Chansons de Cendres et de Poussières – Droite #1 .pdf



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UN NOUVEL ORDRE MONDIAL

« Chansons de Cendres et de Brumes »

DROITE #1
Itinéraire d'une naufragée
journaux et extraits de Lola Fedrith

Dans ma vie
j'ai rencontré de nombreuses Lola...
mais Lola Fedrith,
elle est unique !
Quelqu'un capable
de faire battre à nouveau votre cœur
pour retourner à la lutte.
Et ce, juste par amour.
– Roxy Boxy.

– note retrouvée dans une jeep abandonnée,
dans les plaines de pétrole et de roc
au-delà de l'Out-Back.
Là où s'agitait un océan solidifié,
là où galopent aujourd'hui
des chevaux jusqu'à l'infini.

1

2

SOMMAIRE.
Chansons de Cendres et de Poussières – DROITE #1
Itinéraire d'une naufragée, notes de Lola Fedrith.

« UN NOUVEL ORDRE MONDIAL »

PROLOGUE.
Segment #0 – Mon cher docteur.

5

PARTIE #I –
Un nouvel ordre céleste.
Segment #1 – À quoi bon ?

9

Segment #2 – Des pas effrayants.

15

Segment #3 – Le chant des sphères.

23

Segment #4 – Le chat d'Août 79.

31

PARTIE #II –
Le règne de la Lune Bleue.
Segment #5 – Mission Gallifrey.

39

Segment #6 – Le Carnaval de Simferopol : Western Chipolatas.

48

Segment #7 – Discutions en bord de ciel.

55

Segment #8 – Un boléro punk pour flûte en si b.

59

Segment #9 – Ses noces de marbre.

71

Segment #10 – Mr. Cage, le cow-boy de l'Autarcie.

80

Segment #11 – Le mal du sapin.

90

Segment #12 – Le masque de la Lune Bleue.

97
3

4

PROLOGUE.

Segment #0 – Mon cher docteur.
Peut-être douterez-vous de bon nombre d'événements contés dans ce journal. Non pas qu'ils soient
fantaisistes – bien sûr que non ! – ou bien irréalistes. Mais qu'un être Humain puisse traverser tant
d'instants, de calvaires et de vertiges, votre propre jugement en tranchera – je lui offre sans
hésitation la totalité de ma confiance. La vie d'enfant est tant peuplée de monstres, une fois
l'adolescence vaincue ces monstres n'en deviennent que plus réels. Alors j'accepterai tout de même
un œil dubitatif à mon égard concernant certains de mes propos, mais votre attention m'est si chère.
Alors s'il vous plaît, lorsque que vous me lirez, ne bidouillez pas vos machines, consoles et autres
écrans ; ne prêtez pas même l'oreille aux bourdonnements électriques qui emplissent votre pièce à
longueur de journées.
Le voyage jusqu'ici fut long, harassant, souvent douloureux ; parfois fût-il tout de même doux et
apaisant, alors je garde chacun de ces souvenirs bien au chaud au profond de mon cœur. Certains se
sont un peu ternis avec la route. D'autres ont les couleurs délavées par mes larmes ou le sang de mes
proches, alors j'espère que vous serez compatissant si des dates ne correspondent pas. Si certains
faits sont incohérents. Ou s'il m'est difficile d'écrire quelques droites ou segments de mon parcours.
Des larmes embrument souvent mes yeux au vécu de ce passé que j'aimerais tant réécrire en toutes
connaissances des causes et conséquences.
Toutes les bribes de ma mémoire – qu'elles me reviennent floues ou acérées – que ce soient les
instants les plus horribles de mon périple, ou bien ces moments de transe et de bonheur à bondir un
peu partout sous le ciel... ce journal est mon histoire. Ces pages sont ma peau, ma chair et mes os.
Alors je vous prie de ne pas me les arracher.
Je sais que vous savez déjà tant de choses, vous aussi vous avez énormément voyagé ! Avez-vous
vu les frontières ? Alors vous avez sûrement dû connaître des scènes similaires à celles que vos
yeux liront. Ce sont celles que j'ai de mes yeux vues.
Je ne cherche pas à ce que vous me preniez en pitié, je veux juste vous conter mon histoire. Celle
d'une jeune femme qui a traversée le planisphère avec une seule arme : l'espoir qu'il existe encore
quelque chose en-dehors des frontières – et mon opinel aussi. Qu'il y ait un est à nos boussoles ; il y
en a bien un à toutes planètes, non ?
5

Je n'ai absolument rien à ajouter à la réalité.
Alors donnez-moi ces quelques kilos de papier que vous m'avez offert l'autre soir, j'accepte votre
proposition. Je vais me replonger dans la nébuleuse de mon odyssée au travers ce nouvel ordre
mondial.
Tout résulte d'un choix, d'un événement. Je choisi ce crayon-ci. Et donnez-moi donc le lot s'il vous
plaît. Laissez-moi le temps, il m'appartient dorénavant.
Je n'ai pas la prétention d'écrire un livre, mais seulement ce que j'ai vécu pour parvenir jusqu'ici.
Je le répète : je n'ai rien à ajouter à la réalité, mais si l'envie m'en prend je m'adonnerai à certaines
expériences littéraires dans les pages à venir.
Ceci n'est qu'une histoire, l'odyssée de Lola Fedrith. Et ce ne fut pas une sinécure !
Enfin bref. Vous voilà prévenu des inconforts de mon voyage.
Alors venez. Suivez-moi et plongez dans mon palais mental.

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8

PARTIE #I –
Un nouvel ordre céleste.

Segment #1 – À quoi bon ?
Mardi 14 Janvier 2014
(au soir).
La Lune est basse. Tellement basse qu'on ne la voit plus. J'aurais tant voulu la toucher ! m'en laver
les mains...
Depuis mon enfance, je prends plaisir à remonter les rues en pente du vieux Lyon. Encore hier, ici,
au sommet de la colline de Fourvière je me perdais aux contemplations de cet éclatant astre étalant
à la vue ses contrées encore libres, éclairant les sombres pavés de la Basilique. Je n'y suis jamais
entrée, les lieux Saints sont clos depuis plusieurs décennies. Nos aïeux nous rapportent de
magnifiques descriptions de ses plafonds aussi hauts qu'un ciel, des dorures de ses murs infinis, des
statues immenses et de ces écrits mystérieux. L'éclat immaculé de la Lune reflété dans la nuit sur la
blancheur des parois majestueuses est hypnotique.
Mais ce soir, en sept minutes tout a changé. Je pleurais en remontant les pavés de la basse-cité
moite.
À vingt heures et dix-sept minutes, en ce mardi quatorze Janvier deux-mil quatorze, le premier
homme a posé son pied sur notre satellite de roches et de poussière. Je vous étonnerais peut-être.
Mais j'ai tant rêvé d'une nouvelle catastrophe de Pretoria, tant espéré que la mission soit un désastre,
que le module implose, que les réserves de carburants aient mal été calculées ou, ultime recours,
que les combinaisons spatiales ne résistent pas à la pression externe. Je ne souhaite que personne
meure, seulement que cet ordre de carte s'effondre. Tous ces espoirs aléatoires n'auraient fait que
reporter mes craintes de plusieurs mois, tout au plus de plusieurs années. Le ballet mécanique aurait
tôt ou tard repris ses droits.
Quel nom porte cette mission ? Je ne le sais plus, mais quand j'essaie de me souvenir j'ai le
sentiment que ce nom évoque le malheur. De quel genre ? la poisse, la guigne ; ou bien serait-ce la
fin des espoirs ? Pour tout dire je n'ai pas envie de me rappeler de son nom. Et puis à quoi bon ? Le
transistor l'a dit : « après une manœuvre d’alunissage de sept minutes, (et) dans un majestueux
ballet céleste, l'ang... l'engin s'est posé avec élégance sur le dernier symbole des espoirs. »
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Tremblante, j'ai changé de station à la recherche vaine d'une émission provenant de RadioLondres. Comme cela est le cas depuis longtemps, les ondes ne m'ont fait parvenir qu'un fatras
insonore, écho des ultimes assauts aériens britanniques. Ceux-là qui n'ont laissés que terres brûlées
et cendres éparses après que le dernier bombardier de la Coalition n'aie tu son bourdonnement dans
l'immensité de l'horizon de l'île. Il n'y avait plus de vies insulaires dans ce dernier bastion de la
résistance. Le vieux continent était dès lors conquis.
La radio émet enfin un son. Je vise la station et tombe sur le morceau Sweet Ballad du groupe
Munchausen by Proxy. J'adore ce morceau. Je l'interprétais à l'époque où je pouvais encore faire des
scènes dans les bistrots sous-terrains. Ah ! nostalgie – ou serait-ce de la mélancolie. Aujourd'hui, il
est interdit de présenter quelconque œuvre sans l'autorisation d'un service très strict de droit à la
diffusion et à la transmission ; nouveau procédé géré par la Coalition visant à l'industrialisation
totales des Arts, et à étendre la main purulente du contrôle jusque dans nos imaginaires. Bref, le
mandat est impossible à obtenir pour tout artiste toujours en possession de son libre-arbitre. Tout art
doit servir à la propagande. La culture est clandestine.
Mais comme un mantra, je me souviens que rien n'est fatal.
Bref. Ce premier pas sur la Lune n'est pas américain, non. Les États-Unis se sont depuis bien
longtemps laissés dépasser dans le domaine de la conquête spatiale. Après ces défaites humiliantes
dans les décennies 50 à 60, les US se sont faites bien discrètes sous leur carapace argentée. Le
soucis de la parfaite gestion économique interne retient toute leur attention ; de toutes façons, cela
fait près de soixante-dix ans que les États-Unis d'Amérique ne se préoccupent plus du sort du reste
du monde. Pour mettre une fin symbolique à la terrible Guerre des Conquêtes Hitlériennes, les
dirigeants de la nation outre-Atlantique ont signé un traité reconnaissant l'existence de l'Empire géré
par la Coalition des régions s'étalant des océans Atlantique à Pacifique, en passant par les anciens
océans Arctique et Indien. Le Reich, l'Autarcie et ses duchés balkans, les contrées Ibériques, et la
délégation Nippone, entre autre, gèrent aujourd'hui les trois quarts des terres de la planète selon le
même traité : la soumission du peuple uni, le contrôle des arts et des cultures, l'hégémonie imposée,
et la gestion des groupes et individus ésotériques par la traque et la torture. Et j'en passe, la
Coalition a su perpétrer ses horreurs au fil des dernières décennies. Chaque dix ans, les
Commandeurs se relaient sur le trône neo-moscovite à la gestion globale de cet immense Empire.
La mécanique est implacable, autant en cas d'assassinat que d'attentat. Bien sûr, certaines nations
comme les Kingdoms ont tenté de résister ; elles furent rasées. Alors leurs cendres ont obscurcie nos
nuages pendant plusieurs années. Une légende dit que les survivants se sont regroupés pour créer un
peuple silencieux très profondément établi sous la couche terrestre. Par contre, personne n'a jamais
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eu vent de la moindre bribe de son provenant de cet autre monde souterrain.
Après avoir perdu une grande partie de sa flotte navale sur les plages normandes dans les années
40, l'Amérique ne pouvait plus se permettre quelconques actes héroïques. Humilié, Truman a signé
le traité sous la menace des quatre grands dirigeants du nouvel ordre mondial. Le premier Führer a
instantanément pris place à Néo-Moscou, au sommet de la grande tour érigée par-delà les nuages.
On dit que du haut de cet édifice, son locataire peut porter son œil sur n'importe quel point du
planisphère, que la Terre y est plate. Depuis ces évènements, plus aucun contact n'a été établi entre
les deux continents. Quel est donc le président des États-Unis d'Amérique aujourd'hui ? Qu'en saisje ? Mais qu'importe ici ou là-bas, la condition humaine y est au joug d'une puissance tierce.
Personne n'est son propre maître.
On dit que les américains vivent dans le luxe... Des conneries ! Ils vivent pour produire, ils vivent
pour nourrir l'industrie et l'économie. Alors aurait-ce été mieux que la Lune soit propriété
américaine ? Non, certainement pas. La Lune n'appartient à personne. Ou peut-être juste à nos
regards hagards posés sur elle une fois la nuit tombée, quand des gens tristes – ou bien des
amoureux muets – lèvent les yeux et rêvent à un peu plus de liberté. Pour nous donner un peu
d'espoir. Cet astre était un havre.
Mais depuis quelques minutes, elle est aux mains d'un quelconque empire. Ce nouvel ordre
mondial est solide. Il est aussi céleste. Résistera-t-il aux assauts des mille ans à venir ? Tout porte à
y croire. L'Empire, ses frontières sont immenses.
Comment les percer ?
En cette nuit claire, le premier Homme à avoir érigé un quelconque oriflamme sur la Lune est un
agent de la région du Reich. Dès ce soir, sur l'ensemble de la planète, chaque nuit sera éclairée par
des lueurs provenant d'une nouvelle contrée de ce grand Empire étendant ses ailes jusque dans le
ciel. Un clair de Lune rappellera à quiconque posera son regard sur lui, qu'après avoir assouvi une
bonne partie de la planète, la Coalition s'étend maintenant dans les terres célestes. Après avoir brûlé
la Grande-Bretagne, elle nous a tout pris. Jusqu'où iront les bornes de l'Empire ?
À quoi bon... À quoi bon chercher un ailleurs quand il n'y en a pas ? Les lueurs blafardes du ciel
se troublent dans mes yeux, les reflets coulent sur mes joues en larmes bleues sombres ; je me
console en me disant que ce sont les sels de la Lune que je hume. Je suis abattue. À quoi bon vivre
dans la conscience de notre état ? J'essuie les bavures colorées coulées de mes iris avec le dos de ma
main, renifle les larmes obstruant ma respiration. Et j'aimerais tant crier, hurler ma rage :
« Rendez-moi mes contemplations de la Lune ! »
Mais je dois me taire, me faire discrète. Je n'ai rien à faire ici, assise sur ce banc, emmitouflée
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dans l'air sec et glacial du mois de Janvier. À cette heure de couvre-feu, je ne devrais même pas
traîner dans la moiteur urinaire des rues de la ville-basse. Ma maison devrait être là où je souffre,
entre quatre cloisons décrépies, et les hurlements imbibés des voisins.
Mais ici ça ne pue pas, l'air y est pur quand le vent sifflote comme en cette nuit, au sommet de la
plus haute colline de la ville. Puis l'air souffle mes nuages de condensation colorés par les
lampadaires orangés à huile de Lyon vers les étoiles, et vers cet astre qui me rend si triste. Les
branches nues des arbres du parc en contrebas s'entrechoquent en des sons creux. Ces sons se
métamorphosent en un maracas d'os, une symphonie macabre.
Outre mes contemplations spatiales, j'apprécie à me transcender au travers l'immensité du
panorama au sommet de cette bute. L'opéra courbant ses formes métalliques pour se faire discret ; la
presqu'île se terrant, apeurée, au milieu des eaux, ce crayon étrange fendant la monotonie des
immeubles de verre – tous les mêmes dans ce quartier-ci. Au premier plan, ces toits rouges
s'étendant sur une surface impressionnante, tant de lampadaires étincellent comme des insectes
électriques, ou bien des étoiles terrestres. Saint-Jean – bicoque close – garde les flux anarchiques du
fleuve courant à ses fondations. Une grande roue clignote, maladroite dans l'atmosphère hivernale ;
une grue nargue les cieux dans le quartier moderne en pleine érection. Tant de maisons, de cloaques
et de bicoques ; tant de vies, et chacune dévastée qu'on leur ait volée leur dernier symbole de
liberté.
Et puis l'horizon. Des collines verdoyantes en face, des reliefs bétonnés de bâtiments immondes à
gauche – les geôles lyonnaises. Ma vue aime toujours à se perdre vers l'est, vers les monts au loin.
Toujours vers l'est, vers les Alpes, les vestiges grecs – Cythère – la mer Morte et au-delà de l'Oural,
au travers les steppes et plaines désertes ; peut-être existe-t-il encore quelque chose dans cette
direction ?
Les nuits sont calmes ; ajouté cette sensation à ce froid mordant mon visage, ce soir je me sens
d'autant plus au monde. Mais ce monde est-il le mien ? ou celui où Roxy aime à se perdre ? Et à
l'est... toujours plus à l'est..!
Je me consolerai sur le chemin du retour en pensant à ce lointain ; en regardant la Lune, je
penserai à Roxy – peut-être qu'à ce moment là, lui aussi aura son regard posée sur elle, et alors nous
serons tous les deux de nouveau réunis. Je me boucherai le nez une fois dans les dédales infects de
la basse-ville et tenterai peut-être de décrypter les propos de Saint-Just une fois arrivée devant sa
cabane infecte.
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Puis je rentrerai rejoindre le corps imbibé d'alcool de mon père dans notre apart', rue des
macchabées. Il sera allongé sur le tapis du salon, saoul, et je le traînerai tant bien que mal sur la
mezzanine. Je l'allongerai sur son pieu et il se mettra à ronfler. Quand à moi, j'irai roupiller dans le
salon, sur mon plaid. Dans mon nid. C'est une habitude, la routine en somme.
Et demain sera certainement un jour comme les autres.
Ou peut-être bien pire...

