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Nom original: cabu.pdfTitre: Cabu, le « côté ensoleillé de la rue »Auteur: Par La Parisienne Liberee

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Directeur de la publication : Edwy Plenel
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sa profonde et absolue détestation de la guerre : Cabu
a bien des choses à nous dire sur l'actualité, lui qui
dessinait « pour montrer le côté ensoleillé de la rue ».

Cabu, le « côté ensoleillé de la rue »
PAR LA PARISIENNE LIBEREE
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 14 JANVIER 2015

Vidéo disponible sur mediapart.fr

Crayon radicalement antimilitariste, antinucléaire,
antinationaliste : dans un portrait télévisuel aux
couleurs vives, la Parisienne Libérée revient sur le
parcours intellectuel et les prises de position politiques
du dessinateur Cabu. Chronique vidéo.

En cas de problème technique : voir la vidéo sur vimeo
/ dailymotion
CABU, LE CÔTÉ ENSOLEILLÉ DE LA RUE
[FRAGMENTS]
Mohamed Ali Cabu
Cabu - J'ai des lettres, faudra que je vous retrouve ça.
Des lettres d'injures. Souvent... Mais c'est anonyme.
Ça commence par «Monsieur Mohamed Ali Cabu» :
ça, c'est les lepénistes qui m'écrivent.
La guerre du Golfe
Hugues Huet - Qu'est-ce que vous voulez montrer là ?
Cabu - Toujours le Golfe. C'est la roue de la fortune
nouvelle manière avec les cercueils qui tournent. Au
hasard la chance.
Hugues Huet - Le Golfe, très inspiré même si cette
guerre se termine bientôt. Alors est-ce que la grosse
Bertha pourra poursuivre sa diffusion ?
La mort, l'armée, la religion
Bernard Pivot - Est-ce que vous pourriez accueillir
Cabu au Figaro, Giesbert ?
Franz-Olivier Giesbert - Je sais pas c'est plutôt à lui
qu'il faudrait poser la question.
Bernard Pivot - Non, mais est-ce que...
Franz-Olivier Giesber - Oh évidemment il y a des
dessins extrêmement drôles de Cabu que j'aimerais
volontiers publier au Figaro...
Cabu - Mais pas dans la page 2, hein, vous ne me
mettriez pas dans la page 2. Surtout à côté du courrier
des lecteurs, je sais pas si vous voyez le courrier des
lecteurs, trois quarts de lepénistes ! Comment vous
pouvez supporter ça ?
Franz-Olivier Giesbert - Non, non, non...

Cabu est mort, assassiné à 75 ans dans l'attentat qui
a frappé le journal Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.
Alors que la voix de l'antiterrorisme entonne son
refrain monotone, il faudrait désormais accepter de
nouvelles mesures sécuritaires, celles-là mêmes qui
n'ont pas su protéger la rédaction du journal satirique.
La liberté d'expression deviendrait ainsi la justification
d'une logique antiterroriste qui menace nos libertés, et
en particulier la liberté d'expression : la boucle serait
bouclée.
Le dessinateur Cabu détestait – le mot n'est pas
trop fort – l'armée. Il vomissait le 14 Juillet, les
défilés militaires, les hymnes, les uniformes. Il adorait
le swing, les chansons gaies, mais aussi, selon ses
propres mots, « tout ce qui n'est pas encore bétonné
». Antinucléaire, compagnon de nombreux combats
écologistes, il n'a pas hésité à utiliser son dessin et
ses passages à la télévision pour dénoncer les risques
associés aux centrales et aux usines d'armement.
Féroce critique du clan Le Pen, considérant les
religions comme des idéologies, il a fait face avec
véhémence à toutes celles et ceux qui, épris de morale
et de nationalisme, lui ont reproché ses opinions et sa
liberté de crayon.
Dans un contexte politique très sombre, rappelonsnous bien qui est Jean Cabut, revenu bouleversé par
27 mois de service militaire en Algérie. Ses chemises
hawaïennes et ses pulls colorés, ses ripostes cinglantes
aux censeurs de tous poils, son rire affiché face la mort,

