l'insurrection de 1871 .pdf



Nom original: l'insurrection de 1871.pdf
Titre: Notes d'un prisonnier de guerre : Première [-septième] série... / [signé : G. Thomas]
Auteur: Thomas, Gustave-Frédéric-Maximien (Colonel Bon). Auteur du texte

Ce document au format PDF 1.4 a été généré par Bibliothèque nationale de France / iText 4.2.0 by 1T3XT, et a été envoyé sur fichier-pdf.fr le 24/02/2017 à 16:14, depuis l'adresse IP 105.101.x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue 503 fois.
Taille du document: 1.5 Mo (46 pages).
Confidentialité: fichier public


Aperçu du document


Notes d'un prisonnier de
guerre : Première [-septième]
série... / [signé : G. Thomas]

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Thomas, Gustave-Frédéric-Maximien (Colonel Bon). Auteur du
texte. Notes d'un prisonnier de guerre : Première [-septième]
série... / [signé : G. Thomas]. 1871-1872.
1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart
des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le
domaine public provenant des collections de la BnF. Leur
réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet
1978 :
- La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et
gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment
du maintien de la mention de source.
- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait
l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la
revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de
fourniture de service.
CLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE
2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de
l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes
publiques.
3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation
particulier. Il s'agit :
- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur
appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés,
sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable
du titulaire des droits.
- des reproductions de documents conservés dans les
bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont
signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à
s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de
réutilisation.
4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le
producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du
code de la propriété intellectuelle.
5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica
sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans
un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la
conformité de son projet avec le droit de ce pays.
6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions
d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en
matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces
dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par
la loi du 17 juillet 1978.
7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition,
contacter
utilisationcommerciale@bnf.fr.

NOTES D'UN PRISONNIER DE GUERRE

TROISIEME SERIE

L'INSURRECTION

EN ALGÉRIE
1871

PARIS
VICTOR

PALMÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE GRENELLE SAINT-GERMAIN,

1872

25

TROISIEME SÉRIE
L'INSURRECTION EN ALGÉRIE, 1871

CHAPITRE PREMIER

POPULATION INDIGÈNE DE LA COLONIE.
Différentes races indigènes qui peuplent l'Algérie. —
Kabyles. — Arabes : Maures, Arabes du Tell, Arabes du sud. —
Juifs indigènes.

SOMMAIRE :

I
DIFFÉRENTES RACES INDIGÈNES QUI PEUPLENT L'ALGÉRIE.

Pendant que la France combattait contre la Prusse avec ses dernières ressources, une terrible insurrection éclatait en Algérie, où
quelques mois auparavant on venait d'essayer encore un nouveau
système d'organisation.
Et tandis que l'armée d'Afrique était rappelée presque complétement en Europe pour prendre part à la lutte, l'Algérie restait pour
ainsi dire sans défense.
C'était, On devait s'y attendre, surtout à la suite du mouvement
révolutionnaire qui s'était manifesté en France, laisser à l'Arabe une
nouvelle occasion de se soulever.
Après avoir longtemps habité l'Algérie, j'ai conservé pour elle des
sympathies, et je vais examiner les différentes races qui peuplent
notre colonie afin de faire ressortir le caractère de chacune d'elles;
1

2

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

tirer
employer
à
pour
pratique
j'arriverai peut-être ainsi au moyen
avantageusementparti de notre colonie.
indigènes
deux
occupée
races
par
L'Algérie est maintenant encore
Arabes, cavaliers
les
montagnards
et
Kabyles
ou
bien distinctes : Les
hardis et intrépides. Ces derniers habitent la plaine.
langues et leurs
leurs
société
par
leur
comme
de
constitution
Par la
il
mais
différents;
bien
deux
types
forment
moeurs, ces deux races
l'importance
de
acquérir
tend
à
qui
:
troisième
aussi
une
en existe
c'est celle des Juifs indigènes.

Il
KABYLES.

Les Kabyles demeurent dans des pays montagneux d'un accès trèsdifficile où l'invasion.arabe paraît n'avoir pas pénétré, car la conquête du nord de l'Afrique par les Arabes et par les Turcs n'a jamais
été complète, puisqu'une partie du territoire s'est soustraite à la domination étrangère.
On ne sait pas trop si les Kabyles descendent des Numides, des
Berbères ou des Vandales; mais l'opinion la plus accréditée, c'est que
cette race est le résultat du mélange des différents peuples vaincus,

qui sont venus chercher un refuge et un asile dans les montagnes.
Quoi qu'il en soit, le pays kabyle n'offre pas le même aspect que
celui occupé par les Arabes, mais il renferme un assez grand nombre
de villes ou de villages solidement bâtis.
Des habitudes laborieuses rendent ses habitants industrieux, les
attachent au sol, par conséquent à la propriété; leur langage n'offre
aucune ressemblance avec la langue arabe, et c'est probablement ce
qui a été un des plus grands obstacles à la fusion des deux races.
Les Kabyles ont embrassé l'islamisme à l'époque de l'invasion
arabe, mais ils n'observent pas les dogmes du Coran aussi purement
que leurs voisins de la plaine, et passent même pour vivre dans une

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

3

ignorance très-grande de la loi musulmane, se rappelant seulement
les préceptes qui leur commandent la haine des infidèles.
Le Kabyle est fanatique, quoiqu'indifférent en matière de religion ; vigoureusement taillé, il est hardi au combat ; industrieux et
habile, il fabrique lui-même les armes et la poudre dont il se sert et
en fait même commerce avec les Arabes, pour lesquels il a cependant
une aversion marquée.
Quand le travail lui manque dans ses foyers, le Kabyle quitte son
pays natal pour venir travailler et amasser de l'argent dans les villes.
Comme l'Arabe il est avare et a le désir du gain.
Sous la domination turque, les montagnards étaient peu soumis et
détestaient profondément leurs maîtres; les témoignages d'obéissance se traduisaient simplement pour les tribus voisines d'Alger par
le paiement de faibles impôts; quant aux plus éloignées, non-seulement elles ne donnaient rien, mais encore exigeaient des Turcs des
indemnités, dès qu'ils voulaient traverser leur territoire.
De même que les Arabes, les Kabyles se divisent en tribus, et l'ensemble de ces tribus forme la Kabylie, qui occupe le pâté de montagnes compris entre Bougie, Djijelli, Aumale et Sétif. Quelques
montagnards de la province d'Oran réfugiés dans les gorges du
Dahra sont à tort appelés Kabyles ; ils n'ont rien de commun avec
les habitants de la Kabylie qui représentent le type de cette race.
L'aristocratie si puissante chez les Arabes est moins considérable
dans les montagnes de la Kabylie ; mais les marabouts y jouissent
d'une influence illimitée; ils interviennent dans les différends entre
tribus et sont choisis comme arbitres.
Les Kabyles ont lutté longtemps contre l'autorité française avant
de se soumettre, et ils se sont défendus avec beaucoup de résolution
dans leurs montagnes; ce n'est qu'en 1858, après l'établissement du
fort Napoléon et le percement de plusieurs routes stratégiques qui
traversent la Kabylie, que leur soumission est devenue presque complète. Depuis cette époque, il ne s'était manifesté parmi eux que des
soulèvements insignifiants.

4

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE ,

1871

III
PLATEAUX ET
ARABES : MAURES; ARABES DU TELL; ARABES DES HAUTS
DU SUD.

