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Nom original: orwell_1984.pdf
Titre: 1984
Auteur: George Orwell

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Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

George Orwell

1984
(1948)

Table des matières
PREMIÈRE PARTIE ................................................................. 4
CHAPITRE I ................................................................................ 5
CHAPITRE II ............................................................................. 25
CHAPITRE III ........................................................................... 36
CHAPITRE IV ............................................................................ 46
CHAPITRE V ............................................................................. 59
CHAPITRE VI ............................................................................ 78
CHAPITRE VII .......................................................................... 85
CHAPITRE VIII ....................................................................... 100

DEUXIÈME PARTIE ............................................................ 127
CHAPITRE I ............................................................................ 128
CHAPITRE II ........................................................................... 143
CHAPITRE III ......................................................................... 156
CHAPITRE IV .......................................................................... 168
CHAPITRE V ............................................................................181
CHAPITRE VI .......................................................................... 192
CHAPITRE VII ........................................................................ 196
CHAPITRE VIII .......................................................................206
CHAPITRE IX.......................................................................... 221
CHAPITRE X ........................................................................... 268

TROISIÈME PARTIE............................................................ 277
CHAPITRE I ............................................................................ 278
CHAPITRE II ........................................................................... 296
CHAPITRE III ......................................................................... 322
CHAPITRE IV .......................................................................... 339

CHAPITRE V ........................................................................... 349
CHAPITRE VI .......................................................................... 355

APPENDICE......................................................................... 368
LES PRINCIPES DU NOVLANGUE ....................................... 369

À propos de cette édition électronique .................................385

–3–

PREMIÈRE PARTIE

–4–

CHAPITRE I

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges
sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans
le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement
la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez
rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même
temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.
Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses
extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un
homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache
noire, aux traits accentués et beaux.
Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer
de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures
d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.
Son appartement était au septième. Winston, qui avait
trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de
la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en
chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée
au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait
du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que
les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le
portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.
À l’intérieur de l’appartement de Winston, une voix sucrée
faisait entendre une série de nombres qui avaient trait à la pro-

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duction de la fonte. La voix provenait d’une plaque de métal
oblongue, miroir terne encastré dans le mur de droite. Winston
tourna un bouton et la voix diminua de volume, mais les mots
étaient encore distincts. Le son de l’appareil (du télécran,
comme on disait) pouvait être assourdi, mais il n’y avait aucun
moyen de l’éteindre complètement. Winston se dirigea vers la
fenêtre. Il était de stature frêle, plutôt petite, et sa maigreur
était soulignée par la combinaison bleue, uniforme du Parti. Il
avait les cheveux très blonds, le visage naturellement sanguin, la
peau durcie par le savon grossier, les lames de rasoir émoussées
et le froid de l’hiver qui venait de prendre fin.
Au-dehors, même à travers le carreau de la fenêtre fermée,
le monde paraissait froid. Dans la rue, de petits remous de vent
faisaient tourner en spirale la poussière et le papier déchiré.
Bien que le soleil brillât et que le ciel fût d’un bleu dur, tout
semblait décoloré, hormis les affiches collées partout. De tous
les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous
fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d’en face. BIG
BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le
regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston. Au niveau
de la rue, une autre affiche, dont un angle était déchiré, battait
par à-coups dans le vent, couvrant et découvrant alternativement un seul mot : ANGSOC. Au loin, un hélicoptère glissa
entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis
repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C’était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les
patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la Police
de la Pensée.
Derrière Winston, la voix du télécran continuait à débiter
des renseignements sur la fonte et sur le dépassement des prévisions pour le neuvième plan triennal. Le télécran recevait et
transmettait simultanément. Il captait tous les sons émis par
Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant
que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de

–6–

métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement,
il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était
surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la
Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque,
personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer
qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute
façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois
qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et
que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu.
Winston restait le dos tourné au télécran. Bien qu’un dos, il
le savait, pût être révélateur, c’était plus prudent. À un kilomètre, le ministère de la Vérité, où il travaillait, s’élevait vaste et
blanc au-dessus du paysage sinistre. Voilà Londres, pensa-t-il
avec une sorte de vague dégoût, Londres, capitale de la Première Région Aérienne, la troisième, par le chiffre de sa population, des provinces de l’Océania. Il essaya d’extraire de sa mémoire quelque souvenir d’enfance qui lui indiquerait si Londres
avait toujours été tout à fait comme il la voyait. Y avait-il toujours eu ces perspectives de maisons du XIXe siècle en ruine, ces
murs étayés par des poutres, ce carton aux fenêtres pour remplacer les vitres, ces toits plâtrés de tôle ondulée, ces clôtures de
jardin délabrées et penchées dans tous les sens ? Y avait-il eu
toujours ces emplacements bombardés où la poussière de plâtre
tourbillonnait, où l’épilobe grimpait sur des monceaux de décombres ? Et ces endroits où les bombes avaient dégagé un espace plus large et où avaient jailli de sordides colonies
d’habitacles en bois semblables à des cabanes à lapins ? Mais
c’était inutile, Winston n’arrivait pas à se souvenir. Rien ne lui
restait de son enfance, hors une série de tableaux brillamment
éclairés, sans arrière-plan et absolument inintelligibles.

–7–

Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue 1 – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une
gigantesque construction pyramidale de béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de
hauteur. De son poste d’observation, Winston pouvait encore
déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans
du Parti :
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Le ministère de la Vérité comprenait, disait-on, trois mille
pièces au-dessus du niveau du sol, et des ramifications souterraines correspondantes. Disséminées dans Londres, il n’y avait
que trois autres constructions d’apparence et de dimensions
analogues. Elles écrasaient si complètement l’architecture environnante que, du toit du bloc de la Victoire, on pouvait les voir
toutes les quatre simultanément. C’étaient les locaux des quatre
ministères entre lesquels se partageait la totalité de l’appareil
gouvernemental. Le ministère de la Vérité, qui s’occupait des
divertissements, de l’information, de l’éducation et des beauxarts. Le ministère de la Paix, qui s’occupait de la guerre. Le ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre.
Le ministère de l’Abondance, qui était responsable des affaires
économiques. Leurs noms, en novlangue, étaient : Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein.
Le ministère de l’Amour était le seul réellement effrayant.
Il n’avait aucune fenêtre. Winston n’y était jamais entré et ne
s’en était même jamais trouvé à moins d’un kilomètre. C’était un
endroit où il était impossible de pénétrer, sauf pour affaire offi1

Le novlangue était l’idiome officiel de l’Océania.
–8–

cielle, et on n’y arrivait qu’à travers un labyrinthe de barbelés
enchevêtrés, de portes d’acier, de nids de mitrailleuses dissimulés. Même les rues qui menaient aux barrières extérieures
étaient parcourues par des gardes en uniformes noirs à face de
gorille, armés de matraques articulées.
Winston fit brusquement demi-tour. Il avait fixé sur ses
traits l’expression de tranquille optimisme qu’il était prudent de
montrer quand on était en face du télécran. Il traversa la pièce
pour aller à la minuscule cuisine. En laissant le ministère à cette
heure, il avait sacrifié son repas de la cantine. Il n’ignorait pas
qu’il n’y avait pas de nourriture à la cuisine, sauf un quignon de
pain noirâtre qu’il devait garder pour le petit déjeuner du lendemain. Il prit sur l’étagère une bouteille d’un liquide incolore,
qui portait une étiquette blanche où s’inscrivaient clairement les
mots « Gin de la Victoire ». Le liquide répandait une odeur huileuse, écœurante comme celle de l’eau-de-vie de riz des Chinois.
Winston en versa presque une pleine tasse, s’arma de courage
pour supporter le choc et avala le gin comme une médecine.
Instantanément, son visage devint écarlate et des larmes
lui sortirent des yeux. Le breuvage était comme de l’acide nitrique et, de plus, on avait en l’avalant la sensation d’être frappé
à la nuque par une trique de caoutchouc. La minute d’après,
cependant, la brûlure de son estomac avait disparu et le monde
commença à lui paraître plus agréable. Il prit une cigarette dans
un paquet froissé marqué « Cigarettes de la Victoire », et, imprudemment, la tint verticalement, ce qui fit tomber le tabac sur
le parquet. Il fut plus heureux avec la cigarette suivante. Il retourna dans le living-room et s’assit à une petite table qui se
trouvait à gauche du télécran. Il sortit du tiroir un porte-plume,
un flacon d’encre, un in-quarto épais et vierge au dos rouge et à
la couverture marbrée.
Le télécran du living-room était, pour une raison quelconque, placé en un endroit inhabituel. Au lieu de se trouver,

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comme il était normal, dans le mur du fond où il aurait commandé toute la pièce, il était dans le mur plus long qui faisait
face à la fenêtre. Sur un de ses côtés, là où Winston était assis, il
y avait une alcôve peu profonde qui, lorsque les appartements
avaient été aménagés, était probablement destinée à recevoir
des rayons de bibliothèque. Quand il s’asseyait dans l’alcôve,
bien en arrière, Winston pouvait se maintenir en dehors du
champ de vision du télécran. Il pouvait être entendu, bien sûr,
mais aussi longtemps qu’il demeurait dans sa position actuelle,
il ne pourrait être vu. C’était l’aménagement particulier de la
pièce qui avait en partie fait naître en lui l’idée de ce qu’il allait
maintenant entreprendre.
Mais cette idée lui avait aussi été suggérée par l’album qu’il
venait de prendre dans le tiroir. C’était un livre spécialement
beau. Son papier crémeux et lisse, un peu jauni par le temps,
était d’une qualité qui n’était plus fabriquée depuis quarante ans
au moins. Winston estimait cependant que le livre était beaucoup plus vieux que cela. Il l’avait vu traîner à la vitrine d’un
bric-à-brac moisissant, dans un sordide quartier de la ville (lequel exactement, il ne s’en souvenait pas) et avait immédiatement été saisi du désir irrésistible de le posséder. Les membres
du Parti, normalement, ne devaient pas entrer dans les boutiques ordinaires (cela s’appelait acheter au marché libre), mais
la règle n’était pas strictement observée, car il y avait différents
articles, tels que les lacets de souliers, les lames de rasoir, sur
lesquels il était impossible de mettre la main autrement. Il avait
d’un rapide coup d’œil parcouru la rue du haut en bas, puis
s’était glissé dans la boutique et avait acheté le livre deux dollars
cinquante. Il n’avait pas conscience, à ce moment-là, que son
désir impliquât un but déterminé. Comme un criminel, il avait
emporté dans sa serviette ce livre qui, même sans aucun texte,
était compromettant.
Ce qu’il allait commencer, c’était son journal. Ce n’était pas
illégal (rien n’était illégal, puisqu’il n’y avait plus de lois), mais

