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le groupe seiko au cours du xxe siècle .pdf



Nom original: le groupe seiko au cours du xxe siècle.pdf
Titre: 1Cairn.info
Auteur: 2Cairn.info

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LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES
JAPONAISES : LE GROUPE SEIKO AU COURS DU XXE SIÈCLE
Pierre-Yves Donzé
ESKA | « Entreprises et histoire »
2014/1 n° 74 | pages 71 à 87

Article disponible en ligne à l'adresse :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-entreprises-et-histoire-2014-1-page-71.htm
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!Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pierre-Yves Donzé, « Les territoires mouvants de la production de montres japonaises : le groupe
Seiko au cours du XXe siècle », Entreprises et histoire 2014/1 (n° 74), p. 71-87.
DOI 10.3917/eh.074.0071
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ISSN 1161-2770
ISBN 9782747223331

© Éditions ESKA, 2014

ENTREPRISES ET TERRITOIRES

LES TERRITOIRES MOUVANTS
DE LA PRODUCTION
DE MONTRES JAPONAISES :
LE GROUPE SEIKO AU COURS
DU XXe SIÈCLE
par Pierre-Yves DONZÉ

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Le groupe Seiko, la plus grande entreprise horlogère japonaise, a
connu au cours du XXe siècle trois grands modes d’organisation
territoriale de son système de production. La fabrication de montres
a été successivement réalisée au sein du cluster urbain de la petite
mécanique, à Tokyo (1895-1940), du district industriel de Nagano
(1940-1985) et d’un système transnational de production en Asie de
l’Est et du Sud-est (depuis 1985). Cet article présente les caractéristiques de ces divers types organisationnels, ainsi que les facteurs qui
ont rendu nécessaire le passage à de nouvelles formes d’organisation
industrielle.

INTRODUCTION
La localisation des firmes dans des
territoires particuliers a donné lieu à une
vaste littérature. De nombreux travaux se
situant dans la continuité de Marshall1 et
de Beccatini2 mettent l’accent sur les exter-

1

nalités dont bénéficient les entreprises au
sein d’agglomérations tels que les districts
industriels. La proximité géographique
de firmes actives dans un même secteur
industriel leur permet notamment de bénéficier d’une main-d’œuvre qualifiée et de
savoir-faire communs3. D’autres travaux,

A. Marshall, Principes d’économie politique, rééd., Paris-Londres, Gordon and Breach, 1971.

G. Beccatini, “Dal settore industriale al distretto industriale: alcune considerazioni sull’unita’ di indagine
dell’economica industriale”, Rivista di economia e politica industriale, vol. 1, n° 5, 1979, p. 7-21.
2

Voir la synthèse de J.-C. Daumas, « Dans la «boîte noire» des districts industriels », in J.-C. Daumas, P. Lamard et alii (dir.), Les territoires de l’industrie en Europe (1750-2000). Entreprises, régulations et trajectoires,
Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2007, p. 9-34.
3

ENTREPRISES ET HISTOIRE, 2014, N° 74, pages 71 à 87

71

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Professeur associé d’histoire économique
Université de Kyoto

PIERRE-YVES DONZÉ

La frontière des modèles organisationnels entre le district industriel et l’entreprise
globale est toutefois poreuse 6 . Aussi
convient-il d’analyser les enjeux que repré-

sente la mutation d’un modèle vers l’autre
en termes d’organisation du territoire de
la production. C’est cette approche qui fait
l’objet de cet article. Elle est appliquée au cas
du groupe horloger japonais Seiko, devenu
l’un des plus grands fabricants d’horlogerie
du monde au cours des années 1930 et la
première entreprise du monde à lancer sur le
marché une montre à quartz en 19697.
L’industrie horlogère mondiale comprend
elle-même des entreprises dont la localisation répond aux deux grands types présentés
dans la littérature théorique. D’une part, il
y a le modèle classique du district industriel, représenté par le cas suisse jusqu’aux
années 1980 8. Un système de production
similaire, dans lequel la compétitivité des
firmes repose sur la flexibilité du système
de production, peut également être observé
dans le cas de Hong Kong depuis la fin des
années 19509. D’autre part, il faut citer le cas
de la grande entreprise industrielle ayant
adopté le système de production de masse,
comme c’est le cas aux États-Unis depuis
les années 186010. Les entreprises améri-

4
A. Markusen, “Sticky Places in Slippery Space: A Typology of Industrial Districts”, Economic Geography, vol.
72, n° 3, 1996, p. 293-313.

J. H. Dunning et S. M. Lundan, Multinational enterprises and the global economy, Cheltenham-Northampton,
Edward Elgar, 2008, p. 593-603.

5

A. Colli, “‘Pocket Multinationals’: Some Reflections on ‘New’ Actors in Italian Industrial Capitalism”, in H. Bonin
et alii (eds.), Transnational Companies 19th-20th Centuries, Paris, Plage, 2002, p. 155-178 et J. Catalan et R. Ramon-Muñoz, “Marshall in Iberia. Industrial Districts and Leading Firms in the Creation of Competitive Advantage
in Fashion Products”, Enterprise & Society, vol. 14, n° 2, 2012, p. 327-359.

6

Sur Seiko, voir M. Hirano, Seikosha shiwa, Tokyo, Seiko, 1968, Seiko tokei no sengoshi, Tokyo, Seiko, 1996 et
P.-Y. Donzé, “Rattraper et dépasser la Suisse”. Histoire de l’industrie horlogère japonaise de 1850 à nos jours,
Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses, 2014.

7

O. Crevoisier, La transformation de l’industrie horlogère dans l’Arc jurassien suisse de 1960 à 1990, Neuchâtel,
IRER, 1990 et B. Veyrassat, “Manufacturing flexibility in nineteenth-century Switzerland: social and institutional
foundations of decline and revival in calico-printing and watchmaking”, in C. F. Sabel et J. Zeitlin (eds.), World
of Possibilities. Flexibility and Mass Production in Western Industrialization, New York, Cambridge University
Press, 1997, p. 188-237.

8

9
P.-Y. Donzé, “The changing comparative advantages of the Hong Kong watch industry (1950-2010)”, Kyoto Economic Review, n° 170, 2012, p. 28-47.

D. R. Hoke, Ingenious Yankees. The Rise of the American System of Manufacturers in the Private Sector, New
York, Columbia University Press, 1990.

