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ERES GARDO 2009 02 0111 .pdf



Nom original: ERES_GARDO_2009_02_0111.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

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ADOLESCENTES, ON RÊVE AUSSI
Julia Boivin, Marie-Sophie Chaumont, Élise Boivin
Charles Gardou, Le handicap par ceux qui le vivent

2009 | pages 111 à 121
ISBN 9782749210872
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Article disponible en ligne à l'adresse :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/le-handicap-par-ceux-qui-le-vivent--9782749210872-page-111.htm
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------!Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Julia Boivin et al., « Adolescentes, on rêve aussi », in Charles Gardou, Le handicap par ceux
qui le vivent, ERES « Reliance », 2009 (), p. 111-121.
DOI 10.3917/eres.gardo.2009.02.0111
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Adolescentes, on rêve aussi
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Julia Boivin, 16 ans, vit à Bourgoin-Jallieu avec ses parents. Elle a deux
sœurs : Émilie, 27 ans, et Élise, 22 ans. Elle fait ses études au sein d’un lycée
général, en série littéraire, et prend des cours de théâtre. Sa déficience
motrice, de naissance, est liée à une mauvaise oxygénation du cerveau.
Marie-Sophie Chaumont, 21 ans, vit avec ses parents à Mâcon. Elle a deux
frères : l’un de 23 ans, l’autre de 18 ans. Après le baccalauréat, elle ambitionne de suivre des études universitaires en langues étrangères appliquées. Sa déficience motrice, également de naissance, la contraint à se
déplacer le plus souvent en fauteuil roulant.
L’entretien a été réalisé par Élise Boivin, étudiante en master à l’université Lumière Lyon 2, dans le cadre d’un séminaire de recherche sur les
situations de handicap, sous la responsabilité de Charles Gardou et Yves
Jeanne.

Comment percevez-vous le handicap en général, le vôtre en
particulier ?
Marie-Sophie : Mon handicap ? On ne me l’a jamais vraiment
expliqué. Les médecins m’ont seulement dit que ma prématurité a occasionné des lésions à mon cerveau. Du coup, la
connexion avec mes gestes ne se fait pas. On ne m’a pas non
plus dit précisément ses conséquences, ce que je regrette car,
du coup, je les vis au jour le jour. J’aurais été davantage gênée si
mon handicap avait été dû à un accident : être valide puis
devenir invalide me paraît plus difficile à accepter. Le mien, je l’ai
depuis ma naissance, j’ai toujours vécu avec lui. Je me considère
comme invalide et je n’aime pas le mot « handicapé » : il nous
différencie trop des autres. Comme tout le monde, j’ai deux

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Julia Boivin
Marie-Sophie Chaumont

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LE HANDICAP PAR CEUX QUI LE VIVENT

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Julia : Comme Marie-Sophie, mon cerveau ne fait pas le lien
avec tous mes gestes. Pour ma part, je dirais que le handicap est
une différence marquée qui s’accompagne d’une foule de
contraintes et d’empêchements dans les activités quotidiennes
(courir, faire du vélo...) et dans les projets d’avenir. Mais il n’est
pas uniquement une incapacité. Il m’a permis de faire de riches
rencontres, tant sur le plan médical qu’affectif. J’ai appris des
choses essentielles sur la vie : ne pas juger les personnes dès le
premier abord, les voir au-delà des apparences, apprécier les
relations vraies. Cela dit, c’est plus simple d’être normale.

« Tu as vu comment tu marches ? »
Normale ?
M.-S. : Être normale, c’est pouvoir vivre comme on a envie,
sans la contrainte d’avoir constamment besoin de quelqu’un
pour se déplacer. Cette dépendance est ce qui m’est le plus
pénible.
J. : Non ! Il n’existe pas vraiment de normalité. Nous avons
tous un défaut : certains portent des lunettes, d’autres ont un
déficit auditif... Mais, pour nous, c’est plus important et visible.
Comment vivez-vous votre corps ?
J. : Je ne m’entends pas bien avec lui car ses déficiences me
mettent mal à l’aise. Il m’empêche de faire ce que je veux. En
revanche, lorsque je suis au centre de rééducation, où je côtoie
des personnes dont les problèmes sont bien plus graves que les
miens, je me sens mieux. Là, le handicap n’est pas considéré
comme quelque chose de gênant et, comme tout est adapté, je
ressens moins mes difficultés. Mon corps a beaucoup souffert et
certaines parties restent traumatisées : mes jambes fonctionnent mal, elles ne m’obéissent pas. Je dois toujours rester
concentrée sur ce que je fais, ce qui m’est parfois très pénible.
Mes jambes me dérangent vraiment et, en plus, elles portent de

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pieds, deux mains, une tête. Cela dit, je ne peux que me sentir
différente, ne serait-ce qu’à cause de ceux qui me regardent et
pour lesquels je ne suis qu’un fauteuil roulant. Ces regards me
sont insupportables.

