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AU MIROIR DU SPORT

S.E.R. | Études
2004/6 - Tome 400
pages 801 à 814

ISSN 0014-1941

Article disponible en ligne à l'adresse:

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------« Au miroir du sport »,
Études, 2004/6 Tome 400, p. 801-814.

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Fi g u r e s L i b r e s

Le sport occupe une place privilégiée dans les imaginaires contemporains. Il passionne, inspire, fascine,
modèle. Difficile d’y échapper. Les plus récalcitrants à toute pratique, voire à tout spectacle sportif,
sont inévitablement rattrapés par l’actualité des compétitions, les échos de la dernière course en solitaire, ou la déchirure musculaire qui écarte du match tel ou tel héros de la saison. Il serait hasardeux
de croiser les variables qui entraînent la ferveur d’un si grand nombre d’adeptes. Qu’ils se retrouvent
sur le stade, en pleine nature ou devant leur poste de télévision, le sport leur est un rendez-vous à
ne pas manquer, une rencontre sûre, une fidélité. Que voir à son miroir ? Le meilleur et le pire, sans
doute, de notre société et des individus qui la composent : la gratuité ou la démence de l’argent ; la
loyauté ou la tricherie, la générosité ou l’égoïsme... Il peut rimer avec santé, équilibre, justesse, soutenir le souci éducatif, être une initiation à la vie. Il peut aussi abuser les plus performants, briser des
personnalités, encourager le narcissisme. Sournoises, les idéologies en font leur proie : idéologies de
la performance, de la réussite ; culte du corps... Les textes qui suivent sont des invitations à interroger quelques-uns des reflets que l’on voit à son miroir, à passer de l’autre côté, là où la réalité
est autre qu’une somme d’images.

Le sport, comme le « blues »
S TÉPHANE C ARISTAN *

J

E N’AI JAMAIS imaginé ma vie sans le sport ; je n’ai même jamais imaginé
vivre sans pratiquer un sport, quel qu’il soit et sous toutes ses formes :
qu’il s’agisse de formation pour les cadres de la Fédération Française
d’Athlétisme, par exemple ; de la préparation d’un examen au Brevet d’Etat ;
de ma formation professionnelle continue ; ou encore lorsque je suis consultant sportif sur la chaîne de télévision Eurosport et que j’essaie d’expliquer ce
* Auteur d’un ouvrage en collaboration avec Nicolas Bouiges : L’Athlétisme français. Secrets de famille, Plon, 2001.

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Au miroir du sport

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que vit un athlète ou un entraîneur... Parler de sport, tenter de rendre
certaines choses compréhensibles par tous, théoriser même, tenter de restituer à l’imaginaire, à l’exploit, au rêve un visage plus humain, c’est encore
être « dans » le sport, à l’intersection de l’individuel et du collectif, du
physique et de l’intellect.
Après avoir été sportif de haut niveau, je suis actuellement entraîneur
sur le pôle France de l’Insep dans le Bois de Vincennes, et je me sens une âme
de « professeur », d’éducateur. J’ai toujours eu grand plaisir à venir au stade
pour m’entraîner quand j’étais athlète. J’ai encore grand plaisir à le faire
comme entraîneur. Vouloir entraîner, c’est croire en « l’entraînabilité » de
l’autre ; c’est croire à la confiance de l’autre en moi. Cette relation de
confiance et de respect mutuels est pour moi déterminante. Cette ambiance
de travail me permet de croire en la réussite de chacun ; elle doit permettre à
chacun de trouver sa place au sein du groupe d’entraînement et de s’investir
dans les activités proposées.
Pour autant, il arrive que des athlètes que j’entraîne ne s’expriment
pas au niveau qui devrait être le leur. Il y a, bien sûr, plusieurs explications à
cela, mais j’en retiendrai une en particulier : les jeunes ne font pas du sport
pour leur épanouissement, leur évolution ou réussite personnelle ; ils pratiquent un sport pour être Zidane, Thierry Henri ou Michael Schumacher
— sous-entendu, gagner beaucoup d’argent et être reconnus. Ils en oublient
que pour devenir un champion, il faut en avoir la vocation et fournir, des
années durant, une énorme quantité de travail. L’entraînement est au départ
patience, abnégation, sacrifice, douleur ; la réussite vient ensuite. Réussite
d’avoir appris une activité motrice complexe et de maîtriser des gestes techniques différents et variés. Plaisir de repousser ses propres limites ou d’avoir
vaincu ses peurs. Bonheur de partager. Amour et passion de ce que l’on fait.
La réussite en termes de performance n’arrive qu’ensuite, comme une consécration ou la validation d’acquis.
Or, le conditionnement de la société est tout autre. Système oblige, on
confond sport et réussite financière. Les sportifs savent qu’ils seront récompensés pour leurs résultats. Leur docilité peut ravir les institutions, fédérations, élus du monde sportif ou politique, « mécènes » ou « sponsors » ; mais
cela ne va pas sans poser de nombreuses questions au niveau éthique. Car, au
delà de la réalisation sportive, le rôle des entraîneurs est de permettre aux
sportifs de se construire en tant qu’individus capables de réflexion et d’adaptation. Il y va de leur autonomie. Or, on peut douter que les sportifs
construits de toutes pièces par les médias soient capables de comprendre,
gérer et assimiler ce qui leur arrive à travers une relative notoriété ou un
enrichissement provisoire dû à leurs succès passagers. Qu’on se souvienne de
Marco Pantani ou de Diego Maradona... entre autres.

