Chansons de Cendres et de Poussières – Droite #2 .pdf



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UN NOUVEL ORDRE MONDIAL

« Chansons de Cendres et de Brumes »

DROITE #2
Itinéraire d'une naufragée
journaux et extraits de Lola Fedrith

Cette fille qui dort, à qui parlent certains des Dieux Éphémères...
que doit-elle savoir ? Que fera ma Lola, ma muse, à l'avenir ?
Ô Mnémosyne ! Dors, tu en auras besoin. Vois les sylvains s'affairent
à ton lit de nues... dors. Et dès ton réveil, là, je saurai te cueillir.
– Arsène Lupin.

– Poèmes insencés,
tirés des notes de Yana.

1

2

SOMMAIRE.
Chansons de Cendres et de Poussières – DROITE #2
Itinéraire d'une naufragée, extraits de Lola Fedrith.

« UN NOUVEL ORDRE MONDIAL »

PROLOGUE.
Segment #13 – La complainte à Lola

7

par Léon, le Camé.

PARTIE #III –
Queen Zenobia.
Segment #14 – Une aube dorée

11

par Kei, Miette, Amemiya.

Segment #15 – « Ne dérange pas mes cercles ! »

23

par Léon, le Camé.

Segment #16 – La mécanique d'Anticythère

33

par Kei, Miette, Amemiya.

Segment #17 – La Marque des naufragés

41

par Arsène, Yana, Lupin.

PARTIE #IV –
Sierra Sangre.
Segment #18 – Le Grand Œuvre

52

20 Mars 2015.

Segment #18 ¾ – Les bosons de l'univers
trois visions sur les terres coalisées.

73

Segment #19 – La Famille de sang

79

une nouvelle saison... en enfer

Segment #19.5 – Pandemonium will come

85

13 novembre 2015

Segment #20 – Combien de secondes dans l'éternité ?
25 Décembre 2015.

88

3

Segment #21 – La Floraison des champignons

96

le poids et le volume d'une âme.
(14 Janvier 2016)

Segment #21¼ – Les vœux du Flamand Rose

104

(14 Janvier 2016)

Segment #22 – L'Express de Minuit

107

(00:00)

PANDEMONIUM WELCOME
– PANDAEMONIUM IS BACK.

108

Segment #23 – Pandaemonium welcome !

112

Segment #23 et des poussières – Half in Hell

118

Segment #24 – Chanson des cendres & des brumes
(Janvier)

121

Segment #27 – ...

?

?? Juillet 2015.

Segment #28 – ...

?

?? Juillet 2015.

Segment #29 – La voix des Lames

?

4 Août 2015.

Segment #30 – La jouissance des minéraux

?

28 Août 556.

Segment #31 – ...

?

?? Septembre 2015.

Segment #32 – ...

?

?? Octobre 2015.

Segment #33 – ...

?

?? Novembre 2015.

Segment #34 – ...

?

?? Décembre 2015.

Segment #35 – La Généalogie des sentiments

?

25 Décembre 2015.

PARTIE #V –
Les Berceaux d'Uxuael.
Segment #36 – La Géologie des sentiments

?

5 Janvier 2016.

4

Segment #37 – Heureux les ignorants

?

???

5

6

7

PROLOGUE.

Segment #13 – La complainte à Lola.
Que se cache-t-il derrière ce rideau bleu ?
Sous ses cils immobiles, au fond de ses yeux,
que voit Lola lorsqu'elle regarde au travers
de tout ce qui l'entoure ? son iris se perd.
Toute petite dame sous sa carapace,
Lola se tait. Je n'ai pu percer le mystère
planqué sous le lourd rideau de ses paupières.
Contemplant la mer au sud, le vent la berce,
jamais ne converse.
Son visage est celui d'une poupée de marbre
quand la Lune perce le voile des arbres.
Lorsque la nuit se constelle, ses larmes coulent
et ruissellent jusqu'au creux de mon oreille.
De sa voix, je n'ai entendu rien que le chant
nocturne de ses sanglots. Vers où fuit-elle ?
quels monstres l'effraient encore sur cette île ?
Seule face au sud, elle chante doucement.
Mais qu'ont pu voir ses yeux, que chassent donc ses cils ?
Une poussière dans l'œil, un silence blanc...
Des heures durant elle observe l'horizon,
perdue dans les écumes, leurs éclats de plomb.
Seule sa tignasse de jais danse et volette,
légère, autour de ses épaules fluettes.
Petit animal blessé au bord du chemin,
nous l'avons recueillie. Elle ne se nourrit
que quand nous donnons des rapports sur son ami.
Contemplant la mer au sud, Lola ne dit rien,
8

et se plie sous le vent.
Cette nuit le vent m'a apporté dans ses branches
la complainte à Lola. Perchée sur sa corniche,
elle a chanté au ciel une triste cantate
« Anna ! Ma sœur Anna, l'enfer frappe à ma porte,
la cendre m'envahit. Je ferme mes volets
à la nuée. Entends-tu gronder le séisme !
Je suis le chat. J'observe et me souviens. Mes larmes,
frangine, ont beau couler, je ne peux oublier... »
Mais quelles sont les raisons de son mutisme ?
Elle a vu le diable en personne et son valet...
Léon,
alias le Camé.
Le 13 Juin 2014.

9

10

11

PARTIE #III –
Queen Zenobia.

Segment #14 – Une aube dorée.
Elle était bien là, la petite brune aux yeux noirs.
Comme chaque matin, elle était assise en-haut de sa falaise perchée, et s'abandonnait aux horizons
par-delà la mer. Il y a un mois de cela, le Queen Zenobia mouillait dans la Crique aux Cendres, au
sud de notre île d'Anticythère, débarquant cette fille et son camarade végétatif au sein de notre
petite communauté insulaire ; et depuis, quotidiennement elle se levait avant que le Soleil ne se
pointe et transperce la voûte maritime à l'est. Elle restait là toute la journée, immobile et silencieuse,
à remuer des souvenirs. Ou bien des cauchemars. Sûrement qu'elle pensait à son pauvre ami mis
sous stricte quarantaine, toujours pommé dans des limbes aux issues lointaines. Certainement
qu'elle tentait aussi d'exorciser des parts de sa mémoire.
Qu'a-t-elle bien pu voir là-bas, à Tirana, pour s'être emmurée de la sorte derrière le voile de ses
paupières ?
Le mystère avait bien assez duré ! Mère Sonmi prônait la patience. Léon tentait régulièrement
d'établir un contact ; en vain. Tony, mon petit frère, n'en avait rien à cirer – de quoi se préoccupe-ton vraiment à sept ans ? Et moi, j'en avais plus qu'assez d'attendre un miracle. Cette pauvre fille,
toute seule au bord de sa corniche, elle me serrait le cœur à chaque fois que j'empruntais le chemin
menant à mes jardins botaniques ; tous les jours en somme. Toujours plantée là comme une statue
de tragédie grecque, la petite Lola ne disait jamais rien, ne se retournait pas lorsque mes pas
crissaient sur les poussières du chemin derrière elle. Seule l'ondulation de ses cheveux voletant
autour de ses épaules fluettes trahissait son état de chair. Ainsi que l'infime mouvement de sa
respiration qui se saccadait lorsqu'un souvenir ou un autre la frappait en pleine face. Parfois un
étrange voile vaporeux se formait autour d'elle. Je l'ai longuement observée, mais je n'ai su percer le
mystère de cette fille sous sa carapace.
Et puis quel âge pouvait-elle avoir ? Certainement un peu plus que moi. Elle ne serait pas aussi
sérieuse si elle avait mon âge ! – Mère Sonmi nous enseigne la littérature à mon frère et à moi, elle
dit que c'est l'école. Et je trouve ça plutôt pas mal d'apprendre. Elle dit aussi qu'à l'école, ils sont
bien plus que deux élèves à l'accoutumée, et que des fois ça pose problème. Mais les autres
survivants d'Anticythère se disent trop âgés pour faire des études... je n'ai pas compris le rapport.
Certaines nuits Lola ne se couchait pas. Elle restait dans la même position à contempler les
12

écumes exploser en étoiles liquides, puis s'évaporer vers le ciel. Et vers cette Lune étrangement plus
bleue au fil des mois. Alors elle pleurait. Et elle chantait aussi. Une triste cantate. La semaine
dernière, avec Léon nous l'avons écoutée. Sa voix mélodieuse s'est élevée en un crescendo
harmonique. Je n'ai pas compris tout le sens de ses paroles, mais son chant m'a emportée... nous a
envoutés. Sa voix emplissait les brumes nocturnes tout autour de nous, l'air était devenu cristallin et
les vagues en contrebas ajoutaient à cette symphonie une dimension surnaturelle. La nature alentour
s'était comme figée pour laisser la voix de Lola l'imprégner.
Lorsque j'ai observé le colosse à mes côtés, des larmes s'écoulaient dans la forêt de son menton
hirsute. La complainte à Lola a dû lui remémorer ses sombres années de tueur à gage dans la cité
parisienne. L'image de la légendaire petite Mathilda a dû l'assaillir, celle dont il ne parlait jamais
mais qui, dit-on, lui a fait pousser un cœur dans sa poitrine d'argile. Il s'est éloigné de moi le temps
que les sources lacrymales s'estompent. Lola s'est peu à peu endormie, recroquevillée et minuscule,
au bord de son perchoir, et la nuit a repris ses droits. Lorsqu'il s'est approché, Léon a posé une main
légère sur mon épaule. Son odeur de tabac mélangée à celle de sa came a toujours été source de
réconfort pour moi et ce soir encore, ma poitrine nouée et endolorie par cette triste cantate s'est
apaisée lorsque mon nez a frémi. Sa voix de contrebasse ne tremblait pas lorsqu'il m'a dit :
« Petite Miette, tu as raison. Tu devrais aller lui parler. Je suis certain que tu serais capable de
retrouver la fille perdue sous cette carapace.


Si j'ai votre accord, j'irai dès demain !



Non. Attends plutôt la semaine prochaine. Mère Sonmi ne te laissera pas t'en approcher –

des fois, son cœur est bien trop dur ! Elle doit bientôt embarquer pour Syracuse, à bord du vieux
Queen Zenobia, avec un équipage spécifique. Une expédition archéologique de quelques semaines
en rapport avec la mission de la Machine. Son départ se fera au Solstice. Elle compte sur moi pour
veiller sur la communauté. Mais qu'importent ses consignes... elle m'offre sa confiance en son
absence. Alors tu pourras palabrer avec Lola si tu le souhaites.


Si elle vous laisse veiller à l'ordre lorsqu'elle part, c'est qu'elle vous sait capable de protéger

l'intérêt de notre communauté pour chacun.


Tu le crois jeune Miette ?



Oui, tout à fait. Vous l'avez dit, Sonmi a un cœur trop dur quelques fois. Vous, vous en avez

un tout frai. Vous vous complétez à merveille. Notre Mère en est consciente.


Merci petite. Mais je ne crois pas être un guide aussi extraordinaire qu'elle.



Je n'oublierai jamais la vie que je vous dois. Et si mon frère pouvait parler, il vous le ferez

savoir de temps à autre aussi.


Ton frère se tait à raison. Nous avons fait ce que l'on a pu. Et sans Sonmi, nous n'aurions pu

organiser votre évasion catastrophique.
13



C'est vous qui nous avez sauvés du pénitencier stratosphérique de Ryùkyù. Vous devriez en

être plus fier !


Nous n'avons pas rempli notre mission...



Peut-être. Mais l'important pour moi, c'est que Tony et moi soyons en sécurité parmi vous.



Sans vos parents...



Vous ne pouviez pas sauver tout le monde. La brigade des loups nippone est impitoyable.



C'est la morale de ces monstres qui vous a sauvés. Pas moi.



