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Afin d’éviter que mon travail avec don Juan soit
mal compris, je désire, avant de m’expliquer plus
avant, clarifier quelques points.
Jusqu’à présent je n’ai en aucune manière tenté de
situer don Juan dans son milieu culturel. Le fait qu’il
se considère yaqui ne signifie nullement que sa
connaissance de la sorcellerie soit partagée ou
pratiquée par les Indiens Yaquis.
Toutes nos conversations eurent lieu en espagnol
et c’est grâce à sa parfaite maîtrise de cette langue
que je fus à même d'obtenir des explications
complexes sur son système de croyances.
Je continue à désigner ce système par le mot
sorcellerie et à présenter don Juan comme un
sorcier parce que lui-même utilisait ces termes.
Je pus prendre en note presque tout ce qui fut dit
au début de l’apprentissage et ensuite l'intégralité
de tous nos entretiens, par conséquent j'ai en main
un dossier abondant de notes de terrain. Pour les
rendre lisibles tout en conservant l'unité dramatique
des enseignements de don Juan, il m'a fallu faire un
tri ; mais le matériel écarté est sans rapport, je crois,
avec les points que je veux mettre en relief.
Quant à mon travail avec don Juan, je me suis
borné seulement à le considérer comme un sorcier
et à acquérir une adhésion à sa connaissance.
Pour introduire mon propos je dois d’abord définir
les fondements de la sorcellerie tels que don Juan
me les présenta. Il déclara que pour un sorcier le
monde de la vie quotidienne n’est pas, comme nous
le croyons, réel ou présent. Pour un sorcier la
réalité, c’est-à-dire le monde tel que nous le
connaissons, n'est qu’une description.
Simplement pour rendre valable son affirmation
fondamentale, don Juan s’efforça de son mieux de
me conduire à la conviction profonde que ce que je
tenais mentalement pour la réalité du monde n’était
qu'une
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simple description du monde, une description dont on m’avait gavé dès ma naissance.
Il insista sur le fait que tout individu approchant un enfant devient un professeur qui lui décrit sans cesse le
mande jusqu'au moment où l’enfant devient capable par lui-même de percevoir le monde tel qu'on le lui décrit.
Ce moment, s’il pouvait être parfaitement défini, devrait être sinistre, mais d’après don Juan nous ne nous en
souvenons pas pour la simple raison qu’à ce moment-là aucun de nous ne peut avoir de points de référence qui
permettrait de le comparer à quoi que ce soit d’autre. Cependant, dès ce moment l'enfant est un
membre-adhérent ; il connaît la description du monde et, à mon avis, son adhésion devient entière lorsqu’il est
capable de faire toutes les interprétations perceptuelles adéquates qui, parce que conformes à cette description,
la valident.
Par conséquent, pour don Juan, la réalité de notre vie quotidienne réside en un continuel flot d’interprétations
perceptuelles que nous, ceux qui partagent une adhésion spécifique, avons tous appris à faire.