10

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ENTREPRISES ET HISTOIRE

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portant sur l’organisation des entreprises
multinationales, montrent que les choix de
localisation de certaines de leurs filiales
répondent à une nécessité d’accéder à des
ressources spécifiques – parfois elles-mêmes
établies dans des agglomérations particulières4 – et dépendent de la capacité de ces
firmes à gérer et à intégrer un ensemble de
ressources géographiquement dispersées afin
de rester compétitives5. Cependant la plupart
de ces modèles théoriques présentent une
vision relativement statique de la question de
l’ancrage territorial des firmes. Les raisons
pour lesquelles des entreprises s’établissent
dans des territoires particuliers, s’y développent, puis décident ou non de redéployer
leur implantation varient au cours du temps
et nécessitent une approche analytique
qui mette l’accent sur l’évolution de l’environnement technique, institutionnel et
concurrentiel.

LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

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Le cas de Seiko permet non seulement de
contribuer à une meilleure connaissance du
fonctionnement territorial de ces divers types
d’organisation industrielle, mais aussi de
discuter des raisons qui font passer la firme
d’un modèle à l’autre. Depuis son engagement dans la fabrication de montres en 1895
jusqu’à la période actuelle, cette entreprise
a en effet connu plusieurs types successifs
d’organisation territoriale, qui répondent tous
à une évolution des marchés de la firme, des
technologies de production et de l’environnement compétitif. L’article est divisé en trois
parties, qui correspondent chacune à un territoire productif particulier.

L’USINE INTÉGRÉE
ET LES PREMIERS ESSAIS
DE PRODUCTION DE MASSE
(1895-1940)
L’implantation territoriale de la société
Hattori & Co. (ci-dessous : Seiko) reste
relativement stable et homogène jusqu’au
déclenchement de la Seconde Guer re
mondiale. L’entreprise, spécialisée dans la
production d’horloges et de montres, est
la principale firme de l’industrie horlogère
japonaise. En 1920, elle représente 64,2 %
de la production nationale d’horloges et
88,1 % pour les montres. Elle connaît une
très forte croissance, avec une production
annuelle qui passe de 200 000 pièces en 1906

11

à 1,3 millions en 1935 pour les horloges, et de
25 000 à 708 000 pièces pour les montres12.
Cet essor repose pour l’essentiel sur le marché
domestique, pour lequel Seiko bénéficie
d’un protectionnisme douanier grandissant,
ainsi que sur les marchés asiatiques pour les
horloges. Cependant aucune délocalisation de
la production dans les principaux marchés de
la firme n’est envisagée. Son modèle organisationnel est celui du système de production
de masse dans une entreprise intégrée.
Ainsi, durant près de quatre décennies,
cette entreprise concentre l’ensemble de ses
activités managériales et productives dans
la ville de Tokyo. Le grand séisme de Kanto
(1923) n’a pas d’influence sur l’implantation
de l’entreprise et la reconstruction après le
tremblement de terre renforce l’usine intégrée
dans le quartier de Honjo.

La mise en place
et les débuts de l’entreprise
Fils d’un négociant de Tokyo, Hattori
Kintaro (1860-1930), le fondateur du groupe
Seiko, a une formation à la fois commerciale et technique13. Hattori ouvre en 1877
un commerce d’horlogerie d’occasion, dont
le bénéfice est investi quatre ans plus tard
dans la création d’une société possédant un
centre de vente dans le quartier de Ginza,
dans l’arrondissement de Kyobashi (1881).
L’établissement de son commerce dans ce
quartier n’est pas un hasard. Après la restauration Meiji, le quartier de Ginza, situé au
cœur de la capitale impériale, devient le
principal quartier où les biens de consommation de luxe, généralement importés,
sont vendus. Reconstruit et réaménagé à
deux reprises après les incendies de 1869
et 1872, Ginza devient le symbole de la

M. Richon, Omega Saga, Bienne, Fondation Adrien Brandt en faveur du patrimoine Omega, 1998, p. 422-468.

12

M. Hirano, Seikosha…, op. cit., annexes statistiques.

13

S. Wakayama, Tokeio : Seiko okoku wo waraita otoko, Tokyo, Seiko Institute of Horology, 2002.

AVRIL 2014 − N° 74 73

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caines sont d’ailleurs les premières dans cette
industrie à prendre la forme d’entreprises
multinationales, avec par exemple l’ouverture
de filiales en Suisse par les sociétés Gruen
Watch (1903), Bulova Watch (1911) et Benrus
Watch (1927)11.

modernité à Tokyo et dans l’ensemble du
Japon. Parmi les nombreux commerces à
s’établir dans ce quartier, il faut souligner
la présence de plusieurs grands négociants
en horlogerie, comme Kobayashi Denjiro
(1876) ou Tenshodo (1879)14. Hattori s’établit
ainsi au cœur du marché horloger japonais.
Son commerce devient l’un des principaux
symboles de Ginza, sous le nom de Wako, et
l’est resté jusqu’à aujourd’hui.

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Une dizaine d’années plus tard, Hattori
décide de s’engager dans la production de
pendules (1892). Il rachète une ancienne
fabrique de verre située dans l’arrondissement de Honjo. Cet atelier comprend une
dizaine d’employés et produit des pendules
commercialisées sous la marque Seikosha.
Hattori diversifie rapidement sa production,
avec la fabrication de boîtes de montre (1893),
de montres de poche (1895) et de réveils
(1899). Sa volonté d’expansion l’amène aussi
à envisager la construction d’une fabrique
neuve. En octobre 1893, il achète du terrain,
toujours dans l’arrondissement de Honjo, où il
construit un bâtiment plus grand dans lequel
il déplace son atelier le mois suivant15. Il s’agit
d’une usine moderne, équipée de moteurs
électriques, et comprenant 90 ouvriers, tandis
que le siège de l’entreprise, resté à Ginza, ne
compte que vingt personnes16.
L’arrondissement de Honjo est l’un
des plus actifs districts industriels de la
mécanique et des machines du Japon de
la période Meiji. Il réunit 166 fabriques

14
15
16

actives dans la mécanique en 1909, principalement des petites entreprises (92 ont
moins de 10 employés). Il s’agit d’un véritable district industriel urbain, dans lequel
s’observe la circulation des savoir-faire
d’une usine à l’autre, grâce à un marché du
travail fluide et à la constitution de réseaux
de sous-traitance, soit autant d’éléments qui
profitent à un essor général de ces entreprises au niveau technique17. Hattori recourt
lui-même à certaines de ces entreprises, avec
par exemple la commande de pignons d’horloges à une fabrique de parapluies dans les
années 190018. Parmi ses rares sous-traitants,
il faut également citer le cas de l’atelier de
machines-outils Wachigai, fondé en 1887
dans l’arrondissement de Honjo19. Cette entreprises produit des pièces pour les horloges
de Hattori dès les années 1890 et collabore
ensuite à la production de machines20. Mais
le modèle de manufacture intégrée adopté
par Hattori dans sa fabrique d’horloges est
plutôt celui d’une production en interne de
l’ensemble des pièces du mouvement et de
leur assemblage. Il ne dépend en principe de
sous-traitants que pour les boîtiers et accessoires de l’habillage, dont il s’approvisionne
auprès d’artisans établis pour l’essentiel dans
le quartier de Honjo21.
En outre, il faut mentionner le rachat par
Hattori Kintaro vers 1899 d’une ancienne
fabrique de machines établie dans l’arrondissement de Furukawa-ku, environ trois
kilomètres au sud-ouest de la fabrique

Kokoku de kataru tenshodo to ginza no 100 nen, Tokyo, Tenshodo, 1979.
M. Hirano, Tokeio: Hattori Kintaro, Tokyo, Jiji tsushin, 1972, p. 208.
Seiko tokei…, op. cit., p. 4.

