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Calais comme vous ne l’avez jamais lu.
- Témoignage d’une enfant du XXIè siècle -

Je ne suis pas journaliste, mais j’ai écrit ce qui suit pour pallier à la désinformation chronique
dont semble souffrir notre pays, perpétrée par les médias «main stream».
Ce récit est destiné à passer d’œil en œil, de conscience en conscience. Puisque l’information ne
nous parvient plus, à nous de la faire circuler.
C’est une sorte de reportage, de témoignage, de transmission d’informations et de sentiments
vécus... À l’heure ou tout est fait pour nous diviser et nous méfier de cet «autre» qui est différent.
Ce témoignage est né d’une nécessité de raconter une réalité dont on entend pas trop parler,
(...on va surement en entendre de plus en plus parler à fur et à mesure que les élections de 2017
approchent) malgré qu’elle fasse partie de ce beau pays qu’on nomme la France, et de ce globe
qu’on nomme le Monde.
Urgence d’écrire, d’aller témoigner d’une (non) valeur que tous prônent mais qui ne semble
qu’une vaste illusion: la liberté. D’être et d’être partout, tout le temps.
Si je pouvais imprimer ce texte, je sais déjà quelle forme il prendrait.
Il serait rouge. Pages et couverture.
Rouge pour la honte.
Honte pour l’inhumanité avec laquelle on traite ces gens qui fuient leur pays.
Rouge pour la colère que je ressens quand je vois les valeurs qu’on nous martèle depuis gosse,
gravées sur les frontons de nos écoles, bafouées par ceux qui dictent nos vies.
Rouge pour le Sang versé au nom des guerres économiques.
J’ai 23 ans, je vis en Région Rhône Alpes, et ai décidé d’aller donner une semaine de mon année
2016 pour les quelques 10.000 personnes qui se pressent à Calais, et aux portes de l’Angleterre.
- Ici commence mon témoignage LUNDI 5 SEPT - sur la route de Calais - PARIS - 10H
Ce matin, comme presque chaque matin, je parcours le net pour m’informer de ce qui se passe
dans le monde et là, surprise! J’apprends qu’il y a justement une journée de manifestation aujourd’hui même par des militants anti-camp (jungle de Calais) qui sont principalement des routiers, commerçants ou agriculteurs de Calais. Ils comptent bloquer les routes pour faire entendre
leur mécontentement vis-à-vis de l’existence de ce camp.
LUNDI 5 SEPT - sur la route de Calais - PARIS GARE DU NORD - 12H
Double contrôle au quai: une ligne de flics et une deuxième ligne de contrôles de billets.
Grâce à ma petite gueule blanche d’Européenne, je passe le premier barrage sans encombre,
direction Calais.
Me voilà dans le train. Que vais-je trouver là bas? Je n’ai pas encore décidé de combien de
temps je vais rester, sachant que l’hébergement des bénévoles (qui restent moins d’un mois)
n’est pas assuré par l’association dont j’ai les coordonnées. A l’auberge de jeunesse de Calais, la
nuit est à 26€. Sinon il y a un camping pas loin à 8€ la nuit. C’est cette option là que je vais choisir, car je ne roule pas non plus sur l’or, et je trouve ça un peu abusé de payer 180 € une semaine
de bénévolat (en ne comptant que l’hébergement). Par chance, un ami parisien m’a prêté une
tente.

