerre qui perturbe considérablement la vie économique, sociale et politique du pays.
La problématique met en relation les mutations du Reich (croissance industrielle, émergence d’une classe ouvrière nombreuse,
persistance des difficultés sociales – voir les pages Repères) et
les tentatives de réponse du mouvement ouvrier à travers ses
structures.

→Doc. 1 : La croissance de la social-démocratie.
Ce graphique montre la croissance du nombre de voix et de
députés obtenus par le SPD entre 1871 et 1912. Ces courbes
éloquentes dévoilent l’importance considérable prise par les
socialistes. À peu près inexistant en 1871, le vote socialiste rassemble un Allemand sur 3 en 1914 et envoie au Reichstag 110
députés. Le document n’évoque pas les élus locaux (en particulier dans les très nombreuses villes tenues par le SPD) qui sont
essentiels dans l’enracinement du Parti.
→Doc. 2 : Le « Congrès du Parti unifié ».
Lithographie commémorative du congrès de Gotha. Les délégués présents entourent les deux fondateurs, qui occupent le
centre du document. Ce sont en fait les fondateurs théoriques
car Lassalle est mort en 1864 et Marx est en exil à Londres. Mais
c’est bien le fruit de leur spéculation intellectuelle qui est à la
base du programme de Gotha. En fait, il y a de fortes contradictions entre leurs théories, et Marx, plus tard, dénoncera le

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 37

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qui reste de mise en Allemagne au moins jusqu’à la Deuxième
Guerre mondiale.

programme de Gotha (Critique du programme de Gotha). On
peut dire que ces contradictions initiales ont nourri postérieurement les affrontements théoriques dans le Parti.

→Doc. 3 : La croissance des syndicats.
Tableau statistique sur la croissance des syndicats allemands.
Les syndicats « libres » sont liés au SPD (cf. Étude 1, doc. 2) mais
on rencontre aussi des syndicats catholiques, ce qui est assez
spécifique de l’Allemagne (mais aussi de la Belgique ou de l’Italie), et des syndicats libéraux, c’est-à-dire des syndicats créés
par les patrons dans leurs entreprises. Ces derniers sont souvent
accusés d’être à la solde du patron et de n’être guère actifs (en
France, on les appelle parfois les syndicats « jaunes »). Le syndicalisme catholique connaît également une belle progression
mais, trop « confessionnel », il se condamne à végéter dans une
Allemagne majoritairement protestante et n’est puissant que
dans les régions catholiques (Silésie, Ruhr).

◗ Réponse à la question
1. Les statistiques montrent la croissance du syndicalisme
allemand toutes tendances confondues. Toutefois, ce sont les
syndicats libres (c’est-à-dire liés au SPD) qui connaissent la
progression la plus forte et, en 1914, ils écrasent de leur poids
l’ensemble du mouvement ouvrier. La croissance est forte dans
la période initiale, puis à partir de 1895.

→Doc. 4 : Les tendances dans la social-démocratie.
Sélection de textes qui mettent en relief les oppositions internes
à la social-démocratie. E Bernstein et R. Luxemburg (voir leurs
biographies respectives) représentent chacune des deux tendances dominantes de la social-démocratie allemande : le
premier, la tendance révisionniste (ou réformiste), l’autre, la tendance révolutionnaire. Deux débats particulièrement vifs sont
privilégiés : celui autour de l’action politique à mener, celui sur
les concepts de nation et de patrie.

◗ Réponse à la question
1. À la fin du xixe siècle, le parti social-démocrate est soumis

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à des contradictions profondes. Une aile réformiste, « révisionniste », et une aile plus révolutionnaire s’opposent en son sein.
Deux exemples d’affrontement sont développés dans le document 4. Le premier thème d’opposition est l’action politique
à mener. Pour les réformistes, dont Bernstein est le principal
théoricien, le prolétariat peut et doit s’intégrer dans la société
allemande. Le suffrage universel fait de l’ouvrier un citoyen à
part entière et lui permet de faire entendre sa voix et d’arracher des réformes. On peut même entretenir l’espoir d’un accès
au pouvoir par le parlementarisme. Ce qui ne rend plus nécessaire un recours à d’autres formes de discours ou d’action. Pour
l’aile gauche, incarnée par R. Luxemburg, la prise de pouvoir par
les ouvriers ne peut se faire que par la grève de masse. Le rôle
du Parti est de préparer les masses à l’action, de stimuler leur
conscience de classe. Le parlementarisme ne peut permettre les
changements profonds que suppose la Révolution.
Le deuxième terrain d’opposition concerne l’attachement à la
nation, à la patrie. Pour les réformistes, l’ouvrier qui vote et qui
participe à la politique appartient à la communauté nationale.
Il en défend les intérêts partout où ils sont mis en cause. D’où
l’adhésion à l’impérialisme, au militarisme. Pour la gauche, le
prolétaire doit refuser cette théorie. Il ne doit pas prendre en
compte la défense d’intérêts qui sont d’abord ceux de la bourgeoisie. Il faut donc lutter contre l’impérialisme et le militarisme
qui sont des manifestations de l’État capitaliste bourgeois.

Étude 2

p. 98-99

1914-1919 : mouvement ouvrier, guerre et révolution
On sait l’importance de la Première Guerre mondiale et de la
révolution russe dans l’histoire du monde et surtout de l’Europe.
Les traumatismes du conflit déstabilisent les sociétés alors
que la prise de pouvoir par les bolcheviks et la création de la
IIIe Internationale communiste créent une espérance nouvelle.
L’enjeu de l’étude est d’observer en quoi ces événements ont
bouleversé les données dans le mouvement ouvrier allemand,
déjà bien perturbé par ses contradictions internes avant-guerre.

→Doc. 1 : « La social-démocratie et la guerre ! ».
Il s’agit d’un article du Vorwärts, journal officiel du Parti présenté plus haut, du 4 août 1914. Le 1er août, le Reich entre dans
le conflit en déclarant la guerre à la Russie puis à la France. Le
4 août, le Reichstag vote les crédits de guerre, ce qui scelle
l’Union sacrée entre les partis politiques allemands. Le numéro
spécial du journal avise le peuple allemand de l’adhésion du Parti
social-démocrate au vote.
→Doc. 2 : Le socialisme allemand face à la guerre.
Deux courts textes sont proposés. L’un de Haase, avocat et député, considéré plutôt comme proche de l’aile gauche du Parti, qui
date du 3 août, la veille du vote au Reichstag. On peut noter que
Haase, à titre personnel hostile à la guerre, s’y rallie par discipline
de parti. L’autre est de R. Luxemburg, principale représentante
de l’aile gauche du SPD. On note que cette lettre de Spartakus
date de janvier 1916. R. Luxemburg est très rapidement hostile à la guerre. Dès 1915, elle est condamnée pour ses activités
contre la guerre. En 1916, elle participe à la création du groupe
contestataire « Spartakus » et publie les Lettres de Spartakus qui
dénoncent la guerre. Elle est la tête de proue du mouvement
opposé à la guerre. Ce n’est pas le premier conflit dans le Parti
mais cette fois, le choc est trop violent et aboutit à la division du
Parti avec, en 1916, l’émergence du groupe Spartakus.
→Doc. 3 : Accords Stinnes-Legien, 15 novembre 1918.
Les accords Stinnes-Legien réunissent représentants du patronat (Hugo Stinnes, un des plus grands patrons d’Allemagne, est
à la tête de nombreuses entreprises) et des syndicats (Legien
est le chef de l’ADGB, membre du SPD et lié aux réformistes)
dans un climat incertain. La « Révolution de novembre » a
renversé l’Empire et mis en place un gouvernement provisoire
dominé par le SPD et dirigé par Ebert. Celui-ci entend rétablir le
calme et réunir une assemblée constituante pour jeter les bases
d’une Allemagne républicaine et démocratique, alors que des
mouvements révolutionnaires agitent le pays. En effet, pour la
direction du SPD, la Révolution est terminée. Ils ne veulent pas
d’une révolution bolchevique, les conditions n’étant pas réunies,
l’appareil d’État étant intact et la population y étant majoritairement hostile (cf. doc. 4 et 5).
Ces accords paritaires entre patronat et salariés montrent
donc à la fois les concessions nécessaires faites au mouvement
ouvrier au lendemain de la guerre, mais aussi la division de celuici. En effet, la direction réformiste des syndicats, proche du SPD,
pense ainsi couper l’herbe sous le pied des spartakistes et récupérer les ouvriers tentés par une action révolutionnaire.
→Doc. 4 : Les forces de la répression (1920).
Cette photographie nous montre une réunion entre chefs militaires et dirigeants du SPD. Ebert est à cette date président du
Reich alors que Noske, membre du gouvernement provisoire,
énergique, proche de l’aile droite du Parti et spécialiste des
questions militaires, est chargé du maintien de l’ordre. Noske
peut compter sur les troupes qui ont été ramenées du front
après la défaite et que les officiers tiennent en main, ainsi que
sur des « corps francs », organisations paramilitaires, nationalistes et anticommunistes.

38 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

Cette photographie illustre les combats de rue qui se déroulent
à Berlin en janvier 1919.
Les spartakistes lancent le 6 janvier une grève générale qui doit
leur permettre d’accéder au pouvoir et de balayer le gouvernement provisoire aux mains du SPD, qu’ils accusent de trahison.
Les combats les plus importants se déroulent surtout à Berlin.
La photo a été prise dans le quartier de la presse à Berlin. Elle
illustre le caractère dérisoire des barricades face aux forces
armées mobilisées contre ce mouvement. Les spartakistes,
isolés et peu armés, malgré la présence de quelques soldats et
marins « rouges », sont anéantis.

→Doc. 6 : Extraits du programme spartakiste, octobredécembre 1918.
Ces extraits du programme spartakiste, rédigé par R. Luxemburg
et édité en décembre 1918, analysent la situation à cette date.
La conjoncture est celle évoquée pour le document 3. Mais
R. Luxemburg s’oppose au projet du SPD et fournit une alternative qui doit se traduire par une deuxième révolution qui
complétera celle de novembre parfaitement insuffisante à ses
yeux.