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Segment #2 – Des pas effrayants.
Samedi 18 Janvier 2014
(au soir).
La Basilique. Mon repère, ma maison. C'est ici où je souffre mais je sens ce flux apaisant ondoyer
depuis cet intérieur inconnu. Peut-être ces statues qui m'entourent, et dont je ne connais pas le
visage, compatissent à ma détresse dans leur clémence, ce concept dont nous parlent nos aïeux.
De la clémence ? serait-ce une bonne chose dans notre ville ? D'après ce que nous en disent les
anciens, ce ne serait pas un mal si ces dieux – dont je ne sais rien – se penchaient rien que pour un
moment sur nos sorts. D'après eux, Dieu est un être démiurge et unique au-dessus de nous – audessus des dirigeants de la Coalition. Il n'est pas le même selon où l'on vit sur le planisphère, mais il
a le même pouvoir d'après chacun : il a créé l'Univers et le dirige. Tout ne serait qu'à son image, une
multitude de petits points – cellules, atomes, flux et ondes – façonnant tous les détails que nous
percevons. À l'époque les seules différences résidaient dans la manière dont on l'honorait, dans les
noms que nous lui prêtions. Son visage aussi changeait selon la foi de chacun... C'est la complexité
des anciens ! était-elle responsable du totalitarisme actuel ? À force de trop se déchirer, tout se
serait-il envolé sous un vent nouveau ? Je ne comprends pas pourquoi ces différents fluides d'idées
ne se sont pas réunifiés à temps. Les anciens devaient être aveugles, ils sont partis en divergences et
se sont battus entre eux pour de vraies conneries. Dieu ne serait qu'un consensus entre les cultures.
Mais maintenant tout est fini. La Coalition a mis à mort cette entité au fil des générations. Si tous
ces dieux, qui étaient la seule et même personne, s'étaient unis plus tôt, la Coalition aurait eu du fil à
retordre pour assouvir nos for-intérieurs.
Mais peut-être qu'Il reviendra sur Terre afin de faire un bras d'honneur aux troupes et aux civils, et
qu'Il nous montrera son vrai visage. Tout se terminerait dans... je ne sais quoi ; un maelström
hallucinatoire ? Ne tentons pas d'imaginer de révéler aux foules ce qui est caché derrière le voile des
vérités. Il est trop tôt maintenant, la boucle n'en est qu'au début de ce cycle-ci.
Et puis, je doute qu'il soit unique ; comment aurait-il pu créer cette immense roue à lui seul ?
En ville, en bas, rien ne va plus. L'annonce de la conquête lunaire a fait craquer une bonne partie
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des habitants ; l'épidémie s'étend. Les derniers espoirs nous ont été volés, la raison du peuple s'est
glacée. Plus rien ne nous appartient, qu'importe où nous portons notre regard.
Mon père s'est suicidé dans la journée dernière. Et maintenant je suis seule à la maison, des
fantômes s'enfuyant sous mes paupières pâles. Je me suis débarrassée de son corps alourdi d'alcool,
abruti de cachets, au fond du fleuve avant de venir me recueillir ici. Je n'ai pas pris la peine de le
lester. Qui pourrait donc le reconnaître ? un badaud parmi tant d'autres sur ce fleuve où dérive le flot
des hallucinés célestes. Sur les quais, je me suis perdue dans la contemplation de ce flux de corps
vidés de leur tête. Emmitouflée dans mon cuir rembourré, je me suis baladée en espérant que ce
vent frai du mois de Janvier n'emporte mes souvenirs au loin. Je ne souhaite plus me retourner vers
le passé. Je prie que le vent emporte avec lui mon propre reflet que je reluque sur les ondes
fluviales. Qu'il m'emporte vers l'est !
Après m'être remplie de ces visions, je suis allée jeter ses bouteilles de vodka sous les roues du
funiculaires. Peut-être voulais-je m'acoquiner avec le terrorisme. Il n'est pas aussi impossible que la
mort de mon père n'ait créé en moi un certain besoin de vengeance envers le monde en lui-même.
Il n'est pas le seul à être mort. Depuis que la Lune n'est plus à nous, aux égarés, d'autres gens sont
morts. Asphyxies, pendaisons, noyades, veines taillées, cœurs tranchés – tradition égyptienne ? –
sauts vertigineux, revolvers pour les plus aisés.
Mais qui sont-ils ceux-là, les plus lâches, ou bien les courageux ? Ceux des émeutes contre les
agents du Reich et de l'Autarcie, contre les milices ibériques qui régissent et matraquent nos ruelles
– tant de troupes, Lyon étant le carrefour tiraillé entre ces trois régions. Qui sont-ils ceux qui ont
chargés, tirés – pour les plus aisés – lancés les pavés jaunâtres de nos rues, ceux qui ont tués et se
sont fait tuer. Ceux-là étaient-ils trop faibles pour se donner la mort par eux-même, ou leur révolte
était-elle celle d'un grand soir ?
Moi, j'ai préféré vivre en espérant l'est.
La Lune. La Lune est sujette à des expériences sur le terrain. Pour la première fois des humains,
des chercheurs du Reich, de l'Autarcie et des ingénieurs nippons – respectivement – l'autopsient. Ils
la trifouillent, la torturent. Je crois la voir vibrer, frémir sous les soubresauts des marteaux-piqueur
spatiaux. Elle souffre. Ce cri dans la nuit... non, une chouette dans le silence lyonnais, dans le parc
en contrebas.
(et ce bruit sourd et régulier, comme un pilon)
Je pleure encore. Mes iris coulent une encre bleue sombre sur mes joues. Mais ce pilon... des pas.
Effrayants. Une silhouette apparaît, menaçante. Je ne tremble pas. Ces pas, ce sont les claquements
de rangers à la pointe d'acier sur les pavés de la rue venant de la vieille ville. Je m'approche du son.
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La silhouette est floue dans l'air taillant de cet hiver de merde. Le son des pas est milicien. Mais
non, ce n'est pas un agent. C'est peut-être bien pire, je le vois. Son visage pointu de rongeur me
lance un rictus malsain. Ses yeux étincellent de désirs charognards et vicieux. Un gamin de mon
âge, mal rasé, reluque quelconques formes sous mon manteau. Un de ces punks solitaires écumant
les rues de l'après couvre-feu dans l'espoir de trouver un gibier esseulé du reste du troupeau. Je suis
seule. Je n'ai pas le choix. Mon canif en main, le bras le long de ma jambe droite, je marche d'un pas
vif vers son mouvement. De plus en plus vite, ma marche est plus rapide que celle des troupes en
charge. Quelque chose brille sur ma jambe. Je me dirige vers lui, le bras droit toujours allongé à
mon corps, mon poing planqué sur mon pantalon de jeans. Je suis bientôt à sa hauteur. Mes pas
résonnent sur le pavé gris. Une fois à sa portée, mon Opinel se lève et se plante dans le bas de son
bide, remonte de son nombril à son sternum. Un gargouillis de douleur laisse s'échapper le sac de
ses tripes ; pour éviter tout cri je récupère ma lame et lui tranche le cou ainsi que ses cordes vocales.
Il s'effondre sans un son.
Que faire ? Je souhaitais rester un peu à contempler les horizons, seule. La Lune me dégoutte.
Mais il me faut rentrer. Je prends le corps et le traîne tant bien que mal jusqu'au muret du parc en
contrebas. Je le porte non sans mal et le balance six mètres plus bas dans les arbres, ses tripes en
guise de guirlandes de Noël tardives. Cela me laissera la soirée pour contempler l'horizon sans avoir
à me soucier que quelqu'un ne découvre une charogne à mes côtés. Puis demain ce cadavre sera
envoyé dans une fosse commune, ou bien brûlera-t-il sur dans bûcher de livres et de tableaux. Et
plus personne n'y pensera.
Ce fut mon second corps largué pour aujourd'hui. Sombre journée...
(dies irae)
Que faire ? Que faire maintenant que mon père est mort ? Je ne pourrais pas vivre seule, sans le
sou ni l'aide. Je ne veux pas travailler, donner ma sueur au service de l'Empire coalisé, très peu pour
moi ! Quand j'étais enfant mes grands-parents, Bruno et Nelly, m'ont apprise la littérature, la
peinture et la musique. Que pourrais-je faire de ces connaissances dans ce monde où elles sont
prohibées ? Mes talents sont des malédictions dans ce monde. Je ne pourrais que me détacher de la
masse, me faire remarquer et partir à l'exécutoire. Ou pire, aux camps. Non, rester discrète, ne pas
sortir de la foule des anonymes. Ce n'est pas mon père qui me l'a appris, il était déjà mort avant
d'être mort. Qu'aurait-il pu m'apprendre lui, l'homme-macchabée. J'en suis certaine maintenant, les
suicidés sont si lâches.

