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Titre: LA VALEUR SOCIALE DE L'ART

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LA VALEUR SOCIALE DE L'ART
Author(s): G. Sorel
Source: Revue de Métaphysique et de Morale, T. 9, No. 3 (Mai 1901), pp. 251-278
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40892557 .
Accessed: 26/10/2013 05:51
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LA VALEUR SOCIALE DE L'ART
i
sontrestéessi obscures,
Si les questionsrelativesà l'esthétique
ce n'est pas fautequ'on n'ait écritbeaucoupde philosophiesde
de ces systèmesa certainement
contribuéà
l'art; la multiplicité
fort
des
étaient
rendrepeu intelligibles problèmes
difficiles;
qui
déjà
une raisond'être;ellenous montre
a cependant
cettemultiplicité
que l'artn'estpas une chose simple,qu'aucunethéoriene saurait
universelle
toutentier1dansdes formules
l'embrasser
d'application
de
l'art
a
a
et qu'il y plusieursphilosophies
parcequ'il y plusieurs
l'esthétique.
pointsde vuepourapprécier
A. - Assezsouventon a prétenduétablirles lois de la produc: on s'estdemandé
directement
les grandes
comment
tionconsidérée
la
s'accorde
à
considérer
commela
manifestations
que postérité
aux conditions
de la vie sociale.Que
gloired'uneépoque,tiennent
pourbien entendreces œuvres,il failleposséderune visiontrès
clairedu mondeoù vivaitl'artiste,qu'il faille connaîtrece qui
l'entourait
plutôtencoreque les détailsmêmesde sa vie, c'estce
tout
le
mondeadmetcommeune véritéévidenteet ce dontil
que
estaisé de donnerla raison.L'œuvred'artest,en effet,
le résultat
de l'explosionde forceslatentes,qui se sont lentementaccumuléesdansl'âmede l'auteursousl'influence
des sentiments
généraux de son temps. Nous ne pouvons pas pénétrerdans sa
conscience,qui est plus cachéeencoreaux regardsde l'étranger
il n'a de génieque
que ne l'estcelle des autreshommes;lui-même
dans la mesureoù il ne se connaîtpas; - mais nous pouvons savoir

1. Il est d'ailleursfaciled'observerque les diversauteursne parlentpas tous
de la mêmechose; le plus souventleursobservationsse bornentà la littérade la peinture.
ture; Taine s'occupepresqueuniquement
Rev. Méta. T. IX. - 1901.

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252

REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

ce qu'ondisaitautourde lui,savoircomment
onsentaitles accidents
de la vie et ce qu'onespérait;- nous pouvonsainsi nousrendre
comptedes causespourlesquellesil est devenul'hommereprésentatifd'uneépoque.Si le psychologiste
ne peutprétendre
découvrir
un
les raisonsqui expliquent
homme
de
est
pourquoi
génie venuet
l'histoire
à
a produit,
parviendra,
peut-être,expliquerpourquoiune
œuvrede géniea été acclaméecommetelleet pourquoielle a ét'é
à la postérité
transmise
commela représentation,
acceptéecollecdes sentiments
des hommes.
tivement,
C'est bien cela que Taine a voulu fairedans sa Philosophie
de
il
de
s'efforce
l'historien
dans
cette
recherche
en étaïarl;
guider
blissantce qu'on a appelé souventun canon,un ensemblede
règlesfixantl'ordredes caractèresà observer.Il paraît douteux
que ces règlespuissentavoir une valeuruniverselle,
s'appliquer
à tousles artset êtreégalement
utilisables
pourtoutesles époques.
d'unpareilcanonsupposerait
L'établissement
l'existence
d'unepsyde
à
tous
les
l'imagination
qui s'appliquerait
chologie
genresde
création: c'est ce qu'on ne peut guère admettreaujourd'hui
l que cette
M. Ribotnousmontre
évolueet que les arts
psychologie
ne se rattachent
créatrice;
pas à uneformeuniquede l'imagination
ils
lui
tantôt
de
dépendent
l'imagination
d'après
plastique(des
diffluente
peintreset des poètes),tantôtde l'imagination
(qui se
dansla musique),tantôtde l'imagination
réalisesurtout
mécanique
(à laquellese rattache
l'architecture).
Il estprobablequeTaine considérait
les canonsseulement
comme
la
de
des formules
et
convertir
provisoires philosophie qu'il espérait
celle-cien une sortede sciencephysique,ayantses lois, permettantde définirles manifestations
en termesabstraits
esthétiques
aux autresabstractions
et de les rattacher
sociologiques.Qu'il soit
utilisablesde ce genre,cela est
possiblede donnerdes définitions
fort
il
mais
est
manifeste
de
douteux;
déjà
qu'onne sauraittrouver
de la production
lois historiques
Si
cela
étaitpossible,
artistique.
on devraitpouvoirrelierscientifiquement
les actes du génieavec
les conditions
d'unpeuple;or il y a entrel'art
juridico-économiques
et le droittrop d'intermédiaires
et entreles stratifications
successivestropde libertépour qu'un lien rigide(commeseraitune
vraie loi) puissetraverser
toutcet ensemble;- le génieest trop
1. M. Ribot, Essai sur l'imagination créatrice¡ Alean, 1900, passim.

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE l'aRT.

253

personnelpourtombersous une loi; il n'ya pointde sciencede

l'accident; - enfin Vari se montrepresque toujours en relation
étroiteavecles manifestations
de la force;les fantaisiesdes princes,

les légendeshéroïquesjouent un très
les triomphesmilitaires,
rôle
dans
l'histoire
de l'art. Taine, tout en prétendant
grand
a
des
énorme
trouver lois, insisté,plusque personne,surl'influence
italienne
exerçasurla Renaissance.
que l'anarchie
B. - Les écrivainsles plus nombreux
se sontoccupésde la
de
Tart
considéré
comme
une
sourcede jouissances
psychologie
et
spéciales: toutd'abordon s'est demandéce qu'est le sentiment
des sentiesthétique.Jusqu'àces dernierstempsla psychologie
mentsétait dans l'enfance,parce que les physiologistes
ayant
imaginédurantce siècle de toutlocaliserdans le cerveau,les
émotions
et les actesintellectuels
étaientplus ou moinsconfondus
On commence
à revenirà des idéesplus saines
dansce pêle-mêle.
la vie affective
et à rapporter
aux états de tonicitédes organes
la conception
internes
: on reprend
desanciens,qui offre
l'avantage
conforme
au
sens
l.
d'être
commun
précieux
les diversgenresde
de savoirdistinguer
Il seraittrèsimportant
: M. Ribotnousdit2qu'il y a, au coursde
sentiments
esthétiques
l'histoire,une évolutionqui aboutiraità généraliserl'idée de la
beauté: primitivement
elle auraitété réservéeà ce qui est semblable à l'homme.Cettedoctrineme sembleassez contestable,
au moins
a eu une importance
car chez les anciensl'architecture
aussigrandeque dansles tempsmodernes;les vases,les bijoux,les
ontété regardéscommedes œuvresd'art.
elles-mêmes
inscriptions
etla musique,la poésie
Il sembledifficile
de croireque la peinture
le drameet l'ornement
et l'architecture,
sculpté,puissentprovodesémotions
de mêmeespèce; il semblebien
querchezleshommes
de l'art des
a
ces
diverses
manifestations
entre
probablequ'il y
des sendu
l'évolution
en
à
rapportsqui tiennent, partie moins,
timents;maisje ne pense pointque la psychologiesoit encore
parvenueà bienposerle problème.
Il y a dans la psychologie
de l'art une partiequ'il seraitassez
'. C'est,par exemple,le pointde vue de Descartes,qui suit la doctrinetrade cettedoctrine,que
ditionnelle;Bichata été un des derniersreprésentants
les idées de Gall effacèrent
durantlongtemps;dans une note de la cinquième
édition des Recherchesphysiologiquessur ¿a vie et sur la mortcritique Magendie
Bichat à »cesujet (pp. 72-73).
2. Ribot, Psychologiedes sentiments,Alean, 1896, p. 334.

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REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

faciled'amenerà une formescientifique
: les œuvresdes critiques
d'observations
dont
♦sont
avisé
pleines
ingénieuses, unpsychologiste
pourraittirerpartipourcréer une vraiescience.Ces observations
ne sont pas toujoursprésentées
d'une manièreassez générale,la
il
de
et
faudrait
les rattacherà des assolanguemanque précision
ciationsd'idéesparfaitement
dontl'originehistorique
déterminées,
seraità exposer.
Ce travailsi désirablen'a pas été faitparce que le grandpublic
aime mieuxs'en rapporter
à ces critiquessuperficiels,
qui passent
de
etquipassent
pour grandspenseurs
parcequ'ilsfontdes théories,
pourde grandsartistes
parcequ'ils parlentunjargond'atelier.Les
artistesontbeaucoupde peineà se soumettre
aux conditions
que
la logiqueimposeau langage: celui-cia été faitpourexprimer
des
relationsmécaniqueset ils veulentrappelerdes émotionsen se
servantde ces imagesque M.Ribotappelledes abstraits
émotionnels.
Un pareillangageest toutpersonnelet par suitede convention;
entregensd'unemêmeécole on se comprend,
parcequ'onsentà
de
la
même
manière.
Mais
ce
peuprès
langage,appliquéà l'expositionet à la discussionpourle public,devientun jargoninintellide la critiquequi a empêchéd'approfondir
gible.C'estcetteforme
la psychologie
du sentiment
et de condenserla partie
esthétique
desjugementssurl'art1.
scientifique
Il résultede là un magnifique
tel qu'il n'existepas un
désordre,
seulpointsurlequell'accordait pu se faire;lorsqueM.Brunetière,
sur L'art et la moraledit2 qu'il se proposede
dans uneconférence
« chercherdesraisonsprécisesaux opinionsqui sontà peu à près
cellesde touslesgenscultivés», il s'aventurebeaucoup,car je ne
croispas qu'onpuissetrouver
de tellesopinions;en toutcas, celles
M.
sur
Brunetièresoutient ce sujet,ont paru paradoxalesà
que
beaucoupde genscultivés.
C. - II fautbiense demanderaussiquel est l'effetproduitpar
l'artdansla société.Peudepersonnes
admettent
que le poèteaitdroit
à notreadmiration
il
quand propageTerreur;le bonsensestd'accordavecla théorie
surle principetoutau moins; nous
platonicienne
1. De là résultele discréditdans lequel sont tombésles esthéticiens;on ne
s'occupeguère d'esthétiqueque si l'on ne se sait pas propreà écriresur la
sociologie;et on sait,cependant,
que la sociologieest déjà unbavardagefutile,
dès qu'ellecesse d'êtreune descriptionméthodiquedes phénomènes.
2. Brunetière,
Discoursde combat,
p. 62.