◗ Réponses aux questions
1. Face à la guerre les socialistes ne sont pas unanimes. Pourtant,
la guerre est accueillie favorablement par la majorité du Parti et
les syndicats. L’affiche et le discours de Haase ne laissent aucun
doute. Le peuple allemand est dans sa majorité convaincu que le
Reich mène une guerre juste, dirigée contre la Russie, puissance
réactionnaire et obscurantiste. Les directions réformistes du
Parti social-démocrate et des syndicats épousent ces analyses.
2. La minorité, aile gauche du Parti social-démocrate, regroupée
derrière R. Luxemburg, dénonce cette position. Cette opposition sur la guerre est la suite logique des divisions qui touchent
le parti avant 1914. Pour R. Luxemburg, ce conflit est le fruit de
l’impérialisme et n’intéresse pas le peuple allemand. Il ne profite
qu’au « grand capital ».
3. Les accords évoqués dans le document 3, qui réunissent
représentants du patronat (Hugo Stinnes) et des syndicats (Karl
Legien), permettent à la classe ouvrière d’accéder à des réformes
sociales substantielles : droit syndical, liberté d’association,
journée de 8 heures, conventions collectives sur les conditions
de travail.
4. L’aile gauche du Parti social-démocrate, qui estime la situation révolutionnaire, veut donner le pouvoir au peuple au sein
des « conseils » (équivalents des « soviets » en Russie), à travers le programme spartakiste. Celui-ci préconise une véritable
rupture avec la nationalisation des moyens de production. La
révolution ne doit pas être un simple changement de régime
politique mais aussi un bouleversement économique et social. Il
y a bien le projet, à l’exemple de ce qui s’est déroulé en Russie,
de passer, après avoir renversé l’ancien régime, à une deuxième
révolution, économique et sociale, qui doit aboutir à la mise en
place du socialisme.
5. Les révolutionnaires du mouvement spartakiste (aile gauche
du SPD) passent à l’action début 1919. Mais ils se heurtent aux
forces armées et au gouvernement provisoire dominé par le
SPD, dont le courant majoritaire est hostile à une révolution, car
favorable à de simples réformes économiques et sociales.

◗ Texte argumenté
La guerre avive les divisions au sein du mouvement ouvrier allemand.
Aile droite et aile gauche sont plus opposées que jamais, la première acceptant la guerre, la deuxième la contestant. Cela aboutit
à des scissions comme celle qui donne naissance au mouvement
spartakiste.
La révolution bolchevique en Russie et la défaite allemande précipitent les événements. Pour l’aile droite, la chute de l’Empereur
et la création de la République démocratique en novembre 1918

suffisent et elle refuse une révolution de type bolchevique, vecteur
de guerre civile. L’accord Stinnes-Legien satisfait les revendications
des ouvriers. L’aile gauche veut aller plus loin, donner le pouvoir au
peuple dans les Conseils et construire le socialisme, en prônant une
rupture économique et sociale totale.
L’affrontement entre les deux est inévitable. En janvier 1919, les
spartakistes, désormais KPD, lancent la révolution. Isolés et mal
préparés, ils sont anéantis. La révolution échoue en Allemagne bolchevique, mais la République mise en place comporte d’indéniables
avancées démocratiques et sociales.

Étude 3

p. 100-101

1918-1933 : le SPD, un parti républicain
Le SPD joue un rôle essentiel au lendemain de la guerre, car
il sauve l’Allemagne du bolchevisme et contribue à installer
un régime démocratique. Cette République de Weimar dure
jusqu’en 1933. La question qui se pose est de savoir comment ce
parti a su incarner la République de Weimar.

→Doc. 1 : Affiche du SPD pour les élections législatives du
6 novembre 1932.
L’Allemagne est secouée depuis le début des années 1930 par
une crise économique et sociale grave (chômage de masse).
L’instabilité politique se greffe sur ces problèmes et les gouvernements successifs, sans majorité parlementaire, doivent
dissoudre le Reichstag et procéder à des élections législatives
(deux élections dans la seule année 1932). Dans un climat politique tendu, voire violent, où se joue la survie de la République
de Weimar, les campagnes sont des enjeux considérables. D’où
l’intérêt de proposer aux électeurs des affiches les plus claires
et lisibles possible. Les trois flèches empruntées à la lutte antifasciste (notamment en permettant graphiquement de barrer
facilement la croix gammée) ont été adoptées comme symbole
par la social-démocratie en Allemagne mais aussi en France au
début des années 1930.

→Doc. 2 : Les résultats des élections législatives en Allemagne
pendant la République de Weimar.
Trois partis sont proposés, les deux partis au programme de ce
chapitre et le parti nazi, qui accède au pouvoir par les urnes et
au terme d’un processus démocratique, au moins en apparence.
La juxtaposition et la comparaison des trois courbes s’imposent.
→Doc. 3 : Le SPD, parti de gouvernement.
Kautsky (1854-1938) est un des plus brillants théoriciens de la
social-démocratie, surtout entre les deux guerres. Vieux routier
du Parti, il a connu Marx et Engels dont il a été le secrétaire. Plutôt
à gauche du parti au départ (il s’est opposé à différentes reprises
à Bernstein), il évolue vers des positions plus réformistes avec le
temps. Il est hostile au léninisme et à l’expérience bolchevique
en cours en URSS, qui lui semble incompatible avec les idéaux de
la social-démocratie. Les extraits de texte proposés, très courts
mais denses, permettent de faire le point sur la façon dont le SPD
envisage l’exercice du pouvoir au début des années 1920.
→Doc. 4 : Des militants du SPD forcés par les SA d’enlever des
slogans du mur, 1933.
Cette photographie, prise en Allemagne après la victoire des
nazis, dévoile les méthodes utilisées contre leurs opposants.
Encore faut-il remarquer que cela ne nous apporte aucun détail
sur ce qui se passe dans le secret des prisons et camps d’internement, où la violence se déchaîne. En 1933, la répression reste
peu organisée, anarchique, laissée aux initiatives locales. Il faut
attendre 1934 pour voir l’appareil répressif se mettre en place
sous la férule de la SS. C’est seulement à partir de là que le « système concentrationnaire » s’installe en Allemagne.

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 39

© Hachette Livre

→Doc. 5 : Barricade spartakiste en janvier 1919.

→Doc. 5 : Le SPD contre les pleins pouvoirs à Hitler, 23 mars
1933.
Le 23 mars, Hitler demande les pleins pouvoirs afin de mettre
le pays sous sa botte. Seuls les socialistes et les communistes
s’y opposent. Le KPD est déjà hors-jeu depuis l’incendie du
Reichstag, qui donne aux nazis le prétexte pour l’éliminer. Otto
Wels est le chef du groupe parlementaire social-démocrate et,
à ce titre, il prononce avec courage un discours qui résonne
comme le testament d’une social-démocratie qui n’a pas pu sauver la démocratie.

◗ Réponses aux questions
1. Kautsky définit les grandes lignes du programme : le SPD n’est
pas assez fort pour imposer le socialisme (comme le montre le
document 2, qui témoigne d’une érosion de la social-démocratie, surtout dans les années 1930). Attaché à la démocratie et
refusant la violence, il se rallie à la solution de gouvernements de
coalition avec des partis bourgeois, avec l’objectif de défendre
et de fortifier la République. Il situe le SPD dans une intégration
totale à la démocratie parlementaire, caractérisant un régime
républicain.
2. Les adversaires sont bien définis par le document 1. Les trois
flèches (symbole de la « Bannière d’Empire », organisation paramilitaire du SPD) désignent les communistes (la faucille et le
marteau), les monarchistes (la couronne impériale) et les nazis
(la croix gammée). Ces derniers ont en commun la haine de
la démocratie et de la République de Weimar et doivent être
combattus.
3. Le SPD est un parti important. Mais son poids évolue. Très
puissant au tout début de la République (il est le seul parti un
peu structuré face à la déferlante révolutionnaire et est le parti
de la République nouvellement installée), il décroît par la suite
avant de se stabiliser pour représenter environ un quart des
électeurs. La crise lui vaut une érosion sensible. Les électeurs,
plongés dans la misère et l’angoisse, pénalisent le SPD, parti de
gouvernement et jugé responsable des difficultés, pour aller vers
les partis contestataires comme le KPD ou le NSDAP.
4. Les socialistes restent fidèles aux principes démocratiques,
comme en témoigne le discours d’O. Wels devant le Reichstag,
qui dénonce la violation par les nazis des principes démocratiques fondamentaux auxquels le SPD reste attaché : liberté,
justice, humanité, socialisme, respect de la Constitution. Les
sociaux-démocrates, qui combattent les nazis depuis leur arrivée
au pouvoir en 1933, sont poursuivis, battus, internés, humiliés
(doc. 4).

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◗ Texte argumenté
La social-démocratie s’identifie à la République démocratique de
Weimar. Elle accepte le régime parlementaire et participe à des
gouvernements dans des coalitions avec des partis bourgeois. Elle
continue, par ces choix, à intégrer la classe ouvrière à la société
allemande.
Ce faisant, elle est amenée à s’opposer à tous les partis ou organisations antidémocratiques et antirépublicains qui pullulent en
Allemagne : à l’extrême droite, les monarchistes et les nazis, à l’extrême gauche, les communistes. La crise de 1929 favorise la poussée
de ces partis, l’érosion de la social-démocratie et finalement la victoire d’Hitler en janvier 1933.
Les socialistes, qui ont tenté de résister, subissent les coups de
leurs adversaires et connaissent des brutalités de toutes sortes. Les
pleins pouvoirs accordés à Hitler en mars 1933, malgré le courage
des opposants, sonne le glas de la République et plonge l’Allemagne
dans une dictature répressive.

Leçon 2

p. 102-103

1918-1933 : la division du mouvement ouvrier en
Allemagne
Les forces conservatrices et antirépublicaines restent considérables en Allemagne. Elles refusent tout du nouveau régime
de Weimar. Les forces progressistes et démocratiques sont sur
la défensive. La division du mouvement ouvrier va affaiblir ses
capacités de résistance, tel est le sens de la problématique proposée dans cette leçon.