LUNDI 5 SEPT - CALAIS - 15H
Trajet en bus jusqu’à l’association. Je croise des manifestants anti-camp. Je devine qu’ils le sont
car ils portent tous des tee shirts «I love Calais».
J’arrive à l’association dont j’avais les coordonnées, dans la zone industrielle de Calais. C’est un
grand centre de tri de vêtements et de nourriture. Un gardien au portail me laisse entrer. Il y a
une sorte d’accueil dans une petite cabane ou je suis reçue par deux bénévoles Anglaises qui
doivent avoir entre 23 et 25 ans. Elles me font lire et signer une charte du bénévole ou je m’engage à ne divulguer aucune information ou photo sur l’association qui permettrai de la localiser
(il suffit cependant d’aller sur leur site pour avoir l’adresse). Je crois comprendre qu’ils se font
discrets car ils n’ont pas que des amis à Calais.
L’une des deux filles me fait visiter les lieux : 2 énormes hangars d’environ 1000 m2 chacun
remplis d’allées de tri, et de bénévoles (pour la quasi totalité des Anglais, et entre 20 et 30 ans)
s’affairant. Le tout sur un fond de musique décontractée.
Les horaires de travail sont: 9h-17h. Je demande ou je peux être utile pour les 3 heures de travail
restantes de la journée. On me présente à la «section» habits enfants. Je trie donc des habits par
taille, sexe, pièce.
Dans la section, il y a une dame Anglaise un peu plus âgée (environ 50ans). Elle dort au camping
ou j’ai prévu d’aller aussi, et propose de m’y conduire car elle a une voiture. Deux jeunes nous
rejoignent, et je comprends peu à peu, à cause de mon anglais défectueux (ou de mon espagnol
excellent?), qu’ils font partie d’une autre association qui se charge de distribuer tous les jours
du thé et du café à l’entrée du camp. Ils doivent faire les courses car il faut refaire les stocks. Ils
achètent exactement 61 paquets de sucre en poudre (soit un caddie plein), des gâteaux et aussi
beaucoup de lait.
Caissière exaspérée, car elle est «obligée» de compter tous les paquets de sucre du caddie, bien
qu’on lui assure qu’il y en a 61.
LUNDI 5 SEPT - CALAIS, CAMPING LOS PALOMINOS - 18H
Arrivée au camping. Nuit sous tente. Froid. Une foule de questions en suspens (toujours à cause
de ma médiocrité en Anglais). La perspective de passer une autre journée à trier des vêtements
ne m’enthousiasme guère. En fait je crois que j’ai envie de voir la vie du camp, entrer dans le vif
du sujet.
MARDI 6 SEPT- CALAIS, CAMPING LOS PALOMINOS - 8H
Les gens de l’association m’ont dit qu’il y a un mini bus qui me ramènerai au centre de tri vers
9H. J’attends donc sur le parking du camping.
Et là, la magie de l’imprévu opère: arrivent une 20ène de jeunes et moins jeunes portant tous le
même petit badge bleu d’une autre association: Utopia 56.
Ils sont pour la plupart Français, ça facilite le dialogue. Eux ne vont pas au centre de tri, ils
passent leurs journées sur la Jungle. Missions: ramassage de déchets, cuisine et cours de Français.
Dans ma tête, connexion. Ils me disent que je peux venir avec eux. Je monte donc dans une de
leurs voitures.

MARDI 6 SEPT- CALAIS, JUNGLE - 10H
Carte du camp, vue aérienne.

«Zone
Nord»
ou sont
entassées
10.000
personnes.

Autoroute

«Zone Sud»,
Démantelée
en Mars
2016
après une
«descision
de justice».
80% des
habitante-s de la
zone Sud
sont allé-e-s
vivre dans la
zone Nord.

Usine
Chimique

125 conteneurs mis en place par l’état. Capacité: 12personnes chacun.
Réservé aux demandeurs d’asile en France. Biométrie à l’entrée.

Ecoles

Arrivée aux abords du camp.
On gare les voitures dans une rue à côté, entre une usine chimique et des entreprises. On passe
devant trois camions de CRS qui «gardent» les entrées du camp. Parfois, ils contrôleront nos
sacs. Rassemblement avec les autres bénévoles, répartition des groupes pour la matinée.
Description de l’entrée du camp: On passe sous un pont, qui n’est autre que l’autoroute qui
mène au tunnel sous la Manche. Il est gardé par trois rangées de grillages hauts de plusieurs
mètres, surmontés de barbelés. Une large bande de sable sépare l’autoroute du camp.

Matin: On ramasse des capsules et cartouches de gaz lacrymogènes lancées aux abords du camp
suite à la manifestation de le veille. Apparemment les manifestants anti-camp sont venus et les
CRS en ont profité pour gazer large. On passe 3h à ratisser cette bande de sable coincée entre
l’autoroute et le camp.

