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IMPLICATION DU MINEUR DANS LE TRAFIC DE CANNABIS : DES
POSTURES ET DES OUTILS POUR AMÉLIORER LE TRAVAIL
ÉDUCATIF
Karima Esseki

2016/1 N° 21 | pages 49 à 62
ISSN 1951-9532
ISBN 9782749250724
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-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Karima Esseki, « Implication du mineur dans le trafic de cannabis : des postures et
des outils pour améliorer le travail éducatif », Nouvelle revue de psychosociologie
2016/1 (N° 21), p. 49-62.
DOI 10.3917/nrp.021.0049
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ERES | « Nouvelle revue de psychosociologie »

Implication du mineur dans le trafic de cannabis  :
des postures et des outils
pour améliorer le travail éducatif
Karima Esseki

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La Protection judiciaire de la jeunesse (pjj) est une administration
du ministère de la Justice régie sous le fondement de l’ordonnance du
2 février 1945 relative à l’enfance délinquante qui vise la primauté de
l’éducatif sur le répressif en matière de réponse pénale. Ses missions
sont la protection et l’éducation des mineurs faisant l’objet d’une mesure
judiciaire. Suite à la réforme de la justice dans le cadre de la Révision
générale des politiques publiques (rgpp) depuis 2007 et à la loi du 5 mars
2007 relative à la protection de l’enfance et à la prévention de la délinquance, ses missions ont été recentrées sur la prévention et le traitement
de la délinquance des mineurs sous main de justice. Toutefois, elle exerce
encore de nombreuses mesures judiciaires d’investigation éducative dans
le cadre de la protection de l’enfance.
Les éducateurs de la pjj interviennent en milieu ouvert (Unité
éducative en milieu ouvert : uemo, Unité éducative d’activité de jour :
ueaj, Service éducatif auprès du tribunal : seat) ou en hébergement
(Établissement de placement éducatif, Centres éducatifs fermés : cef
ou renforcés : cer) ou encore en milieu fermé (détention). Ils assurent
l’accompagnement éducatif avec l’aide d’une équipe pluridisciplinaire
(psychologue, assistant de service social) durant tout le temps judiciaire,
dans le cadre de mesures présentencielles ou postsentencielles (avant
ou après jugement). Pour ce faire, ils recueillent et évaluent la situation
Karima Esseki, éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse (pjj) en Unité
éducative de milieu ouvert (uemo) en région parisienne. karima.esseki@justice.fr

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globale (sociale, familiale et scolaire) des jeunes en associant les familles
à ce travail.
Éducatrice à la pjj depuis 2009 en service de milieu ouvert, j’ai
assuré le suivi et l’accompagnement éducatif de nombreux jeunes et j’ai
multiplié les rencontres avec les familles. Lors de ma première prise de
poste en région parisienne, dans un département marqué par de grandes
fragilités sociales et réputé pour la vente de drogues, j’ai été amenée à
rencontrer de nombreux jeunes poursuivis pour des faits d’infraction à
la législation sur les stupéfiants (ils). Ceux-ci sont, en effet, souvent les
« petites mains » du trafic de drogue, notamment de cannabis.
Ainsi, en 2010, le projet territorial de la pjj mettait en exergue une
augmentation de 5,5 % des infractions à la législation sur les stupéfiants
sur le département. En mars 2013, les jeunes suivis pour trafic représentaient presque un tiers de l’activité de mon service territorial de milieu
ouvert (stemo), soit 98 jeunes dont une seule fille (34 jeunes à l’uemo 1
sur 139, 41 jeunes à l’uemo 2 sur 142 jeunes et 23 jeunes à l’uemo 3
sur 124) sur 4 084 mineurs poursuivis pénalement au niveau national
en 2013 pour des infractions sur les stupéfiants, y compris l’usage 1. De
surcroît, l’intervention éducative en maison d’arrêt sur ce même secteur
en 2012-2013 confirmait une augmentation de 14 % du placement en
détention pour des infractions liées à l’usage et au trafic de stupéfiants ;
une augmentation qui faisait suite à une autre hausse qui avait déjà été
significative en 2010-2011. Les chiffres qui ont été publiés au niveau
national ne démentent pas les observations que nous pouvons faire au
niveau départemental. Selon Gérard Mauger (2009, p. 28), « le contentieux de drogue est celui qui a progressé le plus rapidement et le plus
fortement depuis un quart de siècle ».
Les professionnels disposent de nombreux moyens de prévention des
consommations de drogue à destination des jeunes, mais ils n’ont, en
revanche, que peu d’outils pour prévenir leur implication dans le trafic.
C’est dans ce contexte que j’ai intégré en 2011 le groupe de rechercheaction pluriprofessionnel animé par la Mission métropolitaine de prévention des conduites à risques (mmpcr-93/75), le Forum français pour la
sécurité urbaine (ffsu), Pierre Roche, sociologue au Centre d’études et
de recherches sur les qualifications (cereq), et Pascale Jamoulle, anthropologue à l’université de Mons et à l’université de Louvain-la-Neuve (ucl)
(Jamoulle et Roche, 2012). Sortir du sentiment d’impuissance était l’une
de mes premières motivations à rejoindre ce groupe.
J’ai constaté que la première des difficultés pour travailler avec
ces mineurs résidait dans le fait que nous ne savions pas de quoi nous
parlions lorsque nous traitions la question de leur participation au trafic. Il
m’est apparu essentiel d’en comprendre les raisons mais aussi de mieux
connaître le rôle qu’ils y jouent et la place qu’ils y occupent afin de tenter
1. « Les chiffres-clés de la justice », site justice.gouv.fr, 2014.

