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« Sud Ouest »

LUNDI 25 MAI 2015
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HISTOIRE DE FRANCE
Y faire entrer d’autres femmes était
une absolue nécessité, car Marie Curie n’avait jusqu’à présent pour
compagne que Sophie Berthelot, laquelle ne doit sa présence incongrue qu’à celle de son chimiste de
mari. L’injustice est en passe d’être
réparée, mais il faudra d’autres Germaine Tillion et d’autres Geneviève
de Gaulle pour ébaucher une parité, à supposer qu’on puisse imaginer ici des quotas bénis par Geneviève, la sainte patronne de Paris.

« Faire entrer la
lumière suppose
davantage
qu’une
rénovation »

La solennité hautaine du monument continue de véhiculer une certaine idée de la République. ARCHIVES ÉRIC FEFERBERG/AFP

Le Panthéon, lieu
désuet et nécessaire
La panthéonisation de quatre
grands résistants ce mercredi
rouvre le débat sur l’avenir du
culte et du temple républicains
CHRISTOPHE LUCET
c.lucet@sudouest.fr

Y

eut-il jamais un consensus national autour du Panthéon ?
Non, et pourtant le sévère édifice parisien de la montagne SainteGeneviève et son intimidant frontispice – « Aux grands hommes, la
patrie reconnaissante » – continue
à intervalles réguliers de rythmer la
vie de la République, dont il reste un
emblème. Même lorsque les Français se chamaillent sur le choix des
« panthéonisés », ce qui fut très souvent le cas, la force symbolique des
cérémonies l’emporte dans le
monument conçu comme une basilique sous Louis XV en 1744 et
devenu un temple républicain en
1791.
Avant d’annoncer l’an dernier, au
Mont-Valérien, son choix de quatre
résistants, dont deux femmes, pour
rejoindre la cohorte des grandes figures de la nation (1), François Hollande avait pris soin de commander un rapport au titre éloquent :
« Pour faire entrer le peuple au Panthéon. » Comment mieux suggérer
la distance qui sépare les Français
de ces illustres dont les corps ou les

mânes reposent dans la crypte
froide et ombreuse ? Confié au patron du Conseil des monuments
nationaux, Philippe Bélaval, le rapport remis à la fin de 2013 posait la
question de savoir si le sacré et la
grandeur étaient encore nécessaires à la République, mais se gardait
bien de conclure.

Solennité de la République
Sage prudence, car si l’élite représentée au Panthéon reflète davantage les circonstances historiques
qu’un choix rationnel (au demeurant impossible à établir faute de
critères objectifs de ce qu’est un
« grand homme »), il est non moins
évident que le besoin d’admiration
et d’exemplarité, raison d’être d’une
« panthéonisation », n’est pas mort.
Et si le Panthéon a quelque chose de
réfrigérant dans sa massive architecture néoclassique, obscurcie volontairement à la Révolution, qui
en fit murer les 39 verrières, la solennité hautaine du monument continue de véhiculer une certaine idée
de la République.
Mais « faire entrer la lumière »
dans l’édifice qu’avait choisi Fran-

çois Mitterrand en 1981 pour dispenser l’onction républicaine au retour
de la gauche au pouvoir suppose
davantage qu’une rénovation architecturale par ailleurs nécessaire.
Ainsi, la réouverture de la nef en
1995 a-t-elle permis de rétablir une
certaine continuité dans l’histoire
tourmentée du chef-d’œuvre de
Soufflot qui n’avait cessé – entre la
Révolution et l’avènement de la
IIIe République (en 1870) – d’hésiter,
au gré des changements de régime,
entre le statut d’église catholique et
celui de temple laïc.
La double nature du Panthéon,
religieuse et civile, est de toute façon
inscrite sur ces murailles froides, ces
colonnes grecques et jusqu’au sommet d’un dôme qui était le point
culminant de Paris avant la construction de la tour Eiffel. Portant la

mémoire de l’État royal et de la religion triomphante, le Panthéon a
greffé sur ces racines profondes le
surgeon d’une République voulant
honorer ses pères comme la monarchie honorait ses saints : en cela,
il est le lieu d’une précieuse synthèse historique.
Mais la poussière peut recouvrir
les plus beaux marbres. Et les tentatives pour diversifier la cohorte des
locataires du temple laïc – la dernière en date, en 2002, est l’entrée
d’Alexandre Dumas, le génial mulâtre des lettres françaises – ont été
jusqu’à présent insuffisantes pour
que le monument échappe au « républicainement correct » symbolisé par les belles barbes de Victor
Hugo ou d’Émile Zola, les profils des
philosophes des Lumières ou ceux
des savants du XIXe siècle.