Les Arabes sont plus nombreux que les Kabyles, qui ne présentent
guère qu'un dixième de la population indigène. Nous avons eu avec

eux depuis la conquête des relations suivies.
Occupant l'Algérie dans presque toute son étendue,ils se subdivisent en trois classes, bien différentes par leurs habitudes et leur
manière d'être. Ce sont : 1. les Maures ou Arabes des villes ; 2° les
Arabes des plaines du Tell; 3° ceux des hauts plateaux et du sud.
Les documents recueillis sur la race arabe sont très-vagues et
n'ont pas permis d'apprécier d'une manière positive la transformation de la société arabe avant qu'elle fut arrivée à son état actuel ;
tout cependant porte à croire qu'elle existe maintenant comme elle
existait dans les temps les plus reculés.
Mon but du reste n'étant pas de faire un retour sur le passé, mais
de chercher le moyen de tirer pour l'avenir le meilleur parti du ca-

ractère arabe au profit de notre colonie, je ne me lancerai pas dans
des commentaires inutiles, mais je me bornerai simplement à étudier
les habitudes de ce peuple.
L'Arabe nomade et guerrier a peu changé sa manière d'être et de
combattre depuis notre occupation; intelligent, fin, rusé et dissimulé
dans ses relations avec les Européens, mais insouciant et paresseux,
il est susceptible de grandes choses quand il est bien dirigé.
Les guerres de Crimée et d'Italie ont prouvé que l'Arabe combattant dans nos rangs, commandé et conduit par de bons officiers, pouvait rivaliser avec nos soldats. Ce n'est peut-être pas l'enthousiasme
français qui l'anime, mais il a un courage féroce qui lui donne le
caractère de la bête fauve.

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

5

Le maréchal Bosquet, qui s'y connaissait en bravoure, disait après
Inkermann: «Les tirailleurs algériens se sont battus comme des panthères. » Ils avaient brûlé toutes leurs cartouches; et luttant corps à
corps avec les Russes, ils les mordaient en les étreignant.

Maures.— Les Mauresqui semblent plus particulièrementdescendre
des Turcs en ont conservé les moeurs et les habitudes; ils sont restés
sur le littoral, occupent nos principales villes et se livrent au commerce ou à la spéculation. Quelques-uns, mais c'est le plus petit
nombre, s'adonnent aux cultures industrielles, louent des propriétés
aux colons et, avec les Espagnols ou les Maltais, approvisionnent les
villes de fruits et de légumes.
En contact continuel avec les Européens, ces Arabes prennent
généralement nos vices, mais peu de nos qualités, et ne s'inquiétent
que très-médiocrement des principes religieux du Coran.
Cependant leurs intérêts sont déjà trop mêlés aux nôtres pour que
les insurrections viennent de leur part ; ils finiront par adopter complétement nos moeurs, nos habitudes et peut-être même notre costume,
que quelques-uns portent déjà en venant en France.
La corruption qui s'aperçoit chez l'Arabe des villes est la conséquence du passage de la barbarie à la civilisation. A mesure que
cette civilisation aura semé chez eux des germes de justice et de probité, quand une saine morale dirigera tous leurs actes, ils reconnaîtront d'eux-mêmes l'avantage de notre conquête et nous aurons en eux
des alliés sur lesquels nous pourrons compter, sans qu'il soit nécessaire de les intimider par la force.
En effet, il est à remarquer que cette phase de corruption qui précéde les époques civilisées annonce ou le progrès ou la décadence, et
c'est au peuple civilisateur à modérer le courant.
Arabes du Tell. — Les Arabes dont nous avons le plus à nous
occuper sont ceux qui, étrangers au luxe des habitants des villes et
aux besoins de la vie, vivent sous des tentes en poils de chameau.
Ils occupent un immense territoire que la nature a divisé en deux

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

6

1871

grains

zones bien distinctes : la première comprend un pays fertile en
de
chaînes
montagnes
s'étend
hautes
des
facile,
elle
culture
d'une
et
à la mer, on la désigne sous le nom de Tell; la deuxième contient les
hauts plateaux et toute cette vaste plaine de sable parsemée d'oasis,

située au sud de l'Agérie.
Les Arabes du Tell sont moins nomades que ceux du sud et des
hauts plateaux;ils sont propriétaires d'un sol fertile en céréales, plus
propre à la culture qu'à l'entretien de nombreux troupeaux ; aussi la
terre divisée d'une manière assez régulière y constitue-t-elle une
grande partie de la richesse du pays.
Ces Arabes sont de vigoureux cavaliers et élèvent de bons chevaux.

Très-ignorants en agriculture, leurs instruments aratoires sont des
plus primitifs; ils pèlent la terre avant de l'ensemencer, n'y mettent
jamais d'engrais et tirent d'elle tout ce qu'elle peut produire, sans
en prévoir l'épuisement.
Dépendant directement de leurs chefs nommés par la France, ils
sont superstitieux, paresseux et, depuis la conquête, ont peu gagné
comme civilisation.
Installés sous des tentes en poils de chameau où fourmillent et
vivent pêle-mêle femmes, enfants, bestiaux, ils se déplacent plusieurs
fois par an afin de chasser la vermine qui les dévore, recherchent
pendant l'été les cours d'eau et préférent pour l'hiver les points culminants dans le but d'éviter les inondations.

Emigrant aussi pour laisser reposer la terre qu'ils ont épuisée et
trouver plus loin des cultures et des moissons, ils perdent ainsi une
partie des revenus dont ils pourraient jouir.
Les chefs indigènes nommés par le gouvernement français, incapables le plus souvent de diriger leurs administrés
ou de leur inculquer des idées de progrès, les laissent dans une ignorance qui leur
permet de les pressurer plus à l'aise. Aussi est-il indispensable d'exercer sur l'administration de ces chefs une surveillance constante pour

L INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

7

empêcher les exactions dont ils ne sont la plupart du temps pas trèssobres.
Il est Cependant à supposer qu'en s'occupant sérieusement de
ces
Arabes on pourrait développer leur intelligence, et leur faire
comprendre que la civilisation que nous Cherchons à leur imposer a pour
but de les mettre en relation avec les Européens, pour qu'ils puissent
profiter de leurs avantages.
Nous ne voulons pas asservir, mais coloniser c'est ce qu'il est essen;
tiel d'apprendre à l'Arabe en lui prouvant qu'en le dominant par notre
supériorité nous le protégeons aussi par nos lois.
Pendant l'insurrection dé 1865, nos troupes indigènes recrutées
dans le Tell ainsi que les chefs arabes nous sont restés fidèles, et leur
séjour en France avait paru donner pour l'Afrique de très-bons résultats.
Ceux des leurs qui voyaient la richesse, la fertilité de notre sol,
revenaient si enthousiasmés qu'ils faisaient, en rentrant chez eux,

avec l'extase et la poésie appartenant, à leur caractère contemplatif,
un récit merveilleux de tout ce qu'ils avaient vu.

Arabes du sud et des hauts plateaux.
— Les Arabes du sud et des
hauts plateaux diffèrent essentiellement de ceux du Tell, quoique
parlant cependant à peu près la même langue.
Ils sont pasteurs et ne vivent que du lait de leurs troupeaux et de
dattes.
Ces indigènes sont actifs, énergiques, et la vaste étendue de
terrain qu'ils occupent les rend très-difficiles à atteindre.
Les hauts plateaux forment une ligue de démarcation entre le Tell
et le désert ; cette région, qui s'étend à l'infini, n'offre, à l'exception
des oasis, aucune parcelle de terrain propre à la culture; la richesse
foncière n'existe que dans la possession de sources et de ruisseaux.
Les terres presque sans valeur ne sont pas partagées chez les
Arabes pasteurs; de nombreux troupeaux de moutons ou de chameaux
conduits de ruisseaux en ruisseaux font toute leur fortune. Les limites

