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ABDELHAFID BOUSSOUF
Le révolutionnaire aux pas de velours

Chérif Abdedaïm

ABDELHAFID BOUSSOUF
Le révolutionnaire aux pas de velours

Editions ANEP

Du même auteur :

-Aux portes de la méditation (Essai philosophique),
Casbah Editions, 2004
- Le Bouquet entaché (Recueil de poèmes et maximes),
Geb Editions, 2006

© Editions Anep
ISBN: 978-9947-21-469-5
Dépôt légal : 5759-2009

Remerciements
A tous ceux qui ont collaboré directement ou indirectement à
cette mise en lumière d'un pan méconnu de la Révolution algé­
rienne.
A cet effet, je citerai :
- Les directions des moudjahidine de Skikda, d'Oran (Youcef
Boubtina), d'El Bayadh, de Saïda,
- l'Organisation nationale des fils de chahid de Skikda
(Mohamed Merrakchi),
l'Organisation nationale des moudjahidine d'Oran
(Mohamed Freha),
- le Musée du Moudjahid d'Oran,
- le Centre national de la recherche sur le mouvement national,
- la direction de la culture de Mila,
- la Maison de la culture de Mila,
- les membres du MALG : Brahim Lahrèche, Rachid Aïnouche,
Abdelkader Boukhari, Brahim Lahouassa, Ali Medjdoub, Allaoua
Bounzou, Hadim Khelifa, Salah Eddine Mliki,
- les moudjahidine : Mohamed Boudekhana, Ahmed Khelifa,
Driss Belmekki, El Habri Nafaâ, Guendouz Nafaâ, Abdelkrim
Zaoui, Chikh Bouchikhi, Ahmed Ouahrani.
Ainsi que Samir Sabek et Abdelouahab Djakkoun (La Nouvelle
République), Mohamed Bouchikhi, Hacene Boubeker, Kadri
Belgacem, Ali Tayebi, Amar Aziez, Brahim Abdedaïm, Hamid
Abdedaïm, Karima Abdedaïm, Abdelkader Tolba, Fouad
Mouhssini, Amar Mokrani et Kaci.
Enfin, les familles Boussouf et Bouameur (proches de Omar
Tlidji).

Préface
C’est une œuvre utile pour l’auteur de cet ouvrage de s’être
inspiré de mes études ainsi que de celles d’autres malgaches,
joignant à cela des témoignages d’acteurs de la Révolution,
pour éclairer le lecteur sur l’illustre moudjahid que fut
Abdelhafid Boussouf, dit Si Mabrouk. Car il n’est guère de plus
important que l’art de retracer les événements passés.
Boussouf avait marqué de son empreinte, durant l’évolution de
la lutte armée, l’organisation de la wilaya historique de l’Ouest
algérien. Il créa, dans sa lancée, les structures des services
secrets du GPRA, lorsqu’il fut nommé ministre des Liaisons
générales et Communications. Fort de son succès, ses compa­
gnons le sollicitèrent pour d’autres missions des plus délicates
(logistique et armement) dans lesquelles il excella en virtuose.
Quand l’armée française réussit à verouiller les frontières, à
l’Est comme à l’Ouest, par des barrages électrifiés et minés, les
bataillons de l’ALN formèrent un front offensif pour continuer
le combat. Boussouf réussit à les doter d’artillerie légère. Des
centres d’écoute radio implantés près des postes de comman­
dement de l’ALN furent utiles pour relever les communications
ennemies à temps et déjouer toutes attaques terrestre et
aérienne. Enfin, le courrier diplomatique à l’étranger des per­
sonnels du GPRA fut protégé par des relais dotés d’un person­
nel qualifié et de moyens de transport du Maghreb au
Machrek. Il existait aussi des agents de liaison porteurs de cor­
respondances destinées aux cadres résidents dans les principa­
les capitales occidentales. Boussouf attachait un intérêt parti­
culier à la formation de ses personnels. Des écoles spécialisées

au Maroc et par la suite en Tunisie réussirent, dans la clandes­
tinité, à former plusieurs cadres dans le renseignement, les
transmissions (opérateurs, chiffreurs, dépanneurs, etc.).
Après la scission entre le GPRA et l’état-major, durant la
période du cessez-le-feu, Boussouf cessa toute activité politi­
que. Il laissa derrière lui des hommes formés et expérimentés
auxquels Boumediene fît appel pour édifier les assises de
l’Etat algérien. Comme disait un économiste du XVIIIe siècle :
« Il n’y a pas de richesse que d’hommes. » « L’homme est un
capital vivant », disait également Karl Marx.
Brahim Lahrèche (dit Ghani)
Ex-cadre du MALG

Introduction
« Il faut de grandes parties pour composer un grand tout :
et il faut de grandes qualités pour faire un héros. Une intelli­
gence étendue et brillante semble devoir occuper le premier
rang entre ces qualités. Tel est le sentiment de ceux qui passent
pour avoir plus creusé dans la nature de l’héroïsme. Et de
même qu’il n’est point, selon eux, de grand homme qui n’ait
cette intelligence, ils ne la reconnaissent aussi dans qui que ce
soit, qu’ils ne le qualifient un grand homme. De tous les êtres
qui frappent nos sens en ce monde visible, ajoutent-ils, le plus
parfait est l’homme ; et dans lui, ce qu’il y a de plus relevé, c’est
une intelligence vaste et lumineuse, principe de ses opérations
les mieux conduites et les plus surprenantes. Mais, de cette
intelligence, de cette perfection comme fondamentale, naissent
deux qualités, ainsi que deux branches qui sortent de la même
tige. Un jugement solide et sûr, et un esprit tout de feu, sont ces
qualités ; lesquelles attirent le nom de prodige à l’homme en
qui elles se réunissent. » (Baltasar Graciàn, Le héros).
Militant au sein du PPA, de l’OS, du MTLD avant de faire
partie du CRUA, Abdelhafid Boussouf prendra la direction de
la Wilaya V où il mettra en place une organisation des plus
rigoureuses, notamment avec la création des transmissions et
des premiers noyaux des services secrets. Il fera également
partie du CNRA, du CCE, du CIG avant d’être nommé minis­
tre des Liaisons et Communications ; puis ministre de
l’Armement et Liaisons générales. Un parcours constellé de
faits d’armes, qui fera dire à ses contemporains que la carrière
d’Abdelhafid Boussouf a été celle d’un révolutionnaire total

qui a renié le principe selon lequel la colonisation semble un
processus irréversible.
« C’était déjà la révolution plus que l’indépendance que
cherchait Boussouf... La direction du département des liai­
sons générales fit de lui, en 1958, le Fouché de la rébellion,
mais un Fouché révolutionnaire comme Saint-Just et nanti de
troupes comme Bonaparte. »' C’est ainsi que le décrivait
Claude Paillat.
Abdelhafid Boussouf voulait la Révolution plus que l’indé­
pendance. Son approche des faits plaide non seulement pour
sa conviction d’une Algérie indépendante, mais aussi pour
une Algérie post-indépendante, capable de relever les défis
auxquels elle serait confrontée.
Afin de clarifier cette homologie de Claude Paillat, que nous
serions tentés de prendre sous une couleur élogieuse - puis­
que Boussouf, à lui seul, semble rassembler les vertus de trois
grandes figures de la Révolution française - faudrait-il
d’abord connaître Joseph Fouché et Saint-Just. Le premier
était « l’un des hommes les plus puissants de son époque et
l’un des plus remarquables de tous les temps, (il) a trouvé peu
d’amour auprès de ses contemporains et encore moins de jus­
tice auprès de la postérité...» Un homme qui, à un tournant du
monde, a dirigé tous les partis et a été le seul à leur survivre,
et qui, dans un duel d’ordre psychologique, a vaincu un
Napoléon et un Robespierre. De temps en temps, sa
silhouette encore traverse une pièce ou une opérette sur
Napoléon mais, le plus souvent, sous la forme de charge sché­
matique et banale d’un astucieux ministre de la Police, d’un
ancêtre de Sherlock Holmes ; une description sans profon­
deur confond toujours un rôle caché avec un rôle secondaire.

1) Claude Paillat, Dossiers secrets de l’Algérie (13 mai 58/28 avril 61), Presse de la
Cité (1962).

Mais Balzac a précisément fait sortir de l’ombre où il s’était
complu cet homme qui fut le plus méprisé et le plus honni de la
Révolution et de l’Empire. Il l’appelle « ce singulier génie », « le
seul ministre que Napoléon ait jamais eu », puis « la plus forte
tête que je connaiss » et ailleurs « l’un de ces personnages qui
ont tant de faces et tant de profondeur sous chaque face, qu’ils
sont impénétrables au moment où ils jouent et qu’ils ne peuvent
être expliqués que longtemps après la partie. »
Pour Balzac, Fouché a « possédé plus de puissance sur les
hommes que Napoléon lui-même ». Mais Fouché a su,
comme il faisait de son vivant, « demeurer dans l’histoire une
figure cachée : il n’aime montrer ni son visage ni ses cartes.
Presque toujours il reste dissimulé au sein des événements, à
l’intérieur des partis, derrière le voile anonyme de ses fonc­
tions ; son action est invisible comme celle des rouages d’une
montre ; et on réussit très rarement à saisir son profil fuyant
dans le tumulte des faits et dans les courbes les plus accusées
de sa carrière ».1
Quant au second, Louis Antoine Léon (de) Saint-Just,
c’était également le fervent révolutionnaire qui a galvanisé les
énergies. Un homme qualifié de « théoricien implacable du
gouvernement révolutionnaire ». Dans son livre L’Esprit de la
Révolution et de la Constitution de France, Saint-Just y
expose ses réflexions sur la Révolution française :
« Un homme révolutionnaire est inflexible, mais il est sensé,
il est frugal ; il est simple sans afficher le luxe de la fausse
modestie ; il est l’irréconciliable ennemi de tout mensonge, de
toute indulgence, de toute affectation. Comme son but est de
voir triompher la Révolution, il ne la censure jamais, mais il
condamne ses ennemis sans l’envelopper avec eux ; il ne l’ou1) Stefan Zweig, Joseph Fouché, 1930.

