liseron30 .pdf



Nom original: liseron30.pdf
Auteur: Dominique

Ce document au format PDF 1.5 a été généré par Microsoft® Publisher 2010 / Foxit Reader Printer Version 7.2.0.0424, et a été envoyé sur fichier-pdf.fr le 30/03/2016 à 11:02, depuis l'adresse IP 90.63.x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue 492 fois.
Taille du document: 1.7 Mo (13 pages).
Confidentialité: fichier public




Télécharger le fichier (PDF)










Aperçu du document


LISERON
« C’est en forgeant qu’on devient forgeron
Et en lisant qu’on devient...

Raymond QUENEAU

… en apprenant qu’on devient napperon. » D.V.

Publication
de l’AFL 43
Association
Française pour la
Lecture
Groupe
départemental
de Haute-Loire
Mairie
BP 20
Place Lafayette
43100 BRIOUDE
afl43@orange.fr
Directeur de
publication :
Dominique VACHELARD
Comité de rédaction :
Cécile LEYRELOUP
Muriel EYNARD
Jenny SAUVADET
Dominique VACHELARD
__________
ISSN n° 2264-2544
Dépôt légal : BNF
__________
Prix : 2.00 €
__________

n° 30
Avril
Mai
Juin
2016

ENSEIGNER
L’EXPERTISE
Un numero special entierement
consacre a l’expertise, c’est-a-dire a la
maîtrise savante des outils qui rendent
possible l’acces a l’universalite de la
connaissance et a la fabrication de
nouveaux savoirs : la lecture et
l’ecriture expertes (p. 2 et 3).
Mais aussi la maîtrise de savoirs et de
comportements, conformes a une
vision planetaire de notre identite et
de notre appartenance, ainsi qu’une
capacite a faire de la vie democratique
un objet d’etude, d’apprentissage et
une realite quotidienne toujours
perfectible (page 4).
L’acces scolaire a ces deux domaines
d’apprentissage, evidemment complementaires, participe d’un processus
social et culturel, c’est-a-dire que
comme pour l’ensemble des savoirs,
ils se construisent dans nos rapports
avec les autres, en utilisant les
ressources et les outils qui constituent
notre culture.
Avec un avantage considerable : nul
n’est tenu de reconstruire totalement
l’integralite du savoir humain. Des
“raccourcis” culturels, et notamment
l’outillage concret et intellectuel, nous
sont fournis par l’heritage reçu des
generations precedentes.

Toutefois, l’histoire nous revele la
confiscation des savoirs savants par
une minorite de la population, la caste
des decideurs, parce que ces outils se
sont reveles etre particulierement
adaptes a la comprehension, a
l’organisation et a la transformation
de la realite dans toute sa complexite.
De son cote, l’education nouvelle
contribue a une certaine emancipation
des citoyens si elle decide de faire de
l’expertise le moyen et le but de
l’enseignement, en prenant appui sur
la culture, notamment sur les outils
conceptuels.
Une plateforme numerique de
perfectionnement vient, par exemple,
d’etre actualisee pour faciliter l’acces
a la comprehension directe des textes
au niveau des competences les plus
expertes (pages 6 et 7).
Afin de proteger les equilibres actuels,
le systeme dominant ne manque
aucune occasion de proceder a des
simplifications, afin de tenir eloignee
du sens, la majorite de la population.
C’est le cas aujourd’hui, avec l’exemple
de la reforme de l’orthographe,
contribuant a reduire le sens porte
par les signes ecrits et donc celui des
pratiques culturelles qui lui sont
associees (p 10 a 13).

ENSEIGNER L’EXPERTISE 1
En ce qui concerne le delicat probleme du
choix des savoirs a d’enseigner, les mouvements d’education, et l’AFL en particulier, derogeant aux recommandations officielles, proposent d’emblee l’acces aux savoirs experts.

Viser directement l’expertise evite de denaturer le savoir en prenant le risque de le reduire
a ses elements constitutifs plus simples que
l’on pourrait etre tente d’enseigner separement avant de les reunir artificiellement lors
d’une possible synthese.

Au niveau methodologique, en prenant pour
modele l’utilisateur accompli, la demarche ne
peut etre que complexe. Le comportement expert etant a la fois l’objectif et le moyen de realiser l’apprentissage : les savoirs savants se
construisent dans leur propre usage.
Cette demarche s’oppose radicalement a la
« parabole » de la construction qui gouverne
traditionnellement l’enseignement, et qui postule qu’il faut installer de solides fondations
sur lesquelles viendront progressivement
prendre appui les murs et les etages du batiment, avant de poser la toiture pour parachever l’edifice. Representation qui correspond
bien a la reglementation actuelle de l’ecole en
France, dont le fonctionnement repose sur la
definition d’un socle commun de connaissances, de competences et de culture que l’on -1– Extrait d’
peut considerer comme les savoirs et la cul- Enseigner les
savoirs experts,
ture de base.
Dominique
Sauf que… les savoirs ne se construisent pas de
cette maniere ! D’une part, il n’existe aucune
progression lineaire ni reguliere de ces derniers, d’autre part, a telle situation d’enseignement donnee ne correspond pas forcement la
realisation effective des apprentissages attendus. Parce que l’apprentissage consiste en
d’incessantes activites intellectuelles de classement, de tri, d’organisation, de mises en relation, sur la base de criteres et de categories qui
evoluent et s’affinent continument au fil des
experiences.
Le changement se realise au gre de la multiplicite des experiences et de l’observation des
differences et redondances, ce qui permet
d’extraire des regularites. Il est donc fortement
dependant de la culture personnelle de chacun
puisque c’est a la lumiere des connaissances
deja la que sera apprehendee la nouveaute. Il
consiste enfin en une reorganisation plus ou
moins importante de toute la structure cognitive, c’est-a-dire de l’ensemble des connaissances, c’est ce que Vygotski appelle une « ahah expérience » (une experience declic).

