Salluste Jugurtha.pdf


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III. - Mais, parmi tous ces moyens, les magistratures, les commandements
militaires, une activité politique quelconque ne me paraissent pas du tout à
envier dans le temps présent ; car ce n'est pas le mérite qui est à l'honneur,
et ceux mêmes qui doivent leurs fonctions à de fâcheuses pratiques, ne
trouvent ni plus de sécurité, ni plus de considération. En effet recourir à la
violence pour gouverner son pays et les peuples soumis, même si on le peut et
qu'on ait dessein de réprimer les abus, est chose désagréable, alors surtout
que toute révolution amène des massacres, des bannissements, des mesures
de guerre. Faire d'inutiles efforts et ne recueillir que la haine pour prix de
sa peine, c'est pure folie, à moins qu'on ne soit tenu par la basse et funeste
passion de sacrifier à l'ambition de quelques hommes son honneur et son
indépendance.
IV. - Aussi bien, parmi les autres travaux de l'esprit, n'en est-il pas de plus
utile que le récit des événements passés. Souvent on en a vanté le mérite ;
je ne juge donc pas à propos de m'y attarder, ne voulant pas d'autre part
qu'on attribue à la vanité le bien que je dirais de mes occupations. Et, parce
que je me suis résolu à vivre loin des affaires publiques, plus d'un, je crois,
qualifierait mon travail, si important et si utile, de frivolité, surtout parmi
ceux dont toute l'activité s'emploie à faire des courbettes devant la plèbe
et à acheter le crédit par des festins. Si ces gens-là veulent bien songer au
temps où je suis arrivé aux magistratures, aux hommes qui n'ont pu y
parvenir, à ceux qui sont ensuite entrés au sénat, ils ne manqueront pas de
penser que j'ai obéi plus à la raison qu'à la paresse en changeant de manière
de vivre, et que mes loisirs apporteront à la république plus d'avantages que
l'action politique des autres.
J'ai souvent entendu dire de Q. Maximus, de P. Scipion et d'autres grands
citoyens romains que, en regardant les images de leurs ancêtres, ils se
sentaient pris d'un ardent amour pour la vertu. A coup sûr, ce n'était pas de
la cire ou un portrait qui avait sur eux un tel pouvoir ; mais le souvenir de
glorieuses actions entretenait la flamme dans le coeur de ces grands
hommes et ne lui permettait pas de s'affaiblir, tant que, par leur vertu, ils
n'avaient pas égalé la réputation et la gloire de leurs pères. Avec nos moeurs
actuelles, c'est de richesse et de somptuosité, non de probité et d'activité,
que nous luttons avec nos ancêtres. Même des hommes nouveaux, qui jadis
avaient l'habitude de surpasser la noblesse en vertu, recourent au vol et au
brigandage plutôt qu'aux pratiques honnêtes, pour s'élever aux
commandements et aux honneurs : comme si la préture, le consulat et les
autres dignités avaient un éclat et une grandeur propres, et ne tiraient pas
le cas qu'on en fait de la vertu de leurs titulaires. Mais je me laisse aller à