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Une Femme douce/Vivre sa vie,
regard croisé

|

Paule Palacios-Dalens octobre 2014

Une Femme douce, sortie en copie restaurée fin 2013, est
l’occasion de découvrir ce film méconnu de Robert Bresson. Une œuvre rare, acerbe, sur la sujétion par le mariage
et la toute-puissance de l’argent qui régit l’ensemble des
rapports sociaux. Un regard croisé avec Vivre sa vie de
Jean-Luc Godard sorti en 1962 met en relief les points de
convergence, nombreux, avec la prostitution.
Un film profondément féministe.

Vivre sa vie (1962) offre un parallèle tentant avec celui d’Une Femme
douce (1969) dans la trajectoire de Nana, incarnée par Anna Karina.
À tel point que le sujet secret du film serait pour ainsi dire la
prostitution. Si la première, Nana, faute d’argent et tout aussi jeune
et d’une beauté troublante, se lie à un maquereau et en vient
à se prostituer, la seconde, «Elle» (Dominique Sanda), dont on
n’entendra jamais le nom, pour les mêmes raisons, se marie
à un prêteur sur gages pour subvenir à ses besoins.
Du commerce des corps à l’œuvre dans la prostitution
à la sujétion par le mariage, Bresson comme Godard dissèquent
par le menu la domination masculine que la possession de
l’argent autorise, voire encourage.
Des bifurcations distinctes, à l’horizon rétréci, conduiront
à une issue fatale qui s’achèvera, pour ces deux personnages
féminins, à terre, sur le bitume. Les fins tragiques, contenues dans
la ferme affirmation de leurs titres — l’une morte par balle pour
Nana, victime d’un règlement de compte de film noir, et pour
l’héroïne de Bresson, par une envolée ultime par défenestration —
se répondent, en ce que la mort de l’une clôt le film Vivre sa vie, et
pour Une Femme douce, lui sert d’ouverture tout en énigme [fig.1].
«C’est de captivité et d’évasion dont il est question, et à ce titre
Une Femme douce offre un parfait condensé des obsessions
bressoniennes»a, ainsi que le rappelle Amélie Dubois.
Rêves irréductibles et fins tragiques

Au détail près, la publicité-presse du film Vivre sa vie pourrait
décrire avec la même concision le parcours de l’héroïne du film
de Bresson, qui, deux ans plus tôt, fait appel à Godard pour réaliser
la bande annonce de Mouchette, pour, on l’imagine, son art du
raccourci et la fulgurance de son montage.
Ainsi l’itinéraire de «la femme douce» de Bresson pourrait-il
être ciselé selon ce même découpage, en changeant, à peu de

[fig.1]

2

Mortes sur le bitume. Photogrammes des films Une Femme douce à g., et de Vivre sa vie à dr.

[fig.2]

L’argent. De bas en haut, photogrammes des films Vivre sa vie et Une Femme douce.

choses près, prostitution par mariage : «Un / film / sur / la prostitution / qui / raconte / comment / une / jeune / et / jolie / vendeuse /
parisienne / donne / son / corps/ mais /garde / son âme/ alors /
qu’elle traverse/ comme / des / apparences / une / série / d’aventures/ qui / lui / font / connaître / tous/ les / sentiments / humains /
profonds / possibles / etc.»
L’une comme l’autre, rebelles, éprises de rêves irréductibles,
«donne(nt) leurs corps et garde(nt) leurs âmes alors qu’elle(s)
traverse(nt) […] tous les sentiments humains profonds possibles ».
Parmi les points de convergence qui font de la prostitution
le sujet en filigrane d’Une Femme douce, figure le déroulé presque
documentaire des rouages économiques qui mènent à cette
exploitation. L’argent et sa circulation donnent lieu à une description presque clinique dans l’un et l’autre film : les billets passent
de main en main, de l’exploité à l’exploitant, ballet bien huilé
d’une société régie par les inégalités sociales, sur des corps en
fragment, avec pour Godard, un cadrage en bas de la ceinture,
résumant crûment la nature sexuelle de la transaction[fig.2].
L’activité de prêteur rend visible cette présence matérielle de
l’argent et sur quoi il repose, la précarité et la pauvreté, les mêmes
ingrédients qui ont amené au mariage la jeune femme, pour qui,

a
Amélie Dubois, «Une Femme douce»,
Les Inrocks, 5 novembre 2013,
En ligne : http://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/femme-douce/
[consultation 08/08/14].

3

[fig.3]

Les lieux transitoires. Photogrammes des films Une Femme douce à g., et de Vivre sa vie à dr.

il est une nécessité plutôt qu’un accomplissement. «Le mariage
légal m’assomme», répondra-t-elle à la demande pressante de
son futur époux, désirant, dit-elle, «autre chose, de plus large»
pressentant, lucide, l’étau dans lequel elle allait s’insérer.
De l’hôtel de passe à la cellule conjugale, une fois franchi le
seuil du mariage ou de la prostitution, l’absence d’intimité, de lieu
de repli, de chambre à soi seront pour Nana comme pour l’héroïne
de Bresson des réalités tangibles qui ne leur offriront qu’une délivrance passagère. Ainsi l’accent est-il mis sur les lieux transitoires,
ou les portes ne cessent de s’entrouvrir, les pas semblent s’échapper
par les escaliers[fig.3]. Toujours en mouvement, traquées, elles
n’habitent jamais nulle part.
La petite annonce

b Alain Bergala, «Deux ou trois choses
que je sais d’elle, ou Philosophie de
la sensation», livret du DVD Arte vidéo.