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L’ampleur des dégâts peut être considérable. Ainsi du dopage. Depuis
de nombreuses années, je dénonce le dopage à travers des événements ou
des disciplines sportives. Hier, on parlait de dopage en haltérophilie ; aujourd’hui, les dossiers du football, de la lutte, de l’athlétisme ou, pire encore, du
cyclisme sont accablants. Non seulement certains se dopent, mais en plus ils
consomment de la cocaïne, de l’héroïne, des amphétamines...
Le dopage est l’affaire de tous. Il faut une volonté commune et sans
faille pour lutter contre le dopage. Alors qu’en novembre 2000, à Oslo, les
différents Etats discutaient du financement futur de l’Agence Mondiale
Anti-dopage (AMA), Marie-Georges Buffet avait déclaré, fort justement : « Il
n’existera pas de lutte internationale tant qu’au plan national les pays ne se
doteront pas d’une législation forte et adaptée. » Cette déclaration n’a pas
été du goût de tous. Quelques heures plus tard, l’Afrique du Sud, l’Australie
et les Pays-Bas, entre autres, ont demandé à revoir le texte définissant les
missions exactes de l’AMA. A croire qu’une lutte virtuelle est préférable
à une lutte réelle ! C’est pourtant notre dernière chance : seul un mouvement planétaire pourra avoir des effets concrets. Il faut s’y atteler. Vite.
Nous avons tous des rêves, moi le premier. Je veux croire en un sport propre,
je m’accroche à cette chimère.
Ce qui me choque le plus dans le dopage, c’est son « confinement »
hypocrite dans le monde du sport. Le dopage vit dans la rumeur. Tout le
monde sait (ou presque) et personne ne dit rien. La seule chose que l’on ne
sache pas, c’est la réalité des risques encourus par les sportifs à moyen terme,
et surtout à long terme. Ce qui me choque encore, c’est que le champion du
monde du 100 m 2003 à Paris, Kim Collins, déclare (dans L’Equipe du
26 avril 2004) que, s’il venait à être dans une spirale de mauvais résultats :
« Je ne peux pas dire avec certitude que je ne prendrai pas de produits
dopants si je perdais, c’est une possibilité. » Consternant ! Il y a une alternative au dopage : formation, information et éducation. Alors, santé ou
exploit ? Surtout, ne me demandez pas de choisir.
Il est intéressant de noter la fascination qu’exerce sur la population le
corps des sportifs. Reste le dernier bastion imprenable, celui du « surhomme », de l’homme parfait. Nous sommes ici dans le domaine du
conscient et de l’inconscient : celui du fantasme ou de l’identification. Les
athlètes le savent, et l’on voit se développer de plus en plus, sur tous les
stades du monde, des démonstrations jugées parfois excessives de joie, torses
nus et muscles bandés. Le corps est l’outil de travail du sportif, celui qui lui
permet de s’exprimer et de se réaliser. Le corps devient l’outil performant.
Dans un tel contexte, l’entraîneur aura à faire prendre conscience à
l’athlète d’une réalité « extérieure » bien différente de la représentation qu’il
en a. En effet, pour se sentir performant ou le devenir, pour se rassurer, le

La performance sportive,
veau d’or de l’hypermodernité
C LAIRE C ARRIER *

L

E 14 FÉVRIER 2004, le monde du cyclisme international a laissé éclater sa
surprise à l’annonce de la mort de Son Champion italien Marco Pantani,
négligeant ainsi la recherche d’anonymat de Son emblème dans une pension
de famille ordinaire, inconnue des circuits professionnels. Le relever aurait

* Docteur CLAIRE CARRIER (84000 Avignon), Performance Santé Conseil. Psychiatre, Psychanalyste et Médecin du
Sport. Auteur de : Le Champion, sa vie, sa mort. Psychanalyse de l’exploit, Bayard, 2002.