A. Imaizumi, “Sangyo shuseki no koteiteki kouka to shusekinai kojo no tokucho. Meiji goki no tokyofu ni okeru
kikai kanren kogyo wo taisho ni”, Rekishi to keizai, vol. 201, 2008, p. 19-33.

17

18

H. Uchida, Tokei kogyo no hattatsu, Tokyo, Seiko Institute of Horology, 1985, p. 323.

19

Daini Seikosha, vol. 29, 1958, p. 13.

20

Daini Seikosha, vol. 89, 1963, p. 16.

21

H. Uchida, Tokei kogyo…, op. cit., p. 328.

74

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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PIERRE-YVES DONZÉ

LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

Ainsi, durant la période de mise en
place de l’entreprise, l’usage du territoire
tokyoïte que fait Hattori illustre la volonté
de recourir aux avantages spécifiques de
certains quartiers, pour ses activités aussi
bien commerciales que productives. En ce qui
concerne plus particulièrement la production,
le territoire de l’entreprise se limite à l’arrondissement de Honjo.

La reconstruction après
le grand séisme de Kanto

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Le grand séisme de Kanto, qui fait plus
de 140 000 morts et détruit la ville de Tokyo
– dont la fabrique Seikosha –, a des effets
marqués sur le district industriel de Honjo
et la présence des entreprises de mécanique
dans la ville de Tokyo. Asuka Imaizumi
a bien mis en évidence que, si les effets à
court terme sont désastreux en raison des
nombreuses pertes matérielles et humaines,
les effets à moyen terme sont bénéfiques en
ce sens que la reconstruction est l’occasion de
bâtir des entreprises rationnellement organisées et équipées de matériel moderne23. Bien
qu’on observe à cette occasion le départ de
plusieurs entreprises des arrondissements
industriels comme Honjo vers la banlieue de
la ville, où elles trouvent plus de place pour

22

redéployer leurs activités, Tokyo n’en reste
pas moins une ville industrielle et renforce
même son importance nationale dans l’industrie mécanique.
Seiko est une excellente illustration de
cette dynamique. Dans un premier temps,
les effets du séisme débouchent sur une grave
crise. L’ensemble des bâtiments sont détruits
dans des incendies, pour une perte totale
estimée à 8,5 millions de yens, soit environ le
double de la valeur de sa production annuelle
au début des années 192024. De surcroît, le
fait que la production de Seikosha est quasi
nulle en 1924 et 1925 crée des conditions
favorables à la concurrence, surtout pour
l’horlogerie de gros volume, dont les entreprises rivales sont basées principalement
dans la ville de Nagoya et donc ne sont pas
touchées par le séisme25. Cependant, à moyen
terme, cet événement tragique apparaît
comme une crise salutaire qui permet de
reconstruire une usine plus moderne, mieux
équipée et rationnellement organisée. La
production est successivement reprise en
1924 pour les horloges (mars), les montres
de poche (avril) et les réveils (septembre). En
décembre, Hattori lance même un nouveau
type de montre-bracelet, sous la marque
Seiko26 .
La seconde partie des années 1920 est
une période de relance de la production
et de réorganisation du travail 27. Hattori
cherche à se lancer dans la production de
masse de montres et rationalise son système
de production, avec l’emploi grandissant de

M. Hirano, Tokeio..., op. cit., p. 102-105.

A. Imaizumi, “Tokyofu kikai kanren kogyo shuseki ni okeru kanto daishinsai no eikyo: sangyo shuseki to ichijiteki
shokku”, Shakai-keizaishi gaku, vol. 74, n° 4, 2008, p. 23-45.
23

24

M. Hirano, Seikosha…, op. cit., p. 185.

Sur les fabricants d’horloges de Nagoya, voir H. Uchida, Wall Clocks of Nagoya, 1885-1925, Tokyo, Hattori Seiko,
1987.
25

26

M. Hirano, Seikosha…, op. cit., p. 191.

P.-Y. Donzé, “The hybrid production system and the birth of the Japanese specialized industry: Watch production
at Hattori & Co. (1900-1960)”, Enterprise & Society, vol. 12, n° 2, 2011, p. 356-397.
27

AVRIL 2014 − N° 74 75

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Seikosha. Renommée Furukawa Ironworks,
cette entreprise devient un atelier de fabrication de machines pour Seikosha et est
placée sous la responsabilité du directeur de
la fabrique d’horloges22.

PIERRE-YVES DONZÉ

ralement « Seikosha n° 2 »), dont le siège
est établi dans une ancienne filature du
quartier de Kameido (arrondissement de
Honjo), à proximité de Seikosha30. Malgré la
création de cette nouvelle entreprise, aucune
société holding n’est créée pour assurer la
gestion de l’ensemble des activités. Chaque
entreprise est juridiquement indépendante
mais leurs activités sont interdépendantes.
Daini Seikosha vend ainsi l’ensemble de sa
production à Hattori & Co. qui se charge de
la commercialisation. Dans la pratique, c’est
le conseil d’administration de Hattori & Co.
qui forme le cœur du pouvoir de décision de
ce groupe.

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Figure 1 : L’implantation territoriale de Hattori & Co. dans la ville de Tokyo, 1881-1940
Carte réalisée par l’auteur

28

M. Hirano, Seikosha…, op. cit, annexes, p. 18-25.

29

Seiko tokei…, op. cit., p. 9.

30

Seiko tokei…, op. cit., p. 13.

