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Nom original: Un_Islam_colonise__1re_partie__militantisme_postcolonial.pdfTitre: Un Islam colonisé – 1ère partie : Genèse du militantisme postcolonial

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Un Islam colonisé – 1ère partie : Genèse du militantisme
postcolonial

Cette première partie de notre sujet, consacré à la question du militantisme des musulmans
vivant en Occident, fait le point sur la genèse des idées et des pensées qui ont accompagné les
mouvements militants contemporains, en partant des contextes idéologiques et politiques des
dernières décennies

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‫ﺑﺴﻢ اﷲ اﻟﺮﺣﻤﻦ اﻟﺮﺣﯿﻢ‬
Au nom de Dieu, Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux

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Le militant musulman face aux questions contemporaines
1è re partie : Genèse du militantisme postcolonial
Liberté, égalité, émancipation. Voilà des termes très souvent déclamés aujourd’hui, avec toute la légitimité
et la f orce symboliques qui leur sont liées. Possédant une f orce historique indéniable, ayant accompagné de
nombreux évènements des décennies passées, c’est sans surprise que ces mots, presque des slogans,
sont repris dans le credo de centaines de mouvements sociaux, de partis, de structures diverses et de think
tanks variés.
Mettons de côté les utilisations les plus cyniques de ces termes, utilisations devenues classiques dans des
expressions telles que « la guerre pour l’émancipation des peuples » quand il s’agit en f ait de pérenniser la
domination coloniale, ou encore « la liberté d’expression et de conviction » lorsqu’il convient en f ait de
museler la bouche des uns et d’ouvrir grande la gueule des autres, sans compter d’autres exemples plus
burlesques et dramatiques les uns que les autres. Mettons-les de côté, et tentons de nous f ocaliser

quelques instants sur les utilisations qui se veulent honnêtes de ces termes. En ef f et, plusieurs
associations et organisations existent, souhaitant déconstruire les dominations qui perdurent : luttes contre
le racisme, contre les violences f aites aux f emmes, contre l’impérialisme et le néocolonialisme, contre les
dérives d’un capitalisme débridé, contre l’unif ormisation de la pensée.
Liberté, égalité, émancipation. C’est teinté de ces beaux concepts, légitimés par ces belles paroles, que ces
associations et mouvements désirent combattre les injustices de ce monde. Elles s’inscrivent dans un
contexte, quelquef ois local, parf ois global, souvent les deux, et si on perçoit souvent contre qui elles se
battent, on comprend plus rarement pour quoi : pour quel modèle de société, dans quel but, avec quelle
vision anthropologique, c’est-à-dire avec quelle vision de l’humain et son devenir ?
Mais pourquoi donc ces divers mouvements devraient-ils f aire l’objet d’une réf lexion et d’une analyse avec
un angle islamique assumé ? Pour plusieurs raisons, certainement. Mais une de celles-ci mérite à elle seule
qu’on se penche sur la question : animés du désir légitime de combattre le mal, de lutter contre l’injustice,
d’espérer un monde meilleur, beaucoup de musulmans, notamment au sein de la jeunesse, s’investissent
parf ois corps et âmes au sein de ces structures, y puisant leurs concepts et leur grille de lecture pour
