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« Canaries : un regard »

Entretien avec Alexis Ravelo

pour le webzine 7 Islands Magazine - traduction Amandine Py

J

e

pense qu’un écrivain engagé inscrit dans un roman des années 30 intitulé Un linceul
dans son époque doit essayer d’aborder les n’a pas de poches, déclarait déjà que le journalisme
problèmes sociaux et politiques. Un auteur a était mort le jour où les journaux avait commencé
la capacité de raconter ce dont un journaliste ne à vivre de la publicité, puisque le journalisme
peut pas parler, par exemple quand il n’a pas de ne consistait plus à dénoncer les salauds mais à
quoi le démontrer, ou qu’il s’agit d’une intuition lécher le cul des publicitaires. Certains écrivains
ou d’une vérité que tout le monde sait dans la parlent de leurs rêves, mais d’autres comme moi
préfèrent parler de leurs cauchemars. Les
rue. Il appartient aux écrivains de parler de
miens sont liés aux grands maux du
la vérité à travers la fiction. Personne
capitalisme. Je parle du capitalisme
ne peut nous faire de procès parce
« Il y a des
tel qu’on le connaît depuis le XIXe
qu’on dit la vérité, parce qu’on a
choses
que
les
siècle, avant on pouvait parler
proféré des blasphèmes, du moins
d’oppression tout court. Pour
personne ne devrait pouvoir le
journalistes
moi, le capitalisme est une forme
faire dans une démocratie digne
ne
pourront
jamais
moderne d’oppression. Un tel
de ce nom. Cela signifie que
système,
tout comme la société
pouvons aller là où les journalistes
dénoncer»
qui se développe autour, favorise la
s’arrêtent. Il y a des choses que
prolifération des « méchants » locaux
les journalistes ne pourront jamais
qui sont l’expression du capitalisme au
dénoncer tout simplement parce que leurs
journaux ne les autoriseront pas à le faire. C’est niveau local, dans ton quartier, dans ton village.
bien connu, quand les intérêts publics s’opposent L’idée est évidemment d’évoquer des thèmes
aux intérêts de ceux qui financent les médias par universels, mais quand je crée mes personnages,
le biais de la publicité, ou par d’autres moyens, je choisis des modèles classiques auxquels
comme par exemple en se payant la moitié d’un j’ajoute des traits de personnalités empruntés
conseil d’administration, cela pose problème. aux personnes de mon entourage, ou à des gens
Rien de nouveau sous le soleil, c’est un problème dont je connais parfaitement l’existence. C’est
qui ne date pas d’aujourd’hui. Horace McCoy, inévitable : les lecteurs finissent alors par identifier

le méchant de mon livre à celui de leur
les mêmes bars, contrairement à
village. Or toi, tu ne l’as pas écrit pour
la plupart des villes. Ici, tout le
monde se retrouve à l’hôtel
attaquer une personne en particulier,
Madrid, par exemple : en
pour toi c’était plutôt un moyen
«
Quel
type
de
fin d’après midi, il n’est pas
de parler des contradictions d’un
violence sommes- rare d’y croiser un homme
système que tu trouves injuste et
politique à côté d’un PDG
qui condamne des milliers de gens
nous en train
ou
d’un maçon. L’île a ses
à une vie misérable. Souvent, des
bons
et ses mauvais côtés. Le
d’exercer ? »
lecteurs me disent : lui, il ressemble
mauvais côté, c’est que tout le
à Untel, et moi je réponds : Ah bon ?
monde est au courant de ta vie.
C’était pas fait exprès, je ne connais pas
Les gens ont leur mot à dire sur
cette personne.
tout, et on sait bien que les rumeurs sont