→Doc. 1 : Le KPD et la social-démocratie.
Le document présente l’extrait d’un article paru dans une revue
communiste, Die Internationale. L’organe central de presse du
parti est Die rote Fahne (le drapeau rouge) mais le KPD est
accompagné par une multitude de journaux locaux ou nationaux.
Le titre Die Internationale est une allusion à la IIIe Internationale
communiste à laquelle le KPD est intégré. Le journal est surtout consacré à la réflexion théorique. L’année 1932 est, comme
il a été vu plus haut, une année d’affrontements politiques en
Allemagne. Le document définit la stratégie du KPD contre
ses adversaires politiques, en donnant la priorité de sa lutte à
la social-démocratie, ce que confirme le document 3. Cette
stratégie, dite de « classe contre classe », est celle de l’Internationale communiste que le KPD applique avec discipline. Elle
est imposée jusqu‘en 1934. Le désastre allemand provoquera
son abandon au bénéfice d’une alliance des communistes avec
tous les partis antifascistes. D’où les fronts populaires qui apparaissent en Espagne ou en France.

◗ Réponse à la question
1. Die Internationale définit l’attitude du KPD en 1932 par rapport à la social-démocratie. Alors que la montée en puissance
des nazis n’est pas contestable, la direction du Parti réaffirme
que le SPD est l’ennemi principal. Celui-ci, qui depuis longtemps
trahit la révolution, retient une partie importante de la classe
ouvrière qu’il trompe systématiquement. C’est donc la tâche
numéro un du KPD d’en finir avec le SPD, de conquérir la totalité des ouvriers et ensuite de faire la révolution, les nazis étant
considérés comme secondaires.
→Doc. 2 : Affiche du SPD pour les élections à l’assemblée
constituante du 19 janvier 1919.
Après la Révolution de novembre et la chute de l’Empire, il faut
donner à l’Allemagne une constitution qui stabilise la République
démocratique et qui définisse les cadres dans lesquels la vie
politique puisse se développer. Cette constituante est élue au
suffrage universel. Selon les résultats, l’assemblée penchera plutôt vers la gauche ou vers la droite. Il est donc essentiel que
le SPD obtienne le maximum de voix afin de donner à cette
Constitution la forme la plus progressiste possible et une majorité électorale importante qui lui assure une légitimité. Ces
élections ont lieu dans un climat de guerre civile fomentée par
les communistes mais aussi par les organisations paramilitaires
d’extrême droite. Il est donc logique que le SPD, pour gagner ces
élections, appelle au rassemblement. Cet appel illustre en même
temps combien le SPD est désormais un parti qui transcende les
différences de classes sociales pour représenter le peuple tout
entier et pour porter un projet démocratique. Cela alimente le
KPD dans sa dénonciation du SPD comme parti désormais sorti
de tout projet de rupture révolutionnaire.

◗ Réponse à la question
1. Le SPD, dans cette affiche de 1919, appelle à l’unité nationale. En effet, à cette date, les institutions républicaines sont
mises en place dans un contexte de guerre civile fomentée par
les communistes mais aussi par les organisations paramilitaires
d’extrême droite. Le SPD, afin de défendre la jeune démocratie
allemande et dans une perspective électorale, appelle à l’union

40 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

→Doc. 3 : « Roter Wedding » (le « Wedding rouge »).
C’est une chanson célèbre écrite par Erich Weinert et dont la
musique est due à Eisler. Ce dernier est un musicien de grande
réputation, issu de l’école viennoise dans la lignée d’Arnold
Schönberg. Il est aussi militant communiste. Réfugié aux ÉtatsUnis pendant le nazisme, il écrit plusieurs musiques de film à
Hollywood avant de revenir en RDA. Il est le compositeur de
l’hymne national de ce pays. Cette marche accompagnait les
défilés du « Front rouge des combattants », organisation paramilitaire des communistes dont la photographie montre une
des manifestations. Ce type de structure paramilitaire se multiplie dans les années de crise. Les nazis ont la SA, le SPD, la
« Bannière d’Empire », les monarchistes, « le Casque d’Acier ».
Cela contribue à la violence de rue qui est une des caractéristiques de la fin de la République de Weimar.

◗ Réponse à la question
1. Le texte de la chanson montre que l’ennemi désigné est
d’abord la social-démocratie avec laquelle les affrontements
sont nombreux, en particulier à Berlin et en Prusse où le SPD
tient le pouvoir et traite sans ménagements les manifestations
communistes. Les fascistes (c’est-à-dire les nazis) sont également dénoncés.
Le texte est aussi porteur d’un projet politique : construire la
République soviétique (allusion à l’URSS) allemande et balayer le
régime de Weimar. L’appel, volontariste et agressif, vise à mobiliser la classe ouvrière.

→Doc. 4 : Les résultats du KPD aux élections législatives de
1932.
1932 est l’année où le KPD obtient ses meilleurs résultats. La
carte électorale permet de définir les régions dans lesquelles le
KPD est en position de force. Ses meilleurs scores sont acquis
dans des fiefs ouvriers (cf. pages Repères) comme la Silésie, la
Ruhr, la Thuringe et la Saxe, et surtout Berlin et ses banlieues, à
l’exemple de Wedding, évoqué dans la chanson du document 3,
qui est un quartier populaire de Berlin, fief du KPD. Il partage
ses suffrages avec le SPD (en Prusse) ou le parti catholique (en
Ruhr ou en Silésie).

Étude 4

p. 104-105

Syndicats et entreprises en RFA
Le syndicalisme réapparaît en Allemagne après la chute du
nazisme. Avec la fondation de la République fédérale, se pose
la question de savoir quelle est la spécificité du syndicalisme
ouest-allemand dans ses structures et sa manière de porter
les revendications du mouvement ouvrier dans une Allemagne
au développement industriel considérable et aux institutions
démocratiques.

→Doc. 1 : La participation du DGB.
a. Ce document présente des statistiques, dans le temps et dans
l’espace social, du DGB, confédération syndicale qui regroupe
de nombreux syndicats par branches professionnelles. Le temps
est celui de la République fédérale jusqu’en 1990 puis, après
la réunification, celui de la nouvelle Allemagne, intégrant l’exRépublique démocratique allemande. L’espace social est celui
d’une société allemande très impliquée dans la croissance économique et industrielle, avec une classe ouvrière importante et
variée, mais qui fait aussi de plus en plus de place aux services
dans le cadre d’une économie post-industrielle.
La courbe des effectifs montre l’impact de la réunification en
1990 sur les effectifs de la DGB avec l’intégration de 3,9 mil-

lions d’adhérents supplémentaires provenant de l’ancienne
Confédération d’Allemagne de l’Est. Elle témoigne de la crise
du syndicalisme à partir de cette date avec une chute considérable des effectifs. Comme de nombreux pays européens, le
syndicalisme ouest-allemand éprouve des difficultés à s’adapter
aux mutations économiques et sociales contemporaines : une
économie davantage tournée vers les services (alors que les 2/3
des effectifs de la DGB sont des ouvriers), un marché de l’emploi
plus flexible, etc. La DGB regroupe 91 % de l’ensemble des syndiqués allemands.
b. Le diagramme circulaire sur les effectifs syndicaux témoigne
d’une originalité du syndicalisme allemand : constatant que le
morcellement syndical, lié aux oppositions politiques pendant
la République de Weimar, avait affaibli la résistance des forces
démocratiques face à la montée du nazisme, les différents courants du syndicalisme (social-démocrate, chrétien, communiste)
décident, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de surmonter ces divergences. Ils déclarent alors leur indépendance à
l’égard des partis politiques et des Églises et fondent un syndicalisme unifié. Le syndicalisme unifié, indépendant des idéologies,
repose sur une organisation des syndicats par branche d’activité
économique, fondée sur le principe de l’association d’industries ; un seul syndicat représente alors seul les salariés de cette
branche d’activité (cf. doc. 4 avec IG Metall).
À signaler aussi, le fort taux de syndicalisation de l’Allemagne,
qui s’établit à 29 % en 1999 (9 % en France).

→Doc. 2 : Les principes de la cogestion.
C’est un document officiel, émanant du ministère des Affaires
sociales, en 1995, c’est-à-dire après la réunification. Mais la
cogestion est un système ancien. On peut en chercher l’origine
dans l’Allemagne de Weimar (cf. les accords Stinnes-Legien,
p. 98) qui légifère en ce domaine en 1920-1922. La première
loi en RFA date de 1951. Elle est votée sous une forte pression
syndicale dans un débat politique et institutionnel houleux. La
cogestion est amendée ou reprise par différentes lois (1952, 1972,
1976, 1995). Ce qui permet de souligner que la cogestion a évolué,
depuis son apparition, en fonction des mutations économiques
et politiques du pays. La cogestion est le premier pilier du système social allemand, fondé sur le dialogue entre dirigeants des
entreprises et salariés.
→Doc. 3 : Les partenaires sociaux.
Le deuxième pilier du système social allemand est fondé sur
la négociation. Ce document présente les acteurs du dialogue
social. Les employeurs et les salariés collaborent dans l’élaboration des conventions collectives pour fixer les rémunérations et
les conditions de travail qui s’imposeront aux entreprises et aux
salariés membres des associations signataires.
→Doc. 4 : Manifestation du syndicat IG Mettal devant des
usines à Dortmund (Ruhr), 1978.
IG Metall est un syndicat créé en 1949. Ce syndicat professionnel de branche qui regroupe comme son nom l’indique les
salariés de la métallurgie, de la sidérurgie, de l’industrie automobile et de l’électronique est membre du DGB. Il représente
environ 2,7 millions d’adhérents en 1990. Son siège est installé à
Francfort qui est une des capitales économiques et financières
de la RFA. Il illustre parfaitement le syndicalisme unifié car il est
le syndicat commun à tous les salariés de cette branche d’activité. Le droit de grève en RFA est moins large qu’en France. La
grève est limitée à différents niveaux. Les fonctionnaires n’y ont
pas recours, les grèves « politiques » ou de solidarité sont interdites. En fait, on ne peut faire grève que dans le cadre d’une
entreprise et des conventions collectives qui la concernent.
Lorsqu’elle se déroule – il y a eu en Allemagne des poussées de
grève en 2003 dans la métallurgie, en 2007 dans les chemins de
fer, en 2012, par exemple, sur le pouvoir d’achat – elle prend la
forme classique de ce type de mouvement : débrayages, mani-

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 41

© Hachette Livre

de tous les Allemands quelle que soit leur origine sociale. Il
compte réunir derrière lui paysans, ouvriers, soldats (l’armée est
en pleine démobilisation après la guerre), petits bourgeois.

festations. Certains secteurs sont particulièrement actifs dans
ce domaine : les transports, la sidérurgie et la métallurgie. Le cas
du syndicat IG Metall est particulièrement symbolique.