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 2

Vachelard,
Editions du
Cygne, Paris,
fevrier 2016

Acceder aux savoirs experts : ainsi en est-il
par exemple avec l’apprentissage de la lecture
par la voie directe et l’entraînement des strategies et des habiletes constitutives de la lecture
savante, ou encore l’apprentissage de l’ecriture
par la voie directe, c’est-a-dire par une confrontation visuelle, organisee et reguliere avec
de la langue ecrite en situation, etc.
Pour ne prendre qu’un exemple, le concept de
lecture savante, invente par l’AFL, se caracterise par la nature des operations intellectuelles
mises en œuvre lors de son exercice et de son
apprentissage. Et si les representations habituelles concernant l’ecrit sont obnubilees par
des activites consistant a combiner les lettres
et les sons, a l’inverse, la lecture savante se
presente comme un comportement complexe
fait de multiples interactions entre des elements ecrits et d’autres qui constituent la culture du lecteur. L’origine, le moyen et la consequence de ce comportement provenant d’un
ensemble de raisons de lire.
Ce qui est en jeu alors, ce sont les compétences
remarquables, reconnues et ainsi nommees par
les textes officiels qui regissent l’evaluation des
eleves. Il s’agit, au-dela de la simple capacite a
saisir la valeur locutoire d’un ecrit (ce qu’il dit
clairement et comment il le dit), de l’aptitude
du lecteur a acceder a la valeur illocutoire (ce
que le texte ne dit pas expressement).
Cette lecture de l’implicite consiste par
exemple en la possibilite qu’a le lecteur d’inserer le texte qu’il a sous les yeux dans un réseau
d’écrits, d’experiences qui lui font echo… Capacite aussi a saisir les moyens utilises par
l’auteur ainsi que ses intentions d’écriture, a
entrevoir les veritables raisons qu’a ce texte
d’exister…
Les theories et pratiques de l’AFL sont fondees
sur une approche qui propose d’enseigner directement la complexité : si lire c’est comprendre (processus complexe) alors apprendre
a lire, c’est apprendre a comprendre
(processus complexe) !

ENSEIGNER L’EXPERTISE
constituent3. Ces memes theories nous renseignent sur l’inefficacite des approches classiques pour comprendre certains phenomenes
lies a la circulation d’informations, les dogmes
traditionnels etant incapables de prendre en
compte les inversions de causalite ni la causalite circulaire par exemple.

RÉALITÉ & COMPLEXITÉ
En ce qui concerne la demarche d’acces aux
savoirs experts, c’est la réalité qui s’impose
comme objet d’analyse et de construction, assortie de son contexte, c’est-a-dire dans toute
la diversite et la complexité de sa manifestation.
Pour l’apprentissage de la lecture et de l’ecriture, la réalité ce sont les ecrits tels qu’ils fonctionnent dans leur contexte veritable, c’est-adire dans le milieu social : tous les ecrits fonctionnels et la litterature, pour l’essentiel.
Quant a la complexité c’est l’affrontement avec
le materiau graphique, assorti lui aussi de son
contexte, et la construction, toujours hasardeuse, d’un sens.
« La connaissance des informations ou données isolées est insuffisante. Il faut situer informations et
données dans leur contexte pour qu’elles prennent
sens. Pour prendre sens le mot a besoin du texte qui
est son propre contexte et le texte a besoin du contexte où il s’énonce. 1»

-1–2– 5Edgar Morin,
Les sept
savoirs
nécessaires à
l’éducation
du futur,
rapport a
l’UNESCO,
1999

Les analyses de type systemique sont generalement bien plus appropriees aux processus
complexes parce qu’elles permettent de prendre en compte les interactions qui sont a
l’œuvre a l’interieur d’un systeme, ainsi que
celles qui reglent les rapports que celui-ci entretient avec les autres systemes avec lesquels
il coexiste4.
« Les développements propres à notre ère planétaire
nous confrontent de plus en plus souvent et de plus
en plus inéluctablement aux défis de la complexité.
L’éducation doit promouvoir une ‘intelligence générale’ apte à se référer au complexe, au contexte, de
façon multidimensionnelle et dans une conception
globale. 5»

Il nous paraît impossible de pretendre favoriser l’acces a un ensemble de connaissances
sans affronter la materialite et la globalite de
l’objet d’apprentissage.

Le texte a besoin du contexte d’énonciation,
- 3-4Paul
c’est l’acces aux intentions de l’auteur, donc
l’exercice de la comprehension experte. Mais Watzlawick et
al. Une logique
nous rajoutons que le texte a aussi besoin d’un de
la communi- Ainsi, pour l’apprentissage de la langue ecrite,
contexte de réception, c’est-a-dire les raisons
cation, Seuil
personne ne songerait a decouper prealablede lire qui animent le lecteur ainsi que la culPoints
ment le materiau linguistique en categories a
ture personnelle specifique qu’il apporte : sa
enseigner separement pour proposer ensuite
connaissance des ecrits, de la langue, de la litune reconstruction de la complexite qui carac-3terature, etc. Impossible de contester cette ne- Quand on lit, ce terise le langage ecrit. Chacun sait que ce type
cessite de prendre en compte le contexte lors ne sont pas les de fonctionnement est voue a l’echec : on ne
d’une situation de comprehension d’une com- elements du cree pas du complexe avec des elements
munication. Edgar Morin analyse, par exemple, discours, mais simples.
le sens, que
le cas de la science economique qui apres avoir
l’on retient.
Meme si nous devons reconnaître que la comvoulu se mathematiser a l’extreme pour preplexite ne rend pas compte de toute la richesse
tendre a l’objectivite et a la verite, en eliminant
de chacun de ses constituants : dans la totalite,
de son champ specifique tous les aspects concertains traits specifiques de ses elements distextuels, a perdu, de ce fait, toute realite, toute
paraissent au profit du fonctionnement global.
2
efficacite et toute credibilite .
Ainsi une theorisation du materiau linguisLa necessite de la prise en compte du contexte
tique (conscience phonologique, grammaire,
est confirmee par l’approche inspiree des theoorthographe, conjugaison…) sera-t-elle touries de la communication : ni la syllabe, ni le
jours pertinente pour acceder a une connaismot, ni la phrase, en tant qu’éléments d’une
sance savante de la langue, mais sans jamais
classe ne peuvent etre porteurs d’un sens en
constituer un prealable ou un prerequis necesdehors de la prise en compte du message dans
saire a l’apprentissage de la lecture ou de
son integralite. Il y a une difference de niveau
l’ecriture.
logique entre le message et les elements qui le