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Cabu - Ah si, ah si. Faites le compte vous verrez [...]
Franz-Olivier Giesbert - Mais vous êtes d'accord, vous
pensez aussi qu'on a le droit de censurer, enfin quand
on dirige un journal...
Cabu - Vous avez le droit de faire un choix, quoi.
Franz-Olivier Giesbert - Oui c'est ça, on a le droit de
faire un choix...
Cabu - Mais ne mettez pas de côté toujours les mêmes
thèmes, c'est-à-dire la mort, l'armée, la religion. Vous
voyez ?
Franz-Olivier Giesbert - Parce que voyez-vous dans
ces dessins, il n'y en a pratiquement, je crois, aucun
que j'aurais aimé publier.
Cabu - Ça c'est bien. Parce que si j'avais eu une bonne
critique du Figaro je me serais dit : merde, je me suis
planté, hein ! Alors ça, ouf !
Le beauf et la France profonde
Cabu - C'est le personnage qui embête tout le monde,
qui n'a aucun doute, alors lui il n'a que des convictions.
Il représente le bon sens français, mais il ne se rend
pas compte qu'il est complètement manipulé. Le bon
sens va toujours dans le sens de l'idéologie du moment,
dominante, comme par hasard. [...] Il est partout chez
lui, il est à l'aise dans cette société : les centrales
nucléaires il en faut, l'armée tous les pays en ont. Ce
n'est pas vrai, il y a un pays qui n'a pas d'armée, le
Costa Rica ! (rires). Et puis l'Islande, mais enfin, ils
ont une base de l'OTAN chez eux... [...] Je constate
que cette France profonde-là n'a rien empêché du tout,
ils ont adhéré au modèle américain tout à fait, ils
vont dans les supermarchés. Donc c'est un personnage
négatif, parce qu'il ne sert à rien, il ne sert à rien pour
conserver ce que j'aime, par exemple. Parce qu'il y a
des choses que j'aime, dans la France profonde.
Bernard Pivot - Quoi ?
Cabu - Eh bien, tout ce qui n'est pas encore bétonné,
par exemple. Moi je suis un passéiste, sûrement.
Bernard Pivot - Vous êtes un passéiste ?
Cabu - Sûrement. Parce que si être passéiste c'est être
contre les centrales nucléaires, contre l'armée, qu'estce que vous voulez, oui...
Bernard Pivot - Parce que le beauf aime le progrès ?
Cabu - Ah oui ! Il ne veut surtout pas être en retard
d'un progrès alors il avale tout.

Bernard Pivot - Les chasseurs sont des beaufs, vous
n'aimez pas les chasseurs non plus...
Cabu - En première ligne.
Bernard Pivot - Ah bon ?
Cabu - Juste après les militaires. C'est Cavanna qui dit
ça : c'est quand même extraordinaire : les animaux,
les lapins par exemple, ils ne regardent pas passer
un défilé de lapins avec des couteaux. Et nous les
hommes, on fait ça ! On a défilé le 14 juillet avec nos
armes, avec ce qui va servir à nous détruire. Non ? Ça
ne vous choque pas ?
Bernard Pivot - Oh mais je vous écoute [...]
Cabu - Il faut dire que Charlie Hebdo n'est possible
que dans très peu de pays, dont la France, c'est vrai.
Et c'est pour ça que moi je défends certains trucs de
nos institutions, par exemple. [...] On a arraché toutes
ces libertés, il faut faire attention de les conserver et je
crois que c'est le rôle de Charlie Hebdo, quand même.
Un métier de provocation et de réflexion
Franz-Olivier Giesbert - Mais vous assumez tous ces
dessins ?
Cabu - Dans ce livre, là ?
Franz-Olivier Giesbert - Oui.
Cabu - Oh oui ! (rires).
Franz-Olivier Giesbert - Non parce que moi j'aime
beaucoup Cabu mais c'est vrai que certains de ses
dessins ici sont limites. On comprend très bien qu'ils
aient été, comme il dit, interdits.
Cabu - Mais vous savez, moi je trouve que je suis
encore très gentil. Parce qu'avec tout ce qu'on ingurgite
tous les jours dans le monde dans lequel on vit, dans
lequel je vis, je trouve que je suis en dessous de ce
que je devrais être. Je fais un métier de provocation,
de réflexion.
Bernard Pivot - Vous pourriez être encore plus
méchant ? Vous ne l'êtes pas assez ?
Cabu - Oui, je ne suis pas assez méchant !
Je dessine pour me venger
Cabu - J'ai toujours envie de rigoler et de me venger.
Finalement j'ai un mauvais fond, je crois. Je dessine
pour me venger de tout ce que j'entends, de tout ce que
je vois. Un dessinateur, c'est un clown, c'est un bouffon
à qui on permet de temps en temps de dire la vérité,
mais surtout de faire rire.