Peut-être qu'ils ne torturent pas les mineurs. Mais ils nous auraient laisser mûrir assez

longtemps pour pouvoir nous cuisiner à leur sauce dans cette prison de nuages – moi d'abord, mon
frère ensuite. Et alors, Tony ou moi aurions vendu les secrets que nos parents savaient garder
enfouis, ainsi que toute l'organisation du Sanctuaire.
Mes parents sont morts, que leurs âmes planent en paix. Leurs secrets les ont suivis. Les miens, je
les garde et les tais. Mais aurais-je su me taire au subir de leurs actes abominables ? Moi ici, le
Sanctuaire est en sécurité. Si jamais vous ne nous aviez pas sortis de cette geôle, j'aurais dû nous
euthanasier pour le sauver.


Au diable le Sanctuaire ! Tu as raison, vos vies sont précieuses. Je n'aurais pas dû dire que la

mission était un échec.


Le Sanctuaire est bien plus important que nos vies. Ce lieu est garant d'une nouvelle

Humanité.


Certes. Mais à ton âge, tu ne devrais pas te laisser obnubiler par ce fardeau. Garde tes secrets

de côté pour le moment. Fais-toi une amie en la personne de Lola. Et vis un peu ! Tu as raison – et
c'est souvent le cas – tu es en sécurité parmi nous. Toi, et ton frangin aussi... alors vis !


D'accord monsieur Léon. Vous devriez en toucher deux mots à mon petit frère aussi.



Je parlerai au petit Montagnard. Quant à toi, je suis certain que tu seras capable de te faire

une place aux côtés de Lola.


Je l'espère. Mais il me faudra aussi lui dire pour son ami... Comment ?



La probabilité est faible, certes, mais tant qu'il vit il y a de l'espoir. Si tu en as le courage, tu

lui exposeras la situation. Ne la craints pas, car tu n'es fautive en rien – un Kraken, ou bien un
requin en est responsable. Mais si tu ne t'en sens pas capable, je me chargerai de lui faire passer le
message d'une manière ou d'une autre.
Maintenant va dormir. Il se fait tard, et demain tu as énormément de travail aux jardins me semblet-il. Ne te taraude pas l'esprit et souviens-toi juste de ce chant qui vient de couler à nos oreilles. »
Cette cantate résonnant toujours contre les parois de mon crâne, je me dirigeais vers le manoir
central où logeait la vingtaine de communautaires de l'île. Toutes les lumières étaient éteintes,
j'aurais pu entendre ronfler les charpentes de bois de cette bâtisse centenaire. Toutes ? Non. En fait,
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une lueur de pétrole vacillait doucement au dernier étage ; le laboratoire de Sonmi était la cime de
l'île. Souvent elle y restait jusqu'aux aurores. Derrière la majestueuse baie vitrée panoramique de
son bureau, elle travaillait sur ses recherches et veillait, certes parfois âprement mais emplie de
bienveillance, sur nous tous.
Je me retournais pour saluer Léon une dernière fois. Il ne m'a pas vue. Il s'était assis et couvait du
regard la jeune fille endormie au bord de sa falaise. Il avait sorti sa fameuse bourse toujours pleine à
craquer d'herbe et s'attelait à se rouler un joint, les yeux posés tendrement sur Lola. Ma gorge s'est
remplie de larmes salées devant cette tendre vision. Mais ces larmes-ci ont dessiné un sourire sur
mes lèvres.
Alors, allégée de certains fardeaux, je m'en suis allée vers mon baraquement.
Cette nuit-là, je n'ai pas entendu les sanglots de Lola s'étouffer dans son oreiller. Je me suis
endormie, sereine, dans l'attente du départ de Mère Sonmi à bord de cet inébranlable navire
septuagénaire.
*

*
*

Elle était bien là, la petite brune aux yeux noirs.
L'horizon était encore sombre lorsque je me suis dirigée vers cette petite silhouette immobile. Je
ne me suis pas faite discrète afin qu'elle puisse m'entendre approcher. Comme à son habitude, elle
ne s'est pas retournée aux bruits des turbulences de la poussière sous mes pas. J'ai posé ma main sur
l'épaule étrangement chaude de Lola. Elle a frémi à ce toucher, ses muscles se sont crispés un
instant, puis elle s'est apaisée. Elle ne s'était pas enfuie, ou ne m'avait pas attaqué comme Léon avait
pu l'apprendre à ses dépends. Je me suis donc assise tout proche d'elle. J'entendais sa respiration
siffloter faiblement, chose que je n'avais pas remarquée auparavant. Elle n'a pas tourné la tête, elle
ne m'a pas regardée, mais ne m'a pas rejetée non plus.
J'ai profité de ma proximité pour l'observer sous un nouvel angle. Depuis son arrivée parmi nous,
son visage s'était creusé, ses pommettes saillaient bien plus. Une mince cicatrice serpentait au
travers le duvet de sa joue droite. Elle paraissait si frêle aujourd'hui, et je me suis demandée
comment elle faisait pour ne pas plier, assise là, les jours de grand vent. Elle se nourrissait très peu
depuis un bon mois. Ayant remarqué cet amaigrissement, je lui avais préparé un sandwich à base de
viande fumée puisée dans le Grenier – Léon m'en avait ouvert les portes. Je le lui ais tendu. Elle est
restée immobile. Alors je l'ai posé devant elle.
De longues minutes ont passé. L'horizon était toujours aussi sombre, et il ne s'éclairerait pas avant
une demi heure. J'ai contemplé ce que Lola regardait silencieusement depuis bien des jours. En
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effet, la vue était superbe. Des sons infimes et infinis valsaient dans ce paisible décor, il suffisait de
tendre l'oreille pour s'émerveiller. Mais que cherchait-elle dans ces prairies maritimes ? Pourquoi
restait-elle assise ici, enfermée dans son esprit ? Sonmi avait fait des recherches sur Lola Fedrith et
elle nous avait confiés, à Léon et à moi, que cette fille était une battante débordante d'utopies et
d'espoirs. Qu'elle devrait être un atout majeur à notre communauté, d'après ses informations cette
jeune femme pourrait être l'étincelle qui manquait à notre grande entreprise. Elle n'en savait guère
plus, du moins elle ne nous en avait pas fait part. Mais alors, qu'attendait-elle ? Se laissait-elle
mourir volontairement ?
Je suivais le vol d'un albatros en chasse depuis quelques temps lorsqu'un mouvement m'a faite
sursauter. Je me suis tournée vers Lola. Elle tirait de sa poche un sachet de tabac. Elle a roulé deux
cigarettes et m'en a tendue une sans croiser mon regard. Je l'ai prise, surprise par ce présent. Elle a
allumé la sienne, puis a posé le briquet sur mes genoux. Une petite décharge d'électricité statique
m'a traversée au contact de ses doigts avec ma peau. Elle ne s'en est pas affolée. Une brise légère
s'est élevée, faisant onduler ses volutes de fumées autour de son visage de marbre. Sa dense
chevelure s'est soulevée sous le vent tiède venant de là où le soleil allait poindre d'ici quelques
minutes. J'étais assez proche d'elle pour que la soie de ses cheveux caresse par intermittence mes
joues et mon cou. Sensation des plus agréables ! Son visage avait partiellement disparu derrière ce
voile de jais, mais j'ai pu apercevoir ses yeux noirs lorsqu'elle m'a regardée. Ils brillaient d'un éclat
vif. J'ai cru deviner un léger sourire sur ses lèvres claires mais, doucement, elle a posé sa main
droite sur ma joue, m'invitant à contempler de nouveau l'orient. Je n'ai pas résisté à la douceur de
son geste.
C'est alors que l'horizon s'est embrasé. Le Soleil approchait. La frontière entre les étendues salines
et les ombres célestes s'illuminait d'un éclat aveuglant. Une immense droite éclatante tranchait la
trame du réel. Mes yeux voyaient, mais je refusais de croire en cette vision des plus sublimes. Je me
souviendrai de cette aube jusqu'à ce que mes atomes ne planent, et imprègnent avec tant d'autres les
brumes de Rēkohu.
Une aube dorée... Une aube dorée traçait une frontière au fin fond de cet horizon :
« Je t'ai comprise Lola. »
L'atmosphère s'emplissait de cette lueur aveuglante. Chaque chose m'éblouissait. J'avais
l'impression que les écumes étaient un millier d'explosions colorées, les grains de sel des remous se
percutaient et bruissaient dans le vaste espace de cette scène. Notre perchoir se dessinait de
nouveaux contours, les formes des arbres derrière moi déchiraient les mil couleurs nocturnes. Le
manoir majestueux semblait une entité bienveillante, ronronnant sur le relief de l'île. Le reflet de
l'albatros sur la mer était d'une netteté hyperréaliste. Et Lola...
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Ô Lola ! Ses cheveux fous enveloppant sa tête brillaient de la lueur de l'aube, telle une auréole
d'or. Mon imagination m'a-t-elle jouée un tour ? Je crois bien que le corps tout entier de Lola
rayonnait les premières lumières du jour. Un flash m'a vrillée les prunelles au travers les tissus
blancs de sa chemise gonflée par les turbulences aériennes, son petit corps tout amaigri se projetait
en une ombre tremblante sous la toile fine. Ses courbes se sont subitement figées, elles étaient d'une
netteté précise, comme taillées dans la flamme pure ; le Soleil se pointait derrière le voile de Lola.
Sa cime perçant au lointain, la ligne éblouissante s'est résorbée comme en une implosion et alors
l'eau et le ciel ont fusionné dans un instant infini. Tout était si limpide maintenant ! J'ai croisé les
yeux d'amande de Lola... ils n'étaient pas noirs, ou bien ne l'étaient-ils plus ? Ils étaient bleus, d'un
bleu de saphir. Pétillants. Ils étaient de ceux dans lesquels on aime à s'y baigner, quitte à s'y noyer
ou à y rencontrer je ne sais quels monstres marins qu'elle essayait de faire couler tout au fond des
couches sédimentaires de sa mémoire. J'y ai plongé, très loin. J'ai voyagé longuement dans les
profondeurs de son iris, mais je n'y ai croisé que les lueurs multicolores de l'espoir, des coraux
valsant au gré des courants sur des sols abyssaux. Les Krakens avaient disparus, ou bien les cachaitelle dans les pétroles de sa pupille fine.
Elle m'a sourie :
« Un jour j'atteindrai cette frontière et, comme tu as vu ce Soleil le faire, je la percerai jusqu'à ce
qu'elle implose. Ce monde... cet ordre n'est qu'une sombre bulle dans laquelle la lumière ne peut
pénétrer. Arrivera l'aube où nous ne serons plus prisonniers. Tout éclatera et ces éclats éphémères se
propageront au travers la voûte constellée, les étoiles pâliront avant de se retirer devant la clarté
retrouvée, et même les brumes de Rēkohu s'embraseront de cette palette éblouissante. Et ce jour-là,
je voudrais tant revoir cet émerveillement dans tes yeux, et dans des milliards d'autres. Je te promets
que le mur tombera, et tu le verras choir de tes yeux !
Pour le moment, naufragée sur cette île, je me berce en attendant que revienne cette illumination
quotidienne. »
*

*
*

Je dois bien être restée une paire d'heure à observer, silencieuse et pensive, la ligne de l'horizon
qui s'était déchirée sans bruit sous mon regard à l'aurore. De temps à autres, les cheveux de Lola se
mouvaient pour venir me caresser la peau de leur saveur sucrée. Parfois l'air se tintait d'une douce
odeur de tabac et le souffle d'un voile vaporeux venait troubler ma vision. J'étais apaisée et cette
présence à mes côtés m'enveloppait, cette petite femme si seule m'avait acceptée. Elle m'avait fait
une place sous sa carapace, et que c'était agréable ! Je n'ai pas dit un mot, les paroles de Lola
tournaient et valsaient dans ma tête, cette voix merveilleuse berçait mon crâne. Mais il me faudrait
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bien rompre cet instant succulent, à un moment ou à un autre je devrai lui parler de son ami, de son
état et de la faible probabilité de sa guérison aux vues de nos compétences chirurgicales. Et alors,
comment réagirait-elle ? Des Krakens surgiraient-ils des profondeurs, ses yeux virant de nouveau à
l'ébène ? J'aurais tant aimé connaître la magie qui rend les instants infinis ! Mais je ne suis qu'une
novice, un oiseau de mauvais augure.
Elle me devança avant que je ne puisse émettre un son :
« Comment as-tu fait pour ne plus te souvenir des prisons volantes, de ce que tu y as vu ?
Comment t'es-tu relevée ?