Par la suite, en se basant sur cette récolte du jour, Utopia a calculé que le budget utilisé pour
ces gaz, effectifs policiers, murs, barbelés... Pourrait, divisé par le nombre de jours et de réfugiés
arriver à un total de 127€ par jours et par réfugiés! Et ces derniers dorment dans la boue. Ce
non-sens porte un nom: les accords du Touquet: l’Angleterre paye la France pour qu’elle garde
sa frontière sur le sol Français.

Midi: on se retrouve tous pour déjeuner dans un des restaurants du camp, tenu par un Afghan.
Restaurant comme un de ceux qui ont été détruits et interdits par la municipalité de Calais il y a
quelques mois, sous prétexte que tous les petits commerces présents sur la jungle (restaurants,
épiceries..) menaceraient l’économie de Calais et encourageraient les trafics. Si ceux qui ont
décidé ces destructions seraient seulement venus manger dans une fois dans un de ces lieux, ils
auraient compris que en plus de découvrir des plats traditionnels Afghans ou Soudanais succulents, ces lieux sont aussi essentiels au camp qu’une boulangerie à un village.
Grande pièce, structure en bois, estrades sur les côtés et vieux canapés en cuir. L’hôte déroule
des nappes colorées sur les estrades, nous asseyons tout autour et les plats sont servis, il nous
sert du thé chai avant et après le repas. L’intérieur du restaurant est décoré, on oublie qu’on est
au beau milieu d’un camp de réfugiés. (Combien de fois, durant la semaine, aurais-je cette impression?).

J’ai flouté volontairement tous les visages apparaissant sur les photos par respect pour les réfugiés et les Bénévoles.
Vues d’intérieurs de restaurants.

Vues d’extérieurs de restaurants:

Vues d’épiceries

14H
L’après midi, on continue le nettoyage, mais cette fois, à l’intérieur du camp. Ramassage des
poubelles, tas de couvertures pourries, sacs de bouffe éventrés, nuées de mouches dans certains endroits. Nettoyage des «points d’eau» (sorte d’abreuvoirs en métal avec rangées de robinets). Il y a souvent de la bouffe pourrie dans les rigoles qui sortent des points d’eau. On enlève
avec la pelle pour éviter que ça pourrisse et ramène des rats.
Faire partie de l’équipe Nettoyage a cet avantage de permettre de se familiariser avec la géographie du camp, car on passe partout.
Il est réparti en plusieurs quartiers (oui, on peut parler d’une ville à partir de 2000 habitants, ils
sont aujourd’hui 10.000) selon les différentes nationalités. Il y a une grande rue principale et des
petits sentiers qui sillonnent entre les abris de fortune. Ils sont vraiment très serrés, il y a beaucoup de monde qui passe, des groupes qui jouent à des jeux, d’autres qui sont simplement assis,
qui discutent.
19H- retour au camping.
Je dors cette fois dans un vrai lit, dans un bungalow que l’association «Utopia 56» loue 700€ le
mois et re-loue aux bénévoles 5€ la nuit. Honnête. On est 5 ou 6 par bungalow, on mange ensemble, et on reste tard à discuter.
MERCREDI 7 SEPT- CALAIS JUNGLE - 10H
Nettoyage du camp le matin. Rats morts tout durs, pîles de sacs poubelles débordants et puants.
Quant on passe autour des tentes et cabanes, souvent, on nous invite à boire le thé, mais on a
pas trop le temps le matin, il y a beaucoup à faire. Alors on les remercie et dit qu’on reviendra
l’après midi, ou le lendemain peut-être.
Pour l’après midi, je suis désignée dans l’équipe (3 ou 4 personnes selon le nombre de bénévoles) qui va aider dans un des lieux importants du camp: la «Beligan Kitchen» (Cuisine Belge).
Cette cuisine est partie de l’initiative personnelle de 4 cousins Belges - Marocains, habitant
Bruxelles. Il y a un an et demi, venus sur le camp pour je ne sais quelle raison, ils ont décidés de
créer une cuisine. D’une simple tente au début, c’est devenu un grand rectangle avec une cour
intérieure, des chambres sur les côtés et un coin cuisson avec 4 gros feux pour cuire les marmites.
Elle donne aujourd’hui 1500 repas chaque soir.
On lave les énormes gamelles qui on servi la veille puis on épluche et coupe des montagnes de
patates, oignons, courgettes. Souvent, des habitants du camp viennent donner la main. La Belgian Kitchen vit uniquement de dons. La playlist musicale d’un des cousins marocains passe de
Mafia K’1 fry à Dalida. Deux poules se dandinent entre les épluchures. On boit des cafés, on fait
des pauses cigarettes.. Encore une fois, j’oublie complètement qu’on est en plein milieu d’un
camp de réfugiés.
Je n’ai pratiquement croisé aucune femme ou enfant depuis que je suis là. En effet, ils sont dans
une autre partie du camp, plus sécurisée. C’est à la «Belgian kitchen» que j’en ai vu le plus:
durant la journée, des femmes, parfois accompagnées de leurs enfants passaient chercher de la
nourriture, patates, sucre... Pour cuisiner elles-mêmes, retrouver un peu d’autonomie.
2H
On entend l’appel à la prière de la mosquée d’à côté.
C’est le seul moment ou la sono est coupée.