EN DÉCEMBRE 1964, LE DISCOURS DE MALRAUX

« Entre ici, Jean Moulin… »
L’entrée de quatre grands résistants
au Panthéon, soixante-dix ans après
la fin de la Seconde Guerre mondiale,
convoque fatalement la mémoire de
Jean Moulin et l’hommage funèbre
d’André Malraux en décembre 1964.
Le ministre et compagnon du général
de Gaulle, inspiré comme jamais, le
saluait ainsi : « […] la résurrection du
peuple d’ombre que cet homme anima, qu’il symbolise et qu’il fait entrer
ici comme une humble garde solen-

nelle autour de son corps de mort ».
Un demi-siècle après, l’entrée de
Jean Zay, Germaine Tillion, Geneviève
de Gaulle-Anthonioz et Pierre Brossolette réveille l’écho de ce discours
pour l’histoire adressé alors à la jeunesse de France : « Puisses-tu penser
à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face
informe du dernier jour, de ces lèvres
qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elles étaient le visage de la France. »

À vrai dire, le « retour au peuple » du
Panthéon supposerait la redéfinition, forcément difficile, de ce que
peut être un « grand homme » (ou
femme) par les temps démocratiques, pacifiés et individualistes qui
courent. Car, au-delà des disputes
idéologiques du passé (ainsi Zola
durant l’affaire Dreyfus, puis le refus de la droite, en 1919, que le Soldat
inconnu puisse voisiner avec cet antimilitariste), la concurrence des
mémoires et le « puzzle communautaire » qui ont colonisé l’espace
public rendent l’exercice bien difficile.
Il est intéressant par exemple de
voir qu’un républicain aussi « orthodoxe » que Régis Debray, convaincu
de l’utilité d’un rite « solennel, désuet et nécessaire », ait proposé
d’élever Joséphine Baker (1906-1975)
au Panthéon, non seulement pour
son engagement auprès de la
France libre et pour les droits civiques dans son Amérique natale,
mais aussi parce que la danseuse au
pagne du Paris des Années folles fut
en quelque sorte la première « star »
noire.

Brassens, Camus, non merci
Faut-il imaginer le sanctuaire
réoxygéné par l’inhumation de célébrités du show-biz ou des médias ? Évidemment non. Même
Georges Brassens, que certains auraient bien vu établir ici sa dernière
demeure plutôt que sur la plage de
Sète, brocardait avec humour ces
« pauvres grands disparus gisant
au Panthéon ». Y attirer des personnalités plus attendues s’avère
même difficile, ainsi Albert Camus,
dont les descendants invoquent la
volonté de rester dormir au soleil
de Lourmarin (Vaucluse) plutôt
que d’être transféré dans l’humide
souterrain.
Ce type d’obstacle, en revanche,
peut être levé pour peu que le Panthéon, comme cela se fait déjà, ne
soit pas seulement le terminus d’un
« transfert des cendres » mais un site
accueillant pour les bustes, stèles ou
plaques, permettant ainsi plus facilement d’élargir le peuple des béatifiés et canonisés de la République.
Car le Panthéon n’est pas « le lieu
mort de l’imaginaire national ».
Mona Ozouf, qui risquait la formule
avec un point d’interrogation, est
justement celle qui a défendu la
panthéonisation de Pierre Brossolette…
(1) Germaine Tillion, Geneviève
de Gaulle-Anthonioz, Pierre Brossolette
et Jean Zay entreront au Panthéon
lors d’une cérémonie ce mercredi 27 mai.