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grandes cicatrices liées à l’intervention chirurgicale que j’ai
subie.

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M.-S. : Oui, comme Julia, j’ai du mal à accepter mes cicatrices.
J’aimerais pouvoir les cacher. Si Julia est gênée par ses jambes,
je le suis par mon ventre. À force d’être assise sur mon fauteuil
roulant, j’ai des bourrelets que je déteste. Mais, depuis mon
opération, j’accepte mieux mon corps car, auparavant, je ne
marchais qu’à quatre pattes. Je peux maintenant me déplacer
debout quand je le souhaite, même si j’utilise encore fréquemment mon fauteuil roulant. Si j’accepte mieux mon état d’« invalide », c’est très dur dans cette société qui prône une esthétique
et un paraître parfaits : être à la mode, s’acheter des vêtements
en vogue. Je me suis souvent demandé : « Pourquoi moi et pas
une autre ? »
Quel rôle vos frères et sœurs jouent-ils auprès de vous ?
J. : Je n’ai jamais su la réaction de mes sœurs à l’annonce du
handicap à ma naissance. Cela me manque : j’aimerais savoir. Plus
jeunes, nous n’étions pas très proches. Aujourd’hui, nous le
sommes beaucoup plus, mais c’est indépendant de mon
handicap. Nos relations sont assez ordinaires. Mes deux sœurs
ont des rôles différents. Émilie m’a appris à lire, elle me racontait souvent des histoires, et c’est plutôt avec Élise que je jouais.
Elle était là lorsque j’avais des soucis, à l’école ou ailleurs.Toutes
les deux m’ont toujours considérée comme une fille normale.
Elles n’ont jamais fait de différence, même si j’ai revendiqué
quelques privilèges à cause de mes difficultés. Elles jouent un
rôle important dans mon évolution, car je tiens compte de leurs
remarques, tant que celles-ci ne concernent pas mon handicap.
Je m’efforce d’éviter les conflits et de leur faire plaisir. Je le
répète, j’accepte très mal ce qu’elles me disent sur mon
handicap : « Tiens-toi droite ! Assieds-toi correctement ! Articule quand tu parles ! Fais des efforts quand tu marches ! »
C’est pesant. Je ne peux pas les accuser de ne pas comprendre.
Elles ne veulent que ce qu’il y a de mieux pour moi mais, sur ce
thème, je préfère parler avec des personnes extérieures à ma
famille. Depuis seize ans, j’en ai croisé des regards et des
regards ! Des regards dans lesquels j’ai souvent lu : « Tu as vu
comment tu marches ? » J’essaie constamment de faire des

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Et vous, Marie-Sophie, votre opération vous a-t-elle marquée ?

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M.-S. : Pour moi, c’est différent. Je suis la seule fille entre deux
garçons. Mes frères sont très protecteurs envers moi. Je ne suis
pas très proche de l’aîné, pourtant il me protège et me surveille,
notamment quand on sort ensemble. Il est toujours attentif à ce
que je sois bien, que je ne boive pas trop, car il m’arrive de faire
quelques excès ! Il en est de même pour mon petit frère. Mais
sa protection, alors qu’il est plus jeune que moi, me gêne
quelque peu : c’est mon « petit grand frère ». Cela m’est pénible
que l’un et l’autre veuillent toujours savoir ce que je fais, qu’ils
me surveillent sans cesse : je manque d’intimité. Mais, je le
reconnais, ils sont présents à chaque moment de ma vie et j’ai
évolué grâce à eux, grâce à toute ma famille. Tous ont joué un
rôle essentiel, sans me faire autant de remarques que les sœurs
de Julia. C’est plutôt mon père qui me dit : « Tiens-toi droite !
Assieds-toi correctement ! »