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Journaliste - Est-ce que le monde est toujours aussi
noir que ces dessins ?
Cabu - Non, c'est pour qu'il ne devienne pas aussi noir
que je le représente comme ça, je crois. Étant écolo, je
pense que normalement on va bientôt crever. J'en suis
persuadé ! (rires) Et ça se rapproche, hein...

politique, peut-être pas internationale comme vous le
disiez mais je suis resté antimilitariste en tout cas, c'est
vrai. [...]
Cabu - Je n'ai trouvé aucune camaraderie, c'est vrai,
sinon la camaraderie que procurent la boisson, la
phallocratie. Tous les excès, tous les vices humains
sont révélés et sont développés dans une caserne,
alors ne venez pas me dire qu'à la caserne vous avez
trouvé une amitié ! Vous avez trouvé des gens qui
pensaient comme vous et c'était ça l'amitié, comme ça
(geste de quelqu'un qui montre ses biscotos) [...] On
nous désigne toujours un ennemi. Mais là je voudrais
demander au capitaine : aviez-vous l'impression, en
Indochine, de défendre la patrie ? Est-ce qu'il y avait
une agression aux frontières de la France ? Vous étiez
à dix mille kilomètres de la France, je ne comprends
pas ce que vous faisiez en Indochine.
Le capitaine - D'abord monsieur Cabu, moi je n'ai pas
été en Indochine, je n'avais pas l'âge de l'Indochine.
Cabu - Ah bon mais alors... C'est un roman ? Ah oui
c'est un roman.
Le capitaine - C'est un roman.
Cabu - Parce que je n'étais pas sursitaire, je suis
parti vraiment à 20 ans, en mars 58. Je suis parti
en civil, en était tondus en arrivant et habillés en
militaires, et là j'ai fait mon instruction civique si
tu veux, là-bas. J'étais bête, parce que je dessinais
dans l'Union de Reims mais ce n'était pas un journal
engagé. Et c'est vraiment en Algérie que j'ai compris
que malheureusement j'avais participé malgré moi à la
dernière guerre coloniale, quand même, c'est vrai. Je
n'ai tué personne, par chance.

Quand tu es imprimé, tu vois tes défauts
Dorothée - C'est vrai, tu n'en reviens pas toi non plus ?
Eh bien, moi non plus. Cabu s'est réveillé. Il est avec
nous aujourd'hui. C'est gentil de venir, Cabu [...]
Cabu - Pour faire le métier que je fais il n'y a pas
d'école, mais enfin j'ai commencé par faire un journal
au lycée.
Dorothée - Tout de suite dès le départ, tu dessinais tout
le temps ? À l'école c'est ce que tu faisais, non ?
Cabu - Oui, c'est traditionnel, dès l'âge de 12 ans j'avais
envie de faire des dessins dans les journaux.
Dorothée - Dans les journaux ?
Cabu - Oui parce que quand j'étais petit il n'y avait pas
encore la télévision, tu vois (rires).
Dorothée - Y a longtemps, alors...
Cabu - Oui, enfin c'était les débuts de la télévision.
Alors j'ai fait un petit journal où j'étais le rédacteur
en chef, je distribuais, je le vendais, tu vois, je faisais
tout. Et je faisais une page de dessin, pour passer mes
dessins.
Dorothée - Ah ben, c'est un moyen d'avoir ses propres
dessins dans un journal, je vais te dire...
Cabu - Et après à quinze ans et demi, je suis allé voir
le rédacteur en chef d'un journal régional qui s'appelle
l'Union de Reims, et ils m'ont passé des dessins. Au
début un par semaine, puis après j'en avais presque
chaque jour. J'ai appris à dessiner là, j'allais au conseil
municipal, je faisais des caricatures.
Dorothée - Déjà ? À Quinze ans ? C'est assez
surprenant, quand même.
Cabu - Alors à partir du moment où tu es imprimé,
tu vois mieux tes défauts, parce que les dessins sont
réduits.
L'antimilitariste
Cabu - C'est vrai, je suis parti à vingt ans en Algérie,
en 58, je ne connaissais rien à rien. Je suis revenu,
j'avais quand même compris quelque chose de la vie

