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Ex Libris .pdf



Nom original: Ex Libris.pdf
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Aperçu du document


I. Louis a disparu à midi. Personne ne le connait comme je le connais moi, vous savez
– ni même sa propre mère. Je ne sais pas où il est : papa ne veut pas m’en parler. Il m’a
supplié de manger un peu, mais je ne veux pas de soupe, rien n’entrera, rien ne sortira de ma
bouche je vous le dis. Dieu est un sacré farceur que je hais autant que je déteste : je ne sais pas
si je crois en lui. Parfois, je me mets à prier et je suis ridicule. Mais Louis a disparu à midi.
Les hommes deviennent tous croyants lorsqu’ils ne croient plus en eux-mêmes. Louis a
disparu à midi. Alors moi qui ne suis rien qu’une femme comme toutes les autres, je m’en
remets au Seigneur tout puissant. Louis a disparu. Il n’est pas encore revenu. Maman m’a
gentiment proposé de retirer ma robe mais ce serait un sacrilège. Pouvez-vous imaginer
l’expression, sur le visage de Louis, s’il arrivait en retard et s’il surprenait sa fiancée sans robe
blanche ? J’en ai des nausées d’horreur. Depuis ma chambre, je surveille le chemin qui mène
aux limites du domaine Crowood. Nous sommes des gens honnêtes. Il n’y a plus d’esclaves,
nous vivons à une époque moderne. Papa n’a jamais aimé crier sur les noirs, c’est ce qu’il me
répète. Je ne vivais pas en ce temps-là, mais quand on en retrouve parfois pendus aux arbres,
je me dis qu’il n’existe nulle beauté dans les textes de loi lorsqu’ils restent abstraits. Papa ne
veut pas que je parle de politique, maman est venue me caresser le visage au moins vingt fois
depuis midi. A la fenêtre, j’ai assisté au voyage du soleil. Quand maman revient une énième
fois pour me répéter les mêmes mots, sa pitié et son inquiétude me donnent envie de hurler :
je ne peux détourner mon regard des hautes grilles qui gardent farouchement le manoir
Crowood. Elle prononce si doucement mon prénom, on dirait du miel – qu’elle le garde pour
elle, j’attends ma lune. Avec un peu de chance, Louis sera de retour pour le dîner. J’y crois
très fort et vous en conviendrez : les disparus peuvent parfois ressurgir du néant le plus
opaque.
« Paula… S’il te plaît, Paula. »
C’est agaçant. Je me refuse de lui accorder le luxe d’un regard et reste tournée vers la fenêtre,
les mains jointes contre la dentelle de ma robe. Elle a coûté très cher à papa, faite sur mesure
chez un de ses clients – un tailleur dont le nom est connu jusqu’à New-York.
« Paula, regarde-moi au moins. »
Son doigt effleure ma joue une fois de plus. J’entends la pendule en bronze dans le couloir qui
annonce fièrement le soir. Il est dix-huit heures.
- Je voudrais que tu manges un peu. Pour me faire plaisir.
- Je n’ai pas faim.
Mes yeux ont rougi. C’est parce que je cligne moins des yeux. Je me dis qu’en un battement
de cil, Louis pourrait surgir et s’évanouir dans la brume de mes rêves. Mon cœur fait un bond,
je vois sa silhouette au loin mais ce n’est que mon père. Honteuse de l’avoir confondu avec
mon propre fiancé, je manque de m’évanouir sur le fauteuil.
- Tu es fiévreuse, dit maman en inspectant mon front, allonges-toi si tu ne manges pas.
- Louis doit pouvoir me voir à la fenêtre s’il revient. Il pourrait penser que je le méprise !

« Sottises. »
Maman ne sait pas ce que c’est de courir après un homme – moi non plus, pour être tout à fait
franche. C’est une première pour moi, que de sombrer dans la folie des vierges peinant à se
faire déflorer. Je m’en mords les doigts cette fois en entendant la porte d’entrée grincer :
quelle sinistre maison ! Ma mère hésite, se mord les lèvres puis se résout à quitter ma
chambre. Lorsque je me retrouve seule, les ténèbres sont moins épaisses ou peut-être plus
opaques encore. Je n'arrive plus à comprendre quoique ce soit car, je vous le dis encore :
Louis a disparu. Si vous l’avez vu, je vous en conjure – dites-le moi ! Mes cils se mettent à
trembler légèrement, un voile brûlant menace de les embraser les uns après les autres. Je me
contracte et m’empêche de fondre en larmes, rien n’est plus laid qu’une femme qui pleure. A
cet instant précis, je me redresse et m’entache d’ouvrir la fenêtre en grand avec attention. Je
me penche légèrement et remplis mes poumons d’air chaud : de toutes mes forces, je hurle le
nom de mon amour disparu. Louis ! Louis ! Reviens ! Louis !
Mais quelle mauvaise idée, la mère débarque et m’empoigne pendant que mon père referme la
fenêtre d’un coup sec. Je me débats, pour qui se prend-elle ? Et si papa s’en allait ? Que feraitelle, cette idiote ? Je lui crache au visage, elle s’indigne mais continue de se montrer violente
avec moi. Je n’ai pas mérité un tel traitement, qu’elle me rende Louis et je lui pardonnerai
tout. Elle m’a lâchement jetée sur le lit, plus forte et plus épaisse que moi – si mince et si
frêle, c’est peut-être ce qui a plu à Louis, lorsqu’il n’était pas encore porté disparu.
- Paula, je voudrais que tu t’apaises.
Mes parents sont tous les deux tournés en ma direction, et moi je continue à appeler Louis une
ou deux fois.
- Louis ne reviendra pas.
- Balivernes !
Les doigts de mon père entrelacent ceux de ma main gauche, sa face est si vieille ! Je crois
que je ne l’avais jamais regardée avant. De ses deux yeux gris, il me transperce si fort que je
n’ai d’autre choix que de baisser les miens.
- Ecoute-moi.
Le silence est à tout rompre et il fait froid. Et pourtant, c’est bien l’été est aride dans le sud.
- Nous avons retrouvé Louis.
Mon cœur cesse de battre. Un sourire menace de jaillir mais je tremble trop. Les lèvres
entrouvertes, il n’a pourtant pas fini de parler alors que je m’apprête à le rejoindre, il est
sûrement déjà en bas et m’attend pour que l’on puisse se rendre à l’église.
- Un accident est arrivé.
J’ai bien fait de garder ma robe je crois ! Ainsi que ma coiffe ! J’ai hâte de…

« Louis est mort. La calèche dans laquelle il se trouvait – les chevaux ont paniqué, une
attaque de chiens sauvages. Il était en route pour le port. »
Pour le port ? Je veux bien croire au jugement dernier, mais cette fantaisie dépasse tout ce que
j’ai pu entendre.
- Mais Louis reviendra, n’est-ce pas ?
Ma mère regarde mon père : elle est si blême, je ne l’ai jamais vue aussi pâle – elle qui se
vante de la fraîcheur de son teint, je veux me moquer d’elle. Nos mains sont toujours
entrelacées, papa me répète que Louis est mort mais le sens de cette conversation m’échappe.
Je préfère les repousser tous deux pour vérifier que Louis n’est pas à la fenêtre.
- Il pourrait revenir, vous n’avez pas vraiment de preuve de ce que vous dites, père.
- Hélas ma belle… Ma belle et tendre fille. Je te demande de me croire.
- Je continuerai de l’attendre dans ce cas. Vous vous trompez peut-être. Le moindre doute
vaut la peine d’être étudié, c’est vous qui me le répétez, depuis que je suis en âge de marcher.
Je ne les vois pas, mais je les sens se regarder l’un et l’autre. Cet échange n’a rien de
moqueur, tout est subitement grave entre eux. En fait, je me dis qu’ils ont peur de moi et tant
pis. Je resterai à la fenêtre, aussi longtemps qu’il faudra. Louis est simplement en retard. Mes
parents se font une raison : ils me laissent seule. Le miroir dans ma chambre renvoie
l’inquiétant reflet de l’inquiétude, une jeune fille de dix-huit ans ou moins, les cheveux très
bien coiffés et la taille emberlificotée dans un satané corset londonien. Et puis cette robe !
Cette robe, il me faudrait cent ans pour la décrire – mais elle est confortable. Mais au moment
d’observer mes propres yeux, je n’y arrive pas. Alors, je me concentre sur les alentours du
manoir Crowood. Je deviens la sentinelle de la maison, à l’affut du moindre aller-retour – gare
à toi, jardinier, si ton travail est mal fait ! Je le dirai à papa ! Assise, je suis emportée par un
sommeil étrange lorsque la nuit enveloppe notre ville. Je rêve que je scrute l’extérieur, et
quand je m’éveille au premier rayon, je suis incapable de distinguer le réel de l’irréel. Une
chose, une seule demeure, impérissable et dégoûtante. Louis a disparu à midi. Enfin, hier à
midi. Suzy, notre bonne est de couleur noire. Elle a un don certain pour la cuisine mais je n’ai
pas envie de goûter aux beignets et au porc, je le sens d’ici en l’entendant marcher dans le
couloir. Suzy pénètre mon antre et dépose un plateau sur la commode à gauche. Elle reste là et
ne dit rien.
- Votre mère a insisté pour déposer le plateau, Madame.
- Je vous remercie, Suzy.
- Elle a ajouté que vous devriez manger, Madame.
- Je n’en sais rien, Suzy.
Elle s’approche un peu mais ça ne la regarde pas. Ce n’est pas une affaire de gouvernante, que
de traiter avec la folie de ses maîtres.

« Je sais que ce ne sont pas mes affaires. Mais Madame. Vous souffrez beaucoup, je le
sens jusque dans les cuisines en bas. »
Je me décide à la regarder. Quel air désolé ! Pourquoi est-elle à ce point affectée par mon
état ? Certes, Suzy est une habituée ici – cela fait maintenant cinq ans qu’elle nous prépare à
manger, qu’elle entretient les lieux, qu’elle sermonne le jardinier Alfred pour qu’il fasse bien
son travail. Alors je me dis que Suzy m’aime bien, en fin de compte et qu’elle prend peur.
- Comment pouvez-vous sentir mon état ?
- Ce sont des choses qu’on n’explique pas. Si vous ne mangez pas, je comprendrai. Mais votre
mère …Votre mère ! Je l’ai vue en bas s’affoler, elle aimerait vous aider.
- Mais je n’ai pas besoin d’aide.
C’est vrai ça.
- Louis finira bien par arriver Suzy. Il faut que je m’arme de patience ! Voilà tout.
Comme papa et maman avant elle, Suzy me considère avec ce même air un peu étrange et
gêné.
- J’aimerais vous aider moi aussi, reprend-elle en s’éloignant doucement vers la porte,
appelez-moi à n’importe quelle heure. De jour ou de nuit.
- C’est très aimable de votre part, Suzy.
Je lui accorde un sourire sincère.
- Merci.
Puis, je retourne à mes contemplations extérieures. Ces petites conversations sont bien
amusantes mais Louis pourrait surgir à n’importe quel moment et si je me focalise trop sur
Suzy ou sur le contenu du plateau alors, il ne me pardonnerait jamais !

Ce quotidien-là est le miens pendant près de douze jours. Malgré les tentatives
répétitives et même un peu agressives de Monsieur et Madame Crowood, je fais la sourde
oreille. Je bois l’eau qu’on m’apporte mais la nourriture me dégoûte : j’y touche avec
méfiance et engloutis deux bouchées par jour, tout au plus. Je ne fais pas attention aux
disputes qui éclatent sous mes pieds à cause de moi et je hurle à chaque fois que maman tente
de me faire retirer ma robe. Non ! Non et non ! Vous ne me ferez pas retirer la fierté de mes
noces – et même si le mari peine à se montrer, sachez qu’il serait outré d’entendre de telles
horreurs ! Après de multiples épuisements, ma coiffe est moins belle, un peu décrépie – le
rouge à mes lèvres est fade, deux cernes entourent mes yeux noirs. Pour être honnête, je ne
veux plus jamais contempler le miroir là-bas, car je sais que ce que j’y découvrirai me ferait
pousser de terribles gémissements de crainte.

Mais au treizième jour, quelque chose a lieu : alors que je me tiens debout, près de la chaise –
mes jambes se dérobent. Je tombe presque en douceur, près de mon lit. Etendue sur le tapis,
mes bras désarticulés claquent contre le parquet. A cet instant, je suis inconsciente. Il ne faut
pas une minute pour que Suzy débarque, suivie de Rose, ma mère.
- Paula ! Paula réveilles-toi ma chérie ! Suzy, que se passe-t-il ?
- Je vais appeler le Docteur Treed tout de suite.
- Faites, oui faites ! Oh ! Oh mon cœur, mon petit cœur – mon bel oiseau.
Elle tapote mes joues brûlantes, je respire évidemment mais mon corps et mon âme sont à
bout. Suzy et ma mère parviennent à me relever et à m’allonger sur mon lit en attendant le
Docteur Treed. Eternellement affublée de ma robe de mariée, mariée que je ne suis pas,
j’attends – prisonnière de cette crise qui me tétanise et m’empêche de parler ou même de
m’éveiller ! Ma mère se met à prier en serrant son chapelet, si seulement je pouvais m’éveiller
pour le lui retirer ! On ne prie pas pour de mauvaises raisons, lui dirais-je. Rapidement, le
Docteur Treed a vent de mon aventure et arrive dans la chambre le souffle court. Il dépose sa
mallette pleine d’instruments et de flacons et se précipite vers moi. Attentivement, il surveille
mon rythme cardiaque, la couleur de mes joues, ma respiration. Un instant, il profite de la
situation en effleurant mes lèvres de ses doigts froids.
- C’est une angoisse, Madame Crowood. La cérémonie a lieu ce soir ? Un peu de repos lui
ferait le plus grand bien.
- La cérémonie, siffle ma mère en dégainant un mouchoir pour essuyer ses larmes.
Suzy quitte la chambre sans un mot et le Docteur Treed se prépare à me piquer.
- La pauvre enfant ! Abandonnée le jour de son mariage ! Et le fiancé mort en tentant de
prendre la fuite ! Oh vous savez, nous vivons à une époque terrible, docteur…
- Abandonnée vous dites…
La seringue pénètre ma peau.
- C’était il y a plus de dix jours ! balance ma mère sans gêne.
Docteur Treed retire l’effroyable instrument que je ne sens pas.
- Elle est restée dans sa chambre à regarder par la fenêtre, toute la journée et toute la nuit !
Elle ne dort plus, elle ne mange plus ! Je me sens si impuissante.
L’homme hoche la tête en me regardant.
- Vous allez devoir vous montrer plus ferme avec elle, Madame Crowood.
- Je n’y arrive pas. J’aimerais mais, c’est à croire qu’elle ne comprend pas : Louis est bien
mort.

« Nous réagissons tous différemment face à la mort, très chère. Votre fille est dans le
déni le plus total et c’est au-delà de notre compréhension. »
- Je ne veux pas qu’elle meure.
- Personne ne veut la voir mourir, continue le docteur en rangeant ses affaires, et c’est pour
cette raison que je vous demande d’être intransigeante. Et si ça ne suffit pas, contactez-moi.
- D’accord. Je vous remercie, Docteur… Merci mille fois.
Ils s’en vont. Je suis seule. J’ai longtemps cherché quelque chose qui soit aussi beau que le
silence mais cela n’a rien donné. Pendant mon sommeil, ma mère commet l’irréparable et me
dévêtit. Elle m’affuble d’une chemise de nuit qui me répugne, et je me mets à paniquer
lorsque mes yeux s’ouvrent, après ce qui ressemble à un coma de cinq heures. Suzy ne tarde
pas, la porte claque et elle me demande ce qui se passe, bon sang !
- Ma robe ! Ma robe a disparue !
- Vous la portiez depuis treize jours, Madame !
- Allez au Diable !
Je me lève si vite, trop vite, ma tête tourne mais je réussis à pousser Suzy de toutes mes forces
pour qu’elle quitte ma chambre. J’essaie de déchirer le tissu – qu’il est moche ! Je n’en veux
pas sur moi, redonnez-moi la blancheur de ma robe je vous en supplie… Ecroulée au sol en
tentant de défaire les coutures de ma nuisette, ma mère arrive en catastrophe.
- Ma chérie ! Que fais-tu ?
- Ne t’approche pas de moi ! dis-je en reculant jusqu’à la fenêtre, ne t’approche pas ou je
saute !
Elle va s’évanouir je le sens. Ce ne serait pas une mauvaise chose après tout ce qu’elle m’a
fait subir !
- Où est ma robe ? Je la veux !
- Tu la portais depuis si longtemps…
- Et alors ?
- Nous allons la laver, je te la redonnerai le plus tôt possible…
Je m’apaise. Si ce n’est que ça, alors je comprends. Je m’éloigne de la fenêtre et je ne la quitte
pas du regard.
- J’ai cru que tu l’avais jetée.
- Bien-sûr que non, Paula.
- Il fait nuit dehors.