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de prendre en charge cette problématique de la façon la plus pertinente
possible. Pour cela, il me fallait m’intéresser au vécu des jeunes en leur
demandant qu’ils me racontent leur quotidien. Certains jeunes, confiants
et inscrits dans la relation éducative, s’y prêtent et sont sensibles au fait
que l’adulte s’intéresse à eux, à leur activité, de manière concrète. Ils
ont osé me raconter leur quotidien dans le trafic. Mon travail s’est dès
lors construit à partir de cette idée d’immersion dans le vécu des jeunes.
À partir de ces différents témoignages, le travail autour des mécanismes
d’entrée dans le trafic (exclusion scolaire, inactivité, désœuvrement, difficultés familiales, etc.) est devenu réalisable.
Suite à ces premiers récits, j’ai repéré qu’une bonne connaissance
du territoire est fondamentale pour le professionnel s’il veut donner tout
son sens et son efficience à sa pratique. Les savoirs dont il a besoin pour
agir sont, en effet, ici toujours concrets et localisés. L’organisation du
travail au sein des réseaux, le type de produits en circulation et le champ
lexical de ses acteurs diffèrent d’un territoire à l’autre. Enfin, il m’est
apparu incontournable de réfléchir sur ma posture et de me pencher sur
la mise en place d’outils à destination des professionnels, voire de poser
les prémices d’une méthode.
Sens et modes de l’implication des jeunes dans le trafic
Rébellion contre l’exclusion et recherche d’identité
Je travaille depuis maintenant plus de six ans avec des mineurs vivant
dans des quartiers que l’on dit « déshérités », où la qualité du service
public se dégrade de plus en plus et où parfois même les commerces
de proximité et les lieux de socialisation les plus ordinaires manquent.
Comme l’indique un directeur d’école qui exerce son métier dans l’un
d’entre eux : « Ici, il n’y a plus d’intégration par le travail. Il n’y a même
plus d’intégration par le bistrot. Il n’y a rien, pas de milieu de vie »
(Tribalat, 1998, p.  300). On comprend alors que l’engagement dans le
trafic s’inscrive dans « une délinquance de masse, territorialisée, essentiellement liée à des parcours de désinsertion durable dans lesquels des
groupes familiaux tout entiers vivent dans l’illégalité et dans des cultures
de survie, dans des modalités de précarité extrêmement importante »
(Salas, 2002, p. 15). On comprend aussi que le recours au trafic soit plus
fréquent là où les inégalités sociales sont les plus criantes (Mucchielli,
2002) et qu’il soit d’abord un signe de rébellion contre cette exclusion.
Le jeune dont le parcours scolaire a été chaotique et dont la situation
familiale est fragile cherche à se faire une place au sein de la société.
En s’intégrant dans le groupe organisateur du trafic, il passe du rang
d’anonyme rejeté par les institutions de socialisation à celui de membre
reconnu. En participant à la construction de l’identité collective de ce
groupe, il construit aussi une identité individuelle valorisante (« Je suis