8

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

entre les tribus ne sont plus marquées comme dans le Tell, et leur
fixation n'a pas le même intérêt.
Au milieu de cette immense plaine de sable se trouvent quelques
villes ou villages, dont les habitants pauvres eux-mêmes ne vivent que
du commerce qu'ils font avec les Arabes pasteurs.
Leur industrie est très-peu avancée, et ces nomades qui émigrent
encore plus facilement que les gens du Tell voyagent en poussant
devant eux leurs troupeaux, ne s'arrêtant que quand ils rencontrent
des sources ou des herbes maigres pour les sustenter.
Le cheval sert peu dans le désert; le chameau est le moyen de
locomotion le plus en usage ; il est sobre et peut faire provision d'eau.
Par leur mobilité, ces tribus ont presque toujours échappé à la
domination étrangère, les expéditions y sont difficiles à cause du peu
de ressources que présente le pays, et il ne faut pas songer à y établir
nos colons.
C'est contre l'Arabe des hauts plateaux et du sud que nous avons
à lutter le plus, et c'est de chez eux que partent toutes les tentatives de soulèvement; il est donc utile d'établir sur la limite du
Tell une barrière imposante pour protéger la colonisation qui pourrait
se répandre dans tout ce pays, dont le sol fertile produirait de grandes
richesses.
Les Arabes du Tell arriveraient ainsi facilement à
se mettre en
relation avec nos colons, surtout si nous parvenions à les fixer
en les
obligeant à bâtir des maisons et à s'établir dans des villages. Ces villages placés à côté des centres européens seraient reliés
avec eux par
des routes.
Je parlerai dans un autre chapitre de l'importance de
ces communications et des avantages qu'elles auraient
pour la colonie.

L'

INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

9

IV

JUIFS INDIGÈNES.

.

Les Juifs indigènes s'adonnent spécialement au commerce ou à la
spéculation et accaparent des fortunes considérables; ils finiront par
devenir les maîtres de nos marchés en Algérie.
Les Juifs indigènes sont des Arabes de religion juive, leur langue
maternelle est l'arabe, ils le parlent mal et l'écrivent en caractères
hébraïques.
Les moeurs des Juifs sont celles des Orientaux ; leur type n'est pas
laid, les femmes surtout sont ordinairement belles; leur costume
ressemble beaucoup à celui des Turcs.
Quelques-uns s'expriment en français, mais très-difficilement; ils
l'écrivent encore avec plus de difficulté, et l'immense majorité de celte
population mercantile n'a aucune instruction, elle sait seulement calculer et compter.
Les Juifs s'adonnent spécialement non pas à l'industrie, mais au
commerce, et n'ayant qu'une unique passion, celle d'amasser de l'argent, ils vivent d'une façon sordide et emploient toute leur intelligence à entasser de petits bénéfices.
Étrangers à toutes les nationalités, ces indigènes n'ont pas de patrie. Il est vrai que, redoutant les musulmans, leurs ennemis séculaires, les Israëlites indigènes se rapprochent des Français; car la
France les a affranchis des humiliations auxquelles les soumettaient
les Orientaux, et nos conquêtes en Afrique, leur donnant la sécurité
pour leurs personnes et pour leurs biens, ont aussi élargi le champ
de leurs exploitations commerciales.
Les Juifs indigènes n'oublient pas ces bienfaits, mais la domination
d'une autre puissance leur assurant les mêmes avantages, ils deviendraient sujets de toute autre nation avec une entière indifférence.

10

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

Sauf des exceptions fort rares, l'Israélite indigène ne fait qu'un
mauvais soldat; essentiellement poltron, la guerre n'est pas dans ses
moeurs, et il est par cela même méprisé de l'Arabe.
C'est donc une faute de vouloir le relever moralement en l'assimilant à l'Européen. Le décret du 24 octobre de la délégation
de Tours, en rendant le Juif indigène citoyen français, a produit
un très-fâcheux effet au point de vue du prestige et de l'influence
que la France exerçait en Algérie.

CHAPITRE II

SOCIÉTÉ ET ARISTOCRATIE ARABES.
SOMMAIRE :

Société arabe. — Différentes espèces d'aristocratie,
Basés fondamentales de la société arabe.
I
SOCIÉTÉ ARABE.

Chez l'Arabe un costume à peu près uniforme, qui consiste en un
burnous en laine, et une familiarité étrangère à nos moeurs portent à
supposer que tous les hommes vivent sur le pied d'une égalité parfaite; il n'en est rien: les habitudes de la vie de famille et les condi-

tions climatériques du pays expliquent cette apparence d'intimité;
mais au fond, le serviteur n'est pas l'égal du maître, et l'homme du
peuple est loin de celui que sa position et sa famille appellent à jouer
un rôle principal.
Le peuple arabe a ses chefs religieux ainsi que ses chefs militaires ;
et ce sont eux qui dirigent la politique dans les tribus ; c'est donc
avec cette aristocratie militaire et religieuse que nous avons affaire,
car c'est par elle que nous pouvons obtenir sur l'Arabe une grande
influence.
Nous pouvons dès à présent et pour l'avenir choisir parmi ces chefs
des hommes éprouvés, élevés dans nos écoles françaises à Alger ou à
Paris, et appartenant tous aux grandes familles du pays.
Petit à petit on arrivera peut-être à établir moins de nuances entre
ces différentes classes, en récompensant, dans l'armée par exemple,
ceux qui par leurs services et leur dévouement à la France mérite-

L'INSURRECTION EN ALGÉRlE,

12

1871

raient d'être encouragés; à présent on commettrait une faute grave en
voulant renverser cette aristocratie au profit de la démocratie arabe ;
ce ne serait pas le moyen d'empêcher les insurrections, mais de
créer au contraire deux catégories de mécontents et d'ambitieux, dont
chacune nous susciterait des embarras. La révolution du 4 septembre 1870, plus encore que nos revers, a causé en Algérie les soulèvements qui ont fini par prendre des proportions si considérables.
Ces chefs arabes, élevés ainsi par nous, façonnés à nos usages,
habitués à notre confortable, séduits par la richesse et la fertilité de
noire sol, bien persuadés de l'importance que nous attachons à notre
colonie d'Algérie, deviendront par la suite de puissants auxiliaires
pour arriver à cette fusion entre les deux races, qui doit être le but
de notre civilisation ; car pour obtenir de bons résultats, il faut coloniser en associant les intérêts des indigènes à ceux des Européens, sans
que les uns puissent s'enrichir aux dépens des autres.
Des écoles franco-arabes, établies dans les principaux centres
européens, doivent donc recevoir tous les fils des chefs ou des hommes
de grande tente, afin de préparer la génération nouvelle à
exercer
plus tard, selon nos vues, les commandements qu'ils sont appelés à
recevoir.

II
DIFFÉRENTES ESPÈCES D'ARISTOCRATIE.

Il existe chez l'Arabe trois sortes de noblesse
:
1° La noblesse d'origine;
2° La

noblesse militaire;
3° La noblesse religieuse.

La

date de Mahomet. Tout musulman qui peut
prouver qu'il est issu de la famille du Prophète et qu'il descend de
Fatma Zora, sa fille, ou de Sidi-Ali-Ben-Ebi-Thaleb,
son oncle, est
reconnu chérif ou noble d'origine.
NOBLESSE D'ORIGINE

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

13

Les Arabes donnent à ces nobles le titre de sidi (mon seigneur).
Le chérif est soumis aux lois, mais il a le droit d'invoquer un jugement rendu par ses pairs.
Un grand nombre de membres de cette noblesse ont été marabouts,
mais cette réunion du caractére religieux à la noblesse d'origine est
accidentelle. Abdel-Kader appartenait à cette double noblesse qui
lui donnait tant d'influence.
Les membres de la NOBLESSE MILITAIRE portent le nom de Djouad.
Ce sont les descendants des familles anciennes et illustres du pays.
La plus grande partie des djouad tirent leur origine des Mehul, conquérants venus de l'est à la suite des compagnons du Prophète.
Les djouad constituent l'élément militaire, ce sont eux qui conduisent au combat.
L'homme du peuple a beaucoup à souffrir des injustices et des spoliations des djouad, aussi cherchent-ils à maintenir leur influence en
accordant généreusement l'hospitalité à ceux qui la réclament.
Ces chefs que les Arabes appellent cheick réunissent deux traits
saillants de leur caractère national : l'avidité du gain et l'amour du
faste.
est plus puissante encore que les deux
autres et exerce sur le peuple une grande influence.
Le marabout est spécialement voué à l'observation du Coran; aux
yeux des Arabes, il conserve intacte la foi musulmane et devient pour
ses coreligionnaires l'homme que les prières rapprochent le plus de
la divinité.
Ses paroles sont des oracles auxquels la superstition ordonne d'obéir, et il règle à la fois les discussions privées et les questions d'un
intérêt général. Ainsi les marabouts ont souvent empêché l'effusion
du sang en réconciliant des tribus ennemies, et leur protection
a garanti les voyageurs ou les caravanes. Bien des fois aussi, le
Coran à la main, ils ont prêché la guerre sainte contre les infidèles.
La