4

Comme une bouteille lancée à la mer, l’émancipation promise
par le travail passe pour l’une comme pour l’autre par la rédaction
d’une lettre ou d’une petite annonce. Le soin apporté à la formulation de convenance, l’écriture appliquée, se font, en partie pour
Nana sous les yeux de son futur proxénète, qui s’empare de la
lettre pour la prendre directement sous sa coupe, et pour l’héroïne

de Bresson, sur les conseils opportunistes du prêteur qui lui
suggère les termes pour rédiger son annonce, annonce qui devient
un prétexte, un faire-valoir pour appuyer ce qu’elle s’économiserait
en répondant favorablement à sa demande en mariage[fig.4].
Toutes deux sont mûres pour se laisser cueillir.
Nudité, sexe et rapport amoureux

La nudité de la «femme douce», enfin, n’est pas sans rappeler dans
son aspect figé et sculptural, empreinte d’une certaine pudeur,
les nus féminins tels que saisis dans les scènes de passe du film de
Godard[fig.5]. Ainsi que le souligne Alain Bergala, ces séquences,
«relèvent d’un fantasme de mise en scène, c’est toujours un tableau
vivant, immobile qui est proposé aux spectateurs, comme si les clients
de ces prostituées venaient satisfaire des fantasmes de mise en scène
plus que des besoins directement sexuels »b. Objet féminin sous
observation, morte ou en vie, la « femme douce » aussi s’offre
à notre regard dans toute son opacité, et sa destinée nous laisse
dans l’irrésolution.
De même, trait pour trait, peut-on trouver dans l’aveu
repentant du prêteur, face à la dépouille de sa femme, allongée sur
le lit conjugal dont elle avait été bannie de son vivant, les mêmes
sentiments de suffisance qui animent le client de la prostitution:
«Elle avait l’air si vaincue, si humiliée que j’en avais douloureusement
pitié. Mais j’éprouvais une sorte de satisfaction. Notre inégalité me
plaisait». Et dans la même veine, évoquant avec une précision
comptable leur vie conjugale et sa part sexuelle, le veuf décrit
concrètement la réalité du contrat de mariage qui les liait : «Ce
soir-là, comme chaque soir, nous avons tiré de grands plaisirs l’un
de l’autre. Mais elle n’a pas changé d’attitude, et moi je ne cherchais
que la possession de son corps».
De ce couple mal uni, on peut s’étonner de cette symétrie

[fig.4]

La petite annonce. Photogrammes des films Une Femme douce à g., et de Vivre sa vie à dr.

5

[fig.5]

La nudité, le sexe. Photogrammes des films Une Femme douce à g., et de Vivre sa vie à dr.

dans le plaisir, affirmée comme une évidence par le mari endeuillé.
Bresson n’aurait pas renié les mots de Paul Valéry, issus de sa
correspondance amoureuse, qui ont la même teneur paradoxale
quant au rapport amoureux et qu’il déplie avec une précision
dénuée de sensiblerie : la tendresse, dit-il, «est chose en moi bien
différente de l’impulsion sexuelle connue, laquelle peut se satisfaire
selon la formule, et suit, en somme, un cycle simple, — et qui doit
l’être. Cet amour-là est essentiellement égalitaire (avec des nuances),
— comparable, — il a un langage, ses rites, ses phases bien décrites, et
tout en lui tourne autour de l’acte net dont la sensation l’accomplit.»c
Un plaisir « égalitaire » peut-être, organique, que le mariage peut
permettre, tout en le corrompant souvent du fait des inégalités qui
le fondent, devenant alors le terrain d’oppression propice aux
déchirements les plus âpres.
Pour rendre compte de cette impossibilité d’aimer, Bresson,
dans son adaptation de la nouvelle de Dostoïevski (Krotkaïa),
adopte un parti subtil pour déplacer les schémas trop convenus :
«J’ai supprimé ou plutôt raccourci l’écart entre les âges, qui n’explique
pas le suicide, ou qui l’explique trop. C’est un mauvais prétexte.
L’incommunicabilité existe sans écart d’âges.»
6

