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Aperçu du document


Louis a disparu à midi. Personne ne le connait comme je le connais moi, vous savez –
ni même sa propre mère. Je ne sais pas où il est : papa ne veut pas m’en parler. Il m’a supplié
de manger un peu, mais je ne veux pas de soupe, rien n’entrera, rien ne sortira de ma bouche
je vous le dis. Dieu est un sacré farceur que je hais autant que je déteste : je ne sais pas si je
crois en lui. Parfois, je me mets à prier et je suis ridicule. Mais Louis a disparu à midi. Les
hommes deviennent tous croyants lorsqu’ils ne croient plus en eux-mêmes. Louis a disparu à
midi. Alors moi qui ne suis rien qu’une femme comme toutes les autres, je m’en remets au
Seigneur tout puissant. Louis a disparu. Il n’est pas encore revenu. Maman m’a gentiment
proposé de retirer ma robe mais ce serait un sacrilège. Pouvez-vous imaginer l’expression, sur
le visage de Louis, s’il arrivait en retard et s’il surprenait sa fiancée sans robe blanche ? J’en
ai des nausées d’horreur. Depuis ma chambre, je surveille le chemin qui mène aux limites du
domaine Crowood. Nous sommes des gens honnêtes. Il n’y a plus d’esclaves, nous vivons à
une époque moderne. Papa n’a jamais aimé crier sur les noirs, c’est ce qu’il me répète. Je ne
vivais pas en ce temps-là, mais quand on en retrouve parfois pendus aux arbres, je me dis
qu’il n’existe nulle beauté dans les textes de loi lorsqu’ils restent abstraits. Papa ne veut pas
que je parle de politique, maman est venue me caresser le visage au moins vingt fois depuis
midi. A la fenêtre, j’ai assisté au voyage du soleil. Quand maman revient une énième fois pour
me répéter les mêmes mots, sa pitié et son inquiétude me donnent envie de hurler : je ne peux
détourner mon regard des hautes grilles qui gardent farouchement le manoir Crowood. Elle
prononce si doucement mon prénom, on dirait du miel – qu’elle le garde pour elle, j’attends
ma lune. Avec un peu de chance, Louis sera de retour pour le dîner. J’y crois très fort et vous
en conviendrez : les disparus peuvent parfois ressurgir du néant le plus opaque.
« Paula… S’il te plaît, Paula. »
C’est agaçant. Je me refuse de lui accorder le luxe d’un regard et reste tournée vers la fenêtre,
les mains jointes contre la dentelle de ma robe. Elle a coûté très cher à papa, faite sur mesure
chez un de ses clients – un tailleur dont le nom est connu jusqu’à New-York.
« Paula, regarde-moi au moins. »
Son doigt effleure ma joue une fois de plus. J’entends la pendule en bronze dans le couloir qui
annonce fièrement le soir. Il est dix-huit heures.
- Je voudrais que tu manges un peu. Pour me faire plaisir.
- Je n’ai pas faim.
Mes yeux ont rougi. C’est parce que je cligne moins des yeux. Je me dis qu’en un battement
de cil, Louis pourrait surgir et s’évanouir dans la brume de mes rêves. Mon cœur fait un bond,
je vois sa silhouette au loin mais ce n’est que mon père. Honteuse de l’avoir confondu avec
mon propre fiancé, je manque de m’évanouir sur le fauteuil.
- Tu es fiévreuse, dit maman en inspectant mon front, allonges-toi si tu ne manges pas.
- Louis doit pouvoir me voir à la fenêtre s’il revient. Il pourrait penser que je le méprise !

« Sottises. »
Maman ne sait pas ce que c’est de courir après un homme – moi non plus, pour être tout à fait
franche. C’est une première pour moi, que de sombrer dans la folie des vierges peinant à se
faire déflorer. Je m’en mords les doigts cette fois en entendant la porte d’entrée grincer :
quelle sinistre maison ! Ma mère hésite, se mord les lèvres puis se résout à quitter ma
chambre. Lorsque je me retrouve seule, les ténèbres sont moins épaisses ou peut-être plus
opaques encore. Je n'arrive plus à comprendre quoique ce soit car, je vous le dis encore :
Louis a disparu. Si vous l’avez vu, je vous en conjure – dites-le moi ! Mes cils se mettent à
trembler légèrement, un voile brûlant menace de les embraser les uns après les autres. Je me
contracte et m’empêche de fondre en larmes, rien n’est plus laid qu’une femme qui pleure. A
cet instant précis, je me redresse et m’entache d’ouvrir la fenêtre en grand avec attention. Je
me penche légèrement et remplis mes poumons d’air chaud : de toutes mes forces, je hurle le
nom de mon amour disparu. Louis ! Louis ! Reviens ! Louis !