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s’il était découvert, il serait, sans aucun doute, puni de mort ou
de vingt-cinq ans au moins de travaux forcés dans un camp.
Winston adapta une plume au porte-plume et la suça pour en
enlever la graisse. Une plume était un article archaïque, rarement employé, même pour les signatures. Il s’en était procuré
une, furtivement et avec quelque difficulté, simplement parce
qu’il avait le sentiment que le beau papier crémeux appelait le
tracé d’une réelle plume plutôt que les éraflures d’un crayon à
encre. À dire vrai, il n’avait pas l’habitude d’écrire à la main. En
dehors de très courtes notes, il était d’usage de tout dicter au
phonoscript, ce qui, naturellement, était impossible pour ce
qu’il projetait. Il plongea la plume dans l’encre puis hésita une
seconde. Un tremblement lui parcourait les entrailles. Faire un
trait sur le papier était un acte décisif. En petites lettres maladroites, il écrivit :
4 avril 1984
Il se redressa. Un sentiment de complète impuissance
s’était emparé de lui. Pour commencer, il n’avait aucune certitude que ce fût vraiment 1984. On devait être aux alentours de
cette date, car il était sûr d’avoir trente-neuf ans, et il croyait
être né en 1944 ou 1945. Mais, par les temps qui couraient, il
n’était possible de fixer une date qu’à un ou deux ans près.
Pour qui écrivait-il ce journal ? Cette question, brusquement, s’imposa à lui. Pour l’avenir, pour des gens qui n’étaient
pas nés. Son esprit erra un moment autour de la date approximative écrite sur la page, puis bondit sur un mot novlangue :
double-pensée. Pour la première fois, l’ampleur de son entreprise lui apparut. Comment communiquer avec l’avenir. C’était
impossible intrinsèquement. Ou l’avenir ressemblerait au présent, et on ne l’écouterait pas, ou il serait différent, et son enseignement, dans ce cas, n’aurait aucun sens.

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Pendant un moment, il fixa stupidement le papier.
L’émission du télécran s’était changée en une stridente musique
militaire. Winston semblait, non seulement avoir perdu le pouvoir de s’exprimer, mais avoir même oublié ce qu’il avait
d’abord eu l’intention de dire. Depuis des semaines, il se préparait à ce moment et il ne lui était jamais venu à l’esprit que ce
dont il aurait besoin, c’était de courage. Écrire était facile. Tout
ce qu’il avait à faire, c’était transcrire l’interminable monologue
ininterrompu qui, littéralement depuis des années, se poursuivait dans son cerveau. En ce moment, cependant, même le monologue s’était arrêté. Par-dessus le marché, son ulcère variqueux commençait à le démanger d’une façon insupportable. Il
n’osait pas le gratter car l’ulcère s’enflammait toujours lorsqu’il
y touchait. Les secondes passaient. Winston n’était conscient
que du vide de la page qui était devant lui, de la démangeaison
de sa peau au-dessus de la cheville, du beuglement de la musique et de la légère ivresse provoquée par le gin.
Il se mit soudain à écrire, dans une véritable panique, imparfaitement conscient de ce qu’il couchait sur le papier. Minuscule quoique enfantine, son écriture montait et descendait sur la
page, abandonnant, d’abord les majuscules, finalement même
les points.
4 avril 1984. Hier, soirée au ciné. Rien que des films de
guerre. Un très bon film montrait un navire plein de réfugiés,
bombardé quelque part dans la Méditerranée. Auditoire très
amusé par les tentatives d’un gros homme gras qui essayait
d’échapper en nageant à la poursuite d’un hélicoptère. On le
voyait d’abord se vautrer dans l’eau comme un marsouin. Puis
on l’apercevait à travers le viseur du canon de l’hélicoptère. Il
était ensuite criblé de trous et la mer devenait rose autour de
lui. Puis il sombrait aussi brusquement que si les trous avaient
laissé pénétrer l’eau. Le public riait à gorge déployée quand il
s’enfonça. On vit ensuite un canot de sauvetage plein d’enfants
que survolait un hélicoptère. Une femme d’âge moyen, qui était

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peut-être une Juive, était assise à l’avant, un garçon d’environ
trois ans dans les bras, petit garçon criait de frayeur et se cachait la tête entre les seins de sa mère comme s’il essayait de se
terrer en elle et la femme l’entourait de ses bras et le réconfortait alors qu’elle était elle-même verte de frayeur, elle le recouvrait autant que possible comme si elle croyait que ses bras
pourraient écarter de lui les balles, ensuite l’hélicoptère lâcha
sur eux une bombe de vingt kilos qui éclata avec un éclair terrifiant et le bateau vola en éclats. Il y eut ensuite l’étonnante projection d’un bras d’enfant montant droit dans l’air, un hélicoptère muni d’une caméra a dû le suivre et il y eut des applaudissements nourris venant des fauteuils mais une femme qui se
trouvait au poulailler s’est mise brusquement à faire du bruit
en frappant du pied et en criant on ne doit pas montrer cela
pas devant les petits on ne doit pas ce n’est pas bien pas devant
les enfants ce n’est pas jusqu’à ce que la police la saisisse et la
mette à la porte je ne pense pas qu’il lui soit arrivé quoi que ce
soit personne ne s’occupe de ce que disent les prolétaires les
typiques réactions prolétaires jamais on Winston s’arrêta d’écrire, en partie parce qu’il souffrait
d’une crampe. Il ne savait ce qui l’avait poussé à déverser ce torrent d’absurdités, mais le curieux était que, tandis qu’il écrivait,
un souvenir totalement différent s’était précisé dans son esprit,
au point qu’il se sentait presque capable de l’écrire. Il réalisait
maintenant que c’était à cause de cet autre incident qu’il avait
soudain décidé de rentrer chez lui et de commencer son journal
ce jour-là.
Cet incident avait eu lieu le matin au ministère, si l’on peut
dire d’une chose si nébuleuse qu’elle a eu lieu.
Il était presque onze heures et, au Commissariat aux Archives, où travaillait Winston, on tirait les chaises hors des bureaux pour les grouper au centre du hall, face au grand télécran
afin de préparer les Deux Minutes de la Haine. Winston prenait

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place dans un des rangs du milieu quand deux personnes qu’il
connaissait de vue, mais à qui il n’avait jamais parlé, entrèrent
dans la salle à l’improviste. L’une était une fille qu’il croisait
souvent dans les couloirs. Il ne savait pas son nom, mais il savait qu’elle travaillait au Commissariat aux Romans. Il l’avait
parfois vue avec des mains huileuses et tenant une clef anglaise.
Elle s’occupait probablement à quelque besogne mécanique sur
l’une des machines à écrire des romans. C’était une fille d’aspect
hardi, d’environ vingt-sept ans, aux épais cheveux noirs, au visage couvert de taches de rousseur, à l’allure vive et sportive.
Une étroite ceinture rouge, emblème de la Ligue Anti-Sexe des
Juniors, plusieurs fois enroulée à sa taille, par-dessus sa combinaison, était juste assez serrée pour faire ressortir la forme agile
et dure de ses hanches. Winston l’avait détestée dès le premier
coup d’œil. Il savait pourquoi. C’était à cause de l’atmosphère de
terrain de hockey, de bains froids, de randonnées en commun,
de rigoureuse propreté morale qu’elle s’arrangeait pour transporter avec elle. Il détestait presque toutes les femmes, surtout
celles qui étaient jeunes et jolies. C’étaient toujours les femmes,
et spécialement les jeunes, qui étaient les bigotes du Parti : avaleuses de slogans, espionnes amateurs, dépisteuses d’hérésies.
Mais cette fille en particulier lui donnait l’impression qu’elle
était plus dangereuse que les autres. Une fois, alors qu’ils se
croisaient dans le corridor, elle lui avait lancé un rapide regard
de côté qui semblait le transpercer et l’avait rempli un moment
d’une atroce terreur. L’idée lui avait même traversé l’esprit
qu’elle était peut-être un agent de la Police de la Pensée. C’était
à vrai dire très improbable. Néanmoins, il continuait à ressentir
un malaise particulier, fait de frayeur autant que d’hostilité,
chaque fois qu’elle se trouvait près de lui quelque part.
L’autre personne était un homme nommé O’Brien, membre
du Parti intérieur. Il occupait un poste si important et si élevé
que Winston n’avait qu’une idée obscure de ce qu’il pouvait être.
Un silence momentané s’établit dans le groupe des personnes
qui entouraient les chaises quand elles virent approcher sa