trage point, mais il l’éclaire ; et, jaloux de sa pureté, il s’observe
quand il en parle, par respect pour elle ; il prétend moins d’être
l’égal de l’autorité, qui est la loi, que l’égal des hommes et sur­
tout des malheureux. Un homme révolutionnaire est plein
d’honneur ; il est policé sans fadeur, mais par franchise, et parce
qu’il est en paix avec son propre cœur ; il croit que la grossièreté
est une marque de tromperie et de remords et qu’elle déguise la
fausseté de l’emportement. Les aristocrates parlent et agissent
avec tyrannie. L’homme révolutionnaire est intraitable aux
méchants, mais il est sensible ; il est si jaloux de la gloire de sa
patrie et de la liberté qu’il ne fait rien inconsidérément ; il court
dans les combats, il poursuit les coupables. Sa probité n’est pas
une finesse de l’esprit, mais une qualité du cœur et une chose
bien entendue... J’en conclus qu’un homme révolutionnaire est
un héros de bon sens et de probité. »'
Ces brefs aperçus sur ces deux figures pourraient, a priori,
nous dévoiler quelques facettes de cette race des hommes de
l’ombre ; ces révolutionnaires qui, dans le feu de la Révolution,
ont su mettre la main à tout et diriger leur époque.
Cependant, si, en préambule, cette particularité corréla­
tive, avancée par Claude Paillat, nous situe quelque peu sur
la catégorie révolutionnaire de Boussouf, que seuls les
acteurs en question pourraient confirmer, elle ne saurait
aucunement occulter ses autres traits de caractère dont la
grammaire symbolique demeure assez significative et révé­
latrice à biens des égards. Aussi, loin de toute intention
dithyrambique, nous en brosserons, dans cette introduc­
tion, un portrait qui ne reflète, en fait, qu’une brève syn­

1)
Louis Antoine Léon (de) Saint-Just (1767-1794), L’Esprit de la Révolution et de
la Constitution de France (rédigé en 1790, publié en 1791).

thèse des témoignages recueillis. Des qualités que le par­
cours de ce révolutionnaire ne saurait dénier et que nous
découvrirons tout au long de cet ouvrage.
De fait, l’ensemble des règles du langage de cette personna­
lité nous dicterait beaucoup de traits qu’il faudrait peut-être
dévoiler afin de comprendre la complexité du personnage à
travers son œuvre.
En découvrir le verbe, les compléments, les règles particu­
lières, c’est découvrir la phrase individuelle telle qu’elle s’ins­
crit dans ce grand livre de la Révolution : le grand livre de
l’inconscient collectif.
Psychologue d’instinct et de formation, « Boussouf avait
cette faculté de pénétrer les pensées. Il jugeait une situation
ou un homme d’un seul mot, brillamment ciselé »1. C’était
aussi « un fin observateur qui possédait cette aptitude à la
vision rapide de l’univers »2. Son secret ? C’est surtout sa
fidélité au profil du militant tel qu’il était décrit dans les fina­
lités révolutionnaires du PPA et de l’OS. Le militant absorbé
par l’intérêt national, plus que toute autre considération, fus­
sent-elles familiales. Propos que nous appuierons par cette
brève digression illustrant, en fait, ce militantisme nourri d’un
idéalisme plein de panache et de magnanimité. Si Boussouf a
été l’un des hommes les plus renseignés de la Révolution, il
n’en demeure pas moins qu’il « n’apprendra le décès de sa
mère qu’en 1960. Soit, deux années plus tard »3.
De par ses compétences, il a su créer un système cohérent
avec une discipline cultuelle, voire même conventuelle.
Rationaliste et pragmatique, il ne privilégiait le travail scienti­
1) Entretien avec le moudjahid Driss Belmekki, Oran, août 2008.
2) Entretien avec , ex-cadre du MALG, Biskra, avril 2009.

fique pour atteindre un but précis. « Boussouf a modernisé
l’ALN », dira Brahim Lahrèche, ex-cadre du MALG.1.
L’autre face nous révèle un stratège doué d’un remarquable
esprit de synthèse, d’organisation, de direction et d’initiative. Il
avait cette faculté de résoudre les situations les plus complexes,
tel que pourrait nous le révéler une citation assez galvaudée par
les malgaches : « L’impossible n’existe pas chez Boussouf. »
A cet amour de l’effort, de la forme la plus concentrée don­
née aux décisions de l’esprit, correspond aussi son aptitude
particulière à l’humour, aux jeux de mots les plus éblouis­
sants, aux aphorismes.
Homme déterminé et secret, il a impressionné ses contem­
porains2.
Il était « la colonne vertébrale de la Révolution », dira de
lui son compagnon de lutte Lakhdar Bentobal.
Quant à Abdelhamid Mehri : « L’Histoire ne doit pas seule­
ment retenir de Boussouf qu’il était le concepteur et le père du
MALG. Car il était aussi un grand homme politique et un grand
responsable de la Révolution. »3 Autre révélation d’Abdelhamid
Mehri confirmant la modestie de Boussouf : « Au moment où
il devait mettre en place le tout nouveau ministère de
l’Armement et des Liaisons générales, il m’a révélé qu’il se pas­
serait du concours de ceux qu’il surpassait en connaissances
pour ne faire appel qu’à ceux qui le dépassaient. »4
« Homme apparemment courtois et plein d’humour »5, de
carrure puissante (1,78 m), au visage arrondi, des cheveux

1) Brahim Lahrèche, Algérie, terre de héros, imprimerie El Maâref, Annaba.
2) Benjamin Stora- Zakya Daoud, Ferhat Abbas, une autre Algérie, Casbah
Edition.
3) Abdelhamid Mehri, Le soir d’Algérie : 26e Colloque de Mila sur Abdelhafid
Boussouf.
4) Mohamed Chafik Mesbah, Le Soir d’Algérie, juillet 2008.

noirs coupés courts et des yeux masqués par des lunettes tein­
tées, Boussouf donnait l’impression d’un personnage
modeste... « Il avait marqué de sa forte personnalité la Wilaya
V et il devait désormais jouer un rôle clé dans la direction du
FLN... Ses opérations, bien que peu nombreuses pour donner
l’impression que la wilaya était peu active, étaient minutieuse­
ment préparées, et dépourvues de ce côté hasardeux qui avait
eu ailleurs des conséquences désastreuses. Au contraire,
Boussouf concentrait ses efforts sur la construction d’une
impressionnante machine de guerre. »1
En tant que réformateur clairvoyant, pourvu de mille yeux,
Boussouf a tout fait pour la mise en œuvre d’un projet de
société, déjà préconisé dans l’ancien programme du PPA. A
savoir la création d’une société algérienne indépendante et
capable de s’assumer. « Il fut également l’homme précurseur,
sous une autre forme que celle de l’Emir Abdelkader, de l’Etat
dans sa dimension moderne. Les hommes formés ou qui ont
servi sous sa responsabilité ont été le principal noyau d’enca­
drement des institutions algériennes. »2
Près de 1500 cadres, selon Brahim Lahouassa3, ont été for­
més à l’école Boussouf. Ce qui lui vaudra d’être comparé à
Bonaparte qui disposait d’une armée d’environ 200 mille
hommes.
Avec ces hommes de l’ombre, Boussouf a mené sa propre
guerre face à un ennemi disposant d’un arsenal incommensu­
rable à tous les niveaux. Il a su, à la manière d’un maître de jeu
d’échecs, remporter la grande confrontation face aux services
secrets français. Une partie où le système de renseignement et

1) Alistair Horne, Histoire de la guerre d’Algérie, Editions Albin Michel, 1980.
Traduit de l’anglais par Yves Guerny en collaboration avec Philippe Bourdel.
2) Boudjemâa Haïchour, « Boussouf, l’homme du secret et de l’ordre », ig‘ Colloque
sur Boussouf, Mila, décembre 1999.

la détermination de l’armée secrète de Boussouf l’ont emporté
sur les méthodes du SDECE et consorts, comme nous le ver­
rons dans le dernier chapitre.
En définitive, quoiqu’on en dise, quoiqu’on en écrive,
Boussouf, qui était « l’homme de l’ordre et de la rigueur, res­
tera le plus secret et le plus énigmatique »1.
« Cet homme du secret qui a emporté avec lui beaucoup de
vérités », comme le souligne un ex-baroudeur de la Zone 8,
Wilaya V.2 Ces vérités qu’il gardera, jalousement, dans la
froide terre pour rester lui-même un secret, quelque chose de
crépusculaire qui oscille entre la lumière et l’ombre ; un
visage qui ne se dévoile jamais entièrement. Et c’est précisé­
ment pour cela qu’il suscite toujours et sans cesse le jeu de la
recherche. Ce jeu qu’il a si magistralement pratiqué et qu’on
essaie de découvrir, d’après des traces légères et fugaces d’une
vie tortueuse et, d’après son destin changeant, l’essence spiri­
tuelle de celui qui fut l’un des hommes les plus puissants et
des plus remarquables de la Révolution. Seuls, ceux qui l’ont
côtoyé ont vu de la grandeur dans cette figure originale, juste­
ment parce que, eux-mêmes, ont été élevés dans cette école
de la clandestinité et de l’effacement.
Boussouf était, donc, cette « boîte noire de la
Révolution », comme le résume si bien Brahim Lahouassa, excadre du MALG.
Par ailleurs, dans l’histoire, les idées ne sont pas décisives ;
mais ce sont les actes. Cependant, « l’écriture historique pose
toujours cette problématique où l’exploration est triplement
conditionnée par l’existence même d’archives consultables,
par la faisabilité technique du travail de chercheur dans la

1) Boudjemâa Haïchour, op. cit.

fabrique de l’histoire et par la neutralité déontologique de
l’historien dans une écriture du secret », note Olivier
Forcade.1
Ainsi, fautes d’archives - condition objective d’un tel essai
d’écriture -, tout ce que nous pouvons avancer de l’Histoire
reste discutable et ne reflète que des témoignages - consti­
tuant « des archives vivantes »2, mais qui ne sont pas infailli­
bles - qui nécessitent un croisement avec un autre fond d’ar­
chives.
Ces archives, gardées jalousement pour plusieurs considé­
rations, auraient permis un regard raisonné et critique sur
une « gestion » de la Révolution ; sur des vérités cachées, sti­
mulant, à tort et à travers, toutes sortes de spéculations et
d’accusations instrumentalisées à de multiples desseins pour
atterrir, enfin, sur « l’histoire du complot », sous ses mani­
festations réelles et fantasmées.
Pour un premier essai, nous essayerons de présenter cet
homme, qui a écrit l’un des feuillets les plus étoffés du livre de
la Révolution, à travers des témoignages auxquels la présente
étude doit la plus grande partie de ses matériaux.