Mais quelle mauvaise idée, la mère débarque et m’empoigne pendant que mon père referme la
fenêtre d’un coup sec. Je me débats, pour qui se prend-elle ? Et si papa s’en allait ? Que feraitelle, cette idiote ? Je lui crache au visage, elle s’indigne mais continue de se montrer violente
avec moi. Je n’ai pas mérité un tel traitement, qu’elle me rende Louis et je lui pardonnerai
tout. Elle m’a lâchement jetée sur le lit, plus forte et plus épaisse que moi – si mince et si
frêle, c’est peut-être ce qui a plu à Louis, lorsqu’il n’était pas encore porté disparu.
- Paula, je voudrais que tu t’apaises.
Mes parents sont tous les deux tournés en ma direction, et moi je continue à appeler Louis une
ou deux fois.
- Louis ne reviendra pas.
- Balivernes !
Les doigts de mon père entrelacent ceux de ma main gauche, sa face est si vieille ! Je crois
que je ne l’avais jamais regardée avant. De ses deux yeux gris, il me transperce si fort que je
n’ai d’autre choix que de baisser les miens.
- Ecoute-moi.
Le silence est à tout rompre et il fait froid. Et pourtant, c’est bien l’été est aride dans le sud.
- Nous avons retrouvé Louis.
Mon cœur cesse de battre. Un sourire menace de jaillir mais je tremble trop. Les lèvres
entrouvertes, il n’a pourtant pas fini de parler alors que je m’apprête à le rejoindre, il est
sûrement déjà en bas et m’attend pour que l’on puisse se rendre à l’église.
- Un accident est arrivé.
J’ai bien fait de garder ma robe je crois ! Ainsi que ma coiffe ! J’ai hâte de…

« Louis est mort. La calèche dans laquelle il se trouvait – les chevaux ont paniqué, une
attaque de chiens sauvages. Il était en route pour le port. »
Pour le port ? Je veux bien croire au jugement dernier, mais cette fantaisie dépasse tout ce que
j’ai pu entendre.
- Mais Louis reviendra, n’est-ce pas ?
Ma mère regarde mon père : elle est si blême, je ne l’ai jamais vue aussi pâle – elle qui se
vante de la fraîcheur de son teint, je veux me moquer d’elle. Nos mains sont toujours
entrelacées, papa me répète que Louis est mort mais le sens de cette conversation m’échappe.
Je préfère les repousser tous deux pour vérifier que Louis n’est pas à la fenêtre.
- Il pourrait revenir, vous n’avez pas vraiment de preuve de ce que vous dites, père.
- Hélas ma belle… Ma belle et tendre fille. Je te demande de me croire.
- Je continuerai de l’attendre dans ce cas. Vous vous trompez peut-être. Le moindre doute
vaut la peine d’être étudié, c’est vous qui me le répétez, depuis que je suis en âge de marcher.
Je ne les vois pas, mais je les sens se regarder l’un et l’autre. Cet échange n’a rien de
moqueur, tout est subitement grave entre eux. En fait, je me dis qu’ils ont peur de moi et tant
pis. Je resterai à la fenêtre, aussi longtemps qu’il faudra. Louis est simplement en retard. Mes
parents se font une raison : ils me laissent seule. Le miroir dans ma chambre renvoie
l’inquiétant reflet de l’inquiétude, une jeune fille de dix-huit ans ou moins, les cheveux très
bien coiffés et la taille emberlificotée dans un satané corset londonien. Et puis cette robe !