NOBLESSE RELIGIEUSE

L'influence des marabouts s'étend sur les questions religieuses ou

14l

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

politiques, et elle est d'autant mieux assurée que, par l'exercice du
culte, l'explication des livres saints et la consécration de toutes
choses, ils sont en relations continuelles avec les musulmans. La noblesse religieuse est aussi héréditaire.
Les premiers marabouts étaient généralement rigoureux observateurs des préceptes du Coran et avaient donné des preuves de leur
nature supérieure en faisant croire à des miracles.
Quelques-uns d'entre eux sont restés célèbres, et on retrouve encore en Algérie plusieurs mosquées érigées en leur honneur.
Autour de ces mosquées les marabouts réunissent un certain
nombre de tentes que l'on appelle zaouia. Ces zaouia prennent le
nom du marabout précédé de sidi.
De larges offrandes et des provisions de toute espèce sont affectées
au marabout et à ceux qui, vivant près de lui, étudient la loi; quelquefois même les voisins de la zaouia payent l'impôt.
La zaouia est inviolable; elle donne l'hospitalité aux voyageurs et
aux musulmans étrangers; les criminels mêmes trouvent un asile
chez elle.
Les marabouts s'adonnent à l'éducation des enfants; ces enfants
élevés par eux deviennent taleb, c'est-à-dire servants de marabout
ou bien ils sont maîtres d'école ou kadi.
De cette supériorité morale qu'obtiennent les cheurfa,

djouad ou
marabouts parmi les Arabes, il n'en résulte pas cependant que tous
occupent une position élevée dans la société; on en trouve journellement occupés à des métiers infimes. Mais on peut affirmer que, si tous
les membres de cette noblesse ne jouissent pas d'une égale considération et de la même influence, au moins le prestige de l'autorité ne
se trouve que chez elle.

Les classes inférieures offrent peu de variétés; au-dessous de l'aristocratie, on ne rencontre que les propriétaires-fermiers et les domestiques.
Chez les Arabes pasteurs où, à de très-grandes exceptions près, la

L'UNSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

15

propriété ne consiste que dans la possession des troupeaux, cette
uniformité est plus grande encore.
Néanmoins dans les villes, la fusion entre ces différentes classes
existe déjà.d'une façon sensible; elle est due surtout au contact des
Européens.
Cette distinction entre la noblesse et le peuple, contraire aux idées
libérales de notre époque, disparaîtra d'elle-même à mesure que
l'arabe comprendra l'avantage qu'il peut retirer de nos relations. Cela
arrivera dès que nous parviendrons à obtenir des chefs qu'ils donnent
à leurs administrés une direction intelligente;quand la raison remplacera le fanatisme, dès que nous aurons réuni dans des écoles, les Arabes
de toutes les castes, quand des relations intimes auront amené des
intérêts communs entre les Européens et les indigènes ; lorsqu'enfin
ces derniers auront remplacé les dogmes du Coran, leur rappelant
sans cesse la haine contre les infidèles, par des préceptes moraux et
une religion qui ne les obligeront plus à demeurer éternellement nos
ennemis; mais malgré tout, il sera toujours nécessaire de conserver
dans notre colonie une armée imposante pour prouver notre supériorité, nous garantir contre le fanatisme, et dominer des idées
d'indépendance.

III
BASES FONDAMENTALES DE LA SOCIÉTÉ ARABE.

Depuis les temps les plus reculés, la société arabe repose sur trois
principes généraux :
1° L'influence de la consanguinité ;
2° La forme aristocratique du gouvernement ;
3° L'instabilité des centres de population ;
L'influence de la consanguinité dérive naturellement de l'interprétation faite de la loi de Mahomet, puisque la noblesse d'origine descend en droite ligne du Prophète.

16

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

La forme aristocratique du gouvernement provient des habitudes
nationales et des prescriptions du Coran qui donnent surtout une
grande importance à la noblesse religieuse.
La puissance et l'autorité n'existent que chez les cheurfa, djouad
et marabouts. Les classes inférieures qui constituent la masse du
peuple n'ont même pas le droit de délibérer, c'est donc pour ainsi
dire un pouvoir absolu qu'exerce la noblesse.
L'instabilité des centres de population dépend de la répugnance
que les Arabes éprouvent à se fixer sur un point du sol d'une façon

permanente. Cette répugnance due à leur ignorance en agriculture
est complétement étrangère à la question religieuse. L'Arabe, sobre
par paresse, mais non par caractère, ne se crée pas de besoins, le
champ qu'il ensemence lui donne du grain en quantité suffisante
pour sa nourriture, et il enferme le surplus dans des silos ou le laisse
quelquefois perdre; quand il a épuisé la terre, il déplace sa tente,
pousse devant lui ses troupeaux et va s'établir sur un autre point.
On suppose cependant à tort que l'Arabe ne peut pas être fixé au
sol, nous avons la preuve évidente du contraire dans l'établissement
des smalahs de Spahis.
Ces smalahs sont la réunion permanente sur un même point de la
famille des cavaliers arabes enrôlés à notre service; quelques smalahs
bâties en pierres forment de véritables villages et le Spahi laboure,
ensemence et récolte sur le terrain qui lui a été concédé.
Ces Spahis, qui sont de merveilleux cavaliers dans une fantasia,
sont déjà trop attachés au sol pour être dépaysés facilement, ils
tiennent à ce qu'ils possèdent et ne quittent qu'à regret leurs biens.
Le Spahi peut rendre de grands services dans son pays, où il formerait une bonne gendarmerie indigène; cependant il ne faut pas songer, pour obtenir de lui de bons résultats, à lui faire quitter le sol natal.
Le tirailleur algérien est aussi, comme le Spahi,
un soldat arabe
au service de la France ; mais ce dernier, recruté dans les basses
classes, ne possède rien; équipé complétement
aux frais de l'État,
il a toute l'insouciance de l'homme que rien n'attache
au sol.

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

17

Le tirailleur se dépayse facilement; il est brave,
manoeuvre et combat comme nos troupes, porte une tenue turque, toute différente du
costume arabe, et se trouve très-bien de son séjour en France, dans
nos grandes villes ou dans nos camps.
Ces deux exemples démontrent la possibilité d'assimiler l'Arabe à

l'Européen. En effet, nous voyons le spahi cavalier et
presque soldat
laboureur, devenir propriétaire, habiter des maisons, vivre
y
au
milieu de sa famille et en bonne intelligence avec
ses voisins, qui ne
sont pas de sa tribu, cultiver et ensemencer le champ qu'on lui
donne, y mettre de l'engrais et le faire produire chaque année, puis
d'un autre côté, le tirailleur qui ne possède rien, se faire très-bien à
notre vie militaire.
Ce qui existe sur une petite échelle pourrait s'établir sur
une plus

grande, et l'Arabe se fixerait au sol si on l'amenait à bâtir des maisons
en lui donnant les premières notions d'agriculture.
En France, nous avons vu dans beaucoup de provinces des terres
immenses restées sans rapport à cause de l'ignorance des habitants;
depuis que les chemins de fer, les routes, les voies de communication
ont diminué les distances, le progrès s'est répandu, l'industrie s'est
développée, de pays pauvres ou presque abandonnés nous avons
fait des plaines fertiles ou des forêts productives.
Il en serait probablement de même en Afrique, si nous parvenions
à attacher l'Arabe au sol.