« Tu t’es évanouie tout à l’heure. Tu vois, tu dois faire attention. »
Je me dirige vers le lit, ma tête, mes bras : mon corps tout entier est si lourd et difficile à
porter. Victime de moi-même, je m’assois sur le lit.
- Si Louis arrive, dis-le moi. Il toquera sûrement à la porte.
Elle n’ose rien dire, mes yeux se ferment – je déteste être à ce point faible ! Je n’en ai pas
l’habitude. Toutes les femmes le sont, mais je ne suis pas elles. Petit à petit, jour après jour,
j’ignore ce que disent mon corps et mon âme, ma mère me donne même la béquée et mon
père peine à comprendre mes souffrances. De toute façon, il a autre chose à faire.
Vous savez qui est Mr. Crowood ? Bien-sûr que oui. J’ai été conçue à Virginia City, dans le
Nevada. Il n’y a plus grand monde là-bas, les gens partent et papa nous avait dit qu’il y avait
bien mieux à faire à Austin. Quand grand-père est mort, la boucle s’est bouclée et ses
instruments chéris lui sont revenus. A son enterrement, papa est venu avec son appareil photo.
Il a hésité parce qu’il se disait que l’objet serait peut-être mieux au froid, entre les doigts du
mort sous terre. Au final, comme je viens de le dire : la boucle s’est bouclée et papa a gardé le
matériel si encombrant de grand-père. C’était une bonne chose : chaque premier du mois,
papa prenait une photo de moi et chaque dernier jour du mois, c’était au tour de maman de
jouer les grandes dames. Lorsque j’étais enfant, elle était encore plus exquise. Souvent, Mr.
Crowood a vendu des portraits de sa femme tenant une ombrelle, de ma mère sculptée dans un
corset importé de Londres, de maman simplement. Mais aujourd’hui, papa ne veut plus
prendre de photo de sa fille – une pauvre âme en état de décomposition avancée. Je crois bien
que je commence même à lui faire peur car il me rend de moins en moins visite. Pourtant, je
ne bouge pas de la maison : cloîtrée dans ma chambre, il sait où me trouver. Mais la soupe de
maman me répugne, moi qui l’ai pourtant toujours adorée. Je me retrouve à la maudire en
sentant mes yeux gonfler à chaque fois qu’ils se posent sur le crucifix accroché au mur du
fond. Je n’en peux plus de le voir ainsi posé, je n’en veux pas, je n’en veux plus, je n’en ai
jamais voulu.
C’est la nuit, je me lève pour aller le décrocher à pas de louve. Je ne respire même plus, je
lève les doigts mais des pas résonnent depuis le couloir. Je reste complètement figée et
ridicule en tenant la croix dans mes mains. Qu’est-ce que va penser maman ? Elle va faire
venir un prêtre pour que je puisse me confesser. Cela m’étonne grandement qu’elle ne l’ait
pas déjà fait. Lorsque la porte de la chambre s’ouvre, ma mère me trouve dans mon lit, la
croix entre les doigts. Elle tient un chandelier en bronze et porte d’énormes poches sous les
yeux. J’en aurais presque pitié qu’elle ne dorme pas, tout ça à cause de moi.
- Ma fille, qu’est-ce qui t’arrive ?
- Je ne sais pas, maman. J’ai eu envie de la serrer contre moi, c’est tout.
Le lendemain, elle débarque après le repas du midi avec un pendentif flambant neuf – le petit
Jésus en or. Je souris, acceptant le présent et me redresse pour que l’on puisse me le passer
autour du cou. Mrs. Crowood est adorable, quel fardeau de fille elle a ! Si vous saviez…

Aujourd’hui, cela fait trente jours que j’attends Louis. La poussière s’accumule et
maman m’a fait la remarque : Suzy allait bientôt passer du temps à faire briller le parquet à la
cire pour bientôt. Quand ma mère s’absente, un geste mécanique se fait habitude : je me lève
pour regarder au moins quelques secondes par la fenêtre. Mais ce que j’espère si
farouchement y découvrir ne s’y produit jamais. Les matins sont tous les mêmes, il y a peu de
nuages dans le ciel ici, le vent est endormi – et ma beauté se fane avec. Maman est plus
fraîche que la fille et tant pis pour la petite idiote que je suis. Je regagne mon lit, mais à peine
assise que mes maux de ventre me reprennent. Cette fois-ci, ils sont si agressifs que je ne
parviens plus à respirer – j’en fais tomber mon verre d’eau et la carafe avec. Je suffoque, Suzy
est la première à débarquer et me prend affectueusement la main en tentant de me redresser
comme elle peut.
« Madame ! Madame Paula ! »
Engourdie par l’absence du soleil sur ma peau (il ne me manque pas d’ailleurs) – je me laisse
tomber en arrière, n’opposant aucune résistance à cette peine qui me ronge l’abdomen. J’ai la
tête qui tourne mais je ne tombe pas en syncope cette fois. Les cris de Suzy me cassent les
oreilles et je ne comprends pas immédiatement que je suis la source de sa terreur. Mes jupons
humides laissent un flot étrange et inconnu se déverser, entre mes cuisses peu épaisses, le lit
se tâche de rouge. Je tremble – oh évidemment, les femmes saignent tous les mois ! Mais moi,
moi je sais que ce n’est pas normal et je vais vous dire pourquoi. Je me contacte, les mains
contre le bas ventre en ressentant les pertes, abondantes au possible.
- Appelez le Docteur Treed, dis-je à Suzy qui se met à courir.
Alertée par les cris, ma mère intervient et devient blême.
- N’étais-tu pas prévenue ? Les linges sont pourtant dans les tiroirs.
- Ce n’est pas ça maman.
Nous nous regardons. Mes yeux sont vitreux.
- Mais alors ! Dis-moi !
Elle se précipite vers moi.
- Paula !
- C’est Louis.
- Mais il est mort ! Mort, Paula ! Il est mort ! Qu’est-ce qui t’arrive, enfin tu deviens folle !
Réveilles-toi je t’en supplie, j’ai si mal de te voir ainsi !
Je passe ma main sous mon jupon pour sentir le flux : il devient si intense entre mes doigts et
lorsque je la porte sous les yeux de ma mère – sa respiration se fait bruyante.
- Louis n’aura pas de fils, maman.

« Dieu-Tout-Puissant…»
Elle se jette à genoux, près du lit où je me trouve à demie-allongée, les yeux rivés en direction
de la porte. J’entends ma mère prier, ça gronde dans mon ventre – mon corps est en plein
rejet. Que dit-elle dans ses prières ? Demande-t-elle à Dieu de me protéger ? Oh maman, tu
sais, Dieu nous a tous abandonné. Et j’aurai beau rire et hurler à la fenêtre, je suis comme ces
sorcières maudites. Mais Louis peut encore revenir, d’un instant à l’autre. Alors que je suis
sur le point de m’endormir, je m’attends à voir le Docteur Treed mais c’est Suzy qui revient
seule.
- Le Docteur Treed, j’ai envoyé un petit le chercher au dispensaire.
- Mais je vais mourir. Vous pouvez lui dire de ne pas venir.
- Idiote ! s’écrit ma mère en m’empoignant la main si fortement que je suis sûre qu’elle va se
casser entre ses phalanges.
- Tu ne me croyais pas quand je te disais que Louis me reviendra.
- Pas de cette manière Paula !
- J’ai si mal, maman.
Elle relève la tête, m’empoigne par le bras et me redresse.
- Que fais-tu ?
- Si le Docteur Treed ne vient pas, je t’emmènerai avec moi !
Mais compte-t-elle s’y prendre ? Suzy et ma mère s’y prennent à deux pour me redresser et je
me moque un peu d’elle, prise par la fièvre je me mets à rire. A l’instant où ma bouche
s’ouvre, lorsque ma tête bascule en arrière pour observer les étoiles inexistantes dans cette
chambre où je me sens si seule, me voici debout. Retenue, comme une malade – je ris et je
ris ! C’est là que ma mère ne me reconnait plus. Et c’est aussi là que s’expulse la bribe d’être
que j’aurais pu porter en moi. La dernière goutte de sang est expulsée, je n’ai plus mes
jambes : ma mère me dirige vers la porte : cette porte que je hais plus que tout et qu’elle me
pousse à franchir, je pousse un cri et me débats de toutes mes forces. Je la repousse elle et
Suzy mais elles sont plus braves et en forme. Au cœur de ce combat contre moi-même, je
parviens à tirer si fort sur la chaîne tenant le pendentif qu’il se brise déjà. A peine offert, à
peine perdu, Jésus tombe à terre. Je hurle et je hurle, on me traîne dans le couloir pour
descendre les escaliers et affronter le regard des autres mais je sais ce qui m’attend ! Mon
cœur se rétracte, mon ventre me lance et mes dernières forces me quittent. En bas des
escaliers, papa est là et me regarde.
- Alfred! Alfred aide-moi! Elle a saigné il faut que le docteur puisse la voir !
A l’antre de la porte, le Docteur Treed arrive, le front suant.
- Du sang vous dites ? Elle a toussé ?

Mais le Docteur Treed n’a qu’à monter trois marches pour apercevoir que ma robe de
chambre est constellée, que dis-je, repeinte en rouge. Il me regarde et découvre une femme
morte, une vivante qui aurait perdu son souffle.
- Paula ?
- C’est le fils de Louis, il ne voulait pas rester en moi.
Docteur Treed est désappointé et je le sens. Très vexé, notre médecin ne s’était rendu compte
de rien. Mais moi je l’ai toujours su, je me suis même répété plusieurs fois, le petit Louis allait
bien finir par arriver. J’aurais tant aimé qu’il porte le même nom que son père – mais
maintenant, que subsiste-t-il de lui ? Une tâche sur le parquet, en forme d’étoile, de la viande
qu’un chien aimerait lécher, le brouillon d’un être qui aurait pu devenir criminel ou génie. A
ce qu’on dit par chez nous, les deux ne sont pas incompatibles.
- J’ai entendu des cris terribles, dit l’homme en fixant ma mère.
- Elle avait très mal.
Il hoche la tête lentement et dit quelque chose à l’oreille de mon père. Je suis épuisée et au
bord du gouffre et pourtant ! Je sais bien ce qu’il est en train de lui dire – je le comprends au
regard que me lance papa.
- Paula, retournez vous coucher. Je vais jeter un coup d’œil.
Et il grimpe les marches. Voilà qui m’arrange. Il n’est nullement question pour moi de quitter
le manoir Crowood, ni aujourd’hui, ni demain, ni aucun autre jour ! Derrière mon dos, mes
parents discutent et ont l’air tourmenté. Etendue dans le lit encore sale, Docteur Treed lave ses
mains, saisit un linge. Il introduit deux doigts à l’entrée de mon vagin et me pénètre.
- Avez-vous mal, Paula ?
- Non.
- Avez-vous eu mal, lorsque le sang est sorti ?
- Non plus.
Il hoche doucement la tête.
- Depuis ma dernière visite, êtes-vous sortie, Paula ?
- Paula a besoin de dormir, dit ma mère en interrompant notre discussion.
Les nuits sont gelées ici, malgré les caprices du soleil le jour. Jamais la froideur de la nuit ne
se lève totalement. Une mystérieuse tension règne dans la chambre. Une fois de plus, je plaide
coupable. Docteur Treed est presque sorti de force, comme un malpropre et mes draps sont
changés. La chair qui s’est échappée de moi est balayée, comme si elle n’avait jamais existée.
Et moi, je perdure dans ce lit ou sur cette chaise là-bas.

II.
Je m’amuse au piano dans la véranda. C’est un instant que j’ai toujours apprécié,
depuis que je possède des doigts – depuis que mes oreilles me permettent d’entendre et de
comprendre ce qu’elles-mêmes veulent écouter. C’est vrai que le cœur y est moins mais je me
permets de le faire dès que l’occasion se présente. Parfois, l’occasion débarque en plein
milieu de la nuit mais elle est trop belle pour qu’on la laisse silencieuse. Je me mets à jouer un
air que j’adore, ignorant le cadran de l’horloge juste derrière moi. C’est la troisième fois que
je descends à une heure aussi tardive, pour assouvir ce besoin urgent. Je sens la présence de
ma mère à la porte, là-bas mais ne m’interromps pas tandis que je pianote, encore et encore.
Pourquoi m’arrêterais-je ? Si elle veut que je me taise, qu’elle vienne me prendre par le bras.
Qu’elle me dirige jusqu’à ce lit où j’ai tant saigné au début du mois, lorsque l’armée des
morts était venue me chercher. Je ne leur aurais pas dit non, c’est eux qui ont refusé d’entrer.
Au final, mon heure n’était pas venue. Je reste néanmoins curieuse de cet instant, ne l’êtesvous pas un peu, vous aussi ? Elle marche jusqu’au piano, et je ressens toute sa négativité, sa
colère et sa tristesse.
- Paula, il est quatre heures.
De toute façon, j’ai fini. Dans la précipitation, elle couvre mes épaules avec la housse qui
protège un des trois sofas. De sa main droite, elle tient une bougie qui éclaire les alentours.
J’aime jouer dans le noir, c’est plus intéressant – et puis, la lune me suffit.
- Tu vas attraper la mort ! Tu es peut-être guérie, mais…
- J’ai compris.
Je lui rends la pièce de tissu avec laquelle elle voulait faire taire ma nudité (et moi avec), je lui
passe sous le nez, puis rejoins les escaliers pour rejoindre ma chambre. Ma jeunesse ! Je la
déteste tant ! En cette seconde précise, je donnerai cher pour être une vieille femme, une
veuve épuisée qu’on laisse tranquille et seule près du feu. Je n’ai le droit à rien, ni au repos ni
à l’expression de mes envies. Lentement mais sûrement, j’éprouve un semblant de haine pour
celle qui m’a mise au monde et lorsque je m’allonge dans mon lit, je ne suis plus très sûre de
savoir ce qui me pousse à continuer. Sous mes pieds, un brouillard épais a envahi la chambre,
ça m’apprendra à laisser la fenêtre ouverte. Emportée jusqu’au pays des rêves, je trouve un
peu de répit dans un sommeil où je suis libre de jouer du piano sans corset et sans robe de
chambre.

Sur les ordres de mes parents, Suzy ne vient plus me réveiller. Ils ont décidé de
m’accorder au moins ce privilège si c’en est un. Je m’éveille dans l’après-midi et c’est un
orage violent qui m’extirpe de ce sommeil salvateur. Brièvement vêtue, je quitte ma chambre
et descends les marches du grand escalier en prenant gare à ne pas croiser Suzy, justement.
J’éprouve de plus en plus de plaisir à me cacher dans le manoir sans raison. L’idée de voir
sans être vue est un luxe pour l’âme : une domination réelle. Je ne cherche pas à écraser mes
parents – surtout mon père, je ne lui veux que du bonheur, en toute franchise.

