JL Nancy l intrus .pdf



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Il n'y a de fair rien de plus
ignoblement inutile et superflu
que l'organe appele cceur
qui est le plus sale moyen
que les etres aient pu inventer
de pamper la vie en moi.
ANTONIN A.RTAUD I

E
I' ~ 000, £D!TIONS GALIL£E, 9, rue Linne, 75005 Paris.
. .
"app •cauon de Ia loi du 11
paniellement le p ,_
mars 1957, II estmrerdir de rcproduire inregralemenr ou
sans
· · dc I' ed'l!eur ou du Centre clf3 0 <y:liS
·
ouvrage
d' exploitation du droenr
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autO[ISaUon
0 .11 d
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e cop1e (ere) • 20• rue des Grands-AugttStins 75006 Pans.
·

2

ISBN 2
'
-? ISG-0539-1 ISSN 0223-7083

1. D ans 84, no 5-6, 194 . p. 103.

:Lintrus s'introduit de force, par surprise
ou par ruse, en tout cas sans droit ni sans
avoir ete d ' abord admis. Il faut qu'il y ait de
l'intrus dans 1' etranger, sans quai il perd
son etrangete. S'il a deja droit d' entree er
de sejour, s'il est attendu et res:u sans que
rien de lui reste hors d' attente ni hors
d' accueil, il n' est plus 1'intrus, mais il n' est
plus, non plus, 1' etranger. Aussi n' est-il ni
logiquement recevable, ni erhiquemenr
admissible, d' exclure route intrusion dans
la venue de 1' etranger.
Une fois qu'il est la, s'il resre erranger,
aussi longremps qu'il le reste, au lieu de
simplement se « naruraliser >,, a venue ne
cesse pas : il continue a venir, er elle ne
cesse pas d'etre a quelque egard une inrru11

sion : c' est-a-dire d'etre sans droit et sans
familiarite, sans accoutumance, et au
contraire d' etre un derangement, un
trouble dans l'intimite.
C'est cela qu'il s'agit de penser, et done
de pratiquer : sinon, 1' etrangete de 1'etranger est resorbee avant qu'il ait franchi le
seuil, il ne s' agit plus d' ell e. Accueillir
1'etranger, il faut bien que ce so it aussi
eprouver son intrusion. Le plus souvent,
on ne veut pas 1' admettre : le motif de
l'intrus est lui-meme une intrusion dans
notre correction morale (c' est meme un
exemple remarquable du politically correct).
Pourtant, il est indissociable de la verite de
1' etranger. Cette correction morale suppose qu' on re<;oit 1' etranger en effa<;ant sur
le seuil son etrangete : elle veut done qu' on
ne 1' ait point re<;u. Mais 1' etranger insiste,
et fait intrusion. C'est cela qui n' est pas
facile a recevoir, ni peut-etre a concevoir ...

12

J'ai (qui, « je»?, c'est precisement la
question, la vieille question : quel est ce
sujet de 1' enonciation, toujours etranger au
sujet de son enonce, dont il est forcement
l'intrus et pourtant forcement le moteur,
1' embrayeur ou le ca:ur) - j' ai, done, re<;u le
ca:ur d' un autre, il y a bien tot une dizaine
d' annees. On me 1' a greffe. Mon propre
ca:ur (c' est toute 1' affaire du « propre », on
1' a compris- ou bien ce n' est pas du tout <;a,
et il n'y a proprement rien a comprendre,
aucun mystere, aucune questwn meme:
mais la simple evidence d'une transplantation, comme disent de preference les medecins) - mon propre ca:ur, done, etait hor
d'usage, pour une raison qui ne fut jamai
eclaircie. 11 fallait done, pour vivre, recevoir
le ca:ur d' un autre.
'