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 3

ENSEIGNER L’EXPERTISE
Coherente pour un enseignement de l’expertise, l’AFL affirme que si l’ecrit est un langage
pour l’œil, alors son apprentissage ne peut etre
que visuel (et non sonore !). Toutes les demarches et tous les outils ont ensuite ete conçus en fonction de ce postulat, afin de repondre a cette exigence theorique, citee cidessus, et qui nous paraît incontournable :
complexité (la langue ecrite est un materiau
complexe), contextualité (la prise en compte
du contexte est indispensable) et globalité (la
comprehension se realise au niveau du message et non de ses constituants).

IDENTITÉ PLANÉTAIRE
Dans un autre domaine disciplinaire, on doit
reconnaître que l’histoire du XXe siecle a ete
particulierement marquee par la balkanisation
de plusieurs regions du monde. L’atomisation
de certains pays etant la consequence des fanatismes religieux ou des multiples nationalismes portes par les systemes familiaux, scolaires et sociaux. Processus qui ont pu etre exacerbes et entretenus par des mouvements
identitaires, prets a tout pour etre reconnus,
exister et dominer au niveau international.
Face a cet etat du monde, il semble qu’une reponse educative puisse etre apportee en
termes de savoirs et savoir-être experts : produire des comportements adaptes a une identite et une appartenance planetaires !
« L’union planétaire est l’exigence rationnelle minimale d’un monde rétréci et interdépendant. Une telle
union a besoin d’une conscience et d’un sentiment
d’appartenance mutuelle nous liant à notre Terre
considérée comme première et ultime Patrie. Si la
notion de patrie comporte une identité commune,
une relation d’affiliation affective à une substance à
la fois maternelle et paternelle (incluse dans le terme
féminin-masculin de patrie), enfin une communauté
de destin, alors on peut avancer la notion de TerrePatrie. 5»

Cette vision internationaliste de l’appartenance revolutionne les paradigmes qui gouvernent nos modes de pensee ; elle procede d’une
approche profondement constructiviste du
developpement humain. En effet, le concept de
Terre-Patrie transcende les nationalismes et
les rend obsoletes ; il implique l’acceptation de

-5– 6Edgar Morin,
Les sept
savoirs
nécessaires à
l’éducation
du futur,
rapport a
l’UNESCO, 1999

l’autre, de l’etranger, de la difference, autant de
sujets de crainte accumules en nous depuis la
nuit des temps. Mais comment cette acceptation pourrait-elle se realiser en dehors de la
construction d’une « théorie de l’autre », le considerant comme agissant dans un contexte original, avec des motivations qui lui sont
propres, a lui, comme a ceux relevant de sa
culture ? Il s’agit donc de favoriser l’acces aux
savoirs concernant les modes de construction
des idees et des comportements, c’est-a-dire
apprendre comment fonctionnent les processus de comprehension : comment ils sont
propres a chaque individu, mais aussi a chaque
culture, et tellement differents de l’une a
l’autre.

DÉMOCRATIE

Un autre apprentissage expert necessaire, celui de la democratie. L’education nouvelle a
compris rapidement la necessite de transformer la relation qui unit l’enseignant et les ap-2– 3prenants, et que c’est en agissant sur ces rapPaul
Watzlawick et ports-la que se modifie le rapport au savoir.
al. Une logique Ainsi sont nees les differentes pratiques pedade la communi- gogiques fondees sur la participation collective
cation, Seuil
et l’echange de points de vue (ecrits, debats,
Points
conseils, etc.) ainsi que le recours a la coopération et a l’assistance mutuelle entre les pairs
ou entre enfants et adultes.
Pour prendre un exemple dans les pratiques
initiees par l’AFL : le recours a un ecrit de type
circuit-court dans la pratique pedagogique
quotidienne pour permettre l’expression de
tous les points de vue sur les problematiques
courantes, pour permettre d’echanger sur ces
derniers, surtout lorsque se presentent des
opinions divergentes, etc. est susceptible
d’inflechir le mode de fonctionnement des
classes et la qualite de la vie democratique qui
peut y regner.
« La classe doit être le lieu d’apprentissage du débat
argumenté, des règles nécessaires à la discussion, de
la prise de conscience des nécessités et des procédures de compréhension de la pensée d’autrui, de
l’écoute et du respect des voix minoritaires et déviantes. Aussi, l’apprentissage de la compréhension
doit jouer un rôle capital dans l’apprentissage démocratique. 6»
Dominique Vachelard