Comment...



Je ne dormais pas, je m'étais juste étendue. Le silence est si sublime dans ce coin ! Je ne

voulais pas violer vos discutions, mais je n'ai pas pu éviter toutes vos paroles.


Alors tu sais...



Je vous ai entendus par intermittence. Si tu ne veux pas en parler, je respecterai ton silence.

Je ne suis plus trop douée pour les relations sociales. Ma question était peut-être trop brutale, je
m'en excuse.


Non, ne t'en fais pas. L'histoire qui étoffe mes années passées au pénitencier est longue et

complexe. Je te la conterai avec plaisir, mais pas aujourd'hui. Le spectacle que je viens de voir m'a
pas mal secouée.


Je te comprends. Tu sauras où me trouver si tu veux parler. N'hésite pas à venir, j'apprécie

beaucoup ta présence.


Tu ne voudrais pas venir parmi nous ? Léon est un type génial, tu t'entendrais à merveille

avec lui. Le reste de l'équipe t'accueillerait avec grand plaisir, elle aussi.


Tant que le sort d'Arsène ne sera pas scellé, mon esprit restera trop préoccupé pour

m'intégrer au village, pour y être utile. Je ne veux pas être un poids mort pour vous. Vous avez du
travail, certainement une mission très importante à accomplir – sinon pourquoi existerait-il un tel
rassemblement de scientifiques et archéologues ?
Vous n'avez pas besoin d'une épave dans vos rangs. Dans de telles communautés, chacun a sa place,
chacun sert la cause commune. Je ne saurai tenir mon rôle pour le moment.


Lola, ton ami est pris au piège de son coma. Nous ne pouvons rien faire. On a beau avoir

une armada de scientifiques et de chercheurs surdiplomés sous la main, aucun n'est apte à pratiquer
une telle chirurgie cardiaque. Si nous sortons Arsène de son coaltar, je craints qu'il ne se vide de son
sang et que la douleur ne l'emporte en quelques heures.


Alors ainsi soit-il.



Lola, je ne devrais pas te communiquer cette information. Sonmi sera hors d'elle quand elle

saura que je t'ai parlée, mais je ne te laisserai pas sans arme face au mur.
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Je t'écoute alors.



Dans le passé, Sonmi exerçait au sein des troupes de l'Union Coréenne. Elle a connu de

nombreux conflits sanglants, que ce soit sur les fronts maritimes ou terrestres, ce pays n'a jamais été
ni vaincu ni ingéré. Outre son rôle d'espionne au service de sa patrie, notre Mère était infirmière et
assistait de nombreuses interventions délicates. Je suis certaine qu'avec l'aide du médecin de l'île
elle serait capable de tenter quelque chose pour ton ami. Je lui en ai parlé trois fois le mois passé...
son courroux s'est abattu sur moi instantanément.
Son cœur est bien trop dur des fois, et je pense comprendre qu'il s'est épaissi durant ses années de
service pour la Corée Unie. Mais je crois que toi, tu pourrais l'atteindre, que tu pourrais la
convaincre. Tu sauras user des mots, des bons. J'en mettrais ma main dans un bassin grouillant
d'ichtyosaures !


Ne t'avance pas tant ! Comment pourras-tu prendre soin des jardins sans tes deux mains. Je

vais y réfléchir, je te promets ceci. Mais je ne jure pas forcément que j'irai lui parler.


D'accord Lola. Prends ton temps, mais ne tarde pas trop. Elle sera bientôt de retour.



Dis-moi... Miette, c'est un surnom. D'où vient-il ?



C'est Léon qui m'a appelée ainsi lors de notre rencontre. Il dit que j'ai pas l'air plus haute

qu'une miette. Mon frère, Tony, il l'appelle le montagnard parce qu'il est né dans notre prison
stratosphérique de Ryùkyù. Léon, c'est lui qui nous donne nos surnoms. Il est très créatif. Et lorsque
nous partons en mission sur le continent, ce sont nos noms codés.


Et lui, quel est le sien ?



Le Camé.



Comment t'appelais-tu à ta naissance ?



Kei. Kei Amemiya. C'est à Kyoto qu'on m'a nommée ainsi.



Je ne sais pas quel nom mes parents biologiques m'avaient offerts lorsque je suis arrivée en

ce monde. Je ne sais même pas s'ils avaient eu le temps d'en choisir un, ni même s'ils avaient pris la
peine d'y réfléchir. C'est mon Oncle Fred qui m'a repêchée alors que je dérivais sur une rivière qui
n'avait sûrement pas de nom elle non plus, près de Bâle. On m'avait soigneusement installée dans
une cage pour chat, emmaillotée dans une dizaine d'épaisseurs de tissus. Puis mes parents – ou bien
leurs assassins, qu'en sais-je – ont balancé ma prison à l'eau. C'est, coincée sous une branche de pin
arrachée par une tempête récente, que mon Oncle a récupéré la boîte me contenant. J'étais presque
hypothermique, cette année-là le mois de Janvier avait été plutôt glacial là-haut.
Fred, il faisait passer des clandestins au sud, par-delà les reliefs des Alpes. Il les conduisait jusqu'au
bout de la Botte où ils embarquaient ensuite droit vers le Berceau. Clare, sa femme, était une
navigatrice hors pair. Malheureusement, une nuit les flottes maritimes de l'Autarcie ont reçu des
informations d'on ne sait qui. Elle n'a pas survécu à l'assaut, et maintenant elle plane dans les lueurs
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de Rēkohu, à l'est lointain, avec tant d'autres.
Enfin bref. C'est au frère lyonnais de Clare que Fred a décidé de me confier. Il ne pouvait pas mener
de front et une vie de famille, et son job de passeur. Mon père était un alcoolique dépressif
incapable de faire face à ses démons. Lorsque j'ai eu cinq ans, j'ai bien failli mourir plusieurs fois de
sa main. Alors Clare a pris les choses en main et m'a conduite chez leurs parents, dans une bourgade
plus au nord. Ça s'appelait Châtillon. C'est là que j'ai rencontré ma sœur Anna, adoptée elle aussi –
mais ça c'est une histoire que je ne te conterai pas aujourd'hui car il va se faire tard. Lorsque ma
tante est décédée ce fut une terrible épreuve, et Nelly est tombée en dépression. Anna et moi
sommes retournées vivre à Lyon, dans cet enfer puant que je redoutais tant. Sauf que, dorénavant,
j'avais une frangine sur qui compter. Et vice versa. Elle me manque tant ! Elle est si proche et si loin
à la fois, juste là-bas, derrière cette plaine bleutée qui tapisse l'horizon au sud. Quelque part sur les
berges de ce fleuve dont on n'a jamais découvert les sources, elle attend mon arrivée. Elle doit être
si inquiète de mon silence, alors des fois la nuit je chante en espérant que le vent porte ma voix à ses
oreilles pour qu'il la rassure. Ma sœur est là-bas, dans une de ces cités dont je ne sais rien, juste
derrière cette ligne courbée séparant le ciel et la mer – ou un peu plus loin – et je suis incapable de
la rejoindre. »
Lola s'est tue. Sa respiration s'était alourdie d'un fardeau lacrymal, mais ses yeux pétillaient
encore, fixés au loin, vers des contrées et des prairies dont elle ne savait rien. Je voyais bien qu'au
fond de son regard elle tressait les contours de ces proches ailleurs, qu'elle y traçait même des
paysages bien plus lointains. Son itinéraire ne se terminerait pas au Berceau, j'étais certaine que sa
curiosité la mènerait à voir d'elle-même l'est extrême, là où le monde finit dans un Soleil de brumes.
Qu'importent les détours et les épreuves qu'elle devrait subir, ses droites éparses la conduiraient à
ressentir les vapeurs de Rēkohu glisser sur sa tignasse, s'infiltrer dans son épiderme.
Une larme a coulé le long de sa cicatrice :
« Je... Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça. Mon prénom n'est pas le mien, mais mon passé l'est.


Qui a décidé de t'appeler Lola ?



Clare et Fred.



Alors Lola est ton prénom. Et ton passé est l'histoire de Lola.



Ainsi soit-il, Kei de Kyoto. »

Je me suis allongée à côté de cette petite brune aux yeux pétillants. Le sommeil que je n'avais pas
réussi à attraper au cours de la nuit précédente m'a finalement emportée.
J'ai vu les brumes ! Du moins, l'onirisme a opéré et ma cervelle a tracé les courbes d'une scène où
j'observais la silhouette de Lola s'avancer, seule et minuscule, face à une cascade lumineuse. Il n'y
avait pas d'horizons, mais de la lumière. Le corps de la jeune femme ne projetait pas d'ombre
derrière elle, elle avait été dévorée par les éclats de la chute mélodieuse. Je ne saurais décrire plus
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précisément ce que j'ai vu car la mémoire ne peut fixer de tels vertiges.
Puis tout est devenu trouble et désordonné lorsqu'elle a posé sa main gauche tremblante sur ce mur
mouvant. Moi qui n'était pas là, simple spectatrice immatérielle, je me suis sentie brûler. Il n'y avait
rien, aucune chair à incinérer. Et pourtant... une douleur s'insinuait dans ma quiétude onirique.
Je ne comprends pas.
Mais ainsi soit-il !
*

*
*

Lorsque je me suis réveillée, le Soleil était parti. Lola aussi. Mais elle m'avait couverte de la tête
aux pieds d'un drap léger. Non pas que les nuits soient fraiches à cette saison et sous ces latitudes,
mais les moustiques-tigres sont de vrais vampires voraces et purulents depuis quelques étés. Elle
était aussi allée cueillir quelques nectarines et deux coings aux jardins botaniques, et les avaient
déposés dans un de mes paniers d'osier tressé. Sous les fruits, un papier griffonné laissait paraître
des courbes élégantes. Je l'ai délicatement tiré. Avec grandes difficultés, j'ai déchiffré les quelques
mots qu'elle avait abandonné à mon attention. Cette nuit-là était étrangement sombre.
Il était écrit :
Miette, tu peux venir me voir quand bon te semble. Pense à demander au Camé de me trouver un
surnom.
Ton amie,
Lola Fedrith.
J'ai souri. Cette journée avait été magnifique. Une des plus superbes depuis mon premier pas sur
cette crique où reposent depuis trois décennies les cendres des résistants libertaires vaincus. Et c'est
dire s'il en était passé ! J'ai eu mon lot de joies, de coups durs. Mais Lola, elle, elle était cette
étincelle éclatante qui manquait à cette communauté. J'en étais maintenant certaine. Sonmi n'avait
pas eu tort cette fois non plus.
Quelque chose me taraudait tout de même. Comment se faisait-il que cette nuit soit si sombre ? Le
ciel était dégagé, aucune perturbation ne nous menaçait. Lorsque j'ai levé les yeux au zénith, un
effroi électrique m'a parcourue et a réduit mes muscles en vibrations brûlantes.
La Lune... La Lune n'était plus si bleue. Son teint s'était subitement assombri depuis la nuit
précédente. Sur la trame grise étincelante de la voûte, un demi-cercle noir profond aux reliefs et aux
cratères blanchâtres traçait ses courbes sombres comme voilées par une aile de corbeau. C'était une
bonne chose que Lola n'ait pas vu ce macabre amphithéâtre céleste.
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La Lune... ses roches étaient comme calcinées !
Kei Amemiya,
alias Miette.
Le 22 Juin 2014.