La vérité, c’est que je sens dans leurs regards, à tous les deux, à chaque fois qu’ils se posent
sur mon visage qui pâlit en crescendo – à quel point la peur les ronge. L’homme n’est pas une
bête qui parle aisément, elle se fait comprendre et bavasse mais ne parle pas. Mes parents ne
sont pas une exception et leur amour m’étouffe. Ils devraient au moins me dire quelque chose,
n’importe quoi. Mais ils ne le font pas. Alors que je m’apprête à m’élancer pour une
confession réelle à mille lieues de mes lubies de jeune démente, je remarque qu’une troisième
personne se trouve dans la véranda. Je m’agenouille à quatre pattes, file sous les fenêtres
comme les reptiles dans le jardin.
- Pour l’énième fois, Docteur, nous refusons votre proposition.
- Paula est en souffrance, ne le voyez-vous pas ? Allez-vous la laisser errer dans le manoir
jusqu’à ce qu’il soit trop tard ?
- Qu’entendez-vous par « trop tard » ? Nous sommes ses parents et nous veillerons sur elle, et
peu importe les conditions.
Docteur Treed ! C’est vrai, il vient aujourd’hui pour un bilan de mon état – cela fait un mois
que j’ai perdu bébé Louis. Je tends l’oreille.
- Monsieur Crowood… L’hôpital d’Austin comprend un service idéal pour votre fille. Il
accueille des patients, comme elle – des jeunes femmes perdues. Elles sont prises en charge,
et reçoivent des traitements appropriés. Je ne comprends pas votre peur ! On dirait que vous
refusez mon aide.
Je devine aisément le regard puissant et effrayant de mon père, lorsqu’il est en désaccord avec
quelqu’un. Il ne m’a jamais regardé ainsi et j’en suis soulagée.
- Ce n’est qu’une aide empoisonnée que vous m’apportez Docteur Treed. Ne faites pas
l’innocent et ne me parlez pas d’hôpital. Tant que je vivrai, mon enfant ne finira pas ses jours
dans un asile.
- Ne soyez pas si morbide, je vous prie.
- Nous vous avons confié notre santé, coupe soudainement ma mère, la nôtre ainsi que la
sienne ! La pauvre portait un enfant et vous ne l’avez pas vu ! Comment vous faire confiance,
Docteur Treed après une erreur aussi grave ? Estimez-vous heureux que nous ayons gardé le
secret et que votre incompétence ne se soit pas répandue dans les couloirs de l’hôpital
d’Austin.
Quelle froideur dans sa voix. Je suis saisie d’un frisson…
- Nous ne reviendrons pas sur le sujet, continue-t-elle, Paula Crowood n’ira pas dans votre
maison de fous.
- Alors ce manoir en deviendra un.
Je sens qu’il y a du mouvement, je devrais peut-être prendre la fuite immédiatement. Je
m’échappe en douceur jusqu’au hall principal et me remets droite sur mes deux jambes.

Un asile ? Est-ce ce à quoi je suis réduit aux yeux du docteur ? Salie, je monte les marches en
cavalant. Il va monter à l’étage alors je me prépare. Tremblante, je me dis que si je fais
semblant de dormir, il fera demi-tour. Mais non ! Ne sois pas naïve, Paula. Essoufflée, j’ai à
peine le temps de réfléchir à une mise en scène qui pourrait m’empêcher un face à face avec
Docteur Treed car le voilà, il vient de toquer. Je me tourne, et nous nous faisons face.
- Bonjour Paula.
- Bonjour Docteur.
Il ferme la porte derrière lui et dépose ses affaires sur la petite table près de la coiffeuse où je
ne me coiffe plus depuis mes noces dénaturées. Je me ronge les ongles en le regardant sortir
ses instruments et m’assois sur le fauteuil près de la fenêtre.
- Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? demande-t-il en m’adressant un large sourire.
- Bien.
Je ne veux pas qu’il se rende compte que je suis terrifiée. Il ne m’adresse pas un regard en
triant ces curieux objets si chers aux médecins, enfin il s’avance vers moi et me demande de
défaire légèrement ma robe. Sa main passe contre ma peau et il écoute les battements de mon
cœur affolé.
- Détendez-vous, mademoiselle.
- Je n’y arrive pas. Vous me faites peur.
C’est à ce moment qu’il se décide à observer mon visage. J’en ai des sueurs et il éloigne son
outil.
- Pourquoi avez-vous peur, Paula ?
- J’ai peur de ce que vous direz en sortant, à mes parents. Ils sont rongés par l’inquiétude et ils
vieillissent à toute vitesse à cause de moi.
Je baisse les yeux.
- C’est que je me sens très seule, Docteur.
Deux de ses doigts glissent sous mon menton pour dresser mon port de tête.
- Est-ce votre cœur ou votre corps qui vous fait souffrir, Paula ?
- Les deux sont étroitement liés, je le crains.
- Je vous sens si épuisée. Selon les dires de votre mère, vous mangez pourtant.
- Je me souviens du temps où j’avais faim. Ce n’est pas si lointain. Louis et moi mangions
souvent comme des rois, ici au manoir ou dans sa résidence. Il m’y attend peut-être.

Le Docteur s’en va chercher quelque chose dans sa mallette en cuir. Il en sort un petit flacon,
retire le bouchon puis approche un mouchoir de son extrémité. Le liquide s’écoule. Lorsqu’il
revient en ma direction, il me le donne et me demande d’inhaler profondément.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Un moyen de vous détendre.
Je m’exécute avec méfiance. Dès les premières respirations, je sens ma respiration apaisée.
Moi qui souffre tant à cause des tambours furieux dans ma poitrine qui me réveillent en pleine
nuit, j’effleure une sensation de paix. Docteur Treed s’empresse d’écouter mon pouls,
toujours emballé. Cette fois, le médecin glisse sous ma robe et effleure mon sein gauche.
Silencieuse, j’inspire encore et toujours le contenu paradisiaque de ce mouchoir béni ! Une
chaleur délicieuse s’empare de mon esprit et songer au visage de Louis ne me procure plus
d’horribles nausées. Avec une grande douceur, le Docteur Treed se met à me masser, faisant
tourner mes mamelons entre ses doigts. Ce doit être une puissante hallucination : le docteur ne
se permettrait jamais de me toucher, lui qui a aidé ma mère en couche ! Lui qui m’a tenu entre
ses bras et m’a fait pousser mon premier cri. Je soupire d’aise, cette fois, j’ai la sensation que
le médecin a empoigné mes deux seins si fermement que je ne remarque pas que la ficelle de
ma robe s’est défaite. Exposés, leurs extrémités sont endurcies sous de telles caresses. Ma
respiration est si ralentie, ma tête tourne et tout va si bien. Je suis incapable de dire combien
de temps dure l’allégresse de cet instant si particulier : je me suis un peu assoupie, et lorsque
je reprends contact avec la réalité, le Docteur Treed est en train de préparer son sac. Je crois
même qu’il est en train de me parler mais c’est comme si ma tête entière était immergée.
- Que dites-vous ?
- Je vais vous injecter un sérum qui devrait vous détendre. Je reviendrai vous voir tous les
trois jours mais je vais vous dire une chose, Paula.
Il revient avec une grosse aiguille débordante de liquide transparent. Je recule dans le lit en
suffoquant.
- Vous n’avez plus votre place ici.
- Que voulez-vous dire ?
- Vous devriez parler à vos parents de votre détresse. Vos plaies ne sont pas de celles qu’on
cautérise je le crains. Vous avez besoin d’être entourée de spécialistes, à l’hôpital. C’est là-bas
qu’est votre place.
- En asile, dis-je en un murmure.
L’énorme dard se plante dans mon bras et je pousse une exclamation de douleur.
- Le mot est plus laid que la réalité qui le désigne.

Le contenu se déverse en moi et le même effet s’empare de moi : une fièvre savoureuse qui
doit certainement couvrir mes peines. Je n’y pense plus, je suis comme guérie. Sous le
contrôle de cette drogue, je ne peux m’empêcher de sourire en regardant le Docteur Treed.
- Oh… Merci, merci mille fois, Docteur Treed… Vous êtes si bon.
Encore une fois, je doute de ce qui m’arrive mais je crois bien que le médecin se penche vers
moi pour embrasser ma joue. Mes yeux se ferment, je sens sa bouche contre la mienne, sa
langue épousant les vallons de mes lèvres. Brièvement, il frôle mes cuisses puis lorsque
j’ouvre les yeux il n’est plus dans la chambre et il fait nuit. Je m’étire et je me sens si légère !
Docteur Treed est en train de me sauver, je quitte le monde des ténèbres grâce à la magie de
sa seringue : bénie soit-elle, béni soit-il ! Je recommence même à croire un peu en Dieu.
Comme une enfant, je sors de ma chambre et m’empresse de gagner le petit salon en bas – là
où mon père photographie ses modèles. L’endroit est truffé de portraits et autres chef
d’œuvres indémodables et hors de prix. Au cœur de ces peintures se trouvent de vrais clichés
de notre monde, mon père est un artiste, vous savez. J’arrive au bon moment car Monsieur
Crowood vient de terminer avec une famille venue se faire immortaliser. Secrètement, père
voudrait que je reprenne la relève, lorsqu’il sera trop vieux pour photographier le petit monde
texan. Mais que diraient les autres ? Voici sa hantise la plus ridicule – des yeux étrangers
tournés vers lui, des yeux qui le jugeraient. Il me voit arriver sur son territoire, il est assis à
son bureau et se lève. Je lui souris à pleines dents.
- Papa.
Je n’avais pas appelé ainsi depuis l’âge de dix ans.
- Je crois que je suis en train de guérir.
Il contourne son écritoire, fait quelques pas en ma direction. Alfred Crowood me prend dans
ses bras et me serre fort contre lui. Je suis effarée par ce qui se produit en cette journée
exceptionnelle. Je crois revivre sans même penser que ce qui se produit est une belle illusion,
un fichu rêve qu’on aurait coincé dans un sérum !
- Le Docteur Treed est un homme exceptionnel, papa.
Il dévie le regard.
- Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Tu veux bien m’en parler ?
Je me rends compte qu’il est difficile pour moi d’exprimer clairement ce qui s’est passé avec
lui.
- Il m’a injecté quelque chose. Je me sens si légère ! Il a dit qu’il reviendrait tous les trois
jours.
Son teint vire au blanc.
- Impossible.

Aurais-je une fois de plus dit des sottises ? Dissocier le réel de l’irréel est si difficile.
- Nous avons décidé de congédier le Docteur Treed tout à l’heure, Paula.
- Pourquoi ?
Il m’inquiète ! J’espère qu’il ment.
- Nous avons l’impression qu’il n’est plus aussi performant qu’avant.
- C’est parce qu’il veut me faire interner, c’est ça ?
- Comment le sais-tu ?
On dirait qu’il frôle le malaise.
- Je vous ai entendu en discuter ce matin avec maman. Et puis, il m’en a parlé aussi tout à
l’heure.
- Que s’est-il passé d’autre, Paula ? Dis-moi tout.
Il me tient par les épaules. Je me rends compte à quel point mon père est grand et imposant.
Son regard me transperce presque, il pourrait lire en moi sans que je n’ai à dire un mot.
Toujours empourprée par le produit miracle du Docteur Treed, je rassemble mes esprits.
- J’aimerais m’assoir, s’il te plaît.
- Bien-sûr.
Père m’emmène jusqu’à son fauteuil. Par où commencer ?
- Il m’a dit que je n’avais plus ma place ici. Que je serai peut-être mieux là-bas… A l’asile. Il
n’a peut-être pas tort. Et…
Je m’interromps deux secondes.
- Il m’a touché, il m’a caressé.
Nos deux regards s’entrechoquent – nous ne battons pas des cils, nous nous fixons. Le silence
enveloppe le bureau de l’illustre photographe qu’est mon père.
- Que dis-tu ?
Je me répète, il hoche lentement la tête de haut en bas.
- Est-ce que tu as faim, Paula ?
- Oh oui !
Je tape dans les mains.
- Oui, j’ai faim !

« Suzy est aux fourneaux, demande-lui de s’y mettre plus tôt ce soir. »
L’absence de réaction de papa ne me surprend aucunement. Je suis persuadé qu’il voudrait
étrangler le Docteur Treed mais il ne laisse rien transparaître. Sans un mot, je rejoins les
cuisines pour discuter avec Suzy.

Trois jours plus tard, j’attends l’injection promise par le médecin. Le matin, je suis
réveillée par Suzy qui m’amène une carafe d’eau. Les merveilleuses conséquences des soins
sont évaporées et je me remets à me ronger les ongles et la peau autour.
- Suzy, Docteur Treed va-t-il arriver ?
- Voulez-vous que j’appelle votre mère ?
- Je le ferai moi-même.
- Vous semblez encore un peu faible, Madame.
- Alors venez avec moi, si je vous inquiète !
Je me redresse, repousse les draps et marche d’un pas décidé jusqu’en bas. J’appelle ma mère
plusieurs fois, tout à fait indifférente au travail de mon père – j’entrevois les flashes puissants
qui émanent de sa salle de travail. Suzy me conjure d’être plus discrète et je m’en moque. Je
retrouve ma mère en compagnie de ses amies, autour d’un service à thé. Il est dix heures.
- Où est le Docteur Treed ?
Suzy a l’air si navrée à mes côtés. Elle se sent coupable de mon comportement déviant. Quant
aux amies de ma mère, elles la regardent, figées dans leurs manières. Leurs petits doigts levés
sont exagérément dédaigneux.
- Devrions-nous partir, Rose ?
- Non, bien-sûr que non, répond ma mère en se levant, veuillez m’excuser…
Elle me prend par le bras et nous nous dirigeons vers la véranda sans faire de polémique.
Malgré tout, j’entends les sifflements perfides des dames.
- Paula, le Docteur Treed ne viendra pas.
- Pourquoi ?
Elle se mord les lèvres.
- Il n’est plus l’homme que nous avions connu. Nous ne lui faisons plus confiance… Ton père
m’a dit ce qu’il t’a fait ! Nous nous sentons si …
- Mais les injections, maman ! Je me sens mal. J’ai besoin de son sérum.

Mes parents se ressemblent tant, lorsqu’ils ont peur ! J’ai l’impression de voir sa
jumelle. La même peur brille dans ses yeux clairs, elle est si intense qu’elle me saisit moi
aussi.
- Il t’a droguée ma fille ! Ne le laisse pas te détruire, c’est ce qu’il veut.
- Le Docteur Treed me semble épris, maman. Il ne ferait pas une telle chose.
- Naïve que tu es, je t’en prie – retourne dans ta chambre.
- Non ! Je veux voir le Docteur Treed maintenant !
- Ne parle pas si fort…
- J’irai moi-même à l’hôpital dans ce cas.
Elle lève la main sur moi pour m’assener une gifle mais s’arrête à temps. Je ne recule pas pour
éviter la frappe et la regarde fixement.
- Tu me répugnes, dis-je.
Ma mère hésite : elle frissonne.
- Je lui demanderai de venir ce soir, d’accord ?
- Tu ferais ça ?
Une lueur d’espoir jaillit dans l’ombre !
- J’en parlerai à ton père.
- Merci.
Et je quitte la véranda sans un mot. Je ne parviens pas à expliquer ce que je ressens pour mon
docteur, s’il s’agit d’effroi, d’attachement, de dégoût. Il n’est point laid, c’est un bel homme
qui gagne en beauté avec les années ce qui n’est pas courant. Je veux qu’il m’insuffle encore
son ardant remède. Je passe la journée entière dans ma chambre, parfois je m’endors mais
comme avant – je surveille les alentours du manoir dont je suis la gardienne éplorée. Je vois le
Docteur Treed aux grilles et me précipite pour quitter ma chambre. Je suis effarée de réaliser
que je suis enfermée. Qu’est-ce que ça veut dire ? De toutes mes forces, je tente de de briser le
verrou, de passer au travers ! Je m’essaye même en m’armant du fauteuil mais je suis si
affaiblie par les maux qui détruisent mon âme que mes bras peuvent à peine le soulever. Je ne
sais pas ce qui se passe en ce moment, en bas.

Mon père ouvre au Docteur Treed. Il entre et lui présente sa main pour le saluer mais
mon paternel n’est pas d’humeur. Il s’écarte pour le laisser entrer néanmoins, Docteur Treed
retire son chapeau et salue ma mère, bien bas. Elle n’est pas plus accueillante, les bras croisés.