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sportif finit par se construire un univers dont il a lui-même défini les règles.
Il y est comme dans une bulle aseptisée, indestructible et seul maître à bord,
en passe de devenir égoïste, nombriliste, égocentrique. Il se doit de développer une très haute estime de soi pour être le plus performant, le plus efficace,
comme pour justifier l’isolement dans lequel il s’est confiné.
Difficile, dès lors, d’intervenir dans ce monde artificiel. En intervenant dans cette bulle, l’entraîneur risque d’en « modifier » la structure, et
par là-même de déstabiliser la « routine » du champion. Dans sa bulle,
« inabordable », il se sent conquérant, invulnérable, « au-dessus des autres ».
C’est alors qu’il est capable de mettre en péril sa santé, voire son existence, en
transgressant la loi (les risques du dopage sur sa santé lui apparaissent dérisoires, comparés à la valeur qu’il accorde à sa réussite).
Le rôle de l’entraîneur consiste alors à faire prendre conscience à
l’athlète que son corps, avant d’être un outil performant, est un outil de
travail dont il doit prendre grand soin, afin de le rendre performant. Il
sera nécessaire de lui faire accepter la « ponctualité » ou la brièveté de sa pratique par rapport à ce qui lui restera à vivre. Le sport-spectacle fournit au
public l’occasion d’identifier sa puissance, ses forces, ses formes symboliques, et donc de se structurer socialement et de faire référence à sa propre
culture. Le corps y joue un rôle transactionnel entre le rêve et la réalité, le
structuré et les interdits, entre l’expression animale et la sublimation
héroïque. On ne peut enlever le rêve aux hommes, mais on doit rester
vigilant sur la manière de le réaliser.
Le sport, c’est l’histoire de l’homme.Amour et souffrance, comme le blues.

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peut-être permis de comprendre la détresse affective d’un tel choix, en
remarquant que ce lieu porte le nom de « villa des Roses », fleur symbole de
la fête du jour, celle des amoureux. Cette louable discrétion n’a cependant
pas touché la révélation, évidemment beaucoup plus « juteuse », des travers
et provocations de cet homme se distinguant par son surnom, « le pirate ».
Peu importe son inscription dans l’illégalité du dopage, il faut alimenter la
démesure des exigences consuméristes du star system. Peu importe la banalité de sa mort en toxicomane solitaire, le spectacle continue ! La grandiosité
de ses obsèques trop largement médiatisées garde le tempo de ses records, de
la performance magnifiée, en toute bonne conscience. Et nous devrions
nous féliciter d’un tel exemple ? Nous devrions admettre cette confusion
conceptuelle entre les notions de champion, acteur de performance sportive, idole et héros ? Sacrer héros un tricheur, idolâtrer une figure high-tech,
c’est tout de même trop malmener la dignité humaine !
Cependant, n’avons-nous pas lieu d’être fiers de notre culture postmoderne dont nous sommes à la fois auteurs et acteurs ? Comment comprendre alors cette distorsion de nos représentations sociales ?
En quoi les représentations sociales de la performance sportive sontelles remarquables ? Ce qui hisse le sportif déjà de haut niveau à un rang
d’exception est son acceptation de privilégier, par rapport à toute autre
manifestation du Vivant, et cela tant que dure sa carrière sportive, le
développement jusqu’au point de rupture de ses compétences psychomotrices corporelles. Il est prêt à tout donner, à tout sacrifier pour qu’elles le
transforment en néo-corps performant. Le suivi psychologique de ces
graines de champion permet de mettre en évidence un mobile fondateur
très fréquent. Ce type d’abnégation traduit un besoin incoercible et inconscient d’échapper à tout ou partie de l’assise narcissique originelle ou, pis,
de la dénier. Cette autre donne de la matrice des origines, de l’appartenance
en général, peut répondre, par exemple, pour les uns à la recherche de l’illusoire stabilité d’une nouvelle filiation ; pour les autres, elle renvoie à
une urgence de réparation familiale ou personnelle : en particulier suite
à une « injustice » (en fait haine d’un corps non parfait) quand au corps
(malformations, traumatismes de la petite enfance...). La violence de ce
manque à être s’exprime par la passion que le champion éprouve pour
sa pratique, dont l’excès est l’aliénation par la fascination qu’elle exerce
sur lui en le rendant dépendant.
Sur quoi reposent les représentations sociales de la performance
sportive ? Un champion sportif est structurellement fait de chair et de sang.
Son corps à records est l’objet d’un culte ayant une valeur marchande : son
commerce et son spectacle sont un des grands investissements de l’économie de la modernité. Il s’agit bien d’une manifestation originale du com-

