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Titre: 1Cairn.info
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Controverse autour des parcours de changement de sexe
Emmanuelle Beaubatie
Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | « Raisons politiques »
2016/2 N° 62 | pages 131 à 142
ISSN 1291-1941
ISBN 9782724634525
Article disponible en ligne à l'adresse :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2016-2-page-131.htm
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Emmanuelle Beaubatie, « Psychiatres normatifs vs. trans' subversifs ? Controverse
autour des parcours de changement de sexe », Raisons politiques 2016/2 (N° 62),
p. 131-142.
DOI 10.3917/rai.062.0131
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PSYCHIATRES NORMATIFS VS. TRANS' SUBVERSIFS ?

Controverse autour des parcours de changement de sexe
Emmanuelle Beaubatie

L

e débat public sur les changements de sexe oppose des experts par
profession à des experts par appartenance 1. Dans les pays qui leur
proposent des ressources médicales, les « trans’ 2 » sont soumis à une
longue évaluation psychiatrique avant de pouvoir accéder aux hormones
et aux chirurgies. Face à ce parcours de soins contraignant, une mobilisation militante revendique le libre accès au traitement. Derrière cette
controverse, il y a un clivage qui a trait au genre. Lors de la procédure
diagnostique, le psychiatre soumet son patient à un « test de vie réelle »
qui consiste à vivre à plein temps dans son sexe de destination pendant
au moins un an 3. Le postulat derrière cet examen est que le comportement
social d’une personne est fonction de son sexe. Or, s’inscrivant majoritairement dans une approche inspirée des études féministes « queers 4 »,
les associations et collectifs trans’ condamnent ce dispositif qui véhicule
des stéréotypes de genre. Tout semble dissocier une approche médicale
normative d’une critique queer subversive.
Cet article met en évidence les contradictions et les contingences des
deux groupes d’acteurs engagés dans ce débat. On a d’un côté une institution qui prend en charge des trans’ depuis la fin du 19e siècle et de
l’autre, des études et un mouvement minoritaire critiques qui ont émergé
un siècle plus tard. Ces deux ensembles s’inscrivent certes dans un rapport
de pouvoir, mais ils peuvent être étudiés selon un principe de symétrie 5

1 - Becker Howard, Les Ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences
sociales, Paris, La Découverte, 2002 [1998].
2 - Nous employons le terme de « trans’ » pour désigner toute personne ne s’identifiant pas au
sexe qui lui a été assigné à la naissance. Ce terme permet de situer l’analyse en dehors de la
terminologie d’origine médicale (« transsexuel ») et d’origine militante (« transgenre »). On
emploie l’expression de FtM (female-to-male) pour les hommes trans’ et de MtF (male-tofemale) pour les femmes trans’.
3 - World Professional Association for Transgender Health, Standards de Soins pour la santé
des personnes transsexuelles, transgenres et de genre non-conforme, 7e version, 2013.
4 - Le terme queer signifie « bizarre ». Désignant péjorativement les homosexuels depuis la fin
du 19e siècle, il est réapproprié par ces derniers, qui transforment l’insulte en fierté. Dans les
années 1990, il donne son nom à un champ académique qui repense les normes sexuelles à
partir de leurs marges, d’après Michel Bozon, Sociologie de la sexualité, Paris, Armand Colin,
2013.
5 - Latour Bruno, Pasteur : guerre et paix des microbes. Suivi de Irréductions, Paris, La Découverte, 2011 [1984].

varia
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Psychiatres normatifs
vs. trans’ subversifs ?

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afin de reconstituer les logiques d’action et d’interaction qui ont mené à leur
relation contemporaine. Depuis une approche de sociologie pragmatique
mêlant sociohistoire et analyse discursive, les deux premières parties de l’article
s’intéressent aux conditions d’émergence du point de vue médical comme du
point de vue trans’ d’origine queer. La démonstration s’oriente ensuite vers la
sociologie critique en faisant du genre non plus un élément de la controverse,
mais un prisme d’analyse de leurs expertises respectives. En appréhendant le
débat sur un autre plan, cette transition épistémologique permet d’identifier
des homologies inattendues qui achèvent de questionner les termes de la
polémique.
L’étude porte sur les pays occidentaux du Nord de la fin du 19e siècle à nos
jours. Elle se situe dans un environnement caractérisé par la médicalisation des
transitions. Toutefois, il faut souligner que dans d’autres contextes et à d’autres
époques, les trans’ font et ont fait l’objet d’autres formes de prise en compte
sociale, notamment en tant que troisièmes sexes 6. De même, des mobilisations
collectives existaient avant les études queers et elles se présentent différemment
selon leur inscription géographique et culturelle. Principalement anglophone,
le corpus étudié comprend la littérature médicale – sous forme de sources
primaires depuis le milieu du 20e siècle et de sources historiques secondaires
pour les documents plus anciens – ainsi que des textes queers de référence et
en particulier ceux de Judith Butler, qui accordent une attention particulière
aux vies non-cisgenres 7. Des écrits militants s’y ajoutent, mais comme ce fut
le cas pour les mouvements féministes, la frontière avec le monde universitaire
des sciences humaines et sociales est souvent poreuse. Enfin, des travaux d’histoire, de sociologie, d’anthropologie et de psychosociologie nourrissent l’analyse critique du corpus tout au long du texte.
L’article se décompose en trois temps. La première partie rend compte de
la fabrique médicale des trans’ jusqu’aux débuts du protocole de soins contemporain à la fin des années 1960. La seconde partie se penche sur les textes
queers et la manière dont ils ont inspiré une mobilisation à partir des années
1990. La troisième partie propose une lecture des approches médicale et queer
au prisme du genre.