comprendre et tenter de changer le monde environnant. Un exemple concret : les mouvements
postcoloniaux, indigènes, etc., qui proposent des actions et des réf lexions à propos des structures
institutionnelles racistes, islamophobes et imprégnées de l’histoire coloniale, et de la manière de lutter
contre celles-ci. Remplis de détermination et pleins de bonnes intentions, ils ne se rendent pas compte à
quel point certains concepts issus de cette grille de lecture sont contingents d’une histoire bien précise,
histoire entraînant avec elle son lot de dogmatisme f orgé et d’idées conçues. Ils ne voient donc pas souvent
dans quelle mesure cela peut corrompre les principes islamiques de base, éroder leur imâne et invalider leurs
luttes, tant ils ont l’impression de lutter pour la cause et la dignité des musulmans notamment.
Ce constat peut paraître arbitraire et abrupt. Il peut donner l’impression de juger de manière expéditive, et ce
d’autant plus que les personnes concernées par ledit constat sont précisément celles qui sacrif ient leur
temps et leur argent pour les causes politiques, sociales, humanitaires de notre temps. Éclairons dès lors
d’emblée notre démarche. Premier point : l’auteur de ces lignes a lui-même durant des années accompagné
de tels mouvements et associations, et peut modestement af f irmer qu’il a pris le temps de connaître et
étudier ce dont il parle. Second point : il est plus que temps de dépoussiérer notre vision et notre pratique de
l’islam, de retourner aux f ondements et aux bases inébranlables qui f orment les piliers de notre dogme, de
nous détourner des interprétations boiteuses et soumises aux diktats des passions, quand ce n’est pas le
diktat des pouvoirs et régimes corrompus, interprétations qui teintent en outre les institutions censées
représenter les musulmans aujourd’hui. Il est temps, en f ait, d’en f inir avec la conception séculaire et
relativiste de notre pratique et notre pensée islamiques. Et, si la rouille qui gangrène la communauté est
solidement ancrée dans son cœur, l’acide qu’il f audra user pour s’en débarrasser n’en devra être que plus
corrosif . Un constat honnête et f ranc devra nécessairement jouer le même rôle que cet acide, et son
caractère abrupt doit être apprécié à la lumière des dégâts que les idéologies « modernes » ont causé dans
le cœur des croyants. Enf in, troisième point : ce constat ne vient pas de nulle part et peut être étayé par une
analyse historique, et notamment sur le plan de l’histoire des idées, car ce sont bien souvent les
représentations humaines qui f orgent leurs actions et inf luencent le cours des évènements. Raison
d’ailleurs pour laquelle le Collectif Anâ Muslim n’a de cesse de rappeler l’importance cruciale qui réside dans
la compréhension des évènements et des idéologies, passées et présentes.
Cette première partie de notre sujet, consacré à la question du militantisme des musulmans vivant en
Occident, f ait le point sur la genèse des idées et des pensées qui ont accompagné les mouvements militants
contemporains, en partant des contextes idéologiques et politiques des dernières décennies. La deuxième
partie qui paraîtra très bientôt in shâ Allâh aura pour tâche de démontrer les sérieuses incohérences qui
opposent le militantisme contemporain et le dogme islamique.
Genèse d’une crise multidimensionnelle dans le monde occidental