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capable de ») et valorisée aux yeux des autres. Sa délinquance est certes
acquisitive, à l’instar de celle des vols aggravés, des cambriolages ou
encore des rackets (Lagrange, 2002), mais aussi expressive, car en
s’impliquant ainsi il donne soudainement un sens à sa vie : « Je possède,
donc je suis. » Il a le sentiment d’avoir retrouvé une existence sociale,
d’être valorisé, de redevenir un être social capable de faire. Un sentiment
peu contrarié, semble-t-il, par la culpabilité liée au fait d’avoir transgressé
la Loi ou quelque règle sociale, notamment en raison de la continuité qui
existe entre le monde du trafic et celui de la société globale : « L’analyse
des réseaux de l’économie informelle par Michel Joubert renforce l’idée
qu’il existe une continuité entre le monde des trafics et le reste de la
société, si bien que le monde de l’économie parallèle n’est pas conçu
comme une contre-société. L’entrée dans un réseau de trafic n’est par
exemple pas vécue comme une transgression par les jeunes » (Padis,
2000, p. 161). C’est pourquoi il est important, lors de la prise en charge
éducative, de ne pas déconstruire trop vite la perception que les jeunes
ont de la place qu’ils ont pu construire. Ce n’est que dans un rapport de
confiance que peut s’engager le travail autour des dangers et des risques
psychosociaux engendrés par leur participation à un trafic qui, d’un point
de vue purement économique, constitue, pour reprendre les termes de
Christian Ben Lakhdar, un business quelque peu risqué et irrationnel :
« Les revenus retirés de ses activités sont non seulement faibles mais
très risqués » (Ben Lakhdar, 2013, p. 53).
Trafiquants « occasionnels » et trafiquants de « carrière »
L’école et la famille constituent les deux principales institutions de
socialisation des enfants et adolescents. On comprend alors qu’un jeune
en échec scolaire, évoluant dans un environnement familial difficile, soit
tenté de s’inscrire dans un parcours déviant en transgressant la loi républicaine en signe de rébellion. L’entrée dans le trafic constitue ici une voie
privilégiée en raison de sa facilité même. Parfois, c’est lui-même qui se
présente à un « grand » du quartier ; parfois, c’est le « grand » qui lui
demande de travailler pour lui. Le jour même, il peut intégrer le terrain,
s’inscrire dans la revente ou assumer le transport d’un point de vente à
un autre ou à un client. Il ne se rend pas compte, sur le moment, qu’il
s’agit d’une activité très risquée et qui ne peut être que provisoire. On
remarquera d’ailleurs que les entrées et les sorties du trafic sont très
courantes et qu’il y a un fort turnover en raison des placements en détention, des perquisitions et des gardes à vue. Tout particulièrement pour les
« petites mains » du trafic qui sont sur des sièges éjectables.
Les catégories « délinquants occasionnels » et « délinquants de
carrière » (Mauger, 2009, p. 55-56) se retrouvent chez les dealers. Les
trafiquants dits « occasionnels » que j’ai rencontrés ont plutôt connu un
parcours familial et scolaire suffisamment contenant. Souvent leur famille

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tente de les dissuader de continuer le trafic. Ils ont un niveau troisième,
voire cap ou bep. Leur scolarité a été moyenne et leur absentéisme
modéré, voire inexistant, surtout pour ceux qui « travaillent » à mi-temps,
de 18 heures à minuit ; ils n’ont pas été confrontés à une exclusion suite
à un conseil de discipline.
En revanche, je me souviens d’un jeune, Youssef, majeur aujourd’hui,
que je suivais et que je pourrais qualifier de « délinquant de carrière ».
Lorsque je l’ai rencontré, il était alors déjà en haut de l’échelle du trafic,
ayant franchi rapidement les échelons. Il avait été « guetteur » quelques
jours, puis « bicraveur » pour devenir enfin « chef de terrain » en gagnant
environ 2 000 à 3 000 euros la journée en fonction de l’activité du
terrain. Youssef est donc un « délinquant de carrière ». En fait, il était
dans un environnement propice pour « faire de l’argent facile ». Depuis
son plus jeune âge, son père était absent. Sa mère était démunie et
avait une santé fragile. Ne disposant que du rsa et des aides sociales,
elle « ne s’en sortait pas ». C’est dans ces conditions qu’elle avait dû
élever seule ses trois enfants. La scolarité de Youssef a été marquée par
des exclusions. Youssef me déclarait : « Madame, moi, tous les mois, je
posais 350 euros sur la table à ma mère pour payer le loyer et je faisais
les courses ! » Il ne s’agit pas ici de faire du misérabilisme ou de défendre
une vision trop déterministe de l’entrée dans cette délinquance acquisitive et expressive que représente le trafic. Mais la situation de Youssef
illustre bien la fragilité du lien social qu’il avait construit à travers des
conduites déviantes. Il oscillait entre sorties et entrées en détention,
mais cela était vécu par lui comme le « prix à payer » pour sa carrière.
Là-bas, il percevait des mandats et, comme il respectait la loi du silence,
ses peines s’alourdissaient. Aujourd’hui, disposant d’un capital illégal, il
envisage d’ouvrir un commerce légal en Algérie. Son parcours est, de ce
point de vue, typique de celui des petits entrepreneurs du trafic « dont
l’espoir, au-delà de l’appât du gain immédiat, est de déboucher sur de
l’économie formelle » (Padis, 2000, p. 161).
Le trafic et son organisation
Division du travail
Certains jeunes ont osé me parler des spots de vente, de la façon dont
leurs chefs – les « invisibles » – font « travailler » les « petites mains »
du trafic, s’engageant pour cela dans une fine description de la division du
travail en listant notamment les postes de « guetteur » ou « chouf » ou
« pu », de « bicraveur » ou « tartineur », de « transporteur » ou encore de
« nourrice », ce dernier étant souvent occupé par des femmes confrontées
à des situations sociales très précaires. Le « guetteur », le « chouf » (du
verbe « regarder » en langue arabe), ou « pu » (du verbe « puer », sentir
mauvais, car si la police arrive, il crie : « Pue, pue ») est celui qui surveille