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LA VALEUR SOCIALE DE L'ART.

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savonspar l'expérience
de l'histoirequels malheursont engendrés
des légendestrompeuses,
des peuplesà commettre
qui ontentraîné
des imprudences
mais
absurdes;
d'ailleurs,depuisun
héroïques...
certainnombred'années,les artistessont d'accordpour affirmer
n'a pas le droitde dissique le grandart plastique,l'architecture,
mulerunestructure
déraisonnable
sousdes apparencesluxueuses.Il
se produit
de toutespartsunretourversle respectde la Vérité,
à tel
à
en viennent
pointque des littérateurs
critiquéspar les moralistes
le
de
la
vérité
se
invoquer respect
pour justifier.
Maisil estévident
nepermet
que si la beautédescombinaisons
pas
au compositeur
de s'émanciper
du vrai,ellene saurait,nonplus,lui
de mépriser
le bien.La moralea toutautantde droitsque
permettre
la scienceà imposerdes obligations
à l'artiste
l.
II
Les philosophes
de l'art se montrent
dès qu'ils
fortembarrassés
veulentdépassercette simple notiondu bon sens. Taine, par
exemple,commencepar poser en principeque l'art a pour but
d'accuserl'actiondes forcesqui agissentdansle monde,en monleurscaractères
trant
avecplusd'éclatqu'ilsn'enontdansla nature2;
« tantôtle caractèreestunede ces puissancesprimitives
et mécanisont
l'essence
des
tantôt
il
est une de ces puisques, qui
choses;
sancesultérieures
et capablesde grandir,
la direction
quimarquent
du monde» ; dans le premiercas les forcessontditesimjjortantes
et dansle secondbienfaisantes,
sans douteparceque l'on présup«
la
notion
du
sont
et la bienfaisance
pose
progrès;
l'importance
deuxfacesd'unequalitéunique,la force.»
Danstoutecettethéorieil n'y a pas beaucoupde préoccupations
morales3; Taineénonceseulement
forcesqu'il appelle
que certaines
1. Ce n'est pas sans étonnement
que j'ai vu tantde gens prétendrequ'en
la loi proposéecontrel'art pornographique
Allemagne
(surtoutdans la forme
théâtrale)était un attentatcontrela libertéhumaine!A ce proposon a cru
devoirsortirles vieux clichés sur Goetheet son génie olympien: mais les
Allemandsne devraientpas oublierque le siècle de Goetheest aussi le siècle
de Napoléonet que leur pays aurait été rayéde l'histoiresi les hommesde
1813 n'avaient trouvé de meilleursinspirateursque l'auteur des Éléyies
romaines
et de tantd'œuvresvoluptueuses.
2. Taine,Philosophie
de l'art,t. II, pp. 364-365.
3. M. Brunetièreme paraîts'êtrecomplètement
dansses appréciations
trompé
de cettethéoriede Taine,op. cit.,pp. 74-76.

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versle typequ'il s'est
bienfaisantes,
agissentpouramenerl'homme
donnéa prioricommele typeparfait
estceluique
: ce typeparfait
a
a imaginédansses œuvresclassiques, II ya longtemps
1,
l'antiquité
a ététrouvé...
Dans
descaractères]
dit-il,que l'ordre[debienfaisance
la moralecommedansPart,c'esttoujours
chezles anciensqu'ilnous
» II y a uneéchellepourlesvaleursbienfautchercher
nospréceptes.
faisantesd'ordrephysique,uneautrepourcellesd'ordremoral:les
: mais
l'artplastique,les secondes
la littérature
intéressent
premières
ilarrive
unmoment
oùcetteclassification
sinettenepeutsuffire,
parce
la supériorité
qu'il
que Tainenepouvaits'en servirpourdémontrer
auxVénitiens
surles Flamands,
attribue
celledeFlorencesurVenise
et enfincelle de l'artgrecsurcelui de la Renaissance.Il lui faut
songoûtpersonnel
justifier
parquelquesthéories;et il en est quitte
2estcelui« en la noblesse
le
le
affirmer
que type plusparfait
qui
pour
moraleachève la perfection
physique». J'auraisété biendésireux
de savoircomment
on pourrait
la supériorité
moraleque
démontrer
lui
la
Vénus
de
de
Milo
sur
les
madones
d'après
posséderait
Raphaël,
- puisquenousignoronsceque représente
le fameuxmarbregrec!
de Taine,on trouveque
Quandon va au fondde la philosophie
l'auteurétaitun hommed'un goûttrèsfinqui gâtaittoutce qu'il
et parfois
touchaitparunetrèsmauvaisemétaphysique,
capricieuse
au
avait
empruntée positivisme.
pédantequ'il
à trouverdesjugementsplus solidement
On auraitpu s'attendre
observadansGuyau;maiss'il y a beaucoupd'excellentes
construits
onn'ydécouvre
tionslittéraires
dansLari aupointdevuesociologique,
aucune théoriesociale; l'auteurest trèspénétréde l'importance
moralede l'art; il signale3le dangerdu romancontemporain
trop
: « L'art,dit-il4,aboutittoupréoccupéde peindredes névropathes
la sociétéoù son action
jourssoità faireavancer,soità fairereculer
avec une
s'exerce,selonqu'illa faitsympathiser
par l'imagination
l'art
estautre
Si
sociétéidéalement
ou
meilleure
pire....
représentée,
chosequela morale,c'estcependant
unexcellent
pourune
témoignage
œuvred'artlorsque,aprèsl'avoirlue, on se sentmeilleuret élevé
au-dessusde soi. » J'entends
bienque Guyaudésireque l'art soit
'. Taine, op. cit.,t. II, 334.
2. Taine,op. cit.,t. II, p. 359.
3. Guyau,L'art au point de vue sociologique,
p. 378, 380, 382. 11 est tres
opposéau réalismede M. Zola, qu'il accuse de tropinsistersur l'instinctgénésique (p. -158).
4. Guyau,op. cit.,pp. 383-384.

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LA VALEUR SOCIALE DE L'ART.

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aux notionsdu
moral; maisil ne rattachece désir(qu'il a emprunté
bonsens)à unethéoriequelconque.
Dans la mêmepage,il émetmêmecetteproposition,
qui semble
êtreendésaccordavecle restede ses idées: « La vraiebeautéartisde la
et elle est l'expression
moralisatrice
tiqueestpar elle-même
vraiesociabilité.» Y aurait-ilunevraieet unefaussebeauté?Peut1: « une
de Proudhon
êtres'était-ilsouvenude la belle définition
en vuedu
idéalistede la natureet de nous-mêmes,
représentation
Prou».
Mais
de
moral
notre
et
espèce
physique
perfectionnement
et dans
cettepenséedans toutesses conséquences
dhonpoursuivait
indécentes
célèbresurdes nudités
uneinvective
exposéesau Salonde
«
à
donc
:
il
disait
Qu'est-ce
1863,
qu'unjury qui il fautapprendre
la
morale?2»
de
en
dehors
n'est
rien
que l'art
Sans doutel'artistene satisfaitpas toujoursà cettecondition;
conclurede là que l'artistene produitpas toujoursune
faudra-t-il
véritableœuvred'art?Cettedoctrinea été celle de beaucoupde
qui ontparlé de l'art avec un enthousiasme
grandsphilosophes,
réaliséedesdeux
l'harmonie
austère.« L'art,ditHegel3,nousoffre
de la loi des êtreset de leurmanifestation....
termesde l'existence,
à son butet idenLe beau estl'essenceréalisée,l'activitéconforme
: le beauestl'harmonie
tifiéeaveclui.... Le bienestl'accordcherché
réalisée.» Toutela théoriede Tolstoïest fondéesur la distinction
de l'artvraiet de l'artfaux.
il faudrait
démontrer
Pourjustifiercettemanièrede raisonner,
aux consatisfont
au
tout
les
vraiment
œuvres,
moins,
grandes
que
en
souvent
est
Gela
vrai.
exact;
Fart
de
assez
ditions
prenantconde
tactavec des géniessupérieurs
qui ontconnutoutel'amertume
des illusionset toutela vanitédes
la vie,toutle désenchantement
dans
nous
sentons
passerun feu purificateur
appétitsvulgaires,
exactquandle géniede ces grandscréanotreâme.Celaestsurtout
le pessimisme
teursd'artestprofondément
pénétréde pessimisme;
1. Proudhon, Du principe de l'art, p. 43.