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Segment #15 – « Ne dérange pas mes cercles ! »
« Lola, il y a dix ans de ça, Sonmi m'a récupéré dans un Paris que je reconnaissais de moins en
moins, dilué derrière un voile trouble. J'étais sur le point de me foutre en l'air. Jour après jour je
m'autodétruisais dans ma came et dans l'alcool. Je ne trouvais aucun nouveau but à ma vie, tout
foutait le camps. Mes jours de joie s'étaient envolés comme des feu follets furtifs, et je ne pouvais
les rattraper. Quand je croyais les ressaisir, ils me glissaient entre les doigts comme une eau de
roche reptilienne. Alors mes bras n'ont plus trouvé qu'assez de force pour soulever des verres, tout
au plus des bouteilles ; mes doigts n'étaient bons qu'à fourrer ma pipe d'herbes et de paradis
artificiels, j'étais ce triste et sombre mr. Pipe. Tout me semblait monochrome. Toute excitation, toute
palpitation m'avaient quittées. Ma vie n'était plus qu'une macabre errance dans les vestiges
désordonnés de ma mémoire qui foutait peu à peu le camps ; ne subsistaient plus que des bavures
d'encre dans les moiteurs d'éthanol. Je n'étais qu'une ombre parmi les ombres d'une ville dont le
passé avait été effacé. Les rues, leurs couleurs, les nuances étaient toujours les mêmes. Je tentais de
fuir, je cherchais toujours à être ailleurs dans cette cage. Le whisky me donnait l'illusion que je
n'étais plus dans mes pompes, mais bien plus loin. Aux antipodes de ce Paris. Je hurlais mes
poumons jusqu'au sang à ces lunes que je ne reconnaissais plus.
Mais toujours les lueurs étaient les mêmes, celles du quatrième Reich – ou bien du cinquième, je
n'en tenais cure. Tout avait été repeint, et dans ma léthargie pathologique, je ne pouvais m'évader. Et
toujours je buvais pour me donner l'illusion d'être ailleurs, là où je n'étais pas.
Alors notre Mère m'est apparue au détour d'un bistro, entre les immeubles qui se penchaient pour
écouter sous mon crâne les sombres litanies de ma psyché fêlée. Elle m'a promis une nouvelle vie.
Une vie de dangers dans laquelle je pourrais user de nouveau de ma dextérité et de mes talents
ensevelis sous mes démences psychotropes. Une autre vie qui pourrait servir à quelques causes, ou
à quelqu'un. Je ne sais plus trop ce qu'elle m'a dit cette nuit-là, c'est assez flou. J'étais saoul et
défoncé, je n'avais pas les fonctions cognitives aptes au jugement... Mais j'ai accepté.
Lorsque je me suis éveillé de mon sommeil d'éthanol, j'étais déjà à bord d'un avion à destination
des antipodes. Pyongyang.
L'histoire que je vais te conter, Lola, s'est déroulée il y a sept ans, alors que Tony n'était qu'une
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larve babillant sur sa montagne. Moi, ça faisait trois fois trois cent soixante-cinq jours et des miettes
que je n'avais pas touché une goutte d'alcool.
Je te laisse faire le calcul. »
*

*
*

Adossé à un baobab centenaire, je me roulais paisiblement un pétard en fredonnant un air bien
connu d'un rasta de Kingston. Ma tranquillité était feinte, j'étais tendu et des décharges d'adrénaline
me parcouraient la colonne vertébrale lorsque mon regard se fixait sur la masse effrayante de ce
bloc nuageux immobile. Mais mes doigts ne tremblaient pas, alors je fus rassuré de constater que je
pouvais encore maîtriser mes gestes malgré la tension de mon esprit. Un vacarme désagréable
descendait du ciel, un mal de crâne entravait ma réflexion. Un pétard y remédierait certainement.
Là-haut, des ondulations électriques parcouraient le ventre et les flancs de cet immense monstre
flottant au-dessus de ma cervelle. L'acier ultra-léger de sa structure chantait une mélodie
désincarnée sous les assauts violents du vent. Le tonnerre faisait vibrer l'atmosphère. Les sentinelles
aériennes effectuaient leur ronde sans relâche, crevant mes tympans de leur cri strident de
ptérodactyle. Mais derrière cette cacophonie, j'entendais bien les pleurs et les hurlements des
prisonniers de ce nuage technologique. Il y avait de la vie dans cette vapeur mal feinte. Des
femmes, des hommes. Des enfants aussi. Tous piégés dans les dédales inaccessibles de cette Bastille
sans fondation. Et c'était pour certains d'entre eux que nous nous trouvions en ces lieux. Il était soidisant impossible de pénétrer dans ces geôles célestes... du moins pas sans invitation. Et une fois
invité, personne ne ressortait d'ici vivant. « Les voies de Ryùkyù sont impénétrables », c'est ce que
nous avaient dites les Haenyo chassant dans les eaux à l'entour de l'île de Jeju-do.
Ces femmes de l'océan avaient humblement accueillis tout l'équipage du Queen Zenobia.
Lorsqu'elles ont identifié notre modeste bateau, elles furent d'abord étonnées et méfiantes de
constater qu'une antique pièce de la Navy mouille ces mers des antipodes. Le fait est que notre
embarcation était l'une des rares épaves à avoir pu être récupérée après la carbonisation des îles
britanniques. Échouée sur une plage de la Cornouaille, la quarantaine de mètres de sa carcasse avait
pu être récupérée et transférée à l'autre bout du monde, dans un port nordique de la Corée libre. Là,
en ultime territoire d'exil allié, un travail de restauration titanesque a été effectué par une équipe
d'historiens de l'ère post-Reich. Le Queen Zenobia devait à l'origine être remis en état pour le
souvenir de la défunte île européenne ; il fut par la suite offert aux services secrets de la Nation.
Sonmi en avait hérité au fil de sa montée en grades. Une fois la biographie de notre navire contée, la
matriarche des sirènes du village portuaire nous a accordés son hospitalité en toute confiance. Ces
dames nous ont offerts le gîte, le couvert et bien plus. Tu vois ce que je veux dire. Nous avons aussi
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travaillé à la terre pendant qu'elles pêchaient ; en échange de quoi nous avons palabré du grand
tabou, afin de deviner une faille dans le système de défense du pénitencier de Ryùkyù. Ce fut
laborieux, et nous sommes parvenus à établir un plan dont l'aboutissement nous paraissait plus ou
moins limpide. C'était assez funambulesque. Pour le coup, seuls Sonmi et moi devions tenter
l'assaut. Nous devions être discrets et furtifs, et il ne faut pas oublier que notre troupe est plutôt
composée de scientifiques que de mercenaires. Le Queen Zenobia et le reste de notre équipage
devaient stationner à une douzaine de miles à l'est, dans les eaux pacifiques. Nous deux, seuls
membres formés à l'art de la stratégie et de la bataille, sommes donc partis en canoë à l'abordage des
mouillages de l'archipel au-dessus duquel la prison stratosphérique flottait. La première difficulté à
surmonter serait donc d'atteindre ces cotes au gré des courants et des caprices océaniques.
Lors de notre départ, les Haenyo m'ont offert un katana coulé en argent pur. Histoire de me filer un
petit coup de main.
Magie de ma narration, puisque je suis en train de fumer mon pétard tout en chantonnant et en
évitant de poser mes yeux sur la bâtisse céleste, tu te douteras jeune Mnémosyne – ainsi sera ton
surnom – que nous y sommes parvenus sans chavirer. Sinon mon tabac aurait été trop humide pour
être fumé. J'ai tendu le cône embrasé à Sonmi qui me lorgnait déjà de son regard pétrifiant. Il me
disait « T'es pas sérieux mon vieux ? » son regard. Mes yeux s'interdisaient donc de la fixer elle
aussi. Elle m'accusait de m'assouvir à ma dépendance dans ce moment charnière alors que je
m'affairais simplement à me recentrer sur mon objectif sans être parasité par la peur. Et à apaiser
mon mal de synapses. J'ai clos mes paupières quelques instants, le temps d'inhaler ma came en paix.
Lorsque le carton a fait frétiller l'épiderme de mes doigts, je me suis levé, toujours à l'abri des
miradors sauriens ailés et de leurs vampiriques cavaliers araméens.
Sonmi a bourré une bouteille de verre de papier imbibé d'essence. J'ai gratté une allumette, le
cocktail s'est enflammé. Elle l'a balancé dans une masse végétale touffue, jaune et asséchée. Elle
s'est embrasée en une étincelle immense et indomptable. D'ailleurs, comment voudrais-tu dompter
une étincelle ? Bref. Une sentinelle s'est approchée. Le ptérodactyle a atterri à distance de ce feu
artificiel. Le vampire est descendu de sa monture pour analyser l'anomalie. Moi, une lance forgée et
coulée d'argent à la main, je lui ai transpercé le cœur. Dans le mouvement, je lui ai tranché la tête à
l'aide du katana blotti dans mes phalanges opposées. Sonmi a sprinté jusqu'à la monture. La ruée a à
peine duré dix secondes. Lorsque le corps de mon araméen a touché terre, inerte et libéré de son
fardeau de malédiction, elle avait déjà la bête en main. Sous son joug. Sait-elle parler le langage
saurien ? Je pense que oui, sinon comment aurait-elle pu contrôler ce monstre aussi rapidement ?
Dans l'instant, je me suis débarrassé de ces questions, si la vie me le permettait – et elle me l'a
permis – je me les ressasserais dans l'avenir. J'ai sauté sur cet équidé volant et reptilien, j'ai enserré
la taille apiforme de ma cavalière et, déguisée des oripeaux déchirés du monstre décapité, elle a
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ordonné à la bête de s'envoler.
Comme prévu, j'ai blessé l'animal J'ai tranché de mon katana le cuir de son aile dégoutante.
Feignant une blessure de notre monture, nous avons abordé une corniche de l'imposant bâtiment de
vapeurs et d'acier. Les courants électriques nous ont ouverts le chemin vers un de ses escarpements.
Les voies de Ryùkyù ne sont pas si impénétrables que ça quand on a la foi ! Du moins la
commissure de ses voies, car nous n'en étions qu'aux premières manœuvres de notre mission. Les
Amemiya étaient encore bien loin. Les conditions de la mission étaient simples, si nous ne pouvions
les faire fuir ils devaient mourir d'une calanche sûre. C'est à dire un pieu d'argent dans le cœur afin
d'éviter toutes résurrections.
Certains secrets devaient se taire au plus vite. Si la mise en lieux sûrs de la famille échouait, nous
ne pouvions risquer qu'elle revienne à la vie... ce qui était des plus probables dans ces contrées
infestées et radioactives. Lola, me demanderas-tu pourquoi utiliser de l'argent pur pour assurer une
calanche définitive, et alors je te répondrai que cette matière meurtrissant les chairs d'un tel corps
empêche sa cicatrisation. Comme je te disais, des savoirs doivent être tus pour ne pas être récupérés
par l'ennemi. Les Amemiya en ont fait le serment en vouant leur vie à un certain sanctuaire. À une
certaine époque, ce genre de mission dépendait d'un département d'action de la Nation Coréenne.
Mais les temps ont changé, la Coalition de l'Empire a versé de l'argent et ce service a été dissolu, en
échange de quoi l'union Coréenne menacée est restée indépendante. Alors Sonmi a repris l'affaire à
son compte. Et cela s'est poursuivi clandestinement, avec l'aval de ce puissant Sanctuaire dont je te
tairai le nom et la latitude.
La famille devait fuir avec nous, ou mourir sous nos lames si jamais la mission foirait.
*

*
*

« Alors vous avez dû abattre les parents ? Comment avez-vous fait fuir Kei et Tony ?