76

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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jeunes filles non qualifiées dans les ateliers,
la part des femmes parmi les salariés passant
de 14,3 % en 1922 à 23,2 % en 1930, puis
42,2 % en 193528. Le site de production est
également agrandi et transformé à plusieurs
reprises, mais reste concentré à Honjo. Une
seconde usine, spécialisée dans la fabrication de montres, est ouverte en 1928 à côté
du bâtiment principal. Enfin, une seconde
usine de montres est ouverte (1934), suivie
quelques années plus tard de la transformation du bâtiment central, qui devient le
centre de production de machines-outils pour
l’entreprise (1937)29. Quant à la production
de montres, elle est déplacée au sein d’une
nouvelle entreprise, Daini Seikosha (litté-

LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

Ainsi, en installant sa fabrique d’horlogerie dans le quartier de Honjo, Hattori
mobilise aussi bien des ressources spécifiques
à ce territoire que d’autres d’origine externe
afin de mettre sur pied un système de production de masse pour la fabrication d’horloges
et de montres. Les ressources spécifiques au
quartier de Honjo sont relatives à la présence
ancienne d’une main-d’œuvre qualifiée dans
le domaine de la petite mécanique. Durant
la période Edo (1603-1868), ce quartier
proche du centre-ville de Tokyo connaît déjà

31

la présence d’un artisanat vaste et diversifié, qui devient à la fin du XIXe siècle un
réservoir important de main-d’œuvre pour
la petite industrie. Toutefois il convient de
ne pas surinterpréter le rôle de ce territoire
dans l’essor de la fabrique Hattori, dont l’organisation et la direction interne dépendent
d’ingénieurs et de techniciens issus d’universités et d’écoles supérieures créées par l’État
afin d’introduire de nouvelles technologies au
Japon – soit de ressources humaines qui ne
sont pas spécifiques à une région33.

DES TERRITOIRES DE
PRODUCTION DIVERSIFIÉS
(1940-1985)
Les années 1940 sont l’occasion d’une
profonde réorganisation de l’implantation
territoriale du groupe Hattori. Toutefois ces
changements ne découlent ni d’un choix
stratégique visant à redéployer le système de
production ni d’une mutation en termes de
produits ou de marchés. Bien que les usines
du groupe se convertissent à la production
de guerre en 1938, cela n’implique pas une
réorganisation fondamentale du système de
production, dans le sens où la plupart des
munitions produites par Hattori, notamment
les détonateurs pour obus, présentent une
grande convergence technologique avec les
montres.

L’expérience de la guerre
C’est pourtant bien la guerre qui est
à l’origine de la réorganisation territoriale
du système de production du groupe Seiko,
pour des raisons de transferts des usines

Daini Seikosha, vol. 11, 1957, p. 12.

32

Daini Seikosha, vol. 12, 1957, p. 14, vol. 26, 1958, p. 17 et vol. 87, 1963, p. 16.

33

P.-Y. Donzé, “The hybrid production system ..”, art. cit.

AVRIL 2014 − N° 74 77

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Cependant les développements successifs
de la production rendent nécessaire le recours
à quelques sous-traitants, notamment pour la
production de pièces d’habillage des montres,
ainsi que pour leur assemblage. Or, contrairement à ce qui s’observe dans les années 1900,
cette nouvelle génération de sous-traitants
n’est pas forcément établie dans l’arrondissement de Honjo. Il n’y en a guère qu’un seul
qui y soit installé : la fabrique de boîtes de
montre Hayashi Seiki Manufacturing, fondée
par un ancien employé de Seikosha devenu
indépendant au cours des années 1910 et
avec qui Hattori entre en relations d’affaires
en 192131. Quant aux autres, ils sont notamment établis dans l’arrondissement de Kita
(fabrique de cadrans Shokosha, entrée en
relations d’affaires en 1929) et la ville d’Ichikawa (préfecture de Chiba, à une dizaine de
kilomètres de Honjo, atelier d’assemblage de
montres Kojima Watch, 1917)32. Le nombre
et l’inf luence de ces sous-traitants sont
cependant trop faibles pour que l’on puisse
évoquer une extension territoriale du système
de production. Ils ne constituent qu’un apport
de faible importance pour une entreprise qui
reste très largement concentrée et qui vise à
l’achèvement d’un système intégré de production de masse.

PIERRE-YVES DONZÉ

d’horloges (Seikosha), elle commence le
transfert de ses activités en-dehors de Tokyo
en 1943. Six succursales sont ainsi ouvertes,
à Kiryu (1943), à Saitama (1943), à Gunma
(1943), à Toyama (1944), à Sendai (1944) et
à Suwa (1945)37.
Le déplacement des usines du groupe
Seiko hors de Tokyo permettra de conserver
intacte une grande partie de l’équipement
industriel jusqu’à la fin de la guerre et de
fournir ainsi une base essentielle à la reprise
des activités horlogères après 1945. Par
exemple, Daini Seikosha déplace à Suwa en
1942 environ 300 machines-outils horlogères
en raison de la baisse de la production de
montres, pour les mettre à l’abri des bombardements, si bien que la destruction du siège
de l’entreprise, à Tokyo, lors des raids américains mars 1945, n’a pas d’effets sur son
équipement horloger38.

Les réseaux de sous-traitance
après 1945
Après la guerre, la plupart des centres de
production établis en-dehors de Tokyo sont
fermés et les activités manufacturières rapatriées dans la capitale, où de nouvelles usines
sont reconstruites. Dès le début des années
1950, les ingénieurs de production engagés
par le groupe Seiko travaillent à la mise sur
pied d’un système de production de masse
intégré, ce qui mène à une certaine centralisation des opérations manufacturières39.
Toutefois d’autres activités sont difficilement

A. D. Coox, “The Pacific War”, in P. Duus (ed.), The Cambridge History of Japan, Volume 6: The Twentieth
Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 350.

34

35
H. Cumeno, “Chiho toshigata sangyo shuseki no henka”, in H. Konaka et K. Maeda (dir.), Sangyo shuseki no saisei
to chusho kigyo, Kyoto, Sekai shiso, 2003, p. 115-138.
36

M. Hirano, Seikosha…, op. cit., p. 308.

37

Seiko tokei…, op. cit., p. 15-16.

38

Seiko tokei…, op. cit., p. 20 et M. Hirano, Seikosha..., op. cit., p. 339.

39

P.-Y. Donzé, “The hybrid production system...”, art. cit.

78

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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de munitions en-dehors des grandes villes
afin de les mettre à l’abri des bombardements américains, qui débutent en avril
194234. De nombreux ateliers de production
sont établis dans les préfectures voisines de
Tokyo, poursuivant et intensifiant un mouvement de réindustrialisation de ces régions
qui avait débuté au cours des années 1930.
Plusieurs de ces préfectures, en particulier
celle de Nagano, comprennent en effet d’anciens districts industriels de la soie, pour
lesquels l’essor des fibres artificielles dans
l’entre-deux-guerres est un choc technologique qui entraîne de nombreuses difficultés
économiques. La relative proximité de
Tokyo et la présence d’une main-d’œuvre
ouvrière bon marché sont autant de facteurs
qui soutiennent l’établissement de fabriques
industrielles dans ces préfectures35. Ainsi,
avant même les bombardements américains,
en 1940, Daini Seikosha entre en relations
d’affaires avec Yamazaki Watch, un petit
négociant en horlogerie de Suwa (préfecture
de Nagano), auquel est sous-traité l’assemblage de certains modèles de montres et de
détonateurs36. Lorsque les bombardements
sur Tokyo commenceront, c’est dans cette
ville que Daini Seikosha mettra sur pied un
nouveau site de production dans lequel elle
déplace machines et ingénieurs. De même,
en 1942, le dirigeant de Yamazaki Watch
fonde une nouvelle société à Suwa sous le
nom de Yamato Works, afin de développer
ses travaux de sous-traitance pour Daini
Seikosha. Quant à l’usine de production

LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

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La fabrique d’horloges et de pendules
Seikosha prend le chemin d’une organisation sous forme de groupe au cours des
années 1960. Elle comprend une dizaine de
filiales, spécialisées dans la production de
certains modèles d’horloges (Okatani Optical
Machines, 1960, préfecture de Nagano), de
produits pour l’exportation, notamment des
horloges de cuisine (Ishioka, 1961, préfecture d’Ibaraki), le contrôle-qualité de la
production dans l’ensemble des usines du
groupe (Seiko Clock Service, 1963, Tokyo),
de pièces pour appareils photographiques
(Seiko Optical Machines, 1963, préfecture
de Chiba), l’assemblage de mouvements
d’horloges (Tochigi Clocks, 1967, préfecture
de Tochigi), l’assemblage de réveils (Azusa
Precision, 1967, préfecture de Nagano), l’assemblage d’horloges (Mino Clocks, 1967,
préfecture de Gifu) et la fabrication de boîtes
en plastique (Gifu Precision, 1971, préfecture de Gifu)41. Chacune de ces entreprises

possède généralement son propre réseau
de sous-traitants, le plus souvent établis à
proximité.
La fabrique de montres Daini Seikosha
suit une trajectoire similaire, caractérisée
par l’ouverture de trois succursales et de cinq
filiales spécialisées dans une partie de la
production qui recourent elles-mêmes à des
sous-traitants indépendants. Pour l’essentiel,
elles sont spécialisées dans la production de
pièces de montres particulières, comme les
pierres et les ressorts42. Bien que toutes soient
établies hors de Tokyo, elles présentent une
certaines concentration géographique, avec
les trois succursales et deux filiales dans la
préfecture voisine de Chiba, tandis que les
trois autres filiales sont dans les préfectures
de Miyazaki, d’Ibaraki et de Tokyo. En 1964,
ces sociétés emploient 48,6 % du personnel
de Daini Seikosha 43. Elles possèdent par
ailleurs leur propre réseau de sous-traitants.
Enfin, le groupe Seiko fonde en 1959 une
troisième entreprise dans la préfecture de
Nagano, Suwa Seikosha, née de la fusion
entre le site de production de Suwa de Daini
Seikosha, d’une part, et un sous-traitant de
Daini Seikosha, Daiwa Industry, d’autre
part (1959). Suwa Seikosha possède ses
propres filiales, au nombre de sept, toutes
établies dans la préfecture de Nagano :
Hamazawa, spécialisée dans l’assemblage
de montres (1953) et les cadrans (1954), les
fabriques de pièces Takaki (1957), de pierres
d’horlogerie Matsushima (1959), de boîtes
Tentatsu (1959), les usines d’assemblage
Enko (1961) et Shimauchi (1961) et enfin la
société spécialisée dans les instruments de

40
S. Matsushima, “Industrial District and the Multi-Tiered Supplier System – With Particular Reference to Secondary
Suppliers of Metal Pressings in the Automobile Industry”, Japanese Research in Business History, vol. 24, 2007,
p. 11-34.
41

Seiko tokei…, op. cit., p. 73-78.

42

Seiko tokei…, op. cit., p. 111.

43

T. Chokki, Gendai shakai to kigyo kodo, Tokyo, Bunshindo, 1996, p. 132.

AVRIL 2014 − N° 74 79

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rationalisables et automatisables, notamment
la fabrication de pièces d’habillage (boîte,
cadran) et l’assemblage final des produits.
Aussi, ce sont pour l’essentiel ces activités
qui sont sous-traitées depuis les années
1950 à des sociétés indépendantes et des
filiales établies pour l’essentiel hors de la
capitale. La recherche d’une main-d’œuvre
en nombre croissant mène les entreprises
manufacturières à quitter Tokyo pour assurer
le développement de leur production. Cette
stratégie mène chaque entreprise du groupe
Seiko à constituer son propre système de
sous-traitance à plusieurs niveaux, typique
de l’industrie manufacturière japonaise40.

PIERRE-YVES DONZÉ

d’entreprises indépendantes. En 1980, l’ensemble du groupe Suwa emploie environ
8 000 personnes45.

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Figure 2 : L’implantation territoriale du groupe Seiko au Japon en 1980
Carte réalisée par l’auteur
Note : en grisé, les préfectures qui comprennent des filiales et des succursales du groupe Seiko en 1980.

44

K. Katsuta, Suisu wo kutta otokotachi, Tokyo, Keiei bijon senta, 1981, p. 83-100 et Seiko tokei…, op. cit., p. 107.

45

K. Katsuta, Suisu…, op. cit., p. 99.

80

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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précision Shinshu Precision (1961, renommée
Epson en 1982)44. À la fin des années 1970,
ces sept entreprises entretiennent des relations de sous-traitance avec une cinquantaine

LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

le Japon durant cette période mène en effet
les entreprises manufacturières à déplacer
leurs activités les moins rationalisées vers
les bassins de main-d’œuvre hors des grandes
villes.

Internationalisation et
transfert de la production
Il faut également prendre en considération l’expansion internationale du groupe
Seiko. Deux types de relations peuvent être
envisagées en rapport avec le transfert de la
production dans des territoires étrangers :
premièrement, la délocalisation d’usines
d’assemblage pour accéder à des marchés
spécifiques ; deuxièmement, l’importation
de pièces produites dans des pays à maind’œuvre bon marché. Les deux stratégies ont
été suivies par le groupe Seiko au cours des
années 1960 et 1970, mais leur ampleur reste
limitée.
Tout d’abord, le transfert de centres de
production dans des pays est à replacer dans
la continuité de l’essor des exportations,
comme cela s’observe dans l’ensemble de
l’industrie manufacturière nippone47. Seiko
connaît une forte expansion de ses exportations de montres durant ces deux décennies
(9,9 % de la production en 1963 ; 52,8 %
en 1970 ; 60,2 % en 1979) 48. Accéder aux
marchés étrangers devient une nécessité. Il
convient donc de s’adapter aux conditions
particulières de certains pays et d’accepter
la création de joint ventures avec des partenaires domestiques afin d’accéder à ces
marchés, ce qui se réalise en Corée du Sud
(1963), au Brésil (1963) et en Iran (1973)49.
Les entreprises ouvertes dans ces pays sont
toutefois essentiellement des fabriques d’as-

46

P.-Y. Donzé, “The hybrid production system...”, art. cit.