Voilà le genre d’ordure qu’on devait nettoyer.

18H
Rendez-vous à l’entrée du camp avec les autres bénévoles.
Je décide de ne pas rentrer tout de suite avec les autres, car j’ai envie de voir l’école. J’y vais
donc accompagnée de deux autres bénévoles.
L’école est également avec une cour intérieure à ciel ouvert, il y a plusieurs salles avec des bureaux d’écoliers dépareillés, tableaux à craie et des étagères remplies de livres de tout genre. Il
y a plusieurs petits groupes d’hommes dispersés sur les chaises et les tables, qui regardent des
livres ou leurs cahiers.

Je m’assois à côté de deux d’entre eux, ils sont Soudanais. Ils ont entre 24 et 26 ans et sont entrain d’apprendre le Français. Je leur demande en anglais sur quoi ils ont besoin de travailler. Ils
ont des papiers sur lesquels il y a déjà quelques phrases écrites. Je leur demande de les lire pour
jauger leur niveau. Ils en sont aux formules de politesse.
Ils ont quelques notions d’anglais, du coup on parle en anglais, puis on traduit en Français.
Je réalise alors la difficulté d’apprendre une langue étrangère (qui plus est, le Français!) D’autant
plus quant on habite dans un camp, avec comme professeur des bénévoles qui changent tous les
jours.
Mes deux élèves sont super attentifs. Je pousse ma concentration au maximum en cette fin de
journée, une heure passe comme une minute, il est déjà 19h, l’école va fermer. Ils me remercient,
et là, le «you’re welcome» (de rien) que je prononce en anglais me donne comme une claque, car

il prend ici tout son sens.
Ils me demandent si je reviens le lendemain, des lumières dans les yeux.
On quitte l’école à reculons.
Je suis émue. C’est tellement gratifiant, notre langue est tellement difficile, avec tous ses synonymes et lettres muettes. Je me sens enfin utile, comme à ma place.
JEUDI 8 SEPT- CALAIS JUNGLE
Matin: nettoyage pour tout le monde.
Après midi: retour à la «Belgian Kitchen».
Anecdote du jour: Il est environ 14h, on est entrain de peler des oignons lorsqu’on entend des
cris. Mouvements dans le camp, ça court de partout. On sort de la cuisine pour monter sur une
petite dune à côté afin d’avoir une vue générale. D’en haut, regard tourné vers l’autoroute, on
voit des camions arrêtés sur la voie rapide et des groupes de Réfugiés se pressant vers le grillage, certains sur l’autoroute, d’autres courant dans sa direction ou regardant de loin. Moins
de 3minutes plus tard, des dizaines de cars de CRS arrivent, sirènes hurlantes. Ils commencent
à gazer, la fumée des bombes lacrymogènes qu’on paye avec nos impôts nous revient dans la
gueule, portées par le vent jusqu’au camp.
Les gens se dispersent peut-à-peut, impuissants face aux gaz. Nous, on retourne couper nos
oignons, un peut interloqués.
On vient en effet d’assister à une scène quotidienne de la vie du camp de Calais: un «Dougar».
Ce mot, «Dougar» est né dans la jungle et signifie: «tenter le passage en Angleterre en montant
dans les camions qui passent sur l’autoroute.» Généralement, cette scène se passe la nuit...Quasiment toutes les nuits.