Lola, jeune Mnémosyne, il est dur de me souvenir. Non pas que ma mémoire flanche. Je le

souhaiterais, mais ces gravures me hantent. C'est juste désagréable...


Alors bourrez votre pipe à nouveau et fumons quelques bouffées de plus.



Tu veux de nouveau plonger dans les sombres volutes de ma ganja ?



Des sombres histoires, j'en connais à lot. Si votre pipe vous apaise, je vous suivrez sans mal.



Me conteras-tu ce que tu as vécu ?



Échange de bons procédés. Qui proquo mon cher Léon.



Alors suis-moi, et ne dérange pas mes cercles de fumée, petite muse.



Ainsi soit il. Je vous écoute Léon. Racontez-moi
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*

*
*

l'histoire la plus foireuse de ma nouvelle vie.
Le silence de ces morts est violent quand il m'arrache à mes pensées. Je rêve souvent de ces
ténèbres froides, électriques et majestueuses. Je songe si souvent d'avoir été que je vais finir par
tomber... J'aurais tant souhaité ne plus rien exposer dans la galerie de mes sentiments, ne plus me
regarder dans le miroir de mes souvenirs, ne plus repenser à mes échecs... à ma Mathilda en somme.
Je n'ai pas connu nombre d'échecs dans ma vie, mais les principaux hantent mes moments
d'apaisement. Alors je fume pour relaxer mes nerfs lorsqu'ils contractent mes épaules de leur honte
erronée. Depuis ce jour-là, je me demande si je ne suis pas un mort-vivant. Je me perds parfois dans
un océan peuplé de pieuvres et de murènes. Les brouillards d'un happy-end m'envahissent alors, et
la nuit je m'avance en bavant vers les aubes d'un autre jour. Mais je me souviens. Alors j'hésite entre
un révolver ou un whisky sourd. Je rêve tellement d'avoir été, je vais finir par tomber. L'aube avant
le jour suivant est toujours si cruellement noir. Lorsque j'ai entendu ta complainte, petite
Mnémosyne, je me suis dit que je me bercerai dorénavant de ce souvenir auditif pour m'apaiser.
Mais trêve d'apitoiements, mon cœur est bien lourd et le passé est gravé. Il en est ainsi. Rien ne
l'effacera et, comme il l'est dit « Rien n'est fatal », non ? Alors bon...
Nous avons pénétré ces voies. Sonmi observait à l'arrière et moi je tuais les gardes à sa vue. J'étais
la main, elle était les yeux. Nous nous sommes frayés une route dans ce dédale radioactif jusqu'à la
petite famille. Une fois leur cellule ouverte – ou plutôt défoncée – les parents étaient libres. Alors la
mission s'est tordue. Afin de rendre tout sauvetage impossible, leurs enfants, une petite gamine de
dix ans et demi et un nouveau-né, étaient séquestrés ailleurs. La larve n'était pas un souci, mais la
petite Miette en savait assez pour anéantir ce satané Sanctuaire dont je n'avais jamais rien voulu
savoir auparavant mais qui commençait à me courir sur le système. J'avais un pétard planqué sous
mon blouson. Je l'ai cramé le temps que l'on discute avec les vieux Amemiya. Ils ont chanté leur
ritournelle, moi j'ai humé les vapeurs de ma ganja. Je n'écoutais pas, Sonmi me dirait quoi faire.
Dehors un typhon approchait, ça se voyait aux parois bleutées d'acier qui se pliaient et se
dépliaient selon des angles incongrus. Et ce tintamarre ! Le mal de crâne me reprenait, mais ce cône
me remettrait sur pieds pour dépénétrer ces putains de voies. Qu'ai-je donc fait lorsque le carton a
crépité sur mes doigts ? Sonmi s'est cachée dans la cellule, l'alarme avait été lancée et l'étau se
resserrait. Moi j'ai clos leur unique issue et suis sorti dans le couloir. Déguisé en pas moi, je me suis
fait passer pour un geôlier encapuchonné, assermenté à l'unité de la puériculture. Dans ce branlebas
je suis passé pour un des leurs, un nouveau à la recherche de l'étage de la marmaille. Une fois là28

bas, j'ai trouvé la fameuse Kei et sa larve de Tony de la montagne. J'ai eu confiance en elle. Elle le
souhaitait, alors je l'ai laissée ouvrir les serrures des cellules infantiles grâce aux clefs que j'avais
volées auparavant à un pauvre garde que j'avais mis en pièces. D'ailleurs, je me suis dit par la suite
que tous ces gardes tombés sous mes armes ont été libérés de leur fardeau de malédiction plutôt que
massacrés. Enfin bref, trêve de remords... La culture des enfants prendraient fin après mon passage.
Libérés de leurs cellules ludo-édulcorantes, ils se ruèrent. Certains crevèrent sous les armes
araméennes, mais la majorité a suivi Kei et sa larve, eux-même se délectant de mes pas. Je
fracassais les portes, les marmots suivaient ma masse imposante dans ces couloirs mouvants.
J'ai réouvert la cage des Amemiya, une armée de kids à mes trousses. Après la première vague de
morts à l'étage supérieur, personne n'a plus osé tirer sur la marmaille. Ces monstres avaient une
étique en somme. Alors la famille, Sonmi et moi nous sommes fondus à la masse, à quatre pattes.
Un peu comme dans l'histoire mythologique de ces bergers fuyant un certain cyclope en se lestant
sous son troupeau de brebis. Nous étions presque à l'orée de l'issue lorsqu'ils ont repéré les intrus
quadrupèdes de la meutes. Nous. Cette fois, ils y seraient obligés, ou bien blâmés par des Krakens
supérieurs aux tentacules monstrueuses et acides dont je ne veux imaginer la trogne. Alors ils ont
ouvert le feu, les vampires se sont jetés sur nous. Les balles tuaient, les vampires égorgeaient, la
mère Amemiya m'a confié la gamine pas plus épaisse qu'une miette. Le père a refilé la larve des
montagnes à Sonmi. Nous nous étions donc entendus en une fraction de seconde. Je n'avais pas le
choix, Kei le savait et a fourré sa petite figure pâle et tremblotante dans mon manteau empestant la
poudre, le sang, l'acide, le tabac et ma ganja. J'ai sorti mon six coups, celui chargé d'argent et les ai
descendus tous les deux d'une balle dans la poitrine. Celle qu'il fallait. Nos enfants dans les bras,
nous avons bataillé comme diable et harpie. Dans notre course, un moustique s'est frayé un chemin
sous mes blousons pour me piquer le rein droit. Je me suis gratté, puis je n'y ai plus pensé. Nous
pouvions nous en sortir. Jamais je n'oserais dire que les parents étaient nos boulets, mais avec eux
nous n'aurions jamais pu dépénétrer les voies de Ryùkyù. Nous avons retrouvé notre humble et
fidèle monture stationnant ses chairs reptiliennes sur la même corniche où nous avions accostée
tantôt. Sonmi, moi et nos protégés nous sommes envolés vers douze miles à l'est. Miette était
toujours blottie, sa bouille dans mon col qui me semblait s'humidifier de plus en plus. Mais ses
pleurs étaient silencieux. Je crois bien que ce sont ses larmes qui m'ont mouillées les yeux à ce
moment-là. Ou bien était-ce les assauts du typhon frappant mon visage alors que notre ptérodactyle
vrillait vers le sol à une vitesse folle.
Derrière nous, la masse des enfants libérés se jetait dans le vide, poursuivis par la folie des
ombres. Plus rien ne les épiait, les gardes les avaient abandonnés sur les corniches et les contreforts
extérieurs de la prison flottante. Mais des démons avaient été insinués dans leur proto-psyché, et ils
croyaient les voir, ils croyaient se faire lacérer par des harpies en charpies alors qu'ils se lacéraient
eux-mêmes ; ils hurlaient sous les morsures de molosses infernaux, mais ils se déchiraient les
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épidermes entre eux. Les plus courageux sautaient – les plus âgés et mûrs – et éclataient leurs os
cinq cent cinquante-trois mètres en contrebas. Les autres s'entretuaient.
Mais qu'importe la calanche, chacune serait une libération !
Ceci fut la révolte de Ryùkyù. »
*

*
*

« Ce moustique, c'était une balle non ?


Sonmi ! Que..?

Sonmi était apparue dans l'ombre de l'âtre. Kei et moi avons sursauté, puis fui dans le silence. Des
statues pour seule compagnie, Mnémosyne n'a pas bronché un battement de lèvre. Nous nous
faisions invisibles.


Nous n'y pouvions rien. Cela avait trop dégénéré. Nous ne sommes coupables de rien d'autre

que de vos libérations qui me sont si chères, Kei et Tony.
Lola ne s'est pas laissée décontenancer par cette apparition soudaine :


Vous les avez sauvé tout de même. Ces deux gamins.



Oui.



Même si cela était une mission kamikaze, sans certitude sur l'aboutissement final ?



En effet, nous n'étions sûrs de rien. Pas même de nos propres survies. Mais nous avions un

but. Une mission et un plan B. Alors que la mission foirait, Léon, bien que raide défoncé, a pris la
bonne voie. Tuer les parents Amemiya. Excuses-moi de parler ainsi Kei, mais vous avez pu vous
joindre à nous par leurs morts. Si Léon n'avait pas agi, nous serions tous morts. Du moins, vous
deux et vos parents. Puis ressuscités pour être éternellement torturés sans jamais ne pouvoir trouver
le repos.


Vous étiez prête à vous délester de vos vies pour protéger un mystérieux Sanctuaire. Alors

qu'en est-il d'Arsène ? L'enjeu est moindre. Tentez une opération vous-même ! Je vous assisterai si
vous avez besoin de mes mains. Si vous le sauvez, vous aurez ce que vous souhaitez de moi, ainsi
que de mon ami. Si ça foire, vous ne perdrez rien.


Ne parle pas pour ton ami. Et puis je te perdrais toi, Mnémosyne. N'est-ce pas comme cela

que tu l'a surnommée, Léon ?
J'ai acquiescé. Où avait-elle bien pu se morfondre pour épier mon récit et nos conversations ? Je
ne l'avais vue nulle part avant son arrivée dans l'ombre de l'âtre.


Je pourrais pas aller bien loin sur une île. Alors que voudrez-vous, Mère, lorsque Arsène
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sera sauvé ?