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Que faire ? Des bagages pour l'est.

Mardi 21 Janvier 2014
(avant la nuit).
Le punk a été découvert, éventré.
Je ne sais pas comment, mais les agents du Reich sont remontés jusqu'à moi. Aujourd'hui ils m'ont
convoquée dans leurs locaux. Il y avait d'autres suspects, effrayés et en file indienne. Torturés uns à
uns sous nos yeux, j'ai mimé les autres innocents sans les singer pour autant. Les miliciens de
l'ordre prennent leur labeur très au sérieux : un bac liquide rempli de glaçons cryogéniques où les
suspects sont plongés nus. Pour s'en extirper, une branche métallique ornée d'échardes tranchantes
et électrifiées. Une sorte de Tantale moderne, dirait-on.
Et pourquoi ne perceraient-ils pas nos foies au laser aussi !
Un pauvre vieux au supplice a réussi à happer mon regard. Électrifié, il hurlait. Des larmes le long
de ses joues, ses mains en charpies, j'ai plongé dans ses yeux. Tant de douleurs ! une famille qui
serait très bientôt orpheline, ses enfants sans le sou et perdus dans une grande ville qui n'est pas la
leur. Rien n'est à eux.
Que veut-il ? Il sait que j'ai tué ce pauvre con de punk, il ne peut que le savoir sinon comment
aurait-il pu happer mon regard ? La situation ne doit pas continuer ainsi, ou bien je serais
démasquée. Ses gosses pourront toujours se débrouiller seuls, j'en suis la preuve puisque je vis seule
depuis qu'Anna et Roxy sont partis il y a déjà presque cinq ans. S'ils veulent vivre, s'ils ont la force
et la hargne, ils sauront berner cet ordre. Des minauderies et de la discrétion, ou bien la résistance
britannique (sans espoir, vouée au feu de son île), et ils vivront.
À quoi bon prendre en pitié cet homme ridicule et sa probable progéniture, il n'est pas de mes
aïeux. Pourquoi mourrais-je pour un type qui n'a plus l'espoir de revoir fleurir quelques fleurs
sauvages à l'est ; pour un assouvi qui ne sait pas s'imaginer une nouvelle Lune. À l'est
s'épanouissent des vergers ; les frontières sont immenses, un voyage saurait les percer. Et tant est si
bien qu'elles soient hermétiques, je les lacèrerai de mes griffes.
Je détourne les yeux, suis retournée à mimer les autres anonymes sans jamais les singer.
Je n'ai pas été convoquée au Tantale aujourd'hui. En quittant le poste, j'ai minaudé quelques
rougissements de mes pommettes sous l'intérêt à peine masqué de certains agents.
Je suis de retour dans la maison où mon père était étendu, je ne sais plus quand déjà. Pauvre merde
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épandant sa viande aux charognes du Rhône. Je rejoins la chambre sur la mansarde, me douche à
l'eau froide dans cette salle de bain glauque. J'ai depuis longtemps oublié les bienfaits de l'eau
chaude voguant sur mon corps. Le ruissellement froid, son écoulement purifiant dans mes cheveux
sombres, puis le long de mes courbes parvient à lui seul à me détendre.
Ah ! Cette touffe chevelue sur mon crâne, quel calvaire ! Démêler, arracher. Ma brosse n'aura pas
froid en cette nuit d'hiver aussi merdique que la précédente.
Moi j'aurai mes couettes et mon matelas. Pour la dernière fois, je prendrai le train de mon sommeil
en observant les étoiles orangées par le velux de ma mezzanine. Sur le quai de cette gare, je me
demande quels seront mes compagnons de voyage pour la nuit.
Peut-être Roxy. Ou bien Anna... ô ma frangine ! Tu me manques !

Mercredi 22 Janvier 2014
(à l'aube).
Le lit est froid. Je tremble. C'est ça qui m'a réveillée, ou bien peut-être est-ce la première lueur de
l'aube perçant la vitre mousseuse de mon vélux. Dans ma fatigue, j'avais oublié de descendre le
rideau. Ma nuit a été paisible, peuplée d'imaginaires dont je ne me souviens plus. Mais les bienfaits
sont là, cette sensation de bien-être après un magnifique voyage.
Quoi encore... mes joues sont humides. Je chiale encore. Ce n'est pas possible... j'ai encore toute
une vie pour pleurer ! Je dois préparer mes bagages vite. Je me mouche, m'habille, coiffe cette
touffe châtain – virant dans les teintes noires durant les jours sombres – une frange sur mon front
pour berner le roc par des minauderies naïves. Et je prépare le bagage.
Je ne sais pas pourquoi mon père m'avait offert un sac de randonnée pour mon seizième
anniversaire – c'est si loin. Je le bourre d'habits par le fond, ainsi que de quelques produits
d'hygiène. Tant que j'y pense de l'eau et du paracétamol dans les avant-poches, puis des conserves et
du mangeable par dessus. Mes poches : Opinel, Zippo, allumettes, tabac et feuilles à rouler. Tiens,
une bande traine par là, ce ne serait pas de trop en cas de blessures.
(Et ce son)
le marteau-piqueur spatial, que fait-il ici et maintenant ? De bonnes chaussures, des habits chauds.
Malheureusement je ne peux pas embarquer mon instrument qui m'a accompagnée sur tant de
scènes. Brosse à dent ? oui. Faire du feu ? apte. Se défendre ? pas de souci, à portée. Manger ? c'est
bon, mais si besoin, je taillerai tresserai des pièges avec cette bobine de lin.
La cadence à ma porte, elle tambourine. Je suis en retard. Elle éclate. J'étais en retard à ma
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convocation. L'Autarcie est là, mais pourquoi ? ce devrait être le Reich aujourd'hui :
« C'est n'importe quoi, vous devriez être le Reich !
– Affaire de la Coalition », me répond-il sans volume dans sa voix.
Comme me l'eut appris Roxy, mon ami champion olympique, j'exerce une poussée sur mes cuisses
dans un bond semi-quart allongé. Je bondi tel un projectile en direction du torse immense de
l'italien. Il pouffe et tombe. Mon dos voûté sur son corps incrédule, je lui lacère le visage de mes
ongles. Derrière, toute une troupe me hèle de ses baïonnettes. Elle se rue sur moi, me frappe au
crâne d'un coup de crosses – je suis sonnée. Étalée à terre, dans la tétanie de l'instant, un coude me
fracasse le nez, leur danse milicienne me broie les côtes. Toutes ces douleurs ! Et ce flot s'écoulant
sur mes lèvres...
Je me tortille sur le sol, mais ne hurle pas. Le premier culbuté s'approche de mon corps et enfonce
son genoux entre mes omoplates. Il empoigne mes épaules dans son étau brutal et me retourne. Il
me crache au visage, se lève. Me botte le flanc de ses talons d'acier. Je roule, mais il m'arrête en
m'écrasant l'estomac. Je lui vomis sur ses bottes noires cirées.
(un autre marteau-piqueur... personne ne l'entend)
Maîtrisée, il essaie de me dévêtir. Essaie de déchirer mes vêtements. Je vais être leur poupée pour
quelques exercices, et après je vais pouvoir crever dans la honte et la douleur. Une fois qu'ils seront
partis, leur labeur terminé, je pleurerai encore et encore certainement. Un couteau. Il me croit
encore assez alerte et le plante dans ma cuisse gauche, le ressort et le plante dans mon bide. Je
trouve la force de lui cracher à la gueule mais c'est un glaviot de sang.
Le marteau-piqueur ! Je vois mon jeune voisin du dessus – un crétin décérébré qui fait gueuler sa
musique toute la nuit. Je l'aperçois par l'entrebâillement des agents. Il porte un fusil à son épaule, le
charge, déchire les tripes de deux gorilles d'affilé. Le recharge, recherche la mire pendant que mes
assaillants restants ne se retournent, un tombe. N'en restent plus que trois. Il vise et en refroidi deux
autres, leur cervelle éclate dans la poussière de la pièce, tapissent les murs en une giclée fleurie. Le
dernier, déçu de ne pouvoir abuser de mon corps chaud, ressort le couteau de mes chairs et l'enfonce
dans ma poitrine droite, lacère les alvéoles de mes poumons. L'air s'expulse de mon corps avec un
arrière-goût d'acier. Il sort son révolver de service et compte faire volte-face pour refroidir mon
voisin. Mais son crâne explose tel un Vésuve en 17 et je reçois une bouillie molle et amère dans le
nez, ma bouche s'emplit d'une liqueur visqueuse. Je tousse. J'ai l'impression de régurgiter mes
poumons.
J'étouffe, empoisonnée par les entrailles de mon assaillant.
Le voisin.
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Tout est flou comme quand mes iris bleus coulent. Je bats des cils et le monde se remet en forme.
Suis-je un jouet du destin ? est-ce que je pleure encore ? Je ne sais pas, mais des formes floues et
grises tremblotent dans l'atmosphère fracassée de la pièce. Dans un souffle douloureux, je m'adresse
à cette seule silhouette fixe :
« Fais tes bagages ! »