Co-construction d’une catégorie médicale
Le « transsexualisme » n’a pas été inventé unanimement par les médecins
et par eux seuls selon une définition purement traditionnelle du genre. Le corps
médical a connu des divergences sur le sujet et les différentes postures ont
bouleversé, chacune à sa manière, la conception bi-catégorielle et naturelle du
6 - Sur ce point, voir dans Gilbert Herdt, Third Sex, Third Gender. Beyond Sexual Dimorphism
In Culture And History, New York, Zone Books, 1994.
7 - Cisgenre est l’antonyme de transgenre. Il désigne les personnes « dont le sexe, le corps et
l’identité de genre sont concordants selon les normes historiques d’une société donnée » d’après
Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait, Anne Revillard, Introduction aux études sur
le genre, Bruxelles, De Boeck, 2012, p. 50.

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sexe. D’autre part, les trans’ eux-mêmes ont contribué à construire cette catégorie médicale en collaborant avec les tenants de certaines approches et en
contournant les exigences des autres.
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Soigner l’âme ou le corps ?
La sexologie a posé les jalons du « transsexualisme » en questionnant le
caractère dimorphique du sexe. Alors que la médecine décrivait les deux sexes
comme étant bien distincts depuis le 18e siècle 8, une nouvelle conceptualisation
de l’homosexualité vient mettre ce modèle en question à la fin du siècle suivant.
Lui-même concerné, le juriste et militant allemand Karl Ulrichs la présente
comme une condition biologique. Rompant avec l’idée d’une dichotomie
sexuée, il définit les homosexuels comme ayant « une âme de femme dans un
corps d’homme 9 ». Le sexologue et endocrinologue allemand Magnus Hirschfeld transpose ensuite cette formule à ceux qu’il appelle les « transvestis »,
terme qui désigne les personnes vivant à plein temps dans l’autre sexe 10. Selon
lui, le sexe est un continuum qui s’étend d’un pôle féminin à un pôle masculin
et qui comprend différents types d’« intermédiaires sexuels 11 », dont les « transvestis ». À la demande de ses patients, Hirschfeld commence à proposer des
traitements hormono-chirurgicaux au sein de son Institut de sexologie berlinois dans les années 1920. Cette structure est détruite par les nazis en 1933 et
l’héritage de la sexologie allemande traverse l’Atlantique au milieu du 20e siècle
par le biais de son disciple, Harry Benjamin. Aux États-Unis, ce dernier
continue de défendre l’hypothèse d’une cause biologique à ce qu’il renomme
le « transsexualisme », ainsi que son traitement par modification corporelle 12.
Dans les années 1950, une controverse scientifique s’installe avec l’émergence d’une thèse psychiatrique, qui, elle, questionne l’essentialisme du sexe.
Selon cette approche, il n’existe pas d’« intermédiaires sexuels », mais il y a des
« hermaphrodites » – ensuite renommés intersexes 13 – dont les caractéristiques
sexuelles sont physiquement ambiguës. Les nouveaux-nés concernés se voient
attribuer un sexe par les psychiatres sur la base de l’hypothèse suivante : le fait
de se sentir homme ou femme ne résulte pas de la biologie, mais du sexe
assigné à l’enfant 14. En 1955, John Money emploie pour la première fois le

8 - Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris,
Gallimard, 1992.
9 - Gert Hekma, « “A female soul in a male body”: sexual inversion as gender inversion in
nineteenth-century sexology », in Gilbert Herdt, Third Sex, third gender..., op. cit., p. 213-240.
10 - Susan Stryker, Transgender History, Berkeley, Seal Press, 2008.
11 - Chez Magnus Hirschfeld, l’intermédiation est indépendante des caractéristiques sexuelles
phénotypiques.
12 - Harry Benjamin, The Transsexual Phenomenon, New York, Julian Press, 1966.
13 - Le terme « intersexe » s’impose dans les associations puis en médecine à partir des années
1990.
14 - John Money, « Hermaphrodism, gender and precocity in hyperadrenocorticism: psychological findings », Bulletin of the Johns Hopkins Hospital, no 99, 1955. John Money, Joan Hampson,
John Hampson, « Imprinting and the establishment of gender role », Archives of Neurology and
Psychiatry, vol. 77, 1957, p. 333-336.