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 4

DES COMPORTEMENTS EXPERTS
Apprendre, analyser, comprendre, se positionner, formuler son opinion, debattre,
prendre en compte des avis divergents, formuler des idees, toutes ces pratiques constituent des outils intellectuels qui permettent a l’apprenant de structurer sa pensee,
d’accepter l'autre, de penser le monde dans
sa complexite et de s’y projeter. L’acces a ces
outils, qu'on appelle des savoirs experts, passe par la maîtrise de la langue
ecrite et permet une vision globale et emancipatrice des apprentissages.
Pourquoi ces pratiques constitutives de
l’ideal democratique sont si peu exercees au
sein de l’ecole ? Au programme pour les
eleves, des compilations de savoirs a
echeance et des reformes bien formulees
mais denuees d'une reflexion sur les apprentissages. Notre institution trop hierarchisee
et ses programmes trop fragmentes fait l’impasse sur ces savoirs experts pourtant indispensables a une approche globale des phenomenes sociaux et mondiaux. La connaissance comme bouclier contre le repli national et les sirenes populistes, « la complexité
face aux clichés  » selon le sociologue et philosophe Edgar Morin.
Si la mondialisation s’est immiscee dans nos
societes jusqu’a façonner nos comportements, consommer, manger, s’habiller
ou voyager, il semble plus difficile de reflechir a l’echelle planetaire, au-dela des clivages nationaux, aux interets de l’ensemble
de l’humanite et ses besoins fondamentaux. Pourtant, en ce debut de 3eme millenaire, les defis a relever pour l’humanite sont
urgents et majeurs : le defi climatique, le terrorisme religieux, la montee des nationalismes, la pauperisation croissante de la population mondiale, les deplacements de population…
Si on ne peut pas faire marche arriere et reecrire l’histoire, il est urgent de reflechir
 mondialement  pour agir. En effet, les frontieres semblent bien derisoires face aux menaces climatiques ou terroristes et nos etats
loin de pouvoir endiguer les guerres inherentes au capitalisme et a la montee des nationalismes.

LISERON n° 30 - Avril

2016 - p. 5

Face a cette nouvelle donne mondiale et aux
limites de nos etats nations, la reponse educative peut permettre un changement de regard
et une prise de conscience d’appartenance
mondiale.
C’est le postulat des Citoyens du monde, mouvement inspire des philosophes stoîciens et
existentialistes, qui sera porte en 1949 par un
certain Garry Davis, pilote de guerre americain qui vivait sans citoyennete apres avoir
rendu son passeport. « Je ne suis pas un
homme sans pays mais un homme sans nationalité ».
-1- Congres des
peuples : 1957,
premiere Assemblee de representants directs
d’habitants de la
terre qui compte
45 delegues elus
par des electeurs
repartis dans
112 pays, au
cours d’elections
transnationales,
capable d’etablir
des institutions
mondiales pour
regler les grands
problemes auxquels se trouve
confrontee l’humanite. A l’origine de la creation de l’Agence
Mondiale de
Presse en 1980
ou encore Solidarite mondiale
contre la Faim en
1982.

A noter la demarche semblable du celebre
Charlie Chaplin qui rend son passeport americain au consul de Geneve en 1953, ou encore
Albert Einstein qui considere le nationalisme
comme « une maladie infantile, la rougeole de
l’humanité » et nous met en garde avec sa formule : « Un monde uni ou le néant. »
Le Congres des peuples1 prefigure la Charte
des Citoyens du Monde qui detaille les missions d’une instance transnationale pour garantir la paix, une politique ecologique mondiale ainsi que le droit a la sante et a l’education pour tous. Dans les ecoles, le programme
d’Education pour le Developpement Durable
cible des competences comme la pensee critique, l’imagination de scenarios futurs et la
prise de decisions concertees.
Sur la toile, les Citoyens du Monde partagent
des initiatives locales et internationales autour de la solidarite, la culture, l’ecotourisme,
l’agriculture durable, l’economie solidaire, la
sante…
Ce reseau de citoyens militants œuvre pour la
prise de conscience et donne les moyens
d’agir pour initier une mondialisation ou plutot un mondialisme plus egalitaire a travers
l’engagement et l’implication democratique
des citoyens, la qualite de vie primant sur le
taux de croissance.
De quoi reflechir (ou rever) et surtout redonner du sens a notre chere devise « liberte,
egalite, fraternite » sur les murs de nos ecoles.
Muriel Eynard

ELS@, L’ENJEU : L’EXPERTISE !
Une plateforme numérique de perfectionnement en lecture
Dès 1980, l’AFL développait le didacticiel ELMO – Entraînement à la Lecture sur Micro-Ordinateur.
En 1996, elle le perfectionnait avec le logiciel ELSA – Entraînement à la Lecture SAvante, utilisé depuis par plus
de 5 millions de personnes.
En 2010, une évaluation, demandée par le Ministère de l’Éducation nationale, a montré que son utilisation systématique, pendant 4 mois, permet d’accroître de 16% la performance en lecture.
Pour Gaston Bachelard1, le progres ne s’effectue
pas selon une marche reguliere et ininterrompue
et l’histoire des sciences n’est pas une simple accumulation de decouvertes et d’inventions qui s’additionneraient progressivement, mais plutot une
aventure faite de perpetuelles ruptures.
Il nous semble que cette remarque puisse s’appliquer au domaine des apprentissages, tant on peut
avancer l’hypothese que les savoirs ne s’additionnent pas, eux non plus, mais procedent de ruptures qualitatives qui se produisent en des lieux et
a des instants parfaitement inattendus et imprevisibles. Celles-ci consistent en des generalisations,
des mises en relation d’elements contenus dans la
structure cognitive et qui, suite a une experience
nouvelle par exemple, peuvent entraîner une reorganisation plus ou moins importante du savoir.
De plus, pour Bachelard, « Quand il se présente à la
culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune. Il est
même très vieux, car il a l'âge de ses préjugés. Accéder à la science, c'est, spirituellement rajeunir, c'est
accepter une mutation brusque qui doit contredire
un passé. 2» Ainsi les representations prealables
peuvent-elles constituer de veritables obstacles
epistemologiques et pedagogiques a l’apprentissage. En effet : pour la lecture, par exemple, c’est le
modele phonologique qui fait l’objet d’un consensus tres large dans notre societe, c’est-a-dire la
capacite a traduire une chaîne ecrite en chaîne
orale, celle de sonoriser l’ecrit. Le monde politique, celui des media, de l’ecole sont intimement
persuades de la pertinence de cette definition, a tel
point que celle-ci constitue un veritable paradigme, bien difficile a ebranler. « Le terme de paradigme étant couramment employé pour désigner
l’ensemble des principes et méthodes partagés par
une communauté scientifique. Il correspond à l’idée
d’un modèle à suivre, qui est effectivement suivi car
il fait autorité 3».
-1- et -2- Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, 1938
(avec un nom pareil, c’est surement un cousin…)
-3- Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, 1983