47

S. Nakamura, Sengo nihon no gijutsu kakushin, Tokyo, Otsuki shoten, 1979, p. 203-215.

48

Seiko tokei…, op. cit., p. 204.

49

Seiko tokei…, op. cit., p. 290.

AVRIL 2014 − N° 74 81

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Ainsi, le groupe Seiko étend le territoire
de sa production en-dehors de la seule ville
de Tokyo après la Seconde Guerre mondiale.
L’enjeu majeur est de recourir à une maind’œuvre qualifiée en suffisance sans remettre
en cause le principe d’une production de
masse intégrée, essentiel pour s’affirmer
comme une entreprise compétitive sur le
marché mondial. Toutefois cette nécessité
d’étendre le bassin de recrutement et le territoire de production est relativement limitée.
Les territoires de production des sociétés
du groupe Seiko restent géographiquement
concentrés. C’est particulièrement vrai pour
les deux sociétés de fabrication de montres,
qui ont chacune leur espace de production
particulier : Daini Seikosha à Tokyo et dans
les préfectures voisines, Suwa Seikosha
dans la préfecture de Nagano. Le système
de production mis sur pied durant cette
période par le groupe Seiko présente ainsi
deux caractéristiques en termes d’organisation et d’usage des territoires. Premièrement,
celui-ci dispose d’usines intégrées pour la
fabrication des mouvements, dans lesquelles
est organisé un système de production de
masse, sous la direction d’ingénieurs universitaires, dans la continuité de ce qui existait
durant l’entre-deux-guerres. Ces centres de
production n’ont qu’un rapport relativement
faible avec leur territoire, dans le sens qu’ils
font appel pour l’essentiel à des technologies
et des savoir-faire issus des diverses facultés
d’ingénierie du Japon, qui ne sont pas propres
à une ville ou une région46. Deuxièmement,
pour les activités d’habillage (boîtes, cadrans,
bracelets) et d’assemblage final, soit des
processus difficilement rationalisables, Seiko
recourt à des sous-traitants et des ressources
territorialisées. La période de forte industrialisation, et de quasi plein emploi, que connaît

l’année suivante, une fabrique de pièces à
Taiwan50. Toujours en 1969, Seiko ouvre à
Singapour une fabrique de boîtes de montre
en collaboration avec son importateur dans
la ville, Thong Sia, la société Tenryu Singapore, qui exporte sa production au Japon et
à Hong Kong. Quatre ans plus tard, c’est au
tour de Daini Seikosha de fonder une filiale
à Singapour, la société Singapore Time Pte,
qui ouvre effectivement ses portes en 1975,
après avoir formé une centaine d’ouvriers
malais dans les usines japonaises du groupe.
En 1975, elle emploie 300 personnes, dont
23 techniciens japonais, et a une capacité de
production annuelle de 500 000 pièces (soit
2,9 % seulement du total de la production
du groupe Seiko)51. Enfin, en 1980, Seiko
ouvre dans cette ville une nouvelle entreprise, Asian Precision Pte, pour le placage
d’or sur les boîtes52.

semblages de pièces exportées du Japon
et leurs débouchés sont limités au marché
domestique. Il s’agit ainsi d’exceptions qui
ne mettent pas en cause l’organisation territoriale d’un système de production centralisé
au Japon.
Quant au transfert de certaines activités
productrices à faible valeur ajoutée, il porte
pour l’essentiel sur la fabrication de pièces
d’habillage (boîtes, cadrans) et l’assemblage
final de la montre. Il s’agit d’activités plus
difficilement rationalisables que la fabrication du mouvement, pour lesquelles le coût
de la main-d’œuvre est relativement élevé
et justifie le transfert de ces activités dans
des territoires où celle-ci est bon marché.
Seiko ouvre ainsi en 1968 une première filiale
pour l’assemblage de montres à Hong Kong,
la société Precision Engineering Ltd., puis,
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Tableau 1 : Importations japonaises de mouvements et de pièces de montres
en provenance d’Asie du Sud-Est, 1960-1980
1960
Mvts,
nombre

1970
Pièces,
1 000 yens
141

Mvts,
nombre

1980
Pièces,
1 000 yens

Mvts,
nombre

Pièces,
1 000 yens

-

34 798

1 537 571

1 306 026

Hong Kong

-

Singapour

-

-

-

90 079

847 553

850 667

Corée du Sud

-

-

-

-

852 158

887 527

Taïwan

-

-

-

-

953 250

1 685 819

Philippines

-

-

-

-

1 222 987

44 754

Source : Nihon gaikoku boeki nenpyo, Tokyo, Ministry of Finance, 1960-1980.

50

M. Sato et Y. Mori, Seimitsu kikai gyokai, Tokyo, Kyoikusha, 1976, p. 266.

51

Daini Seikosha, vol. 236, 1975, p. 6.

52

Essai sur le groupe Seiko, Bienne, Fédération horlogère suisse, 1980, p. 112.

82

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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PIERRE-YVES DONZÉ

LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

LA RÉGIONALISATION
DU SYSTÈME
DE PRODUCTION EN ASIE
ORIENTALE (DEPUIS 1985)
Au milieu des années 1980, un ensemble
de facteurs institutionnels et économiques
débouchent sur une concurrence renforcée
sur le marché mondial de la montre, qui
amène les fabricants japonais, Seiko en
particulier, à réorganiser leur système de
production et à renforcer la délocalisation en
Asie de l’Est et du Sud-est. Le premier de ces
facteurs est monétaire. Il s’agit des accords
du Plaza, qui ont notamment pour effet un
renforcement du yen. Alors que les horlogers
japonais bénéficiaient d’une monnaie relativement faible par rapport au franc suisse
depuis le début des années 1970, le facteur
monétaire cesse de leur être favorable53. Pour
l’ensemble de l’industrie manufacturière
nippone, la seconde partie des années 1980
est marquée par le transfert d’une partie de
la production dans des pays à main-d’œuvre
bon marché en Asie du Sud-est.
Dans le même temps, il faut aussi tenir
compte d’une concurrence renforcée sur le
marché de la montre. D’une part, l’industrie horlogère suisse opère un formidable
retour après la création en 1983 de la Société
suisse de microélectronique et d’horlogerie
(SMH, Swatch Group depuis 1998) et la
restructuration industrielle qui s’ensuit 54.
Les exportations horlogères suisses passent
de 1,5 milliard USD en 1985 à 4,3 milliards
en 199055. D’autre part, l’essor des montres
électroniques soutient la forte croissance
des fabricants de montres de Hong Kong.