13

A

(Mais quel autre programme croisait
alors mon programme physiologique ?
Moins de vingt ans plus tot, on ne greffait
pas, et surtout pas avec recours ala ciclosporine, qui protege contre le rejet du
greffon. Dans vingt ans, il est certain qu'il
s'agira d'une autre greffe, avec d'autres
moyens. On croise une contingence personnelle avec une contingence dans l'histoire des techniques. Plus tot, je serais
mort, plus tard, je serais autrement survivant. Mais toujours « je » se trouve etroitement serre dans un creneau de possibilites
techniques. C ' est pourquoi le debat est
vain, que j' ai vu se deployer, entre ceux qui
voulaient que ce flit une aventure metaphysique et ceux qui la tenaient pour une
performance technique : il s' agit bien des
deux, rune dans l'autre.)

tion. Simplement, la sensation physique
d'un vide deja ouvert dans la poitrine, avec
une sorte d' apnee ou rien, strictement rien,
aujourd'hui encore, ne pourrait demeler
pour moi 1' organique, le symbolique,
l'imaginaire, ni demeler le continu de l'interrompu : ce fut comme un meme souffle,
desormais pousse a travers une etrange
caverne deja imperceptiblement entrouverte, et comme une meme representation,
de passer par-dessus borden restant sur le
pont.
"

I



Des le moment ou 1' on me dit qu'il fallait me greffer, tous les signes pouvaient
vaciller, tous les reperes se retourner. Sans
reflexion, bien sur, et meme sans identification d' aucun acte, ni d' aucune perm uta-

Si mon propre creur me lachait, jusqu' ou etait-ille (( mien », et mon (( pro pre ))
organe ? Etait-il meme un organe ? Depuis
quelques annees deja je connaissais un
battement, des brisures de rythme, peu
de chases en verite (des chiffres de
machines, comme la « fraction d' ejection », dont le nom me plaisait) : pas un
organe, pas une masse musculaire rouge
sombre bardee de tuyaux, qu'il me fallait
a present soudain me figurer. Pa « mon
creur » battant sans ce e, aussi ab nt

14

15

jusqu'ici que la plante de mes pieds dans la
march e.

Mon creur devenait mon etranger: justement etranger parce qu'il etait dedans.
Letrangete ne devait venir du dehors que
pour avoir d' abord surgi du dedans. Quel
vide ouvert soudain dans la poitrine ou
dans 1' arne - c' est la meme chose - lorsqu' on me dit : « il faudra une transplantation )) . . . lei, 1' esprit se heurte a un objet
nul : rien a savoir, rien a comprendre, rien
a sentir. Lintrusion d'un corps etranger a la
pensee. Ce blanc me restera comme la
pensee meme et son contra1re en meme
temps.

II me devenait etranger, il faisait intrusion par defection : presque par rejection,
sin on par dejection. J' avais ce creur au
bord des levres, comme une nourriture
impropre. Quelque chose d'un haut-lecreur, mais en douceur. U n doux glissement me separait de moi-meme. J' etais la,
c' etait 1' ete, il fallait attendre, quelque
chose se detachait de moi, ou cette chose
surgissait en moi, la ou il n'y avait rien :
.
,
.
.
.
nen qu une « propre » 1mmerswn en mo1
d'un (( moi-meme )) qui jamais ne s' etait
identifie comme ce corps, encore mains
comme ce creur, et qui se regardait soudain. Par exemple, montant les escaliers,
plus tard, sentant chaque decrochement
d'extrasystole comme la chute d'un caillou
au fond d'un puits. CoJ]lment devient-on
pour soi une representation ? Et un montage de fonctions ? Et ou dispara1t alors
1'evidence puissante et muette qui tenait
tout ~a sans histoire assemble ?

Un creur qui ne bat qu'a moitie n' est
qu'a moitie mon creur. Je n' etais deja plus
en moi. Je viens deja d' ailleurs, ou bien je
ne viens plus. Une etrangete se revele « au
c~ur » du plus familier- mais familier est
trop peu dire : au creur de ce qui jamais ne
se signalait comme « creur » . Jusqu ici, il
etait etranger a force de n'etre meme pas
sensible, meme pas present. De ormais, il
defaille, et cette etrangete me rapporte a
moi-meme. « Je » sws parce que je ui..

