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16 | enquête

0123
MARDI 14 JUIN 2016

philippe broussard

L

es hooligans russes ont gagné, et
ils en sont sans doute très fiers.
Fiers de voir les photos de ces Anglais en sang dans les rues de Marseille. Fiers d’avoir fait parler d’eux
à l’échelle planétaire… Peu importent les quatre blessés graves : les remords
n’ont guère de place dans l’univers qui est le
leur, celui du hooliganisme revendiqué
comme un « mode de vie ». A leurs yeux, le samedi 11 juin 2016 restera à jamais une heure de
gloire, le jour où ils ont dominé les Anglais, les
maîtres historiques du genre. Certains de leurs
homologues allemands ont eu beau attaquer
une poignée d’Ukrainiens, le lendemain, à
Lille, ils n’ont pas réussi à leur voler la vedette.
Ainsi va le monde warholien des hooligans
où chaque bande (une firm dans leur jargon)
cherche son fameux « quart d’heure de célébrité ». Un monde sans frontières où tout est
affaire de défi, de suprématie. Ces extrémistes
sont au foot ce que les black blocs sont aux
manifestations altermondialistes : des radicaux ultra-minoritaires – quelques dizaines de
milliers d’individus à travers l’Europe sur des
millions de supporteurs – mais à forte capacité de nuisance, enlisés dans une dynamique
d’extrême violence.
Même s’il existe des variantes d’un pays à
l’autre, bien des ressorts psychologiques sont
communs. Pour le comprendre, il faut d’abord
évacuer les clichés, les idées reçues, admettre
que la violence de ces hommes-là – tranche
d’âge 18-45 ans, de tous profils sociaux – n’est
pas liée qu’à l’alcool et renvoie à des parcours
particuliers. A l’origine, il y a bien souvent la
passion pour une équipe de club. Puis, au fil
des matchs, peut venir le sentiment d’intégrer,
à travers le « noyau dur » des supporteurs de ce
club, une sorte d’élite, de défendre un territoire, des couleurs, une réputation.
La confrontation avec les groupes de hooligans adverses devient alors indissociable du
spectacle sportif. C’est un rituel hebdomadaire qui permet de vivre des expériences
exaltantes, surtout en déplacement, quand il
faut s’aventurer en terre hostile. « La guerre
sans le service militaire », résumait il y a quelque temps un leader allemand. Beaucoup affirment trouver dans ces bandes aux effectifs
très variables – de quelques dizaines à plusieurs centaines d’individus, sans compter
d’éventuels « suiveurs » – une seconde famille,
unie par des valeurs communes.
Un vrai hooligan – la « catégorie C » des supporteurs, dans la nomenclature policière –
n’est jamais seul ; il chasse en meute et de façon plus réfléchie qu’il n’y paraît. Cette cohésion clanique, quasi sectaire, est la base même
de sa radicalité, sa principale raison d’être. Son
appartenance à la firm prime sur toute autre
considération, c’est un engagement à la vie à la
mort, parfois au sens propre de l’expression.
En temps ordinaire, il peut très bien être étudiant, employé de banque, chômeur, cadre
moyen, mais dans le contexte du football, son
côté « Mister Hyde » l’emporte le temps d’un
match ou d’une compétition. Entouré de ses
pairs, il change du tout au tout.

A Marseille, les incidents ont commencé deux jours avant le match Angleterre-Russie du samedi 11 juin. ARIEL SCHALIT/AP PHOTO

Dans la peau
d’un hooligan
Les violences de l’Euro sont en partie le fait
de groupes très organisés. Alors que d’autres
incidents sont redoutés, le hooliganisme
est plus que jamais une affaire de spécialistes,
avec leurs codes et leurs usages

« C’ÉTAIT DU LOURD »