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merce de la chair. Organisé par une musculature et un appareil locomoteur
en permanent remaniement, le corps du champion est le résultat de sa soumission volontaire personnelle aux effets de l’interaction entre deux systèmes de force : intérieur et extérieur.
La soumission du futur champion est comprise comme témoin d’un
esprit d’enfant (et non d’une immaturité infantile) fait d’humilité, de service
consenti et de confiance accordée. L’acteur de performance a perdu
confiance en sa propre force de vie ; alors, accroché à ses représentations
idéales, qu’il a besoin de penser vraies, il accorde un crédit aveugle à ceux
qui le managent, quitte à se soumettre jusqu’à l’épuisement à leurs humiliations ou oppressions.
Le premier système de forces, intérieur, ressort de la capacité
d’accueil, dans l’intimité de la mémoire corporelle individuelle, des transformations provoquées par la répétition d’entraînements imperturbablement réguliers et même précoces, aux consignes d’effort programmées par
d’autres, intensifs. Le second, extérieur, vient des objectifs attendus, prescrits
par l’environnement socio-économique, culturel et politique de la société
sportive internationale qui a sélectionné ce potentiel. Ces forces sont
le fruit des actions de l’assistance technologique et scientifique dont ce
corps est la cible. Cette intrication entre le public et le privé rappelle les
rituels de prostitution sacrée (maintenue jusqu’à nos jours dans certaines
régions de l’Inde), en particulier à Athènes, l’institution des Hiérodules,
esclaves sacrés installés au service d’un temple. Leur personne, homme
ou femme, était sacrée et leur vertu sacrifiée : ils ou elles devaient livrer
leur corps à tous les fidèles et accueillir au plus intime d’eux-mêmes leurs
parties sacrées, c’est-à-dire leur sexe. Le rapprochement du champion
sportif avec le commerce sacré de la chair érige en divinité un veau d’or :
le corps performant du champion.
Globalement impliqué dans ce processus qui se voudrait hors limite,
progressivement le futur performer perd pied avec tous les repères de son
sentiment d’existence qui organisaient jusqu’alors sa conscience d’être. Déjà
séparé de sa propre trajectoire de vie, hors de la conscience de sa propre
finitude, il est inapte à apprécier des prises d’un risque vital déjà dépassé :
il ne peut que fuir en avant... et ce d’autant plus qu’il pratique une discipline
sportive où adversaire comme arbitre sont physiquement absents, telle
la course contre la montre. Pour ces raisons, est entière la responsabilité
du staff technologique et scientifique (dont l’entraîneur est un interlocuteur privilégié) : cette équipe a le devoir de régler et de garantir pour son
poulain le respect de la grandeur et de la liberté de sa dimension de champion dans sa progression vers l’extrême. L’injonction : « C’est pour ton
bien ! » est trop souvent assassine.

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Malheureusement, la tentation d’exploiter ces ressources humaines,
cet argent facile, est souvent trop grande : cette équipe est elle-même dans
une contrainte de résultats. L’efficacité (personnelle) et la sélection (par le
groupe) de ce corps performant sont artificiellement programmées par le
rythme et la logique de consommation. Ce produit prévu, commandé,
devient chosifié, mort. Le processus essentiellement vivant de transformation n’est pas reconnu, car cet objet-corps-performant est intrinsèquement et dans le même temps ses propres ingrédients, produit et outil.
Individu souverain, au mental entraîné, hors limite de la conscience de sa
finitude humaine, l’acteur sportif se crée lui-même par sa performance.
Pour exister, naître, indifférent à la richesse de sa propre dualité masculin / féminin, dans une illusion orgueilleuse égocentrée, il s’expulse dans
un ailleurs toujours insatisfaisant.
Cette distorsion génitrice est d’autant plus facile à investir que le
muscle n’est pas un attribut sexuel. Pas plus féminine que masculine, la performance musculaire sportive est une mise en scène du corps de l’ordre du
prégénital : elle est sexuellement neutre. Mais son image, cette érectilité du
corps humain bandé par l’effort, par sa qualité virile, renvoie au masculin
(pôle énergétique émetteur, le yang, d’où force, énergie, esprit), et c’est là
que le bât blesse ! Le risque d’une adaptation excessive au très haut niveau
sportif est que cet extrême affûtage du pôle masculin se délie petit à petit du
pôle féminin (pôle énergétique récepteur, le yin, la matrice, la forme), lentement occulté ou, pis, dénié, anéanti.
Telle la dépendance de Marco Pantani à l’illusion de cordon ombilical avec la vie que donne le joint et aux médicaments que l’on retrouve fréquemment dans les tentatives de suicide des femmes. Telle sa négligence de
la place de l’intime, valeur féminine laissée pour compte par l’exhibitionnisme forcé de son côté star de la télé-réalité. Tel son plaisir à être dans une
relation d’amour gratuite, envahi par la toute-puissance de sa représentation-objet d’amitiés utiles toujours bonnes pour des contacts exploités par
les autres. Telle sa mort, cœur desséché de solitude, dévoré par son ego, en
martyr de son féminin, victime de son destin d’acteur de performance.
Effigie d’un mode d’être au monde, le champion, héros par la libre
création de sa victoire sportive, est un homme debout. La performance
sportive exigée par l’hypermodernité n’est pas de l’ordre du Vivant, de
l’Universel. Son acteur (idole) doit être dissocié du champion (icône). Ainsi
peut-il être reconnu à sa place de nouvelle figure de maltraitance (prostitution sacrée du veau d’or qu’est le cannibalisme consumériste) de la condition humaine ou, pis, de nouvelle victime d’un crime contre l’humanité.
Alors, il pourra bénéficier de l’attention et du soutien qu’il mérite et,
s’aimant lui-même, reprendre dignement les rênes de sa vie.