Des relations fraternelles transformées
Parlez-nous encore de vos relations fraternelles…
M.-S. :Avec mon petit frère, j’essaie quand même de tenir ma
place de grande sœur : pour une aide dans ses devoirs, pour ses
besoins d’argent. Cela me fait plaisir qu’il ne me considère pas
comme sa petite sœur comme il pourrait le faire à cause de
mon handicap. Parfois on rit, on se chamaille, j’ai envie de le
frapper, mais je lui arrive à peine au nombril ! Quand il me dit :
« Fais attention, je suis plus grand que toi ! », je lui réponds :
« Oui, mais tu dois le respect à ta grande sœur ! » J’ai une
complicité avec lui. Dans ma famille, nous ne sommes pas très
câlins, ce dont je me suis réellement rendu compte en rentrant
du Centre de rééducation des Massues à Lyon. Là-bas, on me
donnait les marques d’affection dont j’avais envie et besoin. À
mon retour à la maison, ne retrouvant pas cela, j’en ai été déstabilisée.
Mon grand frère me dit qu’il sera toujours là pour moi. Il me
demande sans cesse où je vais, ce que je fais : mes parents me

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efforts, mais quelquefois je me relâche. Je n’aime pas, dans ces
moments-là, qu’on vienne me le faire remarquer parce que je
me sens alors encore plus handicapée.

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posant déjà les mêmes questions, je trouve que cela fait trop.
Comme nous n’avons que deux ans d’écart, je sors beaucoup
avec lui et des amis communs. Nos sorties se passent toujours
bien, même s’il est encore plus protecteur devant nos amis. Il
veut leur montrer qu’il est le grand frère. J’ai constaté une
évolution dans nos relations depuis mon opération : l’état dans
lequel j’étais a beaucoup touché mes deux frères, ce qui nous a
rapprochés. Mais je les envie : ils sortent quand ils le veulent ; ils
ont la liberté de quitter la pièce, de partir lors d’une dispute
avec ma mère, etc. C’est idiot, mais j’ai toujours rêvé de pouvoir
le faire. Finalement, ma manière personnelle de me rebeller est
de m’enfermer dans ma chambre et de mettre la musique très
fort.
J. : Je sors aussi avec mes sœurs, surtout pour faire des
courses. Je ressens une certaine gêne de sortir avec Émilie.
Comme elle est enseignante, on peut croiser ses élèves ou
parents d’élèves et je ne sais pas comment ils réagiraient face à
un professeur dont la sœur est handicapée. Même si je ne me
sens en rien coupable ou honteuse, je suis ennuyée pour elle.
C’est d’imaginer ce que les autres vont penser du fait qu’elle a
une sœur handicapée qui me met mal à l’aise. Il y a deux situations : soit ils acceptent très bien, pensant qu’elle bénéficie ainsi
d’une riche expérience de vie et fait peut-être preuve d’une
plus grande compréhension ; soit ils risquent de se faire une
mauvaise image d’elle, à cause des représentations du handicap
dans notre société. En effet, j’ai toujours été victime de
réflexions pénibles de ceux qui ne supportent pas de voir une
personne handicapée : par méchanceté, par pitié ou par peur.
J’ai le sentiment que, par mon handicap, j’ai causé des torts à
mes sœurs et que je leur ai fait du mal. C’est difficile d’avoir une
sœur comme moi : de voir son corps désarticulé, hésitant ou
pris de spasmes. Un corps qui ne ressemble pas au leur et qui
est en souffrance. Je n’y peux rien, je ne suis responsable de
rien, mais cela me fait souffrir.
Votre corps est-il si différent ?
J. : Oui, mon corps est bien différent de celui de mes sœurs :
davantage de celui d’Élise que de celui d’Émilie qui a subi, elle
aussi, une opération grave. Élise n’a jamais connu rien de tel. De
manière plus anecdotique, je sursaute beaucoup, comparative-

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ment à elles : un petit bruit sec suffit à faire réagir tout mon
corps. Elles s’en amusent d’ailleurs : lorsque je suis concentrée
sur telle ou telle chose, elles arrivent doucement et frappent
tout à coup dans leurs mains. Je suis alors capable de tout laisser
tomber ou renverser.