Dorothée (montrant une photo) - Alors voilà, tu étais
là. Tu avais quel âge à peu près ?
Cabu - J'avais cinq ans, là.
Dorothée - Tu étais mignon, tu étais toujours mignon.
Tu te teins les cheveux ?
Cabu - Ben non, j'étais blond c'est vrai.
Dorothée (montrant une autre photo) - Bon ça,
c'est la tête qu'on connaît, un peu plus jeune mais
pas tellement. (Montrant une autre photo) T'as été
militaire ?
Cabu - Oui oui j'ai été militaire.

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Dorothée - Eh ben, t'es pas mal avec les cheveux
courts !
Cabu - Le plus mauvais souvenir de ma vie (rires).
Dorothée (montrant une autre photo) - Et puis là, on
connaît.
Cabu - Ça c'était une émission sur le Canada, tu te
rappelles ? Il y avait des Indiens sur le plateau.
Dorothée - Oui, je me souviens.
Cabu (qui vient de voir un reportage) - Ah, elle est
belle, ma voiture ! Je ne l'avais jamais vue filmée
comme ça, c'est formidable. Puis c'est bien fait.
Lionel Cassan - Tu es content qu'on l'ait filmée ?
Cabu - Ah oui, si vous pouvez me donner la cassette...
[...] On n'a pas de mérite à être souriants dans la
vie, parce qu'on fait sa psychanalyse toute la journée
dans nos dessins, ce qui nous permet quand même de
souffler après. C'est vrai, tu dis beaucoup de ce que tu
penses, dans tes dessins, enfin le rêve c'est ça. Donc
après, tu peux être de bonne humeur, quoi.
Lionel Cassan - Un fois que tu t'es défoulé en
dessinant ?
Cabu - Oui voilà, on se défoule, c'est vrai. [...] On doit
pouvoir rire de tout, c'est une défense aussi, c'est pas
parce qu'on est sans cœur, c'est parce que tu te défends.
Qu'est-ce que tu veux, tu sais que tu vas mourir un jour
et en attendant, tu essaies de passer le temps le plus
agréablement possible, c'est tout ce que tu peux faire
(rires).
Lionel Cassan - Et ça te fait rire !
Cabu - Si j'ai le cancer un jour, il faut que je rigole
avec le cancer. Ce sera une défense. Je ne sais pas si
je saurai, remarque.
Wolinski (témoignage filmé) - Quand il boit du
champagne, ça lui monte vite à la tête et à ce momentlà on lui fait chanter Charles Trenet, comme toujours.
Il connaît tout Charles Trenet par cœur. Je me souviens
d'un soir à l'époque des débuts d'Hara-Kiri, où il nous
a chanté tout Charles Trenet debout sur une table. Sans
cela, je n'ai pas que des bons souvenirs. On a partagé
des souvenirs tristes avec Cabu, on n'a pas eu que des
joies. On a eu des morts, on a eu des faillites, on a eu
des interdictions, et tout ça on l'a partagé aussi. C'est
ça qui fait l'amitié.

