Léopold Hugo se rebelle .pdf



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LÉOPOLD HUGO DANS L’AFFAIRE DES COLLETS BLEUS,
D’APRÈS LE MÉMOIRE DU CITOYEN GUESTARD

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Découverte d’un manuscrit

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C’est en venant photographier de très beaux meubles anciens dans un grenier des HautesAlpes que j’ai découvert ce texte il y a près de quarante ans. Émergeant d’un poussiéreux bricà-brac, le manuscrit traînait sur un coffre portant la date de 1720, dans une maison vieille de
trois ou quatre siècles, située dans un hameau perché à 1550 mètres d’altitude, dans une
région montagneuse frontalière de l’Italie où j’ai résidé pendant dix ans. Voyant qu’il datait
l’an XI de la République, je priai mon voisin de me le prêter, le temps de le lire. Je compris
rapidement qu’il avait été rédigé par un militaire accusé de concussion, mais mon attention
s’éveilla tout à fait lorsque je lus le nom de son accusateur : Léopold Hugo. Ce texte m’avait
alors immédiatement frappée par son style direct et son intérêt documentaire, mais je n’avais
pu à l’époque que le recopier soigneusement sur ma vieille machine à écrire “Underwood
1911” avant de le rendre à son propriétaire qui ne l’avait probablement pas lu. Mais son
ancêtre avait eu l’original en main. Le trouvant sans doute fort intéressant, il l’avait fait copier
par l’un de ses employés, alors que tous deux travaillaient dans une imprimerie à Marseille.
Pour comprendre comment un texte imprimé à Marseille a pu parvenir dans ces montagnes,
il est nécessaire de dire deux mots des coutumes très particulières des paysans des HautesAlpes. Longtemps avant que l’école soit obligatoire, les habitants de ces régions exigeaient de
tous leurs enfants qu’ils apprennent à lire, écrire et compter auprès d’un instituteur recruté
chaque année par la communauté et rétribué à ses frais. Cet effort remarquable pour l’époque
fut sans doute facilité par les privilèges accordés dès 1343 aux Briançonnais par une Grande
Charte des Libertés, privilèges qui ne furent abolis qu’en 1790. Traditionnellement aussi, les
jeunes gens de ce pays partaient travailler en Provence ou à Lyon pendant quelques années
pour se faire un pécule avant de se marier. L’éducation de ces villageois leur permettait de
trouver en ville un travail bien rémunéré. Ainsi fit certainement l’ancêtre de mon voisin : il

s’en alla à Marseille, trouva à s’embaucher dans une imprimerie et revint ensuite au pays,
apparemment plus vite qu’il ne l’aurait souhaité, à cause de difficultés non précisées dans la
note finale, rapportant dans ses bagages la copie du mémoire.
Car le manuscrit n’était qu’une copie du « MÉMOIRE Du Citoyen Guestard, chef de la
20ème demi-brigade de ligne AU PREMIER CONSUL de la république française ». Il est dit
en dernière page de cette copie qu’elle a été faite « à l’imprimerie d'Elisabetz Martin, à
Marseille, sur le Cours ». Après cette indication suivie du nom de l’auteur, le copiste a ajouté
une note en latin fort précieuse, dans laquelle il affirme s’appeler Bonaventure Michel Chalvet
et avoir « peint » ce manuscrit sous la dictée de son « maître A.». Bonaventure laisse ensuite
entendre que son patron, non seulement eut en main l’original du Mémoire de Guestard, mais
qu’il participa à sa rédaction : il le « prépara pour le chef de brigade Guestard (paratum Civi
Guestard, qui Erat Cum imperio in vinginti Cohorte) ». On doit plutôt penser que le copiste
eut accès à ce texte parce que son auteur, Guestard, qui stationnait alors à Aix après avoir
passé une année à Besançon et se préparait à embarquer pour la Corse, l’avait chargé
d’imprimer son mémoire avant de le présenter à Bonaparte, car ses accusateurs firent euxmêmes imprimer leurs libelles. Jugeant, quoiqu’il en soit, ce texte d’un grand intérêt, le
« maître » l’avait fait copier « à la dérobée » par l’un de ses employés, autrement dit à l’insu
de son auteur.
Ce texte semble avoir été écrit d’un jet. La sincère indignation de ce vieux militaire
transparaît à chaque ligne. Pourtant, plus il se défend, plus il apparaît qu’il était effectivement
coupable, de concussion sans doute, mais aussi d’un amour équivoque pour son tambourmajor, qu’il désirait ardemment habiller de façon magnifique. Lui-même dit d’ailleurs : « Si je
suis coupable, je ne le suis que d’un excès d’attachement à mon état et par une forte envie de
donner du lustre à la demi-brigade. J’ai cru que ce lustre, cet éclat dont j’étois ivre, pouvoit
être procuré aux militaires servans dans le corps par ceux rentrans dans leurs foyers. Les
libéralités de ces derniers ont été ma seule ressource. Mes mains sont pures ». Notre doute va
sourdre de derrière ces mots, si candides en apparence. Tout l’intérêt du texte tient alors dans
ce cumul d’aveux involontaires, éclairant au fur et à mesure les causes réelles et les détails de
cette « affaire des collets bleus » que l’on va lire, lancée et organisée par Léopold Hugo.
Bien qu’il ne relate qu’un incident mineur de la vie de Léopold Hugo, les détails et
renseignements qu’il contient non seulement sur la vie et le caractère du père de Victor Hugo

mais sur les tribulations d’une demi-brigade en ces premières années du XIXe siècle m’ont
finalement poussée à en réaliser une nouvelle transcription aussi fidèle que possible à
l’original que j’ai déposée à la Bibliothèque nationale de France en juin 2006. Elle fait
désormais partie du fonds Hugo. Elle est aussi depuis peu en ligne à l’adresse http://
www.fichier-pdf.fr/2016/12/20/memoire-du-citoyen-guestard-29-nivose-an-11/