Cette robe, il me faudrait cent ans pour la décrire – mais elle est confortable. Mais au moment
d’observer mes propres yeux, je n’y arrive pas. Alors, je me concentre sur les alentours du
manoir Crowood. Je deviens la sentinelle de la maison, à l’affut du moindre aller-retour – gare
à toi, jardinier, si ton travail est mal fait ! Je le dirai à papa ! Assise, je suis emportée par un
sommeil étrange lorsque la nuit enveloppe notre ville. Je rêve que je scrute l’extérieur, et
quand je m’éveille au premier rayon, je suis incapable de distinguer le réel de l’irréel. Une
chose, une seule demeure, impérissable et dégoûtante. Louis a disparu à midi. Enfin, hier à
midi. Suzy, notre bonne est de couleur noire. Elle a un don certain pour la cuisine mais je n’ai
pas envie de goûter aux beignets et au porc, je le sens d’ici en l’entendant marcher dans le
couloir. Suzy pénètre mon antre et dépose un plateau sur la commode à gauche. Elle reste là et
ne dit rien.
- Votre mère a insisté pour déposer le plateau, Madame.
- Je vous remercie, Suzy.
- Elle a ajouté que vous devriez manger, Madame.
- Je n’en sais rien, Suzy.
Elle s’approche un peu mais ça ne la regarde pas. Ce n’est pas une affaire de gouvernante, que
de traiter avec la folie de ses maîtres.

« Je sais que ce ne sont pas mes affaires. Mais Madame. Vous souffrez beaucoup, je le
sens jusque dans les cuisines en bas. »
Je me décide à la regarder. Quel air désolé ! Pourquoi est-elle à ce point affectée par mon
état ? Certes, Suzy est une habituée ici – cela fait maintenant cinq ans qu’elle nous prépare à
manger, qu’elle entretient les lieux, qu’elle sermonne le jardinier Alfred pour qu’il fasse bien
son travail. Alors je me dis que Suzy m’aime bien, en fin de compte et qu’elle prend peur.
- Comment pouvez-vous sentir mon état ?
- Ce sont des choses qu’on n’explique pas. Si vous ne mangez pas, je comprendrai. Mais votre
mère …Votre mère ! Je l’ai vue en bas s’affoler, elle aimerait vous aider.
- Mais je n’ai pas besoin d’aide.
C’est vrai ça.
- Louis finira bien par arriver Suzy. Il faut que je m’arme de patience ! Voilà tout.
Comme papa et maman avant elle, Suzy me considère avec ce même air un peu étrange et
gêné.
- J’aimerais vous aider moi aussi, reprend-elle en s’éloignant doucement vers la porte,
appelez-moi à n’importe quelle heure. De jour ou de nuit.
- C’est très aimable de votre part, Suzy.
Je lui accorde un sourire sincère.
- Merci.
Puis, je retourne à mes contemplations extérieures. Ces petites conversations sont bien
amusantes mais Louis pourrait surgir à n’importe quel moment et si je me focalise trop sur
Suzy ou sur le contenu du plateau alors, il ne me pardonnerait jamais !

Ce quotidien-là est le miens pendant près de douze jours. Malgré les tentatives
répétitives et même un peu agressives de Monsieur et Madame Crowood, je fais la sourde
oreille. Je bois l’eau qu’on m’apporte mais la nourriture me dégoûte : j’y touche avec
méfiance et engloutis deux bouchées par jour, tout au plus. Je ne fais pas attention aux
disputes qui éclatent sous mes pieds à cause de moi et je hurle à chaque fois que maman tente
de me faire retirer ma robe. Non ! Non et non ! Vous ne me ferez pas retirer la fierté de mes
noces – et même si le mari peine à se montrer, sachez qu’il serait outré d’entendre de telles
horreurs ! Après de multiples épuisements, ma coiffe est moins belle, un peu décrépie – le
rouge à mes lèvres est fade, deux cernes entourent mes yeux noirs. Pour être honnête, je ne
veux plus jamais contempler le miroir là-bas, car je sais que ce que j’y découvrirai me ferait
pousser de terribles gémissements de crainte.