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 6

Et d’apres Thomas Kuhn, deux paradigmes differents sont inconciliables : simplement, un nouveau
peut remplacer l’ancien a l’occasion d’une veritable
revolution dans notre vision du monde. Ainsi en fut
-il par exemple lors du passage du geocentrisme a
l’heliocentrisme.
Pour la lecture, deux paradigmes s’opposent : celui
d’une conception fondee sur les correspondances
graphophonetiques entre l’oral et l’ecrit, et celui
d’une vision de l’ecrit comme etant une deuxieme
langue, avec des fonctions specifiques et un fonctionnement qui presente la particularite d’etre un
langage pour l’œil. Incompatibilite de ces deux visions : le recours a la combinatoire, et donc a la
phonologie, est un obstacle épistémologique a l’acquisition de la lecture savante parce qu’elle reduit
l’activite du lecteur a une capacite a transformer le
signe en son. Elle prive ainsi d’efficacite un processus qui est par nature (utilisation des supports et
outils de marquage) essentiellement visuel. L’acceptation de cette conception hegemonique de la
phonologie revient a masquer totalement les possibilites extraordinaires de l’outil lecture qui permet
pourtant, dans certaines conditions, de traiter et
selectionner l’information cinq a dix fois plus rapidement et efficacement que dans la simple oralite.
Pour l’immense majorite des enfants, enseignes par
la methode combinatoire, obligatoire en France
depuis 2006, la seule maniere de faire progresser
l’efficacite de leur lecture est de desapprendre ce
qu’on leur a enseigne et de recourir a la voie directe. C’est ce que propose ELSA qui, au terme d’un
entraînement de quelques mois, parvient a installer
chez le lecteur un processus visuel de comprehension de l’ecrit. L’entraînement repose sur l’exercice
des habiletes perceptives et des strategies de comprehension : l’œil et le cerveau sont impliques dans
cette transformation ! Sont ainsi entraînees les capacites constitutives de la lecture experte : celle
permettant d’acceder a la structure mentale d’un
texte, d’anticiper a la fois le sens et les mots du discours, d’acceder a l’implicite, aux fonctions des
ecrits, aux intentions de l’auteur, etc.
Dominique Vachelard

ELS@
Pour tester le logiciel :

http://www.elsa-afl.com/

Pour s’associer au financement participatif :

https://fr.ulule.com/elsa-web/

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 7

VIENT DE PARAÎTRE
Recueil de textes écrits sans intention de publication conjointe, ces écrits m’ont semblé, bien après leur
production et malgré leur diversité, présenter une certaine unité, celle de révéler l’expertise comme but
et moyen de situations d’apprentissage mises en œuvre dans l’éducation nouvelle.
De là, à réaliser le patchwork, il n’y avait qu’un pas…
Cette genèse particulière rend compte des maladresses et du caractère très superficiel d’une approche
qui prétend pourtant fréquenter la complexité. Le lecteur voudra bien me pardonner, j’espère.
Dominique Vachelard

4ème de couverture
Des son invention, et aujourd’hui encore,
l’ecole s’est mise au service du pouvoir politique en assurant aux elites la maîtrise et la
transmission des savoirs experts (les seuls
qui soient utiles), tout en tenant a l’ecart de
ces derniers l’immense majorite des populations, condamnees a ne maîtriser que des savoirs de base. Essentiellement utilitaires, ces
derniers suffisent pour dechiffrer plus ou
moins vite un texte court contenant quelques
consignes, pour noter quelques elements dont
on souhaite se souvenir, ou encore pour effectuer les operations arithmetiques de la vie
quotidienne.
Mais c’est un usage savant des outils conceptuels, que sont la lecture et l’ecriture par
exemple, qui permet tout a la fois d’aller rechercher l’information la ou elle se trouve,
tout comme d’analyser la realite en la structurant, l’organisant symboliquement grace a
l’ecriture, pour construire les nouveaux savoirs dont l’humanite a besoin. D’autres comportements experts comme ceux lies a l’identite planetaire ou a l’apprentissage de la democratie seront necessairement, eux aussi, un
jour, les savoirs du futur…
Dans cet ouvrage, on trouvera quelques approches concernant la maîtrise de ces savoirs
experts avec le recours aux theories de la
complexite, lesquelles alterneront avec des
presentations tres concretes de situations de
classe realisant l’enseignement de ces memes
savoirs.

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 8

LU : ENSEIGNER LES SAVOIRS EXPERTS
Ne faut-il pas être un optimiste à toute épreuve, un doux rêveur, un innocent, pour envisager une éducation du futur et démontrer en même temps que l’école, objet de tant de réformes, est un dispositif qui demeure résistant à tout changement ?
Le paradoxe est évident et le défi de taille...
Dans un premier temps, Dominique Vachelard nous livre un etat des lieux de
l’Institution et apporte des explications a
cette resistance au changement.
L’ecole traditionnelle offre a chacun
l’image rassurante d’une chose connue.
Tout changement revient a plonger dans
la nouveaute, avec toutes les angoisses
que cela genere, et dans le meme temps a
prendre conscience de lacunes et autres
pieges, auxquels chacun s’est trouve plus
ou moins confronte. L’alternative a cette
ecole traditionnelle serait une education
dite nouvelle, bien mal nommee du reste
puisque le concept vieux de deux siecles,
n’a pas permis une evolution notable.
L’auteur definit donc non pas l’education
nouvelle, mais bien une education nouvelle, c’est-a-dire une pedagogie novatrice
qui a le merite de prendre en compte les
avancees de la science. Parce que centree
sur le sujet lui- meme, son comportement,
ses centres d’interet, ce type d’education
releve bien davantage d’une veritable philosophie que d’une quelconque methode
d’enseignement.
Profondement humaniste, elle vise en effet l’emancipation du citoyen en dotant
l’enfant d’un veritable statut et en lui proposant l’experience directe de la democratie et de la cooperation, lui octroyant
du coup la possibilite d’etre critique vis-avis d’elle- meme.
A contrario, l’ecole traditionnelle qui dispense un enseignement vertical, interdit
cette critique, interdit la critique.