Sur cette question de l’âge, cruciale pour Bresson, Dominique
Sanda a cette anecdote révélatrice. Lors d’un entretien de 2013 lié
à la sortie du film en salles en copie restaurée, l’actrice écorne
la légende selon laquelle le réalisateur l’aurait retenue, à 16 ans,
pour le timbre singulier de sa voix. « Il y a du vrai dans cela, s’amuse
l’intéressée. Mais c’est le directeur de casting d’un film de François
Leterrier — qui ne s’est d’ailleurs pas fait — qui lui a mis ma photo
en mains ; une double page très belle. Je posais torse nu pour une
marque de pantys, j’avais ce côté extrêmement pur qu’ont les jeunes
filles de cet âge. »d Excès de pudeur ou déni, peu importent là les
motivations du réalisateur à entretenir le mythe, Robert Bresson,
à près de 70 ans, mesure très concrètement, de par sa position
dans ce système économique qu’est le cinéma, toute l’ambivalence
que lui confère sa fonction et la toute-puissance dont il jouit face
à une jeune actrice qui débute.
Le savon, l’hygiène, la salle de bains

«Expression par compression. Mettre dans une image ce qu’un
littérateur délaierait en dix pages», ainsi que l’énonce Bresson dans
ces Notese. Et la «scène du savon», ainsi la désignerai-je, est
à ce titre exemplaire[fig.6]. Énigmatique, cette séquence frappe
l’imaginaire par sa fulgurance, par ce qu’elle saisit en condensé
d’une réalité complexe, tout en nous laissant au bord de
l’intelligible, dans une clarté fugitive telle que la procurent les
rêves. Un son brutal d’abord en provenance de la salle de bains.
Un objet dur heurte le sol et dans sa chute, ricoche contre les parois
d’un mur. Puis une image, celle d’un savon qui a fini sa trajectoire
sur un sol en damier. C’est à cette vision que se trouve confronté
le mari, alerté par le choc, arrivant au seuil de la pièce. Ensuite
la femme, provocante, une jambe nonchalamment posée sur le
rebord de la baignoire, donne à entendre par son expression de
défi qu’elle l’a peut-être jeté délibérément. Sa paume s’ouvre dans
une attitude altière, l’invitant à s’approcher et à ce que leurs doigts
s’effleurent. Ici, l’image et le son, ainsi que le formule Bresson dans
une autre de ces Notes, «travaillent chacun à leur tour par une sorte
de relais». Au sens littéral comme au figuré, ils se passent un savon
et leurs mains se rencontrent. Jeu de dame(s) et pion damé, la salle
de bains se fait le théâtre d’une guerre des sexes sans merci, où
s’inversent un instant les rapports de force. Qui du mari ou de la
femme sort vainqueur de la lutte ? Qui est le plus soumis des
deux? Le mari jaloux est tout aussi enchaîné à la femme qu’il tient
sous sa coupe, dans son désir de possession et de pouvoir absolu.
Singulièrement, cette scène du savon prend un relief particulier en regard du film Vivre sa vie où Godard s’attarde à disséquer les

c Paul Valéry, Lettres à Jean Voilier
(Choix de lettres 1937-1945),
Gallimard, 2014.
d «Dominique Sanda : ‘Je refuse d’être

une actrice dévorée par les loups’»,
par Marie-Elisabeth Rouchy,
Le Nouvel Observateur,
10 novembre 2013
http://cinema.nouvelobs.com/articles/28330-portrait-dominique-sandaje-refuse-detre-une-actrice-devoree-pa
r-les-loups
[consultation 15 janvier 2014].
e Notes sur le cinématographe, Robert

Bresson, Folio (première parution
1975), p.95.

7

[fig.6]

Le savon, l’hygiène. Photogrammes des films Une Femme douce à g., et de Vivre sa vie à dr.

lieux privilégiés de cette activité si fantasmée qu’est la prostitution :
la chambre d’hôtel, les rideaux, les tables de nuit, les serviettes,
et le savon sur lequel il fait un arrêt insistant. L’hygiène requise,
tout comme dans les rapports tarifés avec les femmes prostituées,
est suggérée en creux dans Une Femme douce. Le bain et la toilette
préliminaires, dont seule la femme s’acquitte avant l’acte sexuel,
font en effet partie du rituel amoureux du couple tel que le dépeint
Bresson dans son film. Détenteur du pouvoir économique, jamais
l’homme ne se plie à cette mesure tacite. Le mari ne gagne la salle
de bains qu’une fois l’acte consommé, au petit matin. Imaginons
un instant que s’inversent les rôles: la femme attend au lit
pendant que le mari se lave pour accomplir le devoir conjugal,
la domination se ferait flagrante, humiliante, révoltante. Il peut,
comme le client, exiger de la femme qu’elle soit saine et propre,
l’argent lui octroie le droit de souiller. À une occasion, la «femme
douce» rompt le rituel, rentrant tard et prenant toutes les
initiatives. Et au lever, alors qu’il se rase, précisément en ce lieu
qu’est la salle de bains, elle lui fait ce rappel cruel sur sa condition
tout aussi servile et sa vulnérabilité : «On vous a chassé il y a trois
ans d’une succursale de banque dont vous étiez directeur». Un affront
qu’elle paiera chèrement.
En puissant révélateur, Vivre sa vie pointe de biais l’oppression
douce de la femme, tue dans le silence du foyer, que nous conte
Bresson.

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