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Les lieux et les dates de l’affaire

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À l’époque des faits, Léopold Hugo était encore à Besançon sous les ordres de ce Guestard.
Son fils Victor n’avait pas encore un an. L’armée recrutait à tour de bras. On parle de deux
cent mille soldats enrôlés. Beaucoup de jeunes gens cherchaient à se faire réformer ou
remplacer. Comme il apparaît d’après ce mémoire, le gouvernement manquait de moyens pour
les habiller tous convenablement. Aussi le colonel Guestard a-t-il sans doute voulu pallier à ce
dénuement en soutirant de l’argent à ceux qui souhaitaient échapper à leurs obligations
militaires. Outrés par les manigances de leur chef qu’ils détestaient probablement aussi pour
d’autres raisons, comme on le verra, Léopold Hugo et ses comparses montèrent contre lui une
cabale à la fois sérieuse et burlesque, dans l’espoir de le faire destituer. Pour se défendre,
Guestard rédigea ce mémoire et l’adressa au Premier Consul qui le confirma dans ses
fonctions, mettant ainsi fin à la rébellion.
Cet incident de la vie du père de Victor Hugo n’était connu jusqu’à présent que par les
lettres de Léopold à sa femme Sophie. On en ignorait les causes, on se méprenait sur son
déroulement et l’intrigue était loin d’être claire.
Suivant l’itinéraire de la 20e demi-brigade depuis le début de l’affaire, de la fin 1800
jusqu’au printemps 1803, l’auteur de ce texte nous donne des repères précis aussi bien dans le
temps que dans l’espace. L’affaire était jusqu’ici supposée avoir éclatée à Besançon, mais on
apprend qu’elle avait débutée en Allemagne quelque temps plus tôt, alors que la demi-brigade
stationnait à Coblence. Là, des heurts s’étaient produits entre quelques officiers et leur chef
sur des questions concernant l’uniforme et avaient donné à Léopold Hugo l’occasion de se
faire remarquer. Un conflit couvait depuis quelque temps entre les deux hommes. Au cours
des mois qui suivirent, l’affaire s’envenima à tel point que Léopold se sentit « avili, traîné

dans la boue, dépeint sous les couleurs les plus obscures ».
La demi-brigade quitta l’Allemagne au début de messidor an IX (fin juin 1801) pour se
rendre à Besançon. C’est précisément sur le chemin de Lunéville à Besançon que Victor Hugo
fut conçu, au sommet du Donon,

comme il l’a lui-même fait savoir. « Après la guerre

D’Allemagne, la 20eme rentrant En France, fut Cantonnée à Bésançon. Ce fut quelque temps
après la loi du 17 Ventôse an 8 Qui appeloit 200 mille Conscrits au service de la
République ». En juin 1801, Léopold Hugo était donc cantonné à Besançon. Il servait alors
dans l’armée comme chef de bataillon sous les ordres d’un nommé Guestard qui commandait
la 20ème demi-brigade de ligne. La demi-brigade resta environ un an à Besançon, à la plus
grande satisfaction de la population locale, comme le prouverait la pièce n°38 du dossier
monté par l’accusé, si elle n’avait été manifestement écrite par complaisance : « Nous Maire
De la ville De Bésançon. Voulant Donner à la 20eme Demi-Brigade D'infanterie Un
témoignage De notre Estime (…), Certifions que Depuis Plus d'un an qu'elle Est En garnison
En cette ville, Elle s'est Constamment Comportée avec ordre et tranquillité (…), Que les Chefs
Dont les Vertus Civiques Egalent Les Vertus Guerrières ont maintenu La plus Sevère
Discipline et une Harmonie Parfaite Entre les soldats et les Citoyens (…). En foi De quoi… ».
En réalité, Guestard était loin de maintenir « La plus Sévère Discipline », car pendant toute
cette période une majorité des officiers sous ses ordres ne cessèrent de lui manifester leur
opposition en arborant un collet bleu « absolument de fantaisie », car les collets
réglementaires devaient être de couleur rouge. C’est à cette époque que Léopold Hugo prit la
tête de cette cabale à la fois sérieuse et burlesque qui deviendra « l’affaire des collets bleus ».
Tant que la demi-brigade resta à Besançon, Guestard ne réagit à ces fantaisie que par quelques
lettres de mise en garde à ses chefs de bataillon, mais par la suite, la tactique de ses ennemis
ayant changé, son attitude se durcit.
La lettre du maire de Besançon est datée du 21 prairial an X de la République (mi-juin
1802), date autour de laquelle la 20ème demi-brigade reçut l’ordre de quitter Besançon pour
se rendre à Aix. Pendant toute la route de Besançon à Aix, « Les collets bleus continuèrent »
et, à Aix, « les Choses furent même Poussées Beaucoup plus loin qu’auparavant », mais la
présence à ses côtés d’un commandant obligea Guestard à réagir pour remettre de l’ordre dans
les tenues. C’est alors que Hugo et ses amis se décidèrent à porter plainte contre lui,
rassemblant un grand nombre de certificats et de déclarations qu’ils avaient l’intention de

présenter devant la justice.
Au cours du premier trimestre 1803, Guestard, poussé à bout, rédigea alors pour se défendre
un mémoire qu’il fit imprimer le 29 nivôse an XI (fin janvier 1803) avant de l’adresser au
Premier Consul qui le confirma rapidement dans ses fonctions (vers la mi-mars), mettant ainsi
un point final à l’affaire. Peu de temps après, un premier bataillon de la demi-brigade était
envoyé à Toulon « pour y être embarqué » (p. 23). Guestard ne précise pas que la demibrigade devait se rendre en Corse.

