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Brest, le 22 novembre 2015

Cruelle liturgie

La ville est obscurité et silence. Deux grands groupes de hautes tours laides
et vides encadrent un parc fantomatique. Leurs silhouettes ont pris une allure post
mortem avec ces vieux linceuls faits de rideaux déchirés et brûlés. Leurs restes
pendent et fasseyent aux fenêtres béantes, telles les voiles du hollandais volant. Les
façades sont vérolées, criblées d'impacts de tout ce qui peut se lancer. L'odeur des
cadavres se mélange à celle plus sucrée du bitume et du caoutchouc brûlé. La guerre
urbaine a toujours la même odeur, que l'on soit en Afrique, en Méditerranée
orientale ou comme cette fois en Europe.
Il fait encore un peu noir, bientôt entre chien et loup avant le jour, entre Caço et
Ratko avant le feu. Le jeune Jordan redoute la lumière qui revient dans une demiheure avec les tirs de l'artillerie serbe. Ses batteries occupent, en vrac, là où elles ont
pu s'installer, les collines de Lukavika. Elles ont remplacé les couples d'amoureux
qui y venaient, clandestinement, à peu près une vingtaine d'années avant leurs
parents, se déshabiller dans les prairies. La position d'appui feu domine le refuge
qu'il s'est trouvé dans le petit parc citadin de Suma Mojmilo, là où l'attend son ami
Miloch.
Butmir, 2 Km à l'ouest de là. 05h20, le 13 août 1993 – La banlieue ouest de
Sarajevo, 300 mètres au sud de l'aéroport. Dans le velours épais de la nuit, l'odeur
putride et collante couvre toute présence, les éclaireurs des deux camps peuvent
fumer, on ne sent rien et ça brûle de partout. La guerre, il s'en fout, sa vie de
marginal est juste plus compliquée. Parfois il est pris sous le feu de tireurs qui
s'amusent à le voir courir. Léger, sa petite taille et ses feintes le rendent, pense-t-il
invulnérable.