– 14 –

combinaison noire, celle d’un membre du Parti intérieur.
O’Brien était un homme grand et corpulent, au cou épais, au
visage rude, brutal et caustique. En dépit de cette formidable
apparence, il avait un certain charme dans les manières. Il avait
une façon d’assurer ses lunettes sur son nez qui était curieusement désarmante – et, d’une manière indéfinissable, curieusement civilisée. C’était un geste qui, si quelqu’un pouvait encore
penser en termes semblables, aurait rappelé celui d’un homme
du XVIIIe offrant sa tabatière. Winston avait vu O’Brien une
douzaine de fois peut-être, dans un nombre presque égal
d’années. Il se sentait vivement attiré par lui. Ce n’était pas seulement parce qu’il était intrigué par le contraste entre l’urbanité
des manières d’O’Brien et son physique de champion de lutte.
C’était, beaucoup plus, à cause de la croyance secrète – ce
n’était peut-être même pas une croyance, mais seulement un
espoir – que l’orthodoxie de la politique d’O’Brien n’était pas
parfaite. Quelque chose dans son visage le suggérait irrésistiblement. Mais peut-être n’était-ce même pas la non-orthodoxie
qui était inscrite sur son visage, mais, simplement,
l’intelligence. De toute façon, il paraissait être quelqu’un à qui
l’on pourrait parler si l’on pouvait duper le télécran et le voir
seul. Winston n’avait jamais fait le moindre effort pour vérifier
cette supposition ; en vérité, il n’y avait aucun moyen de la vérifier. O’Brien, à ce moment, regarda son bracelet-montre, vit
qu’il était près de onze heures et décida, de toute évidence, de
rester dans le Commissariat aux Archives jusqu’à la fin des
Deux Minutes de la Haine. Il prit une chaise sur le même rang
que Winston, deux places plus loin. Une petite femme rousse,
qui travaillait dans la cellule voisine de celle de Winston, les séparait. La fille aux cheveux noirs était assise immédiatement
derrière eux.
Un instant plus tard, un horrible crissement, comme celui
de quelque monstrueuse machine tournant sans huile, éclata
dans le grand télécran du bout de la salle. C’était un bruit à vous

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faire grincer des dents et à vous hérisser les cheveux. La Haine
avait commencé.
Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein,
l’Ennemi du Peuple, avait jailli sur l’écran. Il y eut des coups de
sifflet çà et là dans l’assistance. La petite femme rousse jeta un
cri de frayeur et de dégoût. Goldstein était le renégat et le
traître. Il y avait longtemps (combien de temps, personne ne le
savait exactement) il avait été l’un des meneurs du Parti presque
au même titre que Big Brother lui-même. Il s’était engagé dans
une activité contre-révolutionnaire, avait été condamné à mort,
s’était mystérieusement échappé et avait disparu. Le programme des Deux Minutes de la Haine variait d’un jour à
l’autre, mais il n’y en avait pas dans lequel Goldstein ne fût la
principale figure. Il était le traître fondamental, le premier profanateur de la pureté du Parti. Tous les crimes subséquents
contre le Parti, trahisons, actes de sabotage, hérésies, déviations, jaillissaient directement de son enseignement. Quelque
part, on ne savait où, il vivait encore et ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la protection des maîtres
étrangers qui le payaient. Peut-être, comme on le murmurait
parfois, dans l’Océania même, en quelque lieu secret.
Le diaphragme de Winston s’était contracté. Il ne pouvait
voir le visage de Goldstein sans éprouver un pénible mélange
d’émotions. C’était un mince visage de Juif, largement auréolé
de cheveux blancs vaporeux, qui portait une barbiche en forme
de bouc, un visage intelligent et pourtant méprisable par
quelque chose qui lui était propre, avec une sorte de sottise sénile dans le long nez mince sur lequel, près de l’extrémité, était
perchée une paire de lunettes. Ce visage ressemblait à celui d’un
mouton, et la voix, elle aussi, était du genre bêlant. Goldstein
débitait sa venimeuse attaque habituelle contre les doctrines du
Parti. Une attaque si exagérée et si perverse qu’un enfant aurait
pu la percer à jour, et cependant juste assez plausible pour emplir chacun de la crainte que d’autres, moins bien équilibrés

– 16 –

pussent s’y laisser prendre. Goldstein insultait Big Brother, dénonçait la dictature du Parti, exigeait l’immédiate conclusion de
la paix avec l’Eurasia, défendait la liberté de parler, la liberté de
la presse, la liberté de réunion, la liberté de pensée. Il criait hystériquement que la révolution avait été trahie, et cela en un rapide discours polysyllabique qui était une parodie du style habituel des orateurs du Parti et comprenait même des mots novlangue, plus de mots novlangue même qu’aucun orateur du
Parti n’aurait normalement employés dans la vie réelle. Et pendant ce temps, pour que personne ne pût douter de la réalité de
ce que recouvrait le boniment spécieux de Goldstein, derrière sa
tête, sur l’écran, marchaient les colonnes sans fin de l’armée
eurasienne, rang après rang d’hommes à l’aspect robuste, aux
visages inexpressifs d’Asiatiques, qui venaient déboucher sur
l’écran et s’évanouissaient, pour être immédiatement remplacés
par d’autres exactement semblables. Le sourd martèlement
rythmé des bottes des soldats formait l’arrière-plan de la voix
bêlante de Goldstein.
Avant les trente secondes de la Haine, la moitié des assistants laissait échapper des exclamations de rage. Le visage de
mouton satisfait et la terrifiante puissance de l’armée eurasienne étaient plus qu’on n’en pouvait supporter. Par ailleurs,
voir Goldstein, ou même penser à lui, produisait automatiquement la crainte et la colère. Il était un objet de haine plus constant que l’Eurasia ou l’Estasia, puisque lorsque l’Océania était
en guerre avec une de ces puissances, elle était généralement en
paix avec l’autre. Mais l’étrange était que, bien que Goldstein fût
haï et méprisé par tout le monde, bien que tous les jours et un
millier de fois par jour, sur les estrades, aux télécrans, dans les
journaux, dans les livres, ses théories fussent réfutées, écrasées,
ridiculisées, que leur pitoyable sottise fût exposée aux regards
de tous, en dépit de tout cela, son influence ne semblait jamais
diminuée. Il y avait toujours de nouvelles dupes qui attendaient
d’être séduites par lui. Pas un jour ne se passait que des espions
et des saboteurs à ses ordres ne fussent démasqués par la Police

– 17 –

de la Pensée. Il commandait une grande armée ténébreuse, un
réseau clandestin de conspirateurs qui se consacraient à la
chute de l’État. On croyait que cette armée s’appelait la Fraternité. Il y avait aussi des histoires que l’on chuchotait à propos
d’un livre terrible, résumé de toutes les hérésies, dont Goldstein
était l’auteur, et qui circulait clandestinement çà et là. Ce livre
n’avait pas de titre. Les gens s’y référaient, s’ils s’y référaient
jamais, en disant simplement le livre. Mais on ne savait de telles
choses que par de vagues rumeurs. Ni la Fraternité, ni le livre,
n’étaient des sujets qu’un membre ordinaire du Parti mentionnerait s’il pouvait l’éviter.
À la seconde minute, la Haine tourna au délire. Les gens
sautaient sur place et criaient de toutes leurs forces pour
s’efforcer de couvrir le bêlement affolant qui venait de l’écran.
Même le lourd visage d’O’Brien était rouge. Il était assis très
droit sur sa chaise. Sa puissante poitrine se gonflait et se contractait comme pour résister à l’assaut d’une vague. La petite
femme aux cheveux roux avait tourné au rose vif, et sa bouche
s’ouvrait et se fermait comme celle d’un poisson hors de l’eau.
La fille brune qui était derrière Winston criait : « Cochon ! Cochon ! Cochon ! » Elle saisit soudain un lourd dictionnaire novlangue et le lança sur l’écran. Il atteignit le nez de Goldstein et
rebondit. La voix continuait, inexorable. Dans un moment de
lucidité, Winston se vit criant avec les autres et frappant violemment du talon contre les barreaux de sa chaise. L’horrible,
dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu’on fût obligé
d’y jouer un rôle, mais que l’on ne pouvait, au contraire, éviter
de s’y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute
dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur
et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d’écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l’assistance
comme un courant électrique et transformer chacun, même
contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant.

– 18 –

Mais la rage que ressentait chacun était une émotion abstraite, indirecte, que l’on pouvait tourner d’un objet vers un
autre comme la flamme d’un photophore. Ainsi, à un moment,
la haine qu’éprouvait Winston n’était pas du tout dirigée contre
Goldstein, mais contre Big Brother, le Parti et la Police de la
Pensée. À de tels instants, son cœur allait au solitaire hérétique
bafoué sur l’écran, seul gardien de la vérité et du bon sens dans
un monde de mensonge. Pourtant, l’instant d’après, Winston
était de cœur avec les gens qui l’entouraient et tout ce que l’on
disait de Goldstein lui semblait vrai. Sa secrète aversion contre
Big Brother se changeait alors en adoration. Big Brother semblait s’élever, protecteur invincible et sans frayeur dressé
comme un roc contre les hordes asiatiques. Goldstein, en dépit
de son isolement, de son impuissance et du doute qui planait
sur son existence même, semblait un sinistre enchanteur capable, par le seul pouvoir de sa voix, de briser la structure de la
civilisation.
On pouvait même, par moments, tourner le courant de sa
haine dans une direction ou une autre par un acte volontaire.
Par un violent effort analogue à celui par lequel, dans un cauchemar, la tête s’arrache de l’oreiller, Winston réussit soudain à
transférer sa haine, du visage qui était sur l’écran, à la fille aux
cheveux noirs placée derrière lui. De vivaces et splendides hallucinations lui traversèrent rapidement l’esprit. Cette fille, il la
fouettait à mort avec une trique de caoutchouc. Il l’attachait nue
à un poteau et la criblait de flèches comme un saint Sébastien. Il
la violait et, au moment de la jouissance, lui coupait la gorge. Il
réalisa alors, mieux qu’auparavant, pour quelle raison, exactement, il la détestait. Il la détestait parce qu’elle était jeune, jolie
et asexuée, parce qu’il désirait coucher avec elle et qu’il ne le
ferait jamais, parce qu’autour de sa douce et souple taille qui
semblait appeler un bras, il n’y avait que l’odieuse ceinture
rouge, agressif symbole de chasteté.