L’auteur, ne se contente pas, neanmoins,
de mettre en parallele deux systemes opposes et les theories qui les sous-tendent,
mais apporte des solutions claires. La conquete par le citoyen de son emancipation,
ne peut passer que par une appropriation
des savoirs experts et donc par une politique de l’ecrit, une veritable politique de
l’ecrit, puisque la culture ecrite donne acces a une pensee plus abstraite. Des
exemples tres concrets viennent illustrer
le propos : connaissance et fonctionnement des ecrits sociaux, projets de lecture, rencontres d’ecrivains, groupes
d’aides…
Cette politique de l’ecrit passe aussi par
une pedagogie visuelle de l’ecrit. L’auteur
presente des activites qui permettent une
impregnation linguistique par la manipulation et l’observation de la langue. Autant
d’exemples, de pistes qui rendent l’essai
tres concret et devrait doter les enseignants d’outils simples et les aider dans
leurs pratiques quotidiennes.
La reflexion menee par Dominique Vachelard est aussi pertinente sur le plan purement politique que sur celui de la didactique, et, a l’heure des reformes en tout
genre (college, orthographe…), il serait
bon que nos gouvernants, si soucieux de
bien faire, en prennent connaissance. Je
suggere donc a l’auteur de l’essai de dedicacer cet ouvrage a nos ministres…
Qui sait ? Soyons utopistes jusqu’au bout,
doux reveurs, gentils fous, peut-etre que
l’un d’eux pourrait, un jour, en faire un
bon usage…
Cécile Leyreloup

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 9

RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE ET EXPERTISE EN LECTURE
C'est à partir du XVIIIe siècle que se fixe l'orthographe telle qu'on la connaît de nos jours. Depuis 1835 et
l’adoption des propositions de Voltaire à propos du remplacement du « oi » par « ai » dans la langue
française, aucune des réformes postérieures ne sera jamais plus appliquée : ainsi en fut-il des réformes
de 1901, de 1935, de 1977 et de 1990 !
La dernière modification, à quelques rares exceptions près, n’a jamais été appliquée, jusqu’à aujourd’hui, où des éditeurs semblent vouloir renouveler, pour les commercialiser, une partie de leurs manuels
scolaires en en proposant une version « actualisée » utilisant l’orthographe rectifiée. Selon nos informations obtenues auprès de la maison Belin, ce changement toucherait surtout l’école primaire et concernerait 4% environ du matériau linguistique, les textes littéraires étant exempts de toute modification.
Que penser d’une telle résistance historique à toute tentative de changement ? Ne correspondrait-elle
pas à un désir, ou plutôt une nécessité, de ménager une certaine stabilité au matériau linguistique qui a
le pouvoir de fixer definitivement l’expérience, le savoir, la culture sur l’espace à deux dimensions de la
feuille ?
L’agitation recente provoquee par la reforme de l’orthographe, datant de 1990, a
provoque bien plus d’activite, de mediatisation, de polemiques diverses que le fond
de la question en aurait merite. Pour la
plupart des personnes impliquees de pres
ou de loin par cette reforme, rien de bien
nouveau sous le soleil, a part quelques accents, quelques tirets, quelques orthographes particulieres revisitees… Et encore, nous dit-on : sans aucune obligation
de les appliquer ! Ça, en revanche, ce n’est
pas frequent dans notre « societe de
droit » puisque tout devient reglementaire,
meme son contraire.
Pour l’immense majorite de notre population, de l’editeur a l’enseignant, en passant
par le commentateur pedagogique, cette
question ne revet que bien peu d’importance, bien que tout le monde en parle depuis plusieurs semaines. Certes, tout cela
n’est pas tres serieux, pour qui n’est pas
charge d’enseigner la langue ecrite a des
enfants, c’est vrai ! Mais nul professionnel,
si peu soit-il informe des processus visuels
et cognitifs mis en œuvre dans un acte de
lecture, ne peut meconnaitre que c’est
grace aux signes diacritiques portes essentiellement par la partie haute des lettres
minuscules que la lecture prend toute son
LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 10

efficacite. La, se concentre en realite toute
l’information utile a une lecture rapide
susceptible de produire la comprehension : les differents accents, les points sur
les « i » et les « j », les barres aux « t » ainsi
que les jambages superieurs.

LECTURE EXPERTE
Il nous paraît utile de preciser que l’AFL
developpe depuis quelques decennies des
theories, des outils et des demarches d’enseignement de la lecture experte. Ceci pour
des raisons manifestement politiques et
historiques, a savoir que les savoirs savants ont ete, depuis toujours, reserves a
l’elite des cites d’abord, puis des Etats ensuite, au fur et a mesure de leur emergence. A l’apparition d’une ebauche de
pouvoir centralise dans une cite ou un
pays, le besoin d’ecole emerge lui aussi,
conduisant a un double processus systemique : l’accaparement des savoirs utiles
par la pretrise et les hautes spheres du
pouvoir politique et administratif, ainsi
que la distribution au peuple de quelques
savoirs elementaires susceptibles de conformer celui-ci a sa mission au sein du
groupe social, a savoir se mettre au service
du pouvoir et obeir.

RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE ET EXPERTISE EN LECTURE
Si l’on se revolte contre ce caractere inegalitaire de notre modele social ou, selon
Meirieu, « le savoir est encore plus inégalement partagé que les richesses », alors la
seule voie que doit emprunter l’education
nouvelle est de rendre l’expertise accessible au plus grand nombre. Et pour cela,
aucune transaction n’est possible, notamment sur le caractere visuel de la lecture
parce que c’est cette caracteristique qui lui
donne son efficacite si particuliere dans la
recherche, le traitement et la production
d’informations et de savoirs. On sait, en
effet, que l’ecrit est jusqu’a dix fois plus
performant que l’oral pour communiquer.
Nous developperons ci-dessous.
LECTURE RAPIDE
Pour lire efficacement, il faut lire vite. Ceci,
en raison de la configuration de notre
structure cognitive et, notamment des
faibles capacites de stockage de la memoire a court terme, celle dont on se sert
le plus dans la lecture2. En effet, quand on
lit, on ne memorise pas tous les elements
que l’on lit, mais le sens seulement. Alors,
pour accroître la performance lexique, cet
espace mnesique doit stocker des elements
de grande taille qui vont pouvoir etre porteurs de sens et donc assurer une certaine
rentabilite a la lecture. On comprend bien
que l’on n’est pas un tres/ bon/ lec/teur/
si/ on/ ras/sem/ble/ pe/ni/ble/ment/
des/ syl/la/bes et qu’on le sera bien plus/
si on appuie la comprehension/ sur des
groupes de plusieurs mots/. En sachant
que le nombre d’elements qui peuvent entrer en memoire a court terme est d’environ 5 (+ ou – 2 ou 3, en moyenne, selon les
individus). Lorsque le lecteur s’appuie sur
des lettres, au bout de la 5eme, la premiere
est deja sortie de l’espace memoire et il est
tres difficile d’anticiper une signification a
partir de si peu d’elements.

LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 11

La lecture doit etre rapide donc. Et on
constate invariablement, lorsqu’on propose a des lecteurs un programme de perfectionnement de leur capacite lexique, et
notamment de la vitesse, que la performance en comprehension ne chute pas,
bien au contraire !
Ce qui nous permet d’affirmer sans
crainte : « Plus on lit vite et plus on comprend ! »

ORTHOGRAPHIE ET TYPOGRAPHIE

-2A l’exception
du magasin
sensoriel, premier etage de la
memoire qui
contient de
maniere tres
fugace les informations
saisies lors de
nos perceptions.

La rapidite en lecture est tres etroitement
dependante de la capacite a identifier les
groupes de signes. Une stabilité dans les
modes graphiques et typographiques est
absolument indispensable pour que l’œil
puisse s’appuyer sur des indices reguliers
lui permettant l'identification de ces
groupes. Tout en sachant que l’œil ne voit
que lorsqu'il est arrete, lors de fixations
d'une duree pouvant descendre a 50 millisecondes. Chacun doit convenir qu’a cette
vitesse-la, couramment utilisee par des enfants de cycle 3, on ne peut evidemment ni
dechiffrer les mots ni les "lire" completement ; ce sont alors les subtils indices places notamment au-dessus des lettres minuscules qui permettent l'identification
visuelle immediate.
Par experience, on peut dire par exemple
qu'on reconnaît le mot "portiere" grace a la
silhouette particuliere de ce mot, associe a
ceux qui composent le texte dans lequel il
figure. Cette reconnaissance est possible si
le mot est deja connu et elle se realise
grace a l’image du mot, au jambage inferieur du "p", a la barre au "t", au point sur
le "i" et a l'indispensable accent grave sur
le "e". La confusion possible par exemple
avec le mot « postiere » a deja ete levee,
des l’anticipation, par l’appui sur le contexte qui a elimine cette hypothese.

RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE ET EXPERTISE EN LECTURE
UN PEU D’HISTOIRE
Vouloir supprimer ou modifier ce type
d’informations, c’est-a-dire vouloir phonetiser partiellement la langue ecrite, est une
heresie et une betise monstrueuse3. On
voudrait eloigner encore plus de la maîtrise de la lecture une partie de la population que l’on ne s’y prendrait pas autrement ! Evidemment, nous parlons d’expertise. Donc, au fond, tout depend du projet
politique que l’on a dans la tete lorsqu’on
est chercheur, commentateur ou enseignant. L’histoire nous montre le peu
d’ambition dont ont fait preuve jusque-la
les hommes politiques a l’egard du peuple.
On doit ranger a leurs cotes tous ceux qui
se battent aujourd’hui pour imposer ce
changement dans la maniere de lire et
d’ecrire les mots. Ils contribuent ainsi tous
a laisser la populace manier des processus
de dechiffrement qui contribueront a la
contenir dans une relative ignorance, a
bien travailler comme on le lui demande,
bien ecrire sur la ligne, consommer tout ce
qu’on lui propose, et surtout, bien voter
pour qui il faut…
La langue ecrite est un produit historique
qui doit etre considere comme tel. D’apres
Engels4, lorsqu’on fait une coupe a un moment donne dans l’histoire d’un systeme,
on retrouve toujours vivaces et vivantes,
dans son etat moderne et contemporain,
les strates constituees lors de son passe le
plus proche comme le plus lointain. Il en
est de meme pour la langue ecrite, les diverses curiosites orthographiques sont le
produit de l’histoire de la langue, de ses
innombrables emprunts et de son evolution. Mais l’ecrit n’evolue pas a la vitesse
de l’oralite, sa syntaxe est riche de toute
l’originalite de son histoire, et c’est sur
cette langue-la que les lecteurs actuels ont
appris a lire ! Il suffirait de continuer afin
de ne pas gener l’accomplissement des
actes de lecture par les lecteurs presents et
futurs.5
LISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 12

-3François Richaudeau proposait qu’au
lieu de simplifier l’ecrit en
supprimant de
la graphie, on
en rajoutat afin
de delivrer a
l’œil un surplus
d’information.

-4Cite dans Lev
Vygotski, Pensée et Langage,
La Dispute,
1997

-5Paradoxalement, le lecteur
en attente
d’une forme
graphique qu’il
a anticipee,
peut tres bien
voir un mot a la
place d’un
autre (cheval a
la place de chenal). Et, pour
les memes raisons, la
moindre faute
d’orthographe
ou l’absence
meme d’un
simple accent
ou d’un signe
de ponctuation
peut le bloquer
et interrompre
sa lecture pour
orienter sa
reflexion sur
cette erreur ou
cette omission.