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et alerte les autres membres en cas d’arrivée des forces de l’ordre sur le
terrain de vente. Le « bicraveur » ou « tartineur » est celui qui détient et
vend les produits directement aux clients. Il est à l’intérieur du bâtiment, le
plus exposé au risque de se faire arrêter par la police et, par conséquent,
le plus gratifié par les organisateurs. Enfin, le « chef de terrain » n’est
généralement pas connu par les membres. Il organise souvent le terrain
de vente à distance ou, quand il s’y rend, il se présente de manière à
n’être pas reconnu (vêtu de noir et visage masqué). Il entretient les relations avec les grossistes et gère l’approvisionnement du terrain (Esseki,
2013). Chacun espère, à partir de sa fonction spécifique, gravir l’échelon
supérieur en faisant ses preuves au quotidien. Seul un bon « guetteur »
deviendra « bicraveur ». Seul un bon « bicraveur » deviendra « transporteur », voire « chef de terrain ».
Le fait que tous les membres du trafic servent un intérêt commun
qui consiste à accroître son activité suppose une certaine solidarité entre
eux mais n’exclut pas pour autant l’existence de rapports de pouvoir et
de domination en son sein, la poursuite par chacun de son propre intérêt
personnel pour évoluer dans le milieu et faire carrière (Durkheim, 1893),
la généralisation de la lutte des places (Gaulejac, 1994) et l’exercice de
la violence.
Tout récemment, sur mon secteur d’intervention, un jeune m’a parlé
de la « planque », un appartement témoin négocié et contractualisé avec
un des habitants par le chef de terrain. Seul le « bicraveur », le vendeur
soumis au secret, sait où se trouve la planque. Le chef de terrain avait
négocié avec l’habitant le tarif de la planque à 150 euros sans les produits
et à 250 euros avec ces derniers. Selon lui, le vendeur qui ne respecterait pas la règle du « avec ou sans matos » prend des risques importants
puisqu’il n’aurait pas respecté le contrat. Mais qu’en est-il à Rennes
ou à Marseille ? Certains professionnels ignorent comment s’organise
le trafic sur leur secteur d’intervention. D’autres s’intéressent à cette
question et m’interpellent afin d’échanger autour du travail éducatif, plus
précisément sur notre capacité à pouvoir agir. Une éducatrice de Rennes
m’a expliqué qu’elle a orienté différemment son intervention depuis nos
échanges et que cela avait conduit le jeune à lui confier qu’il se rendait
tous les jours à mobylette à 14 heures sur une petite place excentrée du
centre-ville. Là, « posé » sous un arbre, il s’attelait à la vente de pochons
de cannabis à ses clients fidèles. Un autre éducateur m’a raconté que
les dealers ont organisé à Marseille un shit drive construit sous la même
forme qu’un Mc Drive. Motorisé, les clients passent la commande à un
premier stop et récupèrent le produit au deuxième stop. Certains ont
même mis en place des cartes de fidélité. Ces récits de trafic montrent à
quel point le meilleur « fournisseur » d’informations est bien le jeune et
qu’il est difficile pour un professionnel de pouvoir prévenir les risques de
récidive ou encore les risques psychosociaux (rps) liés au trafic si l’on
n’a pas accès à ses connaissances concrètes.

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Il existe aussi des horaires de travail, un temps plein de midi à minuit
mais aussi un mi-temps pour les scolarisés de 18 heures à minuit.
Dans certaines communes du département, les gains diffèrent en
fonction des postes assurés. Un « guetteur » gagne environ 60 euros
tandis qu’un « bicraveur », sans doute parce qu’il est davantage exposé
aux risques, gagne environ 120 euros pour 12 heures de tâche accomplie.
Une « nourrice » gagne environ 250 euros par semaine ou est rémunérée
en services (paiement du loyer et des courses au mois). La plupart des
revendeurs et des guetteurs travaillent finalement pour obtenir un revenu
qui ne leur assure que la survie ou celle de leur famille ou la sortie de la
« galère » (Dubet, 1987). Les risques sont importants : interventions de
la police, condamnations judiciaires, violences entre bandes concurrentes.
Sur ce point, mes observations de terrain convergent avec les résultats
des recherches conduites dans différentes disciplines sur la profitabilité
du commerce de détail des drogues ; résultats qui semblent robustes
dans le temps et l’espace. Je pense notamment à Christian Ben Lakhdar
(2011) pour qui il s’agit d’un revenu complémentaire très risqué ou encore
à l’anthropologue Sudhir A. Venkatesh qui a ainsi titré son chapitre de
l’ouvrage Freakonomics (Dubner et Levitt, 2007) : « Pourquoi les dealers
vivent-ils encore chez leur mère ? », précisément pour indiquer de façon
amusante que leur revenu ne leur permettait pas d’accéder à un logement
autonome. Accueilli en 1989 dans un gang sévissant dans les quartiers
pauvres de Chicago, dont il a pu étudier le livre de comptes, il a mis en
lumière le très faible niveau du taux de salaire horaire des « soldats ». Ces
derniers gagnaient en effet entre 2,50 $ et 7,10 $ de l’heure.
Un lieu de formation
Dans son ouvrage autobiographique, Rachid Santaki fait le parallèle
entre le monde de l’entreprise et l’organisation du trafic de cannabis :
« Il a organisé la vente de drogue comme une entreprise. Des créations
d’emplois pour les décrocheurs scolaires, ou les plus vulnérables, en tant
que guetteurs, vendeurs ou transporteurs. Des évolutions de carrière
avec la possibilité d’acquérir sa part du ghetto pour les plus bosseurs. Et
des licenciements avec des exécutions ou de violentes corrections pour
les bavards. Saïd sait que dans le business des stups et le monde de
l’entreprise les codes sont les mêmes. Il ne faut pas faire de sentiment.
Être intransigeant. Fixer des objectifs, déployer des dispositifs » (Santaki,
2014, p. 13-14). En interrogeant les jeunes, nous constatons aussi qu’il
existe une réelle hiérarchie au sein du trafic, des postes nominatifs et
spécifiques. On ne devient pas un « chef de terrain » ou un « bicraveur »,
un « tartineur » ou encore un « transporteur » sans avoir fait ses preuves
et sans avoir été formé. Cela est vrai aussi pour le poste de guetteur