– 19 –

La Haine était là, à son paroxysme. La voix de Goldstein
était devenue un véritable bêlement de mouton et, pour un instant, Goldstein devint un mouton. Puis le visage de mouton se
fondit en une silhouette de soldat eurasien qui avança, puissant
et terrible dans le grondement de sa mitrailleuse et sembla jaillir de l’écran, si bien que quelques personnes du premier rang
reculèrent sur leurs sièges. Mais au même instant, ce qui provoqua chez tous un profond soupir de soulagement, la figure hostile fut remplacée, en fondu, par le visage de Big Brother, aux
cheveux et à la moustache noirs, plein de puissance et de calme
mystérieux, et si large qu’il occupa presque tout l’écran. Personne n’entendit ce que disait Big Brother. C’étaient simplement quelques mots d’encouragement, le genre de mots que l’on
prononce dans le fracas d’un combat. Ils ne sont pas précisément distincts, mais ils restaurent la confiance par le fait même
qu’ils sont dits. Le visage de Big Brother disparut ensuite et, à sa
place, les trois slogans du Parti s’inscrivirent en grosses majuscules :
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Mais le visage de Big Brother sembla persister plusieurs secondes sur l’écran, comme si l’impression faite sur les rétines
était trop vive pour s’effacer immédiatement. La petite femme
aux cheveux roux s’était jetée en avant sur le dos d’une chaise.
Avec un murmure tremblotant qui sonnait comme « Mon Sauveur », elle tendit les bras vers l’écran. Puis elle cacha son visage
dans ses mains. Elle priait.
L’assistance fit alors éclater en chœur un chant profond,
rythmé et lent : B-B !… B-B !… B-B !… – encore et encore, très
lentement, avec une longue pause entre le premier « B » et le

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second. C’était un lourd murmure sonore, curieusement sauvage, derrière lequel semblaient retentir un bruit de pieds nus et
un battement de tam-tams. Le chant dura peut-être trente secondes. C’était un refrain que l’on entendait souvent aux moments d’irrésistible émotion. C’était en partie une sorte d’hymne
à la sagesse et à la majesté de Big Brother, mais c’était, plus encore, un acte d’hypnose personnelle, un étouffement délibéré de
la conscience par le rythme. Winston en avait froid au ventre.
Pendant les Deux Minutes de la Haine, il ne pouvait s’empêcher
de partager le délire général, mais ce chant sous-humain de « BB !… B-B !… » l’emplissait toujours d’horreur. Naturellement il
chantait avec les autres. Il était impossible de faire autrement.
Déguiser ses sentiments, maîtriser son expression, faire ce que
faisaient les autres étaient des réactions instinctives. Mais il y
avait une couple de secondes durant lesquelles l’expression de
ses yeux aurait pu le trahir. C’est exactement à ce moment-là
que la chose significative arriva – si, en fait, elle était arrivée.
Son regard saisit un instant celui d’O’Brien. O’Brien s’était
levé. Il avait enlevé ses lunettes et, de son geste caractéristique,
il les rajustait sur son nez. Mais il y eut une fraction de seconde
pendant laquelle leurs yeux se rencontrèrent, et dans ce laps de
temps Winston sut – il en eut l’absolue certitude – qu’O’Brien
pensait la même chose que lui. Un message clair avait passé.
C’était comme si leurs deux esprits s’étaient ouverts et que leurs
pensées avaient coulé de l’un à l’autre par leurs yeux. « Je suis
avec vous » semblait lui dire O’Brien. « Je sais exactement ce
que vous ressentez. Je connais votre mépris, votre haine, votre
dégoût. Mais ne vous en faites pas, je suis avec vous ! » L’éclair
de compréhension s’était alors éteint et le visage d’O’Brien était
devenu aussi indéchiffrable que celui des autres.
C’était tout, et Winston doutait déjà que cela se fût passé.
De tels incidents n’avaient jamais aucune suite. Leur seul effet
était de garder vivace en lui la croyance, l’espoir, que d’autres
que lui étaient les ennemis du Parti. Peut-être les rumeurs de

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vastes conspirations étaient-elles après tout exactes ! Peut-être
la Fraternité existait-elle réellement ! Il était impossible, en dépit des innombrables arrestations, confessions et exécutions,
d’être sûr que la Fraternité n’était pas simplement un mythe. Il
y avait des jours où il y croyait, des jours où il n’y croyait pas.
On ne possédait pas de preuves, mais seulement de vacillantes
lueurs qui pouvaient tout signifier, ou rien : bribes entendues de
conversations, griffonnages indistincts sur les murs des waters
– une fois même, lors de la rencontre de deux étrangers, un léger mouvement des mains qui aurait pu être un signe de reconnaissance. Ce n’étaient que des suppositions. Il avait probablement tout imaginé. Il était retourné à son bureau sans avoir de
nouveau regardé O’Brien. L’idée de prolonger leur contact momentané lui traversa à peine l’esprit. Cela aurait été tout à fait
dangereux, même s’il avait su comment s’y prendre. Pendant
une, deux secondes, ils avaient échangé un regard équivoque, et
l’histoire s’arrêtait là. Même cela, pourtant, était un événement
mémorable, dans la solitude fermée où chacun devait vivre.
Winston se réveilla et se redressa. Il éructa. Le gin lui remontait de l’estomac.
Son attention se concentra de nouveau sur la page. Il
s’aperçut que pendant qu’il s’était oublié à méditer, il avait écrit
d’une façon automatique. Ce n’était plus la même écriture maladroite et serrée. Sa plume avait glissé voluptueusement sur le
papier lisse et avait tracé plusieurs fois, en grandes majuscules
nettes, les mots :
À BAS BIG BROTHER
À BAS BIG BROTHER
À BAS BIG BROTHER
À BAS BIG BROTHER

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À BAS BIG BROTHER
La moitié d’une page en était couverte.
Il ne put lutter contre un accès de panique. C’était absurde,
car le fait d’écrire ces mots n’était pas plus dangereux que l’acte
initial d’ouvrir un journal, mais il fut tenté un moment de déchirer les pages gâchées et d’abandonner entièrement son entreprise.
Il n’en fit cependant rien, car il savait que c’était inutile.
Qu’il écrivît ou n’écrivît pas À BAS BIG BROTHER n’avait pas
d’importance. Qu’il continuât ou arrêtât le journal n’avait pas
d’importance. De toute façon, la Police de la Pensée ne le raterait pas. Il avait perpétré – et aurait perpétré, même s’il n’avait
jamais posé la plume sur le papier – le crime fondamental qui
contenait tous les autres. Crime par la pensée, disait-on. Le
crime par la pensée n’était pas de ceux que l’on peut éternellement dissimuler. On pouvait ruser avec succès pendant un certain temps, même pendant des années, mais tôt ou tard, c’était
forcé, ils vous avaient.
C’était toujours la nuit. Les arrestations avaient invariablement lieu la nuit. Il y avait le brusque sursaut du réveil, la
main rude qui secoue l’épaule, les lumières qui éblouissent, le
cercle de visages durs autour du lit. Dans la grande majorité des
cas, il n’y avait pas de procès, pas de déclaration d’arrestation.
Des gens disparaissaient, simplement, toujours pendant la nuit.
Leurs noms étaient supprimés des registres, tout souvenir de
leurs actes était effacé, leur existence était niée, puis oubliée. Ils
étaient abolis, rendus au néant. Vaporisés, comme on disait.
Winston, un instant, fut en proie à une sorte d’hystérie.
Il se mit à écrire en un gribouillage rapide et désordonné :

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ils me fusilleront ça m’est égal ils me troueront la nuque
cela m’est égal à bas Big Brother ils visent toujours la nuque
cela m’est égal À bas Big Brother.
Il se renversa sur sa chaise, légèrement honteux de luimême et déposa son porte-plume. Puis il sursauta violemment.
On frappait à la porte.
Déjà ! Il resta assis, immobile comme une souris, dans
l’espoir futile que le visiteur, quel qu’il fût, s’en irait après un
seul appel. Mais non, le bruit se répéta. Le pire serait de faire
attendre. Son cœur battait à se rompre, mais son visage, grâce à
une longue habitude, était probablement sans expression. Il se
leva et se dirigea lourdement vers la porte.

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CHAPITRE II

Winston posait la main sur la poignée de la porte quand il
s’aperçut qu’il avait laissé le journal ouvert sur la table. À BAS
BIG BROTHER y était écrit de haut en bas en lettres assez
grandes pour être lisibles de la porte. C’était d’une stupidité inconcevable, mais il comprit que, même dans sa panique, il
n’avait pas voulu, en fermant le livre alors que l’encre était humide, tacher le papier crémeux.
Il retint sa respiration et ouvrit la porte. Instantanément,
une chaude vague de soulagement le parcourut. Une femme incolore, aux cheveux en mèches, au visage ridé, et qui semblait
accablée, se tenait devant la porte.
– Oh ! camarade, dit-elle d’une voix lugubre et geignarde,
je pensais bien vous avoir entendu rentrer. Pourriez-vous jeter
un coup d’œil sur notre évier ? Il est bouché et…
C’était Mme Parsons, la femme d’un voisin de palier.
« Madame » était un mot quelque peu désapprouvé par le Parti.
Normalement, on devait appeler tout le monde « camarade » –
mais avec certaines femmes, on employait « Madame » instinctivement. C’était une femme d’environ trente ans, mais qui paraissait beaucoup plus âgée. On avait l’impression que, dans les
plis de son visage, il y avait de la poussière. Winston la suivit le
long du palier. Ces besognes d’amateur, pour des réparations
presque journalières, l’irritaient chaque fois. Les appartements
du bloc de la Victoire étaient anciens (ils avaient été construits
en 1930 environ), et tombaient en morceaux. Le plâtre des plafonds et des murs s’écaillait continuellement, les conduites éclataient à chaque gelée dure, le toit crevait dès qu’il neigeait, le
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chauffage central marchait habituellement à basse pression,
quand, par économie, il n’était pas fermé tout à fait. Les réparations, sauf celles qu’on pouvait faire soi-même, devaient être
autorisées par de lointains comités. Elles étaient sujettes à des
retards de deux ans, même s’il ne s’agissait que d’un carreau de
fenêtre.
— Naturellement, si je viens, c’est que Tom n’est pas là, autrement… dit vaguement Mme Parsons.
L’appartement des Parsons était plus grand que celui de
Winston. Il était médiocre d’une autre façon. Tout avait un air
battu et piétiné, comme si l’endroit venait de recevoir la visite
d’un grand et violent animal. Sur le parquet traînaient partout
des instruments de jeu – des bâtons de hockey, des gants de
boxe, un ballon de football crevé, un short à l’envers, trempé de
sueur. Il y avait sur la table un fouillis de plats sales et de cahiers écornés. Sur les murs, on voyait des bannières écarlates
des Espions et de la Ligue de la Jeunesse, et un portrait grandeur nature de Big Brother. Il y avait l’odeur habituelle de chou
cuit, commune à toute la maison, mais qui était ici traversée par
un relent de sueur plus accentué. Et cette sueur, on s’en apercevait dès la première bouffée – bien qu’il fût difficile d’expliquer
comment – était la sueur d’une personne pour le moment absente. Dans une autre pièce, quelqu’un essayait, à l’aide d’un
peigne et d’un bout de papier hygiénique, d’harmoniser son
chant avec la musique militaire que continuait à émettre le télécran.
– Ce sont les enfants, dit Mme Parsons, en jetant un regard
à moitié craintif vers la porte. Ils ne sont pas sortis aujourd’hui
et, naturellement…
Elle avait l’habitude de s’arrêter au milieu de ses phrases.
L’évier de la cuisine était rempli, presque jusqu’au bord, d’une
eau verdâtre et sale qui sentait plus que jamais le chou. Winston