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Origines de l’affaire des collets bleus

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La mode des collets bleus était donc née à Coblence. Le 30 prairial an VIII (19 juin 1800),
Guestard y tança ses trois chefs de bataillon (Hugo, Verbois et Prégnon) en ces termes : « Il
Existe Sous vos yeux, Citoyens Chefs, Comme Sous les Miens un ridicule Dans L’Habillement
Des Officiers qui ne Peut Exister Plus Long-temps (…) il ne faut Dans un Corps Qu’un
uniformité En tout, Et Pour y Parvenir il faut que Les Chefs rappelent Ceux qui voudroient y
déroger » (p. 61). Les chefs de bataillon, cependant, ne tinrent aucun compte de cette note de
service. Les beaux uniformes ont depuis toujours excité la coquetterie masculine. Mais la
licence que s’autorisaient ces officiers par rapport au règlement semble avoir été là sans
limite, si l’on en croit ce que dit Guestard : « Les uns Se Présentent En frac, Collet rabattu,
Les autres En redingotte, Collet Bleu ou rouge Une Partie n’a Pas les Bottes Prescrites Par
les Réglements, La Coëffure et la Cravate different suivant Les Gouts ; En un mot, Chacun se
met à sa guise » (p. 62). Le vent de liberté qui soufflait à l’époque et peut-être un certain
laisser-aller suffisent, sans doute, à expliquer leur désinvolture. Rien n’indique encore qu’à
Coblence les officiers se soient révoltés contre des ordres dont ils savaient pertinemment
qu’ils pouvaient les outrepasser sans risque. Malgré son « extrême attention » à faire respecter
le règlement, sa prétendue « fermeté » et « même sa sévérité » les efforts et l’impatience de
Guestard pour rétablir « l’Uniformité » restèrent encore longtemps sans effet, puisqu’il n’y
réussira que deux ans plus tard, à Aix, et avec les plus graves conséquences pour lui. Tout son
discours démontre au contraire, et lui-même avoue qu’il « fermait les yeux sur Bien Des
Choses » (p. 14).
Dans une brève et sibylline allusion à ce séjour en Allemagne, Guestard nous apprend au

passage que Léopold Hugo ne participa peut-être même pas à la guerre d’Allemagne. Selon
lui, « appelé à Servir Son Pays de[puis] L’allemagne, il (Hugo) avoit Préféré Servir La justice
en se faisant appeler Comme témoin dans une Procédure » (p. 13). Guestard nous laisse
malheureusement dans l’ignorance totale en ce qui concerne cette procédure.
À son arrivée à Besançon (fin juin 1801), Guestard écrivit à nouveau à ses chefs de
bataillons pour leur préciser la tenue réglementaire que devaient porter les officiers, ce qui
nous vaut de lire une description détaillée de leur élégant uniforme : « 1° Le petit uniforme
Devant se rapprocher Du Grand autant Que Possible, Le Frac aura Collet Montant rouges,
Paremens rouges En Pointe, avec trois boutons fermé Devant Par onze boutons, Demanière à
ne laisser voir que quatre pouces du gilet par le Bas, Le Collet rapproché Par le Premier
Bouton Et retroussis du même drap. 2° Le Chapeau sera De grandeur Convenable à la figure,
Bordé de Poil de Chèvre d’un doigt au plus de largeur Avec le Pompom Du Bataillon
Conforme au Modèle Et une Epinglette jaune Sur Le ruban de la Queue. 3 ° La Cravate Sera
de soie noire avec une Blanche Dessous. 4° Le Pommeau De L’épée Sera en Forme De
Casque avec une Dragonne Conforme à L’épaulette, Les Officiers sous Les armes auront Le
Baudrier, et Hors Le Service un Petit-Ceinturon Blanc Sous le Gilet.

5° Les Epaulettes

Placées trop En arrière Ayant un air affecté, j’invite Les officiers à les Porter Sur le milieu de
L’épaule Conformément aux réglements » (p. 61).
La visite du général Lecourbe, venu à Besançon inspecter la demi-brigade en mars 1802,
remit momentanément un peu d’ordre dans les tenues, mais les fantaisies vestimentaires
réapparurent dès que le général eut le dos tourné. Cependant, elles furent dorénavant motivées
par un dessein précis : la mise en accusation de Guestard.

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Le déclenchement de l’affaire

!

La levée brutale de deux cent mille soldats par le gouvernement, au printemps 1801,
provoqua un grand mouvement d’hommes, les uns entrant, les autres sortant de la demibrigade. Cet énorme branle-bas créa un désordre propice à toutes sortes d’abus et ébranla
« l’harmonie » supposée avoir régné jusque-là entre tous les officiers et leur chef. « Arrivée à
Bésançon, La 20eme reçut un nombre assez Considérable de Ces Conscrits qui Se firent
incorporer » (p. 5). Une loi du 17 ventôse an VIII accordait à ceux-ci la faculté de se faire