Mais au treizième jour, quelque chose a lieu : alors que je me tiens debout, près de la chaise –
mes jambes se dérobent. Je tombe presque en douceur, près de mon lit. Etendue sur le tapis,
mes bras désarticulés claquent contre le parquet. A cet instant, je suis inconsciente. Il ne faut
pas une minute pour que Suzy débarque, suivie de Rose, ma mère.
- Paula ! Paula réveilles-toi ma chérie ! Suzy, que se passe-t-il ?
- Je vais appeler le Docteur Treed tout de suite.
- Faites, oui faites ! Oh ! Oh mon cœur, mon petit cœur – mon bel oiseau.
Elle tapote mes joues brûlantes, je respire évidemment mais mon corps et mon âme sont à
bout. Suzy et ma mère parviennent à me relever et à m’allonger sur mon lit en attendant le
Docteur Treed. Eternellement affublée de ma robe de mariée, mariée que je ne suis pas,
j’attends – prisonnière de cette crise qui me tétanise et m’empêche de parler ou même de
m’éveiller ! Ma mère se met à prier en serrant son chapelet, si seulement je pouvais m’éveiller
pour le lui retirer ! On ne prie pas pour de mauvaises raisons, lui dirais-je. Rapidement, le
Docteur Treed a vent de mon aventure et arrive dans la chambre le souffle court. Il dépose sa
mallette pleine d’instruments et de flacons et se précipite vers moi. Attentivement, il surveille
mon rythme cardiaque, la couleur de mes joues, ma respiration. Un instant, il profite de la
situation en effleurant mes lèvres de ses doigts froids.
- C’est une angoisse, Madame Crowood. La cérémonie a lieu ce soir ? Un peu de repos lui
ferait le plus grand bien.
- La cérémonie, siffle ma mère en dégainant un mouchoir pour essuyer ses larmes.
Suzy quitte la chambre sans un mot et le Docteur Treed se prépare à me piquer.
- La pauvre enfant ! Abandonnée le jour de son mariage ! Et le fiancé mort en tentant de
prendre la fuite ! Oh vous savez, nous vivons à une époque terrible, docteur…
- Abandonnée vous dites…
La seringue pénètre ma peau.
- C’était il y a plus de dix jours ! balance ma mère sans gêne.
Docteur Treed retire l’effroyable instrument que je ne sens pas.
- Elle est restée dans sa chambre à regarder par la fenêtre, toute la journée et toute la nuit !
Elle ne dort plus, elle ne mange plus ! Je me sens si impuissante.
L’homme hoche la tête en me regardant.
- Vous allez devoir vous montrer plus ferme avec elle, Madame Crowood.
- Je n’y arrive pas. J’aimerais mais, c’est à croire qu’elle ne comprend pas : Louis est bien
mort.

« Nous réagissons tous différemment face à la mort, très chère. Votre fille est dans le
déni le plus total et c’est au-delà de notre compréhension. »
- Je ne veux pas qu’elle meure.
- Personne ne veut la voir mourir, continue le docteur en rangeant ses affaires, et c’est pour
cette raison que je vous demande d’être intransigeante. Et si ça ne suffit pas, contactez-moi.
- D’accord. Je vous remercie, Docteur… Merci mille fois.
Ils s’en vont. Je suis seule. J’ai longtemps cherché quelque chose qui soit aussi beau que le
silence mais cela n’a rien donné. Pendant mon sommeil, ma mère commet l’irréparable et me
dévêtit. Elle m’affuble d’une chemise de nuit qui me répugne, et je me mets à paniquer
lorsque mes yeux s’ouvrent, après ce qui ressemble à un coma de cinq heures. Suzy ne tarde
pas, la porte claque et elle me demande ce qui se passe, bon sang !
- Ma robe ! Ma robe a disparue !
- Vous la portiez depuis treize jours, Madame !
- Allez au Diable !
Je me lève si vite, trop vite, ma tête tourne mais je réussis à pousser Suzy de toutes mes forces
pour qu’elle quitte ma chambre. J’essaie de déchirer le tissu – qu’il est moche ! Je n’en veux
pas sur moi, redonnez-moi la blancheur de ma robe je vous en supplie… Ecroulée au sol en
tentant de défaire les coutures de ma nuisette, ma mère arrive en catastrophe.
- Ma chérie ! Que fais-tu ?