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Psychiatres normatifs vs. trans’ subversifs ?

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terme d’« identité de genre » pour désigner le sexe psychologique et le distinguer du sexe biologique 15. Cette terminologie lui permet de différencier les
« hermaphrodites » des « transsexuels » : les premiers seraient atteints d’une
anomalie biologique du sexe et les seconds, d’un trouble psychologique de
l’« identité de genre ». Dirigées par des psychiatres, les Gender Identity Research
Clinics mettent en conformité le sexe biologique et l’« identité de genre » selon
deux méthodes : le traitement hormono-chirurgical pour les intersexes et la
psychothérapie pour les trans’. Dans un contexte d’après-guerre où la psychiatrie gagne en autorité, cette approche s’impose dans le champ médico-psychologique 16. Marginalisé, Harry Benjamin ne dispose pas de ressources suffisantes
pour proposer une alternative chirurgicale aux trans’, bien qu’il leur prescrive
des hormones. C’est l’action des patients qui favorisera un rééquilibrage du
rapport de force entre les deux approches.
Les trans’, des patients acteurs
Les trans’ ne se sont pas tenus à l’écart des controverses scientifiques : dans
les années 1950, ils font des sexologues leurs alliés. Le cas Jorgensen joue un rôle
clé dans la constitution de cette alliance. En 1953, cet ex-soldat américain devient
une femme, Christine, et a recours à une opération génitale de réassignation de
sexe dans le cadre d’un programme exploratoire. Supervisée par l’endocrinologue
danois Christian Hamburger en collaboration avec Harry Benjamin, l’intervention connaît un fort retentissement médiatique. Christine Jorgensen intervient
dans la presse et à la télévision en adoptant le discours tenu par la sexologie :
les trans’ sont nés ainsi, c’est pourquoi il faut leur donner accès aux hormones
et aux chirurgies. Pour les principaux intéressés, la portée stratégique de l’essentialisme d’Harry Benjamin 17 devient évidente. Le médecin commence à recevoir
des lettres de candidature à l’opération par milliers. Certains trans’ s’engagent
dans un rôle d’experts auprès de lui, à l’image de la MtF Louise Lawrence, ou
de patients comme Debbie Mayne, avec qui il entretient une correspondance 18.
D’autres lui fournissent des subventions, comme le FtM Reed Erickson qui fonde
en 1964 la Erickson Educational Foundation. Ce soutien à la fois professionnel
et financier donne à Benjamin les moyens de poursuivre ses recherches.
Parallèlement, le diagnostic psychiatrique est contourné par les trans’. Pour
avoir accès au traitement hormonal et chirurgical, ces derniers n’ont d’autre
choix que de se faire passer pour intersexes. L’exemple le mieux connu est celui
d’Agnès car il s’agit du cas exposé par Harold Garfinkel dans Recherches en
ethnométhodologie 19. En 1958, Agnès fait appel à Robert Stoller, alors à la tête
15 - John Money, « Hermaphrodism... », art. cité.
16 - Joanne Meyerowitz, How Sex Changed: A History of Transsexuality in the United-States,
New York, Harvard University Press, 2002.
17 - Gayatri Spivak, « Subaltern studies: deconstructing historiography », in Ranajit Guha,
Selected Subaltern Studies, New York, Oxford University Press, 1988, p. 3-34.
18 - Joanne Meyerowitz, How Sex changed..., op. cit.
19 - Harold Garfinkel, Recherches en ethnométhodologie, trad. fr. Michel Barthélémy et al.,
Paris, PUF, 2007 [1967].