1) Olivier Forcade, La république secrète, Histoire des services spéciaux en France
de 1918 à 1939, éditions Nouveau Monde, 2008.

CHAPITRE I

A l’école de la révolution

« Les révolutions sont très souvent l’œuvre d’un
petit groupe d’hommes décidés. »
Charles-Robert Ageron

Le 17 août 1926, Mohamed Boussouf voit le jour à Mila. Il
portera, néanmoins, le prénom usuel d’Abdelhafid. Issu d’une
famille d’agriculteurs aisés, Abdelhafid sera le dixième enfant
de la famille et le premier à survivre. Sa mère avait perdu neuf
enfants avant qu’il ne vienne au monde. Pour sa famille, il
était le bon présage ; car il sera succédé par quatre frères et
sœurs. Son père Khellil était imam et avait exercé la fonction
de juge du FLN dans la Wilaya II.
Ses deux frères, Rachid et Abdelaziz, avaient été des
militants dévoués à la cause nationale. Rachid était un
moussebel. Dépêché par son frère Abdelhafid pour
l’acheminement des armes vers la Zone II (plus tard Wilaya
II), il utilisera les fonds de sacs de diverses marchandises
pour accomplir ses missions. Arrêté par l’armée française
en 1960, il subira le supplice de l’hélicoptère parce qu’il ne
voulait rien avouer. On l’avait suspendu par les pieds et
traîné de Mila à Chelghoum Laïd, Teleghma, pour le
larguer à six mètres du sol sous les yeux des habitants de sa
ville natale. C’était une manière d’impressionner et de
terrifier les populations afin qu’elles abandonnent la lutte.
Il avait porté les séquelles de cette forme de barbarie
jusqu’à sa mort en août 2007.

Quant à Abdelaziz, il transportait le blé de Mila vers les mon­
tagnes d’El Milia. Arrêté également en compagnie de trois
moudjahidine, il sera interrogé ; mais faute de preuves compro­
mettantes, il sera relâché. Suite à cela, il part en France où il tra­
vaille dans une usine à Grenoble. Il active parallèlement dans les
cellules FLN de la Fédération de France. En 1961, lors des opéra­
tions organisées par le FLN, visant à porter la guerre en France,
il participe au sabotage d’une cuve de l’usine. Recherché, il fuit
en Allemagne où il poursuivra son militantisme jusqu’à l’indé­
pendance. Il décède en 2001 à Mila.
C’est ainsi que cette famille aisée avait renoncé à cette vie
luxuriante au profit de la patrie, à l’instar de beaucoup de
militants qui ont octroyé tous leurs biens à la Révolution.
Comme la plupart des enfants algériens, Abdelhafid fréquente
l’école coranique avant l’âge de six ans. Il se rend régulièrement
chez le cheikh Si Saâd Boussouf, un membre de la famille. A six
ans (et non huit comme avancé dans certains écrits), il rejoint
l’école française. Au moment où cette dernière tentait vainement
de lui enseigner que ses ancêtres « étaient des Gaulois », le jeune
Abdelhafid feuilletait déjà les livres d’histoire sur la résistance
algérienne. Son père Khellil avait déjà une bibliothèque assez
fournie en documents historiques et théologiques.
A dix ans, il est déjà absorbé par les épopées de l’Emir
Abdelkader, El Mokrani, Cheikh Bouâmama et Fatma
N’Soumer. Un jour, son père le questionne sur l’intérêt de ses
lectures, le jeune Abdelhafid lui rétorque : « Je veux savoir pour­
quoi toutes ces révolutions n’ont pas réussi. »'. Un enfant de dix
ans qui s’intéresse déjà à ce pan de son identité est chose rare ;
mais dans le cas de Boussouf, cela pressent déjà sa maturité
précoce et son intérêt vis-à-vis de la situation du peuple algé­
rien. En dépit de son intérêt pour tout ce qu’il apprenait à l’école

française, il manifestait ouvertement sa fierté d’être arabe, fût-il
en présence de ses instituteurs. A l’un de ses instituteurs qui
haïssait la langue arabe, il rétorquera ironiquement :
« Monsieur, il (camarade de Boussouf) rit en arabe. »1
Donc, assez jeune, Boussouf semble déjà définir son scéna­
rio et sa position de vie. Deux concepts fondamentaux pour
saisir respectivement sa dynamique intrapsychique et inter­
personnelle ainsi que sa dynamique existentielle à partir de
laquelle il avait construit son identité de façon cohérente avec
son histoire.
Si son scénario repose sur ce choix de la résistance à l’occu­
pant, renforcé par les principes que lui inculquait son père qui faisait déjà partie de cette race militante -, et justifié par
les événements, aboutissant à une fin prévisible et choisie, sa
position de vie se définira par la manière fondamentale et
constante à partir de laquelle il se situera face à lui-même et
face aux autres. La mise en évidence de sa position de vie est
un élément déterminant dans le traitement de son scénario,
car, selon les principes psychologiques, chaque état du moi
peut avoir deux fonctions : celle de direction ou de contrôle et
celle d’action ou d’expression ; ainsi l’individu parvient-il à un
comportement optimum quand il peut donner à son
« adulte » la direction et le contrôle de sa vie. Si l’on prolonge
cette réflexion au stade « adulte », on pourra également avan­
cer que ce dernier est constitué d’un ensemble complexe d’in­
formations acquises par la perception et les sens. Il représente
la vie telle qu’elle a été expérimentée par la personne, en ter­
mes de pensées, de sentiments et de comportements avec les
conclusions logiques qu’elle en a tirées. Cela se manifeste cha­
que fois que la personne pense, sent et agit de manière cohé­
rente avec la situation du moment.

1) Expression galvaudée par les anciens Mileviens.

Aussi, dès son jeune âge, Boussouf se distinguera par son zèle
à l’étude, sur les bancs de l’école, et par sa modestie et son sens
du leadership, comme le note son camarade d’enfance
Mohamed El Mili, fils du cheikh M’Barek El Mili de l’associa­
tion des Oulémas musulmans : « J’avais connu Boussouf à
l’école primaire de Mila. A cette époque, il me dépassait déjà de
trois niveaux. Contrairement aux autres élèves, il se distinguait
par son patriotisme et son militantisme précoce. Il profitait des
moments de récréation pour nous apprendre des chants patrio­
tiques. Il avait déjà cette allure de leader. »1 C’est aussi cet élan
patriotique précoce qui le mènera au PPA avant même d’obte­
nir son brevet élémentaire. Dans sa ville natale, « il avait consti­
tué quelques cellules de militants avec lesquels il se réunissait
dans sa maison, sise dans le vieux Mila, qui avait servi, plus
tard, de refuge pour certaines figures révolutionnaires et politi­
ques dont Amar Benaouda et Zighoud Youcef »2.
Lors des événements du 8 mai 45, Boussouf manifestera sa
colère à l’instar de ceux qui ont condamné les répressions san­
glantes de Sétif, Guelma et Kherrata. A ce sujet, les témoignages
divergent. Certains avancent qu’en « compagnie de Slimane
Bouaroudj ils ont déchiré les drapeaux français qui décoraient la
ville de Mila à l’occasion de la victoire alliée sur l’Allemagne
nazie »3. D’autres, en revanche, témoignent qu’à cette occasion
« Boussouf, accompagné de quelques copains de son quartier,
saccagèrent le poste de gendarmerie de Mila à coups de pierres.
Le brigadier chef Bordas entama des recherches pour découvrir
cet acte de « vandalisme ». Quand il identifia Boussouf, il hésita
à le punir à cause de l’intervention de certaines personnalités
locales proches des Boussouf et influentes dans la région »4.
1) 26e colloque sur Boussouf, Mila, décembre 2006.
2) Entretien avec la sœur de Boussouf, op. cit.
3) Témoignage du moudjahid Mostepha Zoubir Kara, cité par A. Mokrani et
Mezhoud in Abdelhafid Boussouf.

Donc, avant de quitter son berceau natal, le jeune
Abdelhafid porte déjà les germes du futur révolutionnaire
nourri à la source, dans un milieu propice à l’épanouissement
de son militantisme.