Les moyens d'y parvenir seraient ceux que nous avons employés
en France pour assainir, fertiliser et enrichir nos plaines arides :
travaux d'irrigation, canaux, barrages et, par-dessus tout, voies de
communication.

18

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

qu'à
ainsi
traditions
à
conforme
ses
société arabe, et l'organisation
remplacée.
être
détruite
été
sans
ses moeurs a
constitue pas
mais
aristocratie,
ne
La société arabe comporte une
chefs
tribus,
accepte
pour
divisé
arabe,
en
une féodalité. Le peuple
l'influence. On
consacré
le
dont
familles
temps
a
des
les membres
grandes familles pour andéconsidérant
ces
faute
en
commet une
les attachercher
à
contraire
nous
faut
il
leur
importance,
au
nuler
boulevertribu,
la
en
brusquement
dissoudre
de
cher; en essayant
détruit les vieilles
musulmane,
justice
a
la
de
on
l'organisation
sant
d'éléments prosuffisamment
n'avait
qui
peuple
d'un
pas
coutumes
peuple,
malheureux
viable.
Et
ne
démocratie
ce
constituer
une
pres à
lequel il puisse
stable
appui
sur
de
part
notre
un
retrouvant pas
fanatisme
d'intact
son
conservant
que
l'aventure,
à
ne
compter, erre
et son ignorance.
On a ensuite soumis les tribus aux exigences de l'administration,
les menaçant d'un envahismeilleures
enlevé
les
terres
leur
en
a
on
sement général, on a voulu aussi appliquer trop tôt à l'Algérie des
lois faites uniquement pour un pays où la propriété est régulièrement définie.
L'Arabe a vu alors sa fortune passée eutre des mains étrangères,
devenir la proie des hommes d'affaires, des usuriers ou des juifs, et
au lieu de s'attacher à nous, il s'en est éloigné.
La grande insurrection de 1865, venue du Sud, est due aux machinations des commerçants marocains en relation avec Gibraltar, parce
qu'ils craignaient de nous une concurrence, impossible cependant ;
car en échange de nos produits, le sud ne peut nous donner que des
nègres ou des dattes; elle peut s'attribuer aussi aux dissensions de
la famille Ben-Beker, dont l'un des membres avait suscité des embarras au gouvernement français, pour se venger de n'avoir pas obtenu un commandement important.
L'insurrection du Tell de cette époque, suscitée par quelques
aventuriers qui entretenaient des relations avec les insurgés du sud,
a été fomentée par les attaques continuelles d'une certaine partie de

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

19

la presse et par des menaces incessantes de dépossession jointes à la
misère et à l'usure.
Quant à l'insurrection de 1871, survenue dans des conditions si
funestes pour la France, elle ne ressemble en rien aux précédentes :
son caractère n'est ni politique ni religieux. C'est une révolte à laquelle l'assimilation des juifs a servi de prétexte, et qui découle de
l'esprit révolutionnaire dont les idées pernicieuses arrivant d'Europe
se sont répandues sur notre colonie.

CHAPITRE III

INSURRECTIONS
DES
PRINCIPALES
CAUSES

-

Sources
Européens.
des
vis-à-vis
Arabes
des
Situation
SOMMAIRE :
de les éviter. —
éclater;
moyen
peuvent
qui
soulèvements
des
Communisud.
du
frontière
la

forces
sur
Dispositions de nos
cations, routes, chemins de fer.
I
EUROPÉENS.
SITUATION DES ARABES VIS-A-VIS DES

La population de l'Algérie considérée au point de vue indigène,
colonial et militaire, se décompose à peu près de la manière suivante :
1° Population indigène, comprenant' les Arabes des villes, la population musulmane des campagnes et des territoires civils, les
2,500,000
Arabes des tribus et les Arabes étrangers
30,000
2° Juifs indigènes

200,000
Européens : Français et étrangers
50,000
4° Armée
Dans ces conditions, pour coloniser, il ne se présente que deux
moyens : détruire complétement l'élément arabe ou se l'assimiler.
Le premier est barbare et n'entre pas dans nos moeurs; nous ne
pouvons pas exterminer cette population indigène ou la refouler dans
le désert en imitant les Américains du nord vis-à-vis des Indiens.
Le deuxième est le seul applicable.
Un caractère belliqueux inspire à l'Arabe du respect pour une autorité virile qui lui prouve sa supériorité en lui faisant sentir qu'elle
est appuyée sur la force.
Il faut donc vivre avec les Arabes, les façonner à nos lois en les y
préparant, développer chez eux des sentiments de moralité qui élè3°

L INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

21

vent la dignité de l'homme, et leur montrer que, protégés ainsi par le
drapeau de la France, ils peuvent jouir des bienfaits de la civilisation.
Quand ils verront leurs besoins matériels et moraux satisfaits, il
sera bien plus facile de les maintenir dans le devoir ; les insurrections
deviendront moins fréquentes, et la sécurité, se répandant dans le
pays, permettra aux colons de se livrer sans crainte à leurs travaux.
Mais la pacification des Arabes est indispensable pour obtenir des résultats durables et favoriser surtout les intérêts européens.
La France montrerait une politique habile, si elle donnait aux races mahométanes, si nombreuses en Orient, des gages de tolérance et
de justice, préparant par ce moyen des relations ou des transactions
commerciales, en attendant qu'il se fasse des alliances entre Européens et Arabes et enfin un mélange complet produit par des besoins
communs.
Les questions religieuses ont une influence sur les insurrections,

elles en sont généralement le prétexte, mais pas la véritable cause.
Le plus souvent les insurrections du Tell proviennent, comme en
1865, du mécontentement des tribus pressurées par leurs chefs et
mal administrées; celles du sud sont dues au fanatisme surexcité par
quelques ambitieux qui mettent en avant la question religieuse pour
se faire des adeptes ; mais elles ne peuvent gagner le Tell, si les gens
de ce pays sont satisfaits et si l'armée est placée de manière à les défendre contre les invasions du sud.
Malheureusement notre colonie ressemble un peu trop à.une maison
confiée tous les ans à des architectes différents par un propriétaire
qui les oblige à bâtir sur les vieilles fondations; après une série de
démolitions elle reprend exactement, au bout de quelques années, sa
forme primitive, et les locataires dérangés constamment maudissent
le propriétaire.
Le propriétaire, c'est la France, les locataires sont les colons; notre
colonie, inspirant une sincère affection et des sympathies vraies, a
toujours trouvé des amis pour la défendre, mais beaucoup d'entre eux
ne connaissant pas ses besoins furent souvent à côté de la question.

22

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

le juger
Pour bien apprécier un pays, il ne suffit pas seulement de
soitrouvé
s'être
il
faut
erronés,
moins
plus
des
récits
d'après
ou
donne un
même aux prises avec les difficultés ; et le vieux praticien
meilleur avis que le savant théoricien.
On a eu tort en Algérie de changer aussi souvent de système sans
laisser le temps matériel d'expérimenter celui que l'on abandonnait.
Les gouverneurs se sont trouvés dans une situation impossible; à
peine se mettaient-ils résolûment à l'oeuvre qu'on leur demandait
déjà des résultats, quand ce n'était qu'en persistant pendant bien des
années qu'ils pouvaient les obtenir; on ne modifie pas une société,
on ne détruit pas tous les vieux errements d'un peuple fanatique en
un instant.
Cette impatience déraisonnable, cette mobilité d'esprit ont été
très-nuisibles à notre colonie. Ce n'est pas ainsi que nos voisins
d'Outre-Manche entendent la colonisation ; ils adoptent une idée, la
poursuivent avec une indomptable persévérance, la perfectionnent
avec un patriotisme que rien ne rebute et réussissent.