remplacer par un suppléant. Aussitôt après leur incorporation, la plupart des appelés désirèrent
donc user de cette faculté, si bien que le nombre des militaires qui quittèrent la demi-brigade
atteignit le chiffre très élevé de quatre cent soixante-sept. Or Guestard affirme : « Une Partie
des remplacés Et Des hommes réformés Par L’inspecteur Lecourbe m’offrirent (…) de
Contribuer à L’embellissement de la Demi-Brigade Et de Concourir avec moi de Son
Eclat » (p. 8). Il est bien difficile de croire à cette version des faits présentée par Guestard
pour sa défense. Comment admettre en effet que ces braves soldats aient pu prendre à cœur
l’embellissement d’une demi-brigade qu’ils n’étaient que trop heureux de quitter… Car le
produit des « libéralités » de ceux qui quittèrent le corps fut considérable, comme on le verra,
et l’usage qu’en fit Guestard nous éclairera beaucoup sur ses motivations profondes. Guestard
prétend avoir hésité à les accepter : « Ces Propositions me Plurent mais je n’osais Les
Accepter Sans L’aveu Des officiers » (p. 8). Il affirme avoir consulté ses officiers ainsi que le
conseil d’administration et avoir obtenu leur accord : « Leur Consentement me tranquillisa, et
je voyois avec une Satisfaction indicible S’approcher l’instant où je Serais placé A La tête
d’un Corps dont La tenue et La Décoration serait Remarquée et même Enviée » (p. 10). Mais
Guestard insiste tellement sur la spontanéité de ces “dons” qu’on finit justement par en douter.
Et s’il rappelle que, sur ce point litigieux, tous approuvèrent sa démarche, c’est pour mieux
démontrer qu’il ne fut pas le seul fautif, que tous étaient complices de ses manœuvres. C’est
pourquoi il n’hésite pas à affirmer avoir accepté innocemment ce qui lui fut « offert »,
protestant que « L’acte le plus Louable Dans Ces motifs a Servi de Prétexte à Cette Indigne
accusation ». L’acte était sans doute louable, mais il était parfaitement illégal.
Il ne serait pas invraisemblable, étant donnée l’ampleur et l’urgence du recrutement, que,
pour habiller correctement ses hommes, Guestard ait voulu soutirer de l’argent à ceux qui
souhaitaient échapper à leurs obligations militaires. Il semble en effet que le gouvernement
ait été un peu dépassé par les événements et que le chef de 20e demi-brigade ait eu quelque
peine à financer l’habillement de ses troupes. Certains manquaient de bottes, d’autres de
bonnets, notamment les grenadiers pour lesquels Guestard en avait réclamé en vain auprès de
son ministre. « Loin de moi L’idée de Vouloir Donner à Entendre que Le Gouvernement Ne
fournissoit Pas à L’entretien

et même à Certains Objets D’agrément Pour Le

Corps” (p. 11-12), se défend-il au début de son plaidoyer et se contredisant à la fin : “Je
connossois la bonne volonté, mais en même temps l’impossibilité dans laquelle étoit le

gouvernement de fournir à certains objets d’embellissement” (p. 29). Guestard n’était pas sans
savoir en outre que les soldats eux-mêmes participaient parfois au dépouillement de leurs
camarades. Il affirme avoir constaté à Coblence que “quelque militaires (…) qui Etoient sortis
du Corps par Congé ou Pour Etre incorporé ailleurs En Etoient Sortis avec Précipitation, et
avoient Emportés avec Eux Les uns leurs habits quoique Neufs, Les autres Leurs Capotes et
Leurs Sabres » (p. 6-7).
Les manigances de Guestard révoltèrent Léopold Hugo et ses amis qui profitèrent de ce
prétexte pour “semer la zizanie” (p. 11) et mettre les dandys et les indociles de leur côté.
Sachant leur chef agacé par l’indiscipline en matière vestimentaire, Hugo s’empara de cette
idée et fit des collets bleus le signe de ralliement à la rébellion. Parfaitement informé,
Guestard nous explique que Hugo « Proposa Donc aux officiers De Porter un Collet Bleu
absolument de fantaisie, d’arborrer Ce Collet Sans aucune Espece De Permission ni même de
Préalable et leur suggéra Encore quelque Changement Essentiel. Cette nouveauté Plut, et des
les Premiers jours de messidor an 9 [juin 1801], on remarqua dans la mise Des officiers Les
Differences les Plus Saillantes » (p. 12).
L’affaire des collets bleus était lancée et Guestard en connaissait désormais l’initiateur.
Mais il n’en comprit pas tout de suite les fondements. Il crut que son insistance à obtenir
l’uniformité des tenues était la seule cause de l’opposition qu’on lui manifestait. Poursuivant
donc sans scrupule ses extorsions auprès des soldats congédiés, il reprit son combat dérisoire
pour le respect de l’uniforme, envoyant lettre sur lettre à ses chefs de bataillon qui s’en
moquaient bien. « Je me Contentai D’en Ecrire D’abord aux trois Chefs de Bataillon (…)
avec Prière D’assembler les officiers[,] de leur Rappeller tout le Détail de l’uniforme et De
les Exhorter à s’y Conformer, au lieu D’affecter une Bigarrure insoutenable Dans le militaire.
Cette Première Lettre n’ayant rien Produit j’en écrivis une seconde (…). Une troisieme lettre
rappela encore les officiers (…) à L’exactitude Des réglements sur Le Costume » (p. 12-13).
La bataille contre les collets bleus s’intensifia encore à Aix où la proximité alarmante d’un
“estimable général” (le cit. Robert Motte, commandant le département des Bouches-duRhône) obligea Guestard à réagir plus fermement. Les punitions commencèrent à pleuvoir,
visant d’abord les simples officiers qui avaient l’audace de paraître chez lui avec ce collet
bleu. « Cuppé adjudant major, Ce même Cuppé qui est mon Dénonciateur, paroit ainsi
Costumé et est mis Sur le Champ aux arrêts (…). un autre officier appelé pour remplir

momentanément ses fonctions se montre avec le même uniforme (1) je lui inflige même
Punition qu’à Cuppé J’en nomme Sur le Champ un troisième il porte encore un Collet Bleu
(2) et je me vois forçé de punir au même instant trois Coupables » (p. 21). Mais rien n’y fit et
Guestard se vit bientôt contraint de mettre aux arrêts un officier supérieur : « Je fais appeler
chez moi le 11 fruc-dor le Chef de Bataillon Verbois Pour lui reprocher l’inéxécution De mes
ordres. Cet officier Supérieur Se Présente Ayant à Son habit les Preuves de Son adhésion A la
Coalition. Amoins de vouloir laisser totalement avilir l’autorité qui m’étoit Confiée, il m’étoit
impossible de fermer les yeux sur Cette Coupable affectation, aussi n’hésitais-je point à
mettre le Cit. Verbois aux arrets (…) et à le Denoncer Pour insubordination et Désobéissance
au General Motte. » (p. 23).
Ces mesures de sévérité étaient sans rapport avec la menace. Guestard ne tarda pas à
découvrir en effet « toute l’étendue de la Conspiration » (p. 21). Quelques officiers en qui il
avait confiance lui apprirent qu’une plainte était en préparation contre lui et que ses ennemis
accumulaient déjà les preuves de sa culpabilité, leur but étant de le destituer purement et
simplement. Et il comprit, mais un peu tard, que cette affaire des collets bleus n’était qu’un
prétexte destiné à dissimuler le but réel d’un ambitieux : « Un Seul homme a Excité L’orage
qui Gronde Sur ma tête, jaloux de Parvenir à La place à la quelle Le Gouvernement m’a
élevé, il a regardé ma Chûte Comme L’Epoque de Son Elévation. Dès lors tous les moyens qui
Pouvoient Emmener ma Perte lui ont Paru Licites ou Du moins Devoir Etre tentés… » (p. 3).
Bien qu’il ne le nomme pas, c’est bien Hugo qui est visé ici. Là-dessus, le contexte exclut
toute ambiguïté.