« Je vous souhaite bien le bonsoir, Madame Crowood, Monsieur. »
Pas un mot. L’étrange silence se poursuit alors que ma mère désigne l’accès au petit salon. Ils
traversent le manoir jusqu’à la véranda où trois verres vides n’attendent qu’à être remplis. Le
docteur conserve sa mallette tout près de lui.
- Je pourrais voir Paula, si vous le consentez. Je lui ai promis un nouveau traitement.
- Vous n’êtes plus notre docteur, dit Alfred Crowood en servant le whisky.
Une légère pluie tombe au dehors. Mes parents s’assoient, puis c’est au tour du médecin de
s’installer.
- Dans ce cas, je crois que nous nous sommes mal compris concernant ce rendez-vous...
- Si vous pensiez que nous avons tenu à vous recevoir pour faire appel à vos services, vous
vous trompez lourdement.
Ma mère se tient, impériale. Elle est la première à boire son verre. Peu de femmes le font
comme elle. Noble et distinguée, elle défie du regard le Docteur Treed. Dans la véranda où
j’aime jouer du piano se trouve un arbre, au centre, près de la table où se trouvent mes parents
et le docteur. Le toit ouvert permet aux branches de s’épanouir au dehors - et ses glorieuses
racines ressortent du sol, comme les bras d’un ange vengeur.
- Je vous ai pourtant amené quelque chose, dit Docteur Treed en se penchant vers sa mallette.
Mon père et ma mère se regardent.
- C’est un dossier d’inscription à l’hôpital d’Austin. Je pensais que vous étiez revenus sur vos
positions… Comment va votre fille ?
- Gardez votre paperasse immonde.
Le Docteur Treed inspecte les trois verres. Seul le siens est vide, car on ne l’a pas servi.
- Pourquoi m’avez-vous fait venir ici dans ce cas ?
Il est bien moins sûr de lui cette fois et reste complètement immobile, assis sur sa chaise.
- Nous savons ce que vous avez fait à Paula.
Mon père boit le contenu de son verre, d’un trait.
« Vous n’aviez pas le droit de profiter de sa faiblesse, comme vous l’avez fait. Quant à cette
drogue que vous lui avez injectée, je ne suis pas homme de science, mais je sais que vous
cherchez à la rendre dépendante ! Vous voulez qu’elle rejoigne l’asile d’elle-même ! Mais
notre fille n’est pas folle, Docteur ! Quoique vous en pensiez, nous le savons, elle n’est pas
seule. »
- Ce n’est pas ce qu’elle a dit, répond brusquement Treed.

Mon père se redresse et les verres tremblent. Ma mère ne bouge plus : elle n’est pas
habituée à voir son époux en colère et moi non plus. Réputé d’un calme olympien, il est rare
de contempler Mr. Crowood en proie à la haine. Mais cette fois, la scène dépasse
l’entendement.
- J’ai accepté de vous faire venir ici pour une raison, Docteur Treed.
Il écarte sa veste et lui présente un revolver.
- Je vous demande de quitter la ville, et de ne plus jamais vous approcher de ma fille,
comprenez-vous ce que je suis en train de vous dire ?
- Vous m’avez congédié ! s’écrit le docteur, cela ne suffit-il pas ?
- Vous avez déshonoré ma fille. Combien d’autres auront à subir votre perversion ?
Le docteur se lève en douceur, pétrifié. L’arme est dirigée vers lui et ma mère ne s’y attendait
peut-être pas. Très blanche, ses mâchoires tremblotent.
- Vous refusez d’admettre la réalité. Votre fille est en route pour la mort.
- Taisez-vous !
C’est au tour de ma mère de se lever de sa chaise.
- Très bien, dit le docteur, je quitterai la ville.
Il remet son chapeau en place, le souffle coupé. Le canon du revolver de papa s’abaisse
doucement, tandis que le docteur gagne la sortie, mallette en main.
- Je parlerai de vous, à l’asile. Vous formeriez une famille de sujets très intéressants.
Le geste est rapide : mon père s’empresse de rattraper le docteur et lui assène un puissant
coup à la tête avec la crosse. Le docteur s’effondre et Alfred Crowood s’acharne sur son
crâne. La frappe est si délirante que les effusions de sang se transforment en fontaine. Ma
mère retient un cri en reculant vers l’arbre au centre de la véranda. Les dalles s’imbibent de
rouge et mon père ne s’arrête pas : pas moins de treize coups plus tard, il achève l’atroce
meurtre de Docteur Treed. A bout de souffle, il reste là – près de la dépouille fraîche de celui
qui fut le médecin de notre famille pendant près dix-huit ans. John Treed s’en est allé, à l’âge
de quarante-quatre ans dans la véranda du manoir Crowood.
- Alfred… Qu’est-ce que tu as fait ?
Les yeux gorgés de larmes, ma mère reste interdite face au crime.
- Ce qu’il fallait, répond-il en se tournant vers elle.
- Mais…Qu’allons-nous faire, maintenant ?
Rien n’est plus légitime que cette question.

III.
Je me suis endormie d’épuisement à même le sol. Mon dos me lance : je sens mon
cœur battre entre mes omoplates. J’arrive à peine à bouger, paralysée par l’inconfort, moi qui
ai passé une bonne partie de la soirée à pleurer. Je ne sais plus si j’ai vraiment crié et si la
porte était bel et bien verrouillée lorsque j’ai tenté de l’ouvrir plusieurs fois et ce – par
n’importe quel moyen. Je n’ai pas rêvé – le soleil seul m’a tiré de mon horreur. Je me redresse
comme je peux, mes os craquent les uns après les autres. Quelle atroce sensation de se sentir
squelette abandonné. Comme une espèce de pantin, je parviens à me redresser et découvre
mes ongles rongés – j’ai dû le faire dans mon sommeil. Je suis sur mes deux jambes mais je
boite, j’ai donné de violents coups de pied dans la porte mais je suis d’une stature fragile.
Voilà qui m’apprendra à jouer les colosses ! Frêle et délicate, une pomme trouée par un ver :
regardez comme elle est jolie et juteuse mais pourrie de l’intérieur. J’ai à peine le temps
d’approcher ma main de la poignée de la satanée porte qu’elle s’ouvre d’elle-même. Il n’y a
personne, mon cœur cesse de battre, suspendu.
Je marche, il n’y a personne dans le couloir : aucune trace de Suzy ni même du Docteur
Treed. Le manoir Crowood est une jolie bâtisse que j’aimerais tant vous faire découvrir, pièce
par pièce. J’en suis particulièrement fière, même si ce ne sont pas mes mains qui l’ont érigé
ici. En passant devant les portraits des ancêtres, je me retiens de respirer, à l’affût de la
moindre attaque. Je suis devenue esclave de ma propre paranoïa, convaincue que l’on m’a
enfermée pour me priver du bonheur de la divine injection. Mes veines se gonflent rien qu’à
l’idée d’être emplies du sérum. Je me mets à croire de nouveau, un petit peu, en Dieu. S’il est
bien de mon côté, alors le Docteur Treed me retrouvera pour repousser les ombres autour, en
moi. Arrivée en bas des marches, je marche vers le salon. Les amies de ma mère ne sont pas
là : mes yeux détaillent l’horloge – il est neuf heures et demie. Ainsi ai-je passé la nuit à
même le parquet ? Quelle honte je suis ! Je ferais mieux de manger de nouveau, si seulement
on me donnait de bonnes raisons de le faire. Dans la véranda, je contemple le pacanier au
summum de sa verdure, les branches gorgées de noix.
Je m’assois sur le banc où j’ai rencontré mon beau Louis et la solitude s’empare de moi. Pas
de Suzy, pas de mère ni de père. C’est peut-être l’instant propice pour la fuite vers nulle-part.
Je finirai par vendre mes charmes de vierge factice à quelques marins dans les ports ou dans
les bars d’Austin, à demie-enivrée par un gin bas de gamme. Pauvre âme, triste sort, qu’elle
est terrifiante – la vie d’une femme. Aimée ou non, sa vieillesse lui est fatale et ses amours
avortés creusent ses rides.
« Paula ? »
J’ai un petit sursaut. Peu habituée à entendre le son de la voix d’Alfred Crowood, le maître de
ces lieux. Je le regarde, les mains moites.
- Oui.
- Que fais-tu ici ? Tu nous cherches ?
Je hoche la tête de gauche à droite. C’est un peu un mensonge mais on ment tous à nos
parents.

Je lui dis qu’il s’est passé quelque chose hier, ma voix tremble un peu.
- On m’a enfermé dans ma chambre. Personne ne m’a entendue, mais j’ai crié et j’ai eu si
peur. J’ai vu le Docteur Treed par la fenêtre.
- Nous nous sommes entendus, le docteur, ta mère et moi.
Il s’approche pour s’asseoir à mes côtés.
- Nous devions discuter, c’est ce que nous avons fait.
- Pourquoi m’avoir exclu ?
- C’était une affaire à régler entre nous.
Mon père me regarde mais je parviens à peine à soutenir ses deux yeux noirs plus de deux
secondes.
- Ta mère m’a dit que tu voulais te faire interner pour le retrouver. Mais qu’aimes-tu, Paula ?
Le sérum ou l’homme ?
- Le sérum.
La réponse est si instinctive ! Si primaire ! Je porte une main à ma bouche, la peau couverte
de pics – frissonnante, je ressens de violentes nausées.
- Je me sens si honteuse !
- Point de honte avec moi, ma fille.
Il écarte légèrement ses bras pour m’attirer contre lui. Il m’enlace et je régresse vers l’enfance
avec plaisir. En fermant les yeux, je retrouve les joies de l’innocence parfaite.
- Papa… Maman… Qu’ai-je fait ? Je suis si sotte ! Je vais si mal !
Ma gorge se noue tandis que la puissante main paternelle vient trouver refuge dans ma
chevelure noire.
- Nous croyons en toi, et nous savons que le temps saura panser tes blessures.
- Je voudrais guérir tout de suite, maintenant !
- Ma belle, j’aimerais aussi.
- Mais comment ? Si le sérum ne peut plus chasser les nuages, qui, qu’est-ce qui pourra le
faire à sa place ?
- Tendre enfant…
C’est à ce moment que la mère fait son apparition dans la véranda. Ses talons claquent comme
des coups de fusil pour tenir les corbeaux éloignés de ma dépouille encore vivante.

Elle nous contemple, une main sur le cœur. Que serais-je sans eux ? Cet amour qu’ils me
donnent, je ne leur rends que du mépris et de la violence. Je mérite la souffrance qui
m’assaille et m’empêche de dormir. En douceur, je parviens à me relever.
- Comment te sens-tu, Paula ?
Je ne réponds pas : elle marche jusqu’à nous, retire ses gants blancs.
- Ton père s’apprête à rencontrer de riches investisseurs. Ils possèdent de grandes galeries
d’art à New-York. Ils sont intéressés par ce qu’il fait. Mathew Brady et même William Bell
l’ont couvert de louanges !
Je savais que mon père était un véritable artiste – mais j’ignorais tout, jusqu’à présent de sa
renommée. Très impressionnée, je reste sans voix.
- Nous avons décidé d’organiser une réception ici.
- Au manoir ?
- Oui.
- Et… Et moi ? Qu’allez-vous faire de moi ?
- Tu es belle. Tu es jeune.
Pour l’instant, dit une voix dans ma tête qui ricane et siffle comme un monstre. La main de
ma mère rejoint la mienne, elle la serre très fort.
- Nous allons t’aider à sécher tes larmes, Paula mais tu dois accepter notre aide.
Je préfère me taire.
« Le soir de la réception, je veux te voir briller. Ta coiffure sera douce et brillante, tes yeux
bleus feront pâlir de jalousie les invitées, les hommes voudront t’inviter à danser pour
toujours – qui sait ? Tu trouveras peut-être même… »
Elle s’interrompt. Un silence s’installe : c’est pesant.
- Tu es d’accord ? demande mon père.
- Oui, bien-sûr que je suis d’accord.
On dirait que ma mère est sur le point de verser une larme, tant elle est heureuse. Que de
superficialité ! Je la laisse se réjouir pour moi.
- La réception aura lieu dans dix jours. Nous irons chiner en ville, trouver la robe et le corset
parfaits !
Je feins une vague excitation : les corsets me plaisent autant qu’ils me torturent.

J’observe mon reflet dans le miroir tandis que mère tire brusquement sur les lacets
dans mon dos jusqu’à ce que je sois incapable d’inspirer ou d’expirer à fond. Maigre de
nature, les corsets me rendent encore plus altérable. De tous les surnoms sordides que ma
mère a pu me donner de ma vie, celui de « cristal » est le plus ridicule – je n’arrive pas à
trouver la moindre étincelle dans cette apparence qu’est la mienne. Je revêtis une de mes
robes d’automne, ici – ils sont souvent plus chauds et plus secs qu’ailleurs. Mère et moi
défaisons nos ombrelles, le soleil tape encore fort. Nous marchons jusqu’à la diligence, notre
cocher nous attend – je monte à l’intérieur, n’adressant pas un mot à la mère Crowood. Je ne
l’ai pas complimentée sur sa nouvelle parure (un énième présent de mon père, certainement).
Heureusement qu’elle le porte, ainsi toute l’attention est portée sur la richesse du bijou. Nous
gagnons le centre-ville d’Austin, vivant et enjoué – dangereux et déroutant. La boutique dans
laquelle entre ma mère en premier est un passage obligatoire et plaisant pour elle – les bonnes
manières de la commerçante m’exaspèrent, mais son accent anglais apporte de l’exotisme. Ma
mère fait de grands gestes en expliquant qu’il me faudrait une robe extraordinaire, peu
importe le prix. Je flâne dans la boutique, touchant du bout des doigts les tissus : velours,
satin, taffetas, leurs couleurs sont rarement vivantes. La gérante s’empresse de nous dévoiler
trois pièces différentes, je ne dis mot depuis que je suis entrée : j’ai peur de ce que je suis
capable de dire. Les modèles se ressemblent tous mais le dernier – une robe sombre aux
reflets bleus est bien la seule qui ne me dégoûte pas. Les manches bouffantes au niveau des
épaules puis proches de la peau jusqu’aux avant-bras, la robe me donne une taille infime et
une croupe agréable. Quelques rubans noirs entourent mon ventre et le jabot noir me pâlit
davantage.
- Celle-ci me plaît.
- Mais…
Je sais ce que va dire ma mère. J’ai l’air si blanche qu’on voudrait me donner des claques
pour faire rougir mes joues creuses.
- Ce sera celle-ci.
Ma mère ne rechigne pas. Le simple fait que je puisse apporter de l’attention à cette sortie
sans intérêt représente un mince espoir pour elle. Après avoir réglé, le cocher s’empresse de
ranger l’habit pour nous dans la voiture. Au même instant, mon regard se pose sur un
corbillard blanc tiré par deux étalons, blancs eux aussi. Une douce brise soulève mes cheveux.
Le cercueil transporté est minuscule : c’est un enfant. Mère et moi regardons le cortège
funèbre et tous les bruits autour se taisent. Les passants sur le trottoir d’en face se sont arrêtés,
eux aussi – nous contemplons le spectacle injuste de l’existence. Lorsque les chevaux passent
sous nos yeux, quelque chose de soudain et d’étrange a lieu – l’un d’eux se cabre en arrière,
force sur la carlingue tandis que l’autre prend peur. Nous reculons tous, le corbillard est
secoué de part et d’autre avant de s’affaisser sur le côté – le cercueil s’écrase, le bois craque et
le bras dur de l’enfant passe au travers. Une femme s’évanouit en un cri théâtral. Mes yeux se
refusent à quitter cette petite main cireuse. Le cocher parle aux chevaux, de courageux
citadins se sont précipité pour l’aider : les deux bêtes reprennent leur calme : que s’est-il passé
? Ma mère prend mon bras, nous disparaissons dans la calèche et rejoignons le manoir.