Pour revenir encore a l’histoire, rappelons
qu’un des caracteres fondamentaux de
l’ecriture, c’est la permanence (non son immobilite) ; c’est aussi une des raisons pour
lesquelles elle a ete inventee ! Elle a autorise en effet l’humanite a se debarrasser des
lourdes contraintes liees a la transmission
de la culture entre les generations. Auparavant, celle-ci reposait entierement sur
l’oralite avec des rituels nombreux, le recours aux ceremonies codifiees, a la poesie
et a la recitation individuelle ou collective,
notamment. Alors, comment imaginer, de
maniere theorique, un systeme linguistique dont un caractere essentiel est
d’assurer une permanence dans le temps
et l’espace a l’information et qui serait prive lui-meme de ce meme caractere necessaire ? La apparaît un paradoxe qui semble
condamner irremediablement toute proposition susceptible d’affecter cette specificite.

POUR QUELLE SOCIÉTÉ ?
Soyons pragmatiques : ayons le courage de
poser la question de l’efficacite pedagogique, puisque c’est sous cet angle que
nous avons aborde cette problematique.
Autrement dit, enseigner les savoirs experts, ça sert a quoi ? Quitte a choquer,
c’est bien le terme « enseigner » que nous
utilisons, la ou les militants de l’education
nouvelle auraient anticipe « apprendre »,
en raison des theories constructivistes qui
postulent avec raison que seul l’apprenant
peut construire son savoir. Si nous parlons
d’enseignement c’est parce que nous n’oublions pas que tout apprentissage est soumis prealablement a la volonte de celui qui
organise la distribution des savoirs
(l’enseignant). Et que les contenus et la
forme de cette « distribution » vont varier
considerablement selon les prejuges plus
ou moins conscients de celui qui la met en
œuvre.

RÉFORME DE L’ORTHOGRAPHE ET EXPERTISE EN LECTURE
Tout dependra evidemment de sa formation, mais aussi de l’image qu’il se fait de la
societe dans laquelle vont vivre les enfants
qui lui sont confies. Certains se contenteront de reproduire l’existant, alors que
d’autres seront tentes par les pedagogies
alternatives, et il faut reconnaître que, selon le choix, les conditions et les resultats
obtenus seront bien differents. A noter, au
passage, au sujet de la definition des savoirs enseignes, qu’il n’existe dans notre
pays aucun organisme independant de definition des contenus d’enseignement scolaire. Cette prerogative, dont on perçoit
bien les enjeux, avec de tels debats pour
quelques accents, est celle du pouvoir executif ! Dans le pays des Lumieres et de la
separation des pouvoirs, ça fait un peu desordre, non ?
ET QUELS RÉSULTATS ?
Pour revenir a notre propos, depuis plus
de dix annees, dans la meme ecole, nous
experimentons au sein d’une equipe pedagogique, les outils et demarches de l’AFL
pour l’enseignement de la lecture et de
l’ecriture savantes. Un projet d’ecole concerte autour de la maîtrise experte des langages a ete mis en place et concerne tous
les enfants depuis la petite section de maternelle jusqu’au CM2. Les outils et les demarches ont ete harmonises, avec l’utilisation quotidienne de la litterature dans
toutes les classes, la mise en œuvre d’une
pedagogie visuelle de l’ecrit, l’usage regulier des logiciels d’entraînement a la lecture, la mise en place d’une bibliotheque
animee par les parents d’eleves, l’enseignement initial de la lecture par la voie directe, l’apprentissage de l’ecriture experte
par la voie directe, la publication d’un circuit-court hebdomadaire, etc.
Et les resultats sont la… Nous quantifions
chaque fin d’annee scolaire la performance
individuelle et collective des enfants de fin
de CM2 ; elle s’etablit a une moyenne d’enLISERON n° 30 - Avril 2016 - p. 13

viron 40 000 mots lus a l’heure avec une
comprehension au niveau des compétences
remarquables (comprehension experte)
qui se situe aux environs de 50 a 60%. Ceci
signifie que ces enfants lisent en moyenne
3 a 4 fois plus vite que leurs camarades qui
n’ont jamais suivi d’entraînement specifique, tout en comprenant 50 a 60% des
informations implicites contenues dans
l’ecrit.
Et, depuis plusieurs annees, les enseignants de college nous font regulierement
savoir que ces eleves qu’ils reçoivent font
preuve d’une autonomie remarquable par
rapport a la majorite de leurs camarades,
qu’ils sont lecteurs efficaces et qu’ils reussissent globalement mieux dans la diversite des apprentissages qui sont ceux du college.
Nous prenons egalement comme element
d’evaluation le nombre important d’enfants qui font l’objet de decisions du conseil de classe de leur accorder des felicitations pendant la scolarite en 6eme : le
pourcentage de ceux-ci est plutot regulier
et satisfaisant (variable de 40 a 75 %).
EN CONCLUSION
Nous reconnaissons que ce debat nous situe un peu a "la marge", et qu'il y a bien
plus a faire pour transformer l'ecole. Nous
en convenons bien, et nous nous y employons quotidiennement, puisque nous
faisons de l'expertise, le but et le moyen
des situations de classe que nous mettons
en place au quotidien. Nous disons, pour
terminer, a ceux qui nous ont violemment
qualifies de « reactionnaires » pour avoir
defendu la « vieille » orthographe, qu’il serait grand temps de s’insurger, puisqu’apparemment on le veut bien, mais que ce
soit alors contre un systeme politique qui
reserve, encore aujourd’hui, la maîtrise
experte de ces outils conceptuels a une minorite de sa population, celle qui est un
peu plus egale que l’autre partie, pourtant
bien plus nombreuse.
Dominique Vachelard



Documents similaires


recap inscription etudiants pdf 1
phonetique
comment apprendre parler rapidement langlais tout seuls 1
moocdevoir2 odt
la fracture le licsc
16 03 11 maroc presentation nouveautes loi de finance 2016


Sur le même sujet..