VENDREDI 9 SEPT - CALAIS JUNGLE
Matin: nettoyage du camp.
Midi: On mange dans un restaurant Afghan. Il est construit à côté d’un des 2 petits lacs qui
jouxtent le camp, avec une terrasse extérieure. C’est bucolique. On oublie complètement la
jungle, on est comme en vacances.
Après midi: 3ème et dernier jour à la Belgian Kitchen pour moi (les bénévoles font des roulements de 3 jours parce-que sinon ça serait trop fatigant pour les gérants de la cuisine de ré
expliquer chaque jour ce qu’il y a à faire). Patates, oignons, vaisselle... Ça roule. A 2H, l’appel à la
prière, puis, vu qu’on est vendredi, on a droit à toute la cérémonie au haut parleur, qu’on entend
comme si on y était.

Le restaurant Afghan au bort du lac... on se croirait en vacances!

L’envers du décors...

L’intérieur du restaurant ou on a mangé le
premier jour.

SAMEDI 10 SEPT - CALAIS JUNGLE
Matin: nettoyage du camp
Midi: Avec une amie bénévole, je suis invitée à manger chez un ami Afghan qu’on s’est fait à
l’école le deuxième jour, et qui nous suit partout depuis.
Le quartier Afghan est très propre, la cabane dans laquelle vit notre ami avec d’autres hommes
est bordée de fleurs. On nous installe dans la cour devant dans les meilleurs fauteuils, puis on
nous sert le repas: traditionnels nan (galette), haricots rouges et pois-chiches marinés. C’est délicieux.
On mange tout en discutant, ils parlent tous plus ou moins bien Anglais. Ils sont choqués d’apprendre qu’on vient ici bénévolement, et même, qu’on doive payer le camping ou la nourriture.
Ils nous parlent de leur histoire, leur voyage, de leur vie «d’avant», de leurs tentatives pour aller
en Angleterre, de l’organisation et des différentes tensions entre les communautés dans le camp.
On rigole des parisiens à peaux blanches qui s’enduisent d’huile pour bronzer, ils ne comprennent pas pourquoi les blancs veulent noircir, alors qu’eux sont bien embêtés avec leur peau
caramel.
Il faut savoir que la majorité des résidents de la jungle sont issus de la classe moyenne et riche
de leurs pays d’origine. Quant je demande quels étaient leurs métiers avant, il n’est pas rare
qu’on me réponde «ingénieur», «médecin», «commercial»....
Traverser les différents pays coûte cher, il faut payer des passeurs. Il y a aussi des gens plus
«pauvres». Dans ce cas là, c’est souvent toute leur famille qui a rassemblé l’agent pour payer le
voyage à l’un d’entre eux.
C’est pour une de ces raisons qu’il ne faut pas prendre les réfugiés en photo sans leur accord.
Car ils ne veulent pas que la famille restée au pays tombe sur la photo de leur cousin(e)/fils/oncle
en lesquels ils ont fondé leurs espoirs...Dans un camp tout pourri en France.
Une des autres raisons pour laquelle les télés ou photographes ne sont pas vraiment appréciées
dans la jungle porte un nom: les accords de Dublin.
Explication: quant un réfugié arrive à entrer dans l’union Européenne, il est censé donner ses
empreintes digitales et demander l’asile dans le premier pays dans lequel il arrive. Sauf que pour
beaucoup le but à atteindre est l’Angleterre, ou alors ils ne veulent pas s’installer en Grèce, en
Italie ou en Espagne (c’est souvent par ces premiers pays qu’ils entrent en UE).
Alors si ils se font attraper par la police d’un de ces pays, reconnaitre sur une photo, ou par leurs
empreintes (qui sont fichées dans ce fameux registre «Dublin»), et si on peut prouver qu’ils sont
passés par ces pays dans lesquels ils ne veulent pas demander l’asile, ils se voient forcés d’aller y
vivre.
Ce qui pousse la majeure partie des migrants à vouloir aller en Angleterre est:
-Ils parlent déjà Anglais.
-Ils ont des amis ou de la famille qui à réussi à s’installer là bas (récemment ou il y a plusieurs
années).
-C’est plus simple pour trouver du travail (souvent au black).
-En Angleterre, il n’y a pas de carte d’identité, donc pas de contrôle d’identité à chaque coin de
rue, (avec le risque de se faire soit renvoyer dans son pays, soit dans un pays de l’Union Européenne qui aurait leurs empreintes digitales.)
Autre chose:
On entend souvent parler de l’Allemagne comme un exemple dans la gestion de crise des réfugiés. J’ai entendu le témoignage de plusieurs d’entre eux qui étaient partis demander l’asile
en Allemagne mais étaient revenus à Calais à cause des violences policières. «Bien pire qu’en
France», c’est leurs mots.
Quant je pense aux CRS que je voyais chaque matin aux abords du camp (à qui j’avais d’ailleurs
envie de crier «mais venez donc donner des cours de Français au lieu de rester plantés là comme
des pantins!») Ou à la BAC (brigade anti criminelle) française j’ai des frissons, alors j’ai peur de ce

