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Le livre Un monde de camps, paru en 2014 sous la direction de l’anthropologue
Michel Agier, met en évidence ce phénomène d’« encampement du monde »,
parfaitement parallèle et corrélatif des chasses à l’homme dont il est l’un des
modes :
Camps de réfugiés, camps de déplacés, campements de migrants, camps d’étrangers,
zones d’attente pour personnes en instance, zones de transit, centres de rétention ou
de détention administrative, centres d’identification et d’expulsion, points de passage
frontalier, centres d’accueil de demandeurs d’asile, centres d’accueil temporaire,
villages de réfugiés, villages d’insertion de migrants, « ghettos », « jungles », foyers,
maisons de migrants… ces mots, dont la liste s’allonge sans cesse, sont devenus
depuis la fin des années 1990 chaque jour davantage présents dans l’actualité sociale,
politique et médiatique de tous les pays. […] Les camps sont en train de devenir l’une
des composantes majeures de la « société mondiale », et le lieu de la vie quotidienne
de dizaines de millions de personnes dans le monde4.

Ce camp d’internement, devenu selon Arendt, « la solution de routine au problème
de la domiciliation des personnes déplacées », est ce qui les assigne à cette position
de « déplacement » qui empêche toute resocialisation dans le monde commun.
Agier montrera qu’il y a bien une socialisation du camp, mais qu’elle ne peut
justement se faire que sur le mode de la séparation, de la rupture avec l’espace
public ; de quelque chose qui, au final, est véritablement mortifère et transforme la
nécessité de l’exil en une contrainte absurde. N’offrant d’alternative à
l’incarcération que celle de la ghettoïsation.
Et la banalisation de cette alternative se lit dans l’invisibilisation même des
bâtiments qui l’abritent. Une indifférenciation qui tient lieu de voile à la violence de
la réalité. Le sociologue Marc Bernardot écrit, dans Camps d’étrangers :
La plupart des centres actuels ne se distinguent pas des autres bâtiments et s’intègrent
dans le paysage architectural sans attirer l’attention. Les lieux de rétention ou de
logement contraint sont disposés dans des chaînes hôtelières, des foyers de
travailleurs, des locaux policiers ou des baraques de chantiers. Ils sont implantés dans
des complexes urbains de fort trafic qui garantissent l’anonymat (gares, ports et
aéroports, zones industrielles) ou dans des zones désertes et cela en fonction de leur
place et de leur intégration dans un processus de gestion des flux 5.

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Dir. Michel Agier, Un Monde de camps, La Découverte, p. 11.
Marc Bernardot, Camps d’étrangers, Ed. du Croquant, 2008, p. 216.

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