- Ne t’approche pas de moi ! dis-je en reculant jusqu’à la fenêtre, ne t’approche pas ou je
saute !
Elle va s’évanouir je le sens. Ce ne serait pas une mauvaise chose après tout ce qu’elle m’a
fait subir !
- Où est ma robe ? Je la veux !
- Tu la portais depuis si longtemps…
- Et alors ?
- Nous allons la laver, je te la redonnerai le plus tôt possible…
Je m’apaise. Si ce n’est que ça, alors je comprends. Je m’éloigne de la fenêtre et je ne la quitte
pas du regard.
- J’ai cru que tu l’avais jetée.
- Bien-sûr que non, Paula.
- Il fait nuit dehors.

« Tu t’es évanouie tout à l’heure. Tu vois, tu dois faire attention. »
Je me dirige vers le lit, ma tête, mes bras : mon corps tout entier est si lourd et difficile à
porter. Victime de moi-même, je m’assois sur le lit.
- Si Louis arrive, dis-le moi. Il toquera sûrement à la porte.
Elle n’ose rien dire, mes yeux se ferment – je déteste être à ce point faible ! Je n’en ai pas
l’habitude. Toutes les femmes le sont, mais je ne suis pas elles. Petit à petit, jour après jour,
j’ignore ce que disent mon corps et mon âme, ma mère me donne même la béquée et mon
père peine à comprendre mes souffrances. De toute façon, il a autre chose à faire.
Vous savez qui est Mr. Crowood ? Bien-sûr que oui. J’ai été conçue à Virginia City, dans le
Nevada. Il n’y a plus grand monde là-bas, les gens partent et papa nous avait dit qu’il y avait
bien mieux à faire à Austin. Quand grand-père est mort, la boucle s’est bouclée et ses
instruments chéris lui sont revenus. A son enterrement, papa est venu avec son appareil photo.
Il a hésité parce qu’il se disait que l’objet serait peut-être mieux au froid, entre les doigts du
mort sous terre. Au final, comme je viens de le dire : la boucle s’est bouclée et papa a gardé le
matériel si encombrant de grand-père. C’était une bonne chose : chaque premier du mois,
papa prenait une photo de moi et chaque dernier jour du mois, c’était au tour de maman de
jouer les grandes dames. Lorsque j’étais enfant, elle était encore plus exquise. Souvent, Mr.
Crowood a vendu des portraits de sa femme tenant une ombrelle, de ma mère sculptée dans un
corset importé de Londres, de maman simplement. Mais aujourd’hui, papa ne veut plus
prendre de photo de sa fille – une pauvre âme en état de décomposition avancée. Je crois bien
que je commence même à lui faire peur car il me rend de moins en moins visite. Pourtant, je
ne bouge pas de la maison : cloîtrée dans ma chambre, il sait où me trouver. Mais la soupe de
maman me répugne, moi qui l’ai pourtant toujours adorée. Je me retrouve à la maudire en
sentant mes yeux gonfler à chaque fois qu’ils se posent sur le crucifix accroché au mur du
fond. Je n’en peux plus de le voir ainsi posé, je n’en veux pas, je n’en veux plus, je n’en ai
jamais voulu.
C’est la nuit, je me lève pour aller le décrocher à pas de louve. Je ne respire même plus, je
lève les doigts mais des pas résonnent depuis le couloir. Je reste complètement figée et
ridicule en tenant la croix dans mes mains. Qu’est-ce que va penser maman ? Elle va faire
venir un prêtre pour que je puisse me confesser. Cela m’étonne grandement qu’elle ne l’ait
pas déjà fait. Lorsque la porte de la chambre s’ouvre, ma mère me trouve dans mon lit, la
croix entre les doigts. Elle tient un chandelier en bronze et porte d’énormes poches sous les
yeux. J’en aurais presque pitié qu’elle ne dorme pas, tout ça à cause de moi.
- Ma fille, qu’est-ce qui t’arrive ?
- Je ne sais pas, maman. J’ai eu envie de la serrer contre moi, c’est tout.