Cabu (en plateau) - Ça c'est un ami de toujours, parce
que c'est vrai qu'on était ensemble au début d'HaraKiri, en 1960, t'as qu'à voir ! Lui il revenait du service
militaire et moi aussi, c'est vrai qu'à l'époque c'était pas
très brillant... (rires). Wolinski, j'aime beaucoup parce
qu'en plus c'est un des types les plus drôles dans la
vie. La plupart des dessinateurs ne sont pas drôles dans
la vie, je te dis, c'est les dessins qui sont intéressants.
Mais lui, quand ça ne marchera plus, il pourra faire un
numéro de cabaret, oui oui !
Cabu - Nous les dessinateurs on n'a jamais d'ennui
avec les hommes politiques. C'est toujours les
militaires, les religieux.
Bernard Pivot - Vous avez eu plusieurs procès pour
antimilitarisme déclaré.
Cabu - Six procès avec l'armée.
Jamais communiste
Cabu (aux côtés de Claude-Marie Vadrot) - Ni l'un ni
l'autre n'étions des communistes, à aucun moment de
notre vie. Donc on n'a rien à prouver, on n'a pas de
vieilles...
Invité - De vieilles images à effacer ?
Cabu - C'est ça.
Claude-Marie Vadrot - Pas de regret. Ça n'a jamais été
notre idéal ni notre modèle l'URSS, donc on regarde
ça tranquillement.
Invité - Pas de vieux dessins à déchirer...
Cabu - Oui, oui.
Intermède
Jean Daniel Flaysakier (montrant un dessin de Cabu
où Pasqua, représenté en King Kong velu en haut d'une
tour, attrape un avion au vol) - La solution pour arrêter
le baron noir, c'était de remettre King Kong ?
Cabu - Oui.
Jean Daniel Flaysakier (imitant l'accent de Pasqua)
- Qui ressemble fortement au ministre de l'intérieur,
actuellement au chômage, mais qui va reprendre de
l'activité.
Cabu - Comment voulez-vous que...?
Jean Daniel Flaysakier - L'insécurité recule, comment
voulez-vous que je vous en parle ? (rire).
L'enquête et la relation aux lecteurs

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Gérard Hinet - Cabu, c'est de l'enquête. C'est plus
une démarche, je dirais, journalistique. On prend un
problème, on va dans un village ou dans une ville,
on enquête, et au lieu de faire un article écrit ou un
reportage de télévision comme nous en verrons un tout
à l'heure, vous, vous faites une enquête par dessin.
Cabu - C'est ça, oui.
Gérard Hinet - Alors ça donne la France des beaufs. Je
dois dire, c'est pas tellement réjouissant non plus pour
les 53 millions de Français, la France des beaufs !
Cabu - Qu'est-ce que vous voulez, c'est mon guide à
moi, c'est le guide de l'été. Évidemment, il y a un parti
pris...
Gérard Hinet - Donc si on vous suit dans votre guide,
on va se retrouver tous à passer nos vacances au pied
de centrales nucléaires ?
Cabu - Ben, vous savez, il ne reste pas beaucoup
d'endroit où il n'y a pas de centrales nucléaires ! Il n'y
a à peu près que le Massif central...
Gérard Hinet - Oui mais là, il y a des manufactures
d'armes.
Cabu - Oui, oui, oui (rires).
Gérard Hinet - Comment procédez-vous pour ces
enquêtes ?
Cabu - Eh bien, vous savez, je contacte les lecteurs de
Charlie Hebdo. Je crois qu'on a la chance de...
Gérard Hinet - Vous avez des informateurs, alors ?
Cabu - Oui, on a la chance de travailler dans un journal
où on a des relations un peu plus privilégiées que dans
les autres journaux, je crois, on finit par connaître nos
lecteurs. Souvent c'est eux qui m'envoient un petit mot
en me disant : tu devrais venir dans mon coin, y a une
usine d'armement, ou on est en train de construire une
centrale nucléaire.