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de la clinique de Los Angeles, pour une chirurgie de réassignation de sexe. Ce
psychiatre jugeant son apparence féminine convaincante, il la pense intersexe
et lui cherche une anomalie biologique, en vain. Il lui donne accès à l’opération
malgré tout, estimant qu’il s’agit d’un cas d’intersexuation atypique. Huit ans
plus tard, Agnès confesse à ses médecins que sa féminisation avancée provenait
du fait qu’elle dérobait des pilules d’œstrogènes à sa mère depuis l’adolescence.
Il s’agissait bien d’un cas de « transsexualisme ». Admettant les failles de leur
méthode diagnostique, les Gender Identity Research Clinics commencent à
opérer des trans’ à la fin des années 1960. Les psychiatres conservent toutefois
la mainmise sur l’accès aux hormones et aux chirurgies : c’est à eux que revient
la décision de l’autoriser ou non au terme d’une évaluation psychiatrique.
L’établissement d’un protocole commun aux deux approches médicales
enterre les questionnements initiaux sur la nature du sexe. Robert Stoller instaure un nouveau diagnostic différentiel entre « transsexuels primaires » et
« secondaires » 20. Seuls les premiers, dont le « transsexualisme » remonte à la
plus tendre enfance, auront accès aux hormones et à la chirurgie. Bien que ce
psychiatre croie en la construction sociale de l’« identité de genre », il impose
in fine aux trans’ d’adopter le discours essentialiste défendu par la sexologie.
Quant à Harry Benjamin, il définit la demande de traitement hormono-chirurgical par les patients comme un symptôme central 21. Ne pourront intégrer
le parcours de soins que les personnes qui souhaitent conformer leur corps
aux standards masculins ou féminins. Alors que l’approche sexologique imaginait le sexe comme un continuum, elle inscrit dans le protocole une exigence
dimorphique. C’est à cette normativité issue de luttes disciplinaires contradictoires que s’oppose la mobilisation issue des études queers.

Apories des approches queer
Les études queers sont à l’origine d’un mouvement qui, depuis les années
1990, revendique une émancipation vis-à-vis du modèle médical. Bien que cette
approche théorique ne nie pas la vulnérabilité sociale de nombreux trans’, la
mobilisation met en avant leur pouvoir d’agir. Des voix s’élèvent néanmoins
pour souligner l’hétérogénéité de cette population et son autonomie à géométrie variable, notamment pour ce qui concerne le protocole de soins.
Les deux visages des trans’
Les études queers offrent une alternative au modèle médical qui constituait
auparavant la seule source de subjectivation possible pour les trans’. Dans
Trouble dans le Genre en 1990, Judith Butler démontre le potentiel subversif
d’une figure non-cisgenre, la drag queen. La féminité incarnée par une personne
20 - Robert Stoller, Recherches sur l’identité sexuelle à partir du transsexualisme, Paris, Gallimard, 1979 [1968].
21 - Harry Benjamin, The Transsexual Phenomenon, op. cit.

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Psychiatres normatifs vs. trans’ subversifs ?

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assignée au sexe masculin prouve que le genre n’a pas d’essence 22 ; au contraire,
c’est lui qui donne sa signification au sexe. À partir de là, la philosophe conçoit
la possibilité, pour les drags comme pour d’autres, de resignifier le sexe. L’année
suivante, deux recherches inspirées du travail de Jacques Derrida sur la déconstruction – Inside/Out : lesbian theories, gay theories de Diane Fuss et l’Épistémologie du placard d’Ève Sedgwick – démontrent qu’homosexualité et
hétérosexualité sont intimement liées 23. L’hétérosexualité se définit par l’exclusion de l’homosexualité. Ainsi, souvent présumés hétérosexuels, les homosexuels introduisent un trouble dans l’hétérosexualité à chaque fois qu’ils font
leur coming-out. De la même manière, les trans’ qui « passent » pour des
hommes et des femmes cisgenres peuvent « sortir du placard ». En 1991, Sandy
Stone publie le Post-Transsexual Manifesto 24. Cette activiste MtF veut en finir
avec un paradigme médical qui oblige les personnes à se fondre dans la masse
cisgenre. Un an plus tard, Leslie Feinberg encourage la mobilisation des « transgenres » qui veulent sortir de l’invisibilité 25. Auparavant employé par les trans’
ne souhaitant pas médicaliser leur transition par opposition aux « transsexuels », le terme « transgenre » désignera désormais l’intégralité de cette
population. L’heure est au rassemblement au sein d’une coalition subversive.
Cependant, cette lecture des textes queers est partielle car les trans’, comme
les drags, dénaturalisent le genre tout en le réifiant. C’est le principe de la
déconstruction : la transgression n’advient que dans une dialectique avec la
norme et le pouvoir d’agir ne s’accomplit qu’en regard de déterminismes. Judith
Butler insiste sur cette ambivalence dans son analyse du film Paris is Burning
de Jennie Livingstone 26. Ce documentaire décrit la culture des bals AfricainsAméricains et latinos gays et transgenres de New York à la fin des années 1980.
Des concours de danse s’y tiennent, avec des compétiteurs non-cisgenres. L’un
des critères d’évaluation est la realness, autrement dit, le passing 27, soit l’inverse
de l’objectif politique de Sandy Stone et Leslie Feinberg. La philosophe s’intéresse au personnage de Vénus Xtravaganza, une MtF latina travailleuse du sexe
qui « passe » et économise en vue de sa vaginoplastie. Judith Butler note que
sa quête de realness dépasse la performance. Vénus a un fantasme de féminité
conventionnelle, hétérosexuelle et qui plus est, bourgeoise. La philosophe voit
dans sa transition une volonté d’échapper à sa condition, mais la jeune femme