Du PPA à l'OS
Après l’obtention du brevet élémentaire à Mila, il part à
Constantine pour poursuivre ses études au lycée RédhaHouhou (ex-lycée d’Aumale) où, d’ailleurs, il obtiendra son
bac. « Contrairement à ce qu’affirment certains, il n’a jamais
travaillé dans un dégraissage, ni comme livreur ou comme
instituteur. Il était, par contre, engagé dans les scouts musul­
mans avec lesquels il effectuait des randonnées à Mila,
Ferdjioua et autres localités », affirme sa sœur.1
A seize ans, il a déjà sa charge militante au sein du PPA
avant de devenir un membre actif de l’OS (Organisation
Spéciale). À partir de ce jour-là, Boussouf, le caméléon,
adopte la couleur de la clandestinité. Là où l’on acquiert, dans
l’ombre, l’intelligence des choses et de l’influence sur les évé­
nements, sans être contrôlé. Qui se tient caché demeure inté­
rieurement libre, dit-on.
La clandestinité est une dure école, mais c’est une école où
l’on apprend bien : elle pétrit de nouveau et concentre la
volonté du faible ; elle rend résolu l’homme indécis et accroît
la fermeté de celui qui en avait déjà. La clandestinité est tou­
jours, pour l’homme véritablement fort, non pas une diminu­
tion, mais une augmentation de force.
Grâce à sa réserve subtile, Boussouf se distinguera égale­
ment par cette puissance créatrice du destin qui élève
l’homme dans la clandestinité et qui, sous la dure contrainte

de la solitude, concentre à nouveau et d’une manière diffé­
rente les forces ébranlées de l’âme. Cette forme d’exil que les
artistes n’ont toujours fait qu’accuser, comme une interrup­
tion apparente de l’essor, comme un intervalle sans utilité,
comme une cruelle rupture. Mais le rythme de la nature veut
ces césures violentes. Ainsi, dans l’écoulement des événe­
ments, il devient le pôle permanent. Seule l’interruption, cette
« coupure » du monde extérieur, cette clandestinité donne
un nouveau ressort et une élasticité créatrice. Seul le malheur
procure une vision large et profonde des réalités de ce monde.
Seuls les revers donnent à l’homme sa pleine force d’attaque.
Le génie créateur, surtout, a besoin, de temps en temps,
d’une telle solitude forcée, afin de mesurer, de la profondeur
du désespoir, l’horizon et l’étendue de sa véritable mission.
Cette « première structure spécialisée allaient former donc
des hommes avec des conceptions et des méthodes mieux
adaptées à l’action révolutionnaire efficace.
Par la fonction qui lui a été assignée, elle devait constituer
une sorte de creuset et forger des militants capables, le
moment venu, de passer à l’action. C’était le « commando »
fer de lance.
L’organisation générale s’articulait sur les 3 structures dis­
tinctes, celle de l’OP (PPA illégal), du MTLD, mouvement
légal, et de l’OS clandestine. L’OP constituait dans l’ombre
l’organisation centrale. Elle incarnait la continuité à travers
toutes les péripéties de la répression et les adaptations de la
lutte politique. C’est là que se formaient les militants et se
développait la conscience révolutionnaire.
C’est bien cet aspect qui revêtait une grande importance et
non pas uniquement l’aspect militaire de l’OS »1.
1)
Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie de la Première
Guerre mondiale à 1954, éditions l’Harmattan, 1979.

Derrière les murs du cloître, dans l’isolement le plus strict,
cet esprit singulièrement souple et inquiet acquiert et mûrit sa
maîtrise psychologique. Pendant des années, il ne lui est per­
mis d’agir qu’invisiblement. En flairant le vent, Boussouf sent,
au même titre que les partisans de la lutte armée, qu’une tem­
pête va souffler sur le pays et que la politique gouverne le
monde : entrons donc dans la politique !
Les nuits constantinoises, il les passe en compagnie des
militants du PPA, dans les maisons de la vieille ville : Souika,
Rahbat Essouf, Sidi El Djliss, etc. C’était là le fief de la résis­
tance depuis sa naissance jusqu’à l’indépendance. Le dédale
de ruelle de cette vieille ville opprimée offrait maintes oppor­
tunités de refuges à l’inverse de la ville coloniale. L’ensemble
des militants s’attelle donc à la rédaction de tracts, que
Boussouf distribuera à Mila, pour être collés dans tous les
coins et recoins de la ville.
Cette école révolutionnaire « éduquait également ses mem­
bres pour en faire des hommes capables de tous les sacrifices,
prêts à toutes les formes d’action que nécessitait la libération
du pays... En sus du développement de la conscience révolu­
tionnaire, le militant devait faire preuve de rigueur dans l’ap­
plication des principes organiques et politiques. L’abnégation,
la discrétion, l’action et l’efficacité étaient quelques-unes de
ses caractéristiques »1.
Et c’est en compagnie de grands révolutionnaires, tels que
Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Rabah Bitat et d’autres
éminentes figures du PPA, que Boussouf s’engagera dans la
vraie lutte politique. Il se formera dans les tempêtes et s’élè­
vera à la hauteur d’où les hommes profonds savent voir l’ave­
nir en jugeant le passé. Il se formera dans cette école dont « le

caractère découlait de l’objectif prioritaire de la libération
nationale et non pas de la lutte des classes, au sens qu’on lui
donne dans les pays développés. Les conditions créées par la
domination et la colonisation étrangères, le niveau d’évolu­
tion et le caractère de la société algérienne, ses aspirations les
plus profondes, imposaient une conception de lutte spécifi­
que. Celle-ci devait passer tout d’abord par un effort de struc­
turation de tout le peuple et une mobilisation de toutes les for­
ces disponibles, condition de la libération nationale.
L’indépendance nationale constituait une étape et un
moyen pour procéder aux changements sur les mêmes plans
auxquels aspiraient les masses populaires... Le peuple algé­
rien, placé sous l’emprise directe de l’impérialisme et du colo­
nialisme, choisissait une autre voie ; celle que lui permettaient
ses possibilités les plus extrêmes pour accéder à l’indépen­
dance nationale. Ce qui ne signifiait point que les problèmes
sociaux, économiques étaient négligés »1.
Passant, ainsi, du PPA à l’Organisation Spéciale, Boussouf
assimilera beaucoup de choses, qui serviront infiniment sa
carrière révolutionnaire; et avant tout, la technique du
silence, le grand art de la dissimulation, la maîtrise dans l’ob­
servation et la connaissance des âmes. Elevé dans la clandes­
tinité, il apprendra lentement et silencieusement à étudier les
hommes, les choses, les intérêts de la scène politique ; il péné­
trera le monde du secret et du renseignement à un moment où
ni ses anciens ni ses nouveaux collègues ne soupçonneront
l’ampleur de son génie purement révolutionnaire, juste dans
toutes ses prévisions, et d’une incroyable sagacité.

Première trahison
1950.
L’OS est démantelée, en dépit d’une organisation
rigoureuse et d’une maîtrise impeccable des règles de la clan­
destinité qui ont, à maintes reprises, permis à ses militants de
tromper la vigilance de la police française. « Les RG français,
dirigés par le commissaire Costes, bénéficieront hasardement
des services d’un ex-membre de l’OS. Le Deuxième bureau
confirme que c’est à Tébessa que Khiari, membre de l’OS, mis
à l’index par ses supérieurs, livre tout à la police. »'
« À Oued-Zénati, puis à Annaba (ex-Bône) et dans les autres
villes d’Algérie, les principaux chefs de l’OS sont arrêtés. Les syn­
thèses d’avril et de mai 1950 contiennent des informations com­
plémentaires sur ce qu’on appelle alors « le complot PPA ». C’est
seulement à cette époque que les SR s’intéressent à l’attentat de
la poste d’Oran, par recoupement, commis un an plus tôt par
Ben Bella, avec la complicité d’Aït Ahmed et du député MTLD,
Mohammed Khider. Il s’agissait de renflouer les caisses de l’OS
avant de passer à la lutte armée. Ce « hold-up » de 3 070 000
francs figurait dans la rubrique des faits divers. C’est en 1950 que
les SR considèrent Ahmed Ben Bella comme le chef le plus dan­
gereux des « activistes » algériens. En juin, l’organisation du
« complot PPA » commence à être analysée et le Deuxième
bureau découvre l’existence d’une « armée secrète » disposant
d’armes - mitraillettes, pistolets, chargeurs, matières explosives,
détonateurs, grenades -, d’instructions sur le sabotage et la gué­
rilla, et même d’un poste radio émetteur-récepteur saisi à Alger.
L’OS n’est pas encore clairement nommée, mais ses forces sont
estimées entre 500 et 1000 hommes. »2
1) Service historique de l’armée de terre, SHAT,*1 H 3399 ; et CAOM, *81 F 781, cité
par Jauffret Jean-Charles dans Le nationalisme algérien vu par les services de rensei­
gnement français : l’œil du cyclone (1946-1954).

Autre bévue, par reconduction du schéma de l’insurrection
de 1945, le Deuxième bureau croit que les principaux artisans
de cette « armée secrète nationaliste » sont « les scouts
musulmans »1.
De même, n’est pas perçu le débat interne au sein du
MTLD-PPA dont les partisans de l’action directe, ceux de l’OS,
sortent minoritaires ; et ce après la première crise dite « berbériste » remontant au mois d’août 1948 et qui perdure en
1949. Il est vrai que cette crise2 a pour résultat l’éviction ou la
mise sous contrôle de nombreux Kabyles de l’OS et du parti de
Messali Hadj.
Ces dissensions internes expliquent l’isolement des membres
de l’OS et leur curieux système de défense lors de leur procès en
1951. En juin, à Bône, les 135 inculpés du PPA3 - on ne dit tou­
jours pas OS - sont jugés à huis clos, procédure d’exception qui
n’étonne pas l’ensemble de la presse pour un procès politique.
Les archives militaires ont conservé de très nombreux docu­
ments, dont la plupart des comptes rendus d’audience. Le témoi­
gnage d’un des avocats, maître Kiouane, recueilli par Patrick
Eveno et Jean Planchais4, se trouve confirmé : pour faire de ce
procès celui des brutalités policières, les inculpés nient l’exis­
tence de l’OS et dénoncent le « complot colonialiste ». Ce sys­
tème de défense cherchant à éviter la lourde accusation d’at­
teinte à l’intégrité de l’État ne peut éviter un verdict sévère pro­
noncé le 23 juin : la moitié des inculpés écope de trois à dix ans
de prison ferme, plus de lourdes amendes et de dix à six ans d’in­
terdiction de séjour et de droits civiques5.
1) Deux organismes sont étudiés : les Scouts musulmans algériens (SMA) d’obédience
PPA, et les boys scouts musulmans algériens (BSMA) d’obédience UDMA. Op. cit.
2) Voir sur cette question Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale, 1830-1954.
Paris, La Découverte, 1991,130 p., p. 111 ; et Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN,
1954-1962. Paris, Fayard, 2002, 814 p., p. 98. Jauffret Jean-Charles, op. cit.
3) Voir compte rendu d’audience, document annexe
4) Patrick Eveno et Jean Planchais, La guerre d’Algérie, Paris, La Découverte - Le
Monde, 1989, 426 p., p. 36-38. Jauffret Jean-Charles, op. cit.
5) SHAT, 1 H 2892.