Le handicap comme seule caractérisation
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Avez-vous le sentiment de ressembler à vos frères ou sœurs ?
M.-S. : C’est seulement dans les moments où je ris avec mes
frères que j’ai l’impression d’être comme eux. Lorsqu’ils sont
avec leurs amis ou que je constate qu’ils sortent quand ils
veulent et qu’ils peuvent rentrer à deux heures du matin, j’ai
mal. Pour moi, c’est impossible : mes parents continuent à me
« couver ».
J. : Je me retrouve dans l’humour de mes sœurs. L’humour,
c’est une histoire de famille chez nous. Parfois, je copie ce qui
me plaît chez elles ; je prends chez chacune des « petits trucs ».
En revanche, leur indépendance me fait peur : toutes les deux
sont parties de la maison pour prendre un appartement à Lyon.
Pour ma part, je me sens incapable de partir de la maison.
Mais peut-être y a-t-il des choses que vous pouvez leur
apprendre ?
J. : Cela m’est douloureux de les voir faire du sport alors que
je ne pourrai jamais en faire. Lorsqu’elles reçoivent des compliments sur leurs activités sportives, je les envie car j’en suis vraiment privée. Là, je les vois bien plus fortes que moi. Cependant,
je suis persuadée de pouvoir leur apporter certaines choses. Je
pense, par exemple, avoir contribué à éveiller l’intérêt d’Élise
pour la place du handicap au théâtre : elle a rencontré des
compagnies et elle a travaillé sur cette question à l’université.
Je crois que j’y suis pour quelque chose. Comme je suis
« experte » en ce domaine, je peux l’aider dans ses questionnements, ses démarches, ses recherches. Mes sœurs peuvent
m’envier pour l’expérience, la patience, le regard sur la vie et
sur les autres que m’ont apportés mes galères. Cela dit, je sais
qu’il a été très éprouvant pour elles de me voir souffrir sans
pouvoir me soulager.

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Que vous apportent-elles aujourd’hui ?
J. : J’essaie de prendre un peu de chacune d’elles pour me
construire. Par exemple, j’aime beaucoup leur façon de s’habiller : un style un peu décalé, marginal, avec une association de
multiples couleurs. J’essaie de conjuguer tout cela, sans être
parvenue encore à trouver ce qui me caractérise. Je me considère comme un mélange de mes deux sœurs. Je n’ai pas leur
esprit créatif : elles ont toujours des idées invraisemblables
pour transformer un objet, pour customiser un vêtement. Ce
que je sais faire, j’ai le sentiment de l’avoir copié sur elles. Pour
obtenir des nouvelles d’Élise, on me demande : « Comment va
le clown ? Où est la comédienne ? » On la reconnaît grâce à son
expérience théâtrale. Pour Émilie, c’est plutôt : « Où est la
grande voyageuse ? » Pour moi, il ne reste plus que : « Est-elle
toujours à l’hôpital ? » Mon handicap : rien d’autre que lui pour
me caractériser. Du coup, je picore chez elles. Mon univers est
fait de leur présence, de leur créativité, et ma chambre est très
colorée. J’ai créé une ambiance, j’ai soigné la décoration, comme
ma mère aime à le faire.
Pensez-vous que votre handicap a monopolisé l’attention de vos
parents ?
M.-S. : Mes parents nous ont tous élevés de la même
manière. Ils n’ont pas fait de différence. Toutefois, à cause de
mon handicap, j’ai eu droit à plus d’attention. Je sais que mon
père a fait l’impossible pour que je ne sois pas mise à l’écart :
on le voit à ma présence sur les photos d’enfance.
J. : Mes parents nous ont apporté la même chose, mais pas
de la même manière. L’affection a été la même pour les trois. Ils
ont été obligés de s’occuper davantage de moi parce que j’étais
dépendante. Le moindre de mes actes nécessitait leur aide.
C’est cette dépendance de mes parents que je vis mal aujourd’hui, en particulier à l’égard de mes sœurs, qui croient qu’ils
sont moins sévères avec moi. Cela n’est pas tout à fait faux : ils
ne réagissent pas comme ils l’ont fait avec elles lorsqu’elles
avaient mon âge.
Comment faites-vous pour « contrer » votre handicap ? Quelles
sont vos armes face à lui ?
J. : J’essaie d’aborder les difficultés avec une dose de dérision et je lutte sans relâche. J’ai envie de régler moi-même mes