!
Les causes possibles de la rébellion

!

Les vraies raisons de l’hostilité de Hugo et de ses comparses à l’égard de leur chef sont
difficiles à cerner. Certes, Hugo semble avoir été d’un caractère entier et prompt à
s’enflammer, mais il est peu probable que la fermeté toute relative de Guestard sur la
discipline en matière vestimentaire, d’ailleurs très tardive et bien peu spontanée, ait suffi à
déclencher une rébellion, ni que la “vente” plus ou moins forcée des congés ait offusqué outre
mesure les officiers, au point de provoquer leur quasi unanime désaffection, pour ne pas dire
leur haine et aboutir à une dénonciation en règle.

Une incompatibilité d’humeur plus fondamentale pourrait davantage l’expliquer. Guestard
nous éclaire peut-être lui-même sur cette question, involontairement ou pas, en nous
rapportant la lettre de soutien que lui écrivit un soldat nommé Gourdez. Celui-ci y fait état
d’un “secret” touchant ses relations avec lui, secret qui pourrait être d’ordre sexuel. Ce
citoyen écrit, transcrivant une discussion entre lui et un capitaine : « Gourdés, me di-t-il (…)
Vous avez surement Des relations avec Le Chef Puisque vous Etes Si Bien instruit De son
affaire...” Et Gourdez lui aurait répliqué : “Dans Le Cas que Cela fut, je ne me Croirais Pas
Compromis, D’ailleurs C’est mon Secret, je ne le revelerai que quand il sera
temps… » (p. 85). L’insinuation du capitaine s’avère être un premier indice — on en verra
plus loin apparaître un second — discret mais révélateur du tempérament de Guestard, et le
“secret” de Gourdez pourrait bien expliquer l’attitude agressive des officiers .
Bien entendu, Hugo n’attaqua pas son supérieur sur ce plan-là. C’est sur celui de
l’honnêteté qu’il choisit de se placer, afin de le toucher dans son honneur de militaire, ce qui
l’atteindra effectivement : « L’idée seule (…) d’une aussi cruelle concussion fera toujours
bouillonner le sang d’un militaire qui ne vit que pour l’honneur » (p. 29). Il lui reprocha donc
d’avoir vendu des congés de réforme ou de remplacement en violation de la loi. Guestard
rétorqua qu’il n’avait tiré aucun profit personnel de ses malversations et que l’argent reçu
n’avait servi que pour acheter des bottes et des capotes. Il s’efforçait ainsi de démontrer la
justesse de son calcul : il n’avait pas d’autre choix. « C’étoit Donc à La Demi-Brigade Qui
vouloit faire remarquer Sa tenue à Pourvoir Elle-même à Ces objets, C’est ce que je fis et
C’est Ce que je Crus Pouvoir faire (p. 12). “Si je Suis Coupable, je ne le suis que D’un Excès
D’attachement à mon Etat (…) j’ai Cru que Ce Lustre Cet Eclat Dont j’étois ivre, Pouvoit
Etre Procuré Aux militaires Servans Dans le Corps Par Ceux Rentrans Dans leurs foyers. Les
Libéralités de Ces Derniers ont Eté ma seule ressource. Mes mains Sont Pures » (p. 64). Des
mots comme ceux-ci, si candides en apparence, éveillent nos soupçons et entament peu à peu
notre conviction quant à l’innocence du chef de brigade.
Pour prouver au Premier Consul la bonne utilisation des fonds perçus, Guestard exhibe sans
crainte une dizaine de factures sans se rendre compte qu’elles révèlent aussi ses penchants.
« Je Désirai sur toutes Choses une Belle et Brillante tenue, Principalement au tambour-major
et aux soldats de haute Paye » (p. 11), nous dit-il, mais on s’aperçoit, si l’on examine d’un
peu près ces factures, que le gros des dépenses était destiné aux seuls tambours-majors, pour

lesquels il apparaît clairement que Guestard avait un faible. À qui douterait que leur
habillement ne fût devenu grâce à lui « éclatant et riche », le détail des quittances de ses
fournisseurs apporte la preuve : « une Paire Epaulette à Grolots et à Paillettes en or Pesant II
onces Deux gros à 13 liv. 10 S. Pour le tambour-major ; 12 Grenades en or pour les 3
tambours maitres ; 27 onces galons en or, diverses largeurs ; 3 Paires treffles en or pour les
tambours-majors ; un Paire houpe De Chapeau pour tambour-major ; 48 dragonnes pour
tambour à 24 S. ; 48 paires Epaulettes De tambour à 3 liv. 15 s. » (pièce n° 23, p. 96), etc. On
reste même stupéfait devant ces listes de fournitures coûteuses — quarante livres pour
seulement trois plumets de vautours ! — nécessaires à l’habillement d’un tambour-major,
comparée aux sommes dérisoires dévolues à l’équipement des soldats. Au cours de l’an XI,
Guestard n’aura fait faire pour la piétaille que seize paires de bottes et dépensé tout juste
quarante-deux francs contre près de trois mille livres à l’intention des tambours. C’est
pourquoi, quand Guestard affirme : « Rien à mon sens n’étoit trop Beau quand il s’agissoit De
decorer et de faire Distinguer la Demi-Brigade » (p. 11), on le croit sur parole, tout en ayant
envie de changer le dernier terme de sa phrase : au lieu de « demi-brigade », on voit écrit
« tambour-major ». D’ailleurs, Guestard avoue franchement avoir « richement décoré le
tambour-major » (p. 30).