2. Proudhon,op. cit.,p. 259. Chose assez curieusela théorieproudhonienne
de l'art a été vivementcritiquéepar M. A Desjardins(P. J. Proudhon,t. II,
l'auteura sensiblement
p. 82). Cettecritiquenie sembleêtre fortsuperficielle;
modifiéla penséede Proudhon: celui-ciconsidèrel'artcommeun moyen,mais
il ne prétendpas qu'un mauvais tableau peint avec de bonnes intentions
devienneune œuvred'art.
3. Hegel,Esthétique,
trad,franc.,Alean,éditeur,1875,t. I, p. 21. M. Brunesurce que doit
tièrecite de son côté unpassage remarquablede Schopenhauer
fairela tragédie,op. cit.,p. 65, note.

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REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

despassions;il metà nula misère
à opérerla purgation
tendtoujours
des accidentset ne nous permetde sympathiser
qu'avec ce qui
il
est
de l'humanité
communes
;
héroïque
parnature.
dépasselesforces
suivantTolstoï,lorsquele poète est
L'art vrai se réaliserait,
du progrès
un pionnier
vraiment
*,ayantcomprisle butde la vie et
humanitaires
de
ces
conceptions
que l'écrivain
puissantes
s'inspirant
des
formant
comme
l'essence religions.
russeconsidère
Il estmanifeste
que si l'onveutne tenircomptequedel'artvrai,il
fautécarter
la plusgrandemassedeschosesqueles hommesontconsidéréescommedesœuvresd'art;onne pourraguèreretenir
que les
si l'on admetles idéesde Tolstoï;et mêmeparmi
œuvreslittéraires
celles-ciil faudrarejeter
Tolstoïsetire
beaucoupde livresrenommés.
2
d'affaireen récusantl'opiniondu publicqui suit,dit-il,les idées
des critiquesprofessionnels,
et il prétendque les critiquessont
d'être
fortement
émusparl'art.
faute
incompétents
ce
sur
Toutediscussion
que devraitêtrel'artvraime
approfondie
de dire,au moment
sembleoiseuse,parcequ'ilestpresqueimpossible
unevaleuréducatrice
sur
où elleparait,si uneœuvreauravraiment
l'humanité;la règleque l'ondiscutese trouveêtresans application
pas. Le philosophe
pratique;elle est donc commesi elle n'existait
vue
une
d'ensemble,
qui n'a à tenircompte
qui jette surle passé
conservéset peut apprécier
que d'un petitnombrede documents
l'effet
une
certaine
par une doctrine,
produit
qui ne
mesure)
(dans
actes
anciens
les
des
de
à
la
nécessité
hommes,
juger
peutéchapper
commeun art supéconduità considérer
est,toutnaturellement,
rieurtoutce qui lui sembleavoir été un facteurdu progrès(tel
Maispournousconduiredansla viede tousles
qu'il le comprend).
et
besoin
de règlesqui puissentservirmaintenant
nous
avons
jours,
dans troisou
aux gensqui viendraient
nonde règlesqui serviraient
surce que nousavonsfait
quatresièclesaprèsnous,pourraisonner
etsurce que nousaurionspu faire.
On ne pourraitpas trouverdeux personnesqui soientd'accord
surla valeuréducatrice
des œuvrescélèbresde noscontemporains.
3
M. Brunetière
estmêmeassezembarrassé
poursavoir si Bajazetet
« qui seraientassezbien
ne racontent
pas des aventures,
Rodogune
». Dans
à leurplace dansles annalesdu crimeet de l'impudicité
1. Tolstoï, Qu'est-ceque Vart? p. 95.
2. Tolstoï, op. cit., pp. 198-200.
3. Brunetière,op. cit., pp. 64-67.

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LA VALEUR SOCIALE DE L'ART.

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1cetétrangeparadoxeque
a soutenu
ces derniers
temps,M.Bourget
du Décalogueet
MadameBovaryest une illustration
scientifique
de la scienceet
roman
le
moderne
nous
l'harmonie
montre
qu'ainsi
de Vamour
Jene sais passi l'auteurde la Physiologie
de la tradition!
avait
a crudirequelquechosede neuf;mais Guyau
moderne
relevé,
il y a longtemps
2,ce qu'a de ridiculel'illusiondes romanciers
qui
des
décrivant
en
des
réformes
morales
plaies
préparer
prétendent
sociales.
La règle que prétendimposerTolstoïne peutdoncconduireà
une théorie
raisonnée: chacunfabriquerait
aucune appréciation
au pointde vue édusocialesuivantses convenances,
pourjustifier
catifles œuvresqui lui plaisent.
de l'art,regardécommeun moyende formation
Cetteconception
du peuple,nousvientde la philosophie
grecque;Tolstoïne dissi3 que pourles
mulepas, d'ailleurs,l'originede ses idées; il observe
l'art n'étaitqué cettepartiede notreactivité
sages de l'antiquité,
les plusnobles.Ainsiles
à
les sentiments
l'homme
qui communique
grandsefforts
qui ontpourbutla créationdesœuvresd'art,n'aboude la vie; ce seraientdes élétiraientpas à de vainesdécorations
mentsessentielsde notrecultureet mêmepeut-être
quelques-uns
les plusessentiels.
deséléments
en aucunefaçonà la vieantique;
ne ressemble
Maisla viemoderne
surtoutd'uneélitede citoyens,
jadis la philosophiese préoccupait
héroïdans des sentiments
constamment
devaient
s'entretenir
qui
de la
instant
tout
à
menacée
sauver
la
Cité,
ques pour pouvoir
la
de
la
défense
à
sacrifié
devait
être
république.En
ruine;tout
n'ontété réalisées,et l'art
fait,jamais les utopiesdes philosophes
de leurs théories: ce que
grecs'est développéindépendamment
nousavonsà étudierce n'estpas ce qui pourrait
être,mais ce qui
en nous basantsurles Citésthéoriquesfabriquées
est réellement;
le dos à l'enseignement
grecs,nous tournons
par les philosophes
que doitnousdonnerl'histoire.
entrel'artancien
trèsprofondes
desdifférences
Il existe,d'ailleurs,
ontfrappétousles auteurset il est
et l'artmoderne;ces différences
en lumière.
essentielde les bienmettre
1. P. Bourget,Préfacedu troisièmevolumede ses œuvrescomplètes.
2. Guyau,op. cit.,pp. 382-383.
3. Tolstoï,op. cit.,p. 92.

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260

REVUE DE MÉTAPHYSIQUE

ET DE MORALE.

III
des artsprimitifs
SuivantM. Ribot1 l'artmodernediffère
par le
évolude
cette
terme
au
serait
ce
du
à
social
l'individuel;
passage
la théoriede l'artpour l'art.Je croisqu'il
tionque Tontrouverait
classiquesun mélangedes
y a toujourseu dans les civilisation's
de cetteévolution
diversmoments
pas
; maisje ne me représente
toutà faitles chosescommeM. Ribot.Ce qui me frappele plus
de groupements
dans les artsantiquesc'estla prédominance
qui
etesthéutilitaires
la
fois
à
des artscomplexes,
à former
aboutissent
du temple,des tombeauxet des
tiques: ainsi étaientl'architecture
- les ritesreligieux, la pédagogie.Cesartscomplexes
citadelles,
dans les républiques
à des finscollectives
servaientgénéralement
les
à
orner
mais
l'art
servait
palaisdes roisde Perse
qui
grecques;
aussi partin'avaitriende social; il étaitabsolument
ou d'Assyrie
les palais
décorant
cularisteque celuides artistesde la Renaissance
des princes.
de l'artnous montreune rupde l'histoire
moment
Le deuxième
danssonatelier;
s'enferme
turede cesensembles
; chaqueexécutant
sa techniqueparticulière,de
il ne cherchequ'à perfectionner
manièreà fairevaloirson habiletédans sa spécialité.Les écoles
définirendirent
fondéesà la finde la Renaissance,
académiques,
.
L'habiabstrait
devint
Vart
dire
tivecettedislocation;on peut
que
letéprofessionnelle
rang; on inventade nouvelles
passa au premier
formes
qu'il auraitétéimpossiblede faireentrerdans les anciens
des scènesde la vie comensembles
; ainsile paysageetla peinture
une
muneprirent importance
que personnen'eûtjadis soupçonest parvenuà
l'adresseaveclaquellel'artiste
née; nousy admirons
desaspectsintéressants
au milieude spectacles
qui
confus,
démêler,
observation.
à
notre
échappent
de
(suivantl'expression
L'art,unefois émancipéet 2 « refaisant
la
de
sa
vue
et
en
à
sa
propregloire, phénoménalité
Proudhon) guise
des choses», l'espriteut besoind'unethéoriemétaphysique
pour
la théoriede,
Alorson constitua
le nouveaugenred'activité.
justifier
la Beauté,qui n'estpas aussiabsurdeque le penseM. Brunetière3;
1. Ribot, Psychologiedes sentiments,p. 330.
2. Proudhon, Justice,t. III, p. 343.
3 Brunetière,op. cit., p. 9U.

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE L'ART.