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Horaires de travail et gains

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lui-même. On n’y accède qu’après avoir rendu des services aux grands de
la cité (en faisant des courses par exemple). Santaki parle également de
la formation des jeunes au trafic : « J’ai pris le petit que tu m’as conseillé
et je vais le former » (ibid., p. 17).

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Dès que les jeunes s’inscrivent dans le trafic, ils sont d’ores et déjà
redevables envers leurs pairs. Nous pouvons ici observer deux types de
dettes : la dette financière et symbolique. La dette financière génère du
stress, de l’angoisse, plus spécifiquement pour le vendeur qui se charge
de donner l’argent au chef de terrain et au transporteur qui possède les
produits sur lui. Sur certains points de vente, c’est le chef de terrain
qui vient récupérer les gains et la marchandise restante. Un jeune m’a
expliqué : « Mais lui, madame, on ne sait pas qui il est, il se présente
habillé tout en noir, en doudoune et le visage masqué avec une cagoule,
personne ne le connaît. Lui, faut pas rigoler avec lui, il vient récupérer l’oseille et le matos, il te paie et il se casse. Faut pas qu’il manque
quelque chose, madame ! » ; « Sinon quoi ? » ; « Ben, il peut te tuer ! »
La question de la dette financière et symbolique persiste pour ceux
qui se retrouvent en détention. Les organisateurs du trafic sont aussi
redevables vis-à-vis de celui qui est incarcéré. Souvent, ils lui envoient
des mandats réguliers à condition bien sûr qu’il respecte la loi du silence.
Des bandes cimentées par les valeurs de virilité
« Le monde des bandes est aussi un monde d’hommes. C’est un
univers d’apprentissage des valeurs de virilité, il est par définition fermé
aux femmes. Généralement absentes du monde des bandes, les filles
qu’on peut y rencontrer sont des “filles garçons” ou des “filles objets” »
(Mauger, 2009, p. 48). Le trafic est en effet un monde réservé aux
hommes. On y trouve très peu de femmes et leurs fonctions dans le trafic
sont spécifiques. On est ici confronté à une division genrée du travail. Je
n’ai moi-même suivi qu’une seule adolescente pour des faits de trafic :
Laura, au physique de garçon manqué, qui faisait la « nourrice ». Elle
gardait la marchandise dans l’appartement de sa mère, où vivait également sa sœur aînée, gérait le conditionnement du cannabis et parfois la
découpe au grammage. Les organisateurs lui ont proposé de conserver
les produits à son domicile moyennant le prix de 250 euros la semaine de
garde. Une somme qu’elle n’a jamais perçue puisqu’une perquisition a eu
lieu huit jours après au domicile de sa mère et lui a valu son placement
sous contrôle judiciaire mis en œuvre par notre unité éducative. Laura,
dans ce contexte, a été, semble-t-il, instrumentalisée par les organisateurs qui devaient savoir que la police était en pleine investigation.

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Des liens de redevabilité

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Ce sont principalement des femmes fragiles, en grande précarité
financière, qui sont recrutées pour assurer le rôle de « nourrice ». Les
organisateurs proposent, par exemple, de payer leur loyer et parfois de
leur faire des courses si elles acceptent de stocker les produits à l’intérieur de leur domicile. Leur vision est ici sexiste. Selon eux, une femme
n’a pas sa place dans les conduites délinquantes, elle ne peut pas être
sur le terrain, notamment sur les postes visibles (guetteur, bicraveur). Et
si elle s’y prête, c’est parce qu’elle serait faible, vulnérable et mauvaise.
Lors d’un débat que nous avons récemment organisé avec des jeunes de
15-17 ans, des garçons ont volontiers enfermé les filles dans le statut
de la ménagère s’occupant principalement des tâches du foyer : « Les
filles, ça ne peut pas faire des bêtises, ça fait la cuisine, ça s’occupe des
enfants, elles ne sont intéressées que par des mecs qui font du fric ! »
En tenant ce discours violent qui assigne les femmes à ces places-là, les
jeunes réaffirment leur virilité, renforcent leur culture machiste (Duret,
1999).
Des postures et des outils pour renforcer le pouvoir d’agir des
professionnels