16

17

/

1\



1\

malade. (« Malade » n' est pas le terme
exact : ce n' est pas infecte, c' est rouille
'
raide, bloque.) Mais celui qui est fichu,
c' est cet autre, mon creur. Ce creur desormais intrus, il faut 1' extruder.

Sans doute, cela n' a lieu qu'a la condition que je le veuille, et quelques autres
avec moi. « Quelques autres » : ce sont mes
proches, mais aussi les medecins, et enfin
moi-meme, qui me decouvre ici plus
double ou plus multiple que jamais. Il faut
que tout ce monde a la fois, pour des
motifs chaque fois differents, s'accorde a
penser qu'il vaut la peine de prolonger rna
vie. Il n' est pas difficile de se representer la
complexite de 1'ensemble etranger qui
intervient ainsi au plus vif de « moi ». Passons sur les proches, et passons sur moi« meme)) (qui pourtant, je l'ai dit, se
dedouble : un etrange suspens de jugement me fait me representer mourir, sans
revolte, sans attrait non plus ... on sent le
cceur lacher, on pense qu' on va mourir, on
18

19

sent qu'on neva plus rien sentir). Mais les
medecins- qui sont ici toute une equipe interviennent beaucoup plus que je ne
l'aurais pense: ils doivent d'abord juger de
!'indication de greffe, puis ils doivent la
proposer, non !'imposer (pour cela, ils me
diront qu'il y aura un « suivi » contraignant, sans plus - et que pourraient-ils
assurer d' autre ? Huit ans plus tard, et
apres bien d' autres ennuis, j' aurai un
cancer provoque par le traitement; mais je
survis encore aujourd'hui : qui dira ce qui
« vaut la peine », et quelle peine ?).
Mais les medecins doivent aussi, je
1' apprendrai par bribes, decider d' une inscription en liste d' attente (et pour moi,
par exemple, acceder a rna demande de ne
m'inscrire qu'a la fin de 1' ete : ce qui suppose une certaine confiance dans la tenue
du cceur), et cette liste suppose des choix:
ils me parleront d'une autre personne susceptible d' etre greffee, mais manifestement hors d'etat de supporter le suivi
medical d'une greffe, la prise de medica20

ments en particulier. Je sais aussi que je ne
peux etre greffe ~ue d'un c~u~ .d~ groupe
0+, ce qui limite les poss1b1htes. Je ne
poserai jamais la ~uest~o.n : comm~nt
decide-t-on, et qm deCide, lorsqu un
greffon disponible convient pour plus
d'un greffe potentiel? On sait que la
demande, ici, excede l'offre ... D'emblee,
rna survie est inscrite dans un processus
complexe tisse d' etrangers et d' etrangetes.
Sur quoi faut-il qu'il y ait un accord de
tous dans la decision finale ? Sur une survie
qu' on ne peut considerer du strict point de
vue d'une pure necessite: ou irait-on la
prendre ? Qu' est-ce qui obligerait a me faire
survivre? Cette question ouvre sur un
grand nombre d' autres : pourquoi moi ?
pourquoi survivre en general ? que signifie
« survivre » ? est-ce d' ailleurs un terme
approprie ? en quoi une duree de vie est-elle
un bien? j'ai alors cinquante an : cet age
.
nest Jeune que pour une population de pay
developpe ala fin du :xxe iecle ... Mourir a
cet age n' avait rien de scandaleux il y a d UY
)

21

ou trois siecles seulement. Pourquoi le mot
scancWeux "peut-il me venir aujourd'hui
dans ce contexte? Et pourquoi, et comment, n'y a-t-il plu.s pour nous, developpes ~' de l' an 2000, de ' juste temps "
pour mourir (guere avant quatre-vingts ans,
et cela ne va pas cesser d'avancer) ? Un
medecin me dit un jour, lorsqu' on eut
renonce a trouver une cause a rna cardiomyopathie, (( votre cceur etait programme
pour durer jusgu'a cinquante ans "· Mais
quel est ce program me dont je ne peux faire
ni destin ni providence? Ce n'est qu'une
courte sequence programmatique dans une
absence generale de program marion.