II
SOURCES DES SOULÈVEMENTS QUI PEUVENT ÉCLATER ;
MOYEN DE LES ÉVITER.

Les soulèvements qui peuvent éclater provenant des tribus campées sur les hauts plateaux et dans le sud au-delà de la limite du
Tell, c'est contre elles que nos forces doivent être prêtes à agir.
Nous avons de ce côté une bonne ligne de défense établie sur les

contreforts du moyen Atlas. Cette ligne qui comprend nos postes
avancés de Sebdou, Saida, Frenda, Thiraeth, Teniet-el-Had, Boghar,
Msila, Bouçada, Biskra, Guethma et Tébessa, est la base d'opération
de nos expéditions dans le sud, et donne de l'importance à ces postes
qui doivent maintenir les tribus comprises entre les limites du Tell
et nos possessions extrêmes de Tuggurt, Lagouath et Géryville.

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

23

Dans le sud, au-delà des hauts plateaux, nos routes stratégiques,
pour la marche des colonnes, sont déterminées par des points de
repaire ; il est impossible de les établir d'une façon précise à cause
des sables mouvants qu'elles traversent.

L'emplacement des puits, très-importants pour abreuver les colonnes, est reconnu, et nous pouvons nous diriger sûrement sur cette
vaste mer de sable parsemée d'oasis.
Ces avant-postes ont donc une valeur réelle comme points militaires; en outre ils sont des entrepôts de commerce pour le sud et
deviendront de riches marchés sur lesquels les gens de ce pays seront forcés d'apporter leurs produits.
Les Arabes du sud se mettront ainsi en rapports avec les Européens
et finiront par mêler leurs intérêts aux nôtres en comprenant l'avantage qui existe pour eux à conserver avec nous de bonnes relations.
Sous la protection de ces avant-postes, les colons du Tell pourront
sans crainte se livrer à la colonisation ; mais afin de l'activer et de la
faciliter, il est nécessaire de rendre les routes praticables en toutes
saisons, pour rattacher entre eux les différents centres de population.
Il faut ainsi les relier aux villes ou points importants de l'intérieur
et continuer à établir sur toutes ces routes des caravansérails, gites
commodes pour les voyageurs, et au besoin postes militaires.
Quant aux tribus du Tell, on pourrait les attacher sérieusement
au sol en les obligeant à bâtir des maisons qui formeraient des villages.
Installés comme ceux de nos colons par les soins des bureaux
arabes et du génie militaire, ils donneraient aux indigènes le goût
du confortable, et permettraient d'exercer sur eux une surveillance plus facile; car l'Arabe, quand il se soulève, fait disparaître
tentes, femmes, troupeaux, se cache dans les ravins ou derrière les
broussailles pour faire une guerre de partisans et devient très-difficile à atteindre.
La suppression des tentes, l'obligation de bâtir rendraient les Arabes
travailleurs en leur donnant le goût de la propriété; on leur concéde-

24

L'lNSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

rait autour de ces maisons, au lieu des terrains vagues qu'ils ensemencent, des jardins ou des parcelles de terre qui leur appartiendraient légalement, et leurs chefs, établis au milieu d'eux dans des
maisons de commandement, seraient responsables envers nous.
Ces villages se relieraient entre eux et aux centres européens, à
l'aide de chemins entretenus par des corvées arabes, et nous arriverions ainsi, au bout de quelques années, à établir des relations journalières entre les indigènes et nos colons.
Des échanges de terrain par suite de ventes viendraient après; car
tous ces Arabes propriétaires seraient munis de titres en règle qui
leur permettraient de disposer de ce qu'ils possèdent.
L'Arabe comprendrait ainsi que l'argent qui dort dans un silo peut
être employé d'une façon plus utile. Son intelligence se tournerait
vers la spéculation, son esprit vif et pénétrant, au lieu de rester engourdi et de s'éteindre, finirait par se réveiller, et on le verrait se
livrer à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, car ses besoins
s'augmenteraient en trouvant la facilité de les satisfaire.
Enfin l'enthousiasme pour le beau, le désir de faire fortune,
l'exemple des Européens finiraient par tirer l'Arabe du Tell de l'engourdissement et de l'oisiveté dans lesquels il est plongé.
Ce serait donc arriver à cette fusion qui doit être le but de
notre
civilisation, c'est-à-dire coloniser en mêlant les intérêts des indigènes
à ceux des Européens.
Je ne doute pas que la pratique de ces théories
ne rencontre des
obstacles; mais ils seront promptement surmontés, si chacun
veut
bien se convaincre de l'importance qui existe à suivre enfin
pour
l'Afrique un plan d'ensemble sérieux dont
on ne s'écarterait plus, et à
supprimer le provisoire pour le remplacer
par des établissements
durables.
III
DISPOSITIONS DE NOS FORCES SUR LA FRONTIÈRE
DU SUD.

D'après ces différentes nuances du caractère de
l'Arabe, il résulte

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

25

que nos forces doivent être échelonnées sur trois lignes pour couvrir
la frontière du sud.
La première ligne, qui s'étend sur la limite du Tell, par Sebdou,
Saida, Thiareth, Teniet-el-Had, Boghar, Msila, Bouçada, Biskra,
Guethma et Tébessa, oppose une barrière aux invasions du sud en
même temps qu'elle appuie les points extrêmes de nos possessions,
Lagouath, Tuggurth et Ouargla.
La deuxième ligne occupe les postes intermédiaires situés entre
ceux de la première ligne et la mer, tels que Tlemcen, Bel-Abbes,
Rélizane, Orléansville, Milianah, Médéah, Aumale, Sétif, Constantine,
Guelma; elle maintient nos tribus du Tell et appuie facilement nos
avant-postes.
Enfin la troisième ligne renferme nos villes du littoral et nos ports
de mer correspondant directement avec la France.
Ces trois lignes d'établissements français doivent être reliées entre
elles par des routes parfaitement entretenues; car ces différents points
n'ont pas seulement une importance militaire, mais ils sont aussi des
centres de population pour nos colons, qui s'y trouvent naturellement
placés sous la protection de l'armée.
Avec ces dispositions et en donnant à chacun de ces postes une valeur
relative, en raison de la position qu'il occupe et du caractère des tribus
qu'il doit maintenir; en conservant aussi des postes intermédiaires,
comme ceux de Zemora et d'Arnmi-Moussa dans les Flitas et les BeniOurags, toutes les tentatives d'insurrection deviendraient impossibles puisqu'elles pourraient être instantanément réprimées.
Les routes en Afrique, on ne peut trop le répéter, sont un auxiliaire
puissant ; elles enlèvent la difficulté des moyens de transport, établissent et rendent faciles les relations.
De bonnes routes praticables en toutes saisons ont une très-grande
importance et remplissent un double but : elles facilitent la surveillance à exercer par l'armée et favorisent l'écoulement des produits
de la colonie.
Ces routes physiques doivent devenir pour ainsi dire des routes
intellectuelles en développant le progrès.

26

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1870

IV
COMMUNICATIONS, ROUTES, CHEMINS DE FER.

Il faudrait que tout le Tell fût sillonné de routes, non pas indiquées
seulement sur les cartes ou par des jalons, mais tracées sérieusement.
Beaucoup des chemins qui ont été commencés sous la direction
du génie militaire, avec l'aide de l'infanterie, furent plus tard, quand
ils appartinrent aux territoires civils, confiés aux ponts et

chaussées; soit rivalité, soit désir de mieux faire, ces derniers ont
abandonné souvent le premier tracé pour en prendre un nouveau à
côté; de là il est résulté que d'un point à un autre il existait souvent
trois ou quatre voies toutes également mauvaises.
Le génie a tracé des routes stratégiques qui avaient leur importance ;
et quand même elles eussent été défectueuses, il aurait mieux valu
les conserver et les achever, car on serait parvenu au moins à établir
d'un pointa un autre un chemin praticable.
Je crois que les chemins de fer n'ont pas été bien compris en
Afrique ; le grand central projeté et commencé diminueral'importance
des ports d'Arzew, de Philippeville, de Bone au profit d'Alger ; il eût
été préférable de créer dans chaque province un réseau qui partant
du principal port aurait abouti aux villes de l'intérieur. Plus tard
ces différents réseaux reliés entre eux auraient formé le grand central,
qui est loin d'être indispensable à présent, puisque des relations faciles entre Alger et les provinces ont lieu déjà par mer.

