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Les moralistes ont, depuis longtemps, observé que les citadins flânent dans les
endroits les plus actifs, s’attardent dans les bars et les pâtisseries, boivent des sodas dans les
cafeterias ; et cette constatation les afflige. Ils pensent que si les mêmes citadins avaient des
logements convenables et disposaient d’espaces verts plus abondants, on ne les trouverait
pas dans la rue.
Ce jugement exprime un contresens radical sur la nature des villes. Personne ne peut tenir
maison ouverte dans une grande ville, et personne ne le désire. Mais que les contacts
intéressants, utiles et significatifs entre citadins se réduisent aux relations privées, et la ville
se sclérosera. Les villes sont pleines de gens avec lesquels, de votre point de vue ou du mien,
un certain type de contact est utile et agréable ; vous ne pouvez pas, pour autant, dire qu’ils
vous encombrent. Eux non plus, d’ailleurs. J’ai indiqué plus haut que le bon
fonctionnement de la rue était lié à l’existence, chez les passants, d’un certain sentiment
inconscient de solidarité.
Un mot désigne ce sentiment : la confiance. Dans une rue, la confiance s’établit à travers
une série de très nombreux et très petits contacts dont le trottoir est le théâtre. Elle naît du
fait que les uns et les autres s’arrêtent pour prendre une bière au bar, demandent son avis à
l’épicier, au vendeur de journaux, échangent leurs opinions avec d’autres clients chez le
boulanger, saluent deux garçons en train de boire leur coca-cola, réprimandent des
enfants, empruntent un dollar au droguiste, admirent les nouveaux bébés. Les habitudes
varient : dans certains quartiers les gens s’entretiennent de leurs chiens, ailleurs de leurs
propriétaires.
[...] Des trottoirs de trente ou trente cinq pieds de large seraient suffisants pour accueillir à
la fois les activités des enfants, les arbres nécessaires, la circulation des piétons et la vie
publique des adultes. Peu de trottoirs possèdent une largeur pareille. Celle-ci est
invariablement sacrifiée à la circulation des véhicules ; on considère généralement que les
trottoirs sont uniquement destinés à la circulation des piétons, sans reconnaître ni respecter
en eux les organes vitaux et irremplaçables de la sécurité urbaine, de la vie publique et de
l’éducation des enfants.
La suppression des rues, avec pour conséquence la suppression de leur rôle social et
économique, est l’idée la plus funeste et la plus destructive de l’urbanisme orthodoxe.
Jane Jacobs in « L’urbanisme, utopies et réalités. Une anthologie », de Françoise Choay, 1965,
Editions du Seuil