!
L’affaire dégénère en plainte

!

Le 14 thermidor an X (début septembre 1802), une assemblée se tint, sous un faux prétexte,
chez le citoyen Javelet à Aix, où la demi-brigade venait à peine d’arriver : « un déréglement à
proposer pour la musique » (p. 15). Guestard réussit à en connaître le vrai motif qui lui fit
découvrir, à son grand désarroi, qu’il avait totalement perdu la confiance des officiers. Le but
de cette réunion, « Composée en majorité de tous Ceux que des Punitions multipliées avoient
rendus mes Ennemis » (p. 16), était la rédaction d’une lettre de dénonciation contre lui afin
d’obtenir son départ. Il nous en fait le rapport comme s’il y avait assisté, nous montrant un
entreprenant Léopold Hugo dans ses œuvres. Ce long passage du Mémoire mérite donc d‘être
cité en entier .
“Dans l’assemblée tenue chez le cit. Javelet (prouvée par onze dépositions de l’enquête à
décharge), mon ennemi ne dissimula plus qu’il avoit juré ma perte. Il me dépeignit comme un

despote ; il rappela la mise aux arrêts ordonnée contre plusieurs d’entre eux pour les collets
bleus ; il exagéra ma sévérité et fit sur le champ un tableau du bonheur dont on jouiroit sous
un autre supérieur. Ses déclamations terminées, il sortit de sa poche une dénonciation qu’il
avoit préparée avant de se rendre à l’assemblée. Elle étoit adressée au ministre et contenoit
la prière d’ordonner ma destitution et mon remplacement par un autre officier. Le cit. Hugo
prit une plume et signa la dénonciation ; les trois chefs de bataillon suivirent avec
empressement son exemple ; quelques officiers firent de même, et quelques uns déclarèrent
qu’ils se sauroient figurer dans une pareille manœuvre. Hugo s’agita beaucoup pour les
persuader, il protesta que son intention n’étoit point de me perdre et qu'il désiroit seulement
que je fisse place à un autre chef qui travailleroit sans cesse au bonheur des officiers. Ceux
qui avoient d’abord refusé leur signature, fatigués par le propos et par l’insistance d’Hugo,
consentirent enfin à la donner sous deux conditions, la première étant que les termes dans
lesquels la dénonciation étoit conçue seraient changés et adoucis, la seconde, que la
dénonciation me seroit montrée et ne seroit point envoyée si je consentois à demander ma
retraite. L’impatient Hugo se chargea de changer sa rédaction sans differer, et la séance fut
renvoyée au lendemain. Dans sa nouvelle rédaction, le stile de Hugo fut effectivement adouci.
Tous les officiers signèrent et, pour ne rien négliger, Hugo fit colporter la dénonciation dans
tous les cantonnements par son camarade Prégnon qui fut quêter la signature des officiers qui
s’y trouvaient” (p. 16-17).
Quelques jours avant cette assemblée, Hugo avait envoyé au citoyen Menard, commandant
la 6e division militaire, une autre lettre de dénonciation contre Guestard. Celui-ci réussit là
encore à en obtenir une copie. Cette lettre de Léopold Hugo, qui n’a sans doute jamais été
publiée, donne une idée du véritable niveau d’éducation de ce fils de menuisier qui avait
quitté l’école à quinze ans pour s’engager. C’est pourquoi elle est présentée, elle aussi, dans
son intégralité. Son style confus et maladroit ainsi que son orthographe très déficiente
témoignent de ce que Léopold Hugo, à l’âge de trente ans, n’écrivait manifestement pas aussi
bien que le prétend André Maurois dans son livre Olympio ou la vie de Victor Hugo. Tout au
plus dirons-nous qu’il se « débrouillait ».

!
AIX (Bouches Du RHône), le 9 thermidor An 10.
Le Chef De Bataillon Chargé de L’administration Police et Discipline De la 20eme Demi-

Brigade De Ligne, au général Menard, Commandant En Chef De La 6eme Division militaire.
MON Géneral :
Je vous Ecris Confidentiellement, Parceque je Dois à L’intérêt que vous m’avez témoigné, à
votre Bienveillance Continuelle pour mon Corps et à L’attachement sincère qu’il vous Porte,
De vous Prévenir que le Chef de Brigade Vous a nécessaire[ment]trompé, Puisque De Bonne
foi, et D’après Ce qu’il a Du me Dire, vous avez Signé Des Permissions A des remplacés
Provisoirement [=provisoires]. Eh Bien, mon général, une Grande Partie Des remplaçants De
Ces malheureux Sont Désertés, et le Conseil D’administration ne Peut les faire Poursuivre,
Parcequ’ils ne sont Pas Partie Du Corps, Il ne peut Egalement Demander au ministre la
Confirmation du remplacement, Puisqu’il Devient nul par la Désertion. Cependant les
remplacés ont agi de Bonne foi Et ils ont fourni aux Chefs des hommes habillés, Equipés Et
fournis de tout, ils ont versé En Partie, cent francs A la Caisse Du receveur, tous[,] Sur Ce
que leur a dit le Chef[,] on passoit [ont passé] Des actes notorieux Sur les Conditions Du
remplacement[.] Presque tout [tous], et je Doute qu’il y en ait un Seul D’excepté, on payoit
[ont payé] Deux louis et Plus au Chef Pour le Soit Disant Bien Du Corps etc. malgré Cela
Ceux Dont les remplaçants sont Désertés, ne Pourront obtenir leur acte de remplacement, ils
les Demanderont Envain Au Conseil qui Pourra Bien ne pas avoir leur lettre
Vous seriez Compromis Peut-être la Dedans, vous, Mon général, vous dont la Probité n’a
qu’une voie D’approbation, Parceque vous avez autorisé le Sejour des remplacés Provisoire
En visant les Permissions Qui leur ont Eté Données Par ordre du Chef de Brigade Aucune
Dénonciation n’étant faite Encore, vous feriez Bien, je Pense de faire annuler Ces
Permissions aux yeux des autorités et De la Gendarmerie, le conseil en donnera S’il le juge à
Propos, d’autre fondées Sur L’approbation du Ministre et le Chef ne Pourra Plus Dire qu’il
n’a Donné Ces Permissions que de votre aveu. Voilà, mon général Ce que mon attachement
Pour vous, Pour madame Votre Epouse me Porte à vous Ecrire En Secret. Vous Aviez ordonné
Sagement, la veille De notre Départ Qu’aucun remplacé Provisoire ne resterait Dans votre
Division, Comment n’avez-vous Pas maintenu cette Mesure tous les officiers De mon Corps
voudroient Qu’on vous fit Passer l’avis que je vous donne, mais Personne ne Sait que je vous
Ecris. je vous salue avec attachement et respect
HUGO