La réalité sociologique et historique de la majorité des musulmans en Europe occidentale est celle de
l’immigration. D’une manière ou d’une autre, ce phénomène nous touche et inf lue sur nos perceptions et nos
représentations. Par conséquent, l’actualité des luttes et de l’implication militante des musulmans aujourd’hui
est naturellement très liée à la question de l’immigration et de « l’indigénat » contemporain, ce statut peu
enviable qui rappelle la condition des musulmans du Maghreb qui ont été colonisés, par la France
notamment. Mais il f aut aller plus loin encore : ce militantisme puise nécessairement ses conceptions du
monde dans un angle de vue construit et f ormé là où l’immigration postcoloniale a justement débuté. D’une
part parce que nous-mêmes, nos parents, grands-parents, voire arrière-grands-parents, ayons vécu et
travaillé ici, mais également parce que les pôles idéologiques et intellectuels qui ont f ourni les concepts des
théories anticoloniales ont été f orgés, paradoxalement, dans le monde occidental. Il est donc logique de
retracer le f il des évènements et la genèse de ces théories dans le but de saisir le moteur des luttes
postcoloniales contemporaines, et in fine y déceler ce qui pose problème en terme de dogme islamique.
Il n’est pas possible de remonter très loin dans le cours des évènements et des idées pour construire cette
analyse. La place manque, et, par ailleurs il y a des travaux utiles qui retracent le parcours centenaire des
idées occidentales, européennes, séculières, etc., qui ont jalonné les siècles derniers (et à cet égard, on ne
peut que conseiller à nouveau la lecture de l’ouvrage magistral d’Aïssam Aît-Yahya, De l’idéologie islamique
française – Eloge d’une insoumission à la modernité). Les années qui ont connu le départ massif de
l’immigration maghrébine vers la France, mais aussi la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, etc., sont les
années 1950-60, que les économistes aiment à appeler les Trente Glorieuses. Qualif iées ainsi car elles ont
connu une croissance économique vigoureuse après la guerre et durant trois décennies environ, elles
expliquent pourquoi le besoin de main d’œuvre s’est f ait ressentir, à un moment où la reconstruction est
urgente, où la consommation et l’individualisme prennent une ampleur démesurée, et où l’optimisme des
Européens les éloigne des sales besognes du pavage des routes, du travail des usines et du danger des
mines. Au delà des ces dynamismes économiques et sociaux, se construisent également des tendances
idéologiques et intellectuelles qui vont f ortement inf luencer des pans entiers de la société, du monde, et de
l’histoire. Plusieurs évènements expliquent cela, dans un contexte très mouvementé.
Notons tout d’abord le contexte international. Ce dernier est marqué par la guerre f roide entre le bloc
occidental emmené par les Etats-Unis et l’OTAN, et le bloc de l’est, dominé par l’URSS et le pacte de
Varsovie. Cette bipolarisation du monde entraine par ef f et domino des luttes anticoloniales puissantes et
des guerres meurtrières : la France et le Royaume-Uni, notamment, doivent lâcher des territoires
gigantesques contrôlés jusqu’alors avec des mains de f er. En 1955, la conf érence de Bandoeng réunit le
mouvement des pays non-alignés, c’est-à-dire de tous ces pays (l’Egypte de Nasser, l’Inde de Nehru, etc.)
qui veulent sortir du joug des ex-puissances coloniales, et « choisir » leur voie. Mais tout cela est
contrecarré par le néocolonialisme et la traîtrise des élites acquises aux modèles de « développement »
conçus sur mesure par les économistes et sociologues du Nord. On comprendra dès lors que les tensions
sont permanentes et souvent violentes. Quant au contexte des pays occidentaux, il est marqué, comme on
le mentionnait plus haut, par un dynamisme économique sans pareil et un consumérisme ef f réné, et connaît
une crise multidimensionnelle : l’individualisme change et bouleverse les repères ; les nouveaux modèles
d’entreprise ne conviennent plus aux structures patriarcales et autoritaires d’antan, car il s’agit de
désenclaver les hiérarchies et de les remplacer par des réseaux, ainsi que de f aire travailler les f emmes ; les
universités et les écoles connaissent des soubresauts répétés car les méthodes d’apprentissage ne
conviennent plus à l’air du temps ; les crises du « sens », qui sont les conséquences logiques de l’abandon
de toute transcendance et de modèle religieux, et provoquent des quêtes douloureuses pour comprendre le
monde et espérer un avenir meilleur ; cet avenir qui est d’ailleurs rendu morose car, même si les Trente
Glorieuses ont considérablement augmenté le niveau de vie des individus, il ne réussit pas à pallier les crises
de « sens » et, plus pragmatiquement, car les décolonisations successives rendent le vol de ressources et
de matières premières moins aisées. Bref , le constat ainsi posé, il est aisé de constater à quel point ces
crises visent plusieurs dimensions de la société, augurant d’une véritable crise civilisationnelle.

