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PRATIQUES SCOLAIRES
Et si l’ecriture n’etait pas enseignee dans
notre pays ? Ou plutot si elle etait, comme
la lecture, enseignee pour autre chose que
ce qu’elle est, et meme pour ce qu’elle n’est
pas ?

A ce sujet, Philippe Meirieu cite par
exemple un eleve de 3eme qui lui a repondu un jour :
“Moi, M’sieur, j’ai beaucoup écrit dans ma
scolarité. On ne m’a jamais répondu !”

Difficile a concevoir, direz-vous, quand on
connait l’agitation institutionnelle qui concerne les apprentissages premiers, la place
accordee a la maîtrise de la lecture et de
l’ecriture a l’ecole, au college, et dans les
discours.

En effet, en ce qui concerne l’ecriture,
l’ecole enseigne essentiellement l’acte
technique qui consiste a former les lettres
de l’alphabet ainsi que certaines formes
d’ecriture unilaterale (narration) qui sont
conçues en lien avec une oralite que l’ecriture vient seulement seconder, en en fournissant la trace graphique.

Une telle proposition peut sembler provocatrice. A moins que l’on ait pu se confronter, de maniere plus ou moins reguliere, a
la realite des “pratiques” de lecture et
d’ecriture de nos concitoyens.
Toutes categories sociales confondues, le
recours a l’ecriture comme outil pour penser la realite est loin d’etre spontane et
automatique dans notre population.
Et il ne s’agit pas, comme pour les tests
type PISA, de mesurer des ecarts de l’ordre
du centieme ou du dixieme de point. Non !
La realite est bien plus cruelle. Le fait que
si peu ecrivent, c’est parce qu’il manque
aux autres l’essentiel, nous l’avons deja releve : des raisons d’ecrire !
Certains sociologues estiment que seul 1%
de notre corps social est appele a prendre
des decisions, et aurait donc besoin de pratiquer les outils conceptuels au niveau expert !
On a un peu l’impression d’enoncer une
evidence avec une telle affirmation, mais
on doit relever que cette question fondamentale des raisons d’ecrire (ou de lire)
n’est jamais evoquee dans les problematiques concernant la pedagogie de l’ecriture.
Nul ne s’en soucie en effet ; les considerations prioritaires sont plutot celles de second ordre : questions de methodes, de
capacites presumees, de calendrier, de didactique, d’evaluations, etc.
LISERON n° 31 - Octobre 2016 - p. 5

Dans plusieurs textes precedents, nous
avons rappele cette confiscation de l’ecriture par les classes dominantes a leur profit exclusif et l’usage qu’ils en font dans
l’exercice du pouvoir1.
-1Enseigner les
savoirs experts,
D. Vachelard,
Editions du
Cygne, 2016

C’est l’ecole qui a pour mission de doter la
grande majorite de ses usagers d’un outil
graphique capable d’enregistrer la parole,
sans se preoccuper forcement de la specificite de chacune de ces deux langues, au
fonctionnement pourtant si different.
Le postulat bancaire sur lequel repose son
enseignement considere qu’il convient de
morceler et de simplifier le langage ecrit
en le reduisant a des elements de vocabulaire, de grammaire, d’orthographe, de
conjugaison. C’est la connaissance de ces
derniers qui permettrait d’accomplir une
synthese susceptible de produire alors la
langue ecrite.
Chacun aura compris que cette definition
officielle de la didactique de l’ecrit est en
mesure de tenir a l’ecart de toute maitrise
experte des enfants qui ne seront jamais
confrontes a la necessite d’utiliser l’ecriture pour penser. Et surtout qui ne seront
pas forcement amenes a rencontrer l’ecrit
dans toute sa complexite, ni a apprendre a
acceder a la comprehension de cette complexite ainsi qu’a sa reproduction, a son
apprentissage par impregnation.
Dominique Vachelard