CHAPITRE IV

RÉGIMES APPLICABLES A L'ALGÉRIE,
Régime militaire; régime civil; bureaux arabes. — Émigrants français à envoyer en Algérie; leur installation. — Troupes
indigènes ; parti à en tirer. — Réflexions sur les changements de
projets auxquels l'Algérie a été soumise.

SOMMAIRE :

I
RÉGIME MILITAIRE.



RÉGIME CIVIL.



BUREAUX ARABES.

En Algérie l'autorité militaire s'était d'abord exercée seule dans
tous les postes où l'administration civile n'avait pas pu pénétrer.

Sur ces différents points, les colons furent placés sous la protection
des commandants supérieurs qui leur vinrent en aide par tous les
moyens en leur pouvoir.
Nos premiers établissements commencèrent d'abord par être de
grands camps, ces camps se transformèrenten villes avec le concours
de nos soldats, et les colons vinrent ensuite s'y installer sous la protection de l'armée.
Une mémoire vénérée se rattache à ces premiers établissements :
Le maréchal Bugeaud, dont le nom est resté si populaire en France
et en Afrique, lutta sans cesse contre les attaques de la presse, fut
un des plus ardents défenseurs de l'Algérie, fit sérieusement comprendre l'importance de notre conquête, et on peut avec juste raison
le considérer comme le véritable fondateur de la colonie.
Le régime militaire en Afrique a été longtemps nécessaire et deviendra encore souvent utile; c'est le seul que craignent les Arabes,
parce qu'il les persuade en leur donnant une idée de notre force.

28

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

maître;
reconnaisse
qu'il
un
faut
il
l'Arabe
soumette,
Pour que
se
inspire respect et sympathie.
lui
énergique
bienveillance
une
le régime miliexisté
contre
souvent
injustes
ont
préventions
Des
taire; cependant il a été lesoutien de notre colonie; en effet dans ce
l'auraison,
la
mais
force,
la
par
encore
soumis
pas
qui
est
par
pays
torité civile peut marcher de front avec l'autorité militaire, dans nos
villes du littoral et dans quelques-unes de l'intérieur; mais il faut
admettre qu'il y a des territoires trop éloignés pour que l'autorité
civile puisse s'y exercer sûrement sans le concours de l'armée.
Quand on veut réussir, il ne faut pas que deux forces rivales luttent entre elles, sans quoi les résultats sont nuls.
L'armée a conquis et créé la colonie; dès que cette conquête sera
assurée, quand l'Arabe aura compris l'avantage qu'il peut retirer de
nos relations, le rôle de l'autorité civile deviendra profitable.
Par les soins de l'autorité civile des écoles françaises, où seraient
reçus des enfants indigènes et européens, pourraient être établies
dans toutes les villes importantes de l'intérieur et du littoral; mais
on se garderait d'y élever des demi-savants toujours nuisibles, et
devenant des mécontents, des ambitieux ou des révolutionnaires; il
ne faudrait y créer que des gens utiles.
L'instruction primaire donne de très-bons résultats quand elle est
bien dirigée, ou lorsqu'elle est alliée à une éducation morale; et c'est
généralement ce qui manque; nos enfants apprennent à lire dans de
mauvais livres, et au lieu de savoir respecter la loi, la famille, la propriété, ils trouvent dans de pernicieux écrits de fâcheux exemples, et
faussent ainsi leur jugement qu'ils pervertissent ensuite.
On devrait avoir surtout pour but de préparer la génération nouvelle à l'agriculture et à l'industrie. De plus il serait bon d'organiser dans chaque province une colonie agricole sur le modèle de
celle de Mettray (Indre-et-Loire), dans laquelle on recevrait tous
les enfants pauvres, indigènes et Européens.
Généralement abandonnés par leurs familles, livrés à eux-mêmes,

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

29

ils emploient mal leur intelligence, deviennent vicieux, font des vagabonds et souvent des malfaiteurs.
Ces écoles, qui auraient d'abord l'avantage de mettre en contact
les deux races, permettraient aux colons de trouver plus facilement
pour les seconder dans leurs travaux des chefs d'atelier intelligents
ou des ouvriers habiles. Et avec cette jeune génération élevée par
nous, on parviendrait à détruire plus vite toutes les vieilles routines
si enracinées chez les Arabes.
Ce qui peut dès à présent s'appliquer au littoral serait mis en pratique plus tard dans les villes et postes de l'intérieur, et nous arriverions à régénérer les indigènes en changeant complétement leurs
idées, leurs moeurs et leur manière d'être.
En obtenant ce résultat, on rendrait certainement un grand service
à la colonie, et c'est l'autorité civile qui est appelée à le rendre;
mais l'autorité militaire doit toujours conserver son prestige en gardant son influence, car il ne faut pas se dissimuler que le caractère
arabe, fier et indépendant, a besoin pour être dominé de reconnaître
une supériorité physique et une supériorité morale.
Les conseils généraux font connaître les besoins des différentes
localités et des députés à l'assemblée nationale représentent près du
gouvernement les intérêts de l'Algérie; notre colonie deviendra forcément ainsi une annexe de la France.
Il faut arriver par la persuasion à faire adopter aux Arabes notre
religion, et ce ne sera qu'à la longue avec la génération nouvelle que
l'on parviendra à dominer leur fanatisme.
Dans l'organisation militaire de l'Algérie, les bureaux arabes devaient être les agents du gouverneur de la province pour les affaires
arabes; se maintenant en rapport direct avec les chefs de tribus,
califats, aghas, caids, ils dépendaient, dans chaque subdivision ou
cercle, du chef militaire qui avait le commandement supérieur.
Si des abus se sont présentés, ils peuvent être reprochés aux commandants supérieurs, qui laissant trop d'initiative et d'importance à
leurs chefs de bureau arabe, leur donnaient vis-à-vis des indigènes

30

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

l'autorité
de
détriment
profitaient
au
une influence dont ces derniers
supérieure.
choisis
français
d'officiers
pour
composés
Les bureaux arabes furent
la plupart dans l'élite de l'armée.
croyait
généle
pouvait
être,
on
comme
pas
Le chef de ce bureau ne
Arabes, impoles
contrôle
traitant
avec
puissant,
sans
ralement, tout
il ne. devait agir que
impôts
les
gré
à
prélevant
;
volonté,
son
sant sa
de la division, de la subsupérieur
commandant
du
l'impulsion
sous
division ou du cercle; contrôlé par lui, il n'avait qu'à transmettre
ou exécuter ses ordres.
de
Les chefs de bureaux arabes bien employés ont rendu vraiment
grands services. De leurs rangs sont sortis des maréchaux de France,
des généraux de division. Leur importance a été réelle, et ils pourraient
les choisir parmi
encore rendre d'excellents services; mais il faudrait
les officiers actifs, intelligents, énergiques et surtout désintéressés.

II

ÉMIGRANTS FRANÇAIS A ENVOYER EN ALGÉRIE; LEUR INSTALLATION.

On se plaint généralement en Afrique qu'il manque des bras, et c'est
un des grands écueils de la colonie ; ne pourrait-on pas remédier à
cette difficulté de se procurer la main-d'oeuvre?