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problèmes pour prouver, autant à moi-même qu’aux autres, que
je suis capable et que je ne dépends pas seulement du bon
vouloir ou des décisions d’autrui. J’ai une autre arme : le théâtre.
C’est ma deuxième année de pratique. J’aime cette activité
parce qu’elle me permet d’exprimer ce que je ressens. Mon
handicap n’est plus un obstacle : je suis l’égale des autres. Je suis
un personnage. Je peux m’extérioriser et entrer peu à peu en
harmonie avec mon corps. Je viens de travailler, par exemple, le
rôle d’Antigone, personnage au caractère très fort. Dans ma vie
quotidienne, je me remémore ce rôle et j’y puise de la force.
M.-S. : J’ai beaucoup de détermination et, comme Julia, j’utilise volontiers l’humour. J’ai la volonté de montrer mon indépendance. Je veux me sentir exister par moi-même mais, sur
certains points, c’est difficile avec ma mère. Elle se sent coupable
de mon handicap : j’ai beau lui dire le contraire, lui expliquer que
c’est la nature, rien n’y fait. Elle a du mal à se rendre compte que
je grandis et que je deviens une femme. Je reste « son bébé ».
Pourtant, je désire vraiment avoir ma vie, me réaliser malgré
mon handicap. L’année dernière, j’ai fait un séjour chez une amie
qui habitait loin. Durant le voyage de retour, j’ai pu longuement
parler à mon père : « Papa, j’ai 20 ans et j’ai besoin de vivre, lui
ai-je dit. Je ne peux plus rester enfermée à la maison, j’ai besoin
d’avoir une vie à moi. » Il en a ensuite discuté avec ma mère.
Depuis ce jour, elle accepte plus facilement que j’aille seule à
Lyon ou ailleurs, en prenant le train, ce qui était auparavant
inimaginable. J’ai ainsi franchi de grands pas.

L’acceptation de son corps
Qu’en est-il de vos relations amicales ?
M.-S. : Au-delà des amis en commun avec mon frère, j’en ai
d’autres. Avant mon séjour au Centre des Massues, je n’avais
que des amis valides. Je ne voulais pas me retrouver avec des
personnes qui me ressemblaient, en fauteuil roulant, comme
moi. Je ne le supportais pas. Depuis ma rééducation, j’ai appris à
les connaître, j’ai compris que je pouvais vivre une aventure avec
elles. Je garde contact avec plusieurs de ceux que j’ai rencontrés
là-bas. Lors de nos rencontres, nous parlons rarement de notre

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handicap, très ordinaire pour nous. C’est l’inverse avec mes amis
valides qui me posent des questions, tout en étant gênés de le
faire. Certains sont surpris du regard que les gens me portent
dans la rue. Un de mes amis a failli se battre avec un passant, car
il ne supportait pas ses yeux rivés sur moi.

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J. : J’ai des amis de 14 ans et d’autres de 45 ans. On essaie de
s’adapter réciproquement. Avec les plus âgés, j’apprécie les
discussions sur des sujets sérieux et je ressens moins de gêne
à parler de mon handicap. Celui-ci m’écarte de certains projets
des amis plus jeunes : par exemple, il m’est impossible de participer à une partie de Laser Game puisque je ne peux pas
courir ; pour le shopping, je suis vite fatiguée, etc. Et puis, le
regard des autres est cruel. Dernièrement, lors d’une sortie
avec mon amie Marjorie, un enfant s’est moqué de moi. J’ai
continué à marcher sans rien dire. Marjorie a semblé ne pas
comprendre que je ne réagisse pas mais, au fond, elle savait que
j’étais très touchée. La vie me sépare peu à peu d’amis acceptant mal de vivre de telles situations en public. Ceux qui restent
toujours à mes côtés me sont précieux : ils me donnent
confiance en moi, me forcent à affronter la réalité en face en
m’amenant à saisir que toutes mes difficultés ne relèvent pas
forcément de mon handicap.
Et avec les garçons ?
M.-S. : J’ai des difficultés avec mon corps de femme. Nous en
avons parlé récemment avec Julia. Tant que je n’aurai pas
accepté mon corps, je ne serai pas prête à avoir une relation
avec un garçon. Je sais que mon handicap fait peur aux garçons.
Je vous donne un exemple. Inscrite à un chat sur Internet, ceux
qui sont en ligne peuvent voir ma photo, où mon handicap n’apparaît pas. Un garçon, qui échangeait avec moi, s’est étonné :
« Comment se fait-il que tu sois célibataire ? Tu es magnifique et
je suis sûr que je pourrais tomber amoureux de toi. » Au fur et
à mesure de la discussion, je lui ai parlé de mon handicap. Il m’a
alors demandé : « Es-tu handicapée depuis longtemps ? » Je lui ai
ensuite proposé d’aller boire un verre. Il a accepté, tout en me
faisant comprendre qu’il n’y aurait peut-être pas de suite à
notre rencontre. Finalement, je n’ai pas insisté. Mais à mon âge,
il y a quand même certaines choses que j’aimerais découvrir et
dont je parle avec mes amies. Si j’étais dans une situation diffé-