– 26 –

s’agenouilla et examina le joint du tuyau. Il détestait se servir de
ses mains, il détestait se baisser, ce qui pouvait le faire tousser.
Mme Parsons regardait, impuissante.
– Naturellement, dit-elle, si Tom était là, il aurait réparé
cela tout de suite. Il aime ce genre de travaux. Il est tellement
adroit de ses mains, Tom.
Parsons était un collègue de Winston au ministère de la Vérité. C’était un homme grassouillet mais actif, d’une stupidité
paralysante, un monceau d’enthousiasmes imbéciles, un de ces
esclaves dévots qui ne mettent rien en question et sur qui, plus
que sur la Police de la Pensée, reposait la stabilité du Parti. À
trente-cinq ans, il venait, contre sa volonté, d’être évincé de la
Ligue de la Jeunesse et avant d’obtenir le grade qui lui avait ouvert l’accès de cette ligue, il s’était arrangé pour passer parmi les
Espions une année de plus que le voulait l’âge réglementaire. Au
ministère, il occupait un poste subalterne où l’intelligence
n’était pas nécessaire, mais il était, par ailleurs, une figure directrice du Comité des Sports et de tous les autres comités organisateurs de randonnées en commun, de manifestations spontanées, de campagnes pour l’économie et, généralement,
d’activités volontaires. Il pouvait, entre deux bouffées de sa
pipe, vous faire savoir avec une fierté tranquille que, pendant
ces quatre dernières années, il s’était montré chaque soir au
Centre communautaire. Une accablante odeur de sueur, inconscient témoignage de l’ardeur qu’il déployait, le suivait partout
et, même, demeurait derrière lui alors qu’il était parti.
– Avez-vous une clef anglaise ? demanda Winston qui
tournait et retournait l’écrou sur le joint.
– Une clef anglaise, répéta Mme Parsons immédiatement
devenue amorphe. Je ne sais pas, bien sûr. Peut-être que les
enfants…

– 27 –

Il y eut un piétinement de souliers et les enfants entrèrent
au pas de charge dans le living-room, en soufflant sur le peigne.
Mme Parsons apporta la clef anglaise. Winston fit couler l’eau et
enleva avec dégoût le tortillon de cheveux qui avait bouché le
tuyau. Il se nettoya les doigts comme il put sous l’eau froide du
robinet et retourna dans l’autre pièce.
– Haut les mains ! hurla une voix sauvage.
Un garçon de neuf ans, beau, l’air pas commode, s’était
brusquement relevé de derrière la table et le menaçait de son
jouet, un pistolet automatique. Sa sœur, de deux ans plus jeune
environ, faisait le même geste avec un bout de bois. Ils étaient
tous deux revêtus du short bleu, de la chemise grise et du foulard rouge qui composaient l’uniforme des Espions.
Winston leva les mains au-dessus de sa tête, mais l’attitude
du garçon était à ce point malveillante qu’il en éprouvait un malaise et le sentiment que ce n’était pas tout à fait un jeu.
– Vous êtes un traître, hurla le garçon. Vous trahissez par
la pensée ! Vous êtes un espion eurasien ! Je vais vous fusiller,
vous vaporiser, vous envoyer dans les mines de sel !
Les deux enfants se mirent soudain à sauter autour de lui
et à crier : « Traître ! Criminel de la Pensée ! » La petite fille
imitait tous les mouvements de son frère. C’était légèrement
effrayant, cela ressemblait à des gambades de petits tigres qui
bientôt grandiraient et deviendraient des mangeurs d’hommes.
Il y avait comme une férocité calculée dans l’œil du garçon, un
désir tout à fait évident de frapper Winston des mains et des
pieds, et la conscience d’être presque assez grand pour le faire.
C’était une chance pour Winston que le pistolet ne fût pas un
vrai pistolet.

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Les yeux de Mme Parsons voltigèrent nerveusement de
Winston aux enfants et inversement. Winston, dans la lumière
plus vive du living-room, remarqua avec intérêt qu’elle avait
véritablement de la poussière dans les plis de son visage.
– Ils sont si bruyants ! dit-elle. Ils sont désappointés parce
qu’ils ne peuvent aller voir la pendaison. C’est pour cela. Je suis
trop occupée pour les conduire et Tom ne sera pas rentré à
temps de son travail.
– Pourquoi ne pouvons-nous pas aller voir la pendaison ?
rugit le garçon de sa voix pleine.
– Veux voir la pendaison ! Veux voir la pendaison ! chanta
la petite fille qui gambadait encore autour d’eux.
Winston se souvint que quelques prisonniers eurasiens,
coupables de crimes de guerre, devaient être pendus dans le
parc cet après-midi-là. Cela se répétait chaque mois environ et
c’était un spectacle populaire. Les enfants criaient pour s’y faire
conduire.
Winston salua Mme Parsons et sortit. Mais il n’avait pas
fait six pas sur le palier que quelque chose le frappait à la
nuque. Le coup fut atrocement douloureux. C’était comme si on
l’avait transpercé avec un fil de fer chauffé au rouge. Il se retourna juste à temps pour voir Mme Parsons tirer son fils pour
le faire rentrer tandis que le garçon mettait une fronde dans sa
poche.
« Goldstein ! » hurla le garçon, tandis que la porte se refermait sur lui. Mais ce qui frappa le plus Winston, ce fut
l’expression de frayeur impuissante du visage grisâtre de la
femme.

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De retour dans son appartement, il passa rapidement devant l’écran et se rassit devant la table, tout en se frottant le cou.
La musique du télécran s’était tue. Elle était remplacée par une
voix coupante et militaire qui lisait, avec une sorte de plaisir
brutal, une description de la nouvelle forteresse flottante qui
venait d’être ancrée entre la Terre de Glace et les îles Féroé.
Cette pauvre femme, pensa Winston, doit vivre dans la terreur de ses enfants. Dans un an ou deux, ils surveilleront nuit et
jour chez elle les symptômes de non-orthodoxie. Presque tous
les enfants étaient maintenant horribles. Le pire c’est qu’avec
des organisations telles que celle des Espions, ils étaient systématiquement transformés en ingouvernables petits sauvages.
Pourtant cela ne produisait chez eux aucune tendance à se révolter contre la discipline du Parti. Au contraire, ils adoraient le
parti et tout ce qui s’y rapportait : les chansons, les processions,
les bannières, les randonnées en bandes, les exercices avec des
fusils factices, l’aboiement des slogans, le culte de Big Brother.
C’était pour eux comme un jeu magnifique. Toute leur férocité
était extériorisée contre les ennemis de l’État, contre les étrangers, les traîtres, les saboteurs, les criminels par la pensée. Il
était presque normal que des gens de plus de trente ans aient
peur de leurs propres enfants. Et ils avaient raison. Il se passait
en effet rarement une semaine sans qu’un paragraphe du Times
ne relatât comment un petit mouchard quelconque – « enfant
héros », disait-on – avait, en écoutant aux portes, entendu une
remarque compromettante et dénoncé ses parents à la Police de
la Pensée.
La brûlure causée par le projectile s’était éteinte. Winston
prit sa plume sans entrain. Il se demandait s’il trouverait
quelque chose de plus à écrire dans son journal. Tout d’un coup,
sa pensée se reporta vers O’Brien.
Il y avait longtemps – combien de temps ? sept ans, peutêtre, – il avait rêvé qu’il traversait une salle où il faisait noir

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comme dans un four. Quelqu’un, assis dans cette salle, avait dit,
alors que Winston passait devant lui : « Nous nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres. » Ce fut dit calmement,
comme par hasard. C’était une constatation, non un ordre.
Winston était sorti sans s’arrêter. Le curieux était qu’à ce moment, dans le rêve, les mots ne l’avaient pas beaucoup impressionné. C’est seulement plus tard, et par degrés, qu’ils avaient
pris tout leur sens. Il ne pouvait maintenant se rappeler si c’était
avant ou après ce rêve qu’il avait vu O’Brien pour la première
fois. Il ne pouvait non plus se rappeler à quel moment il avait
identifié la voix comme étant celle d’O’Brien. L’identification en
tout cas était faite. C’était O’Brien qui avait parlé dans
l’obscurité.
Winston n’avait jamais pu savoir avec certitude si O’Brien
était un ami ou un ennemi. Même après le coup d’œil de ce matin, il était encore impossible de le savoir. Cela ne semblait pas
d’ailleurs avoir une grande importance. Il y avait entre eux un
lien basé sur la compréhension réciproque, qui était plus important que l’affection ou le rattachement à un même parti. « Nous
nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres », avait dit
O’Brien. Winston ne savait pas ce que cela signifiait, il savait
seulement que, d’une façon ou d’une autre, cela se réaliserait.
La voix du télécran se tut. Une sonnerie de clairon, claire et
belle, flotta dans l’air stagnant. La voix grinçante reprit :
– Attention ! Attention ! je vous prie. Un télégramme vient
d’arriver du front de Malabar. Nos forces ont remporté une brillante victoire dans le sud de l’Inde. Je suis autorisé à vous dire
que cet engagement pourrait bien rapprocher le moment où la
guerre prendra fin. Voici le télégramme…
« Cela présage une mauvaise nouvelle », pensa Winston.
En effet, après une description réaliste de l’anéantissement de
l’armée eurasienne et la proclamation du nombre stupéfiant de