11

(I

1

indifferents a sa ({ qualite "· Je suis prer a
reconna1ue que meme dans une formule
com me " c' est toujours c;a de pris ,, se
cachent bien plus de secrets qu'il n'y para1t.
La vie ne peut que pousser a la vie. Mais
elle va aussi ala mort : pourquoi allait-elle
en moi a cette limite du creur ? Pourquoi
ne l'aurait-elle pas fait?
Isoler la mort de la vie, ne pas laisser
l'une intimement tressee dans 1'autre, chacune faisant intrusion au creur de l'autre,
voila ce qu'il ne faut jamais faire.

Je ne pretends pas traiter la quantite
avec mepris, ni declarer que no us ne savons
plu\ comptc.:r qu'avc.:c une duree de vie,

Depuis huit ans, j' aurai rant enrendu, er
j'aurai rant redit moi-meme, pendant les
epreuves : (( mais sinon, tu ne serais plus
la!
Comment penser cette espece de
quasi-necessite, ou de caracrere desirable,
d'une presence donr !'absence aurair rouJOurs pu, tout simplement, configurer
au.rre~ent le monde de quelque -un ? Au
pnx dune souffrance ? Assurement. Mai
P~urquoi toujours relancer l'a ymprore
d une absence de souffrancc ? Vieille que -

22

23

Ou sont ici la justesse et la justice? Qui
les mesure, qui les prononce ? Tout me
viendra d'ailleurs et du dehors en cette
affaire - tout comme mon cceur, mon
corps, me sont venus d'ailleurs, sont un
ailleurs en n moi.
(I

)J.

tion, mais que la technique exacerbe et
porte a un degre auquel, il faut 1' avouer
'
no us sommes loin d' etre prets.
Depuis l'epoque de Descartes, au
moins, l'humanite moderne a fait du v~u
de survie et d'immortalite un element dans
un programme general de « ma1trise et
possession de la nature ». Elle a programme ainsi une etrangete croissante de
la « nature ». Elle a ravive 1'etrangete absolue de la double enigme de la mortalite et
de l'immortalite. Ce que les religions
representaient, elle 1' a porte a la puissance
d'une technique qui repousse la fin en tous
les sens de 1' expression : en prolongeant le
terme, elle etale une absence de fin : q uelle
vie prolonger, dans quel but ? Differer la
mort, c' est aussi 1' exhiber, la souligner.
Il faut seulement dire que l'humanite ne
~t jamais prete aaucun etat de cette quesn,on, et que son impreparation a la mort
nest que la mort elle-meme : son coup et
son injustice.
24

Ainsi, 1' etranger multiple qui fait intrusion dans ma vie (ma mince vie essoufflee,
parfois glissant dans le malaise au bord
d'un abandon seulement etonne) n'est
autre que la mort, ou plutot la vie!la mort :
une suspension du continuum d' etre, une
scansion ou (( je )) n' a/ ai pas grand-chose a
faire. La revolte et 1' acceptation sont egalement etrangeres a la situation. Mais rien
qui ne soit etranger. Le moyen de survie
lui-meme, lui d'abord, est d'une etrangete
complete : qu' est-ce que cela peut etre, de
remplacer un creur ? La chose excede me
possibilites de representation. (L ouverture
de tout le thorax, le maintien en etat du
greffon, la circulation e tra- rpor 11 du
s~g, la suture des vai eauy ... J'ent nd ~
bien que les chirurgien d ' lar nt I' in ~i~ni-

fiance de ce dernier point: dans les pontages, les vaisseaux sont bien plus petits.
Mais il n' empeche : la transplantation
impose !'image d'un passage par le neant,
d'une sortie dans un espace vide de toute
propriete ou de toute intimite, ou bien au
contraire de !'intrusion en moi de cet
espace : tuyaux, pinces, sutures et sondes.)