→Doc. 5 : Protocole des négociations dans les entreprises
allemandes.
Traite, comme le document 3, du deuxième pilier social allemand, la négociation. Ce document montre que ces négociations
obéissent à un rituel comportant plusieurs étapes. Il souligne
l’importance du dialogue social et démontre que la grève est
la dernière solution pour régler les conflits dans l’entreprise.
Celle-ci ne survient qu’à l’issue d’un protocole assez long et doit
recueillir une majorité importante lors d’un vote, par exemple
75 % des votants chez IG Metall.

◗ Réponses aux questions
1. Ces statistiques témoignent de la puissance du DGB. Cette
confédération de syndicats réunit des millions de travailleurs
appartenant à l’ensemble des secteurs industriels et des services comme le montre le document 1b. IG Metall est le syndicat
adhérent le plus important, ce qui reflète l’importance de la
sidérurgie et de la métallurgie allemandes (machines-outils,
automobile…) dans l’économie allemande. Son apogée se situe
à la période de la réunification où les syndicats de l’ex-RDA
fusionnent avec elle. Si elle connaît un déclin depuis cette date,
elle reste néanmoins un groupe de pression influent.
2. La cogestion est un élément majeur de la structuration de
la société allemande. Elle contribue à l’« ordre social » de la
République fédérale comme le document 2 le souligne à deux
reprises. Elle fait des travailleurs des acteurs essentiels de l’économie en les faisant participer à la gestion des entreprises. Elle
leur permet d’intervenir dans les grandes décisions (embauche,
investissements, organisation interne du travail, œuvres sociales)
par la participation des représentants des salariés aux conseils
de surveillance des entreprises. En favorisant le dialogue, elle
permet des rapports sociaux plus apaisés et cherche à éviter au
maximum les tensions sociales, source de perturbation de la vie
démocratique.
3. Le système de négociation répond aux principes de la
cogestion en associant les syndicats représentant les salariés à
l’élaboration de conventions collectives qui fixent les rémunérations et les conditions de travail dans les entreprises.
4. Les lois contraignent salariés et employeurs à tout faire pour
repousser au plus tard l’affrontement. Négociations et arbitrage
(doc. 5) doivent permettre d’aboutir à un accord. En cas d’échec
survient la grève. Celle-ci n’est décidée qu’en dernier recours à
l’issue d’un processus assez long et doit être votée par une large
majorité de salariés (75 % chez IG Metall). Elle prend alors des
formes classiques d’arrêt de travail et de manifestations, comme
celle du syndicat IG Metall à Dortmund, qui réclame la semaine
de 35 heures de travail.

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◗ Texte argumenté
La RFA est créée en 1948 à partir des trois zones d’occupation
occidentale. La loi fondamentale jette les bases d’une démocratie
parlementaire. Dans ces conditions peut renaître un syndicalisme
libre.
La DGB devient très vite une structure puissante réunissant des
millions de militants dans une Allemagne qui connaît une croissance industrielle importante. Fédérant des travailleurs venus de
tous les secteurs d’activité, elle est un interlocuteur privilégié dans
les relations sociales qui s’établissent entre les employeurs et les
salariés.
Ce dialogue social original entre les syndicats et les dirigeants des
entreprises s’appuie sur deux piliers essentiels. D’abord, dans le
cadre de la cogestion, les salariés participent aux décisions dans
les organismes de contrôle de l’entreprise (conseils de surveillance),
évitant ainsi les tensions trop fortes qui peuvent altérer son fonctionnement. Une série de lois, étalées dans le temps, en définit les

règles. Puis, dans le cadre des négociations des conventions collectives, les syndicats participent à la fixation d’un cadre concernant
les conditions de travail et de salaires des travailleurs allemands.
Toutefois, la cogestion connaît des limites. Si beaucoup de conflits
se règlent dans le cadre des discussions prévues par la cogestion
et la négociation, certains problèmes ne peuvent être résolus et
débouchent sur des grèves. Celles-ci concernent particulièrement
certains secteurs comme la métallurgie où domine la puissante
organisation IG Metall.

Leçon 3

p. 106-107

Le SPD et le syndicalisme en RFA et dans l’Allemagne
réunifiée
Le SPD est un des deux grands partis de la République fédérale.
Il doit définir un programme et un type d’action en fonction d’un
héritage historique très lourd (divisions du mouvement socialiste, accès au pouvoir du nazisme entre 1933 et 1945), mais aussi
de contextes intérieur et extérieur particuliers, liés à l’aprèsguerre, aux mutations économiques et sociales en période de
forte croissance, à la Guerre froide et à la réunification. Quel est
ce programme et quel type d’action génère-t-il ?

→Doc. 1 : Élections législatives.
Présentation des statistiques des deux grands partis allemands,
la CDU, parti démocrate chrétien à droite, et le SPD. Ces deux
partis, en position dominante, se partagent le pouvoir depuis
la création de la RFA. L’étude permet de suivre leur score dans
le temps (1a). On note que le parti obtient ses meilleurs scores
en 1969 et 1972 (W. Brandt est alors au pouvoir), et en 1998 après
la réunification. Mais il fournit aussi un éclairage sur la répartition sociologique des électeurs (1b), adossée à deux dates
témoins afin de juger d’éventuelles évolutions. 1972 se place à
la fin de la grande période de croissance, juste avant les chocs
pétroliers et l’apparition de symptômes de crise, et 1990 suit la
réunification.
→Doc. 2 : « Paix entre les peuples, sécurité sociale, liberté ! »,
affiche de la DGB pour le 1er mai, 1951.
Cette affiche de la DGB date de 1951 et la première précaution
est de fixer le contexte. La RFA est un régime nouveau-né. Elle
termine sa reconstruction avant de s’engager dans une grande
période de croissance (on parle de « miracle allemand »). Elle
est gouvernée par la CDU et son chancelier, Konrad Adenauer,
qui imprime au pays une image assez conservatrice. Le contexte
international est celui de la Guerre froide. Les tensions avec
l’autre bloc sont nombreuses (la crise du blocus de Berlin et
la séparation entre des deux Allemagne sont très récentes).
La CDU et K. Adenauer, vigoureusement anticommuniste et
antisoviétique, sont totalement engagés dans une stratégie
atlantiste. L’affiche permet de se faire une idée du programme
des syndicats sur ces questions.

◗ Réponse à la question
1. Dans les principes évoqués au congrès de Bad Godesberg
et l’influence de personnalités comme W. Brandt se trouve
l’affirmation de valeurs recherchées dans toute une tradition
allemande et européenne – christianisme, humanisme, mouvements des Lumières – qui provoque une rupture fondamentale
avec l’héritage marxiste, jusqu’ici revendiqué. W. Brandt, plus
polémique, nie la prétendue « vraie démocratie » que les communistes envisagent d’atteindre un jour. Elle se traduit surtout,
selon lui, par une phase transitoire de dictature du prolétariat
dont la RDA constitue un exemple inacceptable pour le SPD. Il
y affirme avec force les principes de la propriété privée, même
si des formes de propriété étatique peuvent être admises dans
certains secteurs.

42 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

Ces textes, datant de la même période, sont des extraits du
programme du Parti social-démocrate, énoncé au congrès historique de Bad Godesberg (doc. 3a), et d’un essai de W. Brandt,
témoignage d’un acteur incontournable du SPD à ce moment de
son histoire (doc. 3b). La direction social-démocrate est depuis
la fin de la guerre aux mains d’une génération qui date de la
république de Weimar. Le discours n’a pas abandonné toute
référence au marxisme même si son opposition au modèle de
la RDA est totale. En politique étrangère, le SPD est beaucoup
plus nuancé que la CDU et moins engagé dans un atlantisme
porteur de tension. Bad Godesberg est la prise de pouvoir par
une génération nouvelle, dont Brandt est l’incarnation, et qui
ouvre le Parti à de nouvelles formules.

◗ Réponse à la question
1. Dans cette affiche de 1951, les syndicats, tout en célébrant les
mérites de l’État-providence avec la Sécurité sociale, insistent
aussi sur la liberté qui n’existe pas dans la nouvelle RDA.
Cependant, la défense de la paix est une affirmation qui, dans le
contexte de la Guerre froide, montre l’acceptation par les forces
syndicales d’un dialogue avec le camp d’en face dont elles pensent qu’il peut aboutir à pacifier la région et à favoriser l’unité
allemande.

→Doc. 4 : La fondation de Die Linke.
Ce document se comprend en revenant sur les années qui précèdent son élaboration. Le SPD est au pouvoir à la fin de la
décennie 1990, sous la direction de G. Schröder, très influencé
par le « blairisme » c’est-à-dire une vision très « libérale » d’une
politique social-démocrate. Il applique une politique d’austérité afin de restaurer les équilibres financiers du pays menacés
par, entre autres, les dépenses entraînées par la réunification.
Cette politique se traduit par des mesures qui sont jugées peu
compatibles avec la tradition de justice sociale des idéaux du
SPD. Cette situation anime la rébellion de certains membres du
Parti comme Oskar Lafontaine, patron du SPD sarrois et ancien
ministre. De ces désaccords naît un parti nouveau, Die Linke
(« La Gauche »), qui apporte une remise en cause des choix du
SPD.

◗ Réponse à la question
1. Die Linke affirme son attachement à l’État-providence protégeant les travailleurs, c’est-à-dire à défendre un certain nombre
d’acquis sur les garanties accordées aux salariés, sur la santé ou
les retraites. Par ailleurs, il propose de se pencher sur des thématiques nouvelles, comme l’écologie ou des formes de démocratie
accordant plus de place au peuple.

Étude 5

p. 108-109

L’éducation socialiste en RDA
La jeunesse est pour le Parti communiste un enjeu capital.
Comme dans tous les régimes autoritaires, il a le souci de
prendre en main les jeunes afin de les intégrer dans les objectifs
du régime. En RDA, la jeunesse est considérée comme « l’avantgarde » du socialisme, et l’éducation de celle-ci doit exprimer les
valeurs et les principes de cette idéologie.