Neuf jours s’écoulent : la table du salon est dressée pour recevoir les dames, les
hommes, surtout les hommes. Notre famille reçoit de lourds compliments répétitifs
concernant le manoir. Un vieux bonhomme que je soupçonne être anglais s’est exclamé en
retirant son chapeau qu’ils étaient très surpris de voir que nous vivions vraiment ici sur cette
petite butte qui donne sur les anciennes mines. « D’ailleurs, savez-vous ce qui s’est passé làbas ? Nous n’en avons aucune idée. » Ah cette vieille histoire. Elle faisait peur aux gosses
quand j’allais à l’école. Je ne m’en rappelle plus vraiment – je crois qu’il y a eu une tempête,
des explosions malheureuses et des hommes pris au piège des mines. Une banalité terrible
pour l’ouest. Nous nous sommes installés à table, je déteste manger en portant le corset de
façon aussi serrée mais je n’ai pas le choix. Ma mère a décidé du placement des invités et elle
m’a tendu un piège très peu subtil : les deux fils aînés des deux investisseurs fraîchement
diplômés. Ils portent une moustache fine et entretenue tous les deux, de véritables clones. Je
n’ose lever la tête, je bois silencieusement en écoutant vaguement les discussions alentour.
« Vos parents ont un goût certain pour s’être installé ici, votre petit square est charmant, nous
avons adoré la fontaine » me dit le type à gauche.
Je souris un peu, enfin j’essaie. Ma mère joue à la poupée avec moi : elle m’habille de
nouveau, me coiffe et porte du fard à mes joues – mais c’est plus fort que moi, les sensations
du sérum me manquent atrocement, et même si je commence à oublier le Docteur Treed, le
retour de Louis est encore et toujours ma préoccupation.
« Les portraits là-bas, c’est vous ? »
C’est à l’autre de me parler maintenant. Des animaux, vous dis-je – obsédés par l’idée de
posséder et de conquérir. Je lève les yeux vers le mur du fond – c’est là où mon père a décidé
d’afficher ses plus belles photos. Par chance, ma mère et moi sommes présentes sur toutes ses
favorites.
- Pas tout à fait.
- Comment ça ?
- Il y a ma mère aussi sur ces photos.
- Oh ! Vous vous ressemblez tant ! C’est incroyable.
L’homme à ma droite interpelle gentiment ma mère.
- Miss Crowood ? Que de grâce chez vous, j’ai bien cru que vous étiez votre fille.
- Lorsque vous voulez connaître l’apparence du bouton de rose éclos lorsqu’il sera épanoui,
vous devez chercher la mère des roses !
- Vous êtes bien orgueilleuse, ma tendre épouse – mais vous avez de bonnes raisons de l’être.
Et ils rient tous très fort. Suzy apporte les plats, les uns après les autres et ils sentent bon.
Originaire de la Nouvelle-Orléans, son savoir-faire adoré par la famille saura certainement
ravir nos convives.

Elle remarque que j’ai la tête ailleurs – mes yeux flottent dans le vide et je ressens un bref
instant son regard gentil sur moi. J’ai un bref sursaut, elle dépose le saucier en face de moi et
me donne un doux sourire d’espoir. Elle apporte de l’eau à table : je suis assoiffée. Après
l’avoir remerciée discrètement, je porte un verre à mes lèvres mais à l’instant où le breuvage
pur me traverse, la transparence se tait – et sans comprendre comment ni pourquoi, un épais
liquide rouge a remplacé la fadeur de l’eau. Je retiens un cri strident, le cristal explose en
mille morceaux et prend une éternité à tomber. Mon cœur bat la chamade, je reste comme une
idiote et tout le monde s’arrête de parler pour me regarder.
- Que se passe-t-il Paula ?
Je ressens toute l’inquiétude dans la voix de ma mère qui s’est levée. Incapable de lui
répondre, je me demande si ma bouche est tâchée de sang, mais en me penchant pour observer
les dégâts, je ne remarque rien d’anormal. Mon épuisement est dantesque : l’hallucination
était presque parfaite, confondue avec la réalité, mon esprit se retourne contre moi.
Je crois que je suis en train de devenir folle.
- Je suis maladroite, dis-je en étouffant un petit rire.
L’hilarité remplace le malaise, mais je me dis qu’on joue peut-être avec moi : un maléfice, le
mauvais œil, une de ces sorcières peut-être qui faisait trembler Salem ! Mais je n’ai pas
d’ennemi, pourquoi m’en voudrait-on ? Qu’ai-je fait de mal, je me le demande. La vie n’est
pas question d’alchimie, contrairement à ce que les hommes voudraient nous faire croire à
nous les femmes, inutile de donner pour recevoir, de recevoir pour donner ! Toutes ces bêtises
inventées par les prêtres devraient être jetées dans le feu d’une cheminée. Rien n’a de sens,
même mes yeux me lâchent. Le chaos effraie notre monde étriqué et emprisonné par les
révérences de ces dames et les poignées de mains de ces messieurs. Mais un jour viendra
peut-être, un homme ou une femme pourrait construire son propre monde et ignorer les
bienséances – c’est alors que les garçons porteront des corsets et les filles pourront se donner
du plaisir sans une once de culpabilité.

Pour cette soirée, mon père fait visiter son atelier de travail – il explique ses diverses
techniques pour donner quelques effets à ses photographies et évoque ses lieux fétiches.
Lorsqu’il est passionné, mon père ne s’exprime pratiquement qu’avec ses mains. Ses yeux
doublent de volume et il a l’air tellement heureux ! Quelle tristesse de ne pas avoir de passion,
à mon âge – même si on dit que c’est mauvais. Messieurs Brady et Bell ne manquent pas de
poser plusieurs questions très pointilleuses sur le savoir-faire de papa. Pendant ce temps, ma
mère m’a proposé de jouer quelques morceaux au piano. Je le fais sans me plaindre, droite
face aux touches, je me laisse séduire par l’instrument magique et je le charme en retour. Les
deux hommes qui m’entouraient à table s’approchent de moi en croisant les bras : ils
discutent, me semble-t-il, de ces sujets moroses que sont l’économie, l’or et les nouvelles
tendances en matière de mode. Fort heureusement, la musique couvre leurs voix et je puis
m’évader.

Les morceaux que je choisis viennent d’Allemagne – le compositeur est Telemann. Mes
mains enjouées adorent le baroque, même si par chez nous, nous préférons le son joyeux des
violons et les danses, les bottes qui claquent sur le bois et le chant. Hélas, je suis bien
incapable de jouer de l’harmonica et je ne suis pas d’humeur festive. Au bout de dix longues
minutes de paix, un des hommes s’assied à mes côtés. Le rythme du morceau s’apaise, son
regard persistant ne me dérange pas tant qu’il reste silencieux.
- Qu’est-ce que ce morceau ?
« Les grenouilles de Telemann. »
- Vous êtes très cultivée, Paula et vous êtes une artiste.
Ces flatteries ont- elles pour but de me faire rougir ? Si tel est le cas, cela me semble bien
inefficace. Je continue à jouer mais sa main effleure la mienne et je m’arrête.
- Ne me touchez pas.
- Pardonnez-moi, dit-il nerveusement en se redressant.
Le pauvre rejeté se lève et va prendre l’air en allant certainement fumer dans la véranda. Je
cesse la mélodie vingt minutes plus tard et quitte le piano. C’est à ce moment précis
qu’intervient l’autre garçon pour me féliciter.
- Vous avez appris seule ?
« Oui. »
- J’ai vu Morgan broyer du noir dans la véranda. Je me demande bien ce qu’il a pu vous faire !
- Je n’aime pas qu’on me dérange quand je joue du piano…
Nous entendons quelqu’un tousser très fort à l’autre bout du manoir. Le jeune homme et moi
nous regardons, perplexes. Je m’avance dans la pièce, jusqu’à la véranda : c’est là que je
retrouve le dénommé Morgan à demi effondré, une main devant la bouche. Il tousse si fort
qu’il en crache, secoué d’intenses nausées – ses yeux sont révulsés. Je me précipite vers lui.
- Un médecin ! Quelqu’un !
En panique, j’observe ses lèvres devenir bleues et le contour de ses traits se teinter de violet.
Je retiens mon souffle et le tourne sur le côté en pressant contre son abdomen, de toutes mes
forces par petites pressions. Je prononce son nom plusieurs fois, sa mâchoire tombe : à ma
grande surprise, je découvre une grenouille. Un saut, et la voici quittant la gueule du
bonhomme. Parcourue de frissons, elle rejoint la fenêtre ouverte là-bas. Une deuxième en sort,
et d’autres encore. Elles prennent toutes le chemin de la sortie tandis que le pauvre Morgan
s’est évanoui. Figée, je contemple la dernière s’enfuir avant de me redresser sur mes deux
jambes tremblantes. Par chance, un de nos invités connait la médecine – il inspecte le pouls
puis le souffle de Morgan. L’homme passe deux doigts contre les lèvres sèches du malade.

Le fils de Mr. Goldberg est tuberculeux.
Nous passons le reste de la soirée dans le petit salon près de la véranda : Morgan Goldberg est
allongé dans ma chambre, sur mon lit et se repose. Suzy veille sur lui de temps en temps et
l’ambiance est glaciale. Les photographes ne parviennent plus à discuter entre eux et Mr.
Goldberg s’est transformé en statue – immobile, droit, son regard en est même effrayant.
- Avez-vous vu Docteur Treed récemment ? demande la femme du maire, présent lui aussi,
tout le monde se demande ce qu’il devient.
- Peut-être est-il parti du jour au lendemain, propose ma mère.
- Il travaillait sur un projet intéressant à l’hôpital, confie le maire en poussant un soupir, il
était appuyé et soutenu par l’ordre des médecins. Alors pourquoi partir à l’instant où la gloire
lui sourit ? Oh non, je n’y crois pas une seconde.
- Vous pensez à un malheur ? demande mon père, j’ai ouï-dire qu’il prenait plaisir à faire de
longues balades à cheval dans le désert.
- Docteur Treed est un original, mais pas au point de se tuer ainsi !
- La mort a un sacré sens de l’humour, dis-je.
Cette fois, Mr. Goldberg se tourne vers moi et me scrute si froidement que je fais semblant de
ne pas le sentir. Nous nous taisons tous.
- Vous devriez peut-être rentrer chez vous, suggère mon père en se servant un brandy et en
remplissant les verres de chacun ici.
- Nous restons. Morgan se repose, quant à moi, je suis venu signer un contrat avec vous.
Mr. Goldberg lance un regard à Brady et Bell.
- Si vous êtes d’accord, bien entendu.
Il se penche vers son sac en cuir et lui présente un contrat en vingt pages, écrit de la main de
l’investisseur.
- Je crois en une collaboration, pour vous trois au sein de ma galerie d’art à Manhattan. La
peinture, ça ne vend plus.
Partir d’Austin ? New-York est si loin, si différent. J’évalue les réactions de mon père, il n’a
pas l’air surpris pour le moins du monde. Il savait, de toute évidence.
- J’ai un très bel appartement pour vous, dans le quartier de Greenwich.
- C’est une offre bien généreuse que vous me faites là, Mr. m.
- Une offre méritée. Si vous restez à Austin, je crains que votre talent reste un secret.
- Je ne suis pas à plaindre, vous savez. Des gens viennent de loin pour mes photos.

- Des gens, il n’y a que ça à Manhattan. De plus en plus ! La ville grandit si vite et les affaires
vont bien.
Je me gratte le dessus de la main – un moustique, sans doute.
- Mon père est un immigré allemand, explique mon père, il est arrivé ici en 1806. De
l’Amérique, le Texas est tout ce que j’ai connu.
- Notre nation est immense, Mr. Crowood. Profitez-en.
Il me lance un bref regard.
- Votre fille est exquise. Une musicienne, et un joli minois – vous pourriez aussi en faire
quelque chose. Quant à votre femme, je suis convaincu qu’elle ne résisterait pas à l’appel de
la mode new-yorkaise, ou aux longues balades dans ce nouveau parc que tout le monde adore
!
- C’est tentant, murmure ma mère encore sous le choc après la crise du pauvre Morgan.
Je me gratte de plus en plus fort, je finis même par me griffer un peu. Non, ce n’est pas vrai !
Nous ne pouvons quitter Austin, je ne peux abandonner ma maison. Je suis chez moi ici, alors
je quitte la pièce sans rien dire. Ma mère n’a pas le temps de me retenir, je monte les escaliers
pour gagner ma chambre et tombe nez à nez avec Suzy.
- Comment va-t-il ?
- Il dort encore mais il respire bien. Je ne l’ai pas entendu tousser.
- Très bien.

J’entre à l’intérieur de la pièce. Les rayons de la lune illuminent sa face paisible. Qui
l’eut cru, l’imbécile est en réalité malade. La fragilité rend tout beau décidément, même
l’inélégant. Je m’approche de la fenêtre, contemple le jardin et les marches qui mènent au
petit square. Je n’accepte pas de partir et je ne quitterai pas cet endroit, peu importera la
décision de mon père. Qu’il s’en aille et qu’il emporte maman si ça lui chante, je saurai être la
digne maîtresse de ces lieux. Je me retourne, Morgan n’a pas bougé : il a même l’air plus
attirant comme ça : silencieux, doux, innocent. Je déteste l’arrogance naturelle des mâles, sans
un bruit je fais quelques pas jusqu’à me trouver très près de mon lit. Là, je m’assois et caresse
ses joues froides.
- C’est injuste parfois, ce qui nous arrive.
Il ne m’entend pas, je murmure.
- Tout est voué à disparaître, dis-je.
Je me penche vers son visage effleure ses lèvres. La tuberculose est contagieuse paraît-il, et
on n’en guérit jamais. Le danger de la situation fait battre mon cœur de pierre, j’hésite.

J’ai très envie d’embrasser Morgan Goldberg, mais je ne le fais pas. Je déboutonne sa chemise
pour inspecter son torse : une toison recouvre ses pectoraux. Ma main passe contre son basventre, puis je finis par le toucher entre ses cuisses. Je palpe son sexe endormi, lui aussi, un
bref instant avant d’ajuster la couverture. Et tandis que je jette une dernière fois un regard vers
son visage, je me dis que le pauvre homme ne connaîtra jamais le vingtième siècle. Cette
étrange mélancolie me laisse sans voix, alors je préfère le laisser seul. Mais pour aller où ? En
bas, au petit salon Mr. Goldberg évoque un futur que je déteste, mon père acceptera
évidemment – quant à ma mère, elle m’attend sûrement derrière la porte pour me sermonner
pace qu’on « ne fait pas ce qu’on veut, jeune fille, à ton âge, on demande encore l’autorisation
de quitter la pièce ! » Parfois, je voudrais la gifler, mais je l’aime quand-même.
J’ouvre la porte et sors dans le couloir. Je ferme soigneusement derrière moi – Suzy est là-bas
et elle marche en ma direction.
- Je vais m’en occuper, vous êtes fatiguée ? Vous pouvez peut-être dormir dans le lit de vos
parents…
- Non Suzy, je ne suis plus une enfant.
- Je ne voulais pas vous froisser, madame.
- Tu es bien aimable Suzy, ne t’en fais pas.
- Vous ne devriez pas retourner en bas, ça parle fort, je n’y comprends rien.
- Nous allons partir d’Austin, Suzy.
Elle me regarde avec des yeux ronds.
- Alors j’ai bien compris, souffle-t-elle, que vais-je devenir ?
- As-tu un mari ?
Elle fait signe de la tête que non.
- As-tu des enfants ?
Elle fait la même chose.
- Alors, tu nous suivras, si tu le veux. L’esclavage n’est pas l’avenir, car après tout, nous
sommes tous libres.
Lorsque Suzy entre dans la chambre, elle découvre Morgan Goldberg toujours allongé. Le
pauvre n’est plus inconscient et commence à refroidir. Un cri retentit dans notre maison.