53
P.-Y. Donzé, Histoire de l’industrie horlogère suisse de Jacques David à Nicolas Hayek, Neuchâtel, Alphil-Presses
universitaires suisses, 2009, p. 163-164.

P.-Y. Donzé, Histoire du Swatch Group, Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses, 2012. G. Garel et E.
Mock, La fabrique de l’innovation, Paris, Dunod, 2012.

54

55

Statistique annuelle du commerce extérieur de la Suisse, Berne, Administration fédérale des douanes, 1985-1990.

AVRIL 2014 − N° 74 83

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Malgré l’importance du mouvement de
délocalisation, il est difficile de quantifier
son étendue. Les statistiques du commerce
extérieur japonais permettent de mesurer le
développement du phénomène (cf. tableau 1).
En 1960, les importations japonaises en
provenance d’Asie du Sud-est se limitent à
de faibles quantités de pièces importées de
Hong Kong. Il s’agit alors de pièces qui ne
sont pas fabriquées dans la colonie britannique mais qui ne font que transiter par
Hong Kong à destination du Japon. Dix ans
plus tard, la situation n’a pas fondamentalement évolué, malgré la hausse des volumes
importés, mais on observe l’émergence de
Singapour comme centre de production de
pièces. Les années 1970 apparaissent comme
la décennie au cours de laquelle les horlogers
japonais organisent la sous-traitance à large
échelle en Asie du Sud-est. On assiste à une
très forte hausse des importations de pièces,
qui se montent en 1980 à une valeur totale
de 4,8 milliards de yens. De plus, le trait
marquant de cette délocalisation est l’importation de mouvements terminés – notamment
à quartz –, un phénomène inexistant en
1960 et en 1970. Le nombre de mouvements
fabriqués à l’étranger en 1980 s’élève à un
total de 5,4 millions de pièces, soit 6,3 %
de la production japonaise de montres. Les
volumes délocalisés restent relativement
faibles et ne mettent pas en cause l’organisation territoriale de la production.

PIERRE-YVES DONZÉ

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Le groupe Seiko adopte après 1985 tout
un ensemble de mesures visant à assurer
une meilleure compétitivité. Tout d’abord,
la société se réorganise en profondeur, avec
la transformation de l’ancienne société de
vente, Hattori & Co., en société holding en
1997, l’année même où les autorités japonaises autorisent à nouveau cette forme de
société58. Depuis cette date, Seiko Holdings
contrôle directement et juridiquement l’ensemble des sociétés de production et de
distribution appartenant à la famille Hattori.
Ensuite, le groupe horloger japonais entreprend un mouvement de diversification dans
les technologies de l’électronique, afin d’être
moins dépendant des ventes de montres.
La part de l’horlogerie dans le chiffre d’affaires du groupe passe ainsi de 90 % en
1980 à 48 % en 2000 et à 33 % en 201059.
Enfin, cette diversification s’accompagne
d’une restructuration en termes d’organisation, avec principalement le rachat de Suwa
Seikosha par sa propre filiale Epson (1985) et
sa spécialisation dans les périphériques pour

ordinateurs et pièces électroniques. Cette
dernière abandonne la production de montres
terminées, mais elle poursuit celle de quartz
synthétique et de modules électroniques. La
production de montres tend ainsi à disparaître
de la préfecture de Nagano où elle avait été
implantée au cours des années 1940. Quant à
Daini Seikosha, rebaptisée Seiko Instruments
Inc. (SII) en 1997, elle reste le producteur de
montres du groupe mais se lance également
dans d’autres domaines de l’électronique.
Seules les filiales d’Ibaraki et d’Iwate restent
spécialisées dans l’horlogerie.
Le transfert de la production dans d’autres
pays asiatiques qui s’observe depuis la fin des
années 1980 n’est cependant pas un simple
renforcement des premières délocalisations
observées au cours des années 1970, mais
s’accompagne d’une véritable réorganisation
du système de production. Auparavant, Seiko
avait essentiellement délocalisé la production de pièces d’habillage, qu’elle importait
ensuite au Japon pour les assembler avec les
mouvements de montres produits sur place et
exporter depuis l’archipel nippon des produits
terminés. Or le système mis en place depuis
les années 1980 aboutit à une intégration
régionale et une véritable mise en réseau du
système de production. Les activités de R&D
et de conception, de même que la production
de pièces et de mouvements à haute valeur
ajoutée restent localisés au Japon, tandis
que l’ensemble des autres pièces et l’assemblage final de la montre sont des activités
réalisées dans diverses usines réparties dans
l’ensemble de l’Asie de l’Est et du Sud-Est
(cf. figure 3).

56

Hong Kong Trade Statistics Export & Re-Export, Hong Kong, Census Department, 1985-1990.

57

Nihon gaikoku bokei nenpyo, Tokyo, Ministry of Finance, 1985-1990.

Les sociétés holdings avaient été interdites après la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de la démocratisation
de l’économie et de la lutte contre la concentration du capital. M. Shimotani, “Japanese Holding Companies: Past
and Present”, Japanese Research in Business History, vol. 29, 2012, p. 11-28.

58

59

Kaisha nenkan, Tokyo, Nikkei, 1980-2010.

84

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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Les exportations horlogères de la colonie
britannique passent ainsi d’un peu plus de
1,5 milliard USD en 1985 à 2,6 milliards en
199056. Les entreprises horlogères japonaises
sont donc soumises à une forte pression.
Tandis que leurs exportations occupent
encore le premier rang mondial en 1985, avec
1,6 milliard USD, elles ne parviennent pas à
maintenir cet avantage et leurs exportations
ne se montent qu’à 2,2 milliards USD en
199057. En conséquence, la rationalisation de
la production et la baisse des coûts de fabrication sont des impératifs majeurs pour rester
concurrentiel.

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Figure 3 : L’implantation territoriale des fabriques de montres
de Seiko Instruments Inc. (SII) en Asie orientale, 2012
Carte réalisée par l’auteur

Le transfert de la production de montres
en-dehors du Japon par SII prend deux
formes. Premièrement, la filiale de Hong
Kong, Precision Engineering Ltd. (fondée en
1968), sous-traite depuis 1988 l’assemblage
de montres électroniques à une nouvelle
société qu’elle fonde à Guangzhou, Seiko
Instruments (Whampoa) Factory. En 1996,
elle ouvre une seconde société à Shenzhen
(Sai Lai Factory), avant que l’ensemble de la
production de SII sur le territoire chinois soit
réorganisé à la fin des années 2000 et centralisé au sein d’une nouvelle usine à Guangzhou

60

(2012). On a donc affaire ici à un transfert qui
se fait par l’intermédiaire de Hong Kong, la
filiale de SII dans cette cité restant maîtresse
des activités productrices en Chine voisine.
Deuxièmement, le siège japonais de SII
intervient aussi de manière directe et ouvre
diverses filiales de production, en Thaïlande (1988), en Chine (Dailan SII, 1989) et
en Malaisie (1990)60. La Thaïlande sert en
particulier de base pour l’assemblage final
de produits destinés au marché mondial. En
1994, cette filiale emploie 770 personnes et
produit 2,3 millions de pièces, soit près de

http://www.sii.co.jp (site consulté le 22 novembre 2012).