Les relations Nord-Sud comme puissants vecteurs idéologiques
Les contextes internes et internationaux se rejoignent, évidemment, les f rontières nationales n’étant pas
étanches. Les enjeux de cette période mouvementée sont imbriqués, au niveau national, international,
religieux et sociopolitique, intellectuel et idéologique. Si les idées circulent, cette dynamique reste inégale, car
ces idées s’imposent, du Nord vers le Sud, bien plus qu’elles ne se partagent. Quelques exemples pour
illustrer le raisonnement :
Les guérillas et les mouvements de lutte du sud s’inspirent des idéologies de la gauche
radicale, du marxisme-léninisme et cherchent souvent l’aide des partis ou des intellectuels communistes en
Europe. Régis Debray, philosophe f rançais, ira parcourir les maquis avec le Che et ses compagnons de lutte,
et Jean-Paul Sartre lui-même leur f ournira de l’aide f inancière.
Durant la guerre d’Algérie, des intellectuels f rançais (voir par exemple le Manifeste des 121) se
constitueront en « porteurs de valise » af in de f inancer et d’aider logistiquement mais aussi
intellectuellement le FLN. Dans la même logique, des militants à l’instar d’Henri Curiel, essayent de construire
des réseaux de solidarité entre le Nord et le Sud, sur diverses questions telle que l’indépendance des pays
arabes et la question palestinienne.
Le nationalisme teinte les velléités d’indépendance de dizaines de contrées, avec un accent
socialiste assumé, tel que dans l’Egypte de Nasser. Ce panarabisme, se voulant indépendant, n’en emprunte
pas moins à la terminologie occidentale « progressiste », et le parti Baath, en Syrie et Irak notamment, mais
dans la plupart des pays arabes aussi, n’échappera pas à cette logique.
Sur les campus, surtout aux Etats-Unis, se constituent de puissants mouvements contre la
guerre au Vietnam et d’autres agressions impérialistes, et deviennent de plus en plus populaires, annonçant
la période d’agitation intense qui marquera les années suivantes.
Les personnalités anticoloniales qui se soulèvent (Patrice Lumumba, Frantz Fanon, Aimé
Césaire, Edward W. Saïd, W.E.B. Dubois, ainsi que d’innombrables autres) ont certes le mérite de vouloir
contrer les dominations occidentales, mais il n’en reste pas moins qu’elles ont été éduquées dans ces
écoles occidentales, et que toute leur idéologie est absolument imprégnée des idées qui ont f ait la « gloire »
de l’Europe dès la Révolution f rançaise (égalité, liberté, Lumières, progrès, etc.).
Par ces dif f érents cas historiques, absolument pas exhaustif s, on peut s’apercevoir que la déconstruction
des dominations, aussi bien intellectuelles que militantes ou armées, connait ce paradoxe d’être à la f ois
dirigée contre la domination occidentale, tout en étant tributaire de cet Occident honni, à qui elle doit une
bonne part de ses armes théoriques et conceptuelles. Cette dialectique de l’attraction-aversion n’est pas
quelque chose de surprenant, ni dans la perspective historique, ni en terme logique (les universités et
intellectuels occidentaux écrasent le reste du monde en s’appuyant sur des siècles de domination
européenne). Mais il n’en reste pas moins qu’il f aut absolument cerner cette réalité si on veut comprendre
les luttes postcoloniales contemporaines. Car rien n’indique que les logiques d’hier n’ont pas lieu
aujourd’hui…
Concluons cette analyse de la genèse historique des mouvements dits de « déconstruction » : les guerres,
les luttes, les transf ormations économiques, les mouvements migratoires, les repères socioculturels
bouleversés, les crises en tous genres, etc., tout cela peut être grossièrement résumé par une année
charnière : 1968. Il f aut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’af f irmer que tout se passe durant cette année,
ou que ce qui se passe durant les autres années importe moins, mais de pointer le caractère symbolique
important de cette année, qui concrétise en quelque sorte ce qui était en germe depuis la f in de la Deuxième
Guerre mondiale. Proposons donc une synthèse et des compléments en quelques points sommaires :
Tout d’abord, il f aut souligner l’élaboration, durant plusieurs siècles, d’une idéologie dite « progressiste »
gagnant lentement mais sûrement les cœurs et les esprits, et se dif f use en Europe puis aux Etats-Unis. La