261

elle sertà marquer,d'une manièreprécise,la rupturedéfinitive
opéréeet à indiquerque chaqueart poursuitisolémentsa perfectiond'exécution.
Maisl'artn'avaitpu s'émanciper
des traditions
qu'à la condition
de se donnerdes lois techniques,
qui peu à peu se transformèrent
en une scolastiquepuérile;et celle-cirenditl'académismesouverainement
ridicule.Échapperà touterèglefutle motd'ordrede
beaucoup d'écoles, qui aboutissaientcependantà de nouvelles
au furet à mesure
; maisen fait,l'esprit
s'émancipait
scolastiques
devantnotreactiondevenaitplus
que le nombredesvoiesouvertes
grand.
Les querellesd'écolesontfinipar s'apaiser,parcequ'il estdevenu
évidentque ces querellesne peuventaboutirà rien,le publicn'acDésormaisle dogme
ceptantplus de modesexclusifs
d'expression.
de la Beautédisparaît;nousne croyonsplus à l'existenced'uneloi
généralequi régleral'art; noussommesdisposésà acceptertoutce
ou de
chezle créateurun ingénieuxtalentd'invention
qui montre
combinaison.
et les
les peintres
Il y a un sièclequandrégnaitl'artacadémique,
sans
travaillaient
les
formules
des
enchaînés
écoles,
sculpteurs,
par
leurs
renfermer
devaient
des
monuments
aucun
souci
prendre
qui
œuvres;ce n'estpas que le bon goûtleur manquât;c'est qu'ils
de la libertédontjouissentnos artistes
comtemporains,
manquaient
- entravés
étaient
les
par règlesacadémiques.Grâceaux resqu'ils
l'art- qui s'est
sourcessi nombreuses
que présenteaujourd'hui
une coord'établir
affranchi
en s'enrichissant il devientpossible
dinationraisonnée
entretoutesles parties.
l'artcomplètement
Mais,dit-on,
émancipén'estplusqu'unmoyen
de flatter
les goûtsdu public,tout commeétaitdéjà l'art de la
des anciennesrèglesle rendtoutà fait
Renaissance;la disparition
des amateurs
; condamnéà plaire à tout
dépendantdes instincts
sa dignitéet sa vraie
prix,il a perdu touteson indépendance,
liberté.Des philosophes
ont,maintesfois,insistésur ce point et
soutenuque l'artperdtouteraisond'êtrequand il est ainsi suborà
ne se rapportent
donnéau plaisir.Leursobjections
pas seulement
très
il
l'époqueactuelle;carde touttemps a existéunepartie importantede l'artse trouvant
: ces objectionssont,
dans cettesituation
en grandepartie,fondées.
de
Onreproche
à l'artlibre(ou individualiste
suivantl'expression

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262

REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

M. Ribot)d'êtretroppréoccupéde l'effet1,
de chercherle bizarre,
l'extraordinaire
et parfoisl'extravagant,
de vouloirétonnerl'esprit
La bizarplutôtque séduireparla grâceet la forcedes sentiments.
rerieest de tousles temps;elle est la caricaturede l'originalité
sans laquelle il n'y a pas d'artpossible;nousvoulonsque le créateurnous montrequ'il peutproduirequelque chosede personnel,
ou toutau moinsquelquechosequi n'appartienne
pas au coursvulgairede la vie.
Plusgravessontles reprochesque l'on adresse à la littérature
en dehorsde la morale.Il existeune producqui prétendse mettre
tiontrèsabondante
de fableset de contes,qui, depuisles tempsles
unutilitarisme
trèsplat : ne pas se casser
plusanciens,enseignent
la têteavecl'idéede justice,s'arrangerpourvivreconfortablement
sans soucides loisde la conscience,
prendresonpartides violences
2 trouvefort
ne
voilàce que M. Brunetière
qu'on
peut empêcher,
mauvaiset c'est pourquoiil reprocheaux fablesde La Fontaine
d'êtrefortimpropres
à former
le cœurde la jeunesse.Je croisqu'il
a parfaitement
comme
avait raisonRousseau3quand il
raison,
à
d'avoirtiréleurbassemoralitédes
reprochait ses contemporains
conteset des fablesdeLa Fontaine.
A l'opposéde cetteindulgence
malsainese trouvela révolteinstinctive
du personnage
fortqui,sentantsa force,
s'insurgecontreles
lois etprétend
se créerune vie spéciale: les chantspopulairesdu
mondeentierontcélébréle brigand;les dramesmodernes
où sont
de prétendues
thèsessociales,nediffèrent
essentieldéveloppées
pas
lementde ces chantsdes barbares.
La littérature
avancées'alimentebeaucoupà ces deux sourceset
aboutità créerune sortede synthèse,dans laquelle se donnent
librecarrièrel'envieet la haine;il y a dans notrenaturequelque
chosede servileet nouséprouvons
un grandplaisirà voirsignaler
les mésaventures
arrivent
aux
qui
cens que leursituationsociale
à
dans
la
vie
courante.
Tout individuqui sortdu
oblige respecter
commundevientun suspectpour le romancier
ou le dramaturge,
1. Cf.Tolstoï, op. cit., pp. 138-167,178-193,210-234.
2. Brunetière, op. cit., pp. 95-96.- Cette morale de La Fontaine ne ressemblet-ellepas beaucoup à celle des gens qui, durantl'affaireDreyfus,soutenaient que
ces choses-làne les intéressaient pas? M. Brunetière a soutenu des idées à peu
près semblables à celle que je signale ici.
3. Rousseau, Emile, 1. IL

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE L'ART.

263

de le placerdans des situationsodieusesou grotesqui s'efforcent
des œuvresde ce genre,ne sont
que suscitent
ques. Les sentiments
ont vainement
soutenuque la
pas bons; quelques théoriciens
êtrevraipourla
comédiesertà corrigerles mœurs;cela pourrait
ne
ne
serait
comédie
l'envie,
pas fond
qui ferait
pas inspiréepar
qui
et
de
sur la sottise,l'extravagance l'ineptie personnages
que l'auLe vrai comique,tel que le comprendHegel,
teurveut dénigrer.
caractérisépar la sécuritéque l'on éprouvede se sentir élevé
de se sentirassez sûr de soiau-dessusde sa proprecontradiction,
- ce comiqueesttrèsrare
ses
de
mêmepourrire
proprestravers,
dansla littérature1.
une cause bien plus grave
Mais on prétendque l'art renferme
on
l'accuse
de
d'immoralité;
s'occuperbeaucouptropdes situations
trouve
de ce côté beaucoupde ressources
vicieuses,parce qu'il
poursa créationet parcequ'il peutainsi,beaucoupplusfacilement,
séduirele public.Guyau2et Tolstoï3ontbeaucoupinsistésur ce
n'ont-ils
calculet peut-être
pas étéassez au fonddes choses; je me
demandesi, en dehorsde toutcalculde ce genre,l'artne renfermecommel'ontaffirmé
rait pas un germeprofondd'immoralité,
pas
ne montre-t-elle
l'histoire
mal de moralistes;
pasque danstoutesles
« exceptéau moyenâge où
époquesila étéun agentde corruption4,
»
chrétienne?
fait
de
la
s'est
l'interprète spiritualité
[il]
n'a
étudié
cette
La psychologie
question;
contemporaine guère
on s'est demandé,dans ces dernierstemps,s'il n'existe
cependant
entrela production
artistiqueet l'instinct
pas unecertaineaffinité
5
sur ce pointla
à
admettre
assez
Ribot
semble
M.
sexuel;
disposé
a
fort
Il
du
Froschammer.
théorie métaphysicien
que
longtemps
y
artiste
j'avais observéque chezles personnesayantle tempérament
lié à une trèslégère
le sentiment
du beau est, assez généralement,
:
surexcitation
cette
surexcitation
échappe d'autant
voluptueuse
de
conscience
au
leur
facilement
que les artistessont
regard
plus
Chez des hommes
eux-mêmes.
gens peu aptes à observeren
le militaire,le marchand,le paysan,que toutesles
1. « Que le magistrat,
conditionsde la société,se voyanttourà tourdansl'idéalismede leurdignité
et de leur bassesse, apprennent,
par la gloireet par la honte,à rectifierleurs
» (Proudhon,
leur institution.
idées,à corrigerleursmœurset à perfectionner
OEuvres, t. XX, p. 71.)
Philosophiedu prof/rès,
2. Guyau, op. cit., p. 158 et 381.
3. Tolstoï, op. cit., p. 135 et p. 289.
4. Proudhon, Du principede l'art, p. 255.
5. Ribot, Essai sur Vimaginâtion créatrice,pp. 62-65.