IV.
Ma mère est rongée par le chagrin en ce moment : ce qui est arrivé à Morgan Goldberg
est certes traumatisant, mais ce qui l’est encore plus – c’est que le pauvre garçon est décédé
sous mes draps, dans ma propre couche. J’ai beau lui répéter que ça ne change rien pour moi,
elle est devenue encore plus envahissante. Je ne croyais pas que c’était possible – mais
l’existence m’a prouvé le contraire. Le pauvre père Goldberg n’était que l’ombre de luimême. Quant à l’esprit du manoir Crowood, il contemplait les bras croisés l’immense jeu de
la vie et de la mort, confondus l’un en l’autre. Je me demande ce que ressent Dieu, sans doute
est-ce une femme pour être à ce point cruel. C’était il y a trois semaines.
Nous sommes le premier novembre et nous sommes à table, tous les trois. Le phonographe
joue un air pendant que nous goûtons à une délicieuse soupe.
- J’ai reçu une lettre de Mr. Goldberg.
L’évocation de ce nom fait froid dans le dos de maman qui repose sa cuillère. Je me croirais
presque au théâtre. Nous attendons qu’il en dise plus mais il cherche ses mots et il n’est pas
discret.
- Et que dit-il ?
Je préfère prendre les devants. J’ai compris qu’il fallait que je fasse semblant d’aller bien, je
ne le fais pas forcément pour moi : je le fais aussi pour Louis. Lorsqu’il reviendra, je veux
être prête et grandie en d’autres mots, digne de lui. Papa regarde maman, puis il me regarde,
moi.
- Nous sommes invités à visiter l’appartement, à Greenwich. Il veut me faire signer le contrat.
Cela signifie qu’il a accepté. Fort bien. Je dépose mes couverts à mon tour mais Alfred
Crowood n’est point gêné par nos angoisses à maman et moi alors, il continue de déguster sa
soupe. Pire, il l’achève d’un trait.
- J’ai décidé que j’irai seul.
Elle n’est pas convaincue.
- Est-ce vraiment raisonnable ?
- Le voyage est très long, mais j’ai décidé de prendre la mer. Ce sera plus rapide et peut-être
plus agréable.
Ma mère hoche lentement la tête : c’est une nouvelle difficile à admettre pour nous deux. A
qui vais-je manquer ici, si ce n’est Suzy ? Le peu d’amis que j’avais s’est volatilisé au
lendemain de mes noces et Louis n’est toujours pas revenu. Ma gorge se serre, ce voyage aux
confins de l’est ne me dit rien qui vaille, une angoisse inconnue me fait croire que je ne
reverrai jamais mon père adoré. Je me lève sans crier gare et me précipite pour passer un bras
autour de son cou. Nous n’avons jamais eu l’habitude de nous démontrer l’amour que nous
avions l’un pour l’autre mais je le sens déjà s’évaporer vers la ville des villes.

Très vite, Père prépare ses valises – dans les deux jours qui suivent, il se montre
particulièrement doux et attentif. Parfois, il émet quelques messes basses auprès de ma mère
et il croit que je ne vois rien. Je sais tout – je vois tout. Il demande à Suzy de prendre bien
soin de nous deux et je la trouve curieusement émue. Notre gouvernante sait que notre départ
est irrévocable. Papa m’embrasse, il embrasse maman. Et puis il s’en va. Nous nous
retrouvons alors entre femmes dans le manoir Crowood, en haut de la butte, à Austin.
- Est-ce qu’il reviendra ?
- Ce que tu peux être sombre parfois Paula ! Ne dis pas de bêtises pareilles. Mesdames Pierce
et Shepperd sont invitées.
- Elles n’ont pas peur ?
- Peur de quoi ?
Je la regarde comme si elle se moquait de moi. Quelle demeurée elle fait.
- A cause de Morgan Goldberg.
Sans un mot, je marche jusqu’au petit salon pour jouer un air de piano mais ma mère a l’air en
colère. Elle croise les bras et me suit jusqu’à ce que je m’installe.
- Elles ne savent pas tous ces détails, me dit-elle enfin – juste à temps, juste avant que je me
mette à jouer.
- Ah. Tu n’as donc dit à personne que l’esprit d’un mort hante la maison.
- Voilà que ton père est parti et tu recommences tes enfantillages !
- Tu n’y crois pas alors.
- Dieu te garde ma chérie, je m’en vais glisser une Bible à ton chevet. Et puisqu’Il est
miséricordieux, et puisque tu es une brave fille, je te demanderai de bien la lire ce soir en te
couchant.
En guise de réponse, j’entame la marche funèbre de Chopin, ce qui a le don de l’agacer.
Entendre ces notes lui hérisse le poil : tant pis pour elle. Lorsqu’elle quitte enfin la pièce, je
change de partition. Je voulais seulement qu’elle me laisse tranquille. Le calme est de courte
durée.
- Ne t’avise pas de jouer cette horreur devant Judith et Laura ou tu le regretteras !
- Très bien, maman.
A l’instant où je finis de jouer, les femmes arrivent au manoir. Elles me regardent toujours
avec ce même air désolé – comme si je les répugnais. Et pourtant, qu’elles sont laides. Avec
ou sans fard, coiffée ou nue, je les surpasse en tout point. J’ai décidé de les prendre en pitié.
Elles se plaignent du froid qui enveloppe la ville avec l’hiver.

Nous ne passerons même pas noël en famille : c’est la première fois de ma vie. Les dames me
saluent en retirant leurs gros manteaux et me complimentent sur ma toilette. Qu’il est difficile
de rester charmante face à l’insupportable – alors je leur souris en passant mon chemin. Je
vais peut-être reprendre la couture : je n’étais pas si mauvaise avant. Je les entends bavasser
en quittant le petit salon à propos d’un livre je crois, que l’une aurait adoré et que l’autre
aurait détesté.
« Oh vous savez, c’est ce fichu Wilde encore qui adore faire scandale ! »
Je m’interromps et les écoute discrètement.
- Ah ! Wilde ! Rien n’est plus provocateur que de porter un tel nom.
- N’avez-vous pas dévoré son portrait ? Moi je l’ai aimé et je l’ai relu plusieurs fois. Et vous,
Rose ?
- Je ne lis que très peu de littérature étrangère.
- Vous êtes ridicule ma chère ! Je vous en conjure, lisez celui-ci.
En revenant sur mes pas, j’attise quelques regards gênés (encore).
- Qu’est-ce que c’est ?
- Oh… Eh bien… Je…
- Paula est bien trop jeune et préservée pour comprendre le sens de ce torchon ma bonne amie,
dit Miss Pierce en prenant le bras de ma mère.
- Torchon, répète Miss Shepperd en menaçant son amie, vous n’avez plus toute votre tête je
vous le dis !
- Vous parliez d’Oscar Wilde, dis-je, aurais-je déjà lu ce livre ?
- Oh cela m’étonnerait, s’exclama Miss Pierce, et vous ne devriez pas.
- Laissez-la tenter d’apprécier au moins, siffle Miss Shepperd, ce récit m’a submergée toute
entière, j’en rêve la nuit !
Elle se redresse pour me tendre le dit-livre et me sourit.
- Les rêves ne peuvent pas faire de mal, Paula. Lisez donc ce livre et tentez d’en découvrir le
sens !
J’inspecte brièvement la couverture.
- Parlez-moi un peu de l’histoire, dis-je, je vais jusqu’à ma chambre – je suis un peu fatiguée.
- Oh ça ma chère ! Il est impossible de vous parler un peu de ce bijou.

Ma mère me regarde froidement. Je remercie chaudement Miss Shepperd que je ne porte
pourtant pas dans mon cœur, c’est la première fois qu’elle a un geste gentil envers moi. Je ne
suis pas dupe : ces faux bons sentiments sont de la pitié mal placée, qu’elle se la garde, cette
pauvresse. Je quitte le petit salon pour donner de l’attention au cadeau qu’on vient de me faire
: j’ignorais jusqu’alors que Wilde avait été l’auteur d’un tel ouvrage. Le titre du livre ne me
dit vraiment rien.
« Ex Libris » dis-je en un chuchotement imperceptible.
Se plonger dans l’imaginaire d’un livre est un talent. Trop d’entre nous en sont incapables
alors je me dirige lentement vers ma chambre. Prise d’une étrange envie, je décide de
m’habiller, sans prendre le temps de me torturer avec un corset et rejoins le hall. Ma mère est
en pleine discussion avec ses commères. Je me fais plus discrète qu’une souris et parviens à
quitter la maison. Le livre est planqué dans ma poche intérieure, je regarde autour de moi :
personne dans les jardins, j’ai envie d’aller jusqu’aux petits bois qui entourent la grande haie
au-devant du manoir. Sans doute ma mère comprendra quelle idée stupide j’ai pu avoir alors
que le soleil est sur le point de se coucher.
Les feuilles recouvrent le sol sec, et j’avance entre les arbres morts jusqu’aux rochers. De
l’autre côté de la clairière, le désert menace d’engloutir Austin. Je prends appui sur les roches
et débute la lecture. Les premiers mots me sont destinés : il s’agit d’une brève note de
l’auteur. Si brève que je l’ai déjà achevée. Le calme autour de moi est si apaisant que j’en
oublie presque à quel point je saigne, tous les jours que fait la vie, incapable de mourir, bien
moins capable de vivre. Je pousse un long soupir de détresse et commence le premier chapitre
en ignorant ce qui se passe autour et surtout là-haut, dans le ciel. Quelques oiseaux survolent
la forêt de temps en temps et les ténèbres s’emparent peu à peu des branches noires. Quelle
idiote je fais ! Et ce temps si rapide qui court et qui court, éloignée des salons et des gens, des
rues et de l’argent, du cœur battant de l’Amérique – je ne m’en rends pas compte, mais deux
heures sont passées. Absorbée par ce que mon âme buvait au travers de ces sublimes mots,
enivrée par cette histoire qui ne ressemble à aucune autre, je me coupe une seconde à peine de
la dernière page du chapitre sept. Déjà deux heures, le rocher sous ma robe est chaud malgré
la froideur de la nature. Sur le chemin du retour, je peine à avancer en tâtant les troncs
d’arbres autour. Heureusement que les lieux me sont familiers – ça y est, je vois le manoir.
Avec la même douceur que tout à l’heure, je tente l’inespéré et me décide même à emprunter
la porte arrière qui mène à la réserve. J’y croise Suzy qui vide l’eau usée de la bouilloire. Elle
me regarde avec de grands yeux ronds.
- Paula !
- Pas un mot Suzy.
- Que…
Mais je me suis déjà envolée. Je quitte la cuisine, la voix autoritaire de ma mère m’interpelle.
- Où étais-tu ? me demande-t-elle les bras croisés, tu n’étais pas dans ta chambre.

« Je parlais avec Suzy. »
Elle sait que je mens mais ne dispose pas de réelles preuves alors elle se contente de me fixer
ainsi.
- Et moi qui croyais que tu te jetterais sur le livre qu’on t’a offert. Tu n’es plus une enfant,
c’est sûr.
Je ne sais pas si mes yeux me jouent des tours mais je la trouve si triste et mélancolique,
presque nostalgique.
- Je vais m’y mettre maintenant.
- Nous allons dîner.
- Je n’ai pas très faim.
- Tu es toujours maigre, dit-elle plus fort, tu mangeras.
Alors je mange.

Au soir, à l’instant où je me glisse sous mes draps, je m’imagine déchirer cette infâme
robe de chambre que j’ai en horreur. Plus le temps passe, moins je supporte ces vêtements qui
alourdissent ma chair. Je cherche le livre : je l’ai posé sur la table de chevet. Je tends le bras,
le saisis entre mes doigts et sens ma gorge se serrer. Il n’est pas bien épais, je crois que je
l’aurai achevé demain à la tombée de la nuit. Non ! Je sais, il ne passera pas la nuit. C’est
terrible, cet appétit qui me dévore et prend possession de moi. Plus fort que le besoin de boire
et de manger, de plaire et d’être aimé, je veux disparaître à l’intérieur. A mesure que je lis,
d’autres écrits se mélangent dans ma tête. J’entends les animaux de la nuit se réunir sous ma
fenêtre pour que je leur lise à voix haute la fabuleuse histoire d’Ex Libris.
Mes yeux se ferment, le livre glisse entre mes doigts. Me voilà emportée et élevée, maudit soit
le sommeil de m’avoir coupé la route ! Alors en cette nuit où je n’ai pas pu achever l’enfant
de Wilde, des mots et des phrases étranges me viennent. C’est comme les paroles de l’opéra
de Madone. Ce pauvre homme désespéré chantait… Il disait…
« Je marche dans la rue à la recherche du sens, imperturbable et aimant, les regards se portent
sur moi. Subtiles ou crus, quand j’y pense en chantant, l’impénétrable sentiment bâtard me
suit jusque là-bas; c’est cet endroit qu’on nomme le Royaume des Morts, invisible aux yeux
des éclairés, désiré aux yeux des dépravés. A l’avenue prochaine, je m’arrête le souffle coupé
: je vois les sentiers qui mènent à l’au-delà. Dois-je faire un pas ou deux, où sont les normes et
les interdits ? De ce que je sais de la vie – j’en sais peux. Quelques leçons que j’ai laissé
glisser dans l’oubli. Mais me voici dans ces landes détestées de tous et pourtant si belles ! Si
seulement on pouvait les voir et les aimer à leur juste valeur. Mais après l’obscurité et la
pluie, tout s’éveille, mais surtout « elle » ! On sait de qui je parle, tu sais qui je veux voir, je
l’ai tant désirée avant l’heure. Elle porte une faux tranchante, ses cheveux d’or la font jaillir

du néant – sa gorge pâle soutiennent une tête sublime et charmante. Je n’ose lui demander,
mais j’en veux encore, je la connais entière. Celle pour qui tu te caches, celle pour qui tu
vendrais les tiens. Faudrait-il seulement que tu saches à quel point elle aime prendre le ciel et
ses nuages ! Elle qui a su devenir la plus sage d’entre les sages. Ô Toi, la Mort, toi que
j’adore, toi sans qui je ne serai vivant, mort entre les morts, mort entre les vivants, à demianimé par l’envie de te goûter, personne d’autre, nul autre que moi ne t’aimera autant que moi

J’aimerais tant qu’on m’adore comme cet homme avait chéri la mort en personne. Plus je me
fais vieille, plus je comprends la beauté de cette histoire d’amour entre les vivants et l’agonie
elle-même. Oh si ma mère savait ce qu’abrite ma petite tête brune ! Elle me giflerait
assurément.

Aux premières lueurs du jour, mes paupières frémissent. Mon cœur manque de
s’arrêter, où est le livre ? Je me redresse, le cherche du regard. Il est au sol : je m’empresse de
le ramasser pour l’enlacer. Une imbécile ! Voilà ce que je suis. Depuis que mes doigts ont
touché le papier de l’écrit, dès l’instant où mes yeux ont lu la première majuscule du premier
mot – un pacte s’est établi entre lui et moi. Nous n’en parlons pas, nous faisons comme si de
rien n’était lui et moi mais quelque chose a changé en moi pour toujours. Je le remarque à ma
vivacité. La langueur d’hier a fait place à une excitation toute nouvelle. Une fois encore, je
voudrais m’échapper de la maison pour lire l’Ex Libris. Il ne reste que cinquante pages !
Achever le livre, c’est accepter de lui faire mes adieux et je ne suis pas très prête – je l’ai
rencontré il y a peu, mais j’ai la conviction qu’il est tout ce que j’attendais de la vie. De telles
pensées pourraient me conduire à l’asile pour de bon, là où je voulais encore demeurer il y a si
peu, aux côtés de Docteur Treed. Je me demande seulement ce qu’il est devenu, s’il va bien et
s’il pense à moi.
Moi, je n’y pense plus.
Lorsque nous prenons le petit déjeuner, ma mère et moi, elle remarque que j’ai déposé le livre
à côté de mon chocolat.
- C’est le livre de Miss Shepperd ?
Je hoche la tête.
- Il a l’air de beaucoup te plaire.
Mes joues s’enflamment.
- Oh ce n’est pas ça…
- Paula ?
Je fuis le regard de ma mère mais elle me demande aussitôt de la regarder elle.
- Tu as une de ces mines ! Tu as retrouvé tes joues roses d’avant. Quel est ce miracle ?