Il se souvient avec plaisir, autant qu'il peut, des accords que son ami et
patron fredonne souvent : « Marijo, deli bela kumrijo... ». Cette nuit, alors qu'il se
glissait dans leurs lignes, une patrouille serbe, le prenant pour l'un des leurs, lui a
même donné ses restes, pas besoin de voler cette fois. Le pouvoir de feindre la
candeur est toujours étonnant. Le plus âgé, d'un geste paternel, lui a posé la main sur
la tête : « hrabri dete, ti si tako mali, mali … imaš srece, ne bi trebalo da ide u rat, ne
da ubije svoju porodicu, moraš da ideš , imate ovde nema posla, davaï ! » (Brave
gosse, tu es si petit, tu as de la chance, on ne t'oblige pas à faire la guerre à ta
famille toi, va, tu n'as rien à faire ici ! Va!)
Ce matin, il est fier, c'est sa première exécution. Il n'a aucun sentiment, sa victime
ne l'a jamais vu, elle était d'un autre clan, ennemi de toujours. La mort, sa plus
vieille amie, a été rapide, silencieuse et sans manières. Liturgie barbare, il doit
maintenant emporter le corps pour le déposer chez son patron. Il pourra ainsi
devenir le macka cela se prononce « matcha », il sera respecté par ses voisins en
devenant le chef de sa maison et de tous ceux qui viendraient à s'y trouver.
Le jour ne va pas tarder, il franchit le no man's land, discrètement, par un fossé et
repère la maison du vieux couple qui habite là, les Kolar. Des gardes sont postés à
couvert, sous des abris sommaires, des tas de débris pour l'aviation. Attentifs, une
ville entière compte sur leur vigilance, ils le voient approcher, intrigués par son
fardeau, mais pas tant, la mort règne ici partout. Habitué des lieux, il lui suffit de
moduler un peu sa voix, son mot de passe à lui, pour qu'ils le reconnaissent et
regardent ailleurs, il ne porte pas d'arme, la guerre est affaire de grands.
Partant de cette cave, il a accès à un drôle de tunnel creusé comme une tranchée de
la Grande Guerre, sous la piste de l'aéroport tenue par les serbes. Il sait qu'au matin
il n'y a personne. Le cadavre encore souple n'est pas très lourd, il serait
intransportable rigide s'il devait attendre trop, mais là, ça ira.
La terre nue est boueuse, si les relents de la décomposition ne le dérangent
pas tant, il a horreur de ce sol qui pue, saturé de gazole et d'égout. Le tunnel vient
d'être terminé, aucune ventilation, souvent inondé, on pompe l'eau pendant les tirs
d'artillerie pour couvrir le bruit des motopompes. Malgré l'été le sol est si froid, un
kilomètre de boue glaiseuse le transforme en effrayant golem. Il passe, sans autre
souci et silencieusement, sous la ligne de front, comme viennent de le faire cette
nuit deux ou trois cent personnes chargées de vivres, de munitions et de carburant. Il
débouche, avec son compagnon sans vie, après une volée de marches en mauvaises
planches de palettes, dans le garage d'un immeuble délabré, vestige gris et moche du
réalisme social. Il se trouve maintenant le long de la rivière Dobrinja. Le ciel
devient opalescent à l'est. Des soldats bosniaques sont assis sous le porche de
l'entrée de l'immeuble. Il n'a rien à leur donner, le passage s'achète à peu près 120$,
mais, même les violents à bandeau vert ne lui ont jamais rien demandé, il est
insignifiant, et ça lui va. Ils ne se lèvent même pas et plaisantent en le voyant gêné
par sa charge. L'un d'eux, plus vif, pointe une arme dans sa direction, il fait un bond
de côté et s'abrite, piteusement déséquilibré, derrière une carcasse de véhicule
carbonisée. Klaong ! Une boite vide frappe le tas de ferraille. Il sursaute, et ne quitte
sa place qu'en entendant des rires imbéciles, voyant la boite rouler devant lui.
Arrivant au parc Suma Mojmilo, il tire le cadavre, le roulement du gravier rend le
passage facile sous la barrière. La lumière augmente, jaunâtre, le ciel prend des
allures de souffre avec la poussière et les fumées qui s'élèvent de la ville en ruine.

Il se dirige vers l'un des conteneurs alignés, posés là pour permettre aux
piétons de passage de s'abriter du tir des snipers. Son patron loge dans l'un d'eux, il
fait commerce de ce qui sort du tunnel, et ces conteneurs lui servent de stockage.
Sous les tirs serbes le jour, personne ne s'y attarde, et la nuit, il y dort. Il a monté
une butte de terre devant l'un d'eux et disposé un cadre de lit, un bureau et quelques
affaires. Le seul lampadaire du coin encore alimenté, est assez proche et lui fournit
un peu d'électricité par une rallonge qu'il y a branché.
Miloch prépare ses affaires, il est temps de quitter l'abri des conteneurs, moins sûr le
jour. Devant aussi se rendre au centre ville pour échanger des vivres contre du
matériel, il s'étire devant la porte ouverte et voit Jordan arriver, trempé et couvert de
boue. Il le regarde avec tendresse, étonné par la masse, aussi grande que lui, qu'il
traîne péniblement. Le jeune homme, à 19 ans, n'a plus ni maison ni parents, il
trafique avec les pires raclures de la ville et ne lui reste qu'un ami, ami chez qui il
logeait avant cette guerre.
Floc! Fait le corps en se répandant sur le sol.
« Alors, matcha(*) ! Tu m'apportes le repas de midi ? Ce rat est superbe mon gars !
Bravo ! »
Jordan n'a jamais été aussi heureux, il sait que c'est gagné. Il est enfin redevenu le
maitre bienveillant de tout ce qui l'entoure. Il ronronne, donne un coup de tête
fraternel et se frotte sur les jambes de Miloch. Ta maison est ma maison frère.
(*) matcha, мачка
Chat, en serbe.
Christophe


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