Dans ce tumulte de condamnations, Boussouf écope d’une
condamnation de quinze ans par contumace au même titre
que Larbi Ben M’hidi1.
Sur un autre plan, les services de renseignement français,
dont l’erreur était de croire à leur infaillibilité, s’intéressent
particulièrement au procès des 66 membres de l’OS jugés en
mars à Blida. Mais quatre jours avant le verdict, deux des
principaux responsables de l’OS, Ben Bella et Ahmed Mahsas,
s’évadent. L’effet en est immédiat : à Blida, une tentative de
mutinerie est brisée le 20 mars2.
Le Deuxième bureau note pour la première fois l’impor­
tance de la délégation extérieure du PPA-MTLD au Caire, dès
lors qu’Ahmed Ben Bella en devient le chef, aux côtés de
Mohammed Khider, de Hocine Aït Ahmed et d’autres respon­
sables de l’OS. Pour les SR français, plus qu’une représenta­
tion chargée de la propagande et des relations avec l’étranger,
la délégation extérieure est perçue comme un noyau de dan­
gereux activistes préparant une action armée.
A Blida, le capitaine Sant, des AMM, alerte ses chefs, le 17
juillet, sur un possible coup de force armée du PPA en vue de
s’emparer des armes de la garnison enfermées dans la pou­
drière3. Tous ces signes avant-coureurs dénotent une nette
impatience et préfigurent certaines actions entreprises le
1er novembre 1954. Certes, l’ordre règne malgré tout en
Algérie, mais bien des ingrédients sont à présent réunis pour
favoriser l’action résolue. Les SR perçoivent une radicalisation
du mouvement nationaliste, et ce à partir d’octobre 1953.

1) Abdelkrim Hassani, colloque de Laghouat consacré au moudjahid Omar Tlidji.
2) SHAT, *1 H 3400, Jauffret Jean-Charles, op. cit.
3) Rapport mensuel d’information, division de Constantine, 31 août 1953 : SHAT,
*1 H 3400. Jauffret Jean-Charles, op. cit.

« Eduquer de fortes organisations politiques ! Ce n’est plus de
cela qu’il s’agit, mais de la façon dont il convient de faire l’éduca­
tion et de l’achever », disait Lénine dans Que faire ?. Cette édu­
cation politico-militaire était également basée sur la continuité
du mouvement à faire proliférer ses idées au sein des masses en
vue d’un objectif longtemps espéré, en l’occurrence la lutte
armée. « La formation et la détection, parmi les militants, de
ceux qui étaient aptes à gravir les échelons de la responsabilité
étaient également l’une des tâches auxquelles s’attelait-on avec
rigueur et délicatesse. Ainsi, à travers ce travail clandestin, on
œuvrait à la formation d’une structure forte et à l’abri des indis­
crétions en procédant au cloisonnement continu. »‘

Skikda
C’est l’une des missions dont Boussouf s’acquittera en tant
que chef de daïra à Skikda. Un poste qu’il occupera jusqu’à la fin
19522, selon Mohamed Harbi : « Pour entraver la vente de
notre journal, l’Algérie libre, qui avait pris la suite d’Al
Maghreb al arabi, la police exerçait une pression constante sur
les diffuseurs. A Collo, Amar Boukikaz fut arrêté avec une
cinquantaine d’exemplaires du journal. A Skikda, le 24 octobre
1952, Messaoud Guedroudj fut arrêté avec 1 100 exemplaires
de l’Algérie libre en sa possession. Le chef de la daïra à l’époque,
Abdelhafid Boussouf, condamné par contumace pour sa
participation à l’organisation paramilitaire du MTLD, ordonna
une riposte immédiate. Une manifestation fut organisée. »3

1) Ahmed Mahsas, op. cit.
2) Seul Mohamed Harbi situe la présence de Boussouf à Skikda, en 1952, alors que
plusieurs sources avancent que Boussouf a été affecté en Oranie, en 1950, en compagnie
de Larbi Ben M’hidi et Benabdelmalek Ramdane.
3) Mohamed Harbi : Une vie debout (Mémoires politiques T1, 1945-1962),
Casbah Editions, 2001.

Marqué par la personnalité de Boussouf, Mohamed
Boudekhana, l’un des militants du PPA qui ont préparé les
manifestations du 8 mai 45, à Skikda, raconte : « Nous avons
connu Boussouf au temps de l’OS. Il avait une forte personna­
lité. C’était un homme surprenant. Une fois, il nous avait
rendu visite en tenue de mendiant. Je me rappelle bien sa
djellaba rapiécée, son vieux chapeau de paille et son attitude
relâchée, au café d’un certain Tebbouche. C’était son mot de
passe. Suite à cette visite, nous avions tenu, le soir-même, une
réunion dans l’écurie de M. Blanchet située près de la gare
Berrani, actuellement gare Mohamed-Boudiaf. Ce colon
m’employait comme pompiste et m’avait confié les clés de son
écurie pour l’entretien de ses chevaux de course.
A chaque occasion, on changeait de lieu de réunion. Sur ce
plan, Boussouf était très méticuleux. Il avait la passion du
détail. En compagnie des responsables, il se présentait à
visage découvert ; alors qu’en présence de la masse militante,
il se paraît toujours d’une cagoule. C’était là l’une des pres­
criptions de l’OS afin que ses cadres ne fussent pas sujets à
une quelconque identification de la part de probables indica­
teurs à la solde de la police coloniale. »l
« Boussouf avait cet art de l’effacement, de disparaître pour
quelque temps avant de revenir au moment où il est le moins
attendu. Il se distinguait par une discipline de fer, presque
Spartiate, et une faculté de cacher sa vie privée et ses senti­
ments personnels. »2
Cette méfiance spontanée dont se caractérisait Boussouf, et
qui l’avait accompagné tout au long de son parcours révolu­
tionnaire, s’expliquerait, en partie, par la découverte et le
démantèlement de l’Organisation Secrète. « Pour ce qui est de
1) Entretien avec Mohamed Boudekhana, ex-militant du PPA, Skikda, mars 2008.

l’instruction militaire, ajoute Boudekhana, elle avait lieu tou­
tes les fins de mois à Sidi Ahmed, les militants y allaient par
groupes séparés, et c’étaient les montagnards qui nous gui­
daient vers des lieux discrets... Parfois, Boussouf nous rendait
visite en compagnie d’autres responsables tels que Mohamed
Boudiaf, Mohamed Belouizdad et Lakhdar Bentobal. Parmi
les miltants qui l’assistaient à Skikda, il y avait Aïssa
Boukerma, Haouès Boukadoum, Chadli El Mekki, Ammar
Kanara, Salim Brahim, Saâdi Salah, Zerrouk Amar, Salah
Bensfitah, Salah Laouedj et d’autres militants.
Avant son départ définitif, Boussouf m’avait rendu visite à
la station d’essence de Blanchet, où je travaillais, pour me
faire ses adieux sans pour autant me préciser sa destination. Il
était accompagné de Haouès Boukadoum, Salah Bensfitah et
Amar Kanara. Ce jour-là, j’avais un stylo dont la plume était
en or. Comme Boussouf était un homme raffiné, et de surcroît
un vrai intellectuel, je le lui avais offert en guise de souvenir.
C’était là notre dernière entrevue. »'

CHAPITRE II

En attendant l’heure «H»

Si Lahbib
Après le démantèlement de l’OS, Boussouf est recherché
par la police coloniale au même titre que Ben M’hidi, et
Benabdelmalek Ramdane. « Les trois militants de l’OS sont
alors mutés par le parti en Oranie, une région où ils sont peu
connus. Dans cette nomination, le rôle de Boudiaf a été
important. »1 Les trois militants s’occuperont respectivement
des daïras de Tlemcen, Sidi Bel Abbès et Mostaganem. C’est là
l’un des principes stratégiques de l’Organisation : la mobilité
et le strict respect de la clandestinité.
Boussouf entame la prospection du terrain. Ce n’est pas sans
raison qu’on le verra dans la forêt de Beni S’nous sous l’appa­
rence d’un berger en compagnie de Mohamed Rouaï2.
Cette région se caractérise par ses bois touffus. Sa vallée avait
constitué un poste avancé de l’empire romain, comme en témoi­
gnent les vestiges de la chapelle de fortin qui date de l’époque de
saint Augustin. La région de Khémis était également connue
pour avoir servi comme lieu d’hébergement aux savants, com­
merçants et autres personnes de passage. De ce fait, les étrangers
passaient toujours pour des passagers et n’éveillaient aucun
soupçon. Le lieu et le terrain étaient donc propices pour
Boussouf et ses pairs afin de mener discrètement leur travail de
sensibilisation et de préparation de la lutte armée.
1) Jean-Charles Jauffrey et Maurice Vaïsse, Militaires et guérilla dans la guerre
d’Algérie, Editions Complexe, 2001.