Le lendemain, elle débarque après le repas du midi avec un pendentif flambant neuf – le petit
Jésus en or. Je souris, acceptant le présent et me redresse pour que l’on puisse me le passer
autour du cou. Mrs. Crowood est adorable, quel fardeau de fille elle a ! Si vous saviez…

Aujourd’hui, cela fait trente jours que j’attends Louis. La poussière s’accumule et
maman m’a fait la remarque : Suzy allait bientôt passer du temps à faire briller le parquet à la
cire pour bientôt. Quand ma mère s’absente, un geste mécanique se fait habitude : je me lève
pour regarder au moins quelques secondes par la fenêtre. Mais ce que j’espère si
farouchement y découvrir ne s’y produit jamais. Les matins sont tous les mêmes, il y a peu de
nuages dans le ciel ici, le vent est endormi – et ma beauté se fane avec. Maman est plus
fraîche que la fille et tant pis pour la petite idiote que je suis. Je regagne mon lit, mais à peine
assise que mes maux de ventre me reprennent. Cette fois-ci, ils sont si agressifs que je ne
parviens plus à respirer – j’en fais tomber mon verre d’eau et la carafe avec. Je suffoque, Suzy
est la première à débarquer et me prend affectueusement la main en tentant de me redresser
comme elle peut.
« Madame ! Madame Paula ! »
Engourdie par l’absence du soleil sur ma peau (il ne me manque pas d’ailleurs) – je me laisse
tomber en arrière, n’opposant aucune résistance à cette peine qui me ronge l’abdomen. J’ai la
tête qui tourne mais je ne tombe pas en syncope cette fois. Les cris de Suzy me cassent les
oreilles et je ne comprends pas immédiatement que je suis la source de sa terreur. Mes jupons
humides laissent un flot étrange et inconnu se déverser, entre mes cuisses peu épaisses, le lit
se tâche de rouge. Je tremble – oh évidemment, les femmes saignent tous les mois ! Mais moi,
moi je sais que ce n’est pas normal et je vais vous dire pourquoi. Je me contacte, les mains
contre le bas ventre en ressentant les pertes, abondantes au possible.
- Appelez le Docteur Treed, dis-je à Suzy qui se met à courir.
Alertée par les cris, ma mère intervient et devient blême.
- N’étais-tu pas prévenue ? Les linges sont pourtant dans les tiroirs.
- Ce n’est pas ça maman.
Nous nous regardons. Mes yeux sont vitreux.
- Mais alors ! Dis-moi !
Elle se précipite vers moi.
- Paula !
- C’est Louis.
- Mais il est mort ! Mort, Paula ! Il est mort ! Qu’est-ce qui t’arrive, enfin tu deviens folle !
Réveilles-toi je t’en supplie, j’ai si mal de te voir ainsi !
Je passe ma main sous mon jupon pour sentir le flux : il devient si intense entre mes doigts et
lorsque je la porte sous les yeux de ma mère – sa respiration se fait bruyante.
- Louis n’aura pas de fils, maman.

« Dieu-Tout-Puissant…»
Elle se jette à genoux, près du lit où je me trouve à demie-allongée, les yeux rivés en direction
de la porte. J’entends ma mère prier, ça gronde dans mon ventre – mon corps est en plein
rejet. Que dit-elle dans ses prières ? Demande-t-elle à Dieu de me protéger ? Oh maman, tu
sais, Dieu nous a tous abandonné. Et j’aurai beau rire et hurler à la fenêtre, je suis comme ces
sorcières maudites. Mais Louis peut encore revenir, d’un instant à l’autre. Alors que je suis
sur le point de m’endormir, je m’attends à voir le Docteur Treed mais c’est Suzy qui revient
seule.
- Le Docteur Treed, j’ai envoyé un petit le chercher au dispensaire.
- Mais je vais mourir. Vous pouvez lui dire de ne pas venir.
- Idiote ! s’écrit ma mère en m’empoignant la main si fortement que je suis sûre qu’elle va se
casser entre ses phalanges.
- Tu ne me croyais pas quand je te disais que Louis me reviendra.
- Pas de cette manière Paula !
- J’ai si mal, maman.
Elle relève la tête, m’empoigne par le bras et me redresse.
- Que fais-tu ?
- Si le Docteur Treed ne vient pas, je t’emmènerai avec moi !