Je me mets à rire mais – ce n’est plus les esclaffements d’avant, où ma voix aigüe et
hystérique faisait trembler les murs du manoir au point de faire pleurer Suzy en cachette dans
la cuisine.
- Tu dis de ces bêtises !
- Je suis sincère. Je devrais te faire lire plus souvent.
Elle se penche au-dessus de sa tasse.
- Et de quoi est-ce que parle ce livre fantastique, mon enfant ?
Le souffle coupé, je considère ma mère puis la couverture d’Ex Libris. Je m’en mordrais
presque les lèvres d’appréhension car jamais il ne m’a été à ce point difficile d’exprimer une
idée, une sensation. Les secondes défilent et ma mère attend toujours une réponse en vain.
- Cela m’a l’air bien compliqué !
- En effet.
- Je devrais peut-être le lire…
- Non !
Ma réponse est sans retour. J’ai même un peu crié : je le remarque aux deux yeux exorbités de
ma mère, me dévisageant – le sang à ses joues s’est retiré, elle est aussi pâle que la Paula
malade.
- Oh… Pardonne-moi.
- Très bien. Je comprends, tu n’as pas fini de le lire, c’est cela ?
- Oui.
- Tu me raconteras après, dans ce cas.
Elle esquisse un sourire faux et se redresse – sans un mot, Suzy s’avance pour débarrasser les
petites assiettes de ma mère ainsi que sa tasse.
- Je vais en ville aujourd’hui. Je compte sur toi pour garder la maison aux côtés de Suzy.
- Et que vas-tu faire ?
- Le frère de Miss Pierce forme les jeunes gens aux danses étrangères, j’aimerais voir ce que
c’est !
Particulièrement ravie de ne pas avoir été invitée pour achever mon livre, je quitte la table en
serrant le livre fort dans la paume de ma main. Une heure à peine me suffit pour achever le
grandiose récit de Sir Wilde : je referme l’ouvrage béni des dieux et deux larmes s’écoulent le
long de mes joues. Allongée sur le lit, je tremble un peu. Un chagrin se perd dans ma gorge,
ce n’est pas de l’affliction, au contraire.

Tout a été si rapide ! Oh j’aimerais tant oublier ce que mon cœur vient d’apprendre pour le
découvrir de nouveau ! Je me redresse, le corps traumatisé par les ravages de l’esprit pour
regarder par la fenêtre. Une silhouette masculine est à la grille au loin et s’avance jusqu’aux
marches qui mènent à l’entrée de chez moi. Intriguée mais encore retournée, je me risque à
quitter ma chambre. Mes yeux doivent être si rouges ! Oh j’espère que Suzy ne le remarquera
pas. Je descends trop lentement : on tape au heurtoir quatre fois.
- Je m’en occupe, Paula. Vous n’êtes pas vêtue.
Mais je suis plus rapide qu’elle. Je me moque un peu : je suis certain que ce bonhomme a déjà
vu le corps d’une femme nue. Le miens est soigneusement préservé dans un épais saut-de-lit
en soie violine. Et puis, après tout, c’est peut-être lui… Oui, je parle de Louis !
J’ouvre la porte.
- Mademoiselle…
L’homme détourne les yeux. Je reconnais le shérif Quinn : un personnage fort aimable et
populaire à Austin. Si j’avais su !
- Paula ! murmure Suzy en me prenant par le bras.
- Ça ira, intervient le shérif en observant les traits de mon visage, j’aimerais parler à Mr.
Crowood.
- Mon père est parti à New-York hier matin.
Il a l’air très étonné par ce que je dis.
- Entrez donc, shérif ! Je vous en prie, je vous en prie…
- Je vous remercie.
En passant près des porte-manteaux, j’enfile un châle que je porte à mon cou. Je suis peut-être
provocatrice mais je n’aime pas froisser l’autorité. Dans l’instant qui suit, Suzy nous apporte
des gâteaux et une carafe de jus d’oranges fraîchement pressées. Le shérif est épaté par
l’intérieur du manoir Crowood – ses yeux scrutent les portraits qui le scrutent en retour, les
horloges dans le petit salon, les plantes et les vestiges d’art.
- Qui êtes-vous, mademoiselle ?
- Mon nom est Paula Crowood. Je suis la fille d’Albert et Rose Crowood ; mon père est un
grand photographe. Il a été approché par un investisseur à Manhattan – Mr. Goldberg. Vous le
connaissez peut-être ? Nous allons certainement déménager là-bas.
- Est-ce que je peux fumer ?
Je ne réponds pas : Suzy file apporter un cendrier dans la seconde. Le shérif se met à fumer,
les jambes croisées et me regarde.

« Et c’est pour ça que votre père a filé à New-York hier, c’est bien ça ? »
- Oui, je suis très heureuse que le talent de mon père soit reconnu à sa juste valeur. Peut-être
voudriez-vous jeter un coup d’œil à ses portraits ? Il y en a quelques-uns, derrière vous.
Il ne se retourne pas. Je comprends à cet instant qu’il n’est pas venu faire la conversation avec
la jeune ingénue que je suis.
- Et votre mère, où est-elle en ce moment ? Partie avec votre père j’imagine.
- Oh non, elle est en ville avec des amies. Elles assistent à un cours de danse.
- Sans vous, siffle-t-il dans un nuage de fumée.
J’ai l’envie irrésistible de lui prendre du tabac pour fumer moi aussi ! Mais hélas, je ne suis
peut-être pas encore assez folle pour ça. Toujours sous le choc du livre achevé, j’ai du mal à
analyser la situation : le shérif est au manoir, je suis seule. Oh il y a bien Suzy – mais que
faisons-nous ?
- Je suis un peu malade.
- Malade, vous dites.
- Suis-je vraiment obligée de vous en parler ?
- Pas du tout. Vous êtes suivie par un médecin ?
- Je ne le suis plus, je suis sur la voie de la guérison.
Je lui décroche un faible sourire.
- Qui était votre docteur, mademoiselle Crowood ?
- Docteur Treed. Je l’adorais mais nous avons dû nous séparer de lui.
Il me regarde fixement et ne bat même plus des cils. L’adorable shérif que j’ai connu
m’effraie un peu. J’ajoute être au courant des rumeurs qui courent dans la ville – Treed aurait
quitté la ville sans laisser de trace mais ce que je dis n’a pas l’air de l’intéresser.
- C’est bien ici qu’on a envoyé une calèche pour chercher un jeune homme l’autre jour. J’ai
lue l’adresse noire sur blanc chez les croque-morts avant de venir ici.
- Oh vous parlez de ce terrible accident… ?
- Vous parliez d’un certain Goldberg tout à l’heure.
- Morgan, oui. Morgan est décédé ici, des suites d’une crise… Il avait de la fièvre, il crachait
du sang.
- La grande faucheuse…
- Qu’est-ce que vous dites ?

Il ne répète pas. Le shérif me met très mal à l’aise et Suzy le sent. Elle s’est donc
glissée juste derrière moi et me sert de gardienne.
- Si je puis me permettre, shérif, avec tout le respect que je vous dois… Je ne suis qu’une
gouvernante mais je crois pouvoir vous aider. Que voulez-vous savoir ?
- Je vais être honnête avec vous, mesdames. Docteur Treed a disparu. Nous avons retrouvé
son agenda ce matin – nous savons qu’il avait un rendez-vous avec vos parents,
mademoiselle. Et puisque vous étiez malade, j’en conclus que vous étiez présente lorsque
cette rencontre a eu lieu. Alors, je vais vous demander une chose…
La porte s’ouvre : ma mère entre en trombe et pousse de grands soupirs. Elle parle toute seule
et bougonne en déposant son parapluie. Une fine pluie tombe au-dehors et les répétitions de
danse ont de ce fait été suspendues. Sensible à l’odeur du tabac, elle débarque dans le salon
prête à me sermonner mais la présence du shérif la laisse sans-voix.
- Shérif ! Shérif Quinn !
Il n’a toujours pas retiré son chapeau et salue poliment ma mère. Je suis très curieuse et
déstabilisée par ce qui vient de se passer. Alors, sans un mot, je me redresse – le livre toujours
en main, c’est à croire que je ne l’abandonnerai jamais.
- Bonjour Miss Crowood.
- Que faites-vous ici ? Puis-je vous offrir un peu de bourbon ? Nous avons d’excellentes
bouteilles.
- Avec plaisir.
Ses yeux me regardent encore, lorsque ma mère quitte le petit salon je la suis de très près. Je
n’ai plus envie de répondre à ses questions interminables mais ma curiosité gigantesque
m’ordonne d’écouter à la porte. C’est ce que je fais, après avoir échappé à la vigilance de
Suzy. Accroupie près de l’escalier entre les manteaux de mon père, j’ai l’impression d’être
retombée en enfance, lorsqu’avide de savoir, j’épiais les grandes personnes. L’oreille tendue,
je m’empêche même de respirer pour entendre au mieux ce qui se dit entre ma mère et le
shérif.
- Dites-moi tout…
- Votre fille et moi avons un peu discuté. Je n’irai pas par quatre chemins, madame : le
Docteur Treed est introuvable et tout nous porte à croire que vous êtes les dernières personnes
en ville à l’avoir vu, avant sa disparition.
- Que dites-vous ? Oh… C’est fâcheux, shérif… Très fâcheux.
- Pourquoi ?
- Le Docteur Treed n’est jamais venu au rendez-vous que nous lui avons donné.

V.
Ma mère est rongée par le chagrin en ce moment : ce qui est arrivé à Morgan Goldberg
est certes traumatisant, mais ce qui l’est encore plus – c’est que le pauvre garçon est décédé
sous mes draps, dans ma propre couche. J’ai beau lui répéter que ça ne change rien pour moi,
elle est devenue encore plus envahissante. Je ne croyais pas que c’était possible – mais
l’existence m’a prouvé le contraire. Le pauvre père Goldberg n’était que l’ombre de luimême. Quant à l’esprit du manoir Crowood, il contemplait les bras croisés l’immense jeu de
la vie et de la mort, confondus l’un en l’autre. Je me demande ce que ressent Dieu, sans doute
est-ce une femme pour être à ce point cruel. C’était il y a trois semaines.
Nous sommes le premier novembre et nous sommes à table, tous les trois. Le phonographe
joue un air pendant que nous goûtons à une délicieuse soupe.
- J’ai reçu une lettre de Mr. Goldberg.
L’évocation de ce nom fait froid dans le dos de maman qui repose sa cuillère. Je me croirais
presque au théâtre. Nous attendons qu’il en dise plus mais il cherche ses mots et il n’est pas
discret.
- Et que dit-il ?
Je préfère prendre les devants. J’ai compris qu’il fallait que je fasse semblant d’aller bien, je
ne le fais pas forcément pour moi : je le fais aussi pour Louis. Lorsqu’il reviendra, je veux
être prête et grandie en d’autres mots, digne de lui. Papa regarde maman, puis il me regarde,
moi.
- Nous sommes invités à visiter l’appartement, à Greenwich. Il veut me faire signer le contrat.
Cela signifie qu’il a accepté. Fort bien. Je dépose mes couverts à mon tour mais Alfred
Crowood n’est point gêné par nos angoisses à maman et moi alors, il continue de déguster sa
soupe. Pire, il l’achève d’un trait.
- J’ai décidé que j’irai seul.
Elle n’est pas convaincue.
- Est-ce vraiment raisonnable ?
- Le voyage est très long, mais j’ai décidé de prendre la mer. Ce sera plus rapide et peut-être
plus agréable.
Ma mère hoche lentement la tête : c’est une nouvelle difficile à admettre pour nous deux. A
qui vais-je manquer ici, si ce n’est Suzy ? Le peu d’amis que j’avais s’est volatilisé au
lendemain de mes noces et Louis n’est toujours pas revenu. Ma gorge se serre, ce voyage aux
confins de l’est ne me dit rien qui vaille, une angoisse inconnue me fait croire que je ne
reverrai jamais mon père adoré. Je me lève sans crier gare et me précipite pour passer un bras
autour de son cou. Nous n’avons jamais eu l’habitude de nous démontrer l’amour que nous
avions l’un pour l’autre mais je le sens déjà s’évaporer vers la ville des villes.

Très vite, Père prépare ses valises – dans les deux jours qui suivent, il se montre
particulièrement doux et attentif. Parfois, il émet quelques messes basses auprès de ma mère
et il croit que je ne vois rien. Je sais tout – je vois tout. Il demande à Suzy de prendre bien
soin de nous deux et je la trouve curieusement émue. Notre gouvernante sait que notre départ
est irrévocable. Papa m’embrasse, il embrasse maman. Et puis il s’en va. Nous nous
retrouvons alors entre femmes dans le manoir Crowood, en haut de la butte, à Austin.
- Est-ce qu’il reviendra ?
- Ce que tu peux être sombre parfois Paula ! Ne dis pas de bêtises pareilles. Mesdames Pierce
et Shepperd sont invitées.
- Elles n’ont pas peur ?
- Peur de quoi ?
Je la regarde comme si elle se moquait de moi. Quelle demeurée elle fait.
- A cause de Morgan Goldberg.
Sans un mot, je marche jusqu’au petit salon pour jouer un air de piano mais ma mère a l’air en
colère. Elle croise les bras et me suit jusqu’à ce que je m’installe.
- Elles ne savent pas tous ces détails, me dit-elle enfin – juste à temps, juste avant que je me
mette à jouer.
- Ah. Tu n’as donc dit à personne que l’esprit d’un mort hante la maison.
- Voilà que ton père est parti et tu recommences tes enfantillages !
- Tu n’y crois pas alors.
- Dieu te garde ma chérie, je m’en vais glisser une Bible à ton chevet. Et puisqu’Il est
miséricordieux, et puisque tu es une brave fille, je te demanderai de bien la lire ce soir en te
couchant.
En guise de réponse, j’entame la marche funèbre de Chopin, ce qui a le don de l’agacer.
Entendre ces notes lui hérisse le poil : tant pis pour elle. Lorsqu’elle quitte enfin la pièce, je
change de partition. Je voulais seulement qu’elle me laisse tranquille. Le calme est de courte
durée.
- Ne t’avise pas de jouer cette horreur devant Judith et Laura ou tu le regretteras !
- Très bien, maman.
A l’instant où je finis de jouer, les femmes arrivent au manoir. Elles me regardent toujours
avec ce même air désolé – comme si je les répugnais. Et pourtant, qu’elles sont laides. Avec
ou sans fard, coiffée ou nue, je les surpasse en tout point. J’ai décidé de les prendre en pitié.
Elles se plaignent du froid qui enveloppe la ville avec l’hiver.

Nous ne passerons même pas noël en famille : c’est la première fois de ma vie. Les dames me
saluent en retirant leurs gros manteaux et me complimentent sur ma toilette. Qu’il est difficile
de rester charmante face à l’insupportable – alors je leur souris en passant mon chemin. Je
vais peut-être reprendre la couture : je n’étais pas si mauvaise avant. Je les entends bavasser
en quittant le petit salon à propos d’un livre je crois, que l’une aurait adoré et que l’autre
aurait détesté.
« Oh vous savez, c’est ce fichu Wilde encore qui adore faire scandale ! »
Je m’interromps et les écoute discrètement.
- Ah ! Wilde ! Rien n’est plus provocateur que de porter un tel nom.
- N’avez-vous pas dévoré son portrait ? Moi je l’ai aimé et je l’ai relu plusieurs fois. Et vous,
Rose ?
- Je ne lis que très peu de littérature étrangère.
- Vous êtes ridicule ma chère ! Je vous en conjure, lisez celui-ci.
En revenant sur mes pas, j’attise quelques regards gênés (encore).
- Qu’est-ce que c’est ?
- Oh… Eh bien… Je…
- Paula est bien trop jeune et préservée pour comprendre le sens de ce torchon ma bonne amie,
dit Miss Pierce en prenant le bras de ma mère.
- Torchon, répète Miss Shepperd en menaçant son amie, vous n’avez plus toute votre tête je
vous le dis !
- Vous parliez d’Oscar Wilde, dis-je, aurais-je déjà lu ce livre ?
- Oh cela m’étonnerait, s’exclama Miss Pierce, et vous ne devriez pas.
- Laissez-la tenter d’apprécier au moins, siffle Miss Shepperd, ce récit m’a submergée toute
entière, j’en rêve la nuit !
Elle se redresse pour me tendre le dit-livre et me sourit.
- Les rêves ne peuvent pas faire de mal, Paula. Lisez donc ce livre et tentez d’en découvrir le
sens !
J’inspecte brièvement la couverture.
- Parlez-moi un peu de l’histoire, dis-je, je vais jusqu’à ma chambre – je suis un peu fatiguée.
- Oh ça ma chère ! Il est impossible de vous parler un peu de ce bijou.