« Le vert paradis... »
et de quelques métamorphoses
G UY P ETITDEMANGE

ES exploits pleuvent. Plus dure que tout impératif catégorique de Kant, la

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loi du sport est devenue celle de la performance. Pour un centimètre, un
dixième de seconde, un but réussi, la gloire promeut au-dessus du commun
des mortels ; ne pas y arriver, c’est retomber dans le marasme et le toutvenant des bonnes volontés qui échouent ; les noms s’oublient ou pâlissent
vite. Des années d’effort sans cesse tendu éclatent en morceaux comme une
vague sur les rochers. Le champion connaît une ascension presque christique ; le vaincu descend aux enfers. L’un est intouchable, tant au-dessus de
nous ; l’autre nous ressemble. Mais le premier est aussi dans une position
fragile ; il suffit de très peu pour que tout le système qui le porte — l’argent,
la pharmacie, la presse, et qu’il ne commande absolument plus — ne le livre
à son tour à un dépècement. Maradona, Pantani, que de nageurs et nageuses,
mille autres, ont été attrapés et « punis », comme bien peu de criminels
avérés et connus. Hélas, à présent, les meilleurs deviennent suspects, la chute
ne semble jamais loin, chute par laquelle, devenus pitoyables, les héros
redeviennent humains, comme nous, mais infiniment plus meurtris, souvent meurtris à jamais. Rien ne plaît autant que la chute des meilleurs
— dans la drogue, les frasques sexuelles, les filouteries financières, ces
tentations communes que l’humanité moyenne met à distance, faute de
puissance, et qui la hantent. Pour Kant, l’une des manifestations du mal
radical est précisément le plaisir secret que l’on prend au malheur de nos
meilleurs amis, a fortiori de nos concurrents. Dans un très beau livre,
S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain (Gallimard, 2004),
Isabelle Quéval retrace excellemment l’archéologie du sport aujourd’hui, le
passage d’une philosophie de la finitude, indépassable pour les Grecs, à
celle de l’illimité, surgie avec l’idée d’infini née aux temps modernes. L’agir
n’a plus pour fin de s’accomplir, de réaliser ce que nous pouvons faire,
mais de dépasser, d’aller au delà de ce l’on croyait nous limiter. Bien sûr, il
n’y a pas que la scène du sport, mais le sport est exemplaire parce qu’il
met en jeu notre moi le plus proche et indéniable, mesurable, mesurant,
dirait Merleau-Ponty, le corps.
Autre peut être l’expérience ou le souvenir du sport. Il y a bien longtemps, passées les terreurs de la guerre, l’annonce des deuils, les lugubres

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sonneries des cloches, passés les combats meurtriers, il y eut entre le Rhin et
les Vosges, « par les villages », comme le dit Peter Handke, encore marqués
par la dévastation, il y eut, comme les vecteurs du désir de repartir, ces stades
glacés l’hiver, balayés par les vents froids, ou écrasés de chaleur l’été, où
« notre jeunesse » s’ébroua. Les corps renaissaient ensemble, dans la complicité et la rivalité. Les combats étaient pleins de coups bas, mais jamais ils
ne finissaient en bagarres ; celles-ci avaient d’autres théâtres, les ruelles
étroites, les vignobles, les cours de récréation. On apprenait beaucoup sur
les roueries, la patience, les capacités de souffrir des uns et des autres.
Aussitôt, comme sur les peu glorieuses pistes de ski des Vosges d’où l’on
remontait à pied, matériel sur le dos, on percevait, impuissant, ceux qui,
par un privilège inexpliqué, étaient plus doués, plus habiles, plus justes.
Mais l’émulation n’empêchait pas la lucidité, celle-ci coûtait. Que de fois sur
une cendrée, R. L. courut à côté de moi pour 1 000 mètres ; à cent mètres
de l’arrivée il décrochait. Il était grand, élancé, brun ; jamais je n’oublierai
ses départs irrésistibles. On peut se reprocher des inattentions dans une
version latine et se promettre la revanche une prochaine fois ; il n’y a rien
contre plus fort que soi sur 1 000 m.
Autour des stades, il y avait trente, cinquante spectateurs. Les belles
filles comptaient le plus et presque toutes étaient si belles, figures joyeuses et
princières des peintres italiens ! Ces spectacles étaient nos Olympiades. Le
sport était tout à la fois jeu, plaisir, détente, et secrètement une prise de
mesure de soi, par comparaison. Plus que la soif de l’illimité, on apprenait,
par les villages, la limite, ni sans joie ni sans déception, dans cette proximité/rivalité avec les autres ; avec l’euphorie folle parfois de réussir ce que
personne ne réussit et qui vous étonne, parce que tout est devenu aisé et
simple et réussi comme par grâce, ce à quoi aucun effort ne parvient. Les
jalousies secrètes ne détruisaient aucunement la camaraderie. On se trouvait
les uns par les autres, on se devinait, jusqu’à créer des liens intimes ; les
autres conduisaient au meilleur de nous-mêmes et l’avéraient. Une joie
étrange, tacite, naissait de ces mêlées où l’on s’éprouve ; on s’acceptait
infiniment mieux les uns les autres parce que, dans l’évidence, quelque
chose du meilleur de soi était venu au jour non seulement pour soi, mais
surtout pour les autres. Dans les faits, rien que de l’élémentaire : un ballon,
une prairie bosselée, des inconnus ; dans les esprits, c’était une mythologie.
Nous rêvions tous de public et d’exploits, comme Achille, Kopa, di Stefano,
Stello Lorenzi qui réduisit à rien l’équipe de France. Il aurait fallu un
Pindare pour ces célébrations et ces dilatations par les villages. Les corps s’en
souviennent, comme Proust des aubépines ; de grandes amitiés, dissipées
bien sûr, demeurent au-dessus du temps qui a passé ; aucun n’a oublié les
noms. De 10 à 18 ans, le sport fut cette paideia incomparable. Pour aucun