22 - Judith Butler, Trouble dans le Genre, trad. fr. Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2006
[1990].
23 - Diane Fuss, Inside/Out : Lesbian Theories, Gay Theories, New York, Routeledge, 1991. Eve
Kosofsky Sedgwick, Épistémologie du placard, trad. fr. Maxime Cervulle, Paris, Amsterdam, 2008
[1991].
24 - Sandy Stone, The empire strikes back: a post-transsexual manifesto, in Body Guards: the
cultural politics of gender ambiguity, New York, Routledge, 1991.
25 - Leslie Feinberg, Transgender Liberation. A movement whose time has come, New York,
World View Forum, 1992.
26 - Judith Butler, Ces corps qui comptent : de la matérialité et des limites discursives du sexe,
Paris, Amsterdam, 2009.
27 - Le passing désigne pour les trans’, le fait de passer pour cisgenre. À l’origine, ce terme
est employé à propos de la race (« passer pour blanc »).

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meurt assassinée par un client avant d’avoir pu réaliser son rêve. Dans un souci
de rassemblement et d’émancipation collective, ce regard plus déterministe qui
rappelle la vulnérabilité de nombreux trans’ est peu évoqué par la mobilisation
à ses débuts.
Une autonomie relative
Les années 2000 voient naître une réflexion sur l’hétérogénéité sociale de
la population « transgenre ». Il semble se rejouer ce qu’il s’est passé lors de
l’essor des mobilisations féministes des années 1970 : les rapports sociaux de
race, de classe, mais aussi, dans ce cas, de genre, passent en arrière-plan de la
lutte. Cette critique interne au mouvement est formulée par des universitaires.
La sociologue Viviane Namaste prend l’exemple du Transgender Day of
Rememberance qui, chaque année, rend hommage aux trans’ assassinés. Elle
note que les meurtres sont attribués par les associations à la transphobie alors
que la plupart des personnes décédées sont des femmes, souvent racisées et/ou
travailleuses du sexe 28. Jay Prosser remarque qu’à l’inverse, Judith Butler
évoque ces autres paramètres sociaux dans son analyse de l’assassinat de Vénus
tout en sous-estimant la transphobie 29. La jeune femme est vraisemblablement
tuée par son client lorsqu’il découvre qu’elle a un pénis 30. Or, la philosophe
interprète le meurtre comme un symbole des contraintes qui l’empêchent de
s’extraire de sa condition de latina précaire, éludant la nature transphobe de
l’acte ainsi que son contexte, celui du travail du sexe, qui va souvent de pair
avec la précarité de la transition 31. C’est pourtant l’intrication de l’ensemble
de ces rapports sociaux qui circonscrit la capacité d’agir des trans’.
L’émancipation n’a par ailleurs pas le même sens pour chacun : parfois,
c’est par la médicalisation qu’elle se réalise. Le diagnostic psychiatrique,
paroxysme de la normativité de genre aux yeux de bon nombre d’associations,
offre une garantie de remboursement des soins indispensable à la transition de
certains. Dans Défaire le Genre en 2004, Judith Butler pèse le pour et le contre
de la dépsychiatrisation réclamée par un mouvement qu’elle a contribué à
construire 32. D’après elle, les partisans comme les opposants à ce dispositif
peuvent avoir pour but de renforcer l’autonomie des trans’. Pour les premiers,
l’autonomie est pensée en des termes financiers : elle est celle qui permet aux

28 - Viviane Namaste, « Undoing theory: the “transgender question” and the epistemic violence
of anglo-american feminist theory », Hypatia, vol. 24, no 3, 2008, p. 11-32.
29 - Jay Prosser, Second Skins, New York, Scolumbia University Press, 1998. Cet argument
sera également développé dans Viviane Namaste, Invisible Lives: The Erasure of Transsexual
and Transgendered People, Chicago, University of Chicago Press, 2000.
30 - Plus tôt dans le documentaire, elle décrit une scène violente vécue avec un client après
qu’il ait découvert ses organes génitaux. Un an plus tard, elle est retrouvée assassinée dans
son lit.
31 - Du fait de l’inadéquation entre apparence physique et papiers d’identité pendant la transition, il est difficile de trouver un emploi déclaré. En France comme dans de nombreux pays,
la modification du sexe de l’état civil n’est possible qu’après la réalisation de modifications
corporelles, dont la stérilisation.
32 - Judith Butler, Défaire le Genre, trad. fr. Maxime Cervulle, Paris, Amsterdam, 2012 [2004].