colonisation d’une bonne partie du monde par les puissances occidentales est le moyen de répandre aux
quatre coins de la planète ces concepts qui se veulent universels, mais dont le seul caractère universel est
la baïonnette qui l’accompagne. Ensuite, il f aut noter qu’après la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre
géopolitique n’est plus le même et les mouvements de décolonisation commencent à émerger. Les réseaux
de solidarité se f ont de plus en plus solides entre la métropole et les colonies, accroissant encore plus la
domination idéologique occidentale sur les pays du Sud (l’URSS, bien que non géographiquement à l’Ouest,
n’en est pas moins le résultat des lectures occidentalo-centrées du marxisme par les leaders soviétiques, de
Lénine à Khrouchtchev et au-delà). Ces événements à l’échelle internationale se combinent avec une crise
multidimensionnelle au sein des pays occidentaux, crise qui touchera, d’une manière ou d’une autre, les
milliers et milliers d’immigrés vers « l’eldorado » européen, ainsi que les générations ultérieures qui en sont
issues. 1968 est le paroxysme de cette crise, avec le soulèvement des ouvriers contre l’aliénation capitaliste
et une structure hiérarchique dépassée, un individualisme exacerbé, l’avènement du f éminisme (le MLF,
Simone de Beauvoir, etc.), le début de la société de consommation, la culpabilité par rapport aux guerres
contre les pays du Sud, le manque de repères religieux et transcendants, etc.
Cette crise civilisationnelle est en grande partie une crise de l’autorité.
L’immanence comme base précaire de la contestation
L’actualité internationale brûlante est un catalyseur des manif estations et du militantisme à bien des
niveaux : étudiant, syndical, artistique, f amilial. Les assassinats ont jalonné la décennie : Lumumba en 1961,
Malcolm X en 1965, Che Guevara en 1967, Martin Luther King en 1968, etc. Les guerres n’en f inissent pas
d’apporter leur lot d’injustice. Le capitalisme dans sa version néolibérale commence à apparaître dans toute
son abjection. Le rejet des dominations commence par le rejet des deux pôles dominants de l’époque :
l’impérialisme américain mais également, plus étonnant, l’impérialisme soviétique, vu comme étant l’archétype
du socialisme… autoritaire. Une « contreculture » s’invente dans le monde occidental, et se met en place
pour lutter contre toute f orme d’autorité jugée abusive. Les théories anarchistes ref leurissent, et se
déclinent sous bien des f ormes : anarcho-syndicalisme, situationnisme, surréalisme, autogestion, etc. Les
étudiants se révoltent contre les prof esseurs, les f emmes contre le patriarcat, les ouvriers contre les
capitalistes, les artistes contre l’unif ormisation des goûts. C’est, partout, l’éloge de la pensée « anti »,
contre l’autorité, contre l’archaïsme, contre la réaction, contre la norme. L’individu est au centre de la
subjectivité et de l’ontologie politiques, et devient plus que jamais la réf érence et le centre de la réf lexion et
de la contestation. Cette posture peut être résumée par cette phrase de Noam Chomsky, alors jeune
prof esseur à Boston et f igure de proue de la lutte contre la guerre au Vietnam : cette posture est une
« tendance de la pensée et de l’action humaine qui cherche à identifier les structures d’autorité et de
domination, à les appeler à se justifier et, dès qu’elles s’en montrent incapables (ce qui arrive fréquemment) à
travailler à les surmonter ». C’est une posture honorable, mais elle soulève en réalité bien des questions.
Dont la plus importante : au nom de quels critères doit-on apprécier la justif ication apportée par les
structures d’autorité et de domination ? C’est là le problème de cette crise de l’autorité que traverse
l’Occident, crise qui n’a toujours pas été résolue depuis : s’il n’y a pas de critères transcendants qui puissent
trancher les conf lits, si les modalités de luttes se f ont sur la base de critères immanents, les portes qui
s’ouvrent le sont en f ait sur des espaces sombres et incertains. D’ailleurs, un des slogans préf érés des
contestataires de l’époque est que « toute vérité est négociable ». Autrement dit, le relativisme f ait of f ice de
nouvel horizon idéologique, et puisqu’aucune transcendance ne peut nous of f rir la vérité, c’est que celle ci
est partout, ou nulle part, indif f éremment.
Mais quel est le lien avec notre analyse ? Quel rapport avec la question des musulmans qui militent dans des
mouvements postcoloniaux et antiracistes ? Le rapport est celui-ci : les concepts qui sont véhiculés,
construits, relayés parmi les théories antiracistes et postcoloniales, notamment les mouvements indigènes,
sont les héritiers de cette culture post-1968, et portent en germe les mêmes problèmes que cela soulève. En
ef f et, les intellectuels qui participent aux événements des années 1968, soit qu’ils y soient physiquement,
soit que leurs pensées soient au centre des réf lexions, seront également ceux qui seront mobilisés dans les
constructions intellectuelles des militants, pendant les décennies suivantes. Michel Foucault et son concept

