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Sur cette question de l’âge, cruciale pour Bresson, Dominique
Sanda a cette anecdote révélatrice. Lors d’un entretien de 2013 lié
à la sortie du film en salles en copie restaurée, l’actrice écorne
la légende selon laquelle le réalisateur l’aurait retenue, à 16 ans,
pour le timbre singulier de sa voix. « Il y a du vrai dans cela, s’amuse
l’intéressée. Mais c’est le directeur de casting d’un film de François
Leterrier — qui ne s’est d’ailleurs pas fait — qui lui a mis ma photo
en mains ; une double page très belle. Je posais torse nu pour une
marque de pantys, j’avais ce côté extrêmement pur qu’ont les jeunes
filles de cet âge. »d Excès de pudeur ou déni, peu importent là les
motivations du réalisateur à entretenir le mythe, Robert Bresson,
à près de 70 ans, mesure très concrètement, de par sa position
dans ce système économique qu’est le cinéma, toute l’ambivalence
que lui confère sa fonction et la toute-puissance dont il jouit face
à une jeune actrice qui débute.
Le savon, l’hygiène, la salle de bains

«Expression par compression. Mettre dans une image ce qu’un
littérateur délaierait en dix pages», ainsi que l’énonce Bresson dans
ces Notese. Et la «scène du savon», ainsi la désignerai-je, est
à ce titre exemplaire[fig.6]. Énigmatique, cette séquence frappe
l’imaginaire par sa fulgurance, par ce qu’elle saisit en condensé
d’une réalité complexe, tout en nous laissant au bord de
l’intelligible, dans une clarté fugitive telle que la procurent les
rêves. Un son brutal d’abord en provenance de la salle de bains.
Un objet dur heurte le sol et dans sa chute, ricoche contre les parois
d’un mur. Puis une image, celle d’un savon qui a fini sa trajectoire
sur un sol en damier. C’est à cette vision que se trouve confronté
le mari, alerté par le choc, arrivant au seuil de la pièce. Ensuite
la femme, provocante, une jambe nonchalamment posée sur le
rebord de la baignoire, donne à entendre par son expression de
défi qu’elle l’a peut-être jeté délibérément. Sa paume s’ouvre dans
une attitude altière, l’invitant à s’approcher et à ce que leurs doigts
s’effleurent. Ici, l’image et le son, ainsi que le formule Bresson dans
une autre de ces Notes, «travaillent chacun à leur tour par une sorte
de relais». Au sens littéral comme au figuré, ils se passent un savon
et leurs mains se rencontrent. Jeu de dame(s) et pion damé, la salle
de bains se fait le théâtre d’une guerre des sexes sans merci, où
s’inversent un instant les rapports de force. Qui du mari ou de la
femme sort vainqueur de la lutte ? Qui est le plus soumis des
deux? Le mari jaloux est tout aussi enchaîné à la femme qu’il tient
sous sa coupe, dans son désir de possession et de pouvoir absolu.
Singulièrement, cette scène du savon prend un relief particulier en regard du film Vivre sa vie où Godard s’attarde à disséquer les

c Paul Valéry, Lettres à Jean Voilier
(Choix de lettres 1937-1945),
Gallimard, 2014.
d «Dominique Sanda : ‘Je refuse d’être

une actrice dévorée par les loups’»,
par Marie-Elisabeth Rouchy,
Le Nouvel Observateur,
10 novembre 2013
http://cinema.nouvelobs.com/articles/28330-portrait-dominique-sandaje-refuse-detre-une-actrice-devoree-pa
r-les-loups
[consultation 15 janvier 2014].
e Notes sur le cinématographe, Robert

Bresson, Folio (première parution
1975), p.95.

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