Quelle est cette vie« propre » qu'il s' agit
de « sauver » ? Il s' avere done au moins que
cette propriete ne reside en rien dans
« mon » corps. Elle n' est situee nulle part,
ni dans cet organe dont la reputation symbolique n' est plus a faire.
(On dira : reste le cerveau. Et bien
entendu, l'idee de greffe du cerveau agite
de temps a autre les chroniques. :Lhumanite en reparlera sans doute un jour. Pour
le moment, il est admis qu'un cerveau ne
survit pas sans un reste du corps. En
revanche, et pour en rester la, il survivrait
~eut-etre avec un systeme entier de corps
etrangers greffes ... )
Vie « pro pre » qui n' est dans aucun
organe et qui sans eux n'est rien. Vie qui

26

27

non seulement survit, mais qui vit toujours
proprement, sous une triple emprise
etrangere : celle de la decision, celle de
1' organe, celle des suites de la greffe.

D 'abord, la greffe se presente comme
une restitutio ad integrum : on a retrouve
un cceur battant. A cet egard, toute la symbo1ique douteuse du don de 1'autre, d'une
comp1icite ou d'une intimite secrete, fantomatique, entre 1' autre et moi, s' effrite
tres vi te ; il semble d' ailleurs que son usage,
encore repandu lorsque je fus greffe, disparaisse peu a peu des consciences des greffes : i1 y a deja une histoire des representations de 1a greffe. On a beaucoup mis
1' accent sur une solidarite, voire sur une
fraternite, entre 1es « donneurs » et les receveurs, dans le but d'inciter au don d organes. Et nul ne peut dourer que ce don
soit devenu une obligation elementaire de
l'humanite (aux deux sens du mot), ni qu'il
institue entre tous, sans autres limite que
28

29

les incompatibilites de groupes sanguins
(sans limites sexuelles ou ethniques, en
particulier : mon cceur peut etre un cceur
de femme noire), une possibilite de reseau
oil la vie/ mort est partagee, oil la vie se
connecte avec la mort, oil !'incommunicable communique.
Tres vite cependant, l'autre comme
etranger peut se manifester : ni la femme,
nile noir, nile jeune homme ou le Basque,
mais 1' autre immunitaire, 1' autre insubstituable qu' on a pourtant substitue. Cela se
nomme le « rejet » : mon systeme immunitaire rejette celui de l'autre. (Cela veut
dire : « j' ai » deux systemes, deux identites
immunitaires ... ) Bien des gens croient
que le rejet consiste litteralement a recracher son creur, a le vomir : apres tout, le
mot parait choisi pour le faire croire. Ce
n' est pas cela, mais il s' agit bien de ce qui
est intolerable dans !'intrusion de l'intrus,
et c' est tres vite monel si on ne le traite
pas.

30

La possibilite du rejet installe dans une
double etrangete : d' une part, celle de ce
creur greffe, que 1'organisme identifie et
attaque en tant qu' etranger, et d' autre part,
celle de 1' etat oil la medecine installe le
greffe pour le proteger. Elle abaisse son
immunite, pour qu'il supporte 1'etranger.
Elle le rend done etranger a lui-meme, a
cette identite immunitaire qui est un peu
sa signature physiologique.
II y a l'intrus en moi, et je deviens
etranger a moi-meme. Si un rejet est tres
fort, il faut me traiter pour me faire resister
aux defenses humaines (cela se fait avec
une immunoglobuline issue du lapin et
destinee a cet usage (( anti-humain », ainsi
qu'il est specifie sur sa notice, et dont je me
rappelle les effets surprenants, de tremblements presque convulsifs).
Mais devenir etranger a moi ne me rapproche pas de l'intrus. I1 semblerait plutot
que s' expose une loi generale de l'intruswn : i1 n'y a jamais eu une seule intru31

sian : des qu'il s' en produit une, elle se
multiplie, elle s'identi.fie dans ses differences internes renouvelees.
Ainsi, je conna1trai aplusieurs reprises le
virus du zona, ou le cytomegalovirus,
etrangers endormis en moi depuis toujours
et soudain reveilles contre moi par la necessaire immuno-depression.