La Lune nous le dira. »
*

*
*

Cette nuit là, la Lune était de nouveau visible. Elle était d'un blanc éclatant.
La Lune... ses roches étaient d'ivoires lessivées !
Je me suis couché alors que l'aurore allait pointer par dessus le fil de la mer. Le sommeil
approchait doucement et je repensais à cette petite brune aux yeux pétillants. Elle a ce charme qui
emballe tout homme – si ensorcelante ! Ce visage de poupée de marbre, ses yeux d'amandes parfois
noirs, parfois bleus, et même virant au vert suivant la luminosité. Et puis ses formes... Ce soir, elle
était magnifique sous les lueurs vacillantes de la lampe à huile, sa poitrine volontaire courbait les
tissus de son débardeur blanc. Une très belle jeune femme, sa taille fine, ses hanches doucement
courbées... Arsène devait adorablement se délecter de sa douce compagne. Non, je ne suis pas
amoureux. Je veux prendre soin d'elle. Comme un père le ferait pour sa fille qu'il aime et dont il est
fier. J'ai allumé une cibiche en me remémorant sa voix, ses gestes doux, attentionnés, ses manières
de se mouvoir dans l'espace tel un félin. Puis je me suis endormi aux sons remémorés de sa
complainte.
C'est alors que j'ai vu les brumes ! Lola, sa silhouette qui m'extasiait tant, piégée en ombres
chinoises par les éclatantes lueurs d'une cascade multicolore et ondoyante. Elle s'avançait, ombre
freluquette, face à cette ultime frontière. Que se cache-t-il derrière ce mur de lumières ? Lola n'avait
pas d'ombre, mais elle chantait en chœur avec la chute mélodieuse une étrange cantate, celle de la
liberté retrouvée. Mais il y avait autre chose dans sa voix, comme un chant du cygne dont je ne
saurai parler plus précisément tant des vertiges m'assaillaient à cet instant précis. La scène était
magnifique. Lola s'est tournée vers mon corps inexistant. Ses yeux étaient couleurs d'or. Son visage
marqué par des années d'errances témoignait de tant d'épreuves – ses yeux avaient vus – mais elle
souriait tout de même ! Un sourire si tendre sur ses lèvres de marbres fins. Son regard était gravé
d'un burin léger dans les roches douces de sa figure.
Elle a posé sa main gauche sur ce mur mouvant. Elle n'avait que quatre doigts à cette main,
l'annulaire ayant été certainement arraché ou tranché par un bourreau, ou bien dévoré par un Kraken
monstrueux. Son bras était marbré d'une longue brûlure rosâtre. Elle l'avait déjà fait pénétrer en
entier dans cette lumière folle. Mon non-corps me faisait souffrir. Je n'étais pas là, mais je brûlais
tant la chaleur était insupportable. Lola, elle, ne semblait pas en tenir cure.
Alors, tout son petit corps elfique est entré dans ce faisceau d'horizon. J'ai hurlé. La lumière a
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explosé en éclats prismatiques un peu partout. Des morceaux de lueurs envahissaient le monde
environnant. Ce fut beau. Magique ! Magnifique !
Mais Lola n'était plus là. Ma petite Mnémosyne...
Je me suis réveillé en sursaut, nageant dans ma sueur brûlante, priant pour que cette vision ne soit
pas une prémonition. Je n'ai pas ce don-là, me suis-je dit pour m'apaiser. Puis le néant d'un sommeil
sans songe peu à peu m'a happé de nouveau.
Je n'ai pas ce don-là... Alors ainsi soit il !
Léon,
alias le Camé.
Le 14 Juillet 2014.

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Segment #16 – La mécanique d'Anticythère.
Enfin de retour à mes jardins, Lola s'émerveille de la fuite prématurée de l'hiver méditerranéen.
Déjà la terre sent la renaissance. Le limon fertile des marées de sable embaume la jachère de l'année
passée. La croûte fraiche et grouillante de vie n'est pas encore entamée, mais les suintements des
boues sous nos pieds chuchotent ; les parcelles murmurent ; les semences vibrent dans les greniers.
Les terres nous appellent. Toutes les deux, nous prenons nos outils et commençons à bêcher. La
caillasse craquelle et nous remercie. L'oxygène pénètre le sol, puis il se met à respirer de nouveau.
D'après la Machine inachevée, dans vingt jours un nouveau bouleversement devrait venir secouer
les ruines du monde occidental. Mais à quoi bon ? à quoi bon s'apitoyer ? La survie, c'est ce que m'a
appris Lola. Nous devons survivre et faire fi des marées qui nous assaillent, de la Coalition comme
du ciel. Et vivre aussi, réapprendre à vivre. Elle m'a montrée du doigt notre seul itinéraire, les
horizons étincelants ; l'espoir qu'au-delà, les promesses puissent être transmutées en un avenir
luminescent. Des frontières... briser l'horizon et voir se dessiner les contours d'un Est qui ne serait
qu'un point au milieu d'un planisphère excentrique. Comme cette bulle que j'ai vue éclater un matin
de l'été dernier, perchée aux côtés d'une petite brune muette – les barrières enflammées d'un ordre
nouveau. Des rêves, ou bien des avenirs, qu'en sais-je ?
Le Nouvel Ordre commence maintenant. Ici. Sur l'île d'Anticythère.
Lola. Arsène. Léon. Sonmi. Tony. La Coalition et son Führer. Magnussen, et la bête de Lazarus.
Les autres, et aussi moi. Sommes-nous...
Serions-nous des protagonistes, ou bien les personnages du destin d'une planète qui n'aurait plus
de futur ? Le Vésuve s'est éveillé l'hiver dernier. Il gronde encore au loin. Les sols marins se fendent
autour de lui, leurs tissus s'émiettant dans les entailles de la planète. Parfois, lorsque le vent de
l'Ouest souffle à nos oreilles, de fins voiles de cendres obscurcissent le Soleil.
D'après les informations recueillies par les contacts de Mère Sonmi, des dizaines d'autres volcans
se seraient violemment éveillés, vomissant à torrent les matières des entrailles de la Terre.
Elle gronde doucement pendant que nous la bêchons. Elle se prépare.
En ce printemps nouveau-né, les odeurs d'humus s'élèvent sous les nues sylvestres. Les lichens
expulsent leurs spores tandis que nous haletons ; le sol sue sous nos bottes, et se ravive. Nous le
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ferons vivre quand bien même il serait à l'agonie ! ou en fièvre. La Terre gronde et s'offre à nous qui
la cultivons. Plus le Soleil grimpe dans le ciel, plus l'air s'épaissit. La transpiration ruisselle le long
de nos visages et de nos bras tendus par le labeur. La Terre vivra, nous la nourrirons de nos flux, de
notre énergie. Le ciel ne semble qu'un masque.
Plus que vingt jours, et alors...
Alors le ciel se fendra.
À Pompéi, un chat aurait parlé à Lola.
Que lui a-t-il dit ?
Le 1er Mars 2015.
*

*
*

Lorsque je me suis éveillée, mes yeux se sont posés au-dehors de l'ouverture de l'atrium. En effet,
la masse des émigrés nous avait tant submergés que certains d'entre nous avions nous-même pris la
décision d'aménager et de migrer vers les pièces non-habitables du manoir. Toutes les autres
habitations avaient été nécessaires afin de loger la masse des naufragés. Mais la communauté ne
s'en portait pas plus mal. De nouvelles constructions avaient été dessinées et devraient s'ériger d'ici
l'arrivée des jours secs. Lola et moi nous étions nous-même promis de nous bâtir des murs et un toit
en dur dès qu'Arsène serait prêt à nous rejoindre. En attendant, nous nous étions trouvées un angle,
dans la pièce, auquel nous nous sommes adaptées pour nous offrir un minimum d'intimité lorsque
nous nous reposions.
Cette nuit-là, lorsque je me suis éveillée, j'étais emmitouflée dans mon sac, aux côtés de Lola. Et
par le toit percé de l'atrium, j'ai pu apercevoir la Lune. Elle était jaune. Et virait sur des tons
cramoisis.
Ses roches étaient de soufre. Elle rougissait sous mes regards inquiets. Depuis plus d'une année
terrestre, des chars et des outils de la Coalition la faisait hululer la nuit et chanter le jour ; mais je ne
l'avais jamais vue rougir de la sorte.
Une larme à l'œil, j'ai fouillé le barda de Lola. J'y ai tiré la blague remplie d'herbe à Léon. Me suis
roulée un pétard. Mes yeux étaient lourds, mon esprit allégé. Lorsqu'ils se sont refermés...
(la nuit, la Lune n'étaient plus)
Un spectre parmi les étoiles s'est mis à chanter tandis que la raison me quittait.
Des brumes m'enveloppaient, opacifiées par les éclairs célestes. La nuit brillait intensément, de
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toutes parts. Je me suis éveillées au milieu de nos jachères, ensevelies sous quelques millimètres de
terres fraiches et odorantes. La poussière était vapeur, l'air cotonneux caressait ma peau... nue ? Oui,
j'étais nue dans ce lit un peu vide.
Je rêvais... Juste un instant.
Je rêvais d'un instant ! Oui, l'instant où la bulle éclaterait. Les brumes de Rēkohu s'étendaient
jusqu'à l'aplomb de la corniche où j'ai adressée pour la première fois la parole à Lola. Puis elles se
sont effacées, alors j'ai aperçu de nouveau l'Est lointain. Il était tellement proche que j'aurais pu le
toucher. Mais mes mains se sont refusées à se poser sur son mur de lumières. J'étais effrayée,
comme paralysée par une présence invisible. Mes os, mes articulations avaient fondus. J'ai crié,
mais même ma voix ne pouvait s'élever. Lola a posé son bras brûlé et ridulé contre cette ultime
paroi. Elle a miroité, puis des cercles concentriques se sont formés autour de la main mutilée de la
petite brune au regard tellement vieux. Ses quatre doigts se sont serrés, le biceps de l'avant-bras
cicatrisé de Lola dessinait des contours nets sous cette peau étrangement calcinée. Il saillait et
frémissait. Puis elle a percé le mur de son poing. La lumière s'est alors décomposée, l'atmosphère
s'est emplie tel un immense prisme multicolore. Des couleurs que je n'avais jamais vues
s'échappaient et pénétraient la matière. Je les ai entendues. Je les ai senties. Je les ai goûtées même
tandis qu'elles me caressaient à l'extérieur comme à l'intérieur de moi-même.
C'est alors que je l'ai vue derrière la cascade. J'ai vu cette entité faite de vide prendre forme pour
en changer instantanément. Elle a attrapé la main de Lola, ses griffes d'acier lacérant la trame du
planisphère, ainsi que les chairs de la fille. Mais Lola l'agrippa de plus belle, sa peau crépitait mais
elle ne lâchait pas prise. Elle tirait cette ombre jusque dans ce monde empli de nouvelles lueurs. De
ses ongles, elle lacéra les chairs du monstre derrière le voile. De sa main libre, elle s'accrochait à la
lumière pour ne pas être engloutie elle-même derrière le rideau déchiré. Elle mit ses dernières forces
à l'œuvre pour tirer la créature en arrière.
Et l'extraire de son cocon éventré.
L'air se mit alors à frémir. La cascade luminescente, dans laquelle la petite brune aux yeux noirs
baignait son bras, s'embrasa. Ma peau brûlait alors que je n'existais pas. J'étais la brume mais je
brûlais et brillais. Lorsque Lola tordit le bras et lui fit traverser le voile brûlant, la trame se craquela
tel un os rompu.
Je crois bien que Lola souriait. Ses yeux brillaient de tant de vies passées.
Mes yeux se décomposèrent. Et lorsque je les ouvris de nouveau, la Lune n'était plus de soufre.
Elle rougeoyait sur la trame bleue corbeau de la nuit.
*

*
*
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La terre est solide ce matin.



Y a pas à chier ! Il a gelé la nuit dernière.



Pourquoi bêcher aussi tôt ?



Le temps presse, regarde le ciel Miette.



Tu crois qu'on s'en sortira ?



Regarde le ciel, Miette.

Il était bleu. Les yeux de Lola étaient aussi cyans que l'horizon.
*

*
*

Il s'est fendu en fin de journée. Les foudres en fureur s'échappaient de l'immense nuage de cendre
régurgité par le Vésuve le matin même.
L'atrium était en branle. Les émigrés prenaient peur, affolés. La flotte de l'Autarcie approchait. La
troupe navale par excellence. Le fleuron de l'armurerie aqueuse de la Coalition avait levé l'ancre des
complexes du Palais Submergé d'Olympe dans la mâtinée alors que nous bêchions, sans qu'aucune
information n'aie pu nous prévenir. Elle tonnait maintenant sur la crique des cendres. Les premiers
escadrons débarquaient déjà alors que le Queen Zenobia n'était toujours pas revenu de mission. Le
port était déserté de défenses. Les vaisseaux firent feux et mirent à sac toutes les installations
navales de l'île.
Arsène sur le Queen Zenobia, Sonmi loin de son poste au sommet de la tour, l'île était menacée en
cette nuit de tempête sur la méditerranée. Les vagues déferlaient en marées sur les cotes, les cieux
noirs se déchiraient pour laisser percevoir les étoiles... et une lune d'un rouge de rubis.
Les éclairs sanglants zébraient la voute en débris. Dans le vacarme de l'atrium, Léon hurla :


Tous à la soute ! L'unité de fuite est prête ! Seules les cendres de nos bâtisses voleront ici...