Un éducateur facilitateur d’une parole libre
Le jeune pénalement mis en cause peut reconnaître ou non les faits
qui lui sont reprochés. Dans un premier temps, je pensais que mon travail
éducatif auprès d’un jeune qui ne reconnaissait pas les faits, ou demeurait dans le déni, était limité. L’expérience m’a montré que l’essentiel était
ailleurs, du moins dans ses premières phases, et tout particulièrement
dans le fait d’évoquer avec lui d’une manière plus générale les mécanismes du trafic. La prise en compte de sa parole permet tout d’abord
de renforcer le lien social car ce dernier se sent moins jugé qu’entendu
et compris par l’adulte. Elle facilite alors le travail autour de la réduction
des risques psychosociaux tels que le stress, l’angoisse, la violence, les
problèmes de sommeil, la mauvaise alimentation (le « grec-cannette »).
Elle est aussi source d’une information précieuse pour le professionnel.
Ainsi, la connaissance des horaires du trafic est une donnée importante
pour lui, car il peut formuler l’hypothèse d’une participation au trafic dans
le cas où un jeune demanderait à n’être convoqué, par exemple, que le
matin. Car il peut aussi prendre le parti, dans certains cas, de le recevoir
sur ces horaires-là afin de l’empêcher de s’y trouver et, d’une certaine
manière, de réduire ses risques. Il peut aussi associer davantage les
familles au travail en leur demandant d’être tout particulièrement attentives à ces plages horaires.
La connaissance des gains acquis dans le trafic de cannabis constitue également une donnée à même d’orienter positivement le travail
du professionnel. Ces informations permettent au professionnel de

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Implication du mineur dans le trafic de cannabis…

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démontrer aux jeunes qu’ils ne gagnent pas si facilement leur argent. En
procédant au calcul du taux horaire, un « guetteur » ne gagne en effet
qu’environ 5 euros de l’heure et un « bicraveur » environ 10 euros.

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La question de l’implication des jeunes dans le trafic ne relève pas
que de la délinquance. Elle est aussi un enjeu de santé publique. C’est
dans cet esprit que mon objet de recherche rejoint le principe 2 du
rapport de la Commission mondiale pour la politique des drogues : « Les
politiques des drogues doivent être basées sur les droits de l’homme et
la santé publique. Nous devrions cesser la stigmatisation et la marginalisation des personnes qui consomment des drogues et de celles impliquées aux niveaux inférieurs de la production et de la distribution. Nous
devrions traiter les personnes dépendantes comme des patients, non
pas comme des criminels » (Commission mondiale pour la politique des
drogues, 2011, p. 5).
Il me semble qu’on peut parler ici d’une « dépendance » des jeunes à
l’organisation du trafic, aux pairs, et considérer qu’un tel phénomène est
tout aussi important que celui de la délinquance acquisitive et expressive. La politique de réduction des risques (RdR), qui a déjà montré toute
son efficacité sur le versant de l’usage des drogues, ne mérite-t-elle pas
d’être ici développée ? D’autant plus qu’elle est déjà souvent mise en
œuvre par les professionnels en charge des suivis éducatifs même s’ils
ne l’identifient pas en tant que telle. Ils vont, par exemple, la promouvoir
en parlant de manière concrète du trafic avec les jeunes, en les informant sur les dangers quotidiens auxquels ils s’exposent. Ils vont les voir
durant les horaires du trafic. Régulièrement, les jeunes ont pu me confier
avoir des problèmes de sommeil liés à l’angoisse du trafic, à la peur de
se faire interpeller ou encore au fait de ne pas pouvoir assurer la mission
du lendemain. Ils m’avouent aussi avoir pris du poids et être mal dans
leurs corps parce qu’ils mangent deux fois par jour un « grec-cannette »
depuis leur entrée dans le trafic. Les « guetteurs », pour faire passer plus
vite leurs douze heures de travail, debout devant le terrain, consomment
plus de tabac, voire de cannabis puisque ce dernier, à hauteur de deux
à trois joints, est, avec les deux repas, également compris dans le gain
obtenu à la journée, pour ceux qui consomment. Les jeunes, une fois
informés, reconnaissent ainsi l’existence d’un mal-être généré par le
trafic de drogue, d’une atteinte à leur santé physique et psychique au
quotidien (sommeil, alimentation, consommation de tabac et de produits
stupéfiants).
Dans une telle perspective, j’interviens en tant que personne
ressource auprès des jeunes et des professionnels sur un certain
nombre de démarches initiées par d’autres acteurs sur le département.
Dernièrement, j’ai rencontré un groupe de jeunes d’une commune qui

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Promotion de la réduction des risques