que ça peut donner en Allemagne, pour inciter ces personnes à revenir dans la Jungle.
Je ne parlerai même pas de la Hongrie en matière de mauvais traitements des réfugiés, mais
allez-y tapez donc vous-mêmes «Hongrie et réfugiés» sur Google, vous verrez.
Il y a encore une chose que j’ai appris ici: lorsqu’un routier ou conducteur de car Eurolines (par
exemple) qui fait le trajet jusqu’en Angleterre pour son travail et se fait choper avec des migrants
montés à son insu dans son camion ou bus, il risque une amende pouvant aller de 1.000 à 3.000
euros par nombre de migrants! Encore une fois, merci aux médias de parler de tout ça.
Revenons à notre journée.
L’ après midi: Je demande si je peux aller à l’école, car j’ai décidé de quitter Calais le lendemain
et j’ai envie d’y retourner avant de partir.
Je donne donc un cours de basiques (alphabet, pronoms, mots utiles comme «gare» «train»...)
à une dizaine d’hommes Afghans, Soudanais... Tous très attentifs. Leurs feuilles se remplissent
en même temps que mon tableau blanc. On répète les prononciations et l’alphabet encore, et
encore... Je ne vois pas le temps passer.
Plus tard, je m’assois à côté de deux Soudanais qui lisent, parlent, et écrivent assez bien le Français.
Ça fait 3mois qu’ils ont commencé, c’est incroyable! Ils me disent qu’ils viennent à l’école tous
les jours. On lit un texte, il y a des mots qu’ils ont soulignés: c’est les mots dont ils ne comprennent pas la signification. Je tente de les expliquer, en passant par l’Anglais. Des fois, il y a
des quiproquos, on en rit, puis on réessaye, on ne se comprend plus, on butte, on mime parfois.
«-Tu est une bonne professeure
-Merci
-Tu est là demain?
-Non,
-Tu pars?
-Oui.
-Où?
-À Lyon, c’est là ou j’habite.
-Ah, tu vas voir ta famille?
-...»
Quant on quitte le camp, on se dit qu’on va «revenir à la réalité, à nos vies normales».
Mais non, la réalité est dans ce camp et tous les autres. C’est nous qui vivons dans une illusion.
C’est ce que nous appelons notre «vraie vie» qui est en fait une illusion. Et on continue comme si
de rien n’était.
C’est vrai qu’ils sont bien cachés là haut à Calais, et qu’ils seront bien cachés en banlieue parisienne, dans le nouveau Centre d’Accueil dont se vante déjà la mairie de Paris et le président, à
l’approche des élections de 2017.
Les seules images qui arrivent aux journaux télévisés et qui sont transmises au grand public sont
des images de nuages de gaz lacrymogènes, et de gens encapuchonnés essayant de franchir le
mur de barbelés pour arriver sur l’autoroute.
Les médias veulent du spectacle, pour faire grimper l’audimat.
Les médias sont le relais du pouvoir.
Et quand le pouvoir sera-t’il prêt à changer son discours de haine de l’étranger, de peur de
l’autre, son discours centré sur l’économie?
Face à la désinformation, et à la manipulation médiatique nous devons agir.
C’est ce que je pense avoir fait en allant chercher l’information sur place, voir par mes propres