Nous repeuplerons cette île damnée un jour prochain ! Nous tous ! Si nous voulons rester
ensembles, nous devons évacuer les lieux dans l'ordre, et dans le calme !
L'île entière se rameuta en silence. Chacun se préparait à quitter ce sanctuaire comme nous l'avions
répété maintes fois depuis que notre population s'était accrue.
Avant de repeupler cette île maudite, la vie devait fuir, laisser ces terres en jachères. Mais Lola et
moi ne pouvions ainsi partir.


Léon, nous ne pouvons pas abandonner le retour de la mission Gallifrey. Leur découverte

doit être protégée, la Machine doit être intacte et fonctionnelle. Nous avons besoin de l'élément de
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Syracuse, l'outil du Philosophe est indispensable.
Kei et moi allons attendre qu'ils reviennent. Nous leur ferons parvenir un message de détresse
lorsqu'ils arriveront en vue de nos cotes. Nous nous débrouillerons pour garder l'appareil à l'abri
jusqu'à ce qu'il puisse être transporté en lieux sûrs. Et entier.
Léon, toi et les autres, guidez les émigrés vers la prochaine étape. Sonmi, Arsène, Tony, Kei et moi
partirons par ballon comme nous le pourrons.


Léon, nous nous verrons au prochain chapitre.



Bien sûr ma petite Miette.



Nous nous retrouverons... Père.



Oui, je te retrouverai par-delà les brumes ma petite Lola. Même de l'autre côté. Nous nous

reverrons. Kei, toi aussi, prends soin de toi. Lola, prends soin de la petite, elle connait une route que
tu devras suivre.
Léon est parti vers le port souterrain, son regard froncé par le souci de notre avenir. La population
de l'île allait pouvoir fuir en toute sécurité par voies sous-marines. Sous sa protection, chacun
d'entre eux serait en sécurité. Puis ils pourraient recommencer une nouvelle vie à Casablanca, à
Tunis, ou bien ailleurs. Mais qu'en sera-t-il de nous, et des retardataires. Que deviendrons-nous ?
des larves, ou bien des macchabées ?
La première horde a déboulé sur la plage. Le manoir derrière nous était éteint. Noir. C'était
étrange, une boule grossissait dans ma gorge. Déjà, la nostalgie de cette parenthèse de paix, de ces
mois merveilleux, emplissait les glandes sous mes yeux. L'île était abandonnée. Je ne trouvais plus
mes repères.
Lola et moi nous sommes faufilées jusqu'à l'embarcadère ennemi. À quatre pattes, nous nous
cachions parmi les pinèdes odorantes. Malgré leurs avantages maritimes, les troupes ne purent nous
débusquer. Nous sommes passées inaperçues dans les maquis, leurs sangliers de combat désorientés
par les aromates de nos jardins en fin de jachère.
Ils reniflèrent et quadrillèrent le périmètre. Nous avancions à tâtons, esquivant l'odorat de ses
monstres mutants et sanguinaires.
Le 19 Mars 2015.
*

*
*

Nous étions en planque sur la plage de leur débarquement. Sous la tempête, un type en armure
assistée donnait les ordres. Lola me dit qu'il s'appelait Mr. Cage et qu'il était un dangereux cow-boy
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de l'Autarcie.
Ils étaient tous débarqués là, dans la crique des cendres où soufflent encore les relents poussiéreux
des anarchistes brûlés quatre décennies auparavant. L'assaut allait commencer d'une minute à
l'autre. Alors Lola s'empara d'un soldat égaré en train de pisser, lui brisa la nuque et le balança dans
la Méditerranée, sans un son. Elle s'habilla de sa peau et se joint au groupe. Elle replia un sergent au
loin de son troupeau, sous les ombres des gifles de la pluie. Je ne pus entendre ce qu'elle lui dit pour
qu'il la suive, mais il fut docile. Elle lui rompit le cou à son tour, sans un bruit. Je la vis lui tordre les
cervicales par ma meurtrière végétale. Le craquement des os, porté par une rafale, parvint jusqu'à
mes oreilles. J'ai grimacé un haut-le-cœur, puis j'ai fermé les yeux quelques secondes, respirant à
pleins poumons et ravalant les flots de salive avant que l'envie de gerber tout mon dernier repas ne
s'empare de moi. Lorsque je les rouvris, Lola rampait vers moi, sous les lueurs cramoisies de la
Lune, pour me rapporter mon déguisement.
Je me dévêtit, et revêtit en hâte ce costume qui serait peut-être mon habit de macchabée. un
nouveau relent me fit saliver
(alors, les gens qui retrouveraient mon cadavre serait bien en droit de déduire que je fus une
victime des troupes de l'Autarcie)
C'est déguisée en pas moi que je rejoignis les troupes de l'Autarcie. Nous approchions le
commandant manchot. À ses bras, des murènes se tortillaient. Étaient-elles greffées à son armure
électronique, ou bien directement à ses moignons ? Je ne pouvais pas trancher la réponse, mais je
n'ai pas cillé lorsqu'elles me dévisagèrent un instant. Je n'ai pas sursauté non plus lorsqu'il hurla
d'une voix métallique :


Trouvez la Mère de cette île. Et surtout... Vous avez intérêt à trouver cette garce de gamine !

Ramenez-la moi entière, je la démembrerai moi-même !
Allez !!! En chasse !
Le cou de la bête de Lazarus avait doublé de volume, ses artères se gonflaient et se dégonflaient au
rythme saccadé des impulsions électriques de son circuit interne. Un long hurlement dévala des
tréfonds de sa gorge, l'hallali était sonné. Ses yeux bleus étaient injectés de sang et une cicatrice
tranchait sa face tout le long de son profil gauche. Ses cheveux blonds n'étaient plus que longues
touffes grasses et longues, tandis que sa barbe hérissée miroitait des reflets roux. Ou bien sang,
qu'en sais-je ? Sa mâchoire triangulaire était crispée et un rictus s'en dessinait derrière ses lèvres.
Une rangée de dent de prédateur attendait sa proie. Lola. Sa chair et son sang. La Bête avait soif.
Elle était assoiffée ! Les murènes dressées crachaient un venin crépitant et sifflaient de haine. Lola
non plus ne cilla pas sous sa soutane. Sa peau était celle d'une autre, elle s'était métamorphosée
l'instant de la lutte.
Un Carnaval en plein assaut.

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La lune était alors haute dans le ciel en charpie lorsque la voix furieuse de Magnussen s'éleva des
interphones :


Fedrith est là ! Brûlez l'île, qu'il n'en reste que des cendres !

Ordre du Führer : EXTERMINER !
Kei Amemiya,
alias Miette.
Le 20 Mars 2015.

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Segment #17 – La Marque des naufragés.
La nuit est étrange. Les ombres pourpres et éparses des baobabs m'encerclent et je m'en balance.
La nuit crépite quand je la frôle, tandis que des marmaillons freluquets font tinter et valser leur
corps de bois verts contre les branches rongées par la pénombre du maquis. Les petits êtres dansent
tandis qu'un spectre passe sous les étoiles nues, ou bien est-ce le reflet chlorophyllien d'un de ces
bonhommes inoffensifs. Je me suis tût un moment. Puis j'ai prié
(rien n'est fatal)
Mais quel est donc ce pays ? Je ne reconnais pas la couleur de cette terre... ni celle de ce ciel
nocturne ! Autour de moi tout est sombre. Je discerne un cercle lumineux
(un feu de camps ?)
à une cinquantaine de mètres. Je me redresse légèrement, la tête me tourne. Le feu est nourri par la
voile immense d'un ballon qui finit de se consumer. C'est là que la meute des petits êtres fait tinter
le bois de leur corps. Ils s'acharnent et désossent la carcasse de l'engin. Les flammes éclairent de
leur danse pourpre la topographie du terrain. Un maquis dense s'étend jusqu'au bout des lueurs.
Dans les frontières du visible, des baobabs immenses s'agitent doucement, paisiblement, comme
s'ils étaient assoupis. Je m'éberlue !
Là-haut, les étoiles cramoisies par les lueurs nouvelles de la Lune ont l'air si tristes. L'œuvre
exposée aux yeux de tous... est-ce réellement le Grand Œuvre ? placardé là-haut, colorant les
ombres de la nuit de son linceul sanglant d'alchimiste ? Je frissonne un moment. Pourtant l'air est
doux. Mes pas pataugent dans les boues d'un delta que je n'ai jamais foulé. Un peu plus à l'ouest,
dans les steppes, j'entends la toile du dirigeable qui crépite encore, déchirée par la foudre. Une
armée de ces petits êtres curieux s'affaire déjà à l'entour de l'épave agonisante. Sont-ils ces
Kodamas dont m'avait parlé Léon ? Je croyais qu'ils vivaient plus au sud, au cœur des forêts
mycélidées.
Des brumes... Des brumes s'élevaient de la carcasse écrasée, telle la coulée d'une blessure dans la
trame qui nous entourait. Je me suis raclé la gorge pour faire passer le goût du sang imprégné sur
mes amygdales, les gaz de la montgolfière m'avaient irrité la gorge. Hormis ce désagrément, je
semblais entier.
Et Lola...
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Lola, ma muse. Si je ne m'abuse, tu étais là, étendue et inerte. Je t'ai serrée fort dans mes bras, ta
respiration a hérissé les poils sur ma nuque. Lorsque j'ai reposé ton petit corps épuisé, tu rêvais
encore à ses songes que tu refuses, tes yeux si vieux enfin fermés à l'horreur de ce monde où nous
nous sommes naufragés. Les naufragés ont toujours un itinéraire – suivent toujours un flux le long
des quais. Des ports aussi. Pour Lola, je parierais mon âme à brûler dans les feux sibériens qu'elle
voit cet autre ordre mondial au bout de sa route, et fi le temps et ses heurts. Fi ! aux mythes et aux
brumes. Fi ! à l'Autarcie et au Reich ! Fi ! à Magnussen, à la Bête de Lazarus et au dernier Führer.
Et fuck ! à la Coalition et à son Ordre Céleste ! Il s'écroulera, tout s'écroulera. Une fois la Terre
détruite, ce sera à nous de la reconstruire.
Penché sur son petit corps frémissant et tout abîmé, je sentais les relents de l'instant figé de ses
songes. Ses cheveux m'embaumaient des embruns de Rēkohu. Sa peau est devenue tant brûlante
que la Lune en a scintillé. Dans l'éclairage accrût de cette nuit étrange, je surpris l'armée de
marmaillons chapardeurs à l'affût sous le couvert immense des baobabs en rut. Ils se disputaient le
sac de voyage de Lola. Je ne pouvais les poursuivre sur leur terrain car, d'après les légendes le
Printemps rend ces arbres irritables et dangereux. Ils ne partageraient leur domaine qu'avec les
espèces endémiques. Et là-bas, plus au sud, au-delà de cette barrière de végétal en période de
chaleurs, les communautés autochtones font pousser leur logis à l'aide de spores de champignons
géants ; puis ils le creusent, le charpentent et l'aménagent. Au lointain de cet horizon ronronnant des
chants sylvestres, j'aperçois quelques-unes de ces étranges habitations.
(Yes ! Welcome to Afrika !)
Si j'élargissais encore un peu plus l'écran de mes rêves, peut-être qu'un citoyen des ancestrales
Républiques d'Uxuael se dessinerait sur ma rétine titubante. Je me perds si loin, dans des recoins si
lointains, que je ne sais plus trop où nous sommes. Certains instants je me crois tant à l'est, que je
me retrouve de l'autre côté de moi. Que reste-t-il de moi lorsque l'écran de mes songes s'éteint par
endroit. Des souvenirs. Une poussière dans l'œil. Rien qu'une poussière, et nos rêves deviennent
flous. Puis ils disparaissent, ne laissant dans nos bouches empattées que l'amertume d'un instant
inaccessible.
Il y a aussi cette armée de Kodamas chapardeurs à mes oreilles. Je crois bien qu'elle joue le chant
des sphères au travers les feuilles des arbres voraces.
Je crois bien. Et je siffle avec elle.
Ma tête vibre de l'autre côté de moi. Je voudrais réveiller Lola, mais mes muscles me trahissent.
Mes articulations lâchent. Suis-je vraiment dans un rêve, en somme ? ou mon esprit feinte-t-il pour
me jouer une charade ?
Enraciné sous mon voile, j'aperçois un fleuve qui serpente ses brumes d'un bout de l'horizon de la
canopée jusqu'à celui infini de la mer à l'opposé. Moi entre les deux, et à mes côtés Lola
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s'émerveille dans son sommeil. Je remonte le fleuve vaporeux, je distingue des formes, courbe les
virages. Des pyramides se terrent sous le couvert d'une forêt de spore. La forêt mycélienne
d'Abyssinie ! Puis le vert tapis feuillu se brouille en une palette trouble. Des cendres, ou plutôt des
poussières m'ont soudain aveuglé.
Avant que la conscience ne me quitte de nouveau, un chat vint à moi. Ou bien était-ce moi qui
allait vers ce félin immense. Mais les instants sont si lâches ! Ils se métamorphosent la seconde
suivante en une impression d'illusion. L'amertume devient une douleur dans ma langue. Toute ma
tête finit par y succomber. Je lutte, et tente de redécouper ce mirage en une origami cuivrée ; mais
j'ai déjà tout oublié. Des limbes s'arrachant aux flux de mon crâne.
Lola est étendue, je me sens brûlant. Elle bouge doucement, dans un léger froissement. Les brumes
se disloquent en un merveilleux ballet spectral autour de l'épave de la montgolfière. Puis elles se
figent de nouveau. Les Kodamas se sont interrompus dans leur tache, ils se sont tus et nous
observent maintenant. Émerveillés ! Leurs yeux de chlorophylle scintillent dans les ténèbres
alentours, partout.
Lola bouge plus violemment dans son cruel sommeil. Les brumes elles aussi. Et elles s'effacent
pour venir couvrir Lola dans sa peine immense.
Le chat ! Bien sûr !
Le chat de Pompéi lui a appris à dompter les brumes et les nues !
Elle dort dans son lit de vapeur et de rosée tendre.
Elle connait la cartographie des nuages.
Cette fille qui dort,
à qui parlent certains
des Dieux Éphémères...
que doit-elle savoir ?
Que fera ma Lola,
ma muse, à l'avenir ?
Ô Mnémosyne ! Dors,
tu en auras besoin.
Vois les sylvains s'affairent
à ton lit de nues... dors.
Et dès ton réveil, là,
je saurai te cueillir.
*