Mais compte-t-elle s’y prendre ? Suzy et ma mère s’y prennent à deux pour me redresser et je
me moque un peu d’elle, prise par la fièvre je me mets à rire. A l’instant où ma bouche
s’ouvre, lorsque ma tête bascule en arrière pour observer les étoiles inexistantes dans cette
chambre où je me sens si seule, me voici debout. Retenue, comme une malade – je ris et je
ris ! C’est là que ma mère ne me reconnait plus. Et c’est aussi là que s’expulse la bribe d’être
que j’aurais pu porter en moi. La dernière goutte de sang est expulsée, je n’ai plus mes
jambes : ma mère me dirige vers la porte : cette porte que je hais plus que tout et qu’elle me
pousse à franchir, je pousse un cri et me débats de toutes mes forces. Je la repousse elle et
Suzy mais elles sont plus braves et en forme. Au cœur de ce combat contre moi-même, je
parviens à tirer si fort sur la chaîne tenant le pendentif qu’il se brise déjà. A peine offert, à
peine perdu, Jésus tombe à terre. Je hurle et je hurle, on me traîne dans le couloir pour
descendre les escaliers et affronter le regard des autres mais je sais ce qui m’attend ! Mon
cœur se rétracte, mon ventre me lance et mes dernières forces me quittent. En bas des
escaliers, papa est là et me regarde.
- Alfred! Alfred aide-moi! Elle a saigné il faut que le docteur puisse la voir !
A l’antre de la porte, le Docteur Treed arrive, le front suant.
- Du sang vous dites ? Elle a toussé ?

Mais le Docteur Treed n’a qu’à monter trois marches pour apercevoir que ma robe de
chambre est constellée, que dis-je, repeinte en rouge. Il me regarde et découvre une femme
morte, une vivante qui aurait perdu son souffle.
- Paula ?
- C’est le fils de Louis, il ne voulait pas rester en moi.
Docteur Treed est désappointé et je le sens. Très vexé, notre médecin ne s’était rendu compte
de rien. Mais moi je l’ai toujours su, je me suis même répété plusieurs fois, le petit Louis allait
bien finir par arriver. J’aurais tant aimé qu’il porte le même nom que son père – mais
maintenant, que subsiste-t-il de lui ? Une tâche sur le parquet, en forme d’étoile, de la viande
qu’un chien aimerait lécher, le brouillon d’un être qui aurait pu devenir criminel ou génie. A
ce qu’on dit par chez nous, les deux ne sont pas incompatibles.
- J’ai entendu des cris terribles, dit l’homme en fixant ma mère.
- Elle avait très mal.
Il hoche la tête lentement et dit quelque chose à l’oreille de mon père. Je suis épuisée et au
bord du gouffre et pourtant ! Je sais bien ce qu’il est en train de lui dire – je le comprends au
regard que me lance papa.
- Paula, retournez vous coucher. Je vais jeter un coup d’œil.
Et il grimpe les marches. Voilà qui m’arrange. Il n’est nullement question pour moi de quitter
le manoir Crowood, ni aujourd’hui, ni demain, ni aucun autre jour ! Derrière mon dos, mes
parents discutent et ont l’air tourmenté. Etendue dans le lit encore sale, Docteur Treed lave ses
mains, saisit un linge. Il introduit deux doigts à l’entrée de mon vagin et me pénètre.
- Avez-vous mal, Paula ?
- Non.
- Avez-vous eu mal, lorsque le sang est sorti ?
- Non plus.
Il hoche doucement la tête.
- Depuis ma dernière visite, êtes-vous sortie, Paula ?
- Paula a besoin de dormir, dit ma mère en interrompant notre discussion.
Les nuits sont gelées ici, malgré les caprices du soleil le jour. Jamais la froideur de la nuit ne
se lève totalement. Une mystérieuse tension règne dans la chambre. Une fois de plus, je plaide
coupable. Docteur Treed est presque sorti de force, comme un malpropre et mes draps sont
changés. La chair qui s’est échappée de moi est balayée, comme si elle n’avait jamais existée.
Et moi, je perdure dans ce lit ou sur cette chaise là-bas.


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