Les usages presidentiels du passe de 194.pdf


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l’histoire (les épreuves qui soudent, « une situation qui avait parfaitement accordé les
différentes fractions en présence »). Jacques Chirac, son successeur, ne tiendra pas la même
posture distanciée.
Jacques Chirac et la politique de la reconnaissance
Un examen des occurrences relevant du thème colonial dans les discours de Jacques
Chirac entre 1995 et 2007 est significatif : « colonisation » (25 discours), « guerre d’Algérie »
(22) et « devoir de mémoire » (30), et laisse apparaître une légère intensification de la
thématique coloniale.
La période est à l’accentuation des revendications mémorielles. Commencée avec la
reconnaissance de la spécificité des populations juives dans la mémoire de la déportation13,
elle se poursuit avec les revendications de plus en plus insistantes des populations rapatriées
et de leurs descendants et atteint, à la fin des mandats de Jacques Chirac la problématique de
la traite et de l’esclavage. Le contexte des deux mandats est favorable à une ethnicisation des
rapports sociaux14. Les débats publics s’enflamment autour des questions de la laïcité depuis
1989 et la première affaire du voile. La place de la religion musulmane dans la République est
régulièrement réinterrogée à l’aune de ses supposées accointances avec l’intégrisme religieux.
La République est interpelée sur sa capacité à intégrer convenablement des immigrés que
d’aucun soupçonnent de nourrir des velléités séparatistes.
Le terme de « repentance » apparaît également dans l’espace public. Dans un quotidien
comme Le Monde, on constate deux pics de l’occurrence « repentance » : 106 utilisations en
1997 et 120 en 2000. Apanage de la mémoire de la seconde guerre mondiale – l’Église
catholique fait « repentance » en 1997 à propos de son attitude pendant la guerre –, le thème
pénètre ensuite dans le champ du colonial, notamment en 2000 lorsque survient le débat sur la
torture en Algérie15 puis en 2001 date à laquelle est votée la loi Taubira reconnaissant les
traites atlantiques, celles de l’océan indien et l’esclavage comme des crimes contre
l’humanité. Les présidences de Jacques Chirac ont également connu une inflation des
thématiques de l’insécurité, de la crise économique, du racisme, culminant dans la campagne
présidentielle de 2002 qui voit s’imposer le Front National au deuxième tour.
Enfin, l’année 2005 marque l’apogée de l’usage du colonial dans les débats publics. Le
23 février 2005 est adoptée la loi Mekachera « portant reconnaissance de la Nation et
contribution nationale en faveur des Français rapatriés » ; elle provoque des réactions
importantes notamment de la part de la communauté des historiens hostiles pour certains à
l’intervention du législatif dans l’écriture de l’histoire mais surtout mobilisés quasi
unanimement contre son article 4 imposant d’enseigner les aspects positifs de la présence
française outre-mer. Le débat public sur cette loi donne une visibilité inattendue à un
manifeste politique intitulé « Nous sommes les indigènes de la République »16 qui établit une
équivalence entre la situation des indigènes en contexte colonial et celle des immigrés au
présent pour qualifier la relégation et le racisme subis par les immigrés et leurs descendants.
En novembre 2005, les banlieues françaises connaissent de sérieuses échauffourées. Dans
l’urgence, le gouvernement réactive alors la loi de couvre-feu de 1955, une loi coloniale ; ce
qui semble donner raison aux tenants du continuum colonial17. La question de la mémoire
coloniale réapparaît à un moment où des travaux d’une nouvelle génération d’historiens sont

13

Annette Wieviorka, L’ère des témoins, Paris, Hachette, pluriel, 2002.
Danielle Juteau, L’ethnicité et ses frontières, Montréal, PU, 2000.
15
Raphaëlle Branche, La guerre d’Algérie, une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005.
16
Romain Bertrand, Mémoires d’Empire. La controverse autour du « fait colonial », Bellecombes-en-Bauges
Éditions du croquant, 2006.
17 L’expression est popularisée par le groupe des Indigènes de la république.
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