comme les hommes, elles mentent et courent
toujours. Le bon côté, c’est que tu perçois
e roman noir permet d’analyser, et je l’homme derrière celui qui pourrait n’être que
n’ai pas dit dénoncer, la société dans ton ennemi. Quand je parle de «  méchants
laquelle nous vivons car il nous fait » personnages, je tente d’échapper à cette
réfléchir à notre réalité. Un texte intéressant, caractérisation à deux dimensions. Même les
c’est un texte agréable à lire, mais qui est plus salauds, les fripouilles que je crée dans
capable de te transformer parce que d’une mes romans, sont des êtres humains : ils ont
certaine façon, il va déranger, te forcer à leurs défauts mais aussi leurs qualités. Ça
réfléchir à la réalité, à ton petit niveau comme me semble plus intéressant, et même plus
au monde qui t’entoure. Dans le roman noir, constructif de considérer ceux qui adoptent
la réflexion est centrée sur le phénomène de des postures morales différentes des nôtres
la violence. Mon genre de prédilection, c’est de cette manière, parce que c’est la seule
le roman noir qui analyse les racines de la chose qui peut nous permettre d’échapper à
violence, qui s’interroge sur son origine et en l’horrible certitude de ne pouvoir les éviter.
propose une typologie : quel type de violence Pour éradiquer une conduite nocive pour la
sommes-nous en train d’exercer ? Je dis bien société, il faut commencer à considérer celui
exercer et non subir. Ce qui est intéressant, c’est qui en est responsable comme un être humain.
le type de violence dont nous sommes
Le problème à mon avis, c’est quand
les acteurs au sein de notre société.
on commence à déclarer qu’Hitler
La question est de savoir jusqu’où
« Aux
est un monstre. Hitler est un
nous sommes complices de ses
être humain comme vous et
violences structurales, qui sont Canaries, les gens moi, et il y a eu énormément
plus subtiles mais qui sont
se mélangent, ils de personnes comme vous et
souvent à l’origine de formes
de violences plus explicites. vivent tous dans les moi, qui ne faisaient rien de
La spécificité insulaire : il y mêmes quartiers. » mal, et qui ont participé, de
forme plus ou moins passive,
a un trait caractéristique qui
à
l’horreur du nazisme. C’est
différencie une île de tous les
trop
facile de les transformer en
autres territoires. La limitation de
monstres, d’effacer leurs discours,
l’espace fait que des classes sociales et
de
penser
qu’ils n’ont rien à voir avec nous,
des personnes très différentes sont contraintes
alors
que
nous
sommes ceux qui ont permis à
à une certaine mixité, puisqu’elles doivent
cohabiter dans le même espace. Dans de toutes ces choses d’arriver.
nombreuses villes, les quartiers pauvres et
les quartiers riches sont très différenciés,
’insularité marque très fortement le
clairement délimités, alors qu’aux Canaries,
travail d’un créateur. L’insularité, ou
les gens se mélangent, ils vivent tous dans
son contraire, la continentalité. La
les mêmes quartiers. Vivre ici revient à
vivre dans un quartier populaire. Mais vous géographie qui nourrit le regard d’un créateur
remontez deux rues et vous tombez sur un ou une créatrice depuis l’enfance influence
hôtel particulier. Les gens d’ici fréquentent son œuvre de façon très particulière. C’est