Quelque temps suffiront à Boussouf pour sillonner toute
l’Oranie. Ces années passées dans l’ombre, lors de sa forma­
tion au sein de l’OS, n’ont pas été perdues pour lui, car il a infiniment appris lui-même tout en professant.
Belmekki Driss, alias Benahmed, l’un de ses premiers com­
pagnons dans cette région, raconte : « J’ai connu Boussouf en
1953 à Béni S’nous. Il s’appelait Si Lahbib et fréquentait la
grande mosquée de Khémis avec d’autres talebs. Toute
l’équipe apprenait le Coran à la mosquée. »1
Driss était un enfant de Khémis (Beni S’nous). Son aven­
ture commencera avec Felisola Chariot, un pied-noir de la
ville de Tlemcen, fervent chasseur qui fréquentait régulière­
ment la forêt de Béni S’nous. Ce dernier demande à Driss, âgé
alors de huit ans, de l’aider à ramasser le gibier. Le jeune mon­
tagnard qui était plus rapide que le chien de chasse émerveille
Felisola. Sur le coup, il adopte l’enfant et le prend avec lui à
Tlemcen. Le jeune Driss ne quittera pas l’atelier de la rue
Pomaria, où il apprendra la chaudronnerie. C’est là qu’il
acquerra les compétences nécessaires qui lui permettront par
la suite de travailler à Saint-Etienne (France), en 1947. En
1948, il part en Allemagne. A Hambourg, il fait la connais­
sance de Laoeur, un artificier allemand qui avait servi dans
l’armée hitlérienne et haïssait les Français. L’amitié s’installe
entre les deux hommes. Laoeur apprendra à Driss le métier
d’artificier.
En 1953, Driss retourne en Algérie. A Maghnia, il rencontre
Boussouf avec lequel il confectionnera des bombes et des tor­
pilles bengalore2. Djorf Enhal dans les Monts de Béni S’nous
devient alors sa fabrique clandestine de bombes artisanales
que Boussouf récupérera au fur et à mesure pour les remettre
1) Belmekki Driss, op. cit.
2) Voir en annexe la correspondance du colonel Lotfi à Driss.

à son tour, à un certain Boumediene Malamane, agent de liai­
son. « Les bombes étaient dissimulées dans des paniers,
recouvertes de paille et d’œufs. Malamane devait les remettre
à Mounir Dib, commerçant à Tlemcen près de la tour
d’Agadir. Ce dernier, qui était responsable du stockage, sera
par la suite arrêté et tué par les forces coloniales. »
De l’aveu de ses compagnons d’armes, dans la nuit du 27 au
28 avril 1958, accompagné de Ahmed Benyahia dit Abdelwafï
et de 32 autres moudjahidine, Driss détruira la caserne
Kasdir, à Aïn Témouchent, à l’aide de 45 bombes qu’il avait
lui-même fabriquées.

Le moudjahid Belmekki Driss, l’un des compagnons de Boussouf
en 1953 (Béni S’nous).

Bounouara
Boussouf l’avait surnommé le renard à cause de son intelli­
gence et de sa ruse. M’hamed Belaïd Akki, alias Bounouara,
était originaire du village du Kef. Il produisait du charbon de
bois à l’insu des gardes forestiers, et qu’il vendait soit au mar­
ché de Khémis, soit à Maghnia. Comme tous ceux des généra­
tions d’avant l’indépendance, qui avaient milité très jeunes
dans le mouvement national, et à force d’agir dans le secret et
la clandestinité, en plus de leur foi inébranlable, Bounouara
avait acquis un caractère d’acier.
Il était l’agent de liaison et l’homme de confiance de Larbi
Ben M’hidi et ensuite d’Abdelhafid Boussouf au niveau du
commandement général de la Zone d’Oran. Effectivement,
c’était un homme très secret, très observateur et connaissant
parfaitement le terrain et les hommes. Il était le seul à savoir
où se trouvaient tel ou tel merkez et tel ou tel responsable,
mais ne disait jamais rien à personne. Il était un homme fidèle
et dévoué à ses chefs, rapporte Mohamed Lemkami1.
« En 1953, lors d’une visite d’inspection dans la région de
Tlemcen, Boussouf est venu chez moi superviser les diffé­
rents centres de la région. Ses visites se sont répétées à plu­
sieurs reprises en compagnie de Larbi Ben M’hidi. Lorsque j’ai
essayé de savoir comment s’organisait notre révolution et la
manière de se procurer des armes et les moyens de communi­
cation avec les moudjahidine, Boussouf a souri et m’a ques­
tionné: - Quel est ton niveau ? Je lui ai répondu que j’étais un
fellah. Il a alors repris : - Un fellah avec un tel niveau de
réflexion? Et qu’en dirai-je de ceux qui ont un niveau d’ins­
truction élevé ? La France doit préparer ses valises et partir »,
rapporte Bounouara2.
1) Mohamed Lemkami, Les hommes de l’ombre, ANEP, 2004.
2) Témoignage Bounouara, émission ENTV.

Souple comme une anguille
« Boussouf sait toujours se montrer à la hauteur de la tâche
ou de la mission qui lui sont imparties. Placez-le devant la
situation la plus difficile, il se tirera d’affaire. Donnez-lui le
nœud le plus compliqué, il le défera. »1
Si pendant toute sa vie, Boussouf est parvenu à dominer cha­
que nerf de son visage, s’il sait marcher d’un même pas furtif
dans les lieux les plus surveillés et dans le tumulte des grandes
agglomérations, c’est parce qu’il a appris pendant ses années de
clandestinité l’incomparable discipline de la domination de soi.
Moralement, il appartenait à la race des êtres inébranla­
bles. Voilà l’un des indices de sa véritable puissance. C’est der­
rière la paroi impénétrable de son front que tout s’accumule et
se détend.
Dans cette vie clandestine, il portera plusieurs pseudony­
mes. « Lorsqu’il se déplaçait au Maroc, il se munissait d’un
permis de conduire au nom d’Ahmed El Merrakchi et qui,
contrairement à la carte d’identité, ne comportait aucune
indication sur la nationalité. »2 « Parfois, il voyageait sous le
nom de M. Armand. Il avait une réserve de cartes d’identité
illimitée. »3 « Tel un caméléon, à chaque fois qu’il changeait
de région, il se vêtait d’une djellaba locale pour passer ina­
perçu. »4
Et Boussouf ne serait pas Boussouf si, ayant déjà été si sou­
vent dangereusement cerné, il ne réussissait à passer à travers
les mailles les plus serrées, par sa créativité et ses ruses.
Propos que nous illustrerons par ces courtes anecdotes :

1) Driss, op. cit.
2) Driss, op. cit.

« Un jour Boussouf devait rencontrer les responsables de
toute la région dans la forêt de Tafna. Seuls trois d’entre eux
se sont présentés au rendez-vous. Les autres n’ayant pu se
déplacer à cause de la surveillance étroite imposée par les
forces coloniales, Boussouf décide alors d’aller à Ghazaouat
pour tenir sa réunion. Pour cela, il fallait passer par
Nedroma. A l’entrée de la ville, il y avait une caserne et un
barrage fixe. Boussouf était accompagné de Ahmed
Mestghanemi, dit Si Rachid, Si Abdelkader et Abdelwahab
Ould Moh Bellekhal qui conduisait la C4. Le groupe passe
d’abord à Maghnia où Boussouf achète une bouteille de vin
rouge dans un magasin d’alimentation tenu par Lakhdar
Loghdas. A la sortie de Maghnia, il arrose ses deux compa­
gnons pour faire croire qu’ils sont en état d’ébriété. Ensuite,
il donne consigne au conducteur de ne pas s’arrêter au bar­
rage de gendarmerie. Il fallait laisser le véhicule rouler une
cinquantaine de mètres, sans pour autant accélérer; puis
s’arrêter et faire marche arrière. Suite à quoi, le conducteur
devait prétexter un problème mécanique ayant entraîné le
manque de contrôle du véhicule. Arrivée à Nedroma, il fai­
sait déjà nuit. Le chauffeur exécute les instructions et au
moment où le véhicule s’arrête, Boussouf saute de la voiture
et se faufile dans les jardins alentour. A ce moment, le
conducteur fait marche arrière. Interrogé sur sa dérive, il
expose ses arguments. On lui dresse un PV, puis on le ques­
tionne sur ses deux compagnons en état d’ébriété. Il leur
réplique, alors, qu’ils les avaient amenés à Oujda, pour boire
et s’amuser. Vu sa sobriété, le conducteur est relâché.
Poursuivant sa route, il récupère Boussouf qui contre vents
et marées tiendra sa réunion. »1

Autre situation qui nous révèle la créativité de Boussouf :
« A Alger, lors des derniers préparatifs précédant le déclenche­
ment de la Révolution, un indicateur a alerté les services de
police sur la présence d’activistes. Les quartiers bouclés,
Boussouf se vêt d’une soutane et fait de l’autostop. Croyant qu’il
a affaire à un vrai curé, le commissaire en personne le prend
dans sa voiture. En cours de route, les deux hommes discutent
religion avant que le policier ne dépose Boussouf devant l’église
avec tous les honneurs dus aux ecclésiastes. »1
Voilà, pour ainsi dire, deux coups de maître d’un meneur de
jeu égal à lui-même, qui répétait souvent à ses compagnons
cet aphorisme élémentaire : « Le combattant doit être féroce
à l’image d’un tigre affamé, mouvant comme un papillon,
insaisissable comme une anguille dans l’eau. »2

Oran
A Oran, Boussouf fréquente le cabinet du docteur
Nekkache où il se réunit régulièrement avec les responsables
de l’OS3.
Plus explicite encore, le témoignage de Mohamed
Lemkami, ex-cadre du MALG : « Le commissaire local des
scouts de Maghnia m’avait convoqué pour me demander d’al­
ler à Oran faire un stage de secouriste dans le cadre du scou­
tisme, organisé par le docteur Nekkache dans la Médina Jdida
(ou village des nègres). Nous étions une bonne quarantaine à
suivre ses cours. Ils étaient venus de toute l’Oranie. J’avais
rencontré une connaissance qui faisait le même stage et qui
était taleb à la mosquée de Khémis. C’était Si Lahbib. Il était

1) Entretien avec Tahar Kara (neveu de Boussouf), Constantine, décembre 2008.
2) Ahmed Ouahrani, op. cit.