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Segment #3 – Le chant des sphères.
Samedi 25 Janvier 2014
(la nuit).
Je n'ai pas perdu connaissance. Tout a été plus ou moins flou, mais je me souviens de la plupart
des bribes de cet acte.
Le type m'a portée dans une cave dont je ne me souviens plus le trajet. Peut-être était-ce sous
Fourvière, que puis-je en savoir ? C'était immense et étouffant à la fois. Les murs voulaient
m'engloutir, mais je n'ai pas perdu ma vue malgré les pleurs des anges qui sonnaient un peu partout,
qui se répercutaient contre les parois de ce couloir. Mes yeux louchaient sur n'importe quel coin
fixe, mon regard papillonnait un peu partout sous cette nue de béton, mais je ne crois avoir vu
personne lors de notre course. J'ai résisté à cette oppression. Les pales d'aération vrombissaient sans
cesse dans cette cathédrale souterraine. Un moteur s'est joint à cette symphonie de chœurs
mécaniques, j'aurais cru entendre le son de l'univers briser une infinité d'instants en éclats
prismatiques. Des flashes d'incessants moments ont ébloui mes paupières lourdes durant ce trajet.
Le temps passait, se mélangeait, le décor derrière les vitres aussi. Mes souvenirs se sont éparpillés
en volutes impossibles à réassocier.
Je me souviens avoir demandé à mon voisin comment l'appeler. Je me rappelle quelque chose
comme Leyman... un nom étrange.
Bref, là-bas il y avait une camionnette, sous Fourvière, ou où sais-je ? Il l'a forcée, les portes se
sont ouvertes comme en un claquement de doigts ; les portes ne s'ouvrent jamais ainsi à
l'accoutumée. Je n'ai pas confiance en certains de mes souvenirs, surtout ceux-ci. À l'arrière il n'y
avait rien, je m'y suis allongée. J'avais conscience que certaines ellipses avaient fait leurs œuvres.
J'ai dit à mon voisin de me donner un coup de coude – une alerte conditionnée – si jamais les
dangers approchaient, pour me réveiller et me réintégrer à ce monde que je sentais de plus en plus
éloigné de moi. Dans l'instant, je n'avais pas peur : une poussière dans l’œil et le monde semble si
flou. Comme s'il n'existait pas.
J'ai vu tant de paysages défiler, des campagnes et des vallées ; mais sans les voir. J'ai assisté à des
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scènes, mais je n'en étais pas actrice. Seul importait à mon étrange chauffeur que l'on soit loin, peutêtre en un lieu précis. Les tunnels de la grand route perçaient les montagnes ; et personne aux soidisant frontières territoriales – le monde n'en a plus. J'oubliais... pourquoi payer un service de
douanes s'il n'y a plus de lignes de démarcation ?
Quoi qu'il en soit, nous avons roulé jour et nuit me semble-t-il. Des kilomètres et des jours durant.
J'ai avalé des bornes et des lampadaires au fond de mes yeux, et rien n'était jamais pareil. Seule la
lune restait la même, toujours si triste sous les coups de foreuses transperçant ses entrailles. Son
cri... Chacune des nuits où je voguais entre la conscience et l'oubli de moi-même, il me vrillait les
tympans et me tenait éveillée.
Les phares des voitures. Puis le cahot des amortisseurs sur les cailloux – ou bien était-ce des pavés
– me brisait le cul. Quelle fut longue cette route !
Ombres et lumières dans le flou des instants, elles se mélangeaient en un dédale temporel
impénétrable. Le son du moteur mêlé à la musique de la voûte alentour, l'irréel sonnait à mes
oreilles. Le passé, le futur – les jours heureux et ceux les plus sombres, en somme – chantaient en
un chœur dans lequel l'espoir se fondait à la fatalité.

Jeudi 30 Janvier 2014.
(un coup de feu)
Quelques secondes plus tard je ressens un coup de coude dans mon bras endolori. Je ne reconnais
pas ce ciel métallisé et tollé ; le ciel d'une camionnette se matérialise. Celle qu'il a volée. J'étire mes
muscles courbaturés par la longue route.
Ce coup de feu, que signifiait-il ? Le danger est donc déjà de retour. Les chemins de traverses, ces
voies occultes et cahoteuses sous le couvert de la forêt alpine ne nous auront donc été d'aucune
utilité quant à la discrétion de notre fuite. Abattue et épuisée, je rassemble mes esprits dispersés un
peu partout sous cette nue de tôle. Je murmure sans souffle :
« Ça y est déjà ? Nous retournons à la torture, les agents nous ont repérés.


Non, c'était simplement pour être sûr que tu réagirais en temps voulu. Ne sois pas si

fataliste. Il n'y a rien d'autre à se préoccuper que ce lapin au crâne en bouillie que je viens de
surprendre pour notre pitance nocturne.
Head shot ! Un peu de chair rouge ne vous fera pas de mal, jolie demoiselle.


Pauvre con. La prochaine fois se sera ton crâne que j'éclaterai pour me nourrir quand je
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crèverai la dalle.


Mais de rien, je vous en prie jeune demoiselle.



N'en parlons plus pour le moment, nous aviserons en temps voulus. Combien de jours ont

passé ?


3. Ou 4, je crois. Mais c'est relatif, après une telle fuite il se peut que j'ai outrepassé le

décompte des heures. Tu m'excuseras mais le temps n'est pas ma principale occupation en ce
moment... si tu vois ce que je veux dire. Héhé ! Aimes-tu ironiser avec l'Histoire ? »
De l'humour, et puis quoi encore ! Avec quel abruti me suis-je encore embarquée ?
« Occupation... Paris... 1940... De Gaulle... Résistance... Troupes Nazis... Non ?


Ouais. Je rirai un autre jour.

3 ou 4 jours me dis-tu ? Mais pourtant je crois ne pas avoir fermé l'œil. Tu as roulé tout ce temps ?


Et oui ! À votre service belle demoiselle. Dévoué et protecteur jusqu'à l'exténuement. Fidèle

comme un rottweiller.
Tes yeux ont vu ce qu'il y avait à voir. Reposes-les pour le moment. Je t'ai portée sans peine
jusqu'au van que tu vois là. Il existe des traboules sous Lyon, sous lesquelles n'importe qui peut aller
et venir sans se soucier de se faire remarquer ni suivre. Des passages secrets si tu veux. Elles sont si
charmantes. Leur sol pavé et leurs odeurs de terre, ça change des relents pisseux des rues de plein
air. Je les connais bien, je les arpentais à mes heures perdues lors de mes journées d'insomnie. »
Un cours d'Histoire maintenant. Me prend-il pour une jolie écervelée à impressionner ? Pourquoi
cette poisse à mes trousses ? Je demande à la Clémence un peu de pitié si jamais quelque chose
m'entend hurler en silence. Mais à quoi bon crier quand personne ne peut vous entendre ?
« Et au bout il y avait ce van, ou ce taudis. Par le passé, nos aïeux utilisaient les traboules afin de
traverser les rues lyonnaises plus rapidement pour que telles ou telles livraisons soient à bon port, à
bonne heure et sans perte.
Les traboules sont les meilleures alliées à la fuite. J'espère qu'il en existe dans d'autres villes. Elles
nous seraient bien utiles pour rôder tels des fantômes.


Je connais les traboules espèce de crétin ! C'est là où je passais mes nuits, dans les buvettes

clandestines. Ce qui m'importe, c'est de savoir où nous nous trouvons en ce moment même.


Je crois que nous sommes dans la région du Piémont. Nous avons traversé la partie la plus

abrupte du massif alpin au travers les chemins pédestres. Nous avons roulé sous les monts, la nuit,
le jour et encore la nuit. Aux vues des bornes que je me suis tapées, nous ne devons pas être loin de
Pise.
Nous pourrions d'ailleurs aller visiter les vestiges de la Tour Penchée, ce serait si romantique. Quoi
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que... le site n'est plus si touristique depuis que la tour a chu sous les secousses provoquées par les
bombardements lors des luttes libertaires des années soixante-dix. Ils ont eu beau essayer d'épargner
les monuments, ce fut vain.
Mais c'est quand même un lieu très prisé pour les lunes de miel depuis que Venise a été submergée
par la grande marée.


Tu veux pas te la fermer et faire cuire ce lapin ? J'ai la dalle. Je n'ai rien mangé depuis qu'on

s'est carapatés.


Que tu crois... J'allais pas te laisser dépérir. Tu penses vraiment que tu serais encore en vie si

je n'avais pas pris soin de toi, de tes blessures et si tu n'avais rien avalé.


Quitte à être coincée à fuir avec toi, j'aurais préféré crever sur le bord de la route.



Et aurais-tu préféré te faire violer et démembrer par ces agents qui étaient chez toi l'autre

matin. D'ailleurs, sais-tu qu'ils connaissent des moyens pour te laisser vivante après t'avoir tranché
les membres. Ils te défigurent, t'arrachent la peau du visage en lambeaux et les donnent à manger à
leurs dogues mutés. Puis ils te laissent finir tes jours sur une jambe, sans yeux et sans main pour
gratter tes cicatrices. Ça te démange de partout sur le corps, et tu n'y peux rien.
Ce serait dommage de te gâcher comme ça.


C'est bon, ta gueule ! J'ai compris...



D'ailleurs, pourquoi étaient-ils chez toi ? Des agents de l'Autarcie en début d'année, c'est

plutôt rare.


J'en sais rien, ils doivent être en ville à cause des émeutes sûrement.

Bref, je te dois bien la vérité puisque tu m'as sauvée. Mon père s'est suicidé l'autre jour et j'ai
balancé son corps dans le fleuve sans le lester – pas besoin de prendre cette peine vu le nombre de
corps qui y dérivent depuis que la Lune nous a été volée. Cette nuit-là, comme souvent, je me suis
recueillie face au panorama de la Basilique, au sommet de la butte. Là, un punk est apparu. Je savais
qu'il avait de mauvaises intentions alors je l'ai buté, éventré et égorgé. J'ai balancé son corps dans le
parc en contre-bas. Il n'y avait personne pour me voir, mais j'ai quand même été convoquée pour
son meurtre. Je ne comprends pas.


Moi non plus. Bizarre en effet.

Parlons de choses moins terre à terre. Je n'ai pas de nouvelles des brumes magnifiques de Rēkohu,
ni même des civilisations souterraines britanniques. Tu n'aurais pas une jolie histoire à me raconter.
Je suis sûr que tu connais de bien belles légendes. Et puis tu as l'air un peu plus en forme que ces
derniers jours. Je me disais que tu pourrais un peu égayer nos déconvenues. Tu crois pas que c'est
une belle idée que j'ai là ?
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J'ai pas le cœur à ça. J'ai failli y passer et tu veux que je te chante une histoire pour bien

dormir et faire de beaux rêves.
Tu veux savoir ? t'as des idées de merde !


Mais ça te fera du bien à toi aussi, je te jure. J'ai pris soin de toi jusqu'à maintenant, fais-moi

confiance.


Tu crois vraiment que je vais t'offrir ma confiance ?



Non, en effet. Mais juste une histoire. Une courte et joyeuse, s'il vous plaît jolie demoiselle...

une petite que tu auras terminée en cinq minutes, pas plus.