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264

REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

habituésà exprimertouthautce qu'ils éprouvent
et à
fougueux,
instincts
soumettre
leurs
au
de
la
contrôle
ne pas trop
raison,cette
et des théories
excitationpeutse traduirepar des affirmations
cite1deux passagesde
choquantes.M. Brunetière
singulièrement
Diderotqui ne laissentaucundoutesur la naturedes émotionsque
ce célèbrecritiqueéprouvaitdevantles tableauxdu Gorrègeet
devantles spectaclesde la nature.Ces passagesétonnentet scandalisentM.Brunetière,
qui n'a pas vu que les sentiments
exprimés
sont
des
ne
sentiments
Diderot
que l'exagération
éprouvéspar
par
la trèsgrandemassedes hommes.
observetrèsjustementque les statues
AilleursM. Brunetière2
grecquesles plus belles ne possèdentpoint cettechastetéque
Si leur nuditéne nouschoque
leurattribuent
quelquesthéoriciens.
les
considérons
nous
commedes pièces d'une
c'est
point,
que
surtout
et
c'est
collectionscientifique
que nous ne comprenons
Il semble,d'ailleurs,que les
pas bien ce qu'elles représentent.
artistesgrecsde la grandeépoquen'aientpas cherchéà exprimer
l'individualité
de leurs personnages;nous nous désinfortement
téressonsde ce qui peutse passer dans le cœurde leurshéros;
il arrive même, assez souvent,que nous ne sommespas très
d'une statue.Ces chefs-d'œuvre
sûrsde l'attribution
sontchastes
dansla mesureoù ils sontincompréhensibles
notre
âme; mais
pour
on peutse demandersi à la longue3« cettebeauté[ne finitpoint]
des penséesimpures».
parinspirer
IV
Si l'art n'estqu'un moyend'amusement,
assez dangereuxpour
la moralitépublique,comment
se fait-ilqu'il ait conquisune si
de l'humanité?
Noussommes
grandeplacedansles préoccupations
sontà la mode,à
habitués,depuisque les théoriesévolutionnistes
commedes survivances
toutce qui ne présente
considérer
pointun
caractèremarqué d'utilité: l'art serait-ildonc une survivance?
Il nousfautnousdemandercomment
on peutlégitimer
ies préoccupationsartistiques;et nul douteque ce problèmene se pose
surle terrainde la justiceéconomique.
aujourd'hui
1. Brunetière,op. cil., p. 68.
2. Brunetière,op. cit., p. 64.
3. Proudhon, Du principede Uart,p. 327.

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-

LA VALEUR SOCIALE DE l'aRT,

265

La théoriequi ramèneFartà un jeu paraîtavoirprisnaissance
au xvm°siècle; et c'est dans ce pays qu'elle a été
en Angleterre
surtout
développée.
ancienneet puissante,
En Angleterre
existe une aristocratie
revenussur la richessegénéraledu pays;
qui perçoitd'immenses
et cetterichessea paru longtempsse produire,d'unemanièreà
Il paraissait
sur une échelleprogressive.
peu près automatique,
une
dans
les
avoir
pays modernes,normalement, surabony
dancede forcesqu'il fallaitdépenser;la dépensersousformed'obnobleque l'on pûtimaginer.
jets d'artparaissaitle moyenle plus*
de l'artproduitpour
La Renaissanceavaiteu la mêmeconception
maisla richessede l'Italieavaitrapile plaisird'unearistocratie;
cette
dementdisparu,en sortequ'on ne pouvaitguère considérer
floraisonartistiquecomme un phénomènenormal;
magnifique
à
quelques-unspouvaientmêmesoutenirqu'elle avait contribué
dernières
ces
ruinerle pays, tandis qu'en Angleterre,
jusqu'à
années,on pouvaitcroireque la richessedu pays étaitintarissable
éternelles.
industrielles
et ses supériorités
De nouvellesconceptions
économiquesse sont faitjour; on a
de la production
cessé de s'extasierdevantla puissanceincroyable
a beaucoup
moderne
le
monde
et on s'estaperçu,avec effroi,
que
on
de
la
de peineà ne pas tomberau régime
famine; a vu que le
et que tous
progrèsne se produitpas d'unemanièreautomatique
de
toutjuste,à nous permettre
de la sciencearrivent,
les efforts

Le
lenteur.
une
avec
la
jour la
grande
perfectionnerproduction
l
de
la
loi
eu
de
a
conscience
démocratie
pauvreté
contemporaine
qui pèse sur elle, on s'est demandési l'emploides ressources
prélevéespour alimenterla productionartistiqueétaitjustifié,
s'il y avait,vraiment,
égalitédans l'échangedes services,si la
était
commutative
respectée.
justice
M.Brunetière
se place au pointde vue des économistes
quandil
2
de croirequ'il y a quelquechose
ditaux artistes: « Permettez-moi
au mondeque de broyer
ou de plus important
d'aussi important
des couleursou de cadencerdes phrases!.. Il y a bien des choses
dontnousnouspasserionsplus malaisément
que de vous! et vousle
travail
incessant
si
mêmesde quoi vivriez-vous
[des autres]ne
1. Cf. Proudhon. La guerre et la paix, t. II, pp. 126-144.
2. Brunetière,op. cit., pp. 102-103.

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266

REVUE DE MÉTAPHYSIQUE

ET DE MORALE.

vous assurait votrepain quotidien? » Et Tolstoï1 n'est pas moins
frappédes caractèresparasitairesde Fart.
Il est trèsprobableque l'artne peutpas êtrecomplètementdébarrassé de l'idée du jeu, de même qu'il ne saurait jamais être séparé
ni Tune
de touteinfluencepédagogique; mais il n'est exclusivement
ni l'autre de ces deux choses; en tout cas il ne saurait êtreun jeu
ou une pédagogie dans le sens où il l'a été dans des civilisations
différentes
de la nôtre.
complètement
Nous devons, tout d'abord, observerque le jeu peut être conçu
tout autrementqu'il ne Ta été dans les sociétés aristocratiquesdu
passé : autrefoison se préoccupaitfortpeu de l'artiste; l'essentiel
était de connaîtreles sentimentsque son œuvre produitdans l'âme
de ceux qui le paient. Mais cette division de la société en deux
groupes,l'unamateur,l'autreexécutant,sembleêtre de plus en plus
étrangère à nos idées : nous comprenonsmal une société qui
soit faite pour le plaisir des classes privilégiées. Il paraît donc
; il nous faut
étrange que l'art doive avoir un but aussi restreint
cherchers'il ne serait pas susceptible de s'adapter aux conditions
essentiellesde la vie moderne.
Tout le mondecomprend,d'une manièreplus ou moinsinstinctive,
que tout élémentde culturedoit s'universaliserà l'heure actuelle;
on a souvent définice mouvementen le rapportantà la démocratie; on pourraittout aussi bien le rapporterà la loi du travail
universel; mais quelle que soit la cause, le faitest frappant,et on se
demande si l'art ne doit pas tendre à s'universaliser. Une chose
incontestableest que le public se considère, de moins en moins,
commeune réuniond'amateurs passifs; il commence à intervenir
d'une manièreactive dans l'art; et je crois que ce faitest de nature
à nous éclairer beaucoup sur l'évolution de plusieurs des arts
contemporains.
Dans la haute antiquitél'art avait appelé à lui un très grand
nombrede citoyens: la grandeimportancedes danses sacrées tenait
en partieà ce qu'elles réunissaienttous les citoyenscommeexécutants; les chœurs des chanteurs,les fêtes publiques tiraient leur
valeur de la même cause. L'art aristocratique,tendantà remettre
les rôles d'exécutantsà des mercenaires,avait brisé l'unité qui me
semble êtreen trainde se reconstituer,
dans la mesure où elle est
1. Tolstoï, op. cit., pp. 278-285.

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G. SOREL.

-

LA VALEURSOCIALE DE L'ART.

267

Il y a beaucoup
avec notrecivilisation
contemporaine.
compatible
activedes citoyens;et ces arts
d'artsqui exigentune intervention
sonteu voiede progrès,à l'heureactuelle.
de l'histoireartistique
les plusremarquables
Un des phénomènes
a été la grandeimportance
prisepar la musique;
contemporaine,
c'estqu'aujourd'hui,
celanedoitpas nousétonner;
grâceà l'extrême
du public,
variétédes moyensd'exécutionmis à la disposition
devenir
monde
exécutant.
L'exécutant
le
estplus
tout
peut
presque
aussi
il
lui
chose
et
il
n'aime
quelque
qu'unsimpleamateur; crée
la musiqueque dansla mesureoù il se sentcréateur.
trèsvariées;maistoutle monde
des formes
Le théâtrerenferme
nousfaisonsplusqu'assisterà une simple
observeque,d'ordinaire,
récitationde dialogues;dans biendes cas, nous sommescomme
le chœurantique,et nous sommesmêlésà l'action;officiellement,
mais,en fait,nous discutons
nousne sommespas des exécutants,
au furet à mesureque le dramese
et nousagissonsennous-mêmes,
développe.Cela est vraidans la mesureoù est vraie la théoriede
unjugementet
M. WilliamArcherqui veutque le dramerenferme
unidéal; - c'est-à-dire
que cela n'estvraique pourcertaines
espèces
de drame,pourcellesqui ne sontpas unsimplejeu divertissant.
Nousne trouvonsde beautéà l'architecture
que si nous parvesi noussavonsdécomen partiele travailde l'artiste,
nonsà refaire
la
dont
coordination
raisonnéenous
en
œuvre
son
parties
poser
en
nous
si
l'élèvequi
clairement,
sorte.,
devenons,
quelque
apparaît
étudiela leçondu maître.Il estbond'observer
que depuisuncertain
les
auteurs
écrivent
sur l'architecture,
nombred'annéestous
qui
le caractèrerationnelde cet art et
de faireressortir
s'efforcent
surdes raisonnements.
toutjugement
de fonder
esthétique
D'autrepart,il ne semblepas douteuxque les arts que nous
devonssimplement
goûtercommeamateurs,qui sont pour nous
transformation
et perdes jeux aimables,subissentune profonde
On se plaintde la décadencede la poésie,
dentde leurimportance.
de rythmes;elle devient,
qui n'estplus guèrequ'un agencement
même
des poètes,un artréservé
de
l'aveu
et
chaquejourdavantage
et ne sert,le plus souvent,qu'à déguiserle videde
aux dilettantes
la pensée.
Les nouvellestechniqueslittérairesproduisentune-transfordans la manièred'écrire: la
mationde jourenjour plus profonde
à remplacer
le livre;ce sontdes producrevueet lejournaltendent
Hev. Méta. T. IX. -

1901.