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Psychiatres normatifs vs. trans’ subversifs ?

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plus précaires de faire leur transition grâce au remboursement par les assurances maladie. Pour les seconds, elle se situe sur un registre plus symbolique :
celui de la dépathologisation. Ces deux conceptions rendent le problème insoluble car pour accéder à l’une de ces libertés, il faut renoncer à l’autre. L’une
des revendications principales de la mobilisation se présente finalement comme
un dilemme tant le degré de dépendance vis-à-vis du protocole médical est
socialement déterminé.
En définitive, l’approche queer présente des apories que le mouvement
trans’ ne retranscrit pas toujours. L’indépendance des changements de sexe se
heurtant fatalement à des contraintes sociales et matérielles, le protocole
médical n’a pas la même fonction pour tous. Un élément surprenant est que
la mobilisation a pu sous-estimer l’impact du genre, qu’elle entendait pourtant
défaire, sur les transitions. Paradoxal, ce point aveugle révèle la nature transversale de ce rapport de pouvoir, qui structure toutes les fabriques des trans’,
y compris celles qui œuvrent à sa subversion.

Le sexe des parcours trans’
Quelle que soit l’approche disciplinaire, les transitions font l’objet d’un
traitement différentiel selon le sexe. La médecine prend en compte les MtFs,
mais rechigne à fabriquer des corps masculins, une asymétrie qui peut être
interprétée comme de l’androcentrisme scientifique. À l’inverse, les études
queers s’intéressent plus aux hommes qu’aux femmes trans’. Mais par la subversion qu’elles recherchent à tout prix chez les FtMs, elles peuvent nourrir
des stéréotypes de genre.
L’androcentrisme de la fabrique des trans’
Les FtMs bénéficient de moins de visibilité médicale que les MtFs. Une
recherche sur la base de données PubMed donne 8 747 résultats pour le mot-clé
male-to-female (recherché dans le titre ou l’abstract des articles) contre seulement 2 883 pour female-to-male 33. Par ailleurs, les chirurgies génitales destinées
aux femmes trans’ présentent moins de complications et sont pratiquées dans
davantage d’hôpitaux que celles qui s’adressent aux hommes. Dans la littérature
médicale, cette asymétrie a un statut de postulat. Le Manuel diagnostique et
statistique des troubles mentaux évoque un sex-ratio qui se situerait entre 1 FtM
pour 2,5 MtFs et 1 FtM pour 5 MtFs. Cette estimation se fonde sur les traitements avec réassignation de sexe, la requête de cette chirurgie par le patient
étant considérée comme l’un des symptômes cliniques. Or, les technologies
destinées aux hommes trans’ sont moins développées et l’opération génitale
est, en conséquence, rarement exigée par les tribunaux pour leurs changements
d’état civil à la différence de ceux des femmes. Les personnes en transition ne

33 - Recherche du 4 janvier 2016.

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souhaitant pas nécessairement avoir recours à cette chirurgie si elle n’est pas
une condition d’obtention de leurs papiers d’identité, le décalage de visibilité
médicale entre MtFs et FtMs s’entretient dans un cercle vicieux.
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Une alternative à l’hypothèse du sex-ratio est celle de l’androcentrisme
médical. Collègue de John Money dans les années 1960, la psychologue Suzanne
Kessler publie une trentaine d’années plus tard une critique de la prise en
charge des nouveaux-nés intersexes 34. Elle observe que la plupart sont assignés
au sexe féminin. Quand les praticiens estiment que la taille des organes génitaux
est insuffisante pour être un pénis, c’est-à-dire dans la majeure partie des cas
était donné que les caractéristiques sexuelles sont ambiguës, un acte chirurgical
d’ablation partielle est pratiqué pour former un clitoris. En revanche, la taille
de l’organe n’est jamais augmentée pour en faire un pénis et le sexe masculin
n’est pas attribué si elle est jugée trop petite. La médecine fabrique des femmes,
pas des hommes. Il est admis que le sexe féminin se construit physiquement
(et socialement selon l’adage de Simone de Beauvoir), mais la représentation
du masculin reste de l’ordre du biologique et de l’inné. En cela, l’accès des
FtMs à ce sexe est impensable 35. L’androcentrisme scientifique limite l’existence des hommes trans’ dans le sens commun et par extension, les possibilités
d’engagement des femmes dans une transition, phénomène qui contribue probablement à concrétiser le sex-ratio produit par les autorités médicales.
Sous la subversion, le genre
Inversement, la subversion trans’ est pensée au masculin. Si l’on effectue
une recherche sur la base BiblioSHS à partir des mots « FtM » et « queer » d’un
côté et « MtF » et « queer » de l’autre, on obtient cinquante-six réponses pour
la première combinaison et seulement douze pour la seconde (pour une
recherche dans l’abstract des articles 36.) En se consacrant davantage à l’étude
des hommes trans’, les approches queers semblent craindre qu’ils ne deviennent
des « complices » de la domination masculine 37. Julia Serano pointe que ce
décalage relève également d’une forme de sexisme intracommunautaire à
l’égard des MtFs 38. Ces dernières peuvent être considérées comme des dupes
du patriarcat, comme en témoigne le texte L’Empire Transsexuel de la professeure en études féministes Janice Raymond (1979), qui considère les MtFs
comme des femmes artificielles fabriquées par les médecins de sorte à ce qu’elles