A toutle mains, il se produit ceci : identite vaut pour immunite, l'une s'identifie a
!'autre. Abaisser l'une, c'est abaisser I' autre.
r.; etrangete et 1' etrangerete deviennen t
communes et quotidiennes. Cela se traduit
par une exteriorisation constante de moi :
il faut me mesurer, me controler, me tester.
On nous barde de recommandations vis-avis du monde exterieur (les foules, les
magasins, les piscines, les petits enfants, les
malades). Mais les ennemis les plus vifs
sont a l'interieur : les vieux virus tapis
depuis toujours dans 1'ombre de l'immunite, les inrrus de toujours, puisqu'il yen a
tOUJOUrS eu.
Dans ce dernier cas, pas de prevention
possible. Mais des uaitements qui depor-

32

33

tent encore dans des etrangetes • {l,u'
c .
~ 1 ratiguent, qui ab!ment 1' estomac, ou bien la
douleur hurlante du zona ... A travers tout
<_;:a, quel « moi » poursuit queUe trajectoire ?

Quel etrange moi !
Ce n'est pas qu'on m'ait ouvert, beant,
pour changer de creur. C'est que cette
beance ne peut pas etre refermee. (D'ailleurs, chaque radiographie le montre, le
sternum est recousu avec des bouts de til
de fer tordus.) Je suis ouvert ferme. Il y a
la une ouverture par ou passe un flux
incessant d'etrangete: les medicaments
immuno-depresseurs, les autres medicaments charges de combattre certains effets
dits secondaires, les effets qu' on ne sa it
pas combattre (comme la degradation de
reins), les contr6les renouveles, route
1' existence mise sur un nouveau registre,
balayee de part en part. La vie scannee er
reportee sur de multiples regisrres donr
34

35

chacun tnscnt d' autres pos ibilite
mort.

de

C'est done ainsi moi-meme qui devien
mon intrus, de routes ces maniere accumulees et opposees.
Je le sens bien, c' est beaucoup plu fort
qu'une sensation: jamais l'etrangete de rna
propre identite, qui me fut pourtant toujours si vive, ne m' a touche avec cette
acuite. « Je » est devenu clairement I'index
formel d'un encha1nement inverifiable et
impalpable. Entre moi et moi, il y eut toujours de 1'espace-temps : mais a present il y
a 1' ouverture d'une incision, et l'irreconciliable d'une immunite contrariee.

Arrive en or le an cr : un 1 n1phon1e,
dont jan1ai je n'avai ren1arqu' qu l'eventualite (certe pa la n 'c it ' : peu d ·
greffe y pa nt) etait ignal , dan ' Lt
notice imprime d la i lo p rin . II provient d l'abai m nt imn1unirair . L
cancer e r con1n1e la figure 1na he , rochue et ravageu d l'inrru . Errang r a
moi-mem , et tnoi-meme m' rrangeanr.
Comment dire ? (Mai on dispute en or'
d la natur
ogene ou endogene d ph 'nomenes cane ' reux.)
lei au i, d'une autre maniere, I tr.1ir ment exige une intru ion violent . II in ~or­
pore une quantite d'etrang te ·himiotherapique et radiotherapiqu . En mem
temps que le lymphome ronge I corp. r