Je ne suis pas ta jolie demoiselle.



Une petite. Courte ?



Bon... Laisse-moi réfléchir. Pendant ce temps, fais cuire cette viande et fous-moi la paix.



D'accord, je me tais. »

Le Soleil se couche extrêmement tôt dans ces vallées bordées de pentes épineuses. Les sapins
irradient déjà leur aura de fraîcheur au travers mes épaisseurs. Le lapin crépite sur les flammes de
notre feu de camps. Je m'enveloppe bien hermétiquement dans un duvet que j'avais récupéré dans
un des coffres de rangement du van.
Une fois la peau du lapin bien dorée, je m'étends contre le pneu arrière, et cale ma tête avec mon
sac.
« T'es prêt ? Tais-toi !


Oui ! Merci !



Il était une fois une taverne où nous avions coutume de boire un verre ou deux. Te rappelles-

tu comment nos rires faisaient oublier les heures et le temps passé ? et comment nous rêvions à
toutes les grandes choses que nous ferions dans l'avenir ?
Ainsi étaient les jours mon ami, nous les croyions éternels. Nous pensions chanter et danser la
chanson des sphères pour l'éternité, mener la vie de notre choix, nous battre sans jamais perdre car
nous étions jeunes et sûrs que tout marcherait comme nous le voulions. Au-dessus de nous les
planètes, les étoiles et les galaxies valsaient dans les cieux, inaccessibles. Et dans l'espace, de leurs
marches célestes sonnaient le chant des sphères. Ainsi étaient les jours.
Puis les années ont passé à toute vitesse, nous avons perdu nos brillantes illusions en chemin. Si par
hasard je te rencontrais dans la taverne, nous nous souririons et nous dirions...
Nous dirions que nous croyions les jours passés éternels. Nous pensions que la chanson dans le ciel
ne se tairait jamais car nous étions jeunes et sûrs que tout continuerait comme nous le voulions.
Ainsi étaient les jours, oui !
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Ce soir même, je me tenais devant la taverne, rien ne semblait plus être comme avant. Mais rien
n'avait changé. Dans la vitre je vis un étrange reflet. Cette femme solitaire, était-ce vraiment moi
sous le reflet triste d'une Lune bleue ?
À travers la porte me parvint un rire familier. J'ai vu ton visage et t'ai entendu prononcer mon nom.
Oh si cher ami ! Nous sommes plus vieux mais pas plus raisonnables, car dans nos cœurs les rêves
n'ont pas changé.
Ainsi étaient les jours mon ami, nous les croyions éternels. Nous pensions chanter et danser la
chanson des sphères pour l'éternité – et même davantage – mener la vie de notre choix, nous battre
sans jamais perdre car nous étions jeunes et sûrs que tout marcherait comme nous le voulions. Audessus de nous les planètes, les étoiles et les galaxies, toutes ces sphères dans les cieux se sont tues.
Nous n'avons pas changé, mais plus aucun son ne nous parvient de là-haut, hormis ces pleurs qui
emplissent la voûte... alors à quoi bon continuer à danser ? Ainsi sont les jours.
Ainsi étaient les jours, oh oui ! ainsi sont les jours. »
Le silence nous enveloppe tous les deux. J'ai un peu mal dans ma poitrine droite après une si
longue histoire. J'aurais dû en choisir une plus courte, mais pour le coup je ne peux m'en prendre
qu'à moi. Je me rends compte que mon souffle m'irradie des douleurs dans les articulations de mes
épaules.
Surtout, ne rien laisser paraître...
« Merci, c'est magnifique. Désolé pour la larme... quel poème, putain !


Tu trouves ça gai ? J'aurais pu mieux choisir.



Non, c'est très bien. C'est nostalgique, je trouve ça beau. Ne te sens-tu pas plus légère

maintenant ? »
En effet, malgré cette douleur qui monte en moi, je me sens libérée d'un poids dans ma gorge.
Je me suis tue pour le restant de la soirée. Lui aussi. Nous avons mangé en silence.
Le lapin était délicieux. Un inculte lourd, mais bon cuisinier. Je ne cracherai pas sur cette qualitéci. Et puis cette viande grillée, quel délice ! le ragoût ne vaut vraiment rien à côté de ce plat
nouveau. La peau craquait sous mes dents. Le sel sur mes papilles et cet arrière-goût de fleurs
sauvages, un petit délice à ne pas renier. Chaque bouchée me rappelait un souvenir de ces jours
passés, de ces jours heureux – aucun n'était en commun avec la mémoire de mon père. Ce repas fut
le plus merveilleux des voyages, le défibrillateur de tous les plus beaux moments de ma vie.
Que voulez-vous cher docteur... je sortais tout juste d'un pseudo-néant et j'allais y rentrer à
nouveau. Je ne peux qu'avoir le meilleur souvenir de ce point charnière entre ma mort, ma vie et
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mon propre oublie. Mon prochain réveil ne serait que dans quelques semaines, au beau milieu d'un
musée Grévin immense, entourée de statue grise et de marbre. Ce lapin fut la plus belle chose que je
ressentis avant ma renaissance, ma régénération. J'aurais pu franchir les brumes magnifique de
Rēkohu, mais le souvenir de ce goût m'a rappelée à moi-même, à mon corps.
Sur la fin du repas une migraine horrible m'a terrassée. Celui en qui je devais confier ma confiance
m'a portée au van et m'a allongée. J'ai été prise de tremblements, j'avais chaud. Il m'a donnée une
boisson à base de mon paracétamol, a changé certains de mes pansements. Puis il m'a dit de lui
donner un coup de coude s'il y avait un souci. Il s'est allongé, lui aussi, à portée de bras puis tout est
redevenu flou.
Des sphères sous le ciel tollé de cette chambre nomade en acier.
Elles valsaient et brillaient une lueur qui me rappelait certains de mes jours heureux – la saveur
d'un certain animal. Les brumes m'appelaient, mais je savais que cet étrange crétin était à portée de
coude. Ainsi que l'est... où refleurissent des peuplades... ainsi que des lapins... Mais pourquoi
rêvais-je de petits animaux, sautillants dans le blé mûr de la pleine saison – de fermier récoltant le
maïs entre les floraisons alpines – d'écureuils gambadant sous mes bottes ? J'hallucine !
Des rayons me réchauffaient – m'apaisaient dans un flux bienfaisant – mon cœur se serrait. Des
larmes encore. Mais cette fois-ci, je les laisserai couler à flot si les sources souhaitaient faire naître
un torrent où tout s'oublierait, où tout se laverait
(jusqu'à ce qu'elles ne se tarissent)
Je nageais dans ce bain lacrymal.

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Segment #4 – Le chat d'Août 79.
Souvenirs d'une nuit d'été
(au zénith).
Je ne me souviens de rien.
Juste cette chaleur apaisante. Le climat en ces contrées est-il celui du paradis ?
Cette chaleur me donne l'envie de me métamorphoser en chat, de me prélasser sous les tables, sur
le pavé doux d'un bistrot après le zénith à l'heure où les verres sifflotent leurs mélodies en cristal. À
l'heure où les voitures équidées font raisonner leur galop dans les ruelles en sieste. Les ronflements
ensuqués de la torpeur méditerranéenne font vibrer l'atmosphère apaisée en un vibrato baryton. Une
dame me hurle après parce que je me suis étendue sur un linge douillet. Je fuis de mon nid et m'en
vais me balader sur la route sèche et fleurie de la ville. L'air a l'odeur de la sauge et de la luzerne,
mais aussi des relents appétissants de cuisine et de ragoûts. La populace vaque à ces heures de
torpeur. Et mon ventre grogne lorsqu'il s'imagine se remplir de ces parfums multicolores.
Les ronfleurs ronflent. Les piailleurs piaillent. Les passants rentrent sous la fraicheur de leur toit.
Les voitures passent. Les chevaux raisonnent dans l'écho des rues. Et les dames me chassent de leur
linge. Les heures du zénith balkanique sont toujours les même, mais ce sont les plus douces.
La mer éclate en brumes au loin.
J'aimerais à m'étendre, à attendre et voir passer la vie d'un œil extérieur. Observer les monts
immenses par delà les éclats bleus de ce liquide salé. Les neiges éternelles reflétées dans les vapeurs
d'une écume grise. La clarté du ciel et cette chaleur confortable, la Lune translucide sous les nuages
de midi et le vent chargé de la mer mystérieuse.
(les heures immobiles)
Je me prélasse et me baigne, mais une odeur d'acier envahit mon repos. Ma tête en alerte, je me
dresse sur mes pattes. Des odeurs me vrillent les oreilles, des sons immenses et magnétiques
s'entrechoquent dans la matière de l'air.
Le chant des bocks de bières, dans lesquels les bulles acides éclatent en notes hypnotiques, s'élève
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des terrasses et se matérialise en un épais nuage de fer sous les yeux effrayés de la population
somnolente. Le tonnerre gronde mais le ciel est clair. L'orage monte des monts éloignés. Les neiges
glissent sur les pentes là-bas. Le bois choie, la faune s'élance vers les hauteurs voisines. Les vagues
s'élèvent sur les quais et les digues, puis submergent les plages et les maquis. La montagne sursaute
puis vibre avec le vent.
Les chevaux se stoppent et dressent leur naseau vers le ciel cahoteux. Les ronfleurs ne ronflent
plus. Les piailleurs ne piaillent plus. Les passants ont disparu. Les voitures se sont arrêtées. Et les
dames ne crient plus, elles hurlent. La plèbe s'affole et la milice se met en branle. Les rouages de la
sécurité s'éveillent en vain.
La roue tourne dans le vide. Que ces pavés sont doux pour prélasser son corps félin à la nue
diurne.
Un nuage énorme s'épand droit au travers de la voûte immense, je m'élance au sommet des toits de
chaux. Tel un apôtre au pelage noir, je miaule à la ville les chants d'une apocalypse à venir, je les
supplie de me suivre. Je leur prédis un sommeil éternel sous cette atmosphère de torpeur. Un froid
glacial dans la roche et les cendres. Le néant pour ce souvenir abandonné. Personne ne se
souviendra de Pline, de sa famille, ni même de la cité énorme. Je chante qu'il n'y aura plus jamais de
futur ici, seulement de la pierre.
Le sol tremble, quelque part il se fend. Des failles béantes s'effondrent sur les monts lointains, et
dans les reflets salés de l'écume se reflètent les entrailles rouges et brûlantes de la terre. Le feu se
met à couler sur les herbes et les buissons, puis tout n'est que cendres mouvantes. La montagne
disparaît et se fond avant de déchirer la matière du vent dans un souffle calcinant. La montagne
s'élève et dévore les nuages dans un festin gargantuesque. Le ciel brûle et devient neiges étranges.
La pluie est noire, l'eau est poix. Le vent a un goût d'acier... ou bien de sang, qu'en sais-je ?
Je saute de toits en cimes et rejoins les hauteurs voisines. Personne ne m'a suivie, personne ne m'a
entendue, je ne voulais pourtant pas être discrète cette fois-ci. Maintenant je suis seule. Et j'observe
la ville apeurée et l'ombre s'étendre en ce midi estival. Le froid glacial, la roche et l'oublie
s'effondrent sur la cité énorme. Ne restera que l'odeur de la cendre froide, et peut-être quelques
chants sous-terrains. Des bruits de bocks sous un zénith gris.
Subsisteront aussi les souvenirs d'un chat. Le chat a tout vu, le chat sait tout. Mais le chat ne dit
rien. Il ne dit jamais rien, ce chat est muet.
Aujourd'hui, face aux écumes de cendres, lorsque la nuit est tombée et que brille un disque
argenté, il entend ce chant nouveau. Les geignements d'un astre enlevé à ceux qui lui demandaient
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sa clémence et honoraient sa bienveillance.
Dans l'immensité de ces cieux d'hiver, c'est bien un dieu qui pleure. Un dieu vaincu par une armée.
Alors le chat s'est éveillé de son sommeil millénaire.