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a pu, grâce à la mobilisation d’un centre social et à l’accompagnement
d’une animatrice, réaliser un court-métrage intitulé « Jusqu’ici » sur le
thème de la prévention de l’entrée dans le trafic de drogue. Suite à un
échange sur ma pratique professionnelle avec les jeunes sous main de
justice, j’ai pu leur apporter une aide pour la rédaction de leur scénario.
Ce court-métrage constitue un nouvel outil pédagogique dont l’utilisation
peut être très utile dans le cadre de la prévention de la récidive, mais
aussi de la réduction des risques. Il permet en effet d’ouvrir le débat et
de réfléchir, avec les jeunes, sur les mécanismes d’entrée dans le trafic
et sur les dangers qui lui sont liés (risques judiciaires, sanitaires ; risques
liés à la violence, à l’isolement, etc.), voire d’engager un travail individualisé plus approfondi avec certains d’entre eux. J’ai rencontré aussi
deux nouveaux groupes pluriprofessionnels mis en place et pilotés sur le
département sur ce thème de la prévention de l’engagement des jeunes
dans le trafic de drogue par la Mission métropolitaine de prévention de
conduites à risques (mmpcr). J’ai pu leur apporter des éclairages très
concrets sur le vécu des jeunes dans le trafic de cannabis et leur présenter l’outil éducatif « Parlons trafic ».
Questionnaire « Parlons trafic ! », jeux de rôle et glossaire
J’ai mis à disposition des professionnels de mon unité un outil éducatif sous la forme d’un questionnaire afin de faciliter les échanges avec
les jeunes et de continuer à obtenir des connaissances sur le trafic et
son organisation. En fonction du profil de chaque jeune, le professionnel
adapte l’outil. Il en résulte des témoignages écrits très intéressants qui
enrichissent le recueil de données du professionnel et renforcent son
pouvoir d’agir. Celui-ci est anonyme et il n’est pas envoyé au magistrat. Le professionnel, en revanche, peut s’en saisir dans ses rapports
éducatifs. Par ailleurs, j’interviens dans le cadre de la formation « Parlons
trafic ! » organisée par le Pôle territorial de formation (ptf/pjj) dans une
autre région. J’ai mis en place, à partir d’ordonnances de décisions judiciaires sur des infractions à la législation sur les stupéfiants (ils) rendues
anonymes, des jeux de rôles dans le cadre d’un entretien d’accueil afin de
mieux appréhender la question des risques liés. Il est important pour moi
de démultiplier les outils éducatifs. Dans cette perspective, j’envisage
également de travailler, en lien avec l’équipe éducative de mon service,
autour d’un extrait d’une nouvelle de Santaki tirée de son ouvrage
Business dans la cité qui se déroule à Saint-Denis. Cet extrait me semble
particulièrement pertinent dans la mesure où il reprend certaines données
proches de la réalité du vécu des jeunes impliqués dans le trafic de drogue
et propres à l’organisation du trafic dans ce département (Esseki, 2013)
ou encore dans l’outil questionnaire « Parlons trafic ». Enfin, je participe
à la mise en place d’un glossaire à destination des professionnels de la
pjj pour mieux appréhender la question de l’usage et du trafic sous la

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Implication du mineur dans le trafic de cannabis…

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responsabilité de Luc-Henry Choquet, responsable du pôle recherche de
l’administration centrale de la dpjj.

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Pour beaucoup de jeunes, le trafic est synonyme de place dans le
quartier, de métier, d’argent, mais aussi, et surtout peut-être, d’acquisitions multiples : « Madame, j’avais besoin d’argent… pour sortir,
m’acheter des trucs… Voilà, quoi ! » Ils sont tentés comme beaucoup
d’adultes par la surconsommation, de plus en plus imposée comme une
norme par les médias. Et par leurs parents eux-mêmes ! J’entends encore
le discours de ces derniers lorsqu’ils apprennent non sans étonnement la
participation de leurs enfants au trafic de drogue : « Mais madame, mes
enfants ne manquent de rien, ils ont tout ! »
Tenter d’offrir d’autres perspectives, au travers d’activités culturelles,
artistiques, de balades parisiennes ou encore de grands voyages, à ces
nouveaux « philosophes » du « Je possède, donc je suis » afin qu’ils
puissent se sentir exister autrement, tel est le nouveau pari éducatif que je
me fixe. Comme le souligne Nadine Chaïb (2008, p. 61) : « Les activités de
médiation éducative sont un élément déterminant de la relation et de l’action à mener avec l’adolescent. Faire en sorte qu’il adhère à une pratique
en fait un acteur de sa vie, de sa culture, de son histoire et lui laisse
entrevoir un avenir possible. » Le travail éducatif doit permettre au jeune
d’évoquer les souffrances qu’il a pu ressentir en lien avec son parcours et
son histoire. Il doit prendre appui sur un étayage clinique afin de tenter de
déconstruire avec lui les origines, voire les symptômes, de son mal-être
dans la perspective de restaurer son image personnelle et de favoriser son
« désistement » des voies de la délinquance (Mohammed, 2012). Une telle
démarche s’inscrit en fait dans un courant plus large, notamment lancé
par un groupe d’internautes – « the minimalists » – qui partent du principe
que le superflu ne rend pas nécessairement heureux, ni les voitures, ni les
maisons, ni l’argent, pour qui on peut vivre sa vie en la simplifiant.
« Aïe, on nous fait croire
que le bonheur c’est d’avoir,
D’en avoir plein nos armoires,
Dérision de nous dérisoires. »
Alain Souchon, Foule sentimentale