→Doc. 1 : Défilé des Jeunes Pionniers, Berlin-Est, 1950.
La jeunesse est encadrée en RDA par des organisations de masse
spécifiques. Les Pionniers sont un mouvement de jeunesse caractéristique du monde communiste (on trouve des Pionniers en
URSS). L’organisation des Pionniers regroupe plus de 1,8 million
d’enfants de 6 à 14 ans au milieu des années 1970. La Jeunesse
libre allemande (Freie Deutsche Jugend : FDJ) regroupe 1,7 million de jeunes de 14 à 25 ans. L’adhésion à ces organisations
n’est pas obligatoire mais elle conditionne l’ascension sociale et

professionnelle en RDA. Pour éduquer les jeunes et en faire les
travailleurs socialistes de demain, ces organisations proposent
un certain nombre d’activités dans les domaines les plus divers.
Ainsi le document 1 montre-t-il un défilé de Pionniers à BerlinEst en 1950. Le contexte est à rappeler. La RDA n’a qu’une année
d’existence et le régime est à la recherche de ses repères. Le fait
que la photo ait été prise à Berlin n’est pas sans importance. La
ville jouit d’un statut très symbolique, en étant à l’épicentre de
toutes les tensions inter-allemandes et internationales.

→Doc. 2 : La Jugendweihe, un rituel socialiste.
Ces documents montrent la célébration de la Jugendweihe.
Cette fête est un rituel de passage qui introduit les jeunes dans
la communauté socialiste. Une cérémonie, au caractère très officiel, accompagne ce passage initiatique.
→Doc. 3 : Mobiliser la jeunesse de Dresde, 1972.
Ce document montre des jeunes gens impliqués dans des travaux publics à Dresde (Saxe), en 1972. Le document témoigne de
l’urbanisation de la RDA et de la rénovation d’un certain nombre
de villes. Ces chantiers de jeunesse doivent faire connaître à la
jeunesse le travail manuel et lui apprendre la solidarité indispensable à toute éducation socialiste.
→Doc. 4 : Les jeunes et le Parti communiste.
Ce document livre l’extrait d’un livre de Maxim Leo, paru en
2010, qui est le récit de trois générations d’Allemands de la partie orientale de l’Allemagne. Ces trois générations traversent
l’histoire allemande et en subissent toutes les vicissitudes. Les
choix politiques des protagonistes sont variés et témoignent de
ce que le peuple allemand a vécu. Anne, l’héroïne de l’extrait,
appartient à la dernière génération évoquée par le récit et nous
offre le trajet d’une adolescente dans la RDA de Walter Ulbricht.
Le récit se place dans les années 1960.
→Doc. 5 : Les principes de l’éducation socialiste.
Il s’agit ici d’un texte officiel datant de 1972 qui définit les principes de l’éducation socialiste. Ces instructions ont varié dans
le temps et l’approche de la RDA sur sa politique scolaire n’a
pas toujours été identique. Cela dit, un certain nombre de préceptes sont restés, peu ou prou, fondés sur les mêmes principes,
notamment ce qui fait la caractéristique essentielle du système
éducatif en RDA, son unité. Toutes les institutions éducatives,
la coordination des objectifs pédagogiques et des programmes
dépendent d’une administration centrale unique. Le parcours dans le système éducatif est également unifié. C’est une
grande différence avec l’Allemagne de l’Ouest qui conserve une
structure fédérale au système éducatif et un parcours scolaire
comportant plusieurs voies.

◗ Réponses aux questions
1. L’éducation socialiste repose sur quelques axes essentiels :
l’amitié avec l’URSS, qui reste pour les communistes la Patrie
du socialisme ; la construction du socialisme ; un rappel, sans le
citer précisément, du marxisme avec, par exemple, les références
à la théorie de la lutte des classes dans le dernier paragraphe ;
le principe d’une école unique mélangeant toutes les classes
sociales dans le même moule (d’où l’intérêt de confronter les
enfants à la fois au travail intellectuel et au travail manuel,
comme le montre le doc. 3).
2. La mobilisation s’effectue à travers différentes structures et
rituels : adhésion aux organisations de jeunesse, que le document 1 évoque avec les Pionniers qui accueillent les plus jeunes,
défilés sous les portraits des chefs du socialisme international
(doc. 1), mobilisation sur des chantiers publics (doc. 3), intégration dans la société par des rituels de passage (Jugendweihe).
L’école est aussi un outil de mobilisation au quotidien, en proposant une éducation très largement influencée par l’idéologie
socialiste.

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 43

© Hachette Livre

→Doc. 3 : Le programme du SPD après-guerre.

3. L’exemple le plus significatif est fourni par la Jugendweihe
(document 2). Le document 2c montre qu’elle remplace la
confirmation chère aux églises chrétiennes. Elle a pour objectif
de sanctionner le passage du jeune dans une collectivité socialiste comme la confirmation salue l’intégration du jeune chrétien
dans la communauté des fidèles. Elle réussit, par adhésion, par
conformisme ou par peur, à supplanter la cérémonie chrétienne.
Quant au Parti, il est l’issue réservée aux élites, comme le montre
le texte de Maxim Leo (document 4). Anna, élève brillante, passée dans les organisations de jeunesse et remarquée pour son
adhésion aux valeurs socialistes, est invitée à rejoindre le SED.
Le Parti est la structure supérieure, qui surmonte et se substitue
à toutes les autres.
4. Les perceptions et les réactions sont variables. Un témoignage
(doc. 2) évoque le caractère formaliste de la cérémonie avec ironie, distance, voire un certain cynisme. Chez Anne (doc. 4), le
résultat est différent. Il y a une sorte de transfiguration devant
ce nouveau statut, une aliénation totale devant cette machine
qu’est le Parti. La suite de son histoire montre aussi ses questionnements et ses désillusions.

◗ Texte argumenté
L’encadrement de la jeunesse est un souci constant de la RDA. Les
objectifs sont assez clairs. Il s’agit de fabriquer l’homme socialiste
de demain, en imprégnant la jeunesse de l’idéologie dominante, des
valeurs d’un système collectiviste et égalitaire, solidaire de l’URSS
et des pays socialistes.
Sur le terrain, de multiples organisations prennent les jeunes en
main dès le plus jeune âge comme les Pionniers. Chantiers de jeunesse et défilés rythment leur vie quotidienne. Certains rituels,
comme la Jugendweihe, constituent des passages importants dans
la vie du jeune Allemand de l’Est. Les plus doués et mobilisés sont
destinés à rentrer dans le Parti communiste.
Si une partie de la jeunesse participe, une autre est réticente ou
résistante. Beaucoup jugent avec ironie et mépris cet encadrement
fastidieux et contraignant. Les rituels, vides de sens, sont suivis de
façon purement conventionnelle.

Leçon 4

p. 110-111

1949-1989 : le communisme d’État en RDA
La création de la RDA est la première (et unique) tentative pour
instaurer un État socialiste et passer à la mise en pratique de la
théorie. La confrontation entre l’idéal et les réalités est difficile,
comme le démontre l’histoire de l’Allemagne de l’Est.

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→Doc. 1 : Un ingénieur évoque en 1991 les rituels festifs socialistes de la défunte RDA.
Le document rapporte le témoignage d’un ingénieur sur son
existence en RDA. Comme tous les témoignages, il est à prendre
avec prudence. Le témoignage d’un ingénieur sera-t-il le même
que celui d’un ouvrier ? Toutefois, ce type de document permet, à grande échelle, de saisir l’état de l’opinion publique sous
le régime communiste en RDA. Si les dates proposées peuvent
facilement être reliées à la construction d’un État socialiste
(pour l’assassinat de K. Liebknecht et de R. Luxemburg, cf.
leçon 2, 1er paragraphe), le 8 mai pose un problème particulier ;
il est célébré en France, qui n’est pas un État socialiste. En RDA,
on célèbre la victoire moins contre l’Allemagne que contre le
nazisme, vaincu par l’armée soviétique. Pour les dirigeants de la
RDA, le communisme et le mouvement communiste international ont vaincu le fascisme.

◗ Réponses aux questions
1. Les dates anniversaires célébrées sont symptomatiques d’un
État socialiste : celles des grands héros morts pour la cause du
mouvement ouvrier, comme l’assassinat de K. Liebknecht et de
R. Luxemburg en janvier 1919 ; les grandes dates de l’histoire du

socialisme international, comme la Révolution d’octobre 1917, qui
porte au pouvoir les bolcheviks, et le 1er mai, fête traditionnelle
du mouvement ouvrier international, ou du socialisme allemand,
comme la célébration de la création de l’État est-allemand en
octobre 1949. Le 8 mai célèbre la victoire moins contre l’Allemagne que contre le nazisme, vaincu par l’armée soviétique.
2. Le témoignage est manifestement ironique. Il est clair que ce
citoyen de la RDA est au moins d’une totale indifférence, au pire
hostile à tout ce qui, de près ou de loin, rappelle le socialisme.
On doit y voir une forme d’opposition.

→Doc. 2 : Qu’est-ce qu’un « bon citoyen » de la RDA ?
C’est, encore une fois, l’essai de Maxim Leo qui sert de guide
dans ce document. Après Anna, c’est un autre personnage qui
entre en lice. Werner est membre du parti dès les débuts de la
RDA. L’épisode se déroule au début des années 1950, dans un
contexte très différent de celui où évolue Anne. Les tensions
y sont beaucoup plus fortes et les oppositions plus affirmées
(soulèvement de Berlin-Est). Le régime, géré par le SED, a ses
serviteurs. L’exemple évoqué dans ce document est significatif.
Le personnage de Werner, militant chevronné, est caractéristique de ce que le régime souhaite. On peut faire le lien avec
l’Étude 5, qui montre un système éducatif dont on attend qu’il
forme des militants de ce type.

◗ Réponses aux questions
1. Le Parti communiste exige des militants dévoués, volontaires,
présents à chaque fois qu’il a besoin d’eux : intervention dans les
affaires scolaires pour imposer les idées du Parti, participation à
des chantiers urbains et à des manifestations.
2. Le régime leur accorde en retour des récompenses, matérielles avec l’allocation d’un appartement dans une RDA où les
logements sont rares, et plus symboliques comme les honneurs
qui leur sont publiquement accordés.
→Doc. 3 : VIIIe congrès du Parti communiste (SED) en RDA,
1971.
Ce document montre une photographie du congrès du SED. Les
statuts du Parti impliquent la tenue régulière de congrès qui rassemblent les délégués de toute la RDA, afin de définir la ligne et
élire ses chefs. Au premier plan, le secrétaire général, Honecker.
Derrière lui, des dirigeants, est-allemands ou envoyés par les
« partis-frères » (Brejnev). Au mur, les fondateurs du socialisme
tel qu’on le conçoit en RDA : Marx, Engels, Lénine. En 1971, la
déstalinisation a écarté J. Staline et W. Ulbricht a été remplacé
par E. Honecker.