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19

268

REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

lionsn'ayantqu'un intérêttouttemporaire
surles
qui l'emportent
à
on
destinées l'avenir.Surces phénomènes, a beaucoup
productions
del'art;peut-être
bien
écrit;on a biendesfoisdéploréla déchéance
une transformation
s'est-ontrompéet faut-ilvoirlà seulement
qui
de notreciviliest en rapportétroitavec les nouvellesconditions
sation.
Les philosophesde l'art ont,presquetous,vouluprouverque
chaque périodehistoriquea eu son art préféré: les Grecsont
excellé,dit-on,dans la sculpture;les Italiensde la Renaissance
dans la peintured'histoirereligieuse;les Hollandaisdansle payontsoutenuque ces préférences
peuvent
sage; etc.Cesphilosophes
à des causes générales.Les théoriesproposéessont
êtrerapportées
maisil y a un fondde véritédanstoutes
toutestrèscontestables;
Il y a surtout
ce faitcapitalque l'artn'estpas un
ces philosophies.
mais
faisceaurigidede forcesassembléessuivantun planuniforme,
trèsdiverseset prenant
qu'il y a des artsse groupantde manières
suivantles époques.
chacununeimportance
particulière
Il ne seraitdoncpas du toutétonnant
devînt
que la littérature
s'il
en
secondaire
était
ainsipresquetoutes
ungenrede plusenplus
;
car sa critique
les objectionsque faitTolstoïà l'art,tomberaient;
littéraire.
la
sur
surtout
production
porte
estcellequi se maninonmoinsremarquable
Unetransformation
si
arts
renaissance
des
la
festepar
industriels,longtemps
méprisés,
de cathédralesont remis en
que les travauxdes restaurateurs
honneur.Il est trèsmanifeste
qu'il en est résultéune certaine
déchéancede ce qu'onappelaitjadis les Beaux Arts: les produits
de moinsen moinsle public;si
des écolesacadémiquesintéressent
les
on ne sait ce qu'ils
n'existaient
les musées
pas pour recueillir,
deviendraient.
V
À l'heureactuelle,le travaila prisune importance
qu'iln'avait
Dans
notre
il
est
encoreplus
à
aucune
eu
époque.
pensée,
jamais
le
monde
l'est
clans
réel
:
nous
ne
pensonscomme
qu'il
important
atteléeà unlabeur
réaliséeune sociétéde producteurs,
si se trouvait
incessamment
le
incessantet uniquement
préoccupéed'agrandir
idéal
de
humaine.
Cet
en
la
de
gouverne
plus
plus
puissance
champ
dans tous les essais actuels
nous le retrouvons
nos sentiments;

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE l'aRT.

269

dans l'art«
à la moralepratique;nous devonsle retrouver
relatifs
de Fart modernesonttoutà faitdifférentes
Par suiteles destinées
de cellesde Partqui avaiteu pourobjet le plaisird'unesociété
de forcesqu'il fallaitdépenseren
disposantd'unesurabondance
luxe1.
caractériséepar l'universaliNotresociétén'estpas seulement
sationdu travail;le travailne cesseaussi de devenirplusintenseet
soient
plusabsorbant;il fautque toutesnos capacitésd'attention
ne
autretenduesavec une application
que personne soupçonnait
fois;il ne fautpas perdrede temps,maisencoreil fautl'employer
d'unemanièreaussi complètequ'il est possible.Un pareilrégime
à la fatigue
intellectuelle
ou à l'éneret aboutirait
seraitintolérable
de
délassements
s'il n'étaitaccompagné
vement,
qui coupentcourt
à toutepréoccupation,
qui arrêtentle travailde l'espritet nous
des forces
mettent,
pourquelquetemps,sous la puredomination
souvent
On
a
observé
les
hommes
que
physiologiques.
purement
de
besoin
avec
le
leurs
d'affaires
romprebrusquement
éprouvent
habitudesde travailexcessifen assistantà des spectaclesd'une
ontremarqué
: les pychologistes
enfantine
bouffonnerie
que le rire
un
fait
de
dans
est,
presquecomplètement
beaucoup cas,
physique
comment
cetteexplosionde la
dès lors,facilement,
et on comprend,
une fatigueintellectuelle
naturematériellepeut fairedisparaître

nous
sommes
de nousarrêterdans
de
résulte
l'impossibilité
qui
le coursde nosréflexions*.
au mêmeordred'idéesles spectaclesqui charOnpeutrattacher
commeles féeries,
les aventures
mentles yeuxdes peuplesenfants,
et les grandesmassesdes balletsdécoratifs.
Onn'a
invraisemblables
dans
les
ces
besoins
de
assez
tenu
compte
projetsque l'ona
pas
on
souventdresséspourdes théâtres
populaires; a vouludonnerà
en faireun moyende propaune
théâtres
ces
portéephilosophique,
en quelque sortedes
gation pour des idées nouvelles,restaurer
des
sans
sont

Ce
avenir,qui montrent
projets
laïques.
Mystères
1. Nousabordonsici un deuxièmemomentde l'esthétique;dans le précédent
l'artétaitconsidérépar rapportà l'ensembledes citoyens,mais on ne prenait
son importancepar rapportau travail; maintenant
nous
pasen considération
allonschercherquels rapportsil soutientavec le travail.
2. La plus grandecause du malaiseproduitpar le travailintellectuelrésulte
de nous arrêterpar le simplejeu de la volonlé.D'après
de cetteimpossibilité
t. I, p. 25);
Taine,Napoléonauraiteu cette facultéd'arrêt(Le régimemoderne,
l'une
aussi n'était-iljamais fatiguéet ne melait-iljamais deuxpréoccupations
avec l'autre.

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270

REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE.

ohezleursauteursdes préoccupations
uniquement
inspiréespar le
ont
hommes
:
des
à
il ne
qui
beaucouptravaillé
passé
parVattention,
desproblèmes
sociauxà discuter
à titrededélassefautpas proposer
n'ontétéun amusement
ment;les discussions
philosophiques
que
dansles sociétésqui n'avaientpas à gagnerleurvie par un travail
intellectuel
intense;il fautnous donnerles spectaclesqui amusent
les peuplesenfants.
Enfinje croisqu'on doitexpliquerpar le besoinde délassement
la grandeadmiration
devantles specque les moderneséprouvent
n'ont pas pu expliquer,
tacles de la nature;les psychologistes
ce goûtpourla naturebrute
jusqu'ici,d'unemanieresatisfaisante,
Ce goûtest assez nouveau;et
qui n'a reçu aucun arrangement.
M. Ribotobserve*que dansl'antiquité
on ne l'avaitvu se manifester
«
de
civilisation
avancée», et que la
qu'aux époques
partiellement
des
n'a
été
naturesauvage montagnes
appréciée
quedepuisRousseau;
à se rendrecomptede cetteextenil trouvebeaucoupde difficultés
Je croisque l'explication
sion de la sympathie.
est assez facilesi
ces
intéressent
surtout
l'on réfléchit
les hommestrès
que
spectacles
: en se plongeant
dansce mondeétranger
intellectualisés
à l'esprit,
uneactionsédativebienfaisante.
ils éprouvent
Ainsil'artde luxe et de jeu devientun art de délassement,
qui
sembleêtre absolumentnécessairepourla santéintellectuelle
des
de plusen plusabsorbés.
travailleurs
de l'art moderneest celle qui fait
La formela plus intéressante
la beautédansl'utile.Dans une sociétéde
descendre
complètement
travailleurs,
qui sontobligésde lutter,avec une énergiede jouren
de l'existence,
l'intelligence
jour plus grande,contreles difficultés
vers
la
se tourne,
et chercheà la
production
presqueentièrement,
rendre,à la fois,plusintenseet plusparfaite;l'espritdescenddans
et il imposeà toutce qu'il toucheun caractèrespirituel.
l'industrie
Toutesles activitéshumainessontde plus en plus disciplinéesen
desmatièrespremières
vue du façonnement
; maisaussice façonnementse spiritualise;l'anciendualismede l'espritet du corps,de
tendà
la têteet de la main,surlequelreposaitl'économie
ancienne,
s'évanouir.
Le travailmanuelestreconnu
pource qu'ilestréellement,
dansl'histoire,
le commencement
et la finde toutenotrevie; c'est
lui qui sertà combiner
les grossiersessaisde l'inventeur,
qui ne
I. Ribot, Psychologie des sentiments,p. 337.

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE L ART.