Cet engrenage tribal, apparu en Angleterre
dans les années 1960, n’a cessé de se répandre
à travers le continent. D’un pays à l’autre, le
contexte varie, chaque firm a son histoire, son
système de gouvernance plus ou moins hiérarchisé, mais les « cadres » sont en général
des trentenaires ou des quadragénaires ayant
déjà fait leurs preuves en matière de violence,
et capables d’orchestrer des stratégies quasi
militaires pour planifier les déplacements et
contourner les dispositifs de sécurité. Une
sorte de jeu de guerre mais à coups réels.
Ainsi, pour rallier Lille dimanche, les hooligans allemands – les « hools », dit-on outreRhin – ont dû déployer des trésors d’ingéniosité et tromper la vigilance de leurs compatriotes policiers. Certains y sont parvenus sans
trop de mal puisqu’ils ont pu poster sur Twitter une photo collective – visages floutés – à
leur arrivée dans le Nord. Une vingtaine en revanche se sont vu interdire l’entrée sur le territoire. La virée marseillaise des Russes a dû faire
l’objet, elle aussi, d’une minutieuse préparation. Il leur a sans doute fallu réserver des
billets de train ou d’avion, voire louer des voitures ou des fourgonnettes, arriver sur place
en ordre dispersé, puis se regrouper le jour J,
afin de constituer un bloc compact d’environ
200 d’individus selon certains témoignages.
Plusieurs habitués français de ce microcosme
confirment au Monde leur extrême dangerosité. « C’était du lourd, du très lourd, indiquentils. Des pros du genre, en quelque sorte. » Le faible nombre d’arrestations (une dizaine de personnes, de nationalités variées) laisse supposer
qu’ils ont su ensuite s’éparpiller dans la nature,
peut-être même filer au pays. En pareil cas, les
téléphones portables et les réseaux sociaux
fonctionnent à plein régime.
Tout indique que les firms de divers clubs
russes ont fait cause commune face aux Anglais. Pareille union contre l’ennemi est égale-

ment d’usage en Allemagne ou en Croatie, où
les « noyaux durs » des différents clubs ont
pour habitude de s’assembler derrière leur sélection. A priori, ce sera aussi le cas des Polonais le 16 juin, à Saint-Denis, lors d’un match
contre l’Allemagne particulièrement redouté.
Ce souci de cohésion prend tout son sens au
moment d’attaquer l’ennemi. Il revient alors
aux leaders de choisir l’instant propice, en
fonction du positionnement de l’adversaire et
des forces de l’ordre. Les chefs – les top lads en
anglais – savent identifier les physionomistes
de la police, et s’en méfient. Les policiers en tenue antiémeute (CRS et gendarmes mobiles
en France) les inquiètent beaucoup moins car
leur mobilité est limitée et ils n’y connaissent
pas grand-chose en hooliganisme.
Quand survient la phase d’attaque, parfois
fulgurante, un novice a bien du mal à savoir
qui est qui dans la mêlée. Un hooligan, lui, sait
s’y retrouver et identifier ses potentiels rivaux. Ce milieu est ainsi fait, codifié au possible, qu’il a ses propres habitudes vestimentaires, voire ses marques de référence, généralement haut de gamme (Stone Island, Henri
Lloyd, CP-Company…).
Dès que les images des Russes à Marseille
ont été diffusées, les hooligans des autres
pays ont compris, à leur seul look, qu’il s’agissait de vrais durs venus spécialement s’en
prendre aux Anglais. Dans la foulée, ils ont
aussi compris que ces mêmes Anglais
n’étaient pas de taille à réagir. « C’était plutôt
des supporteurs ordinaires, des “lambdas”
comme on dit entre nous, qui avaient trop picolé, et se sont fait coincer », assurent des connaisseurs du milieu. Sous-entendu : les Russes s’en sont pris à plus faibles qu’eux ; avec
des Anglais moins tendres – ceux que Londres
a interdit de sortie du territoire –, l’opposition
aurait été plus consistante.

En phase d’affrontement, la solidarité est de
mise. Il faut veiller à ce qu’aucun membre du
clan ne soit en difficulté, le secourir si besoin.
L’usage d’armes blanches, longtemps proscrit
par un supposé « code d’honneur », semble
aujourd’hui très répandu, en particulier en
Italie et dans les pays de l’Est. En Serbie,
en 2009, c’est à coups de battes de base-ball
qu’une quinzaine de hooligans du Partizan
Belgrade, les Grobari (« fossoyeurs » en serbe),
avaient agressé des supporteurs toulousains,
tuant l’un d’eux, Brice Taton. L’enquête permettra de dire si les Russes ont eu recours à
des armes à Marseille.
LA JOUISSANCE DE DOMINER