yeux. Et j’ai été surprise par tout ce que j’ai vu que j’ignorais totalement!
Comme par exemple les restaurants et épiceries ou l’on peut manger ou acheter des petites
choses... Les 3 écoles du camp... J’ai aussi aperçu une salle de sport, des cuisines communes...
Et surement encore beaucoup d’autres infra-structures que je n’ai pas eu le temps de voir en une
semaine.
Il y a aussi ces invitations à venir partager un thé, un repas et à revenir quant on le souhaite.
Il y a également toutes ces associations ou initiatives personnelles qui apportent énormément à
la vie du camp en échange de... rien.
Il y a ces quelques fleurs plantées autour des tentes, il y a les rires, les jeux, les «bonjour ça
va?»... Il y a toutes ces choses qui font oublier un peu les arrachements, les attentes, les doutes
et la douleur d’être illégal.
Mais tout ça, bien sûr n’est jamais montré au Journal télévisé. Ça les humaniserai beaucoup trop,
ces sauvages venus du tiers monde, qui ont eu la malchance de naître au beau milieu du théâtre
des guerres économiques.
DIMANCHE 11 SEPT- PARIS
Retour et arrêt à Paris pour quelques jours.
Le rythme dense en actions et émotions ressenties de cette semaine (qui m’a semblé duré un
mois) retombe.
Je dors 2 jours d’affilée.
Puis je retrouve les Parisiens et leur vie effréné, les joueurs de molky, les amoureux des bancs
publics, les pubs géantes dans le métro pour le Chanel n°5, les huilés des Buttes Chaumont qui
profitent des derniers soleils de Septembre pour entretenir le bronzage de leurs vacances à Palavas les flots, les MC’do à chaque carrefour...
Tous ces gens qui courent pour la gloire ou un statut social, le pouvoir, l’argent, le dernier iphone
ou des baskets à la mode, qui s’arrachent pour de la merde, boulimiques de ces besoins crées
de toutes pièces.... Tout ça me semble tellement inutile et dénué de sens.
Je retrouve aussi des Afghans, Soudanais, Érythréens dormant sur le trottoir dur et sale sous le
métro de la station Stalingrad en plein Paris, dans l’indifférence la plus totale. Non madame,
ils ne sont pas là par plaisir de s’exposer, ils attendent que la bureaucratie Française fasse sont
travail.
-Pour une demande d’asile en France, on peut compter entre 6 mois et un an et demi d’attente.
De plus, le demandeur d’asile n’a pas le droit de travailler avant 9 mois. Même une fois ce délai
passé, la procédure pour obtenir un permis de travail est complexe.
Je vous laisse lire cette réponse à la question: «Je suis demandeur d’asile et j’ai des enfants,
mais je vis dans la rue. Que dois-je faire pour trouver un hébergement ?» tiré du site France terre
d’asile, questions-réponses infos migrants :
«La préfecture où vous avez effectué votre demande s’efforcera de vous proposer un logement
en fonction des disponibilités et de votre situation familiale. Cependant, il n’existe pas suffisamment de places pour loger tous les demandeurs d’asile et vous devrez peut-être attendre plusieurs mois pour y accéder.» Attendre dans la rue.
Quant je pense que rien qu’à Lyon, le nombre de logements vacants s’élève à 20.000!
A savoir que pour demander l’asile, encore faut-il que la région du pays d’où la personne vient
soit bien considérée comme une zone à risque, et que leur «récit de vie» (récit ou les migrants
se justifient sur les raisons qui leur ont fait quitter leur pays...qui est en fait un interrogatoire
pouvant durer jusqu’à 4h, ou on leur pose des questions sur leur rue, leurs voisins, leur vie personnelle, pour voir si ils ne mentent pas sur leur région ou pays d’origine, pour être sur qu’ils ont