36

37

1' epuise, les traitements 1' attaquent, le font
souffrir de plusieurs manieres- et la souffrance est le rapport d'une intrusion et de
son refus. Meme la morphine, qui calme
les douleurs, provoque une autre souffrance, d' abrutissement et d' egarement.
Le traitement le plus elabore se nomme
« autogreffe » (ou « greffe de cellulessouches ») : apres avoir relance rna production lymphocytaire par des « facteurs de
croissance », on me preleve, cinq jours de
suite, des globules blancs (on fait circuler
tout le sang hors du corps, et on preleve au
passage). On les congele. Puis on me met
en chambre sterile pour trois semaines, on
pratique une chimiotherapie tres forte, qui
met a plat la production de rna moelle
avant de la relancer a neuf en me reinjectant les cellules-souches congelees (une
~t~an~e odeur d'ail regne pendant cette
InJection.·.). "Labaissement immunitaire
devient extre"m e, d' ou' 1:rortes fievres
,
mycoses: desordres en serie, avant que 1~
production de lymphocytes ne reprenne.
38

On sort egare de l'aventure. On ne ~e
"lt plus . mais « reconna1tre » n a
reconna
·
,
lus de sens. On n' est, tres vite, qu un flotptement, une suspensiOn

d''etrangete entre
des etats mal identifies, entre des douleurs,
entre des impuissances, entre des defaillances. Se rapporter a soi est devenu un
probleme, une difficulte ou une opacite :
c' est a travers le mal, ou bien la peur, ce
n' est plus rien d' im mediat - et les mediations fatiguent.
I

Lidentite vide d'un « je » ne peut plus
reposer dans sa simple adequation (dans
son (( je = je ») lorsqu' elle s' enonce : (( je
souffre )) implique deux (( je )) l'un a !'autre
etrangers (se touchant pourtant). II en va
de meme de (( je jouis )) (on pourrait montrer comment cela s'indique dans la pragmatique de l'un et de I'autre enonce) : mai
dans « je souffre », un « je » rejette l'aurre,
tandis que dans « je jouis » un « je >> e ·cede
l'autre. Cela se ressemble, an doute,
comme deux gouttes d'eau: ni plu , m
m01ns.
39

vmbolique , qui ne e lais enr pas ignorer
~omme celle dont e t roujours ris ee la vie
ordinaire, mai qui. rout au conrraire. riennent expre emenr la ,;e an ce se avertie
de leur pre ence er de leur urveillance. Je
deviens indi ociable d une di ociarion
polymorphe.
J e fini t/s par n' etre p1us q u' un fil t<~n u
de douleur en douleur et d etrangete en
etrangere. O n en vienr a une cenaine
continuite dans les intrusions a un regime
permanent de l'inrrusion : aux prises plus
que quotidiennes de medicaments et aux:
conrroles en hopiral s'ajoutenr les suites
denraires de la radiorherapie, ainsi que la
perte de la salive, le controle de la nourrirure, celui des contacts contagieux:, l'a.ffaiblissemenr des muscles er celui des reins, la
diminution de la memoire et de la force
pour rravailler, la lecture des analyses, les
retours insidieux: de la mucite, de la candidose ou de la polynevrite, et ce sentiment
general de ne plus etre dissociable d'un
reseau de mesures, d' observations, de
conneXIons chimiques, institutionnelles,
40

Ce fur roujours plu ou moin la vie de
malades et de v-ieillards : m ai p reci ement, je ne suis exacremen t ni l' un n i
l'aurre. C 'esr ce qui me guerit qui m'affecte ou qui m'infecte c est ce qui me fair
vivre qui me vieillit prematurement. ion
cceur a vingr an de moin que moi, et le
reste de mon corp en a une douzaine (au
moins) de plu que moi. Ain i rajeuni et
vieilli ala foi 'je n'ai plu d'age propre et
je n ai plu proprement d age. De meme
n ai-je plus proprement de metier. an
erre ala retraite. De meme ne sui -je rien
de ce que j'ai a etre (mari, pere. grandpere, ami) sans 1' erre so us cette condition
rres generale de l'inrrus, de diver intru
qui peuvent a chaque instant prendre rna
41