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J. : Quand je vois mon corps, je sais que je plais bien moins
que mes sœurs. Au lycée, lorsqu’un garçon regarde des jolies
filles, je me dis qu’il ne me regardera jamais : je n’ai pas une belle
démarche et ma voix n’est pas très agréable. Pourquoi me faire
des illusions ? J’ai déjà eu un copain, pas très proche, qui avait lui
aussi un handicap. On se comprenait au moins sur ce point-là. Il
est clair que c’est à cause de mon handicap que je ne peux avoir
de vrai « petit copain ». J’espère, un jour, en rencontrer un qui
m’aime telle que je suis et avec lequel je ne me sentirai pas
dépréciée. Il reste mes cicatrices que je n’accepte pas. On parle
ici de notre corps, mais qui peut se vanter d’avoir un look
parfait ? Un corps a toujours des imperfections. Je suis cependant un peu jalouse de mes deux sœurs : lorsque je les vois avec
leurs copains, je me demande quand je connaîtrai ce bonheur.
Vos rêves…
M.-S. : Qui n’a pas de rêves ? J’aimerais être traductrice interprète internationale. J’ai toujours rêvé de voyager. Mais j’ai un
rêve bien plus ambitieux : je souhaiterais chanter devant des
milliers de personnes. Dans le milieu de la musique, rares sont
les artistes atteints d’un handicap, hormis dans une comédie
musicale, sortie il y a quelques années. Chanter sur scène, ce
serait ma révolution. Plus tard, je souhaite avoir un mari, des
enfants, une famille. Mon mari devra d’abord être compréhensif,
car mon handicap n’est pas facile à gérer au quotidien. Et il sera
aussi très beau ! Je ne voudrais pas qu’il soit invalide comme
moi parce que je ne me sentirais pas protégée. Mais les sentiments ne se commandent pas et il y a des hommes forts et
séduisants en fauteuil roulant.
J. : Je rêve avant tout de réussir à faire ce que j’aime. Après
des études universitaires en histoire de l’art, je voudrais être
conservatrice de musée ou archéologue. Ma mère m’a très tôt
communiqué la passion des tableaux, des musées, de l’architecture. Le handicap n’interdit pas l’expression artistique. Mon
séjour au centre de rééducation m’a fait prendre conscience
d’un autre de mes désirs : pendant ma rééducation, je me suis
occupée d’une petite fille de 3 ans, paralysée, qui ne pouvait ni

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rente et si j’en avais la possibilité, j’aurais un enfant dès maintenant. Je suis jeune, je le sais, mais j’ai envie de fonder ma famille.
Peut-être plus tard…

7/05/09

ADOLESCENTES, ON RÊVE AUSSI

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parler, ni manger toute seule. Dès que ses parents s’absentaient,
je m’en occupais. Cette relation m’a beaucoup appris. C’est là
qu’est née en moi l’envie de m’orienter vers l’éducation
adaptée. J’ai envie de mettre mon expérience personnelle au
service de ces enfants-là. Je rêve aussi de voyages, de partir loin,
de découvrir de nouveaux pays, de nouveaux horizons, de
nouveaux amis. Depuis ma petite enfance, je rêve de savoir faire
du vélo : j’ai plusieurs fois essayé, en vain à cause de mon équilibre précaire. Les médecins m’avaient informée que je n’y arriverais pas. Pourtant, au centre de rééducation, j’ai travaillé avec
un kinésithérapeute et, de retour chez mes parents, je me suis
entraînée durant près d’un mois : à force d’essayer et de réessayer, j’y suis parvenue. Voilà, un de mes rêves venait de se
réaliser. J’espère qu’il y en aura bien d’autres : faire du roller,
apprendre à conduire... Je voudrais dire, pour finir, que si
quelque chose doit, aujourd’hui, changer en matière de
handicap, c’est le mot « handicap » lui-même. Il est déplorable :
il ne désigne que les manques, les imperfections, les incapacités.
Chacun est différent, ce qui le rend unique, mais on n’a pas le
droit de restreindre quelqu’un à ce qui lui manque. C’est facile
à comprendre, non ?

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01 Intérieur Handicap...


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