34 - Suzanne Kessler, « The medical construction of gender: case management of intersexed
infants », Signs : Journal of women in culture and society, vol. 6, no 1, 1990, p. 3-26.
35 - Julie Guillot, « Entrer dans la maison des hommes. De la clandestinité à la visibilité : trajectoires de garçons trans’/FtM », Mémoire de sociologie, École des Hautes Études en Sciences
Sociales, 2008.
36 - Recherche du 4 janvier 2016.
37 - On emploie le terme de « masculinité complice » au sens de Raewyn Connell dans Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, trad. fr. Meoïn Hagège et Arthur Vuattoux, Paris, Amsterdam, 2014 [1995].
38 - Julia Serano, Whipping Girl: A Transsexual Woman On Sexism And The Scapegoating Of
Femininity, New York, Seal Press, 2007.

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Psychiatres normatifs vs. trans’ subversifs ?

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soient entièrement soumises à la domination masculine 39. Si cette représentation est vivement critiquée, elle perdure, d’une certaine façon, dans les études
et mouvements queers. La masculinité FtM y est toujours présumée plus subversive que la féminité MtF, renforçant des représentations de genre traditionnelles : aux hommes le pouvoir d’agir et de subvertir, aux femmes la
dépendance et le poids des normes.
La pensée queer peut en autre prendre le relai de l’androcentrisme médical.
L’asymétrie des border wars, qui désignent les débats autour des frontières entre
trans’ et gays et lesbiennes, en est symptomatique. La démarcation entre les
catégories de FtM et de lesbienne « butch 40 » interroge davantage que celle qui
sépare les MtFs des gays « folles » 41. Jack Halberstam estime qu’établir une
distinction stricte entre les deux premiers groupes engendre leur stigmatisation
mutuelle 42 : pour les butchs, les FtMs adhéreraient à la masculinité complice
et pour les FtMs, les butchs seraient prisonnières de la norme cisgenre. Or,
d’après lui, les deux ont leur place sur le « continuum » de la masculinité.
Quant à Gayle Rubin, elle défend l’inclusion des hommes trans’ dans les milieux
lesbiens, où ils sont souvent considérés comme des traîtres à la cause, en
démontrant la « perméabilité » des deux catégories 43. Le flou qui entoure les
transitions au masculin et leur séparation d’avec les butchs peut être interprété
comme une difficulté à accepter la pleine appartenance des FtMs, sommés
d’être subversifs, au groupe des hommes. En cela, les études queers entretiennent à leur manière le refus scientifique de leur accès à ce sexe.
***
Illustrant leur propre logique de déconstruction, les perspectives queer nourrissent inévitablement l’androcentrisme dont elles prennent le contrepied. Le
genre structure non seulement la fabrique médicale des trans’, mais aussi les
références théoriques de leur mobilisation. En d’autres termes, les personnes
qui changent de sexe ne sont jamais totalement subversives, pas plus que leurs
psychiatres ne sont entièrement normatifs. Si l’on envisage la pensée académique queer comme un discours scientifique au même titre que les autres, il
apparaît qu’à propos des trans’, elle parle souvent du genre en éludant le rapport
hiérarchique qui le sous-tend. Cette omission conduit à la rareté d’une réelle
critique de l’androcentrisme médical alors que les corps FtMs sont, à l’évidence,
tenus à distance d’un sexe masculin pensé sur le registre de l’uniformité et de