Bibliographie
Ben Lakhdar, C. 2011. « Le deal de drogues, un revenu complémentaire très
risqué », dans Duport (sous la direction de), L’intervention sociale à l’épreuve
des trafics de drogues, Marseille, addap 13, 28-35.
Ben Lakhdar, C. 2013. « L’économie du deal, comprendre pour agir », Les
cahiers dynamiques, Revue professionnelle de la pjj, 56, 50-57.

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Pour conclure…

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Chaïb, N. 2008. « Défense et illustration des activités de médiation éducative »,
Les cahiers dynamiques, Revue professionnelle de la pjj, 42, 58-61.
Dubet, F. 1987. La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard.
Dubner, S.J. ; Levitt, S.D. 2007. Freakonomics, Paris, Gallimard.
Duret, P. 1999. Les jeunes et l’identité masculine, Paris, Puf, coll. « Sociologie
d’aujourd’hui ».
Durkheim, E. 1893. De la division du travail social, Paris, Puf, 1991.
Esseki, K. 2013. « Le travail éducatif auprès du mineur impliqué dans le trafic »,
Les cahiers dynamiques, Revue professionnelle de la pjj, 56, 58-67.
Gaulejac (de), V. 1994. La lutte des places, Paris, Desclée de Brouwer.
Jamoulle, P. ; Roche, P. 2012. Engagement des jeunes dans le trafic. Quelle
prévention, Groupes Paris 19e et trans-périphériques, Mission de prévention
des toxicomanies de la dases, Mission de prévention des conduites à risques
du CG93, ffsu, Directions de la cohésion sociale 75 et 93.
Lagrange, H. 2002. « Les délinquances des jeunes », dans L. Mucchielli et
P. Robert (sous la direction de), Crime et sécurité. L’état des savoirs, Paris,
La Découverte, 158-167.
Mauger, G. 2009. La sociologie de la délinquance juvénile, Paris, La Découverte.
Mohammed, M. 2012. Les sorties de délinquance, Paris, La Découverte.
Mucchielli, L. 2002. Violences et insécurité, fantasmes et réalité dans le débat
français, Paris, La Découverte.
Padis, M.-O. 2000. « De l’art du conflit à l’art de l’esquive », Esprit, 153-173.
Salas, D. 2002. « Audition », dans Délinquance des mineurs : la République en
quête de respect, Rapport de commission d’enquête.
Santaki, R. 2014. Business dans la cité, Paris, Le Seuil.
Tribalat, M. 1998. « Intégration des jeunes d’origine étrangère », dans I. Théry
(sous la direction de), Couple, filiation et parenté aujourd’hui, Paris, Odile Jacob.

Karima Esseki, Implication du mineur dans le trafic de cannabis :
des postures et des outils pour améliorer le travail éducatif

Résumé
Éducatrice à la Protection judiciaire de la jeunesse (pjj), l’auteure aborde dans
cet article la question du travail éducatif auprès des jeunes impliqués dans les
réseaux de trafic de drogue. Prenant appui sur son écoute quotidienne de leurs
paroles et sur son observation quasi ethnographique de leur quartier, elle décrit
les mécanismes et les modes de fonctionnement de ces réseaux ainsi que la
façon dont les jeunes les investissent. Elle tente alors de mettre à jour ce qu’ils
y trouvent en termes de gains financiers, d’identité, de reconnaissance… mais
aussi d’appréhender les différents risques qu’ils y encourent. Pour l’auteure,
le problème n’est pas seulement éducatif, il relève aussi de la santé publique.
Parce qu’elle considère que le fait de disposer de ces connaissances concrètes et
localisées permet de donner toute son efficacité à sa pratique professionnelle, elle
propose de nouveaux outils afin de les développer toujours plus.
Mots-clés
Exclusion, socialisation, trafic de drogue, carrière, dettes, éducation, réduction
des risques.

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Implication du mineur dans le trafic de cannabis…

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Karima Esseki, Minors involved in cannabis trafficking  : a panorama of

Abstract
Social worker at the French department of Justice for minors, the author
deals with the question of educational methods for young people involved
in drug dealing networks. Based on a daily collection of their words and an
ethnographical observation of their environment, she describes the mechanisms
and functioning patterns of these networks and the way in which young people
get involved. She attempts to uncover the rewards in terms of financial gain,
social recognition… but also the risks to which they are exposed. According to
the author, the problem is not only an educational topic, it is also a question of
social health. She considers that access to concrete localised knowledge leads
to more efficient professional practice and she proposes new tools for continual
progression.
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Keywords
Exclusion, socialization, drug trafficking, career, debts, education, risk reduction.

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tools and best practices to improve the daily work of social workers

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