– 31 –

tués et de prisonniers, la voix annonça qu’à partir de la semaine
suivante, la ration de chocolat serait réduite de trente à vingt
grammes.
Winston éructa encore. Le gin s’évaporait, laissant une
sensation de dégonflement. Le télécran, peut-être pour célébrer
la victoire, peut-être pour noyer le souvenir du chocolat perdu,
se lança dans le chant : Océania, c’est pour toi ! On était censé
être au garde-à-vous. Mais là où il se tenait, Winston était invisible.
Océania, c’est pour toi ! fit place à une musique plus légère.
Winston alla à la fenêtre, le dos au télécran. C’était une journée
encore froide et claire. Quelque part, au loin, une bombe explosa avec un grondement sourd qui se répercuta. Il y avait chaque
semaine environ vingt ou trente de ces bombes qui tombaient
sur Londres.
Dans la rue, le vent faisait claquer de droite à gauche
l’affiche déchirée et le mot ANGSOC apparaissait et disparaissait tour à tour. Angsoc. Les principes sacrés de l’Angsoc. Novlangue, double-pensée, mutabilité du passé. Winston avait
l’impression d’errer dans les forêts des profondeurs sousmarines, perdu dans un monde monstrueux dont il était luimême le monstre. Il était seul. Le passé était mort, le futur inimaginable. Quelle certitude avait-il qu’une seule des créatures
humaines actuellement vivantes pensait comme lui ? Et comment savoir si la souveraineté du Parti ne durerait pas éternellement ? Comme une réponse, les trois slogans inscrits sur la
façade blanche du ministère de la Vérité lui revinrent à l’esprit.
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

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Il prit dans sa poche une pièce de vingt-cinq cents. Là aussi, en lettres minuscules et distinctes, les mêmes slogans étaient
gravés. Sur l’autre face de la pièce, il y avait la tête de Big Brother dont les yeux, même là, vous poursuivaient. Sur les pièces
de monnaie, sur les timbres, sur les livres, sur les bannières, sur
les affiches, sur les paquets de cigarettes, partout ! Toujours ces
yeux qui vous observaient, cette voix qui vous enveloppait. Dans
le sommeil ou la veille, au travail ou à table, au-dedans ou audehors, au bain ou au lit, pas d’évasion. Vous ne possédiez rien,
en dehors des quelques centimètres cubes de votre crâne.
Le soleil avait tourné et les myriades de fenêtres du ministère de la Vérité qui n’étaient plus éclairées par la lumière paraissaient sinistres comme les meurtrières d’une forteresse. Le
cœur de Winston défaillit devant l’énorme construction pyramidale. Elle était trop puissante, on ne pourrait la prendre
d’assaut. Un millier de bombes ne pourraient l’abattre.
Winston se demanda de nouveau pour qui il écrivait son
journal. Pour l’avenir ? Pour le passé ? Pour un âge qui pourrait
n’être qu’imaginaire ? Il avait devant lui la perspective, non de
la mort, mais de l’anéantissement. Son journal serait réduit en
cendres et lui-même en vapeur. Seule, la Police de la Pensée
lirait ce qu’il aurait écrit avant de l’effacer de l’existence et de la
mémoire. Comment pourrait-on faire appel au futur alors que
pas une trace, pas même un mot anonyme griffonné sur un bout
de papier ne pouvait matériellement survivre ?
Le télécran sonna quatorze heures. Winston devait partir
dans dix minutes. Il lui fallait être à son travail à quatorze
heures trente.
Curieusement, le carillon de l’heure parut lui communiquer
un courage nouveau. C’était un fantôme solitaire qui exprimait
une vérité que personne n’entendrait jamais. Mais aussi long-

– 33 –

temps qu’il l’exprimerait, la continuité, par quelque obscur processus, ne serait pas brisée. Ce n’était pas en se faisant entendre, mais en conservant son équilibre que l’on portait plus
loin l’héritage humain. Winston retourna à sa table, trempa sa
plume et écrivit :
Au futur ou au passé, au temps où la pensée est libre, où
les hommes sont dissemblables mais ne sont pas solitaires, au
temps où la vérité existe, où ce qui est fait ne peut être défait,
de l’âge de l’uniformité, de l’âge de la solitude, de l’âge de Big
Brocher, de l’âge de la double pensée, Salut !
Il réfléchit qu’il était déjà mort. Il lui apparut que c’était
seulement lorsqu’il avait commencé à être capable de formuler
ses idées qu’il avait fait le pas décisif. Les conséquences d’un
acte sont incluses dans l’acte lui-même. Il écrivit :
Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de
penser est la mort.
Maintenant qu’il s’était reconnu comme mort, il devenait
important de rester vivant aussi longtemps que possible. Deux
doigts de sa main droite étaient tachés d’encre. C’était exactement le genre de détail qui pouvait vous trahir. Au ministère,
quelque zélateur au flair subtil (une femme, probablement, la
petite femme rousse ou la fille brune du Commissariat aux Romans) pourrait se demander pourquoi il avait écrit à l’heure du
déjeuner, pourquoi il s’était servi d’une plume démodée, et surtout ce qu’il avait écrit, puis glisser une insinuation au service
compétent. Winston alla dans la salle de bains et frotta soigneusement avec du savon l’encre de son doigt. Ce savon, brun foncé, était granuleux et râpait la peau comme du papier émeri. Il
convenait donc parfaitement.
Winston rangea ensuite le journal dans son tiroir. Il était
absolument inutile de chercher à le cacher, mais Winston pour-

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rait au moins savoir s’il était découvert ou non. Un cheveu au
travers de l’extrémité des pages serait trop visible. Du bout de
son doigt, il ramassa un grain de poussière blanchâtre qu’il
pourrait reconnaître, et le déposa sur un coin de la couverture.
Le grain serait ainsi rejeté si le livre était déplacé.

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CHAPITRE III

Winston rêvait de sa mère.
Il devait avoir dix ou onze ans, croyait-il, quand sa mère
avait disparu. Elle était grande, sculpturale, plutôt silencieuse,
avec de lents mouvements et une magnifique chevelure blonde.
Le souvenir qu’il avait de son père était plus vague. C’était un
homme brun et mince, toujours vêtu de costumes sombres et
nets, qui portait des lunettes. (Winston se rappelait surtout les
minces semelles des chaussures de son père.) Tous deux avaient
probablement été engloutis dans l’une des premières grandes
épurations des années 50.
Sa mère, dans ce rêve, était assise en quelque lieu profond
au-dessous de Winston, avec, dans ses bras, la jeune sœur de
celui-ci. Il ne se souvenait pas du tout de sa sœur, sauf que
c’était un bébé petit, faible, toujours silencieux, aux grands yeux
attentifs. Toutes les deux le regardaient. Elles étaient dans un
endroit souterrain – le fond d’un puits, par exemple, ou une
tombe très profonde – mais c’était un endroit qui, bien que déjà
très bas, continuait à descendre. Elles se trouvaient dans le salon d’un bateau qui sombrait et le regardaient à travers l’eau de
plus en plus opaque. Il y avait de l’air dans le salon, ils pouvaient encore se voir les uns les autres, mais elles s’enfonçaient
de plus en plus dans l’eau verte qui bientôt les cacherait pour
jamais. Il était dehors, dans l’air et la lumière tandis qu’elles
étaient aspirées vers la mort. Et elles étaient là parce que lui
était en haut.
Il le savait et il pouvait voir sur leurs visages qu’elles le savaient. Il n’y avait de reproche ni sur leurs visages, ni dans leurs
– 36 –

cœurs. Il y avait seulement la certitude qu’elles devaient mourir
pour qu’il vive et que cela faisait partie de l’ordre inévitable des
choses.
Il ne pouvait se souvenir de ce qui était arrivé, mais il savait dans son rêve que les vies de sa mère et de sa sœur avaient
été sacrifiées à la sienne. C’était un de ces rêves qui, tout en offrant le décor caractéristique du rêve, permettent et prolongent
l’activité de l’intelligence. Au cours de tels rêves, on prend conscience de faits et d’idées qui gardent leur valeur quand on s’est
réveillé. Ce qui frappa soudain Winston, c’est que la mort de sa
mère, survenue il y avait près de trente ans, avait été d’un tragique et d’une tristesse qui seraient actuellement impossibles. Il
comprit que le tragique était un élément des temps anciens, des
temps où existaient encore l’intimité, l’amour et l’amitié, quand
les membres d’une famille s’entraidaient sans se demander au
nom de quoi. Le souvenir de sa mère le déchirait parce qu’elle
était morte en l’aimant, alors qu’il était trop jeune et trop
égoïste pour l’aimer en retour. C’était aussi parce qu’elle s’était
sacrifiée, il ne se rappelait plus comment, à une conception,
personnelle et inaltérable, de la loyauté. Il se rendait compte
que de telles choses ne pouvaient plus se produire. Aujourd’hui,
il y avait de la peur, de la haine, de la souffrance, mais il n’y
avait aucune dignité dans l’émotion. Il n’y avait aucune profondeur, aucune complexité dans les tristesses. Il lui semblait voir
tout cela dans les grands yeux de sa mère et de sa sœur qui, à
des centaines de brasses de profondeur, le regardaient à travers
les eaux vertes et s’enfonçaient encore.
Il se trouva soudain debout sur du gazon élastique, par un
soir d’été, alors que les rayons obliques du soleil dorent la terre.
Le paysage qu’il regardait revenait si souvent dans ses rêves
qu’il n’était jamais tout à fait sûr de ne pas l’avoir vu dans le
monde réel. Lorsque à son réveil il s’en souvenait, il l’appelait le
Pays Doré. C’était un ancien pâturage, dévoré par les lapins et
que traversait un sentier sinueux. Des taupinières