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d’entre nous nos parents ne se souciaient de nos hauts faits. Ils n’avaient
pas d’ambition pour nous dans ces choses ; on ne cherchait aucunement
l’éloge et l’assentiment. Enfin, le père absent, enfin personne à qui devoir
plaire, qui blâme ou qui loue !
L’histoire explique sans doute beaucoup ces choses, les éclaire. Il y
avait eu tant de peurs rentrées, tant de corps disparus, tant d’étouffements et
de dissimulations, tant de limites à ne franchir à aucun prix. Que de villages
portaient des cicatrices ! Que de lieux maudits qu’on traversait presque
en silence, parce qu’y restaient les murs de prisons qui faisaient encore peur !
Là où s’élevaient les plus beaux sapins des Vosges, sur le grès dur qui
faisait les murs de la cathédrale de Strasbourg, il y avait, au Struthof, ces
cheminées, ces baraquements, ces miradors, ces gants et lampadaires en
peau de résistants yougoslaves, que tous nous avions vus, silencieux enfants
éberlués et sans représentations. Le corps était devenu le labyrinthe par
où il fallait passer pour un peu de lumière. Une sorte de délivrance commençait par là, un ballon, des skis d’un autre âge, des stades. On était
enfermé, à cinq cents, neuf mois durant, dans un collège à la discipline austère. Le cinéma, le théâtre, la musique — proximité de l’Allemagne oblige —
étaient d’intimes divertissements ; mais le sport avait la part belle ; c’était la
voie la plus simple, elle n’était pas fausse pour vivre, renaissant, recommençant. On le pratiquait intensivement, presque en professionnels. Les
« scolaires » grimpaient vite dans les classements régionaux. L’apothéose :
jouer dans les grands stades, quand arrivaient les premiers spectateurs
pour de plus connus que nous ; mais ils nous voyaient. Qu’était alors le
sport ? Nullement le culte de la nature dont la propagande allemande nous
avait abreuvés : l’hymne aux corps purs, souples, à demi-nus, qui riaient, infinis, infatigables, dans le vent au milieu des blés, avant de se faire tuer ;
pas davantage les liturgies scouts avec les chants, les chefs, les drapeaux,
les promesses. Une pratique sauvage plutôt, dans des règles, comme dans
Walden ou la vie dans les bois de Thoreau, une illumination, le génie
sans fulgurance, adolescents marcheurs que nous étions tous. Alors on
apprenait ce que peut un corps, comme le dit Spinoza : se libérer ; se reconstruire, se réjouir d’être là, en mouvement avec d’autres, et chacun traînant
sa propre mythologie, dans des codes tout autres que ceux de la politique,
de l’Eglise, de la famille.
Michel Serres fait un éloge vibrant de ses professeurs de gymnastique
(Quéval, 326). Par la répétition, la compétence, la précision de lecture des
gestes, ils lui auraient appris bien plus que les professeurs assis. Pourquoi ?
Parce que le corps était « dans le coup » et vérifiait. Rien sans aucun
doute qui remplace le savoir technique (il suffit de trois minutes de boxe
pour l’apprendre durement). Mais, si incommensurable que soit cette

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V
Age d’or du sport ? Certainement pas. Plutôt l’entrée dans l’expérience du monde, où il n’y aurait plus, massivement, un dehors adversaire
et un moi combattant, mais un entrelacement — un « entretissement »,
comme disait Montaigne : le monde résiste et le corps apprend que le
moi est un peu plus que le moi. Un dépassement ? Plutôt une révélation
à laquelle ne conduisent aucun entraînement, aucun volontarisme. Peutêtre est-ce retrouver notre appartenance à la nature, comme le pensait
Spinoza, un pouvoir être, possible moins par les nécessaires efforts, que
par l’attention à des différences de plan. Le sport y conduit. Nul n’est
Einstein qui veut, nul n’est Platini qui veut. La performance apprend le
contraire de la performance. En guise d’envoi, ce mot de Heinrich von
Kleist, formé à la rude école prussienne et ennemi farouche du performant
Napoléon : « Si seulement je t’avais, dit l’homme à un cheval qui était debout
devant lui, sellé et bridé, et ne voulait pas le laisser monter sur lui ; si
seulement je t’avais, tel que tu es d’abord venu des forêts, enfant inéduqué
de la nature ! Alors je me ferais fort de te conduire, léger comme un
oiseau, de-ci de-là, par monts et par vaux, selon mon bon plaisir ; et
nous nous sentirions, toi et moi, très à l’aise. Mais voilà qu’ils t’ont enseigné
des arts, des arts dont, nu, tel que tu me vois devant toi, je ne sais rien ; et
il faudrait que je te rejoigne au manège (ce dont Dieu veuille me garder),
si nous voulions nous entendre*. »

* Traduction par Fernand Cambon.