39 - Janice Raymond, The Transsexual Empire: The Making of the She-Male, Boston, Beacon
Press, 1979. Selon Janice Raymond, les femmes trans’ coloniseraient les milieux lesbiens et
féministes dans le but de les éradiquer.
40 - Les butchs sont des lesbiennes qui adoptent des codes de masculinité dans le contexte
de corps assignés au féminin.
41 - David Valentine, Imagining Transgender: an Ethnography of a Category, Durham, Duke
University Press, 2007.
42 - Judith (Jack) Halberstam, Female Masculinity, Durham, Duke University Press, 1998.
43 - Gayle Rubin, « Of catamites and kings: Reflections on butch, gender and boundaries », in
Joan Nestle, The Persistent Desire: a Femme-Butch Reader, Boston, Alyson publications, 1992.

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la naturalité. Quant à la reconnaissance des MtFs, on est en droit de se demander
à quel prix elle se fait. À l’image des orientations sexuelles lesbienne et gay, la
première étant mieux tolérée mais invisibilisée, la seconde visible mais plus
stigmatisée 44, les transitions font les frais de la représentation sociale du sexe
masculin quelle que soit leur direction : s’il est impensable de l’acquérir, il est
vraisemblablement interdit de le quitter.

AUTEUR
Emmanuelle Beaubatie est doctorante en sociologie à l’Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (Sciences sociales, politique, santé), rattachée à l’École des
Hautes Études en Sciences Sociales. Elle a été associée à l’équipe « Genre, santé sexuelle
et reproductive » de l’INSERM et est invitée à l’Institut national d’études démographiques.
Sa thèse porte sur les parcours trans’ en France et est financée par l’Agence nationale
de recherche sur le Sida et les hépatites.

AUTHOR
Emmanuelle Beaubatie is a PhD sudent in sociology at the Interdisciplinary Research
Institute in Social Sciences (School of Advanced Studies in the Social Sciences). She was
an associate researcher of the team " Gender, sexual and reproductive health " at the the
National Institute of Health and Medical Research and she is a visiting researcher at the
National Institute for Demographic Studies. Her PhD focuses on transgender paths in the
french context and is financed by the National Agency for Research on AIDS and Hepatitis.

RÉSUMÉ
Psychiatres normatifs vs. trans’ subversifs ? Controverse autour des parcours de
changement de sexe
Le débat public contemporain sur les changements de sexe oppose des experts par profession à des experts par appartenance. Avant de pouvoir accéder aux hormones et aux
chirurgies, les trans’ sont soumis à une longue évaluation psychiatrique. Face à ce parcours de soins contraignant, ils militent pour le libre accès au traitement. Derrière cette
controverse, il y a un clivage qui a trait au genre. La procédure diagnostique comprend
un « test de vie réelle » pendant lequel il faut vivre à plein temps dans son sexe de destination, l’implicite étant que le comportement social d’une personne est fonction de son
sexe. S’inscrivant majoritairement dans une approche issue des études féministes queers,
les associations condamnent ce dispositif qui véhicule des stéréotypes de genre. A travers
un regard sociologique pragmatique, cet article met en évidence les contingences et les
contradictions des deux groupes d’acteurs en s’intéressant aux conditions d’émergence
de leurs points de vue respectifs. La démonstration s’oriente ensuite vers la sociologie
critique en faisant du genre non plus un élément du débat, mais un prisme d’analyse de
chacune des deux expertises. Cette transition épistémologique permet d’identifier des
homologies inattendues qui achèvent de questionner les termes de la polémique.

44 - Revillard Anne, « L’identité lesbienne, entre nature et construction », Revue du Mauss, vol.
19, no 1, p. 168-182, 2002.

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Psychiatres normatifs vs. trans’ subversifs ?

ABSTRACT
Normative psychiatrists vs. subversive trans? A controversy around sex change
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The contemporary public debate on sex changes opposes experts by profession and experts
by group membership. To be able to access hormones and surgeries, trans individuals
have to go through a compulsory psychiatric evaluation. Given this constraining healthcare
path, trans organizations claim free access to the treatment. Behind this controversy is a
division regarding gender norm. The diagnosis process includes a “real life test” during
which the individuals have to live full time in their chosen sex. The postulate behind this
exam is that a person’s social behavior depends on his or her sex. Inspired by queer
feminist studies, trans organizations condemn this protocol based on gender stereotypes.
From a pragmatic sociological standpoint, this article highlights the contingencies and the
contradictions of the two groups of actors by going back to the emergence of their points
of view. The demonstration then shifts to critical sociology as it does not think gender as
an element of the debate anymore, but as an analytical tool of both kinds of expertise. This
epistemological transition enables to unveil unexpected homologies that question once
more the terms of the controversy.

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