AVRIL 2014 − N° 74 85

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LES TERRITOIRES MOUVANTS DE LA PRODUCTION DE MONTRES JAPONAISES

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10 % de la production du groupe. La production de cette usine est exportée vers 60 pays
en 199461. La recherche d’une main-d’œuvre
bon marché pour l’assemblage de produits
finaux explique également l’ouverture des
usines en Chine et en Malaisie. Ces divers
centres de production s’approvisionnent en
pièces d’habillage (boîte, cadran, bracelet)
auprès de nombreux partenaires, notamment des sous-traitants de Chine et d’Asie
du Sud-est.

la ville de Tokyo (1895-1940), le réseau de
districts industriels au Japon (1940-1985) et
la régionalisation du système de production
en Asie (depuis 1985). Chaque type d’organisation spatiale correspond à un système de
production spécifique et illustre la capacité
de la firme à intégrer un certain de nombre
de ressources afin de rester compétitive. Dans
cette perspective, l’espace n’est pas un simple
support aux activités de l’entreprise mais en
devient l’une des ressources.

En conséquence de cette réorganisation
du système de production, de moins en moins
de montres terminées sont exportées directement du Japon. Les chiffres relatifs au seul
groupe Seiko ne sont pas publics, mais des
données agrégées concernant l’ensemble de
l’industrie horlogère japonaise, qui a adopté
dans son ensemble une stratégie similaire à
celle de Seiko, sont connues et permettent de
mesurer cette importante mutation. Dans un
premier temps, ce transfert de la production
a soutenu une forte croissance du volume de
la production, passé de 483 millions de pièces
en 1995 à 747 millions en 1998. Ensuite,
bien que le volume soit resté assez stable,
malgré la crise financière mondiale de 2009,
et oscille aux alentours de 700 millions de
pièces, on observe un renforcement constant
de la fabrication des produits terminés à
l’étranger : celle-ci se monte à 45,8 % en 2010
contre seulement 17,8 % en 199562.

Le cas de Seiko met particulièrement en
évidence la volonté de bénéficier d’externalités en termes de savoir-faire et d’accès au
marché du travail. Durant les deux premières
périodes, l’établissement de l’entreprise au
cœur du cluster urbain de la petite mécanique, dans la ville de Tokyo, ou dans l’un
des principaux districts industriels de la
mécanique de précision, dans la préfecture
de Nagano, répond à une stratégie d’accès
à des ressources spécifiques présentes dans
ces espaces, notamment en termes de recrutement d’une main-d’œuvre bon marché,
à travers des filiales ou des réseaux de
sous-traitance, pour les activités difficilement rationalisables comme l’habillage et
l’assemblage. Quant à la mise en place d’un
nouveau système de production à l’échelle de
l’Asie de l’Est et du Sud-est depuis le milieu
des années 1980, elle correspond à la volonté
de renforcer la compétitivité de la firme en
abaissant les coûts de production grâce à une
main-d’œuvre meilleur marché, mais aussi
d’accéder à certains savoir-faire localisés,
comme la fabrication de composants électroniques en Thaïlande et en Malaisie.

CONCLUSION
L’analyse de l’évolution des territoires
de la production de montres du groupe
Seiko au cours du XXe siècle a permis de
mettre en lumière l’existence de trois grands
modèles successifs d’organisation territoriale et productive : l’usine concentrée dans

Le passage d’un modèle à un autre
n’est cependant pas le fruit d’une évolution
« naturelle ». Il résulte de choix stratégiques
en matière de gestion de l’entreprise et il
convient de s’interroger sur les raisons qui

61

Seiko tokei…, op. cit., p. 340-341.

62

Nihon no tokei sangyo tokei, Tokyo, Nihon tokei kyokai, 1995-2010.

86

ENTREPRISES ET HISTOIRE

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PIERRE-YVES DONZÉ

ont mené les dirigeants de Seiko à redéployer
leur système de production à deux reprises au
cours du XXe siècle. Les facteurs politiques
(mise à l’abri des fabriques d’armement dans
les années 1940) et institutionnels (accords
du Plaza en 1985) apparaissent comme les
plus importants parmi les éléments externes
à l’entreprise qui mènent cette dernière à
devoir s’adapter à un nouvel environnement.
Enfin, la régionalisation du système de
production à l’échelle asiatique et le transfert progressif de la production de montres
terminées (production des composants de
l’habillage et assemblage final) en-dehors
de l’archipel nippon qui s’observent depuis
1985 apparaissent comme un phénomène

majeur, qui s’apparente à une forme de désindustrialisation du Japon63. À première vue,
Seiko et l’industrie horlogère japonaise sont
d’excellentes illustrations des théories de
Kaname Akamatsu (le vol d’oies sauvages)64
et de Raymond Vernon (le cycle de vie du
produit)65 selon lesquelles les industries ayant
atteint le stade de la maturité disparaissent
des économies les plus avancées au profit
de pays dont le niveau de développement est
moins élevé. Cependant l’horlogerie représente plutôt un exemple typique de l’industrie
manufacturière japonaise, qui ne quitte pas
l’archipel, mais se redéploie à une échelle
régionale plus large où elle prend la forme
d’un réseau transnational de production66.

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63
J. Watanabe, Sangyo hatten suitai no keizaishi, Kyoto, Kyoto University Press, 2010. Sur la désindustrialisation
en général, voir P. Lamard et N. Stoskopf (dir.), 1974-1984 : une décennie de désindustrialisation ?, Paris, Éditions
A. et J. Picard, 2009.
64
Théorie développée dans les années 1930 et réactualisée récemment par T. Ozawa, Institutions, Industrial Upgrad­
ing, and Economic Performance in Japan: The ‘Flying Geese’ Paradigm of Catch-Up Growth, Cheltenham-Northampton, Edward Elgar, 2005.
65
R. Vernon, “International Investment and International Trade in the Product Cycle”, Quarterly Journal of Economics, vol. 80, n° 2, May 1966, p. 190–207.

T. Kikkawa, “Beyond product life cycle and flying geese: international competitiveness of East Asian region and
the Japanese position within”, Hitotsubashi Journal of Commerce and Management, vol. 45, n° 1, 2011, p. 89-97 et
H. Shioji (dir.), Higashi ajia yui sangyo no kyoso ryoku, Kyoto, Minerva, 2008.

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AVRIL 2014 − N° 74 87

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