bien fui car ils allaient se faire tuer) semble crédible aux yeux des décideurs de l’OFPRA (Office
français de «protection» des réfugiés et apatrides), établissement par lequel passent toutes les
demandes d’asile. Si il y le moindre soupçon, la demande est rejetée.
En voyant ces gens dormir à même le sol sur des matelas, à la vue de tous sous le pont de Stalingrad, je ressens une profonde impuissance, mêlée de colère. Les gens sont aveugles, les pubs, la
télé, le matériel a cassé leur fibre sensible, censée nous relier tous. Les médias mentent et manipulent. J’ai honte de mon Pays.
Quant je pense que pour m’informer, putain j’ai du bouger mon cul, aller sur place une semaine!
Je t’en foutrai des libertés de la presse! Et j’ai à peine touché du bout de doigts la compréhension de cette ineptie planétaire.
Est-ce que quelqu’un réfléchit encore?
Envie d’aller secouer les grilles de l’Élysée.
Pourquoi aurait-on besoin de papiers pour se déplacer sur le globe?
Peur de revenir dans mon quotidien et de me sentir tellement inutile.
.
.
.
Chaque jour j’y pense, car je sais maintenant ce qu’il s’y passe.

Pas de justice, pas de paix.

Zoé

Complément photographique
VUES DU CAMP

Les toilettes, vidées 2 fois par semaine
par la municipalité, je vous laisse imaginer l’odeur.

Cuisine commune au milieu du camp.

Les fameux 125 conteneurs (12 lits par conteneurs)...inhumains. Toute installation de mobilier y
est interdite, toute intimité impossible. Pas de douche, 80 toilettes, pas d’espace commun pour
se retrouver, faire un thé ou la cuisine. En raison également de l’accès ultra-sécurisé – photo et
empreinte palmaire exigées, ce centre d’accueil n’a pas trouvé franc succès.

Complément photographique
VUES DU CAMP

L’église construite par les Ethiopiens

Complément photographique
VUES DU CAMP 2

Le «café des enfants»

«C’est moi Majnoun. Je pense au monde de la jungle de Calais. Comment pouvons nous partir?
J’espère que tout le monde pourra être traité avec égalité».

Complément photographique
VUES DU CAMP 3

Si vous avez encore la force de lire, j’ai joint un texte écrit par Zimako Mel Jones, un réfugié qui a fondé
une des écoles de la Jungle. Désolée pour la qualité de la photo.
«Un appel pour l’union».

EN PLUS
Voici des adresses de quelques sites d’info indépendantes où vous pouvez trouver une information
non frelatée.
-https://www.mediapart.fr
-http://4emesinge.com
-http://www.lagedefaire-lejournal.fr
-http://www.acrimed.org
-https://reflets.info
-http://diktacratie.com
-https://reporterre.net
-http://www.informaction.info
Pour vous montrer l’étendue du problème, je vous joins une cartographie de la presse Française, dirigée par des actionnaires/commerciaux qui prônent la réduction des congés payés, et veulent nous
faire travailler comme des chinois...(entres autres).
Si vous avez du mal à lire, ci dessous le lien de la carte:
http://www.acrimed.org/IMG/png/6_-_medias_francais_v6.png


Calais-comme-vous-ne-lavez-jamais-lu-témoignage.pdf - page 1/23
 
Calais-comme-vous-ne-lavez-jamais-lu-témoignage.pdf - page 2/23
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