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Fi g u r e s L i b r e s
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« mise en forme », qui sort d’une sorte de gangue de soi, de jachère,
de chaos, autre chose peut-être étonne, qui met au même niveau le professeur de gymnastique et celui de grec. Il s’agit bien moins de maîtrise
que de plasticité du corps et de l’esprit, plasticité trouvée qui n’est plus le
résultat de l’effort et de l’apprentissage. Ai-je appris davantage de mon
ami Charles B. — d’un petit village du nord de l’Alsace, sollicité dès ses
seize ans par les grands clubs —, roi de la feinte et du tir habile, comme sur
un pas de danseuse, que de Pierre Kelche qui, sept heures par semaine,
déliait les têtes en montrant les subtiles navigations du grec racontant
Ulysse ? Des deux côtés, merveilleusement jouer et merveilleusement comprendre ne provenait plus de l’entraînement. On s’approchait d’un autre
exercice de soi, du corps et de l’esprit, donné gratuitement, la plasticité,
avec mille miroitements et une sorte de jouissance, au delà de tout effort
et inconnue des autres.

Je cours... je vole !
B RICE L EBOUCQ

AIR est vif. Je me sens dénudé en bas de chez moi, en short et en maillot,

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mais je maîtrise la situation en lançant la rythmique de ma course. A quatre
temps, andante con moto : deux foulées pour inspirer, deux foulées pour
expirer. C’est bien pour commencer. La gymnastique que j’ai faite à la
maison, quotidienne, a réveillé chaque muscle. Saisi par cette mélopée
musculaire, mon corps se dirige vers le quai piétonnier en bord de Seine.
Un peu plus loin en arrière, flottant doucement au-dessus comme un
cerf-volant retenu à son fil, je rêve...
Tous les jours : je sais que cet exercice doit être quotidien. C’est une intuition, passé le discours rationnel des bienfaits qui clôt un peu vite le débat. Cela
fait tellement d’années que je pratique la gymnastique qu’il n’est même plus
nécessaire de trouver de bonnes raisons. Mais j’y pense chaque jour, car cela me
fait violence. Je sais aussi qu’après une quinzaine de minutes d’effort, mon
organisme sera baigné d’endorphine, cette hormone cérébrale qui, à l’instar
de la morphine, apaise la douleur et provoque l’accoutumance. Utile, pour
une proie... Je la goûte tous les jours : je n’arrive pas à me passer de cette
euphorie endocrine, cadencée par la transe polyrythmique de mes foulées, de
mon souffle et de mon cœur.
Bien contracter les abdominaux dans l’expiration... Attentif, je
m’applique à la fluidité de mes mouvements. Il y a tant de choses à faire
pour répartir l’énergie tout au long de ma foulée et de ma respiration : je sais
que là réside la performance, quelle que soit la valeur chronométrique
absolue. Maintenant, je peux passer au régime de croisière — une fouléeinspiration et deux foulées-expirations —, mieux adapté à ma recherche
de vitesse sur une bonne distance (6 km). J’apprécie ce rythme impair,
qui alterne l’effort de l’expiration sur le pied gauche et sur le pied droit ; c’est
comme une valse, je ne vois pas le temps passer.
Dans le fond, si j’ose dire, tout est affaire de rythme, selon que je privilégie la vitesse ou la durée, la résistance ou l’endurance. J’aime travailler les
deux, en « fractionné ». Mes pensées se bousculent, entre le souci de maîtriser
chaque attitude et la rêverie saugrenue, saisies par le plaisir et la douleur toujours proches, dans la griserie chimique de mes neurones... J’ai l’impression
qu’Aristote et ses péripatéticiens avaient raison : la méditation prend une saveur
particulière quand elle est portée par un corps actif, luttant contre le déséquilibre de la marche. D’ailleurs, Montaigne voulait installer des galeries dans sa
bibliothèque, pour lire en y déambulant... Moi, c’est la course.

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L’