271

parvient pas encore à avoir dans son esprit une représentation
exposée,
intelligible,et par suitesusceptibled'êtrescientifiquement
de son idée. Mais quand l'élaborationlente de ces créationsaura
amené l'homme à comprendrepleinementce qu'il a fait, l'esprit
illuminerade ses lumièresle travailroutinierdu travailleur.
Proudhon a exprimé dans une belle formulece double mouvementl : « L'idée naîtde l'actionet doitrevenirà l'action,sous peine
de déchéancepourl'agent. » Tout ce qui resteraitdans le domaine
de la pure spéculationet qui ne se traduiraitpar aucun résultat
pratique, lui semblait résulterd'une sorte d'amputationintellectuelle de l'homme: celui-ci,soumisà la dure loi du travail,ne saurait s'en affranchir
pour vivrecommede purs esprits,de mêmequ'il
ne sauraitse confinerdans une occupationqui ne serait pas spiritualisée.
Mais si dans nos œuvres apparaît,d'une manière très claire, la
est-ceque toutesnos productions
marque de l'inventionintelligente,
vontdeveniresthétiques?
Pendantlongtempson a cru que la notiond'art ne peut s'appliquer qu'à des productionsexceptionnelles,faites dans les ateliers
académiques et destinéesà l'ornementde palais ou de musées; ces
productionsnobles appartenaientau domainedes Beaux Arts; les
artsréputésinférieurs
avaient subi une déchéanceprogressive,à tel
point qu'il y a une soixantaine d'années on aurait passé pour un
originalsi l'on avaitattribuéau travaildes ouvriersune valeurartistique. Une grande transformations'est faite depuis que l'on a
commencéà restaurerles cathédrales; le bric-à-bracarchéologique
est devenuà la mode,et des industriescomplètementabandonnées
depuis longtempsont reprisune grandefaveur; mais on a jugé ces
arts décoratifsd'après les principesque la Renaissanceavait introduits, c'est-à-direcommedes arts de luxe.
Viollet-le-Duca souvent signalé que les artisans du moyenâge
adoptaientdes solutionstrès économiques,eu égard aux conditions
spéciales de l'époque : les matériaux étaient alors très chers et la
main-d'œuvretrès bon marché; leurs solutionsconduisentaujourd'hui à des résultatstoutopposés et sonteffroyablement
chers.C'est
leur chertéqui a fait,en très grande partie,leur succès auprès des
amateursmodernes.Depuis la Renaissance, nous croyons,en effet,
1. Proudhon,
t. II, p. 314.
Justice,

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272

REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

qu'unobjetd'usagecommunne mérited'êtreappeléun objetd'art
et d'aprèsdes procédés
si compliquée
ques'ilesttraitéd'unemanière
italiennes
si difficiles
Lesarmures
coûteux.
horriblement
qu'ildevient
sontbienunedes chosesles plus déraisonnables
qu'on aitpu imade
giner;les visiteursdu pavillonroyald'Espagneà l'Exposition
les
entre
existe
1900ontpu remarquer
la grandedifférence
qui
armesde Milan et celles d'Allemagneet combiencelles-cisont
dans leursauvagesimplicité.
vraimentplus hautement
artistiques
Les coffrets
et les serruresen ferciselé,les buffets
qui reproduiet les figurines
sentdes architectures
les incrustations
compliquées,
des modèlesd'un art traitéau
d'un travaildélicat,fournissent
du bonsens,d'unartqui aboutità la dissociation
rebours
complète
et
collection
la
d'un art qui, produisant
d'avec l'industrie,
pour
nonpourl'usagede la vie,doitaboutirà la mort.
il n'y a plus
Si l'espritdescendvraimentdans la production,
lieu d'attacheraucuneimportance
aux minutiesdu travail;dans
allemandavait tant
les bellesgrillesen ferque le gouvernement
de ce
recherche
aucune
on
ne
trouvait
à
multipliées l'Exposition,
marteau
genre;la rudessedu travailde forge,avec ses coups de
et ses robustessoudures,n'étaitdissimuléepar aucunartificeet
aucune reprise: c'étaitde l'art vraimentcomprispar des hommesqui
se sententforts.

essais pour renouveler
A l'heureactuelleil se faitd'admirables
*
l'art ; etil mesemblequ'au milieude tousces essaisil est possible
uncertainordre,deproposer
desclassifications
d'établir
provisoires,
rôle de l'artdans le monde
une
lumière
sur
le
qui jettent grande
moderne.
Touteslesproductions
del'homme
n'ontpas uneégaleimportance
poursa culture;cellesauxquelleson appliquele plus actuellement
sontcellesqui ontla moindreimportance
l'artdécoratif
; et c'està
causede leurinutilité,
imitéede l'inutilité
desBeaux-Arts,
que beaumeubles
certains
de
comme
coup personnesacceptent
artistiques
bizarreetdes plats
d'untravailprécieux,
desverresd'unecoloration
avoird'autreusageque d'êtresuspendusaux murs2.
qui ne peuvent
1. Je me permetsde regretter
que les auteursqui traitentces questionsne
semble
Notregénération
s'inspirent
pas davantagedes conseilsde Viollet-le-Duc.
oublierce grandartiste,qui futaussi un grandpenseuret qui a répandutant
d'idéesfécondes.
2. Ce snobismea été érigéen théorieet on a soutenuque l'artest par nature
une inutilité;on pourraitmême soutenir,en partantde certainsexemples

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G. SOREL.

-

LA VALEURSOCIALE DE L'ART.

273

II fauttoujoursse rappelerunenotiontrèsprofonde
que Marxa
ont
émisedansses œuvresetd'aprèslaquellelesmoyensde produire
Toutes
uneimportance
biensupérieure
à celledes chosesproduites.
lespersonnes
du luxeavec
sontfrappées
d'industrie,
qui s'occupent
on
lequel
organise,aujourd'hui,les grandesmachines;on veut
; on croit
qu'elles aient quelque chose de plus que la solidité
nécessairede leur donnerde l'ampleur,de belles proportions
et
de la dignité: on les traiteavec amour,commeles anciensavaient
traitéleurs temples.Quand on veut appliquerl'idée de Marxau
passé, on oublie trop souventque l'outillageindustrieldes
modernes
a pouréquivalentdansla Citégrecque,non pas l'outildes
l'armement
des hommes
libres: nousdevons
esclaves,mutis
lage
construire
nosmachineset nosusinescommeles anciensconstruisaientleurstrirèmes,
leursfortifications
et les templesqui étaient
unepartieessentielle
desacropoles.Il n'estpasdifficile
de voirqu'ily
a unetendancetrèsmarquéeà comprendre
l'utilitéd'accorderune
valeuresthétique
à nos grandsmoyens
: le travailest
de production
mieuxfaitquand toutce qui entourel'ouvrier
esttraitéavecart:
c'estce qui est devenupresqueun lieu communparmiles grands
industriels.
Il va sansdireque la beautéd'unemachinene sauraitdépendre
d'une exécutionluxueuse,d'une ornementation
superflue,d'une
c'est l'ordonnance
dépenseinutilede main-d'œuvre;
généralequi
surtout,et les pièces doiventêtrecombinéesau pointde
importe
vuede la perfection
à leurusage.
qui correspond
les
civilisés
Depuislongtemps peuples
pritattachéune grande
à leursvoiesde communication;
importance
quandon a commencé
à construire
les chemins
de fer,l'architecture
traversait
unepériode
de criseet il étaitimpossible
de se faireuneidéejustede la manière
dontil convenait
de traiterces nouveauxmoyensd'échange;pendantlongtemps
ona fortmalemployéles immenses
ressources
dont
ondisposait.Tous les visiteurs
de l'Expositionont étéfrappésdu
contraste
entrele géniecivildes Allemands
etle nôtre;
qui existait
le premiermanifestait
un souci esthétiquetrès marqué dans la
des grands travauxde cheminsde ferrtandisque
composition
de ce siècle, que l'architecturea pour essence de rendreles constructions
absurdes et incommodes;mais tout le monde s'accorde,aujourd'hui,pour
se plaindredes architectesdès que leursédificesne sontpas à la convenance
de ceux qui s'en servent.

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274

REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

chez nous on ne trouvaitguère que les manifestations
d'un esprit
vieillot.
Dans l'Exposition allemande on sentaitla vigueur d'un peuple
qui a pleine conscience de sa force, qui éprouve du plaisir à
l'affirmer
et qui connaîtla valeur pour l'avenirdes grandesœuvres
collectivesqu'il a su menerà bonnefin.On sentaitqu'il y a derrière
ces œuvresdes hommes qui sont capables de marcherrésolument
de l'avant.
Enfintousles écrivains contemporainsont montréque l'habitation est en quelque sorte une partie de nous-mêmes,que toute
améliorationdans le régimedes logementsexerce une actionconsidérable sur les idées et les mœurs.Depuis quelques années des
efforts
très sérieux sont faitspar les architectespour donner aux
maisonsplus de confortableà l'intérieuret un aspect moins horriblementuniformeau dehors. Nous voyons s'affirmer
ici le besoin
de marquer la valeur de la personnalitéhumaine; le sauvage la
marque parles oripeauxdont il se décore; l'hommecivilisés'attache
davantage à sa maison qu'à sa toilette; son luxe est ainsi plus
raisonnéet susceptibled'une expressionartistiqueplus haute.
VI
Si les choses se passent commeje l'ai exposé et si l'art devient
de plus en plus mêlé à la vie d'une société occupée de travail, la
manière de juger les choses d'art est transformée.Tous les jours
il devient plus évident, pour les hommes qui réfléchissent,
que
le jugement appartientaux gens qui peuvent comprendrela production et en pénétrerla spiritualité: les juges naturels sont
les hommesdu mêmemétieret des métierssimilaires*.
De tout temps les artistes se sont plaints d'être obligés de travaillerpour des juges incompétents.
Je crois bien que pour entendre
l'architecturedu moyen âge, il fautsupposerque les
parfaitement
contemporainsattachaient peu d'importanceaux trésorsd'ingéniositéque Viollet-le-Ducdevaitplus tard découvrirdans les constructionsdes cathédrales; la multiplicitédes sculptures,le côté
1. Voici un troisièmemomentde l'esthétique;l'art est considérécommeun
son utilitédansle mondepasseau secondplan; il
purproduitde l'intelligence;
il va se comporter
dansl'opérationdu jugementque nous
fautsavoircomment
il va se rattacher.
portonssur lui et à quelle opérationde l'intelligence

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE l'aRT.