– 37 –

l’accidentaient çà et là. Dans la haie mal taillée qui se trouvait
de l’autre côté du champ, des branches d’ormes se balançaient
doucement dans la brise et leurs feuilles se déplaçaient par
masses épaisses comme des chevelures de femmes. Quelque
part, tout près, bien que caché au regard, il y avait un ruisseau
lent et clair. Il formait, sous les saules, des étangs dans lesquels
nageaient des poissons dorés.
La fille aux cheveux noirs se dirigeait vers Winston à travers le champ. D’un seul geste, lui sembla-t-il, elle déchira ses
vêtements et les rejeta dédaigneusement. Son corps était blanc
et lisse, mais il n’éveilla aucun désir chez Winston, qui le regarda à peine. Ce qui en cet instant le transportait d’admiration,
c’était le geste avec lequel elle avait rejeté ses vêtements. La
grâce négligente de ce geste semblait anéantir toute une culture,
tout un système de pensées, comme si Big Brother, le Parti, la
Police de la Pensée, pouvaient être rejetés au néant par un
unique et splendide mouvement du bras. Cela aussi était un
geste de l’ancien temps.
Winston se réveilla avec sur les lèvres le mot « Shakespeare ».
Le télécran émettait un coup de sifflet assourdissant sur
une note unique qui dura trente secondes. Il était sept heures
un quart, heure du lever des employés de bureau. Winston
s’arracha du lit. Il était nu, car les membres du Parti Extérieur
ne recevaient annuellement que trois mille points textiles, et il
en fallait six cents pour un pyjama. Il attrapa sur une chaise un
médiocre gilet de flanelle et un short. L’heure de culture physique allait commencer dans trois minutes. Une violente quinte
de toux, qui presque toujours le prenait tout de suite après son
réveil, l’obligea à se plier en deux. L’air lui manquait à tel point
qu’il ne put reprendre son souffle qu’après une série de profondes inspirations, couché sur le dos. Ses veines s’étaient gon-

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flées dans l’effort qu’il avait fait pour tousser et son ulcère variqueux commençait à le démanger.
– Groupe trente à quarante ! glapit une voix perçante de
femme. Groupe trente à quarante ! En place, s’il vous plaît. Les
trente à quarante.
Winston se mit rapidement au garde-à-vous en face du télécran sur lequel venait d’apparaître l’image d’une femme assez
jeune, fine, mais musclée, vêtue d’une tunique et chaussée de
sandales de gymnastique.
– Flexion et extension des bras ! lança-t-elle. En même
temps que moi. Un, deux, trois, quatre ! Un, deux, trois quatre !
Allons, camarades ! un peu d’énergie ! Un, deux, trois, quatre !
Un, deux, trois quatre !…
La souffrance causée par sa quinte n’avait pas tout à fait effacé de l’esprit de Winston l’impression faite par son rêve, et les
mouvements rythmés de l’exercice la ravivèrent. Tandis qu’il
lançait mécaniquement ses bras en arrière et en avant et maintenait sur son visage l’expression de satisfaction et de sérieux
que l’on considérait comme normale pendant la culture physique, il luttait pour retourner mentalement à la période imprécise de sa petite enfance. C’était extrêmement difficile. Au-delà
des dernières années 50, tout se décolorait. Lorsque quelqu’un
n’a pas de points de repère extérieurs à quoi se référer, le tracé
même de sa propre vie perd de sa netteté. Il se souvient
d’événements importants qui n’ont probablement pas eu lieu, il
retrouve le détail d’incidents dont il ne peut recréer
l’atmosphère, et il y a de longues périodes vides à quoi rien ne se
rapporte. Tout était alors différent. Même les noms des pays et
leur forme sur la carte étaient différents. La Première Région
Aérienne, par exemple, était appelée autrement dans ce tempslà. On l’appelait Angleterre, ou Grande-Bretagne. Mais la ville
de Londres, il en était sûr, avait toujours été nommée Londres.

– 39 –

Winston ne pouvait se souvenir avec précision d’une
époque pendant laquelle son pays n’avait pas été en guerre. Il
était évident cependant que, durant son enfance, il y avait eu un
assez long intervalle de paix. Un de ses plus anciens souvenirs,
en effet, était celui d’un raid aérien qui avait paru surprendre
tout le monde. Peut-être était-ce à l’époque où la bombe atomique était tombée sur Colchester. Il ne se souvenait pas du
raid lui-même, mais il se rappelait l’étreinte sur la sienne de la
main de son père, tandis qu’ils dégringolaient toujours plus bas,
vers le centre de la terre, un escalier sonore en spirale qui fuyait
sous leurs pieds et lui fatigua tellement les jambes qu’il se mit à
pleurnicher. Ils durent s’arrêter pour se reposer. Sa mère, à sa
manière lente et rêveuse, les suivait très loin en arrière. Elle
portait la petite sœur, ou peut-être était-ce seulement un paquet
de couvertures ? Winston n’était pas certain que sa sœur fût déjà née. Ils émergèrent à la fin dans un endroit bruyant et bondé
de gens. C’était, il le comprit, une station de métro.
Partout, sur le sol dallé, il y avait des gens assis. D’autres se
pressaient les uns contre les autres sur des banquettes de métal.
Winston, son père et sa mère trouvèrent une place sur le sol.
Près d’eux, deux vieillards étaient assis côte à côte sur une couchette. L’homme était décemment vêtu d’un costume sombre.
Une casquette de drap, noire, repoussée en arrière, découvrait
ses cheveux très blancs. Son visage était écarlate, ses yeux
étaient bleus et pleins de larmes. Il sentait le gin à plein nez.
L’odeur semblait sourdre de sa peau à la place de la sueur et l’on
pouvait imaginer que les larmes qui jaillissaient de ses yeux
étaient du gin pur. Mais, bien que légèrement ivre, il était sous
le coup d’un chagrin sincère et intolérable. Winston, d’une manière enfantine, comprit qu’un événement terrible, un événement impardonnable et pour lequel il n’y avait pas de remède,
venait de se passer. Il lui sembla aussi qu’il savait ce que c’était.
Quelqu’un que le vieillard aimait, une petite fille peut-être, avait
été tué. Le vieillard répétait toutes les deux minutes : « Nous

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n’aurions pas dû leur faire confiance. Je l’avais dit, maman,
n’est-ce pas ? C’est ce qui arrive quand on leur fait confiance. Je
l’ai toujours dit. Nous n’aurions pas dû faire confiance à ces
types. »
Mais à quels types ils n’auraient pas dû se fier, Winston ne
s’en souvenait plus.
À partir de ce moment, la guerre, pour ainsi dire, n’avait
jamais cessé, mais, à proprement parler, ce n’était pas toujours
la même guerre. Pendant plusieurs mois de l’enfance de Winston, il y avait eu des combats de rue confus dans Londres même,
et il se souvenait avec précision de quelques-uns d’entre eux.
Mais retrouver l’histoire de toute la période, dire qui combattait
contre qui à un moment donné était absolument impossible.
Tous les rapports écrits ou oraux ne faisaient jamais allusion
qu’à l’événement actuel. En ce moment, par exemple, en 1984
(si c’était bien 1984) l’Océania était alliée à l’Estasia et en guerre
avec l’Eurasia. Dans aucune émission publique ou privée il
n’était admis que les trois puissances avaient été, à une autre
époque, groupées différemment. Winston savait fort bien qu’il y
avait seulement quatre ans, l’Océania était en guerre avec
l’Estasia et alliée à l’Eurasia. Mais ce n’était qu’un renseignement furtif et frauduleux qu’il avait retenu par hasard parce
qu’il ne maîtrisait pas suffisamment sa mémoire. Officiellement,
le changement de partenaires n’avait jamais eu lieu. L’Océania
était en guerre avec l’Eurasia. L’Océania avait, par conséquent,
toujours été en guerre avec l’Eurasia. L’ennemi du moment représentait toujours le mal absolu et il s’ensuivait qu’aucune entente passée ou future avec lui n’était possible.
L’effrayant, pensait Winston pour la dix millième fois, tandis que d’un mouvement douloureux il forçait ses épaules à
tourner en arrière (mains aux hanches, ils faisaient virer leurs
bustes autour de la taille, exercice qui était bon, paraît-il, pour
les muscles du dos), l’effrayant était que tout pouvait être vrai.

– 41 –

Que le Parti puisse étendre le bras vers le passé et dire d’un événement : cela ne fut jamais, c’était bien plus terrifiant que la
simple torture ou que la mort.
Le Parti disait que l’Océania n’avait jamais été l’alliée de
l’Eurasia. Lui, Winston Smith, savait que l’Océania avait été
l’alliée de l’Eurasia, il n’y avait de cela que quatre ans. Mais où
existait cette connaissance ? Uniquement dans sa propre conscience qui, dans tous les cas, serait bientôt anéantie. Si tous les
autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous les
rapports racontaient la même chose –, le mensonge passait
dans l’histoire et devenait vérité. « Celui qui a le contrôle du
passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a
le contrôle du présent a le contrôle du passé. » Et cependant le
passé, bien que par nature susceptible d’être modifié, n’avait
jamais été retouché. La vérité actuelle, quelle qu’elle fût, était
vraie d’un infini à un autre infini. C’était tout à fait simple. Ce
qu’il fallait à chacun, c’était avoir en mémoire une interminable
série de victoires. Cela s’appelait « Contrôle de la Réalité ». On
disait en novlangue, double pensée.
– Repos ! aboya la monitrice, un peu plus cordialement.
Winston laissa tomber ses bras et remplit lentement d’air
ses poumons. Son esprit s’échappa vers le labyrinthe de la
double-pensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges
soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions
qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à
toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la
morale alors qu’on se réclame d’elle. Croire en même temps que
la démocratie est impossible et que le Parti est gardien de la
démocratie. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le
rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus
rapidement encore. Surtout, appliquer le même processus au
processus lui-même. Là était l’ultime subtilité. Persuader cons-

