Salluste Jugurtha.pdf


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risque d'acheter à quelques-uns ce qui appartenait à tous. Si sa conduite
restait ce qu'elle avait été, la gloire, puis le trône lui viendraient tout
naturellement ; si au contraire il voulait marcher trop vite, ses largesses
mêmes précipiteraient sa chute.
IX. - Ayant ainsi parlé, il le renvoya, en le chargeant de remettre à Micipsa
la lettre que voici : "Ton Jugurtha, dans la guerre de Numance, a montré les
plus belles vertus : je suis assuré que tu en auras de la joie. Ses mérites me
l'ont rendu cher ; je ferai tout pour que le Sénat et le peuple romain sentent
comme moi. En raison de notre amitié, je t'adresse mes félicitations ; tu as
là un homme digne de toi et de son aïeul Masinissa."
Cette lettre lui ayant confirmé ce que le bruit public lui avait appris, Micipsa
fut tout troublé à l'idée du mérite et du crédit de son neveu, et il modifia sa
manière de voir ; il s'attacha à dominer Jugurtha par ses bien faits, l'adopta
sans tarder, et, par testament, fit de lui son héritier, concurremment avec
ses fils. Quelques années plus tard, accablé par la maladie et les années, et
sentant sa mort prochaine, il adressa, dit-on, en présence de ses amis, de
ses parents et de ses fils Adherbal et Hiempsal, les paroles suivantes à
Jugurtha :
X. - "Tu étais tout petit, Jugurtha, quand tu perdis ton père, qui te laissait
sans espoir et sans ressources : je te recueillis auprès de moi, dans la
pensée que tu m'aimerais pour mes bienfaits, autant que m'aimeraient mes
fils, si je venais à en avoir. Je ne me suis pas trompé. Sans parler d'autres
glorieux exploits, tu es récemment revenu de Numance, ayant comblé de
gloire mon royaume et moi-même ; ton mérite a rendu plus étroite l'amitié
qu'avaient pour nous les Romains. En Espagne, nous avons vu refleurir notre
nom. Enfin, grosse difficulté pour un homme, tu as par ta gloire vaincu
l'envie.
Aujourd'hui, je touche au terme naturel de mon existence : eh bien ! par
cette main que je serre, au nom de la fidélité que tu dois à ton roi, je t'en
prie et je t'en supplie, aime ces jeunes gens, qui sont de ta race et que ma
bonté a faits tes frères. Songe moins à attirer des étrangers qu'à garder
auprès de toi ceux qui te sont unis par les liens du sang. Ce ne sont ni les
soldats ni les trésors qui défendent un trône, ce sont les amis, qu'on ne
saurait contraindre par les armes, ni gagner par l'or, mais qu'on se donne
par les bons offices et par la loyauté. Quoi de plus cher qu'un frère pour un
frère ? et à quel étranger se fier, si l'on est l'ennemi des siens ? Le
royaume que je vous laisse sera solide si vous êtes vertueux, faible, si vous
êtes méchants. La concorde donne de la force à ce qui en manque ; la
discorde détruit la puissance la plus grande.