Ma mère me regarde froidement. Je remercie chaudement Miss Shepperd que je ne porte
pourtant pas dans mon cœur, c’est la première fois qu’elle a un geste gentil envers moi. Je ne
suis pas dupe : ces faux bons sentiments sont de la pitié mal placée, qu’elle se la garde, cette
pauvresse. Je quitte le petit salon pour donner de l’attention au cadeau qu’on vient de me faire
: j’ignorais jusqu’alors que Wilde avait été l’auteur d’un tel ouvrage. Le titre du livre ne me
dit vraiment rien.
« Ex Libris » dis-je en un chuchotement imperceptible.
Se plonger dans l’imaginaire d’un livre est un talent. Trop d’entre nous en sont incapables
alors je me dirige lentement vers ma chambre. Prise d’une étrange envie, je décide de
m’habiller, sans prendre le temps de me torturer avec un corset et rejoins le hall. Ma mère est
en pleine discussion avec ses commères. Je me fais plus discrète qu’une souris et parviens à
quitter la maison. Le livre est planqué dans ma poche intérieure, je regarde autour de moi :
personne dans les jardins, j’ai envie d’aller jusqu’aux petits bois qui entourent la grande haie
au-devant du manoir. Sans doute ma mère comprendra quelle idée stupide j’ai pu avoir alors
que le soleil est sur le point de se coucher.
Les feuilles recouvrent le sol sec, et j’avance entre les arbres morts jusqu’aux rochers. De
l’autre côté de la clairière, le désert menace d’engloutir Austin. Je prends appui sur les roches
et débute la lecture. Les premiers mots me sont destinés : il s’agit d’une brève note de
l’auteur. Si brève que je l’ai déjà achevée. Le calme autour de moi est si apaisant que j’en
oublie presque à quel point je saigne, tous les jours que fait la vie, incapable de mourir, bien
moins capable de vivre. Je pousse un long soupir de détresse et commence le premier chapitre
en ignorant ce qui se passe autour et surtout là-haut, dans le ciel. Quelques oiseaux survolent
la forêt de temps en temps et les ténèbres s’emparent peu à peu des branches noires. Quelle
idiote je fais ! Et ce temps si rapide qui court et qui court, éloignée des salons et des gens, des
rues et de l’argent, du cœur battant de l’Amérique – je ne m’en rends pas compte, mais deux
heures sont passées. Absorbée par ce que mon âme buvait au travers de ces sublimes mots,
enivrée par cette histoire qui ne ressemble à aucune autre, je me coupe une seconde à peine de
la dernière page du chapitre sept. Déjà deux heures, le rocher sous ma robe est chaud malgré
la froideur de la nature. Sur le chemin du retour, je peine à avancer en tâtant les troncs
d’arbres autour. Heureusement que les lieux me sont familiers – ça y est, je vois le manoir.
Avec la même douceur que tout à l’heure, je tente l’inespéré et me décide même à emprunter
la porte arrière qui mène à la réserve. J’y croise Suzy qui vide l’eau usée de la bouilloire. Elle
me regarde avec de grands yeux ronds.
- Paula !
- Pas un mot Suzy.
- Que…
Mais je me suis déjà envolée. Je quitte la cuisine, la voix autoritaire de ma mère m’interpelle.
- Où étais-tu ? me demande-t-elle les bras croisés, tu n’étais pas dans ta chambre.

« Je parlais avec Suzy. »
Elle sait que je mens mais ne dispose pas de réelles preuves alors elle se contente de me fixer
ainsi.
- Et moi qui croyais que tu te jetterais sur le livre qu’on t’a offert. Tu n’es plus une enfant,
c’est sûr.
Je ne sais pas si mes yeux me jouent des tours mais je la trouve si triste et mélancolique,
presque nostalgique.
- Je vais m’y mettre maintenant.
- Nous allons dîner.
- Je n’ai pas très faim.
- Tu es toujours maigre, dit-elle plus fort, tu mangeras.
Alors je mange.

Au soir, à l’instant où je me glisse sous mes draps, je m’imagine déchirer cette infâme
robe de chambre que j’ai en horreur. Plus le temps passe, moins je supporte ces vêtements qui
alourdissent ma chair. Je cherche le livre : je l’ai posé sur la table de chevet. Je tends le bras,
le saisis entre mes doigts et sens ma gorge se serrer. Il n’est pas bien épais, je crois que je
l’aurai achevé demain à la tombée de la nuit. Non ! Je sais, il ne passera pas la nuit. C’est
terrible, cet appétit qui me dévore et prend possession de moi. Plus fort que le besoin de boire
et de manger, de plaire et d’être aimé, je veux disparaître à l’intérieur. A mesure que je lis,
d’autres écrits se mélangent dans ma tête. J’entends les animaux de la nuit se réunir sous ma
fenêtre pour que je leur lise à voix haute la fabuleuse histoire d’Ex Libris.
Mes yeux se ferment, le livre glisse entre mes doigts. Me voilà emportée et élevée, maudit soit
le sommeil de m’avoir coupé la route ! Alors en cette nuit où je n’ai pas pu achever l’enfant
de Wilde, des mots et des phrases étranges me viennent. C’est comme les paroles de l’opéra
de Madone. Ce pauvre homme désespéré chantait… Il disait…
« Je marche dans la rue à la recherche du sens, imperturbable et aimant, les regards se portent
sur moi. Subtiles ou crus, quand j’y pense en chantant, l’impénétrable sentiment bâtard me
suit jusque là-bas; c’est cet endroit qu’on nomme le Royaume des Morts, invisible aux yeux
des éclairés, désiré aux yeux des dépravés. A l’avenue prochaine, je m’arrête le souffle coupé
: je vois les sentiers qui mènent à l’au-delà. Dois-je faire un pas ou deux, où sont les normes et
les interdits ? De ce que je sais de la vie – j’en sais peux. Quelques leçons que j’ai laissé
glisser dans l’oubli. Mais me voici dans ces landes détestées de tous et pourtant si belles ! Si
seulement on pouvait les voir et les aimer à leur juste valeur. Mais après l’obscurité et la
pluie, tout s’éveille, mais surtout « elle » ! On sait de qui je parle, tu sais qui je veux voir, je
l’ai tant désirée avant l’heure. Elle porte une faux tranchante, ses cheveux d’or la font jaillir

du néant – sa gorge pâle soutiennent une tête sublime et charmante. Je n’ose lui demander,
mais j’en veux encore, je la connais entière. Celle pour qui tu te caches, celle pour qui tu
vendrais les tiens. Faudrait-il seulement que tu saches à quel point elle aime prendre le ciel et
ses nuages ! Elle qui a su devenir la plus sage d’entre les sages. Ô Toi, la Mort, toi que
j’adore, toi sans qui je ne serai vivant, mort entre les morts, mort entre les vivants, à demianimé par l’envie de te goûter, personne d’autre, nul autre que moi ne t’aimera autant que moi

J’aimerais tant qu’on m’adore comme cet homme avait chéri la mort en personne. Plus je me
fais vieille, plus je comprends la beauté de cette histoire d’amour entre les vivants et l’agonie
elle-même. Oh si ma mère savait ce qu’abrite ma petite tête brune ! Elle me giflerait
assurément.

Aux premières lueurs du jour, mes paupières frémissent. Mon cœur manque de
s’arrêter, où est le livre ? Je me redresse, le cherche du regard. Il est au sol : je m’empresse de
le ramasser pour l’enlacer. Une imbécile ! Voilà ce que je suis. Depuis que mes doigts ont
touché le papier de l’écrit, dès l’instant où mes yeux ont lu la première majuscule du premier
mot – un pacte s’est établi entre lui et moi. Nous n’en parlons pas, nous faisons comme si de
rien n’était lui et moi mais quelque chose a changé en moi pour toujours. Je le remarque à ma
vivacité. La langueur d’hier a fait place à une excitation toute nouvelle. Une fois encore, je
voudrais m’échapper de la maison pour lire l’Ex Libris. Il ne reste que cinquante pages !
Achever le livre, c’est accepter de lui faire mes adieux et je ne suis pas très prête – je l’ai
rencontré il y a peu, mais j’ai la conviction qu’il est tout ce que j’attendais de la vie. De telles
pensées pourraient me conduire à l’asile pour de bon, là où je voulais encore demeurer il y a si
peu, aux côtés de Docteur Treed. Je me demande seulement ce qu’il est devenu, s’il va bien et
s’il pense à moi.
Moi, je n’y pense plus.
Lorsque nous prenons le petit déjeuner, ma mère et moi, elle remarque que j’ai déposé le livre
à côté de mon chocolat.
- C’est le livre de Miss Shepperd ?
Je hoche la tête.
- Il a l’air de beaucoup te plaire.
Mes joues s’enflamment.
- Oh ce n’est pas ça…
- Paula ?
Je fuis le regard de ma mère mais elle me demande aussitôt de la regarder elle.
- Tu as une de ces mines ! Tu as retrouvé tes joues roses d’avant. Quel est ce miracle ?

Je me mets à rire mais – ce n’est plus les esclaffements d’avant, où ma voix aigüe et
hystérique faisait trembler les murs du manoir au point de faire pleurer Suzy en cachette dans
la cuisine.
- Tu dis de ces bêtises !
- Je suis sincère. Je devrais te faire lire plus souvent.
Elle se penche au-dessus de sa tasse.
- Et de quoi est-ce que parle ce livre fantastique, mon enfant ?
Le souffle coupé, je considère ma mère puis la couverture d’Ex Libris. Je m’en mordrais
presque les lèvres d’appréhension car jamais il ne m’a été à ce point difficile d’exprimer une
idée, une sensation. Les secondes défilent et ma mère attend toujours une réponse en vain.
- Cela m’a l’air bien compliqué !
- En effet.
- Je devrais peut-être le lire…
- Non !
Ma réponse est sans retour. J’ai même un peu crié : je le remarque aux deux yeux exorbités de
ma mère, me dévisageant – le sang à ses joues s’est retiré, elle est aussi pâle que la Paula
malade.
- Oh… Pardonne-moi.
- Très bien. Je comprends, tu n’as pas fini de le lire, c’est cela ?
- Oui.
- Tu me raconteras après, dans ce cas.
Elle esquisse un sourire faux et se redresse – sans un mot, Suzy s’avance pour débarrasser les
petites assiettes de ma mère ainsi que sa tasse.
- Je vais en ville aujourd’hui. Je compte sur toi pour garder la maison aux côtés de Suzy.
- Et que vas-tu faire ?
- Le frère de Miss Pierce forme les jeunes gens aux danses étrangères, j’aimerais voir ce que
c’est !
Particulièrement ravie de ne pas avoir été invitée pour achever mon livre, je quitte la table en
serrant le livre fort dans la paume de ma main. Une heure à peine me suffit pour achever le
grandiose récit de Sir Wilde : je referme l’ouvrage béni des dieux et deux larmes s’écoulent le
long de mes joues. Allongée sur le lit, je tremble un peu. Un chagrin se perd dans ma gorge,
ce n’est pas de l’affliction, au contraire.

Tout a été si rapide ! Oh j’aimerais tant oublier ce que mon cœur vient d’apprendre pour le
découvrir de nouveau ! Je me redresse, le corps traumatisé par les ravages de l’esprit pour
regarder par la fenêtre. Une silhouette masculine est à la grille au loin et s’avance jusqu’aux
marches qui mènent à l’entrée de chez moi. Intriguée mais encore retournée, je me risque à
quitter ma chambre. Mes yeux doivent être si rouges ! Oh j’espère que Suzy ne le remarquera
pas. Je descends trop lentement : on tape au heurtoir quatre fois.
- Je m’en occupe, Paula. Vous n’êtes pas vêtue.
Mais je suis plus rapide qu’elle. Je me moque un peu : je suis certain que ce bonhomme a déjà
vu le corps d’une femme nue. Le miens est soigneusement préservé dans un épais saut-de-lit
en soie violine. Et puis, après tout, c’est peut-être lui… Oui, je parle de Louis !
J’ouvre la porte.
- Mademoiselle…
L’homme détourne les yeux. Je reconnais le shérif Quinn : un personnage fort aimable et
populaire à Austin. Si j’avais su !
- Paula ! murmure Suzy en me prenant par le bras.
- Ça ira, intervient le shérif en observant les traits de mon visage, j’aimerais parler à Mr.
Crowood.
- Mon père est parti à New-York hier matin.
Il a l’air très étonné par ce que je dis.
- Entrez donc, shérif ! Je vous en prie, je vous en prie…
- Je vous remercie.
En passant près des porte-manteaux, j’enfile un châle que je porte à mon cou. Je suis peut-être
provocatrice mais je n’aime pas froisser l’autorité. Dans l’instant qui suit, Suzy nous apporte
des gâteaux et une carafe de jus d’oranges fraîchement pressées. Le shérif est épaté par
l’intérieur du manoir Crowood – ses yeux scrutent les portraits qui le scrutent en retour, les
horloges dans le petit salon, les plantes et les vestiges d’art.
- Qui êtes-vous, mademoiselle ?
- Mon nom est Paula Crowood. Je suis la fille d’Albert et Rose Crowood ; mon père est un
grand photographe. Il a été approché par un investisseur à Manhattan – Mr. Goldberg. Vous le
connaissez peut-être ? Nous allons certainement déménager là-bas.
- Est-ce que je peux fumer ?
Je ne réponds pas : Suzy file apporter un cendrier dans la seconde. Le shérif se met à fumer,
les jambes croisées et me regarde.

« Et c’est pour ça que votre père a filé à New-York hier, c’est bien ça ? »
- Oui, je suis très heureuse que le talent de mon père soit reconnu à sa juste valeur. Peut-être
voudriez-vous jeter un coup d’œil à ses portraits ? Il y en a quelques-uns, derrière vous.
Il ne se retourne pas. Je comprends à cet instant qu’il n’est pas venu faire la conversation avec
la jeune ingénue que je suis.
- Et votre mère, où est-elle en ce moment ? Partie avec votre père j’imagine.
- Oh non, elle est en ville avec des amies. Elles assistent à un cours de danse.
- Sans vous, siffle-t-il dans un nuage de fumée.
J’ai l’envie irrésistible de lui prendre du tabac pour fumer moi aussi ! Mais hélas, je ne suis
peut-être pas encore assez folle pour ça. Toujours sous le choc du livre achevé, j’ai du mal à
analyser la situation : le shérif est au manoir, je suis seule. Oh il y a bien Suzy – mais que
faisons-nous ?
- Je suis un peu malade.
- Malade, vous dites.
- Suis-je vraiment obligée de vous en parler ?
- Pas du tout. Vous êtes suivie par un médecin ?
- Je ne le suis plus, je suis sur la voie de la guérison.
Je lui décroche un faible sourire.
- Qui était votre docteur, mademoiselle Crowood ?
- Docteur Treed. Je l’adorais mais nous avons dû nous séparer de lui.
Il me regarde fixement et ne bat même plus des cils. L’adorable shérif que j’ai connu
m’effraie un peu. J’ajoute être au courant des rumeurs qui courent dans la ville – Treed aurait
quitté la ville sans laisser de trace mais ce que je dis n’a pas l’air de l’intéresser.
- C’est bien ici qu’on a envoyé une calèche pour chercher un jeune homme l’autre jour. J’ai
lue l’adresse noire sur blanc chez les croque-morts avant de venir ici.
- Oh vous parlez de ce terrible accident… ?
- Vous parliez d’un certain Goldberg tout à l’heure.
- Morgan, oui. Morgan est décédé ici, des suites d’une crise… Il avait de la fièvre, il crachait
du sang.
- La grande faucheuse…
- Qu’est-ce que vous dites ?


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