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LA MONTAGNE MERCREDI 9 NOVEMBRE 2016

Le fait du jour

3

Géologie

INATTENDU ■ Un important gisement de pierres précieuses a été découvert dans la région d’Issoire

Sur les traces du saphir d’Auvergne
Une rivière auvergnate
recèle une concentration
exceptionnelle de saphirs.
Des scientifiques et
passionnés tentent de
découvrir leur origine.
DOSSIER

G

Olivier Choruszko

authier et Coline, la sil­
houette engoncée dans
de longues cuissardes de
pêche, ont laissé le ta­
mis et la pelle de côté. Le temps
d’une pause, dans le murmure
cristallin de cette rivière aux
berges luxuriantes, digne d’une
jungle tropicale.
Voilà un mois que ces deux
étudiants en géologie de l’Insti­
tut polytechnique UniLaSalle, à
Beauvais (60), auscultent ce cor­
ridor vert et bleu, dans le cadre
d’ u n s t a g e h o r s n o r m e. Il s
auraient pu choisir les flancs de
l’Etna ou les mines de cuivre du
Maroc. Ils ont opté pour une
autre merveille naturelle : le sa­
phir d’Auvergne.
Ce cours d’eau de la région
d’Issoire (Puy­de­Dôme), que
l’on ne peut nommer et situer
pour des raisons de confidentia­
lité, en recèle une quantité ex­
ceptionnelle. Pour preuve, ce
quasi­miracle, qui survient alors
que les deux jeunes prospec­
teurs papotent.

« Chasse au trésor
sur 20 millions
d’années »

Ce passionné de géologie, qui
accompagne les deux étudiants,
sait de quoi il parle. C’est lui qui
a découvert ce foyer de saphirs.
Avec la même fortune inouïe de
Gauthier… « J’ai le pif, c’est
inexplicable », tente encore
comprendre ce dernier.
« J’ai toujours aimé ramasser
des mûres, des champignons,
gratter les rivières. En me pro­
menant dans le coin, j’ai repéré
une pierre bleue dans le sable.
Je savais que ce n’était pas un
minéral ordinaire. Il tapait à
l’œil. » L’amateur se bricole des
outils de prospecteur et le voilà
parti, tel un chercheur d’or au
fin fond de l’Amazonie, pour
une chasse aux trésors à deux
pas de chez lui.
« Au bout de deux ans, je me
suis retrouvé avec un stock de
pierres assez important. J’ai pris
un petit échantillon et je suis
allé voir un lapidaire de la ré­
gion. Il m’a dit : “C’est bien,
c’est joli. Mais pour que cela

soit viable, il faudrait que tu ra­
masses cela en une journée”.
C’était à peu près 1/7e de ce que
j’avais ramassé dans la journée !
J’ai pas sauté au plafond mais je
me suis dit que j’avais vraiment
un bon coin… »
Sa découverte la conduit à
rencontrer d’autres passionnés
de minéraux, tel Gérard Astier,
responsable de la Maison de la
pierre philosophale à Issoire,
ainsi que le géologue et volca­
nologue Pierre Lavina. Elle l’a
aussi amené à initier un pro­
gramme de recherches unique
en France (*) : trouver la source
mère des saphirs. Plus qu’une
curiosité géologique, cette con­
centration de beaux et gros co­
rindons bleus, en grande partie
transformables en bijoux, pour­
rait déboucher sur une activité
économique, la première du
genre dans la région.
« L’idée est de les exploiter »,
souligne Nicolas Léger. « Mais
dans la rivière, d’un point de

vue réglementaire, ce n’est pas
possible. On peut obtenir des
autorisations pour l’or mais pas
pour les minéraux. Notre ambi­
tion est donc d’extraire le saphir
h o r s r i v i è re. » Ce s p é p i t e s
auvergnates, selon les hypothè­
ses en cours, seraient d’origine
volcanique. Elles pourraient
avoir été arrachées aux profon­
deurs de la terre par l’éruption
d’un volcan lacustre, lequel
aurait ensuite été érodé par un
glacier. Des reliquats de ce vol­
cans auraient ensuite voyagé
dans des cours d’eau. Et avec
eux les fameux saphirs.
Quand ils ne fouillent pas les
sédiments de la rivière, à la re­
cherche d’indices leur permet­
tant de remonter au plus près
des sources possibles, les cher­
cheurs crapahutent dans la
campagne alentour, une loupe
et un marteau à la main, pour
remonter le temps et tenter de
reconstituer un immense puzzle
géologique.

« Il faut trouver les restes de
l’éruption », affirme Gauthier.
« On fait tous les volcans sur
une vingtaine de kilomètres car­
rés. Mais il y en a une tripo­
tée ! » Au­delà de la cartogra­
phie scientifique, une véritable
enquête policière. « C’est vrai­
ment une chasse aux trésors sur
plus de 20 millions d’années »,
sourit Gauthier. Un travail pas­
sionnant, haletant, mais colos­
sal et qui s’effectue avec peu de
moyens.
Et si ce rêve bleu ne demeurait
qu’un rêve ? Si la source mère
restait introuvable ? « On aura
fait avancer les cartes géologi­
ques, la connaissance et on se
sera bien amusé ! », confie Nico­
las Léger. « Pour moi un trésor,
c’est d’abord quelque chose
vous enrichit de rencontres,
d’imprévu, de joie. » Un but
déjà atteint. ■
(*) Étude menée en partenariat avec
l’institut UniLaSalle de Beauvais et l’un
de ses enseignants­chercheurs, le doc­
teur Mohamed Nasraoui.

leszauliberts@hotmail.com

Gauthier aperçoit un reflet
bleu dans le gris du sable. L’élè­
ve i n g é ni e ur sa i s i t l e p e t i t
caillou qui en est à l’origine, le
fait tourner entre ses doigts, à la
lumière. Pas de doute, c’est un
saphir. Gros comme un grain de
café. Le regard de Gauthier s’il­
lumine. Trouver une pierre de
cette taille, à même le sable,
alors que ce minéral très dense
se tapit généralement dans les
sédiments, est tout bonnement
incroyable.
« C’est un scandale, nulle part
sur terre cela se passe comme
ça ! », plaisante Nicolas Léger.

PROSPECTION. Trouver des saphirs est une chose. Les expliquer en est une autre. La découverte de Nicolas Léger, dans cette discrète rivière de la région
d’Issoire, a débouché sur une aventure scientifique et humaine hors norme. PHOTOS JEAN-LOUIS GORCE

QUALITÉ. Environ un tiers des pierres peut être exploité en bijouterie. La marque d’un très bon gisement.

MÉTHODE. Les sédiments sont fouillés au tamis. Le saphir ne se
présente jamais seul. Zircons et spinelles trahissent sa présence.

INDICE. Chaque échantillon constitue une information relative
à l’histoire et la localisation potentielle du saphir.

Allier