*
*
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Lorsque je me suis réveillé pour mon tour de guet, nous étions au beau milieu de la Méditerranée.
Le Soleil était clair, aucun voile ne fraichissait la douceur de ses rayons en céramique. Nous
voguions entre Syracuse et notre île. Demain l'équinoxe ferait vriller les marées. Nous devions
absolument rentrer au port cette nuit.
La mer devait se retirer d'une dizaine de mètres dans l'après-midi suivante, la barrière des plages
immenses nous naufragerait à coup sûr si nous n'amarrions pas à temps.
Le compte à rebours était enclenché. Si la météo ne jouait pas sa traitrise, tout devrait bien se
passer.
*

*
*

La météo s'était drôlement gâtée une fois le Soleil chu. Comme en un mauvais présage, la nature
craignait de ne plus jamais le voir poindre – l'illumination quotidienne s'éteignait.
Le vent d'Ouest avait feint sur nous sans crier gare.
La mer était calme, nous voguions paisiblement sous les épais panaches de cendres recrachés du
Vésuve. Les fumées étaient tant épaisses dans l'atmosphère que la température était descendue au
niveau de celles de l'hiver dernier. Je fus soudainement fouetté par une bourrasque insidieuse. Les
molécules se sont violemment mises à s'entrechoquer contre les voiles du Queen Zenobia. Du haut
de mon mât, je dominais le vent. Je dominais la mer, mais la puissance du volcan était si immense
dans sa colère ! Quel magnifique spectacle que cette nue déchirant sa robe sulfurisée. Les étoiles
s'illuminèrent, la nuit devint succube. Mais ce n'était qu'un interlude. D'ici deux minutes, les voiles
et les bastingages iraient se mettre à voler. Ainsi qu'une partie de notre équipage. Les étoiles
s'éteindraient alors aussi soudainement qu'elles étaient apparues, unes à unes, sous la masse affamée
de la tempête céleste. J'entendais déjà la foudre s'extasier au loin, comme les feux d'un canon
enragé.
Mais l'objet de la mission était plus crucial que nos vies. Nous devions le mener à bon port. J'ai
noué une corde pour lester mon sac à mon corps ; la dernière pièce du philosophe Socrate sera mon
fardeau jusqu'à ce que je retrouve Lola ainsi que le reste de la Machine. Je la garderai bien à l'abri
dans mon barda ; et elle n'en sortira pas avant que Lola, Kei et moi ne soyons regroupés ensembles
avec le reste de l'équipe pour nous pencher sur ses mécanismes encore insoupçonnés. Cet
Ordinateur Personnel antique encore inachevé était déjà un oracle fiable. Les éclipses lunaires... la
valse de Vénus face à nos astres... Mars à portée de main... un météore chuté non loin du delta du
Nil à l'automne. La Machine d'Anticythère avait tout vu. Elle sait. Prédit. Les instants perpétuels
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d'une inertie mécanique, en somme.
Et la dernière valse... peut-être... demain au matin. Je ne compte plus y penser avant demain.
Avant d'avoir retrouvé la chaleur de Lola tout auprès de moi.
Nous devions rentrer au port au plus tôt. Pour sûr !
Avant demain matin. Mais rien ne se passa comme nous l'avions prévu. Inertie humaine...
Une demi-heure plus tard, un immense nuage gris nous submergeait. Des foudres de cendres
s'abattant sur les plaines salines à l'horizon. Le Vésuve était en crise. Y aurait-il un chat pour guider
les condamnés ? En 72, lors de la Grande Éruption, un chat érudit avait voulu avertir le peuple.
Mais personne ne l'a écouté. Jamais. Puis il n'y a plus eu de futur. Plus de peuple. Ni personne pour
pleurer les cendres des défunts. Des naufragés
(Naufragés ! femmes sans foyer,
hommes et cadavres s'amoncelant le long des quais...
Naufragée. You Are Not Alone, now.
Les enfants de Yana,
ceux qui auront su écouter le chat,
ils vous chanteront les Sphères.
Ils vous montreront comment soufflent les courants dans l'air,
comment roulent les vagues, et suivre l'albatros
et son reflet sous l'aube sage.
Ils vous apprendront la cartographie des nuages.
À condition...)
À condition de les écouter, le Chat et ses enfants. Une nuit, je me suis discrètement faufilé dans
les appartements de notre Mère. Sous les lueurs d'une Lune encore jaunâtre, à l'époque. J'ai étalé
toute une collection de livres sur le sol molletonné de la Bibliothèque Appledore de Sonmi. Je n'ai
rien lu d'autre que certains dossiers, car j'avais des craintes distinctes et nul besoin de m'étaler sur
d'autres mystères – ni même les plus extasiant ou croustillant. Lorsque j'eus ma réponse, un haut-lecorps me fit valser dans cette nuit d'hiver méditerranéen. La neige s'amoncelait aux carreaux de la
meurtrière, je me sentais cerné par cette nouvelle vie. Mes peurs furent fondées. Dans le logiciel,
Lola et sa sœur étaient marquées toutes les deux de la marque des naufragés. Lola Yana Fedrith.
Anna Yana Fedrith. Et Boxy Roxy. Lui, son vrai nom était noté d'un feutre rouge sur un dossier
atypiquement noir : JN Serey. Je m'inquiétais pour Anna... si les meutes de la Coalition s'intéressent
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à elle, je crains que... Non !
Par contre, je n'ai rien trouvé me concernant. Rien d'autre que du Silence ! Existais-je vraiment en
fin de compte ? Je n'avais aucune identité, plus de passé, un présent entre parenthèses. Mais il me
restait bien un avenir. Si ! bien sûr. Lola. Lola et sa quête ! Mhhh... Oui ! Il me semblait bien que
pour elle j'existais. Et je crois bien que je n'existais que pour elle d'ailleurs ! Sinon... à quoi bon ? À
quoi bon avoir continué ma vie de vaurien. Mener une existence sans but, sans foi. Aujourd'hui j'ai
placé ma foi, j'ai su le faire. J'ai grandi, comme qui dirait, je suis tout juste un adulte nouveau-né.
Elle n'est pas ma mère, nous ne sommes pas encore un couple confiant l'un en l'autre, mais sans
elle, sans Lola, je ne serais pas Arsène Lupin. Je serais celui que j'étais. Mort en sursis et sans nom,
certainement. Sans Lola je me serais inscrit sur les listes territoristes de la mégapole Lyonnaise.
Alors j'aurais tué quelques symboles de la Coalition – de nouveau
([...]l'assassin du Cinquième Chef de la Coalition, en réinsertion sur parole, repasse à l'acte[...]
il encourt la peine ultime[...])
Non ! Ô non ! Je ne sauterai jamais du haut de la Tour Exécutoire, poussé par cet Œil qui vous
mate à chaque seconde de votre chute. Et qui métamorphose chaque instant de vos vies – de vos
survies – en des moments infinis. Le pouvoir de la Mort Éternelle. Une chute, des escaliers de
brumes, des vies, des calanches... des ilots suspendus dans le vide autour, et juste avant l'impact
final, vos larmes s'éclatent en une brume brûlante sur le bitume imbibé, avant de s'évaporer en une
nouvelle goutte dans les océans de Rēkohu.
Juste une goutte d'eau de plus dans l'océan... mais que sommes-nous si un océan n'est constitué
que d'une multitude de gouttes d'eau ?
Puis votre corps suit, et épouse de force la forme linéaire de la terre – la gravité est si cruelle
(j'en veux à Newton pour la pesanteur ; j'en veux à Nietzsche pour le retour éternel.)
Comment quelqu'un, ou quelque chose, peut-il user d'un tel pouvoir ? Le pouvoir de la Mort
Éternelle. L'inhumanité est Maître et c'est sans conteste ! Bref...
Bref ! Je n'ai pas eu à épouser le bitume contre ma volonté. Lola m'a sauvé. Elle m'a extrait d'un
monde qui n'était pas fait pour moi. Et en contrepartie, je l'intègrerai dans un nouveau monde, là où
elle pourra s'épanouir comme un Printemps tant attendu. Et célébré.
Elle m'a sauvé. J'ai disparu, je n'ai plus de nom. Magnussen lui-même n'a su me nommer.
Débarrassé du fardeau de ma généalogie, je me suis senti de nouveau capable de l'impossible. Pour
Lola
(un Nouvel Ordre Mondial. Là-bas...)
Je me suis sorti de mes limbes pour Lola. Pour qu'elle puisse enfin s'épanouir, magnifique
chimère extraite de son cocon, sans danger. Je la protègerai des charognards et des prédateurs.
Coûte que coûte. Je mettrais même mon Humanité au rabais s'il le fallait ! Sans conteste.
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