Delambre - C'est un peu notre maître à tous. (face
caméra) Jean, qu'aurais-tu aimé faire si tu n'avais pas
pu dessiner ?
Cabu (en plateau) - Je peux te répondre. J'aurais voulu
être ou Cap Calloway ou Charles Trenet.
Lionel Cassan - Plutôt Charles Trenet, j'ai l'impression
Cabu (rires) - Quoique non, parce que pour faire
Charles Trenet il faut écrire les chansons d'abord,
tandis que Cap Calloway ne composait pas ses
chansons.
Lionel Cassan - Mais je crois pas ça, tu dessines la
main dans la poche ?
Cabu - Oui alors ça, c'est pour faire des reportages.
Quand vous êtes devant un CRS, parce que j'avais
fait ça devant un CRS, j'avais mon manteau, et c'est
vrai que j'ai dessiné sa tête dans ma poche. Avec un
petit crayon comme ça (il sort un crayon), tu peux très
bien...
Lionel Cassan - Tu as toujours un crayon sur toi...
Cabu - Ah oui, oui. (Il sort un papier). Dans ta poche
de manteau, tu peux prendre de la sténo. Tu prends
le nez, comme ça. Même si ça ne colle pas, après tu
reconstitues. Ce qui est important c'est d'avoir l'œil et
le nez, quoi.
Retour sur l'Algérie
Cabu - Parce qu'il faut dire, aussi, que je faisais
partie du contingent, et ils se méfiaient du contingent
quand même. Quand nous étions ce qu'on appelle en
opération, on entourait tu vois, on faisait un grand
cercle comme ça de cinq kilomètres de rayon, et
on était censés tirer sur tout ce qui fuyait. Mais on
n'a jamais vu de fuyard. Parce qu'au milieu de cette
zone, là, on voyait de la fumée, c'était les paras et
la légion qui étaient aéroportés et qui faisaient des
prisonniers, ou qui n'en faisaient pas. Voilà. Donc ça a
duré 27 mois, c'était très long. Mais là aussi, j'ai connu
l'adjudant Kronenbourg. Il existait, il ne s'appelait pas
Kronenbourg évidemment mais il était quand même
bourré à dix heures du matin et on dépendait de lui.
Ceux qui s'appliquaient à être des bons tireurs, tu sais,
comme à la kermesse ou à la fête à neuneu... Il ne fallait
surtout pas être bon au tir, parce que tu étais envoyé

Dessiner dans sa poche
Willem (témoignage filmé) - C'est un dessinateur qui a
besoin d'un seul regard pour stocker tout de suite tout
ce qu'il voit dans sa tête.
Delambre (témoignage filmé) - Je l'ai vu un jour
dessiner avec la main dans la poche et il nous a sorti un
beau petit croquis qu'il avait dessiné en ayant le stylo
dans la poche.
Willem - Il massacre à peu près tout ce qui bouge.

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comme éclaireur de pointe, ça veut dire la nuit, quand
tu partais en opération, tu étais le premier tué en cas
d'embuscade.
Laurent Gervereau - Cette période a été évidemment
très marquante, après tu rentres en France et tu
travailles pour différents journaux. Tu as travaillé pour
le Figaro, d'ailleurs...
Cabu - C'était avant Hersant, hein, j'aurais jamais
travaillé avec... Parce que...
Laurent Gervereau - Non, bien sûr, on est là au tout
début des années 60. Tu fais des croquis de procès, et
puis tu fais des croquis aussi sur la vie parisienne ?
Cabu - Voilà. Figure-toi que j'ai succédé, dans les
pages spectacle, à Sennep, qui était parti. Pendant
deux ans, j'ai fait des croquis de théâtre, j'aimais
bien d'ailleurs, et puis ils m'ont fait faire des dessins
pour le procès Ben Barka. J'ai suivi pendant 45 jours.
J'assistais à tout et le soir j'allais porter mes dessins, en
revenant, à la rédaction.
Cabu - En revenant du service militaire en Algérie,
j'ai eu la chance de rencontrer Fred qui m'a présenté à
Cavanna et ça s'est enchaîné comme ça. J'ai fait partie
d'une équipe, donc j'ai bénéficié d'une émulation. Il y
avait déjà Topor et Reiser à l'époque.
Françoise Laborde - Mais de toute façon le dessin
politique s'est imposé tout de suite à vous, il n' y a pas
eu d'hésitation ?
Cabu - Non parce que c'était dans la foulée de l'Algérie,
j'avais des choses à dire, j'avais des choses sur le
cœur c'est vrai. [...] On n'a pas vu beaucoup de causes
aboutir, c'est vrai, moi j'en ai vu une, c'est les tribunaux
militaires qui ont été abolis.
Les libertés
Cabu - Dans certains pays on ne peut pas représenter
les gens du pouvoir, par exemple, dans tout le MoyenOrient, il n'y a pas une culture de la caricature et en Iran
vous ne pouvez pas représenter le président iranien.
[...] Le poids des religions, des intégrismes de toutes
les religions, ça n'existait pas trop il y a vingt ans,
c'est nouveau évidemment, ils nous font des procès, ils
nous font des menaces parfois, et ça on ne peut pas
l'accepter.
Benjamin Petrover - Vous ,Cabu, vous avez reçu des
menaces ?