275

bric-à-bracde la décorationétait seul accessible aux hommespour
lesquels s'élevaient ces monuments.Aujourd'huinous entendons
répéter, à chaque instant,que l'artiste doit se préoccuper,avant
tout,de la matièrequ'il emploie,de l'usage que l'on doit fairede
son œuvre,et qu'il doit d'abord aboutirà un bon résultatpratique
s'il veut qu'on s'intéresseà son travail: - mais commentdes amateurs pourraient-ilsêtre de bons juges pour apprécier ce côté
interneet les combinaisonsprofondessous lesquelles va se cacher
l'espritinventeur?Les propositionsque Ton trouveénoncéesaujourd'hui partout,supposentque la productionse fait comme si elle
devait êtrejugée uniquementpar des camarades de métier. Les
gens étrangersà la pratique d'un art peuvent l'apprécier à leur
touren discutantles avis émispar les professionnelset utilisant,à
cet effet,les analogies qui existententre toutes les opérationsde
l'espritinventif.
L'appréciation des œuvres d'art devient de plus en plus une
œuvrede raisonnement;en dépit des objectionsde Tolstoï,la critique professionnellene cesse de prendrede l'importanceet elle
justifieson rôle par la quantitéde raison qu'elle introduitdans les
appréciations.L'esthétiques'intellectualisede plus en plus; - et
cette conclusion est tout à fait d'accord avec les principesque
j'expose ici, relatifsàia naturede l'art modernequi devientla révélationde l'espritdans le travail.
La premièreconséquencede l'art ainsi comprisest le progrèsde
l'individualisme : les artistes ont été parfois personnels d'une
manièreexagérée et égoïste; c'est la caricatured'un sentimentqui
peut être excellent et qui ne nous manque que trop. Aux temps
académiques on a pu croireque l'art avait pour but l'imitationdes
belles choses et pour principe l'obéissance à des règles générales;
mais aujourd'huices erreurssont abondonnéespar toutle monde;
si on continueà étudier les chefs-d'œuvrede l'antiquitéce n'est
une
plus en vue de les imiter;c'est,au contraire,en vue de se former
individualitéforteet de rendre plus efficacesles inspirationsqui
jailliront du fond même de l'être. L'artiste n'est vraimentartiste
que dans la mesureoù il sent l'énergie de son indépendancespirituelle; si tousles hommesdeviennenttravailleurset travaillentavec
art, on peut espérer que l'éducation esthétique qui leur sera
donnée, aura pour effetde développer l'individualismedans le
monde; - et cela est bon.

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276

REVUE DE MÉTAPHYSIQUE

ET DE MORALE.

Je sais que beaucoupde personnesse font,aujourd'hui,une
réputationde moralistesen dénonçantle péril individualiste;
j'avouequeje ne puisvoirce péril: il me semblequ'il estdénoncé
pard'habilesgensqui saventtirerpartid'undes plusvilainsdéfauts
de notrenature: nousaimonsque l'ontraitede vice les vertusdifficilesà acquérir,que nousn'avonspas et que nous ne tenonspas
à posséder.Aujourd'hui
le mondeest toutdominépar des idéesde
et les hommesquin'ontpas assezdecœurpourêtrelibres
servitude,
aimentassez qu'onleurdiseque l'amourde la libertéestun vice.
L'ancienne
éducationclassiqueavaitproduit
jadis un fortcourant
individualiste
dans les groupesrestreints
les
qui en profitaient;
anciensélèvesdes collègesavaientconservé
ungoûttrèsvifpourla
littérature
artiste,et ce goût était entretenu
par la lecturedes
auteurslatins,qui continuait
à les enchanter1
: ils neconnaissaient
pointde passe-temps
plusagréableque celui que leurfournissait
la composition
littéraire
trèssoignée.Personnen'a jamais mis,je
trèsgrandesur
crois,en douteque ce régimen'aiteu uneinfluence
la tournured'espritde nos pères et n'ait entretenu
chezeux un
saintenthousiasme
la
liberté.
études
les
latines
pour
Aujourd'hui
sont tombéestropbas et nos occupationspost-scolaires
sontsi
éloignéesde cellesde nos pèresqu'onne sauraitsongerà entretenir
; mais il est permisde s'apFespritindividualiste
par ce procédé
sur
cette
expérience
puyer
pourespérerque touteéducationartiscetesprit.
tiquedes travailleurs
peutdévelopper
Une autreconséquencede cetteéducationest de donnerà tous
le sentiment
ne sontpas exactement
que les relationséconomiques
à desrelations
réductibles
quantitatives,
que la viene se ramènepas
à desopérations
et
Ja
desfrais
mathématiques que loi de l'économie
ne gouverne
le monde.Cela est extrêmement
pas rigoureusement
desphénomènes
sociaux;il y a
important
pourla justeintelligence
en touteschosesdes qualitésqui doiventêtreprisesen considérationet qui influent
sur nos jugements.On peutdire qu'à chaque
la
société
établit
uneéchellede dignités
et que les hommes
époque
fontles sacrifices
nécessairespourque leursdiverstravauxobtiennentle rangqui leurest dû danscetteéchelle.
1. Il est étonnant que M. Brunetière,qui dans sa brochure sur VÉducation e£
l'Instruction^p. 21,.avait si bien aperçu te côté artistique de la culture latine,,
ait cru devoir plus tard soutenir, dans une conférence sur le génie latin, que
cette culture combat l'individualisme parce qu'elle développe l'idée rationnelleÎJ

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G. SOREL.

-

LA VALEUR SOCIALE DE L'ART.

211

II peutarriver
qu'unpeuplefasseportersonartsurdes futilités,
des gens
sur des chosesqui ne méritent
l'attention
pas d'attirer
mais
il
cette
ne
de
faut
l'art
accuser
sérieux;
folie,Terreur
pas
remonteaux sourcesmêmesoù s'alimentent
toutesles conceptions
de la vie. Dansune sociétéde travailleurs
préoccupésd'assurerle
de ce qui se
industriel
et
d'arriver
à
la
intelligibilité
progrès
pleine
une échelle
suivant
autour
l'art
devra
se
distribuer
d'eux,
passe
êtresurdoit
de
ce
à
manière
évidence
en
mettre
qui
particulière,
toutprisen considération
par l'espritdu peuple.L'art devraêtre
d'une exécutionsoila parurequi serviraà montrer
l'importance
en
et
:
l'art
consciencieuse
savante
sera,
quelque sorte,le
gnée,
travailmanuel
le
dans
l'infusion
de
l'intelligence
moyenparlequel
se manifestera
aux yeuxdes travailleurs.
Les conséquences
de cettemanifestation
artistiquesontgrandes:
carl'hommecessealorsde considérer
la loi du travailcommeune
loi d'esclavageet de dégradation.Jamáis nous ne pourrons
une fatiguepour produire;
échapperà la nécessitéde supporter
ne deviendraun sport,commel'avaientcru
jamais la production
ne
les utopistes
au commencement
de ce siècle;jamais l'occupation
socialistes.
de
tant
comme
le
encore
diminuera,
aujourd'hui
pensent
de notrenaturequandil a
Proudhona bienvu la loi fondamentale
A quoinousservisoutenuque le travailne cesserade s'accroître.
contreunenécessitési impérieuse?
raitde nousrévolter
Maisnousavonsmieuxà fairequ'à opposerune simplerésignace que les anciensregarle moyend'ennoblir
tion; l'artnousoffre
daientcommeservile,de trouverune joie orgueilleusedans la
notre
vaincueet de nous sentirlibresen accomplissant
difficulté
un
sentiment
avec
travail
exécuté
Et
en
le
même
temps,
besogne.
estnon seulement
plus parfait,mais encoreplus abonartistique
danten quantité;tous les économistes
savent,par
contemporains
l'amourpour la
qu'il est trèsessentielde surexciter
expérience,
chezle producteur.
choseproduite
Entourédu prestigede l'art,l'apprentissage
perdses caractères
etse présentecommeun moyend'associerla culturede
rebutants
J'aitoujours
de l'habiletéprofessionnelle.
Fespritavecla recherche
cruet je croisde plus en plusque les méthodesd'enseignement
dans les classesde sciencesdoiventdisparaître
abstraiten honneur
être
variées,adaptéesauxdivers
pardes méthodes
pour
remplacées
Pourque ces procédéspuissentréussir,il fautque lejeune
métiers.

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278

REVUE DE MÉTAPHYSIQUEET DE MORALE.

hommene trouvepas, dans la pratique de sa profession,moins de
dignitéque dans la science qu'on lui enseigne; et pour cela il faut
que son travaillui apparaisse commerevêtud'un charmeesthétique;
que cela soit possible,c'est ce que personnene sauraitcontester.
Ainsi Part me semble avoir, en dernièreanalyse, pour mission
d'ennoblirle travail manuel et d'en faire l'égal du travail scientifique. Les difficultésque les moralistes,comme Tolstoï, avaient
élevées contrel'art ne nous arrêterontplus, parce qu'elles s'appliquent à tout autre chose qu'à l'art d'un peuple de travailleurs.
L'éducation artistique,au lieu d'être destinée a faire la joie des
oisifs,devient, pour nous, la base de la productionindustrielle;
c'est à elle que nous nous adresseronspour faireaimer le travail,
pour faire comprendreà l'homme la grandeurde sa destinée et
pour assurer le progrèsmatériel,sans lequel il n'y aurait, sans
doute, aucun progrèsmoralsolide réalisable aujourd'hui.
G. Sorel.

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