Jeudi 6 Février 2014.
La Sicile ? Mais comment avons-nous traversés cette mer en van ?
Des murs de roches, de la poussière, le sol sec. Le vent caressant le pavé fait dialogue avec la mer
un peu plus loin. Des oiseaux piaillent dans le ciel et la lumière est enfin claire. Un chat passe et fait
fuir un petit rongeur que je n'ai pu identifier. Peut-être était-ce un écureuil ? ou bien un renardeau en
fait, je n'en sais strictement rien. Ma tête semble brisée de l'intérieur, ma pensée est fragmentée en
petits éclats fins et brillants un peu partout sous mon crâne et mes yeux. Que c'est bon de se
prélasser sur le pavé encore frai. La tête vide !
Mais elle se remplit si vite ! Les fragments se reconstituent petit à petit et forment des amas qui
fusionnent entre eux. Certains îlots restent esseulés, mais une bonne partie de mes souvenirs ont
retrouvé la place qui leur étaient destinée. Les plus récents, eux, se mélangent. Je me souviens d'une
éruption, de hurlements. Il y avait des cendres et du feu. Et puis ce chat aussi, ce chat était là ! muet.
Mais où est-il passé ?
Je me souviens du repas dans la forêt, du lapin. Puis tout est redevenu flou avant de disparaître.
Quand était-ce ?
Cet air, ne serait-ce pas l'air doux d'un mois de Mai ?
L'autre abruti qui cuisine bien est avachi non loin de moi. Il ronfle. J'inspire une grande bouffée
d'air et lui défonce l'épaule d'un énorme coup de coude.
Il sursaute, je lui demande :
« Où sommes-nous ?


D'où venons-nous ? Qui sommes-nous donc pour nous permettre tout ceci ?



Oh ! Ta gueule !



Lola Fedrith au réveil, c'est comme du passé de ces lieux.



Qu'est-ce que tu chantes ?



J'ai jeté dehors les propriétaires de la bicoque, j'aime pas squatter en leur présence. Je me

sentirais de trop. Mais j'ai eu un problème... je les ai brisés en les virant.


Tu vas me dire où nous sommes au lieu de raconter ta vie !
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Tu ne veux pas savoir quand nous sommes avant ?



Si ça te fait plaisir, surprends-moi.



J'ai trouvé cette montre sur la route, elle est superbe et elle fonctionne à merveille – cristaux

liquides je crois qu'on m'a dit. Je l'ai fauchée à un marchand en caddy sur les chemins à la sortie de
Massa. Et regarde... elle donne même la date ! February 6 th. Je ne peux pas te dire le jour de la
semaine, mais je peux te dire que cela fait cinq jours que nous avons loupé notre rancard à Pise.
Désolé, je voulais tant te surprendre.


Nous sommes un jeudi. Et nous sommes donc... où ?



Euh... Tu n'as qu'à sortir, tu verras par toi-même. »

Je me suis trainée dehors, à quatre pattes sous ma couverture, et me suis assise contre le mur de
brique de la bâtisse. Je n'ai rien dit. J'avais le souffle court, les genoux contre la poitrine. Ébahie.
Sous mes yeux se déployait la floraison d'une immense cité en ruine. Des maisons à perte de vue, la
plupart n'avaient pas de toit. Des parcs en friche où trônaient des représentations d'êtres superbes,
des êtres humains mais étincelants. Impossibles à réellement discerner. Leur visage reflétait quelque
chose d'étrange, peut-être était-ce ça, la clémence.
Des dieux. Divers êtres suprêmes statufiés dans cette cité ravagée il y a deux millénaires de cela.
Des dieux étaient donc déjà morts à cette époque, tués avec ceux qu'ils aimaient sous les feux de la
montagne sortie de la mer.
Une voix au loin :
« Tu n'es pas assoiffée ? J'ai trouvé un puits rempli d'eau potable. Je l'ai nommé Pompée... Tu
piges ? puits... pomper... Pompéi ! Non ? »
Le volcan au loin, derrière les flots, semblait calme. La montagne de mon rêve, j'étais un chat dans
la ville où les voitures se sont arrêtées, j'ai vu la roche fendre le ciel. J'ai crié aux gens de fuir, de me
suivre vers les hauteurs. Mais personne ne m'a entendue. C'était donc moi ce chat, j'ai tout vu mais
n'ai jamais rien dit. J'ai veillé sur ces lieux pendant deux mille ans, sachant qu'il n'y aurait jamais
plus de futur ici. J'étais l'âme incarnée de la cité, un dieu éphémère de cette mémoire, une apôtre de
Mnémosyne.
Mais depuis presque un mois, le futur est partout. En chaque endroit où il y a des cieux, une fois la
nuit tombée. Sous ce disque argenté, il est visible à chacun que le temps s'est écoulé. Que jamais le
monde ne s'arrête de tourner. Les dieux éphémères se réveillent.
Le zénith en cette douce journée de Février. Les odeurs sont les même que celles des printemps

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lyonnais. Les vagues éclatent au loin tandis que de leurs écumes monte la mélodie des bulles
pétillantes. Un silence apaisant s'est abattu tel une chape de torpeur, comme à l'accoutumée en cette
heure-ci. Les piailleurs ronflent, les ronfleurs pompent de l'eau au puits. Et les chats étirent leur
corps de félidé sur les marches poussiéreuses et fendues.
Mes yeux s'apaisent et mes muscles se relâchent face à ce nouvel horizon en panorama. La
Basilique de Fourvière est tellement loin maintenant. J'en ai oublié sa blancheur immaculée.
« Je t'avais promis Pise, mais ça ne valait vraiment pas la peine de te donner un coup de coude
pour ce champs de ruines modernes. Et puis tu n'avais vraiment pas une tête à balader dehors. Ici
c'est paisible, et tu pourras même monter sur la grande scène là-bas si le cœur t'en dit.
Tiens si tu as soif, de l'eau fraichement puisée. Bois au bidon, j'ai oublié de faucher des gobelets
au type en caddy. »
Cette eau est-elle millénaire elle aussi, comme la pièce immobile étalée sous nos yeux ? Elle me
dénoue la trachée et coule en un torrent frai au travers de moi. Comme si la vie me réintégrait peu à
peu. Ce puits abrite toutes les âmes de Pompéi. Ce n'est peut-être pas une mauvaise idée de le
nommer Pompée.
Nous nous sommes ensuite installés dans l'atrium où nous avons mangé des fruits séchés – eux
aussi dérobés à un certain pousseur de charriot errant sans montre. J'avais encore mal un peu
partout, le trajet en van sur des chemins cahoteux n'y était pas pour rien.
J'ai quand même grimpé sur mes jambes pour faire quelques pas boitillants sur ces routes si
anciennes. Des dieux avaient gravi ces sentiers. Je me suis dirigée vers le théâtre, ce cratère
immense vu de là-haut. Lorsque je les touche, les parois érodées s'élèvent plus haut que ma tête ne
peut pivoter. J'ai entendu les échos lointains de la foule, la structure vibrer sous certaines clameurs.
Toute cette histoire oubliée sous de la pierre et de la cendre, un fragment de mémoire éparpillé. Les
couloirs sont des cathédrales, les gradins sont la démesure. Je m'y suis assise sans la sensation de
mes jambes.
Le chat était là, dans la fosse. Le chat noir et millénaire, apôtre et guide vers la fuite que personne
n'a écouté. Il en est devenu muet. Et immortel, voué à se souvenir et à ne jamais rien dire. Je lui ai
dit d'approcher, il s'est allongé non loin de moi.
Je lui ai alors raconté l'histoire de la montagne de mes rêves. Celle du chat d'août 79, de la pluie de
poix, des entrailles de la terre. Celle de la faune sauvée sur les hauteurs voisines alors que la plèbe
et leurs dieux s'étaient laissés ensevelir sous les cendres de l'oubli. Le chat m'a écoutée avec intérêt,
le museau sur ses pattes, l'air penseur. Ses yeux bleus pâles étaient mi-clos mais voyaient tout, ses
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oreilles entendaient tout. Et il ne disait rien. Il revivait et se rappelait de nouveau.
La nuit tombait déjà et des pleurs s'en élevaient. Des sanglots hantaient le crépuscule. Un dieu
commença à luire dans la voûte sombre, puis il scintilla plus livide qu'à l'accoutumée. C'était bien
un dieu triste qui chantait toutes les nuits depuis bientôt un mois. Combien de temps encore
l'Humanité supporterait-elle d'entendre la musique de la fatalité au quotidien. Elle allait bientôt
sombrer dans la folie, s'entretuer et tomber dans la barbarie. La guerre entre chaque individu allait
commencer, un âge de chaos où tout serait ravagé.
Un nouvel ordre naissait et poussait des ruines de l'ancien ; un ordre qui n'a plus de cieux.
C'est tout ce que le chat m'a dit. Puis il est parti. Il a élancé son corps de félin vers l'est et s'est
fondu dans les ombres. Des fois, quand il fait noir, je revois encore son regard scintillant, ou bien
quand je ferme les yeux.
Ce chat m'a montrée la voie. Je l'ai suivie.
Vous croyez que c'est grave, mon cher docteur ?

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PARTIE #II –
Le règne de la Lune Bleue.

Segment #5 – Mission Gallifrey.
Mardi 31 Décembre 2013.
Que l'été pue ici !
Je n'aime pas la pluie, mais le soleil tue. Il en arrive même à faire vieillir le sol, à le craquer
comme la peau d'un vioque. Mais j'aime bien le son que fait ce cuir lorsque je file, baskets aux
pieds, une fois la fraîcheur nocturne affaissée au sol et la populace tropicale assise à la terrasse des
bistrots, profitant des torpeurs nocturnes. Mon trot fait le même bruit qu'un marteau-piqueur de
poche rebondissant sur un tom. Les échos se répercutent dans ces plaines immenses tels les
percussions que l'on entend des fois quand le vent se lève et qu'il nous ramène des nouvelles du
désert de l'ouest, de l'Out-Back. La clameur des rires ivres s'élèvent plus qu'à l'accoutumée en ce
dernier soir de l'an de grâce deux mille et treize, rien d'autre n'est audible si ce n'est ce zéphyr marin
qui siffle à mes oreilles lorsque je cours à son encontre.
Ici, plus à l'est tu te noies. Vers l'est c'est l'océan infini. Il finit à l'ouest, aux États-Unis ou bien à la
vieille du Sud – à l'est il n'y a rien, à l'ouest non plus. Au sud l'Antarctique est une terre noire,
infestée par la maladie qui tue le roc et le laisse inerte. Je te jure... Tu aurais vu ces débris de roches
mortes recouvrir nos plages Océaniennes lors de la Grande Marée Morte du mois dernier, tu me
comprendrais. Prends le temps de t'imaginer des vagues s'éclatant en écumes de morceaux de la
Terre. Je te le dis, notre planète meurt. Et elle meurt par le sud. La Lune bientôt volée n'est rien face
à ce qui arrive à notre sol lui-même. Tout s'effondre par le bas.
Je m'excuse de m'affronter à l'idée que tu te fais de ces dieux et de leur soi-disant clémence. Ils
sont morts. Vois ! Il faut que tu regardes les faits, il n'y a rien vers l'orient. Y a-il un nord ? Un nord
où refleurirait la faune et la flore en des lieux moins stériles et viciés qu'ici ?
J'en doute ma chère Lola. Ma boussole est une hélice qui me trancherait la main si je ne la
stoppais pas à l'aide des aimants que je trimballe toujours dans mes poches recousues. Ces sons que
tu entends le soir – la Lune qui frémit – c'est dieu qui se marre pendant que t'es en train de tirer du
plomb dans la comète, comme dirait l'autre.
Te souviens-tu de la légende de Gilles et Anne ? Nous regardions souvent cette histoire la nuit,
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quand le sommeil nous était volé par le bruit des émeutes dans les rues moites de la vieille ville – ou
par les baffles saturées de ton voisin du dessus. Souviens-toi d'Arletty, la beauté naïve du diable, le
désir d'être tué par l'amour. Le crime passionnel pardonné. Le Grand Duc peut être vaincu même si
tout le monde doit mourir. Quelque chose subsistera toujours.
Tout est si sombre et limpide à la fois. Tout meurt et tout disparaît, seuls résonnent certains échos
au lointain. Tu es l'un de ces battements que même le diable ne peut taire, un de ces espoirs qui ne
s'efface jamais même après l'histoire. Tout est joué, les dès sont lancés, mais tu as l'espoir. Restes
espoir personnifié, n'oublies pas tes croyances, elles sont sûrement les floraisons d'un monde
nouveau. D'un autre ordre.
Tu seras l'héroïne d'un western. Il n'y a que l'ouest sur nos planisphères ma petite Bloody Betty
Boop de spaghetti.