pla e dan le rapport ou dan la repre entation d auuui.
D'un meme mouyemen t, le (( je > le plu
ab olument pro pres' eloigne aune di ranee
infinie (oil pa e-t-il ? en quel point furanr
d'ou proferer encore que ceci erait mon
orp ?) et s enfonce dan une incimire plus
profonde que route interiorire (la niche
ine.A-pugnable d ou je di (( je >>, mai que je
ais aussi beante qu'une poirrine ouyerre
ur un Yide ou que le gli sement dan
1inconscience morphinique de la douleur
et de la peur melee dans 1abandon). Corpus meum et interior intimo meo le detLx
ensemble pour dire tre exactement dan
une configuration complete de la mort du
dieu que la Yerite du ujer e t on ~"\.'terio­
rire et son ~xcessiYite : on expo ition infinie. Lintrus m expo e ~xce iYernent. Il
m exuude il m'eA.-porre il m'exproprie. Je
suis la maladie et la medecine je ui la cellule cancereuse et 1organe greffe, je ui le
agents immuno-depres eur et leurs palliacifs, je suis les bouts de fil de fer qui tien42

.
nent n1on ternum et Je Ul ce tte
d'inJ· ection cou u en permanence ou rna
clavi ule, rout comme j' erai deja. d'ailleur . ce , r]. dan rna h anche et cerre
plaque dan mon aine. Je ~e,rJ.en c~mn1e
un andro!de de scien e-ficuon, ou b1en un
n1 ort-\r1Yant. comme le dit un jour n1on
dernier fil .

Oll omm.e , ayec toll mes emblable
de plll en plll non1bretLx 1 , le ommencen1ent d'une mutation, en effer: l'homme
re ommence a pa er infiniment l'hon1me
(c'esr e qll'a roujour YOWll dire la mort
dll diell ), en toll e en po ible ) . Il
1. Je rejoin c min p n ~ d'ami : ~-\1 .x parlam
en allemand d''cre li'l-l'l.rzs av - l ~ida. pour dire
une e.xi ren-e dam I' unite rient dan~ la diYi.i n t l
di ord av
oi-m 'me, ou Giorgio parlant n grec
d'un bios qui n' t qu _'JJi. d'une furm de Yi qui n
erair plu que la ~impl vie maimenue.
.-\1 ~ arcia-Dlicrmann. U11t-ins mit Aid,·, Fr.mctorr. F1 -h r.
199"_, er Gion!io Ao-amb n. Homo sacn- /, Turin.
Einaudi. 199- (tr. &.. Pari . L -euil. 199-). Pour n
rien dire des gretfes, upplt!mems t proth
d D rrida. Et le ouv nir d'un de in de ylvi Bloch r.
, Jean-Luc avec un reur de femme

C:f

~

~

4

devient ce qu'il est : le plus terrifiant et le
plus troublant technicien, comme Sophocle
1' a designe depuis vingt-cinq siecles, celui
qui denature et refait la nature, qui recree
la creation, qui la ressort de rien et qui,
peut-etre, la reconduit arien. Celui qui est
capable de l'origine et de la fin.
Lintrus n' est pas un autre que moimeme et l'homme lui-meme. Pas un autre
que le meme qui n'en finit pas de s'alterer,
a la fois aiguise et epuise, denude et surequipe, intrus dans le monde aussi bien
qu' en soi-meme, inquietante poussee de
l'etrange, conatus d'une infinite excroissante 1 •

1. Ce texte a ete publie pour Ia premiere fois en
reponse a !'invitation faite par Abdelwahab Meddeb
de participer, dans sa revue Didak, a un numero qu'il
intirulait: " La venue de l'etranger » (n°9-10, Pari ,
Maisonneuve et Larose, 1999).

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