cette fois-ci habillé à l’européenne. Il était gêné de me rencon­
trer là. Comme les cours étaient donnés en langue française,
je l’avais interrogé lui demandant s’il comprenait ou s’il avait
besoin que je lui traduise. Il avait décliné l’offre me disant
qu’il comprenait un peu. Sur le moment, je n’arrivais pas à
nouer une conversation avec lui, car j’avais la nette impres­
sion qu’il m’évitait. A la fin des cours, il s’enfermait avec le
docteur (...) Quelques années plus tard, en entrant chez
Bouamama, j’avais retrouvé Si Lahbib (...) Etaient également
présents à ce dîner Bouziane El Mkaddem (Belahcen),
Berkani dit Mourad, Cheikh Mimoun (Bouazza) et un jeune
très blond, maigre, avec des yeux profonds et perçants que je
n’avais jamais rencontré (c’était Houari Boumediène, l’ombre
de Boussouf à l’époque). Je l’avais pris pour un légionnaire
allemand déserteur, car, durant tout le dîner, il n’avait pas dit
un seul mot. Personne ne me l’avait présenté.
A ma grande surprise, ce soir-là, j’avais découvert que Si
Lahbib n’était pas un simple taleb étudiant le Coran comme
les autres « moussafirine », mais un véritable chef de cette
nouvelle ALN. Alors que je le connaissais depuis 1952
comme simple taleb à la mosquée d’El Khémis avec d’autres
venant d’autres régions du pays et même du Maroc. Il fré­
quentait quelques talebs originaires de Ouled Moussa. Il
logeait parfois chez Berkani, l’un des premiers militants qui
l’ont connu dès son arrivée en Oranie, et également l’un des
premiers à s’engager dans la préparation de la lutte armée
sous la direction de Larbi Ben M’hidi. Le connaissant ne par­
ler que la langue arabe, le voilà qui discutait en français. Il
avait bien caché son jeu. Au cours de cette rencontre, j’avais
découvert qu’on ne l’appelait plus Si Lahbib, mais Si
Mabrouk. Il avait tout de même fait semblant de ne pas me
connaître et avait commencé à me poser une série de ques­
tions, un véritable interrogatoire : avec qui je vivais à

l’école, qui je recevais, qui me faisait à manger, qui je
connaissais à Maghnia, à Tlemcen, à Oujda, que faisaient
mes parents, mes frères et mes sœurs. »1

« La troisième tendance »
La machine bien huilée en ces années de préparation, le
groupe de militants semble prêt à passer aux grandes manœu­
vres. Boussouf coordonnera avec Larbi Ben M’hidi,
Benabdelmalek Ramdane, Hadj Benalla et d’autres militants
de la zone d’Oran. Des actions, en guise de préliminaires, sont
menées çà et là.
« Le 15 octobre, une émeute a lieu dans la commune mixte
de Nédroma, dans l’ouest oranais : un mort parmi les mani­
festants et sept blessés dans les rangs des forces de l’ordre
dont l’administrateur civil. Cet événement, somme toute
mineur, est apparemment peu différent d’incidents similaires,
telle l’attaque d’un commissariat en 1951 à Philippeville. Mais
l’affaire de Nédroma marque une nouvelle radicalisation par
l’agression directe des représentants de l’ordre pour se saisir
de leurs armes. L’épreuve de force surgit un jour de marché à
Nédroma à propos de la vente du journal interdit l’Algérie
Libre. »2
De même pour le Deuxième bureau, il s’agit d’une émeute
préméditée3. Les SR (Services de renseignement français)
envisagent une reconstitution de l’OS en raison de l’organi­
sation, qu’ils estiment nouvelle, de l’appareil du PPA clan­
destin en cellules de cinq membres. Pour le SLNA (Service

1) Mohamed Lemkami, op. cit.
2) Jean Vaujour, De la révolte..., op. cit., p. 88.
3) SHAT, synthèse d’octobre, *1 H 3399,cité par Jauffret Jean-Charles, Le nationa­
lisme algérien vu par les services de renseignement français : l’œil du cyclone (1946-

1954).

des liaisons nord-africaines), au lendemain de l’émeute de
Nédroma, la région de la vaste commune mixte de
Nédroma-Maghnia continue de donner des inquiétudes. Le
21 janvier 1954, à Djemaa-Sakhra, six gendarmes sont lapi­
dés par des femmes ; cet incident inhabituel inquiète le colo­
nel Schœn1. Pourtant, la justice s’est montrée ferme pour les
auteurs de l’émeute de Nédroma : 26 condamnations à des
peines de prison pour les hommes et des peines plus légères
pour sept femmes. À noter, enfin, les manœuvres de grande
envergure intéressant l’ensemble Oujda-Nemours entre le
2 et le 6 mars 1954. Elles engagent la presque totalité des
unités opérationnelles de la 10e région militaire, dont des
bataillons aéroportés, des chars et des troupes en garnison
au Maroc. Ce déploiement de forces considérable, le plus
important depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en
Algérie, est destiné à prévenir les trublions, certes, mais
aussi les nationalistes marocains et l’Espagne, puissance
amie de la Ligue des États arabes à cette époque2.
Il s’agit également de signifier aux alliés de l’OTAN que la
France n’envisage aucunement de quitter l’Afrique du Nord,
puisque pour la première fois, de façon théorique, est pris en
compte l’usage d’une arme nucléaire3.
Une nouvelle étape est franchie dans l’insécurité le 30
novembre 1953 : le train Oran-Colomb-Béchar déraille à 78
kilomètres de cette dernière cité. Pour le Deuxième bureau, il
s’agit bien d’un attentat dû aux extrémistes algériens, tandis
que le colonel Pigeot, commandant du territoire d’Aïn-Sefra et
donc proche du lieu du sabotage, y voit la marque de « terro1) SHAT, 1 H 1202. Jauffret Jean-Charles, op.cit.
2) Une information en provenance du SDECE en date du 23 novembre et exploitée
par le Deuxième bureau de l’état-major de l’armée à Paris confirme cette analyse.
SHAT, *carton non coté n° 504, EMA/3 bureau. Jauffret Jean-Charles, op.cit.
3) Sur les circonstances de ces manœuvres capitales, voir J.-C. Jauffret, La guerre
d’Algérie par les documents..., op. cit., t. II, p. 562-574.

ristes marocains » destinée à impressionner les populations
locales au moment des fêtes du cinquantenaire de l’occupa­
tion de Colomb-Béchar1.
Depuis l’affaire de Nédroma, les SR s’intéressent plus
qu’auparavant aux échos de l’international en Algérie.
Psychose due aux difficultés de la France au Maroc, en Tunisie
et en Indochine, mais aussi soutien affiché de l’Égypte des
officiers libres et bientôt du colonel Nasser. La radio La Voix
des Arabes du Caire devient plus agressive envers la puissance
coloniale française. Le compte rendu par le SNLA, du 3 au 9
décembre 1953, du voyage du cheikh Bachir El-Ibrahimi à
Jérusalem, où il représente l’Algérie au Congrès musulman,
est un signe de cette évolution2.
Ces agitations, qui ont caractérisé l’Ouest algérien comme le
reste du pays entre 1953 et 1954, n’étaient pas le signe d’actes
isolés mais, contrairement à ce pensaient les services français,
planifiées par cette troisième tendance dissidente du PPA, et qui,
en somme, réunissait les anciens membres de l’OS.
Deux faits historiques importants survenus en janvier 1954
permettent de mieux comprendre le 1er Novembre et la lente
constitution de cette troisième force. Selon le Deuxième
bureau de la division d’Alger, « le 8 janvier a lieu une décou­
verte d’un grand intérêt. Les gendarmes de Tizi-Ouzou,
enquêtant sur une agression dont a été victime un garde
champêtre, arrêtent un certain Achachi qualifié d’« homme de
main du MTLD ». Dans une grotte, les gendarmes trouvent de
nombreux documents sur « une organisation clandestine »3.
Les rapports trouvés dans la grotte sont rédigés par des
« chefs de secteurs » à destination d’un mystérieux Si Ahmed.
1) SHAT, carton non coté n° 506, EMAT/2 bureau. Jauffret Jean-Charles, op.cit.
2) SHAT, synthèse de décembre, 1 H 1202. Jauffret Jean-Charles, op.cit.

Pour la DST, il s’agit d’éviter le passage de l’« agitation propa­
gande » à la révolte armée. En mars, l’opération « Sirocco »
commence en métropole à l’encontre des dirigeants nationa­
listes algériens. Mais fruit de la guerre des services, le déca­
lage entre la découverte de Tizi-Ouzou et les premières inter­
pellations permettent aux responsables les plus compromis de
se cacher ou de changer d’identité. »'
Un autre fait gravissime, analysé par la presse dans la rubri­
que des faits divers, concerne aussi janvier 1954. Le 29 janvier,
rue d’Isly à Alger, trois militaires européens sont tués et quatre
personnes blessées. L’agression n’est pas revendiquée, les rai­
sons demeurent inconnues puisque l’enquête n’a pas abouti et le
cabinet du général commandant la 10e région militaire ne peut
déterminer « ni les mobiles ni les attaches de son auteur », mais
l’attentat a sans doute un « caractère politique »2.
Le Deuxième bureau attribue cet attentat aux activistes du
PPA3, tandis que la presse classe cet acte gravissime dans la caté­
gorie « fait divers », confirmation de la transparence de l’autre à
qui on ne veut pas reconnaître une revendication politique pou­
vant aller jusqu’au terrorisme. « Or, si on fait le bilan de ces
attentats entre octobre 1953 et octobre 1954, on arrive à un total
de 53, dont 11 contre des représentants des forces de l’ordre, 11
sabotages de voies ferrées, 9 attaques contre des civils à la solde
des forces coloniales francophiles. »4

1) Éternelle rivalité des services, Roger Wybot se qualifie un peu vite de « décou­
vreur du FLN » et s’attribue la découverte de la grotte ; voir Philippe Bernert, Roger
Wybot et la bataille de la DST, Paris, Presses de la Cité, 1975, 545 p., p. 444.
2) Compte rendu hebdomadaire en date du 8 février. SHAT, 1 H 1261. Cet attentat
nous semble illustrer les initiatives individuelles de militants lassés des tergiversations
des politiques. Jauffret Jean-Charles, op.cit.
3) Sur cette question importante encore occultée, voir J.-C. Jauffret, La guerre
d’Algérie par les documents..., op. cit., t. II, p. 398, 407 et 409.
4) Voir J.-C. Jauffret, La guerre d’Algérie par les documents..., op. cit., t. II, tableau
détaillé p. 358.