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La mesure à trois temps m’impose une sensation qui me convient :
tout à l’arrière, à commencer par le talon qui doit se poser en douceur pour
un bon déroulé jusqu’au gros orteil ; et puis le dos, des reins à la nuque, car
il faut un mât solide pour y accrocher les muscles devant, ceux qui inspirent,
ceux qui expirent, ceux qui lancent les bras tout en gardant les épaules en
ligne, perpendiculaires à ma course, redressées pour dégager le souffle. Là,
confiant dans la mécanique inférieure, je peux porter haut mon regard,
pointer vers l’horizon un nouvel objectif à atteindre.
Si j’étais aristotélicien, je serais enclin à penser que le Sport est à
la Guerre ce qu’est l’Art à la Nature : imitation et stylisation. Bien des
sports reproduisent la gestuelle de la guerre : le javelot, l’escrime, la lutte, le tir
à l’arc et aux armes à feu, tous les sports d’équipe — sans parler des commentateurs, qui puisent sans scrupule leurs métaphores dans l’imaginaire
belliqueux... Je ne peux manquer d’être touché par le film Olympia (bizarrement « Les dieux du stade », en français) de Leni Riefenstahl, tourné en
1936 à Berlin, qui fait se rapprocher la beauté lumineuse des athlètes de
la noirceur d’une idéologie martiale. Somme toute, le sport compose « par
excellence » un monde hyper-élitiste, politiquement incorrect car parfaitement inégalitaire ; j’aime assez ça : humain et réaliste... Mais l’hommage
rendu au vainqueur célèbre la victoire de la volonté sur la douleur et sur
la peur, de soi-même ou des autres. Et l’avantage définitif du sport sur la
guerre est que je m’inflige d’abord à moi-même ce que je risque d’infliger
à mes adversaires ; dans cette provocation, nous sommes « frères en défi »...
De toute façon, il y a bien longtemps que je pratique seul : je suis mon
meilleur adversaire.
Quand j’ai mal — vraiment mal, pas la triviale difficulté de chaque
foulée —, la dernière assurance qu’il me reste est mon regard (mon
souffle et ma foulée, je n’y touche qu’en toute dernière extrémité !). C’est lui
qui va se poser à quelques toises devant moi, faire danser là-bas quelque
objectif, quelque carotte, quelque espoir d’y parvenir, coûte que coûte !
Ça marche : comme il m’arrive parfois de ne plus voir ce que je regarde
— je crois avoir alors un regard « blanc » —, je découvre, un peu
surpris, que la distance que je viens de parcourir est appréciable, au prix
de l’effort et de la douleur.
Mais il y a de l’art : par le sens de la perfection et du détail, par le goût
de la performance, du défi et du dépassement de soi, par le plaisir du corps et
la juste perception des sens, par l’intime certitude, partagée par les pratiquants
des différentes « disciplines », de la vanité de toute chose et en particulier
de soi-même, le sport est « l’enfance de l’art », le premier pas, physique et
émotionnel, vers la justesse et l’harmonie, l’attitude exacte. D’ailleurs, le
« beau jeu » existe — le rugby reste sans équivalent pour célébrer l’alliance

Je vole !

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collective du courage avec l’intelligence, de la force de contact avec la finesse
de l’évitement, et les éternelles vertus d’humilité, de charité, d’espoir — et
il peut me faire pleurer d’émotion, bêtement...
L’endorphine et la scansion de mes foulées occultent ma peine. Mais
maintenant, il faut que je me concentre sur l’expiration : deux temps pour
vider les poumons, un seul pour les emplir, la valse est efficace pour me faire
tenir longtemps, à la condition de m’y appliquer ; un petit râle m’aide à
expulser l’air vicié. Exagérés par l’effort, tous les détails : lever l’avant du
pied pour ne pas trébucher de fatigue, lancer bien en rythme les poings en
avant, secouer les avant-bras pour ne pas donner prise aux contractions,
économiser le distrayant passage de la main sur le front pour y ôter la
sueur... J’accroche enfin du regard la zone terminale de ma course ; c’est
à chaque fois là que je me donne le rendez-vous le plus excitant, qui convertit en rampe de lancement tout ce qui a précédé : la combustion flamboyante de mes dernières réserves !
Je crois que les êtres humains partagent une horreur intestine : tous, nous
avons fait et ferons ce cauchemar d’épouvante dans lequel nous devons fuir à
toutes jambes ; mais, englués par un fluide inconnu, engourdis par une inexplicable faiblesse, nous restons collés au sol, paralysés, alors que la menace
approche... Archéo-souvenir chromosomique de très lointains ancêtres chassés
ou chasseurs ? Ce trait profond de l’espèce humaine exprime en creux une
commune disposition au bonheur de la course ! Notre rêve, êtres vivants de
la terre, c’est de filer à grandes enjambées, souffle léger, chevilles ailées, dos
fort, bras libres, tête haute, œil vif...
Mon vrai but : les deux cents derniers mètres. Libéré, j’adopte l’ultime
tempo, la mesure à deux temps. Monter en puissance. Balancer les épaules
diagonales aux pieds, garder le buste droit, un peu penché vers l’avant, stable
sur le bassin, les genoux haut, les bras en ligne, les mains comme des étraves.
Expulser l’air le plus vite possible, avant d’en reprendre une énorme goulée,
narines dilatées. Garder la rage en moi comme une déflagration entretenue.
Foulées à haute fréquence : « Pour courir vite, il faut aller vite. » Me relâcher ;
la nuque souple. Attention aux chevilles : agiles et fermes, bien dans l’axe,
pour ne déposer que l’avant du pied sur le sol ; mais aussitôt griffer celui-ci,
refuser le contact comme des polarités magnétiques répulsives, orteils propulsifs. Incandescence des poumons, arrachement à la pesanteur, chute libre
horizontale, convergence asymptotique vers ce point d’aspiration fuyant
devant moi. Apnée. Je deviens hydroptère, hydrofoil, quelques centimètres
au-dessus du sol. Ma ligne d’arrivée se précipite à ma rencontre, et là seulement, pendant un court moment, toutes douleurs dissipées, je cours...


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