– 42 –

ciemment l’inconscient, puis devenir ensuite inconscient de
l’acte d’hypnose que l’on vient de perpétrer. La compréhension
même du mot « double pensée » impliquait l’emploi de la
double pensée.
La monitrice les avait rappelés au garde-à-vous.
– Voyons maintenant, dit-elle avec enthousiasme, quels
sont ceux d’entre nous qui peuvent toucher leurs orteils. Droits
sur les hanches, camarades ! Un-deux ! Un-deux !…
Winston détestait cet exercice qui provoquait, des talons
aux fesses, des élancements douloureux et finissait par provoquer une autre quinte de toux. Ses méditations en perdirent leur
agrément mitigé. Le passé, réfléchit-il, n’avait pas été seulement
modifié, il avait été bel et bien détruit. Comment en effet établir,
même le fait le plus patent, s’il n’en existait aucun enregistrement que celui d’une seule mémoire ? Il essaya de se rappeler
en quelle année il avait pour la première fois entendu parler de
Big Brother. Ce devait être vers les années 60, mais comment en
être sûr ? Dans l’histoire du Parti, naturellement, Big Brother
figurait comme chef et gardien de la Révolution depuis les premiers jours. Ses exploits avaient été peu à peu reculés dans le
temps et ils s’étendaient maintenant jusqu’au monde fabuleux
des années 40 et 30, à l’époque où les capitalistes, coiffés
d’étranges chapeaux cylindriques, parcouraient les rues de
Londres dans de grandes automobiles étincelantes ou dans des
voitures vitrées tirées par des chevaux. Il était impossible de
savoir jusqu’à quel point la légende de Big Brother était vraie ou
inventée. Winston ne pouvait même pas se rappeler à quelle
date le Parti lui-même était né. Il ne croyait pas avoir jamais
entendu le mot Angsoc avant 1960, mais il était possible que
sous la forme « Socialisme anglais » qu’il avait dans l’Ancien
Langage, il eût existé plus tôt. Tout se fondait dans le brouillard.
Parfois, certainement, on pouvait poser le doigt sur un mensonge précis. Il était faux, par exemple, que le Parti, ainsi que le

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clamaient les livres d’histoire, eût inventé les aéroplanes. Winston se souvenait d’avoir vu des aéroplanes dès sa plus tendre
enfance. Mais on ne pouvait rien prouver. Il n’y avait jamais de
témoignage. Une seule fois, dans toute son existence, Winston
avait tenu entre les mains la preuve écrite indéniable de la falsification d’un fait historique. Et cette fois-là…
– Smith ! cria la voix acariâtre dans le télécran, 6079 Smith
W ! Oui, vous-même ! Baissez-vous plus bas, s’il vous plaît !
Vous pouvez faire mieux que cela. Vous ne faites pas d’efforts.
Plus bas, je vous prie ! Cette fois c’est mieux, camarade. Maintenant, repos, tous, et regardez-moi.
Le corps de Winston s’était brusquement recouvert d’une
ondée de sueur chaude, mais son visage demeura absolument
impassible. Ne jamais montrer d’épouvante ! Ne jamais montrer
de ressentiment ! Un seul frémissement des yeux peut vous trahir. Winston resta debout à regarder tandis que la monitrice
levait les bras au-dessus de la tête et, on ne pouvait dire avec
grâce, mais avec une précision et une efficacité remarquables, se
courba et rentra sous ses orteils la première phalange de ses
doigts.
– Voilà, camarades ! Voilà comment je veux vous voir faire
ce mouvement. Regardez-moi. J’ai trente-neuf ans et j’ai quatre
enfants. Maintenant, attention ! – Elle se pencha de nouveau. –
Vous voyez que mes genoux ne sont pas pliés. Vous pouvez tous
le faire, si vous voulez, ajouta-t-elle en se redressant. N’importe
qui, au-dessous de quarante-cinq ans, est parfaitement capable
de toucher ses orteils. Nous n’avons pas tous le privilège de
nous battre sur le front, mais nous pouvons au moins nous garder en forme. Pensez à nos garçons qui sont sur le front de Malabar ! Pensez aux marins des Forteresses flottantes ! Imaginez
ce qu’ils ont, eux, à endurer. Maintenant, essayez encore. C’est
mieux, camarade, beaucoup mieux, ajouta-t-elle sur un ton encourageant, comme Winston, pour la première fois depuis des

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années, réussissait, d’un brusque mouvement, à toucher ses orteils sans plier les genoux.

– 45 –

CHAPITRE IV

Avec le soupir inconscient et profond que la proximité
même du télécran ne pouvait l’empêcher de pousser lorsqu’il
commençait son travail journalier, Winston rapprocha de lui le
phonoscript, souffla la poussière du microphone et mit ses lunettes.
Il déroula ensuite et agrafa ensemble quatre petits cylindres de papier qui étaient déjà tombés du tube pneumatique
qui se trouvait à la droite du bureau.
Il y avait trois orifices aux murs de la cabine. À droite du
phonoscript se trouvait un petit tube pneumatique pour les
messages écrits. À gauche, il y avait un tube plus large pour les
journaux. Dans le mur de côté, à portée de la main de Winston,
il y avait une large fente ovale protégée par un grillage métallique. On se servait de cette fente pour jeter les vieux papiers. Il
y avait des milliers et des milliers de fentes semblables dans
l’édifice. Il s’en trouvait, non seulement dans chaque pièce mais,
à de courts intervalles, dans chaque couloir. On les surnommait
trous de mémoire. Lorsqu’un document devait être détruit, ou
qu’on apercevait le moindre bout de papier qui traînait, on soulevait le clapet du plus proche trou de mémoire, l’action était
automatique, et on laissait tomber le papier, lequel était rapidement emporté par un courant d’air chaud jusqu’aux énormes
fournaises cachées quelque part dans les profondeurs de
l’édifice.
Winston examina les quatre bouts de papier qu’il avait déroulés. Ils contenaient chacun un message d’une ou deux lignes
seulement, dans le jargon abrégé employé au ministère pour le
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service intérieur. Ce n’était pas exactement du novlangue, mais
il comprenait un grand nombre de mots novlangue. Ces messages étaient ainsi rédigés :
times 17-3-84 discours malreporté afrique rectifier
times 19-12-83 prévisions 3 ap 4e trimestre 83 erreurs typo vérifier numéro de ce jour.
times 14-2-84 miniplein chocolat malcoté rectifier
times 3-12-83 report ordrejour bb trèsmauvais ref unpersonnes récrire entier soumettrehaut anteclassement.
Avec un léger soupir de satisfaction, Winston mit de côté le
quatrième message. C’était un travail compliqué qui comportait
des responsabilités et qu’il valait mieux entreprendre en dernier
lieu. Les trois autres ne demandaient que de la routine, quoique
le second impliquât probablement une fastidieuse étude de
listes de chiffres.
Winston composa sur le télécran les mots : « numéros anciens » et demanda les numéros du journal le Times qui lui
étaient nécessaires. Quelques minutes seulement plus tard, ils
glissaient du tube pneumatique. Les messages qu’il avait reçus
se rapportaient à des articles, ou à des passages d’articles que,
pour une raison ou pour une autre, on pensait nécessaire de
modifier ou, plutôt, suivant le terme officiel, de rectifier.
Par exemple, dans le Times du 17 mars, il apparaissait que
Big Brother dans son discours de la veille, avait prédit que le
front de l’Inde du Sud resterait calme. L’offensive eurasienne
serait bientôt lancée contre l’Afrique du Nord. Or, le haut commandement eurasien avait lancé son offensive contre l’Inde du
Sud et ne s’était pas occupé de l’Afrique du Nord. Il était donc

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nécessaire de réécrire le paragraphe erroné du discours de Big
Brother afin qu’il prédise ce qui était réellement arrivé.
De même, le Times du 19 décembre avait publié les prévisions officielles pour la production de différentes sortes de marchandises de consommation au cours du quatrième trimestre
1983 qui était en même temps le sixième trimestre du neuvième
plan triennal. Le journal du jour publiait un état de la production réelle. Il en ressortait que les prévisions avaient été, dans
tous les cas, grossièrement erronées. Le travail de Winston était
de rectifier les chiffres primitifs pour les faire concorder avec les
derniers parus.
Quant au troisième message, il se rapportait à une simple
erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas
très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de
l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels,
l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat durant l’année 1984. Or, la ration, comme le savait Winston,
devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin
de la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à
la promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire
de réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril.
Dès qu’il avait fini de s’occuper de l’un des messages, Winston agrafait ses corrections phonoscriptées au numéro correspondant du Times et les introduisait dans le tube pneumatique.
Ensuite, d’un geste autant que possible inconscient, il chiffonnait le message et les notes qu’il avait lui-même faites et les jetait dans le trou de mémoire afin que le tout fût dévoré par les
flammes.
Que se passait-il dans le labyrinthe où conduisaient les
pneumatiques ? Winston ne le savait pas en détail, mais il en
connaissait les grandes lignes. Lorsque toutes les corrections
qu’il était nécessaire d’apporter à un numéro spécial du Times

– 48 –

avaient été rassemblées et collationnées, le numéro était réimprimé. La copie originale était détruite et remplacée dans la collection par la copie corrigée.
Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non
seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par
jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On
pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se
trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout
entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que
c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.
La plus grande section du Commissariat aux Archives, bien
plus grande que celle où travaillait Winston, était simplement
composée de gens dont la tâche était de rechercher et rassembler toutes les copies de livres, de journaux et autres documents
qui avaient été remplacées et qui devaient être détruites. Un
numéro du Times pouvait avoir été réécrit une douzaine de fois,
soit par suite de changement dans la ligne politique, soit par
suite d’erreurs dans les prophéties de Big Brother. Mais il se
trouvait encore dans la collection avec sa date primitive. Aucun
autre exemplaire n’existait qui pût le contredire. Les livres aussi
étaient retirés de la circulation et plusieurs fois réécrits. On les
rééditait ensuite sans aucune mention de modification. Même
les instructions écrites que recevait Winston et dont il se débarrassait invariablement dès qu’il n’en avait plus besoin, ne déclaraient ou n’impliquaient jamais qu’il s’agissait de faire un faux.
Il était toujours fait mention de fautes, d’omissions, d’erreurs

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