très relativiste de la norme et de la loi, Jacques Derrida et sa théorie de la déconstruction, Gilles Deleuze et
son éloge de la révolution, Michel Touraine et sa conception de la société postindustrielle, mais également
Jacques Lacan, Simone de Beauvoir, Louis Althusser, etc. Malgré qu’ils soient pour la plupart f rançais, ces
penseurs seront également intensivement lus et étudiés aux Etats-Unis (en étant réunis sous un ensemble
appelé French Theory), où ils f ourniront les germes de nouvelles disciplines, plus politiques que
scientif iques, et à travers lesquels l’individu et la lutte contre toutes les f ormes de domination seront élevés
au rang de réf érentiels incontournables.
Le postmodernisme, ou quand l’individu et ses affects supplantent les autres catégories politiques
Ces disciplines, nées en France notamment, relayées et reconstruites aux Etats-Unis en particulier, sont
souvent réunies dans un ensemble f lou qualif ié de postmodernisme, concept qui décrit la société lorsqu’elle
a passé le cap postindustriel, c’est-à-dire, pour partir des analyses de sociologues comme Alain Touraine ou
Daniel Bell, lorsque les individus ne se mobilisent plus pour des revendications matérielles (salaire, sécurité,
emploi, logement, etc.) mais, parce que ces premières revendications ont été satisf aites par
l’industrialisation et la tertiarisation de l’économie, se dirigent vers des revendications plus symboliques
(identité, sexualité, culture, écologie, etc.). Bref , nous passons du registre quantitatif (« nous voulons une
quantité de biens et services ») à un registre qualitatif (« nous désirons une qualité de vie et une
reconnaissance de ce que nous sommes dans nos dif f érences »). La société inf luence les disciplines
académiques et les penseurs, qui en retour sont utilisés sur le terrain militant :
Le néo- ou postmarxisme rejettera les principes jugés autoritaires, holistes (le tout prend le
pas sur l’individu) et déterministes de l’orthodoxie communiste (exemple avec l’ouvrage de Gayatri Spivak :
Les subalternes peuvent-ils parler ?) ;
le postf éminisme établit que non seulement la f emme a des droits et doit les revendiquer, mais
qu’à tout bien réf léchir, elle n’existe pas vraiment biologiquement, car elle est plutôt construite par la société
(voir cette citation bien connue de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas f emme, on le devient ») ;
l’écologisme veut f reiner l’industrialisation et retrouver le plaisir des espaces naturels et du
loisir (les travaux d’André Gorz et sa critique de la « valeur » ont un grand succès, inf luençant les
mouvements contemporains pour la décroissance et la simplicité volontaire) ;
le postcolonialisme ambitionne d’étudier le discours colonial, et d’en extraire les
représentations sous-jacentes (Edward W. Said écrit son très renommé L’Orientalisme, qui ouvre ce domaine
d’études, en se basant sur Foucault et les auteurs de la French Theory).
Les f rontières entre ces dif f érentes disciplines ne sont absolument pas étanches, raison pour laquelle on
peut les réunir dans cet ensemble dénommé postmodernisme. Par exemple, Gayatri Spivak est aussi une
f éministe postcoloniale renommée, et André Gorz également un penseur-clé du néo-marxisme. Comprendre
l’une revient nécessairement à saisir l’autre. Et toutes ces disciplines s’institutionnaliseront lorsqu’on
assistera à l’inauguration de revues et d’institutions de cultural studies, gender studies, postcolonial studies,
etc. Le summum étant atteint avec les queer studies (littéralement, études de l’étrange) qui ef f acent
complètement les f rontières entre les sexes, rejettent toutes normes de genre, et f ont la promotion du
lesbien, du gay, du bisexuel et du transgenre…
Ce sont précisément ces grilles de lecture qui f avorisent l’émergence des luttes symboliques
contemporaines contre le racisme, l’islamophobie et l’indigénat moderne. Et ce qui se pose problème, pour
ces disciplines nées hier comme pour les manif estations de ces idéologies aujourd’hui, est que l’individu, ses
af f ects, ses passions, sont au centre de l’analyse du monde, et que par conséquent, le but a priori noble de
lutter contre la domination, ce but est dénaturé car aucun critère transcendant ne permet de déterminer des
critères pertinents et absolus dans la lutte de ce qui est illégitime et dans l’installation d’un système légitime.
Dans leur genèse même, ces corpus idéologiques sont prof ondément laïques et substantiellement athées.
C’est dans la deuxième et dernière partie de ce sujet que nous tenterons, bi idhni Llâh, d’étayer ce point de

vue.
Abdellah pour Anâ-Muslim


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