Mercredi 1er Janvier 2014.
L'année a changé, mais le monde pue toujours autant. Ici c'est le nirvana des odeurs moites. Les
débris de l'Antarctique pourrissent sur nos plages noires, l'océan est une soupe visqueuse qui
bouillonne sous le Soleil insupportable. Les arbres brûlent sans crier gare, des oiseaux pleuvent de
temps en temps, par averses, et s'écrasent au sol, leurs plumes roussies. Le climat ici n'est plus celui
de la Terre.
Je me demande qu'en sera-t-il lors du jour J, celui des sept minutes. La mission Gallifrey toucherat-elle la Lune ? Pourquoi un tel nom pour cette mission, et salir le nom de la patrie des anciens
dieux. Gallifrey appartient à nos ancêtres. Je ne serais pas étonné que ces abrutis de la Coalition ne
réveillent la colère des dieux éphémères en conquérant nos astres avec leurs légions pseudoromaines.
Tu sais très bien que je suis de ceux qui admirent l'œuvre des grands Empereurs de ces immenses
contrées qu'étaient Bonaparte ou bien Jules César. Je n'ai jamais vraiment modelé des dieux dans
mon imagination, mais ces chefs-là doivent se rapprocher des êtres démiurges dont tu me parles
souvent. Ce nouvel empire-là n'est qu'apparat. Il ne reflète en rien la magnificence de ces peuples
d'autrefois, il pue la pourriture et l'indécence ; de même que l'art de la guerre s'est perdu dans le
temps. Cet ordre, dans cent ans, dans mille ans – ou bien dans dix ans, qu'en sais-je – une fois qu'il
se sera effondré de lui-même, ne devrait pas mériter le moindre souvenir. Il sera effacé de l'Histoire
comme on chasse une poussière au coin de son œil. Nous nous souviendrons des conquêtes

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Napoléoniennes, de la splendeur de Rome, d'Alexandre le Grand, de la science des Mayas ; l'empire
de la coalition n'est qu'une merde liquide dans un champs de coquelicots et de tournesols. Ce n'est
pas un réel Empire, c'est un no-man's-land sans guide.
Voilà pourquoi le monde s'effrite par le bas. C'est cet ordre de pacotille qui commence déjà à
s'affaisser. Tout s'écroulera, mais des survivants refleuriront leurs espoirs sur la ruine de l'ancien
temps. Et les divins, ces dieux éphémères regagneront leur patrie volée de Gallifrey.
Mais tout ceci ne se passera pas en sept petites minutes. Ni même en sept jours.
Je sais où tu seras au soir du quatorze. Sur une place panoramique au sommet de la cité lyonnaise,
une nuit comme les autres. Comment se porte notre ville depuis que nous sommes partis Anna et
moi ?
D'ailleurs j'ai eu des nouvelles de Kiev. La ville se prépare à une rébellion sanglante contre les
miliciens. Qu'en dire ? Ont-ils raison d'aller droit à l'abattoir ? y a-t-il un intérêt à agir ainsi ? À quoi
bon...
J'en sais rien mais tout va extrêmement vite dégénérer.
Je veux que tu prennes soin de toi Lola, je tiens énormément à toi. Ici, à Sydney-long-court tout va
encore bien malgré la tension qui se ressent. Je ne sais pas comment tout ça va tourner.
Même mon optimisme habituel s'avère se noircir. J'attends avec impatience des nouvelles de toi et
des amis Fourvière.
Miss Fedrith, tes lettres sont mon oxygène.

Mercredi 15 Janvier 2014
(à l'aube).
Tout ira bien.
Que personne ne s'affole, cette terre est à nous et qu'importe l'ordre mondial ! Cette terre est nôtre,
la Lune à nos yeux. Ce n'est pas parce qu'une bande de clampin a fait un footing dans son
atmosphère qu'elle est leur. Il n'y a même pas eu de guerre. Une conquête sans guerre... l'art se perd
te dis-je !
Mais il y en aura quand même une... à nos pieds, une de celles qui sont crades. Napoléon s'en
retournera dans son linceul. Là-haut le sol y est gris, ici la terre est rouge.
Le peuple dégénère déjà, c'est fou la puissance des médias ! Ils m'épateront toujours ces
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charognards assoiffés de merde. Dans trois mois le Soleil doit disparaître ici. Le soir, à la terrasse
des bistrots, ce ne sont plus des rires qui s'élèvent vers la voûte, mais des regards inquiets qui se
perdent vers ce disque argenté, ou bien vers ces écrans scintillants qui nous reflètent les horreurs de
la place Maïdan.
Mais qu'importe, ici le peuple de l'océan s'apprête à y retourner. J'ai beau avoir pris sur moi, j'ai
toujours autant peur de l'eau ! La mer est immense, l'eau ne peut pas être assimilée par mes
poumons trop petits. La Lune pourrait devenir folle et pousser les vagues par-delà les déserts
assoiffés, recouvrir cette peau de vieux qu'est le sol australien. Il y a des jours où je souhaiterais être
encore auprès de toi, sur le continent. Mais je ne pouvais pas rester – tu le sais – mon espérance de
vie n'aurait pas dépassé celle d'un flocon de neige sur le macadam de la place Oxygène en plein été.
Tu sais aussi que je m'en veux d'avoir entraîné Anna jusqu'à Kiev pour m'accompagner dans mon
voyage jusqu'ici. Personne ne peut la retenir quand elle veut quelque chose, tu la connais encore
mieux que moi, Lola. Maintenant elle en est prisonnière.
Maintenant, ici j'ai peur de finir seul dans l'immensité de ces plaines arides, à respirer les gaz
s'échappant des morceaux épars des charognes de l'Antarctique. À ruminer mes regrets...
Lola, ma chère amie, tu me manques. Tes histoires et ta voix me hantent. J'aimerais tant te revoir
de nouveau, me plonger dans ton regard qui parait plus vieux que toi, lécher ta silhouette de mes
yeux. Et te dire – te répéter – que tu es si belle, seule et toute petite sur les scènes des traboules.
Je voudrais te raconter mon histoire. Je l'ai écrite sous forme de conte dans la semaine même de
mon arrivée sur cette île à l'agonie. Est-ce que dans ta prochaine lettre tu pourrais, toi aussi, m'en
raconter un ? Ta plume m'apaise à défaut d'entendre le son de ta voix. Mon cœur se serre quand les
souvenirs de toi me submergent. Je pleure souvent, mais ça, je préfère ne pas trop te le dire.
En attendant, je vais te conter la sombre et humide histoire de Roxy-Boxy :

Mardi 7 Mai 1991.
« Je n'ai jamais été mouillé. Non, jamais mouillé ! On ne peut pas dire que je sois allergique à
l'eau, médicalement parlant. Mais le fait est ainsi : je n'aime pas l'eau. Quand il pleut, je suis
tellement tendu que je deviens une autruche et j'en ai des plaques de boutons roses qui me poussent
partout sous les poils ! Hein ? Pourquoi sous les poils ? Ah oui ! J'ai oublié de te le dire chère
Bloody Betty.
Je suis un kangourou. J'habite Sydney-long-court, au sud-ouest trois-quart-nord de l'îlot de Porto

