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LES ÉCRITEURS
Il semble que le fait de l’invention de l’ecriture alphabetique dans un passe tres
proche par rapport a l’existence de l’humanite elle-meme, conduise a se poser la
question de ses usages. Pourquoi l’ecrit ?
Alors que l’oral avait toujours ete suffisant
jusqu’alors ?
Les textes des sociologues, historiens, anthropologues nous apprennent que
l’invention de l’ecriture s’est imposee
comme une necessite a l’humanite pour
representer la realite et exercer des operations intellectuelles et reversibles sur celle
-ci1. On peut certes imaginer des phases
intermediaires ou le reel a pu etre presente sous forme de trace au sol, ou sous l’apparence de petits cailloux, de coquillages,
ou quoi que ce soit d’autre. Toujours est-il
que, in fine, ce sont des symboles totalement arbitraires, ou presque, qui permettent de penser, de « travailler » et de transformer cette realite.
C’est principalement a cette fonction que
nous nous referons quand nous parlons ici
de pratiques d’ecriture. Non sans savoir
que d’autres existent bien evidemment : la
capacite qu’offre ce medium pour conserver et transporter l’information, sa formidable propension a creer des realites virtuelles par la litterature notamment, sans
oublier la force des ideologies et la puissance de la rhetorique2… Mais l’histoire
nous revele que l’ecriture n’a pas ete inventee pour raconter des histoires ni inventer des fictions : il faudra attendre pres
de 1 500 ans avant d’imaginer et de recourir a une telle possibilite !
C’est dire si la dimension « utilitaire », celle
liee a l’exercice de la pensee etayee par un
outil puissant de structuration des informations, est celle qui demeure pour nous
prioritaire dans l’examen que nous portons ici sur les usages contemporains de
l’ecrit.
LISERON n° 31 - Octobre 2016 - p. 4

-1La raison
graphique,
Jack Goody,
Editions
de Minuit

-2La septième
fonction du
langage,
Laurent Binet,
Grasset, 2015

-3Etude publiee
dans Le Monde
debut septembre
2016

Une recente etude de l’Observatoire de la
Vie Etudiante3 se basant sur une enquete
« Conditions de vie des etudiants », de
2013, revele les bienfaits de l’engagement
sur la reussite scolaire des etudiants ainsi
que leur sentiment d’integration au sein de
leur universite. On peut, sans grand risque,
postuler que si ces etudiants engages dans
un parti, un syndicat ou une association,
reussissent mieux que leurs homologues
c’est qu’ils maitrisent efficacement les outils de la communication d’informations
(lecture) et ceux de l’organisation de ces
donnees, de leur comprehension et de leur
transformation (l’ecriture). Ils ont de veritables raisons d’y recourir pour servir un
projet de changement social et en construisent alors fonctionnellement un usage de
type savant.
Ceci conforte et rejoint les constats recurrents produits par l’AFL sur le lien etroit
qui unit, dans l’espace social, l’engagement
politique, syndical, associatif, le sentiment
d’integration, et la pratique reguliere de la
lecture et de l’ecriture expertes (Voir p 8).
Peu de nos concitoyens recourent a l’ecriture comme moyen de penser leur propre
existence, leur rapport aux autres et au
monde. Mais, les elites, comme les citoyens
engages, maitrisent elles aussi la lecture
savante qui permet un acces plus rapide et
surtout plus selectif a l’information. Elles
maitrisent de maniere savante l’ecriture
qui autorise la construction de modeles qui
vont soutenir la prise de decisions.
Mais mises a part ces elites et les personnes engagees, les rares ecriteurs que
nous denombrons exercent souvent une
profession liee a l’ecrit (ecrivain, journaliste, etc…). Les autres restent dans la
marge…
D’un point de vue systemique, on doit alors
convenir que ce taux d’ecriteurs est celui
dont a besoin notre democratie pour maintenir ses equilibres internes.
Dominique Vachelard