Dans cette lettre, où Léopold Hugo « emprunte le langage de l’amitié pour le général
Menard » et cherche à « s’envelopper du manteau de la vertu » (p. 15), Guestard ne vit que
perfidie, un mot qui revient sans cesse sous sa plume à son propos. Il considérait Hugo
comme un homme fourbe et rusé, qui « excitait d’un côté les officiers à [lui] créer des torts,
tandis qu’il [le] flattoit de l’autre et approuvoit hautement [sa] conduite » (p. 14). Il n’avait
également qu’une très piètre opinion de lui en tant qu’officier, le jugeant « aussi adroit
intriguant que mauvais militaire » (p. 13). Alors que Guestard s’était gravement trompé sur lui
pendant tout le début de l’affaire, persuadé qu’il « n’inspirait que mépris à ses
camarades » (p. 13), la popularité éclatante de son ennemi le plongeait maintenant dans la
stupeur et la perplexité.

!
Le dénouement de l’affaire

!

Après être monté en première ligne et avoir dirigé la première attaque, Hugo abandonna
soudain l’idée d’envoyer une lettre de dénonciation à son ministre. Il est possible que
l’intervention du général Motte qui commandait la place, chargé par Guestard de rétablir un
ordre qu’il était lui-même incapable de maintenir, ait impressionné Hugo et que celui-ci, se
voyant découvert, préféra désormais se mettre en retrait et changer de tactique.
Hugo pensa donc qu’il valait mieux porter la plainte contre Guestard devant la justice. « Il
pense qu’alors, écrit ce dernier, et tout se fesant sur les lieux, il pourra manœuvrer à son aise,
diriger les déclarations, en dicter même quelques-unes et me faire tomber, victime de son
atrocité. Ce projet [lui] plaît infiniment » (p. 21). Hugo souhaita seulement que la plainte ne
soit pas à son nom. Le citoyen Cuppé, adjudant-major du troisième bataillon, porta
l’accusation à sa place. Le délit était tout trouvé : la concussion. On fit à Guestard trois
griefs : 1° Il avait vendu des congés de réforme ;

2° Il avait exigé 48 fr. de chaque

remplacé ; 3° Il avait admis des remplaçants sans l’autorisation du ministre. On lui reprocha
aussi subsidiairement d’avoir reçu de l’argent pour des permissions délivrées à des militaires
afin qu’ils puissent aller travailler à leur profit. Les témoins, quant à eux, ne manquaient pas.
Nombreux étaient ceux qui avaient été victimes de la cupidité de Guestard. Les camarades de
Hugo se chargèrent d’aller les voir pour leur faire signer, « d’après l’ordre du cit.
Hugo » (p. 28), une déclaration selon laquelle Guestard ne leur aurait donné leur congé que

contre le paiement d’une “taxe”. L’intense activité du chef de bataillon Prégnon, mais aussi du
capitaine Charpy « qui a sollicité tous les hommes de sa compagnie » (p. 46), leur permit de
rassembler « 70 témoins d’un coté, 48 Déclarants de l’autre » (p. 4). Mais ce qui révulsa
littéralement l’accusé, c’est que Hugo en personne se présentât comme témoin : « parmi ces
prétendus témoins – et l’on peut dire que c’est ici le comble de l’audace et de la maladresse –,
on voit figurer HUGO LUI-MÊME, cet ardent persécuteur qui a tout conçu, tout machiné,
tout dirigé, et qui ne respire que ma perte » (p. 26).
La procédure étant enclenchée et le « grand coup » sur le point de réussir, Hugo commanda
le 18 fructidor an X (mi-sept. 1802) un repas auquel il convia tous ceux qui avaient signé la
dénonciation « Sans Restriction et qui étaient ses solides Appuis » (p. 23). Il y fit un discours
pour les remercier, au cours duquel il fit valoir son crédit auprès du gouvernement et de
plusieurs personnalités importantes. Il assura ses amis du succès de la procédure, leur
promettant que le départ de Guestard allait enfin leur rendre la vie respirable au sein de « cette
maudite 20ème » . Comme à son habitude, Guestard y avait ses espions qui lui dirent : « La
satisfaction de Hugo est au comble. Il considère la preuve comme faite » (p. 22). Guestard
nous relate en détail leur compte-rendu de l’assemblée : « Là il met Bas tout ménagement et
toute feinte, il Parle de moi Comme de sa victime ; au milieu de Cette Orgie le Cap.ne Guillet
porte un toast à Hugo. Come Chef de La 20. DEMI-BRIGADE : tous les Convives le
répètent, et Hugo, prenant un faux air de modestie, remercie ses Camarades et se Prosterne
Devant Ce flatteur avenir. il n’avoit point oublié De se rendre les officiers Propices Par des
Promesses d’avancement S’il Etoit jamais à la tête de la Demi-Brigade, moyen usé et mis en
Oeuvre par tous les Conspirateurs et toujours oublié après leur Elévation, mais moyen qui ne
laisse pourtant pas que de réussir et D’énivrer les ambitieux »(p. 23).
Le témoignage de Guestard est ici accablant pour son « persécuteur », présenté comme un
vil intrigant, un agitateur sans scrupules, un ambitieux qui ne vise qu’à prendre la place de son
supérieur. Un accusé ne cherche qu’à noircir son ennemi, c’est de bonne guerre, mais la
précision des propos rapportés par Guestard laisse peu de doute sur leur véracité. Si la
violence et l’exagération dans la contre-attaque font partie du jeu de la défense, il n’en reste
pas moins que l’image d’un Léopold Hugo, champion de l’honnêteté et défenseur des lois s’en
trouve passablement écornée. Que Hugo ait eu de l’ambition, sa carrière brillante ne le dément
pas, qui l’amènera rapidement au grade de général, assorti d’un titre de comte. Hugo fut en