→Doc. 4 : Une manifestation sportive en l’honneur du Parti
communiste, 1969.
Le sport doit être une des marques de la réussite de la RDA ;
les manifestations sportives sont donc très appréciées par le
régime. En ce domaine, la compétition avec la RFA est féroce.

→Doc. 5 : La chanson, une forme de contestation.
Wolf Biermann est un chanteur réputé en RDA. Né en 1936, il
est d’abord tenté par le théâtre. Mais ses pièces déplaisent au
régime, qui ferme son théâtre en 1963. Il se lance alors dans la
chanson où il connaît un réel succès. D’abord accepté, il est de
plus en plus surveillé par le régime, qui voit en lui un élément
subversif dont les textes ne manquent pas d’égratigner le socialisme local. Déchu de la nationalité est-allemande, il doit quitter
la RDA et passer en RFA. Mais le système qui règne en RFA ne
lui donnera pas satisfaction et il en dénoncera les imperfections. Quant à la Stasi, Sécurité d’État, elle quadrille toute la
RDA. Forte d’environ 100 000 hommes, disposant d’un réseau
de quelque 200 000 informateurs, elle exerce une pression
considérable sur l’ensemble des citoyens. C’est un des systèmes
policiers les plus sophistiqués de l’Europe de l’Est.
Dans ce texte, Biermann stigmatise ce comportement policier
avec tout le poids de son ironie provocatrice. Les faits relatés

44 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

◗ Réponse à la question
1. Biermann critique le caractère policier du régime, notamment
le régime de surveillance systématique qui entoure les suspects.
Les intellectuels sont particulièrement concernés par ces pressions permanentes. Sont spécialement visées ici les écoutes
téléphoniques. Des micros sont installés partout et permettent
d’accumuler des faits et des preuves contre un individu. Toute
une partie de la société est-allemande est sur écoute.

Leçon 5

p. 112-113

Socialisme et mouvement ouvrier en Europe : fin du
e siècle à nos jours
Cette leçon se propose de mettre en perspective l’histoire
du mouvement ouvrier allemand avec celle des autres pays,
afin de voir les convergences et d’établir des liens avec les
« Internationales » qui encadrent l’histoire ouvrière des xixe
et xxe siècles. Pour faciliter cette mise en perspective, chaque
paragraphe correspond à une leçon du chapitre, c’est-à-dire à
une étape du développement du mouvement ouvrier allemand.

→Doc. 1 : Les conditions d’adhésion à la IIIe Internationale,
1920.
Ce document présente un extrait des 21 conditions proposées
par le Deuxième congrès de la IIIe Internationale communiste.
Créée en 1919, celle-ci doit se substituer à la IIe Internationale,
accusée d’avoir été incapable d’empêcher la guerre et de ne pas
avoir exploité les conditions créées par celle-ci pour déclencher
la révolution partout en Europe. Les thèmes essentiels sont donc
la condamnation du « socialisme » traditionnel des vieux appareils d’avant 1914 (SFIO, SPD, PSI…) et la rupture avec eux, en
créant des partis communistes unis dans le respect de la discipline de fer émanant du Comité exécutif de la IIIe Internationale,
installé à Moscou et aux mains des bolcheviks russes.

→Doc. 2 : Le mouvement ouvrier en Europe à la veille de la
Première Guerre mondiale.
Cette carte montre l’implantation du socialisme et du syndicalisme en Europe à la veille de la guerre de 1914. Si, dans certains
pays, ces mouvements sont puissants (Angleterre, Allemagne,
France, Italie, Russie), il convient de préciser que partout existent
des partis socialistes et des syndicats, de la Belgique et des pays
nordiques jusqu’aux Balkans (Serbie, Grèce…).

→Doc. 3 : Le congrès de Tours, 1920.
Ce congrès de la SFIO, qui se tient en décembre 1920, aboutit à la scission de la SFIO. La majorité se montre favorable à
l’adoption des 21 conditions et crée la SFIC (Section française de
l’Internationale communiste). La minorité, derrière Blum, reste
fidèle à « la vieille maison » de la SFIO. Deux partis, concurrents,
se partagent désormais l’extrême gauche de l’échiquier politique
français, comme en Allemagne.

→Doc. 4 : Les régimes communistes en Europe en 1949.
L’URSS est distinguée des autres. Socialiste depuis 1917, elle est
porteuse du modèle. Ces pays forment les démocraties populaires, soit le « camp socialiste ». En 1949, la Yougoslavie en est
exclue ; elle est accusée de ne pas respecter le modèle soviétique. Elle sera réintégrée quelques années plus tard.

Histoire des Arts

p. 114-115

Le photomontage et John Heartfield
Le choix d’Heartfield s’explique car son œuvre est essentielle
dans l’histoire des arts, avec le développement de cette tech-

nique particulière du photomontage, dont il est considéré
comme l’un des inventeurs. Cette technique a particulièrement
été développée à partir des années 1920, en lien avec l’idéologie
communiste qui y voyait un moyen efficace et moderne d’atteindre les masses populaires. On ne s’étonnera pas de voir ce
procédé s’épanouir aussi en URSS dans un but de propagande.

→Doc. 1 : La photographie au service de la propagande.
Il s’agit d’une déclaration d’Herzfeld (ou Heartfield) de 1931. Elle
prend l’allure d’un manifeste qui définit les nouvelles orientations de l’art au lendemain de la Première Guerre mondiale. Au
moment de la rédaction du texte, en 1931, ces orientations sont
mises en pratique depuis un certain nombre d’années.
→Doc. 2 : « Le sens du salut hitlérien ».
→Doc. 3 : « Dix ans plus tard, père et fils, 1924 ».
Deux photomontages d’Heartfield confrontent l’élève avec des
exemples concrets.
Le photomontage de 1924, « Dix ans plus tard, père et fils »,
montre une rangée de squelettes, un groupe de soldats-enfants
et le personnage du général Litzmann, qui constitue le trait
d’union des deux défilés, montrant ainsi une marche certaine
vers la mort.
En condamnant la Première Guerre mondiale et le militarisme,
on voit d’abord les liens entre Heartfield et le dadaïsme, mouvement intellectuel, fondé en Suisse en 1916 par Tristan Tzara.
Ce mouvement critique la société établie ; ainsi il s’oppose à la
guerre et à la bourgeoisie qui a organisé ce massacre ; ce mouvement s’oppose également à toute forme d’art conventionnelle,
ce qui explique cette empathie pour le photomontage, qui rompt
avec l’usage traditionnel de la photographie. Ce document
montre aussi la proximité d’Heartfield avec les communistes
dont l’hostilité à l’armée et à la guerre est un des points fort de
leur programme.
Le photomontage de 1932 est publié par le journal AIZ (journal
illustré des travailleurs), hebdomadaire communiste, qui édite le
travail d’Heartfield. AIZ, fondé au début des années 1920, atteindra, à son apogée en 1932, un tirage de 700 000 exemplaires,
devenant ainsi la deuxième revue populaire de ce genre en
Allemagne. De 1930 à 1938, Heartfield collabore régulièrement
avec le magazine qui publie presque chaque semaine ses photomontages devenus célèbres, souvent en première page, sinon
en 4e de couverture. Dans certains numéros, le photomontage
occupe une double page. Parfois, il y en a plusieurs dans le
même numéro. Au total, 235 photomontages d’Heartfield sont
publiés dans AIZ. Un des thèmes privilégiés d’Heartfield est la
dénonciation du nazisme ; la direction d’AIZ s’exile d’ailleurs à
Prague après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933.
Ces deux photomontages d’Hearthfield légitiment l’usage de
la photographie comme moyen d’atteindre et d’éduquer les
masses. Le dessin ne répond plus aux exigences de la modernité,
alors que la photo, qu’il est aisé de « travailler » et de manipuler,
est une arme considérable à condition de l’utiliser avec audace.

◗ Réponses aux questions
1. Heartfield a utilisé la technique du collage pour juxtaposer
plusieurs images photographiques (par exemple, le cortège de
squelettes, le défilé de soldats-enfants, le général Litzmann) sur
un même support. Ce qui permet de composer ainsi un document qui délivre un message.
2. Cette technique vise à donner du sens à des images désormais
composées, de rendre lisible un événement qui resterait sinon
confus aux yeux des masses populaires. Ainsi, la juxtaposition
des enfants en uniforme et des squelettes délivre un message
fort sur les conséquences du militarisme. De même, l’association
d’Hitler, des billets de banque et du grand personnage permet
d’éclairer immédiatement les conditions de l’arrivée au pouvoir
d’Hitler.

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 45

© Hachette Livre

ici ne sont pas sans rappeler le film La Vie des autres, de Florian
Henckel von Donnersmarck, produit en 2006.

3. Deux cortèges cohabitent : un défilé militaire et une danse
macabre de squelettes. Le trait d’union est un général allemand
qui s’est illustré pendant la Première Guerre mondiale.
4. C’est non seulement la guerre qui est condamnée (les soldats
qui défilent aujourd’hui seront les morts de demain) mais plus
largement le militarisme de la société allemande qui pousse à la
guerre.
5. Le personnage de gauche est sans tête car le capitalisme
allemand est de plus en plus aux mains de grands groupes financiers dont on ne connaît pas vraiment les responsables (banques,
assurances, prêteurs étrangers…), qui ont le pouvoir dans des
conseils d’administration composés d’actionnaires anonymes. La
différence de taille se veut très explicite sur le rapport de force
entre les nazis et ces milieux financiers et industriels. Ce sont
ces derniers qui sont en position de commandement et Hitler
n’est qu’un simple exécutant.
6. C’est un des thèmes du KPD d’insister sur le nazisme comme
parti instrumentalisé par le capitalisme qui le finance, pour expliquer la répression nazie contre le mouvement ouvrier.
7. Le dadaïsme est un mouvement contestataire né pendant
la Première Guerre mondiale. Dans le photomontage « Dix ans
plus tard, père et fils, 1924 », ce sont les massacres de la guerre
et la société militarisée allemande qui sont condamnés. De plus,
le photomontage propose une image qui n’est plus réalisée avec
les techniques traditionnelles de la peinture et de la photographie, mais composée de manière complètement nouvelle.
8. Le photomontage « Dix ans plus tard, père et fils, 1924 »
montre l’existence d’une contestation de la guerre par des
groupes proches du communisme, dont on sait que l’opposition
au premier conflit mondial a été en partie à l’origine de la division du mouvement ouvrier aboutissant à la création du KPD en
1919. Le photomontage « Le sens du salut hitlérien » propose
une des interprétations de l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933.