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Roso. Mes copains m'appellent tous Roxy. Je n'ai jamais trop compris pourquoi. Eux, ils disent que
c'est parce que j'ai la fourrure rousse... je ne vois pas trop le rapport mais bon, la vie est faite
d'arbres tordus comme le disent les sages qui vivent dans les branches. Tu le vois toi le rapport ? Ah
bon ?! Bref, je m'en fiche un peu, puisque ça n'a rien à voir avec l'histoire dont je veux te parler.
Je suis donc un kangourou roux, et je vis à Sydney-long-court et je n'aime pas l'eau. Je ne suis pas
allergique, non, mais je n'aime pas me sentir mouillé. I never bewet wet wet ! Je n'ai jamais pris de
douche non plus. À quoi bon ? Je ne vois pas pourquoi je devrais me mouiller de savon puisque je
ne me salis jamais. Je passe mes journées à sauter de rues en avenues sans plus de but. J'aime
beaucoup sauter. Quand je saute, je me sens libre, léger et puissant ; que demander de plus à la vie
que de se sentir libre et léger, hein ? Non... je ne te le demande pas, je le sais ma chère camarade.
Et quand il pleut, je saute vite de pavés en pavés jusqu'à ma maison avant que la première goutte
ne tombe des nuages de papiers d'Arménie qui recouvrent la ville quand un orage daigne sortir de sa
léthargique sieste tropicale (car ici, sous les tropiques, ces vampires du désert aiment faire la sieste
le jour, et la nuit aussi, et même à d'autres moments de la journée ; mais moi je préfère sauter). Et
une fois sous mon toit de briques, j'en profite pour faire des bonds de pièce en pièce. J'expérimente
de nouveaux types de bonds ; ma spécialité est le semi-bond quart-allongé. Mode d'emploi : je
m'allonge d'un quart par rapport à la perpendiculaire du sol et je saute, les jambes repliées à 18°
sous mes cuisses, suivant cette inclinaison. J'ai déjà déposé un brevet pour ce bond, inutile d'essayer
de me doubler ! Et ce brevet, ça me rapporte de quoi manger, vivre et sauter, c'est tout ce dont j'ai
besoin ; ma vie est ainsi faite, et j'en suis fier. Je compte aussi m'inscrire dans des compétitions de
bonds artistiques ; l'équipe de Sydney recherche des sauteurs talentueux pour les prochains Jeux
Olympiques du Londres sous-terrain – je devrais décrocher l'or, les hommes-lézards ne sont pas
réputer pour bien sauter. J'en suis un, tu as bien dû t'en apercevoir quand même, non ? ou bien tu as
une cacahuète à la place du cerveau ?
Des fois, mes copains viennent me voir quand il pleut. Ils sont tout mouillés parce qu'ils se fichent
d'arriver sous mon toit après que la pluie les ait souillés ! Je ne les comprends pas... Enfin bref !
Quand ils viennent chez moi, trempés comme des os de poule en soupe, ils n'ont pas intérêt de me
toucher, sinon je les boxe. Ou bien je saute, mon corps élancé droit vers leur poitrine.
Ah oui ! J'ai oublié de te dire... Une fois, quand j'étais tout petit kangourou, dans la poche étanche
de ma mère, il a plu. Maman avait oublié de fermer l'ouverture et l'eau est entrée dans mon duvet
jusqu'à me noyer les narines. Je gémissais et braillais mais t'as beau essayer, dans l'eau, personne
ne t'entendra crier ! Heureusement, papa a souvenu à maman de fermer mon abri et là, elle m'a vu,
flottant comme une branche de pain dans un bol de vinaigre. Papa m'a sorti de mon duvet chaud et
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douillet pour la première fois depuis que mes souvenirs existent. Il a suivi les conseils d'un vieux
sage qui vit dans les arbres : il a cassé une branche creuse d'un arbre à calyptus, il l'a enfoncée dans
ma gorge et a aspiré tout le venin du ciel qui avait essayé de noyer mon souffle. Je me suis réveillé
et j'ai braillé comme si je naissais. Puis tout est rentré dans un ordre incertain : depuis ce jour-là, vu
qu'on m'avait sorti de la poche maternelle et qu'on avait dû couper la ficelle lombricale pour me
sauver, je n'avais plus droit à mon nid douillet près du radiateur intestinal de maman ! Je devais
commencer ma vie dès ce moment-là. J'étais tout petit, mais déjà Kangourou ! Un Kangourou
prématuré et tout minuscule qui devait faire face à la vie des grands en évitant de me faire marcher
dessus, de me faire écraser par ces géants autour de moi. Et depuis, je me suis juré de boxer toutes
les gouttes d'eau qui viendraient me narguer ! Les boxer, les frapper, les tordre et les démembrer,
leur casser les dents et leur crever les yeux pour me venger de tout ce mal qu'elles m'ont fait.
Enfin bref, ce n'est toujours pas l'histoire que je voulais te raconter. Si tu veux bien me suivre,
rentrons ensembles dans la sombre et humide histoire que j'ai vécu l'autre soir. Tu veux bien ?
D'accord... alors ta gueule.
Il faisait sombre sur Sydney-long-court, les nuages n'étaient plus de papier d'Arménie. Ils s'étaient
chargés de plomb, et la métamorphose les avait changés en or. La menace grondait sur les toits de
tek de la ville (oui, c'est vrai, les Long-courtois préfèrent construire leur toit en bois pour que
l'humidité les rafraîchisse lors des épisodes de pluie ; et moi, vu que je n'aime pas l'eau, j'ai construit
mon toit en briques). Je sautai donc droit vers ma maison. Dans les rues, les gens sortaient comme
les flots d'un torrent ravageur, noyant sur le pavé tous les pauvres pigeons trop longs à la détente –
ou bien trop cons. Ils voulaient tous être les premiers à sentir cette pluie nouvelle. Ce qu'ils ne
voulaient pas savoir, c'est qu'il n'y aurait ni premier, ni dernier, seulement des milliers de Wet-backs
et un Kangourou toujours sec, moi, car je n'aime pas l'eau. Je bondissais entre les passants pressés
de prendre leur douche hebdomadaire. Tout en sautant, je cuisinais mon cerveau pour essayer de les
comprendre... en vain. Minuit approchait à grandes enjambées, et l'eau s'approchait du sol à une
vitesse folle. J'ai vu mes voisins rire de moi et se moquer de ma peur, du coup, je leur ai sorti mon
doigt le plus long à leur gueule. Plus j'approchais de ma porte, plus mes voisins riaient, plus les rues
se noyaient sous les flots des passants et plus les gouttes étaient proches de ma tête. Ouf ! J'étais
enfin devant ma porte ! J'ai donc tourné la poignée, mais elle était bloquée par la serrure. J'ai donc
soulevé mes chaussures pour récupérer mes clefs, mais j'étais devenu une autruche recouverte de
boutons roses ! Quelle horreur, comment pourrai-je mettre mes tennis maintenant !? Et sous le pot
de mortensias, mes clefs de secours avaient profité d'une bourrasque humide pour s'envoler vers les
prairies de clefs sauvages sur un îlot ou bien un autre, au sud-est de Sydney-long-court. Je paniquais
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comme jamais. Je sautais plus haut que tous les immeubles pour tenter de trouver une solution.
Mais c'était trop tard, les premières gouttes touchèrent le sol. Bientôt elles me toucheraient moi !
Elles explosaient au sol, joyeuses et pétillantes comme les bocks de bière sur les terrasses des cafés
au printemps. Et elles me narguaient ; elles m'encerclaient. Avant qu'elles ne sonnent la charge pour
m'attaquer, je les pris par surprise. Je frappai le premier. Mes poings cognèrent les premières
gouttes. Une, deux, trois... puis des dizaines à la fois, des centaines ! Mes poings étaient mouillés
jusqu'à la moelle de mes articulations. Et quelque chose de bizarre se produisait : la fourrure
mouillée de mes doigts et de mes mains n'était plus rousse, mais jaune comme des blés ! Je n'en
pouvais plus de boxer, les gouttes du poison du ciel étaient en surnombre face à moi seul. Le voisin
me regardait, les yeux bés, la bouche en chœur sacristique. En pleur et en sueur, j'abandonnais la
bataille et offris mon corps à cette peste qui me narguait. En quelques secondes, elle me contamina
de son humidité poisseuse jusqu'aux os.
Une fois la pluie finie, mon voisin vint vers moi, l'air abasourdi, une glace de reflet à la main. Il
me prit dans ses bras et me dit à quel point j'avais été fort face à cette armée de gouttes qui m'avait
attaqué. Je connaissais l'art de la guerre, et même si j'avais perdu la bataille, j'avais vaincu ma
phobie et... Hein ? Il mit la glace de reflet face à mes yeux et je vis que ma fourrure n'était plus
rousse mais... blonde ! Et luisante ! Je sais, ça n'a rien à voir avec cette défaite, mais j'étais blond !
La douche de larmes qui était tombée du ciel d'or m'avait lavé, elle avait rendu à mon pelage la
blondeur originale de mes poils. Une blondeur dont je n'avais jamais soupçonné l'existence !
Heureux et fier, je rentrai chez moi. Je me suis séché et suis allé directement au marchant
d'emplettes pour acheter du savon. De retour chez moi, je me suis douché. Et depuis cette nuit-là, le
jour je saute, la nuit je me douche et quand il pleut, je m'amuse à faire des tournois de boxe sur des
rings de bitume avec les gouttes qui tombent des nuages de papier d'Arménie, de plomb ou d'or. Et
je ris avec mes amis... Je suis un Kangourou blond.
Hein ? Tu veux savoir qui c'est qui disait que se sentir libre et léger suffisait à son bonheur ? Euh...
mhh... peut-être moi, mais j'ai changé : je ne suis plus roux, mais blond ; je ne boxe plus les gouttes
plein de haine, je m'amuse avec elles ; je ne frappe plus mes amis quand ils sont mouillés, mais je
me mouille avec eux. Et puis des fois je vais surfer lorsque l'huile de l'océan laisse place à des
écumes de mousses tubulaires.
Et depuis ce jour, on ne m'appelle plus Roxy, mais Boxy. Et maintenant, je comprends pourquoi...
je comprends pourquoi on m'appelle ainsi.
Appelles-moi donc Boxy chère Lola !
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Appelles-moi Boxy. Et je te souhaite un bon voyage petite Betty Boop. Que ton chemin vers l'est
soit pavé d'anges gardiens. Si un jour j'en ai le talent, je sauterai par-delà les océans et les steppes
pour te rejoindre et prendre soin de toi. Ma Lola Betty, ne prends pas de risques et ne restes surtout
pas seule. Quelqu'un doit être à tes côtés pour que vous vous protégiez mutuellement.
Lola Fedrith, je ne le dis pas souvent car pour moi ces mots n'ont aucun sens. À l'accoutumée je te
dirais que je tiens énormément à toi, que tu es une personne qui compte infiniment pour moi. Mais
les temps ont changé et tu vas te lancer dans un road-trip morbide où les horreurs et les morts se
planqueront dans des fossés à tous les carrefours, des zombies ou bien des dames en blanc. Des
cadavres s'éveilleront de sous les boues marrons des chemins du vieux continent, et ils n'auront
comme idée que de te faire souffrir, ma petite moi. Des monstres te scruteront de leurs perchoirs
dans les branches des arbres, ou bien cachés derrière la lueur orangée des lampadaires de telle ou
telle ville.

Post-Scriptum.
Lola Fedrith, mini chanteuse des cabarets clandestins des traboules de la belle cité, je t'aime.
Voilà.
Lola, petit bout de moi de l'autre côté du globe, si la Terre était plate, d'un bond je pourrais être à
tes côtés. Mais la Terre est bien ronde, j'en veux à la gravité de nous séparer autant.
So long... So long my little friend.
I love you better than me. »

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Segment #6 – Le Carnaval de Simferopol : Western Chipolatas.
Dimanche 9 Mars 2014.
Anna ! Ma sœur Anna – ma frangine – ne vois-tu rien venir ?
Moi, je ne vois que les poussières s'amonceler autour des rayons solaires. Des cendres à l'horizon,
comme un nuage liquide de pétrole, qui s'effondrent en une tempête brûlante entre ces immeubles
antiques.
Ici, à Pompéi, nous avons trouvé un puits. Son nom est Pompée, nappe phréatique de l'âme d'un
monde du passé. D'un monde qui n'a pas eu de futur, gelé dans le temps au jour même de sa chute
sous les yeux d'un chat. Il a tout vu. Il sait tout. Mais le chat s'est tu. Le chat est resté muet.
Mais aujourd'hui, nous – parasites infectés par le temps – avons pénétré cette bulle dont l'Histoire
est morte, incrustée à la roche. Puis le chat s'est remis à parler ; il m'a tout dit. Et je me suis
souvenue qui il était, l'ai reconnue. Et c'était toi. Ou peut-être moi ?
Anna, ma sœur Anna. Nous nous installons à Pompéi pour quelques temps. En étant discrets, nous
infiltrons parfois les quartiers périphériques de Naples. Nous pillons des grandes surfaces la nuit
pour nous nourrir. Lorsque la Lune est basse et qu'elle n'éclaire pas trop les ruelles salées et calmes,
nous pouvons encore passer du temps en ville.
Nous visitons les beaux monuments de cette cité immense. Les quartiers remarquables, des places
qui ressemblent à des théâtres mais où y crépitent des bulles et des bocks. Et nous sommes même
allés au musée ! Je n'étais jamais entrée à l'intérieur de l'un d'eux, ils sont tous militarisés sur Lyon.
Mais ici il est facile d'y pénétrer par effraction. Surtout avec ce luron que je me traîne. Ah non ! Ce
n'est pas un Roxy ! Mais je ne nierai pas qu'il cuisine bien, et qu'il sait être discret et malin, des fois.
Bref, les musées c'est cool. J'y ai vu des tas de choses, des bazars bizarres et des tableaux
hypnotiques. Tu sais que les types de l'antiquité étaient très mal outillés. Et puis il y en a d'autres qui
sont enterrés dans des cercueils en or, peints de dessins et de motifs animés. J'aime bien ces petites
images, il était écrit que c'était des hiérogliphes. Je m'amuse parfois à en graver sur le pavé ; je ne
sais pas si tu connais la signification de cette croix surmontée d'une boucle ? Enfin bref. Les
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