effet nommé, quelques années après cette affaire, gouverneur d'Avellino en Italie, puis
gouverneur de trois provinces en Espagne, où il reçut, des mains du roi Joseph Bonaparte, le
titre de comte en 1811. Napoléon en fera peu après un général d'Empire. Mais que Hugo ait su
aussi se saisir des moyens de cette ambition : l’habileté à manœuvrer, la ruse et l’audace,
voilà qui apporte un nouvel éclairage sur son caractère.
Comme il se devait de le faire, Guestard contesta la validité des certificats présentés par ses
ennemis dont la plupart auraient été, selon lui, impérieusement dictés aux témoins, voire
extorqués à de « vils ou illétrés » personnages (p. 41). Il fait semblant de s’offusquer de
l’accusation : « Je défie hardiment qu’on me produise des militaires remplacés ou réformés
qui m’accusent d’avoir forcé leur volonté ou d’avoir mis à prix la délivrance de leur
congé » (p. 29). L’indignation de ce vieux militaire face à ces trublions éclate en réalité à
chaque page de son mémoire. Cependant, arrivé à ce point de son récit, le lecteur avait déjà
compris depuis longtemps que, dans ce litige, les torts étaient largement partagés.

!
Les suites de l’affaire

!

Nous apprenons par la note ajoutée en dernière page du mémoire par Bonaventure Chalvet,
le copiste, le jour où il termina son travail (le 25 mars 1804), que le chef de la 20ème demibrigade de ligne fut blanchi de toute accusation et maintenu dans ses fonctions par le général
Bonaparte : « Bonaparte illi fecit jus Deo juvante » (p. 102). En ce qui concerne Hugo, seules
des sources étrangères au mémoire nous ont fait parvenir les derniers échos de l’affaire. Le 13
février 1803, c’est-à-dire un mois après que Guestard ait fait imprimer son mémoire, Léopold
Hugo écrit à sa femme Sophie : « j’en profite pour faire parvenir au Premier Consul une lettre
que je t'adresse ci-incluse, Ne blâme aucune des expressions de cette lettre, ne désapprouve
pas ma demande ». La réponse négative du Premier Consul à sa « demande (…) d'une cour
d'honneur » (pour Guestard) lui parvint au bout de deux mois. Avant de quitter le continent,
Hugo rédigea également et fit probablement imprimer un libelle : « Ma petite feuille a fait un
excellent effet à Marseille et à Toulon » . En mai, étant en Corse, il informe sa femme qu’il
avait encore écrit contre Guestard : « Mon grand mémoire est fini, je vais l'adresser au
Ministre ». Léopold Hugo s’est démené tant qu’il a pu contre Guestard, mais il n’a finalement
rien gagné, sinon de mauvais souvenirs. « Longtemps je me souviendrai, écrit Léopold, du

lâche calomniateur, et de mes tristes ennemis. Ah! s'ils eussent été abandonnés à leur
faiblesse, à leur insouciance, à leur avarice, ils seraient peut-être tous aujourd'hui victimes de
(…) l'homme affreux qui les commandait”.

!
L’intérêt du mémoire

!

Ce n’est certainement pas en tant qu’écrivain que l’auteur de ce mémoire passera à la
postérité. Son style pesant et ampoulé est trop souvent rebutant. En revanche, son témoignage
intéressera certainement les historiens parce qu’il provient d’un homme qui a longtemps
côtoyé le père de Victor Hugo, qui l’a jaugé et jugé en tant que militaire aussi bien qu’en tant
qu’homme. Le portrait qu’il nous en brosse, parfois avec un certain art de la mise en scène – il
faut bien le dire – nous fait découvrir des qualités et des défauts qui paraîtront familiers aux
lecteurs du poète. On retrouve en effet chez le père les principaux traits de caractère du
fils : rebelle, aimant la farce, entreprenant jusqu’à la hardiesse, ambitieux aussi et
suffisamment rusé pour réussir, prisant cependant l’honnêteté et respectant le droit, sachant se
faire apprécier de tous et goûtant leur admiration, etc. Léopold, qui éduqua ses enfants comme
une mère, se substituant à celle qui leur manqua si souvent, transmit inévitablement nombre
de ses aptitudes, de ses goûts et de ses expériences à son fils Victor, un rebelle qui avait donc
de qui tenir. Le talent le plus méritoire du citoyen Guestard aura donc été d’avoir su nous
révéler ces nombreuses et étonnantes ressemblances.

!

!
Texte repris par Thérèse Guiot-Houdart d'après son article paru en 2006 dans L'Écho Hugo, n° 6, p.

67-79 sous le titre « Léopold Hugo dans l'affaire des collets bleus, d'après un manuscrit inédit du
citoyen Guestard ».!
(contact : thoudart@wanadoo.fr)


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