Prépa Bac

p. 118-123

◗ Composition

Sujet guidé - Le mouvement ouvrier en Allemagne
de 1875 à 1933

© Hachette Livre

4. Développer le sujet
I. Revendications ouvrières, idéologie et structures d’encadrement
1. Le monde ouvrier et ses difficultés
– Industrialisation de l’Allemagne
– Essor et concentration des ouvriers en usines
– Difficultés du monde ouvrier
2. Idéologie et structures d’encadrement
– Marxisme et lutte des classes (prolétariat/bourgeoisie)  :
société socialiste
– Développement des syndicats ouvriers
– Création du Parti social-démocrate en 1875 (congrès de Gotha)
3. Revendications ouvrières
– Amélioration des conditions de travail (8h par jour, sécurité)
et de vie
– Éducation généralisée et suffrage universel
– Nationalisation de secteurs industriels
II. Les divisions du mouvement ouvrier
1. Des sujets qui divisent
– Désaccords sur le parlementarisme, le nationalisme et la
guerre
– Répression contre la révolution spartakiste
2. La scission du mouvement ouvrier
– E. Bernstein, F. Ebert, R. Luxembourg et K. Liebknecht,
Thaelmann
– Divisions internes au SPD (réformisme-révisionnisme/révolutionnaire) et scission SPD/KPD en 1919

3. L’attitude face au nazisme
– Impuissance face au nazisme : arrestations, violence des SA,
réussites électorales du nazisme
III. Les moyens d’action du mouvement ouvrier
1. Une contre-culture ouvrière 
– Associations sportives, culturelles… liées au SPD
– Presse (Vorwärts)
2. L’action sur le terrain
– « Cellules d’usine » du KPD et écoles de formation des militants (SPD, syndicats)
– Grève, manifestation
– Lutte armée
3. La négociation et la participation au pouvoir politique
– Pratique du dialogue et recherche de consensus par les
syndicats
– Participation aux élections et présence au parlement
(Reichstag)
– Participation au gouvernement (République de Weimar) : coalitions incluant le SPD dans les années 1920 et 1930
– Ebert (SPD), président du Reich sous la République de Weimar

Sujet en autonomie - Les divisions du mouvement
ouvrier allemand de 1918 à nos jours
Problématique : Quelles sont les divisions et les orientations du
mouvement ouvrier allemand depuis 1918 ?
Plan
I. La difficile cohabitation entre SPD et KPD (1918-1933)
1. La scission du mouvement ouvrier et la naissance du Parti
communiste
2. Le SPD, un parti de gouvernement
3. KPD et SPD divisés face à la montée du nazisme
II. Le mouvement ouvrier en RDA (1949-1989)
1. Le mouvement ouvrier au cœur de l’idéologie socialiste
2. Un mouvement ouvrier sous contrôle du SED
III. Social-démocratie et cogestion en RFA (1949 à nos jours)
1. La social-démocratie, participation au pouvoir et évolution
idéologique
2. Un syndicalisme marqué par la négociation et la cogestion

◗ Étude de document(s)

Sujet guidé - Le socialisme en RFA
Présentation
Le document étudié est extrait d’un texte officiel : le programme politique du Parti social-démocrate, au congrès de Bad
Godesberg, qui doit convaincre les électeurs de voter pour lui
aux élections législatives. Le but est de dépasser le stade du
parti d’opposition et d’accéder au pouvoir. Il émane du Parti
social-démocrate. Né au congrès de Gotha en 1875, il est le
fruit de l’union de différents courants du socialisme allemand
et revendique depuis longtemps son attachement à l’héritage
marxiste et à la démocratie. Mais en 1959, l’Allemagne est divisée en deux États rivaux, la RFA libérale et la RDA communiste.
Dans le contexte de la Guerre froide et d’un niveau de vie en
hausse lié à la croissance économique, de nouvelles perspectives
s’ouvrent pour la social-démocratie ouest-allemande avec la
promotion d’une nouvelle génération de cadres, dont W. Brandt,
qui cherche à faire évoluer la ligne politique du Parti.

• Á partir de ce document, comment se décline le socialisme
en RFA après-guerre ?
D’abord, il s’agit de souligner les principes économiques et
politiques sur lesquels repose le programme du SPD. Puis, il
conviendra d’expliquer en quoi ce congrès constitue une rupture
dans la politique du Parti social-démocrate depuis sa création.
Les principes économiques sur lesquels repose le programme
sont fondés sur la liberté économique comme le montre la
répétition du mot « libre ». Elle concerne tous les acteurs écono-

46 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

Sujet en autonomie - Le mouvement ouvrier
et l’essor du socialisme en Allemagne
Présentation
– Acte de naissance du Parti social-démocrate au congrès de
Gotha en 1875.
– Contexte économique et social : industrialisation et développement de la classe ouvrière.
– Contexte idéologique et des mouvements sociaux : développement des idéologies socialistes et essor des structures
ouvrières.



Les objectifs politiques et sociaux s’inscrivent dans la
condamnation du système capitaliste libéral
– Le partage des richesses équitable qui réponde aux besoins de
chacun et l’augmentation des salaires.
– La protection sociale des travailleurs et la diminution de la
journée de travail.

– Fonder un « État libre de la société socialiste » dans lequel
l’égalité règne. C’est d’ailleurs l’issue du processus révolutionnaire développé par Marx : une société sans classe. Mais à la
différence du marxisme, le programme du SPD préserve l’existence d’un État.
– Cette mise en place du socialisme est envisagée dans le cadre
de l’Internationale. D’ailleurs, le SPD adhère à la IIe Internationale
socialiste qui regroupe tous les partis socialistes du monde. Ils
ont en commun de vouloir lutter contre les injustices sociales et
de changer la société.
– Ce programme résulte de la synthèse des différents courants
du socialisme allemand qui se sont retrouvés dans le congrès
de 1875 qui se présente comme « le Congrès du Parti unifié ».
Il compte en effet l’Association des travailleurs allemands de
Lassalle et le Parti social-démocrate des travailleurs de Bebel
influencé par Marx.
• Les moyens sont multiples
Dans le domaine économique :
– Nationalisation des moyens de production : « transformation
des instruments de travail en patrimoine commun ».
– L’État intervient dans le monde du travail en supervisant la
création des « sociétés ouvrières de production ».
– En ce qui concerne le monde du travail, il s’agit de renforcer
le droit de grève.
Dans le domaine politique et social :
– Les moyens sont la démocratisation politique par le suffrage
universel et l’application des « libertés politiques ».
– « L’accès pour tous » à l’éducation qui tient une place particulière, y compris au sein du Parti lui-même comme le montre
l’école du SPD en 1907 dont l’objectif est de former des militants
parmi les cadres.
– Le SPD est une organisation qui s’appuie sur un réseau
d’associations sportives et culturelles. Il s’agit de créer une
« contre-société » socialiste.

Sujet en autonomie - Deux partis, deux stratégies
Présentation
Auteurs des documents : le premier document est une réflexion
de Karl Kautsky, théoricien important du SPD qui, situé d’abord
à l’aile gauche, adopte peu à peu des positions plus réformistes ;
le document 2 est le fruit d’une réunion collective, celle du
9e  congrès du Parti communiste allemand, le KPD. Ce dernier
est fondé au lendemain de la Première Guerre mondiale par
R. Luxembourg et K. Liebknecht.

• Les bases idéologiques du SPD et du KPD sont communes :
elles s’appuient sur des principes marxistes, c’est-à-dire la volonté de mettre un terme à la société capitaliste et de fonder une
société nouvelle conforme aux intérêts du prolétariat.
• Mais leurs stratégies d’accès au pouvoir diffèrent :
– Le SPD privilégie la « démocratie », autrement dit la voie électorale, tandis que le KPD, inspiré par les bolcheviks en Russie,
reste attaché à une conquête « révolutionnaire » du pouvoir.
– Le SPD envisage une « période de transition politique »,
autrement dit la voie des réformes mais aussi un « gouvernement de coalition » alors que le KPD fait le choix de la voie
révolutionnaire dans la lignée des Spartakistes.
• Conséquences dans leur action politique :
– Le SPD s’efforce d’accentuer sa présence à l’Assemblée nationale en élargissant son électorat tandis que le KPD, même s’il
participe aux élections, met l’accent sur l’organisation interne du
Parti et son ancrage social, fondé sur les « cellules d’entreprise ».
– Le SPD devient un parti de gouvernement qui participe à de
nombreuses majorités et qui donne à la République son premier
président et plusieurs chanceliers. Le KPD quant à lui fait le
choix de l’opposition, voire de la clandestinité.

Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

• 47

© Hachette Livre

miques : « consommateurs », « entrepreneurs » et travailleurs.
Le SPD revendique l’« économie libre de marché » tout en affirmant son attachement au socialisme. Le libéralisme est pourtant
une doctrine qui prône la propriété privée, la non-intervention de
l’État dans l’économie et dans les rapports patrons-ouvriers. Or le
socialisme repose sur une économie dirigée. Ce paradoxe est résolu en imposant le « contrôle » de l’État dans certains domaines.
• Les principes politiques affirmés par ce programme reposent
sur la « démocratie » et le « socialisme ». L’exercice de la « dictature » est logiquement condamné. Il s’agit ici de la dictature
temporaire que les ouvriers, une fois au pouvoir, établiront. C’est
une des idées majeures du marxisme. Il faut y voir l’influence de
la nouvelle génération de cadres comme W. Brandt qui dénonce
la permanence de cette dictature dans le régime communiste
est-allemand, aux dépens de la démocratie. Or le SPD est attaché à la Loi fondamentale, qui est le texte institutionnel adopté
en mai 1949, fixant le cadre d’un régime parlementaire démocratique en RFA. Ainsi le socialisme démocratique est-il le principe
qui permet d’exprimer les valeurs morales et philosophiques de
la tradition occidentale revendiquées par le SPD.
• Le congrès de Bad Godesberg constitue une rupture dans
la ligne politique du SPD. Jusqu’alors, sa « mission historique »
relevait de la lutte « contre le système capitaliste ». En effet, en
mai 1946, lors du congrès de Hanovre, il réaffirmait encore son
attachement à l’héritage marxiste et à la démocratie. C’est ainsi
qu’il contribue à la rédaction de la Loi fondamentale en 1948.
Il s’agit du texte institutionnel qui fixe le cadre de la démocratie allemande. Mais lors de ce congrès en 1959, en abandonnant
la logique de « parti de classe » et de « dictature » et en proclamant son attachement à une « économie libre de marché »,
il renonce à l’héritage marxiste pour reconnaître les valeurs
morales et philosophiques de la pensée libérale. Sans doute ce
choix s’explique-t-il aussi par l’évolution sociale de l’électorat du
SPD, comme le montre la dernière phrase du texte. Celui-ci s’est
élargi au « peuple tout entier » et l’accès du SPD au pouvoir en
1966 le confirme. En 1972, la part des ouvriers dans l’électorat du
SPD représente certes 66 % mais celles des employés et fonctionnaires représentent 50 %.
Cette évolution se confirme dans les décennies qui suivent, ce
qui contribue à élargir la réflexion du Parti sur des sujets spécifiques comme l’environnement ou les droits des femmes, sans
pour autant remettre en question les décisions du congrès de
Bad Godesberg.
Ces mutations du socialisme ne concernent pas que la RFA.
Après 1945, elles se traduisent en Europe d’abord par l’accession
au pouvoir du Parti comme en Grande-Bretagne et en France,
puis par un certain pragmatisme. Certes, des réformes de structures sont entreprises, mais le renversement de l’économie
capitaliste libérale est abandonné.

Sujet en autonomie - Le SPD et le KPD
face au nazisme
Présentation
Il s’agit de confronter deux documents de nature différente : le
premier est une affiche du Parti social-démocrate (SPD) pour
les élections législatives du 14 septembre 1930, tandis que le
second est une déclaration du Comité central du Parti communiste publiée dans la presse communiste, le 8 novembre 1932.
Le contexte correspond à la montée de l’extrême droite incarnée par le NSDAP d’Hitler alors qu’une crise économique sévère
touche le pays.



• Mais ils ne réussissent pas à dépasser leurs divisions :
– Pour le SPD, les communistes restent une menace, d’où le
personnage avec l’étoile rouge. Le SPD, attaché à la démocratie,
reste méfiant à l’égard du KPD qui affirme la nécessité de la voie
révolutionnaire et de la dictature du prolétariat.
– Le SPD apparaît comme la cible principale du KPD au lendemain des élections de 1932. Il s’agit aussi pour le KPD d’écarter
un parti qui convoite l’électorat ouvrier considéré comme son
assise électorale principale. Le KPD accuse par ailleurs le SPD
d’être l’allié du parti nazi.

© Hachette Livre

Les deux partis affichent leur opposition au nazisme :
– Le personnage principal de l’affiche porte la croix gammée et
est désigné comme l’ennemi principal. Derrière lui se cache la

guerre et la mort représentées par un casque de soldat sur un
crâne.
– Pour le KPD, le parti nazi est un ennemi de la classe car c’est
un parti fasciste allié du capitalisme.

48 • Chapitre 3 - Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875

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Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques
en France depuis l’affaire Dreyfus
p. 124-155

Thème 2 – Croyances, cultures et sociétés
Question

Mise en œuvre

Médias et opinion publique

Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France
depuis l’affaire Dreyfus

Cette nouvelle question doit conduire les élèves à étudier les
relations que l’opinion publique et les médias ont entretenues
lors des grandes crises politiques françaises depuis l’affaire
Dreyfus. À travers une série d’études emblématiques, l’enseignant fera découvrir les rapports complexes que les différents
médias de masse et une opinion publique souvent difficile à saisir pour les acteurs politiques ont pu nouer à l’occasion de ces
crises. Un des intérêts majeurs consiste à remettre en cause certaines représentations schématiques contemporaines de médias
soumis au pouvoir en place et manipulant l’opinion publique.

◗ Problématiques scientifiques du chapitre
Il faut s’interroger sur la capacité, réelle ou supposée, des médias
à influencer l’opinion à l’occasion des grandes crises politiques,
tout en n’omettant pas de se demander si l’opinion publique n’a
pas, elle aussi, contribué à façonner le ton comme les contenus médiatiques. Objet d’une surveillance étroite de la part du
pouvoir gaulliste, la télévision et les radios d’État furent, par
exemple, la cible de critiques répétées de la part des manifestants en Mai 68, tandis que les radios périphériques rendirent
compte plus librement des événements et bénéficièrent d’une
audience accrue. De leur côté, les différents médias ont joué
des rôles complexes vis-à-vis de l’opinion publique, entre participation au débat démocratique et désinformation. Mobilisés,
engagés ou censurés, ils ont contribué à accentuer ou modérer
l’impact des crises politiques.
Pour les acteurs politiques, la question s’est aussi posée de savoir
comment cerner avec précision l’état de l’opinion de la population. Ce désir de mesurer l’opinion fut à la fois tributaire des
vicissitudes politiques traversées par la société française - comment évaluer l’opinion publique dans le contexte de la débâcle
de 1940 par exemple ? - mais aussi des rapports que l’État a
cherché à instaurer avec les différents médias. En l’occurrence,
l’attitude des pouvoirs publics a oscillé entre mise sous tutelle,
régulation et protection de la liberté de l’information.
Avec les sondages d’opinion introduits en France à la fin des
années 1930 et qui se généralisent à partir de l’élection du
président de la République au suffrage universel en 1965, l’opinion publique est présentée par les sondeurs « comme ce que
mesurent leurs enquêtes d’opinion », selon l’expression de
Patrick Champagne. Devenus de véritables « fétiches du jeu
politique », parfois accusés de fabriquer une opinion factice, les
sondages, en raison de leur usage systématique par la plupart
des médias, ont fait l’objet de polémiques récurrentes, réactivées
par exemple à l’occasion du 21 avril 2002. Ce chapitre devrait
permettre aux élèves de mieux comprendre l’ambivalence des
sondages : des outils imparfaits, souvent mal interprétés, mais
aussi des indicateurs pratiques, parmi d’autres, pour tenter de
saisir les variations d’une opinion publique toujours difficile à
cerner.
Les débats encore récents sur la capacité supposée des médias
à manipuler l’opinion publique à l’aide des sondages rappellent
qu’il sera aussi intéressant de soulever la question des rapports
entre médias et système politique. Le professeur pourra apporter
des réponses nuancées aux interrogations suivantes. À l’occasion
des grandes crises politiques, les médias ont-ils accompagné ou

provoqué les changements de régime politique ? Ont-ils soutenu ou combattu la République ? Étaient-ils placés au service
de la liberté de l’information ou maintenus sous le contrôle du
pouvoir en place ?

◗ Débat historiographique et quelques notions-clés du
chapitre

• Médias : Il faut éviter de tomber dans le piège d’une histoire
des médias sans pour autant négliger la dimension diachronique
de cette question. Le terme « média », utilisé dans la langue
française pour la première fois en 1953, désigne tout moyen de
communication, naturel ou technologique, de transmission de
message et d’information. À cet égard, c’est la notion de « médias
de masse », formule d’origine anglo-saxonne, qui s’impose pour
la période étudiée. L’évolution du paysage médiatique, depuis
la fin du xixe siècle, s’accompagne d’une explosion de l’information et d’une « accélération de l’histoire » des médias (Agnès
Chauveau) qui rythment les rapports que ces derniers ont noués
avec l’opinion : âge d’or de la presse des années 1890 aux années
1930, émergence puis conquête d’un large public par la radio des
années 1930 aux années 1950, affirmation puis hégémonie de la
télévision à partir des années 1960, et, plus récemment, montée en puissance d’Internet. L’histoire des relations entre médias
et opinion a aussi été marquée par des bouleversements technologiques (découvertes du transistor, des ondes hertziennes,
du tube cathodique puis des technologies du numérique…) et
des mutations politiques et socioculturelles majeures. Ainsi, la
démocratisation de l’instruction, les élargissements successifs
du corps électoral, le passage d’une société rurale à une société
postindustrielle sont autant de facteurs qui ont contribué à faire
entrer les médias français dans l’ère des masses.
• Opinion publique : Sondée quotidiennement, scrutée à la
loupe par les acteurs politiques, exposée et décortiquée dans les
médias, la notion d’opinion publique fait aujourd’hui l’objet de
toutes les attentions sans pour autant perdre sa part de mystère.
Si son usage s’est banalisé, il ne faut pas oublier pour autant
que cette notion n’est en effet pas un concept scientifique. Sa
définition et ses contours se sont modifiés au gré des évolutions
du système politique.
La notion d’opinion publique a fait son apparition en France
au xviiie siècle. Elle se résume alors à l’expression publique des
opinions de la bourgeoisie intellectuelle et commerçante dans
les salons mais aussi les libelles, pamphlets et brochures en vue
d’influencer les autorités publiques. De la Révolution jusqu’à
la seconde moitié du xixe siècle, la notion d’opinion publique
est liée au suffrage censitaire. Elle incarne l’opinion des élites
sociales, élaborée progressivement lors des discussions politiques publiques afin de fonder ensuite les choix politiques. Elle
cherche à se distinguer de l’opinion du peuple, addition d’opinions individuelles censées reposer sur des préjugés.
C’est l’introduction du suffrage universel qui permet à deux nouveaux acteurs de peser sur le contenu et les usages de l’opinion
publique. Le peuple, d’une part, qui peut exprimer, dans la rue
et par les protestations collectives, son opinion et concurrencer
celle des représentants politiques. Le journaliste, d’autre part,
qui peut, grâce à l’émergence des médias de masse, alimenter
le débat public, jouer le rôle de contre-pouvoir et chercher à

Chapitre 4 - Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l’affaire Dreyfus

• 49

© Hachette Livre

◗ Nouveauté du programme de terminale



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