LA RÉPUTATION
D’UN INDIVIDU
SE MESURE
À SA CAPACITÉ
À FAIRE FACE
SANS RECULER

Pour tout hooligan, cette séquence du passage à l’acte est une sorte d’apothéose, « la
poussée d’adrénaline », comme ils disent, un
mélange de peur et d’euphorie, la jouissance
de dominer, l’excitation de frapper, d’être
craint, de vivre quelque chose de fort, dont le
groupe parlera pendant des semaines, des
mois, des années dans le cas de Marseille
pour les Russes. « These colors don’t run »
(« Ces couleurs ne courent pas »), proclamait
un tee-shirt anglais des années 1980. Au
temps d’Internet, ce critère demeure valable :
la réputation d’un groupe ou d’un individu se
mesure à sa capacité à faire face sans reculer.
Contrairement à une idée reçue, beaucoup
d’entre eux ne sont pas ivres dans ces moments-là. L’alcool, ils le savent, nuit à la lucidité. Ils préfèrent être en bonne forme pour
se battre, et s’y préparent parfois en pratiquant des sports de combat. De nombreuses
vidéos amateurs, disponibles d’un simple clic
sur YouTube, montrent ainsi des scènes d’affrontements en Russie ou en Pologne dont les
protagonistes sont à l’évidence de robustes
athlètes, au profil paramilitaire. En France, il

arrive tout de même que certains « indépendants » – l’appellation locale des hooligans –
consomment de la cocaïne avant de passer à
l’acte, ce fut, par exemple, le cas à Paris lors
des bagarres entre ceux de la tribune Boulogne du Parc des Princes et leurs rivaux du Virage Auteuil (un mort, le 17 mars 2010).
Dans ce type de situation, la plupart se moquent de la gravité des faits et des sanctions
encourues. Seul compte l’instant présent.
« C’est une forme d’addiction, confie un policier belge spécialisé dans ce domaine. Certains gars se rangent des affaires puis finissent
par revenir parce que l’adrénaline leur manque, comme s’ils avaient un besoin physique
de ce parfum de violence. »
Ce phénomène d’attirance est tel que la
sous-culture hooligan est devenue un business à part entière. En Europe de l’Est et en
Allemagne, des lignes de vêtements destinées à cette clientèle pour le moins ciblée se
lancent avec succès. En Angleterre, où la situation n’a plus rien de comparable avec l’extrême violence des années 1980, les « Mémoires » de chefs hooligans et les livres sur leur
monde ont connu un tel succès en librairie
que le cinéma a fini par s’en inspirer avec des
films comme The Firm, Green Street, Football
Factory ou Awaydays.
Les matchs de l’Euro confirment la troublante fascination exercée par ce milieu.
Comme à chaque compétition importante
depuis une trentaine d’années, des hooligans
ou ex-hooligans de tout le continent rôdent
autour des stades, seuls ou par petits groupes,
même quand le match ne concerne pas leur
pays. Ils sont là en touristes, près des lieux
stratégiques (gares, places, bars…) à observer
qui fait quoi, à repérer les « durs » dans la
masse des fans. C’est un jeu très particulier,
une affaire d’initiés, dont l’objectif est de savoir à quel moment, et comment, les incidents vont éclater. Des Belges, des Parisiens,
probablement aussi des Néerlandais, se rendront, par exemple, dans les jours à venir à
Lille, qui accueillera un match de la Russie,
tandis que l’Angleterre jouera à lens. Ils seront
là juste pour le plaisir pour ainsi dire « animal » de sentir la tension liée aux probables
retrouvailles des Anglais et des Russes.
Reste à comprendre les motivations profondes de tout cela. Après le drame du Heysel
(39 morts en 1985 lors d’un mouvement de
foule avant un match Liverpool-Juventus à
Bruxelles), le sociologue Alain Ehrenberg diagnostiquait chez les hooligans une « rage de
paraître ». « Paraître » pour exister aux yeux
des rivaux mais aussi des médias. De fait, il y a
bien dans cette démarche identitaire une volonté d’afficher sa suprématie, en particulier
sur le Net, où pullulent les sites spécialisés.
C’est tout le paradoxe de cet univers : ses
adeptes veulent échapper aux policiers, se
fondre dans la masse des supporteurs pacifiques pour mieux agir par surprise, mais ils
s’efforcent, dans le même temps, d’occuper
l’espace médiatique. Pour l’instant, c’est plutôt réussi. Avec les Russes à l’avant-scène. p


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