L

L

inévitable. On peut être grand voyageur, s’agit d’une communauté économiquement
ouvrir les yeux sur de nouveaux horizons, très impactée, avec des taux de chômages
c’est ce paysage d’enfance, où notre regard très élevés, qui n’a jamais connu d’explosion
s’est éduqué, qui laisse le plus de traces sur sociale, par exemple. Ici, nous avons appris à
notre narration. La hyène s’accouple une fois vivre avec ces problèmes. Et c’est d’autant plus
par an, s’alimente de charognes et rigole tout curieux qu’il reste encore certains secteurs
le temps. Les habitants des Canaries sont de la population, une minorité ici, qui vit
comme les hyènes, ils ne baisent presque
extrêmement bien. C’est donc un contexte
pas, ils bouffent très mal et se marrent
très propice aux intrigues policières.
sans arrêt. Personne ne sait au juste
Moi, j’ai choisi de rester vivre
de quoi on rit, mais le fait est
« Les
ici, contrairement à beaucoup
qu’on se marre. Et je pense que
de créateurs qui ont
habitants des
cet humour caractéristique du
préféré s’en aller, en quête
créateur canarien se reflète assez Canaries sont comme les d’opportunités. J’ai décidé
bien dans mon travail. Moi, ce
de rester, car pour moi
qui m’intéresse, c’est d’atteindre, hyènes, ils ne baisent pas, c’est un endroit idéal pour
au-delà des coordonnées spatioils bouffent très mal
un créateur ou un artiste.
temporelles, qui relèvent toujours
Nous créons d’une façon très
de la contingence si on y réfléchit, et se marrent sans particulière, ici. D’ailleurs, de
des sujets universels qui résonneront
nombreux écrivains et musiciens
arrêt. »
en tous lieux, à toutes les époques, et
étrangers sont venus s’installer
qui ont à voir avec l’essence de l’être humain, ici. Cesar Amago est allé vivre à Lanzarote,
avec la condition humaine. Pour moi, le Alfredo Echenique est venu finir ses romans
propre des Canaries et de Palmas de Grande ici. C’est une voix qui n’est pas périphérique,
Canarie, puisque qu’il s’agit de l’endroit où on pourrait la qualifier d’ultra périphérique, et
je situe la plupart de mes œuvres, c’est son qui réunit la culture européenne, des accents
essence de ville portuaire. Depuis toujours, latino-américains et une façon d’être très
des gens y arrivent des quatre coins du monde africaine. Voilà pourquoi nous avons tant de
: des gens qui fuient, des chrétiens qui ne sont choses à raconter.
pas de véritables chrétiens de souche, des
Majorquains, des Britanniques —l’influence
des Britanniques sur l’île depuis le XIXe
uand j’ai commencé à écrire des
est incontestable—, des Portugais, mêlés à
romans, je pensais que personne ne
des personnes qu’on a amenées d’Afrique
me comprendrait en Europe, voire
au cours de l’esclavage. Cette condition de
en
Espagne.
Or je me suis rendu compte,
cosmopolitisme absolu, de ville portuaire avec
justement,
que
si mes romans avaient du succès
tout ce que cela implique de trafics, de ports
francs, tout cela crée un type de société très en Espagne, c’est parce qu’ils se passaient ici,
spécial. En même temps, il s’agit d’une société aux Canaries, et parce qu’ils étaient racontés
très cultivée, je dis toujours que j’ai inventé le par cette voix si particulière, éloignée de
personnage d’Elado Monroy parce qu’il était l’espagnol standard. Certains de mes romans
capable d’exprimer la vérité de cette ville ; enfin ont été publiés en Argentine, au Mexique, et
c’était ma façon à moi de l’exprimer dans mon dans d’autres pays d’Amérique Latine, et là
travail. Pour moi, cette ville est comme sa ville aussi, ils ont connu un bon accueil. J’ai reçu
à lui : c’est une ville savante mais mal élevée, des commentaires très positifs des lecteurs.
violente mais sentimentale, pleine de préjugés C’est peut-être parce qu’en Amérique Latine,
et pourtant tolérante. Elle a toujours été un le roman noir est perçu comme un roman
pont entre les cultures, et c’est sans doute pour politique, et que les lecteurs se retrouvent
ça que nous avons hérité du meilleur comme dans cette façon de raconter. Aujourd’hui,
du pire de chaque pays d’origine. En 1920 nous attendons avec impatience la traduction
il y avait 65% d’analphabètes. Et pourtant, française de mon livre Les fleurs ne saignent
toutes les compagnies d’opéra et de musique pas. J’ai vraiment hâte de savoir comment le
savante de New York faisaient halte ici avant public français recevra ce roman. Je pense qu’il
de poursuivre leurs tournées en Europe. C’est saura l’apprécier, car les lecteurs français sont
vraiment une particularité de cette ville. Il habitués au style de narration que je travaille.

Q


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