Cabu - Oui, oui. Au moment du procès des caricatures
danoises, vous savez, qu'on a publiées, j'étais... J'étais
protégé par la police ! (rires).
Benjamin Petrover - Ça vous fait rire, mais c'est pas
drôle.
Cabu - Ça fait rire, oui, oui.
Benjamin Petrover - Ça a duré combien de temps ?
Cabu - Ça a duré trois semaines, seulement. Mais
actuellement je peux vous dire que Riss, Charb et Luz
sont toujours protégés par deux policiers chacun.
Benjamin Petrover - Donc ils sont toujours menacés.
Cabu - Il y a toujours des menaces de mort, pour un
dessin vous vous rendez compte !
Benjamin Petrover - Émanant de qui ? C'est signé ? Ça
reste anonyme ?
Cabu - Non, c'est pas signé, mais on sait d'où ça vient
quand même...
François-Henri de Virieu - Est-ce qu'on peut rire
avec l'inceste, est-ce qu'on peut rire avec la mort, la
maladie ?
Cabu - Oui, pour désamorcer, pour ne pas dramatiser
et montrer le grotesque de toutes les situations, même
la mort.
Bernard Pivot - Est-ce qu'il vous est arrivé de faire
des dessins particulièrement méchants que vous avez
regretté ensuite, en vous disant non là j'y suis quand
même allé un peu fort ?
Cabu (réfléchit) - Non, non (rires).
Bernard Pivot - Jamais ?
Cabu rit.
Cabu - Attendez, il y a Chevènement qui se présente,
là, lui il me fait peur parce qu'il est trop nationaliste.
J'ai fait un dessin récemment, c'était : « Même la mort
n'en a pas voulu, vous n'allez quand même pas voter
Chevènement ? »
Cabu - Je pense que... On continue à le faire, on ne va
pas se prendre pour des héros non plus, on essaie de
faire rire, d'abord. On est toujours étonnés parce qu'on
veut faire rire et on nous menace de mort, c'est quand
même incroyable...
Benjamin Petrover - Parce que le corollaire du titre de
votre livre Peut-on encore rire de tout ? c'est surtout :
pourra-t-on encore rire de tout ?

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Cabu - Oui, oui, c'est ça. Mais je pense qu'en France,
on peut encore rire de tout. On n'est pas en Iran, on n'est
pas en Corée du Nord, vous voyez, il faut maintenir ce
niveau d'esprit critique.
Le côté ensoleillé de la rue
Écoutez il y a des jours où on dit « qu'est-ce qu'il y
a comme imbéciles sur la terre, on arrivera jamais à
changer les choses ». Puis il y a des jours où on est un
peu mieux et on se dit « il y a peut-être un espoir, peutêtre que les jeunes vont changer le monde » et tout ça.
En ce moment, c'est pas... C'est mal parti mais... [...]

Comment cela s'appelle en français ? Le côté ensoleillé
de la rue ? (rires). C'est un bon slogan, d'ailleurs. Il
faut dessiner pour montrer, quand même, qu'il y a un
côté ensoleillé de la rue.
Les sources des citations sont disponibles sous l'onglet
Prolonger.
Boite noire
Cette chronique, comme l'ensemble du travail de la
Parisienne Libérée, est diffusée sous licence creative
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