Dès le mois de janvier, le colonel Schœn se demande si « la
phase de l’agitation » n’est pas déjà dépassée par la phase d’or­
ganisation elle-même précédant « la phase d’action »‘.
Cette marée qui monte suscite l’inquiétude des services de
renseignement français, sans pour autant les éclairer sur les
desseins cachés de cette troisième tendance, issue des déçus
du PPA et d’anciens de l’OS, qui conduira un jour au FLN via
la création du Comité révolutionnaire d’unité et d’action
(CRUA).
En février et en mars, d’une masse de documentation res­
sort une impression de satisfaction pour les SR : les loups se
battent entre eux. La lutte d’influence au sein du MTLD entre
Lahouel et Messali semble irrémédiable. Face à cette situa­
tion, Mohamed Boudiaf choisit, avec quelques autres, de créer
une « troisième force », le Comité révolutionnaire d’unité et
d’action (CRUA). Ce groupe souhaitait avant tout empêcher
que les querelles d’appareil et les rivalités de pouvoir ne pro­
voquent une scission que ne justifiaient pas, à ses yeux, les
divergences doctrinales - aussi réelles fussent-elles - au sein
du MTLD.
Cet objectif s’est rapidement révélé inaccessible, mais
Boudiaf et certains des membres du CRUA, désireux de relan­
cer le combat pour l’indépendance, en poursuivaient parallè­
lement un autre : le retour au premier plan des partisans de la
lutte armée. Ceux-ci avaient été écartés de toute responsabi­
lité majeure en 1951, lors de la dissolution de l’Organisation
spéciale (OS), la branche paramilitaire du parti messaliste,
peu après sa découverte en 1950 par les autorités coloniales.
Un revers pour les indépendantistes, qui avait provoqué l’exil
de deux des chefs successifs de l’OS (Aït Ahmed et Ben Bella)
et surtout condamné à l’inaction la plupart des militants.

1) SHAT, synthèse de janvier. 1 H 1202. Jauffret Jean-Charles, op.cit.

C’est ainsi que, sur fond de crise et de paralysie du princi­
pal parti nationaliste, certains des anciens de l’OS parmi les
plus motivés, souvent clandestins déjà, se sont concertés à
plusieurs reprises, à l’initiative de plusieurs des animateurs
du CRUA et, en premier lieu, de Boudiaf1.
Pour sa part, le Deuxième bureau estime, provisoirement,
qu’il ne faut plus redouter « la détermination sérieuse de frap­
per les esprits par des violences concrètes »2. La probabilité
d’une insurrection semble s’éloigner. Comme l’a montré
Gilbert Meynier, dans Histoire intérieure du FLN, 1954-1962,
la question entre le légalisme et l’action armée continue de
miner le parti3.
À partir de mars se produit un décalage entre l’énergie sou­
terraine des « neutralistes » du CRUA, la troisième force dis­
sidente issue du MTLD-PPA, et l’agitation de surface qui mar­
que les luttes internes du parti. Pour les SR, le MTLD-PPA
continue de former une seule entité.
En fait, les chefs historiques du CRUA ont décidé de se
montrer très discrets avant de passer à l’action, afin de créer
la surprise4.
Le SLNA livre sans commentaire deux informations capita­
les, là encore non exploitées : la mise en place d’une organisa­
tion très cloisonnée composée de cellules de trois hommes et
l’existence d’un « comité des quatre »5. Il s’agit du Comité des
six. Après la réunion de juin du Comité des vingt-deux, déci­
sion est prise de mener la lutte jusqu’à l’indépendance. Pour
ce faire, le CRUA relève à Alger d’une direction collégiale de
six membres : Ben Boulaïd, Ben M’Hidi, Boudiaf, Mourad

1) Jeune Afrique « Algérie », 31 octobre 2004.
2) Synthèse de mars. *1 H 3399, SHAT. Jauffret Jean-Charles, op.cit.
3) G. Meynier, Histoire intérieure du FLN..., op. cit., pp. 76-88.
4) J. Vaujour. De la révolte..., op. cit., p. 161.

Didouche, Krim Belkacem et Rabah Bitat. Chargé des rela­
tions avec les trois autres chefs historiques au Caire, Ben
Bella, Khider et Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf exerce une
autorité morale comme responsable de la coordination entre
les différentes zones. En effet, pour ne pas renouveler les
erreurs de l’OS, le Comité des six prépare, en septembre 1954,
la division du territoire algérien en cinq zones autonomes, les
futures Wilayas ; l’organisation d’une sixième zone, celle du
Sahara, étant seulement envisagée.
Les craintes du préfet Jean Vaujour sont encore plus préci­
ses. Selon son témoignage, le 25 septembre, il adresse une let­
tre à l’ancien président du Conseil, Henri Queuille, pour qu’il
alerte Pierre Mendès France et René Mayer : les séparatistes
pourraient passer à l’action avant un mois1.
Du 16 au 22 octobre 1954, le voyage du ministre de
l’Intérieur en Algérie, à la suite du séisme d’Orléansville, n’est
pas une réponse aux interrogations de Messali. Le SLNA
donne une lecture des plus précises de cette fameuse visite où
François Mitterrand, devant l’Assemblée algérienne, affirme
sa volonté d’appliquer intégralement, puis de dépasser dans
un sens égalitaire, le statut de 19472.
Cette volonté réformatrice, certes bien tardive, trouble les
consciences et on peut se demander, avec beaucoup de pru­
dence, si la décision de passer à la lutte armée ne s’en trouve
point précipitée. À cela, une autre cause s’ajoute : le désir d’in­
ternationaliser la question algérienne le plus vite possible au
moment où, le 9 octobre, les questions tunisienne et maro­
caine sont inscrites aux sixième et septième rangs de l’ordre
du jour de l’ONU. En date du 26 octobre, un informateur du

1) Témoignage donné dans la revue L’Algérianiste, mars 1994, p. 112.
2) (36) Sur les circonstances précises de ce voyage, voir J.-C. Jauffret, La guerre
d’Algérie par les documents..., op. cit., t. II, p. 518.

SLNA signale que des « attentats terroristes et actes de sabo­
tages seraient provoqués pour appuyer toute intervention des
États arabes à l’ONU »1.
Cette orientation diplomatique entraîne une erreur d’ap­
préciation des SR qui gardent pour cible le MTLD-PPA, seul
capable de jouir d’une audience internationale, au détri­
ment du CRUA toujours considéré comme branche minori­
taire du parti. Le SLNA demeure convaincu que seuls les
messalistes sont capables de mettre sur pied « un plan d’ac­
tion directe avec constitution de groupes de combat voués à
l’action »2. Quant au CRUA proprement dit, le service du
colonel Schœn note simplement : « Ils travaillent dans la
clandestinité complète. » Même erreur d’appréciation pour
le Deuxième bureau. C’est le parti de Messali et non le
CRUA qui est susceptible d’une « action directe généralisée
et profonde », seulement retardée par les « dissensions
internes du PPA-MTLD »3.
Un élément nouveau survient le 16 octobre. Le général
Spillmann, commandant la division de Constantine,
informe son supérieur, le général Cherrière, de la décou­
verte dans la région de Souk-Ahras de « trois bandes
armées et en uniforme de « révolutionnaires algériens »
fortes chacune de 25 à 30 hommes ».4
Dans les Aurès, une observation similaire a été faite par les
gendarmes à compter du 20 août, mais l’information a du mal
à « remonter » et à être prise en compte, lorsque le général

1) Récapitulatif des renseignements fournis par le SLNA du 1er janvier au 31 octobre
1954. SHAT, fonds général Blanc, carton 145 K 31. Jauffret Jean-Charles, op.cit.
2) Souligné dans le texte. SHAT, synthèse d’octobre, 1 H 1202. Jauffret JeanCharles, op.cit.
3) Jauffret Jean-Charles, op.cit.
4) SHAT, document daté du 9 décembre, carton EMA/2 bureau, n° 506, non coté.
Jauffret Jean-Charles, op.cit.

Spillmann demande par télégramme au chef de secteur de
Tébessa de vérifier si ces « fellagha n’auraient pas relations
avec rebelles tunisiens mais avec bandits Aurès »‘.
En bref, dans les derniers jours qui précèdent le début de la
Guerre de libération nationale, les services de renseignements
français savent confusément ce qui se trame en ville, à Alger
surtout, mais en dehors des Aurès, ils ont tendance à mésesti­
mer ce qui se prépare dans le pays par manque d’information.
Il s’agit aussi d’une autre erreur d’appréciation : la sous-esti­
mation de l’adversaire, non encore identifié de façon nette il
est vrai. En effet, la transformation, en octobre, du CRUA en
FLN n’est pas connue, pas plus que la création de l’Armée de
libération nationale. Le cocon de la clandestinité demeure suf­
fisamment étanche pour que, les derniers jours d’octobre, la
répétition générale du passage à la lutte armée quelques jours
plus tard passe inaperçue des SR français.

Si Abdallah
La défaite en Indochine joue un rôle d’accélérateur de
l’Histoire et la coupure définitive, entre le CRUA et le parti, n’est
toujours pas saisie, bien que le Deuxième bureau précise que le
neutralisme du CRUA fasse place à une « hostilité marquée
envers Messali ». La scission définitive entre les clans Lahouel et
Messali est le fait majeur de la vie politique algérienne à la suite
du congrès d’Homu, en Belgique, les 14,15 et 16 juillet 1954.
Toutefois, si les principaux acteurs ont pris leurs positions
irréversibles, pour la masse militante, surtout en métropole, la
situation nécessitait des éclaircissements. C’est le cas notam­
ment d’Ahmed Ouahrani, un ex-militant du PPA qui avait activé



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