Dans quelques-uns de nos départements en France, la trop grande
quantité d'habitants pour les terres à cultiver détermine des émi-

grations.
Nos émigrants s'embarquent beaucoup pour l'Amérique et croient
trouver fortune sur cette terre lointaine ; mais ils perdent souvent tous
leurs biens et s'expatrient.
Ne serait-il pas plus rationnel de les diriger vers l'Afrique en leur
montrant les résultats à retirer de ce pays qui demande tant de bras?

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

31

Les départements dont feraient partie les émigrants obtiendraient
alors la concession de vastes terrains, sur lesquels ils établiraient des
villages, où ces gens retrouveraient le cachet, la langue et les habi-

tudes du pays qu'ils viennent de quitter.
Ces départements créeraient des fermes modèles
pour donner asile
aux plus nécessiteux et subviendraient en même temps aux frais d'installation de leurs émigrants ; les récoltes et les travaux exécutés seraient la garantie des sommes avancées et prêtées au taux de 4 à 5
pour 100 pendant dix ans; au bout de ces dix années le colon deviendrait propriétaire, c'est-à-dire après avoir remboursé complètement
à son département; sinon, ce dernier aurait droit de l'exproprier pour
rentrer dans ses avances.
Les départements intéressés surveilleraient leurs émigrants et chercheraient à les aider en leur donnant une bonne direction ; ceux-ci,
se sentant appuyés, travailleraient avec courage, ne seraient plus
isolés, ne perdraient aucun de leurs droits, retrouveraient des compatriotes et ne quitteraient pour ainsi dire pas leur patrie.
La colonie y gagnerait aussi, car elle recevrait des travailleurs apportant les bras dont elle manque, et les difficultés de main-d'oeuvre,
qui empêchent souvent les grandes exploitations de réussir, seraient
considérablement diminuées.
Généralement peu laborieux et insouciant, l'Arabe a été jusqu'à
présent une très-faible ressource pour l'agriculture et l'industrie; il
gratte son champ sans y mettre d'engrais, puis l'ensemence, et toute
sa peine consiste ensuite à récolter son grain pour l'enfouir dans des
silos.

Tant qu'il ne sera pas lui-même attaché au sol par des propriétés
foncières, tant qu'on ne l'obligera pas à bâtir, il vivra dans cette indifférence d'un bien-être dont il n'a pas reconnu jusqu'à présent la
nécessité.
L'Arabe est sobre, non par caractère, mais par paresse; les soins
qu'il donnerait à sa nourriture lui demanderaient trop de peine; c'est
pourquoi il dort et mange peu ; mais quand par hasard il se trouve en

32

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

face des restes d'une difa, cette sobriété feinte se transforme en une
bestiale voracité.
Malgré cette paresse et cette insouciance, ces gens, clans certains
dont
vigueur
mâle
sobres
on
ont
réellement
et
une
moments, sont
pourrait tirer très-bon parti en la modérant par un travail régulier.
L'établissement des villages européens, avec tout ce qui s'y rattache, aurait pu devenir aussi une grande ressource pour utiliser
les bras que Paris et la province employaient à l'accomplissement de
grands travaux d'art et d'utilité publique, et qui devaient, après leur

exécution, laisser tant d'ouvriers inoccupés.
Des hommes vigoureux, actifs, intelligents, quand ils ne trouvent
pas à employer utilement leur énergie, cherchent souvent une occupation dans le désordre, tandis qu'ils seraient devenus, en Afrique,
des entrepreneurs expérimentés sachant tirer parti de toutes les ressources.
Ces ouvriers et leurs familles, s'ils avaient été encouragés, auraient
fini par s'établir complétement en Algérie, et à côté du colon agriculteur se serait élevée une colonie d'ouvriers d'art.
Il aurait donc fallu arrêter depuis longtemps, d'après leur utilité,
le programme des travaux à exécuter en Algérie, dans un laps de
cinq, dix ou quinze années, et on aurait pu les pousser activement
lorsque ce renfort de travailleurs serait arrivé de France.
Ce projet pouvait aussi avoir le bon résultat d'éloigner à temps de
notre capitale des têtes intelligentes que l'oisiveté devait rendre si
nuisibles.

III
TROUPES INDIGÈNES; PARTI A EN TIRER.

Nous avons déjà essayé d'utiliser l'Arabe comme soldat, et les
expériences faites sont toutes à l'avantage de cet essai.
Les tirailleurs algériens, recrutés parmi les pauvres du pays, de-

viennent, dans nos rangs, de très-bons et vigoureux combattants.

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

33

Façonnés à nos usages, ils vivent à l'ordinaire comme nos soldats,
sont chaussés à la française. Et ces tirailleurs ont prouvé qu'ils pouvaient être parfaitement dépaysés pour faire la guerre en Europe.
Le spahi ne se recrute pas comme le tirailleur. C'est un homme de

tente, marié, propriétaire; il doit pour s'enrôler fournir un cheval et
payer son équipemen. Généralement sobre et très-hardi cavalier, on
peut l'employer utilement comme courrier, éclaireur, espion, etc.
Le spahi ne se déplace pas non plus aussi facilement que le tirailleur algérien; mais on pourrait profiter de son énergie et de son
adresse pour créer avec lui une très-bonne gendarmerie indigène.
L'établissement des spahis en Smalab serait parfait pour ce genre
de service; ces Smalahs du reste, au point de vue de la colonisation
par les indigènes, prouvent que l'on peut fixer l'Arabe et l'amener à
habiter dans des villages.
Pour avoir une cavalerie indigène mobile avant que les Arabes fournissent à l'armée un contingent régulier, il faudrait la recruter comme
les tirailleurs, donner à chaque homme un cheval, l'habiller et l'équiper aux frais de l'État.
Celle cavalerie serait excellente pour éclairer une avant-garde,
jeter le désordre dans une troupe qui bat en retraite ou harceler un
convoi.
Ils porteraient pour coiffure la calotte turque et auraient la tenue,
l'équipement, l'armement, le harnachement de nos chasseurs d'Afrique ; les principes d'équitation que leur enseigneraient des instruc-

teurs français seraient les nôtres.
Nous parviendrions ainsi en donnant à l'Arabe notre coslume à lui
faire adopter nos usages; jusqu'à présent, nous n'avons peut-être pas
assez cherché à franciser l'Arabe.
Les Goums pourraient être supprimés ; presque toujours embarrassants pendant la guerre, ils mettent de la confusion dans nos colonnes et nous abandonnent souvent.
Ce serait aussi le moyen d'arriver à désarmer l'Arabe, les chefs et

34

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

seulement quelques-uns des leurs resteraient armés. Suivant l'importance de leurs commandements, ces chefs auraient à leur solde un
certain nombre de spahis pour faire la police des tribus placées sous
leur direction.
Toutes nos troupes indigènes, excepté les spahis, seraient successivement envoyées en France et remplacées en 'Afrique par des régiments français. Pendant ce séjour qui durerait au moins deux ou trois
ans, ils auraient de bonnes garnisons, voyageraient beaucoup et manoeuvreraient avec nos troupes dans nos camps d'instruction.
Nos régiments, pendant le temps qu'ils occuperaient l'Afrique, apprendraient à s'outiller en campagne, s'habitueraient à pourvoir à
leurs besoins et changeraient ainsi la monotonie de leur vie de garnison, si opposée au caractère français, contre une vie plus active et
moins régulière.
Car je suis loin de penser comme certains, qui n'avaient de
l'Afrique et de son armée qu'une idée très-vague, que nos revers sont
dus à l'inexpérience des généraux élevés en Algérie.
Tous nos généraux, qui ont obtenu une réputation méritée, y
avaient longtemps vécu. Ils ne savaient pas faire la grande guerre,
mais ils avaient acquis l'habitude de mener et de diriger des colonnes
en pays ennemi.
On a eu tort cependant de croire que la guerre en Europe devait
s'entreprendre dans les mêmes conditions que la guerre en Afrique,
'et je regrette, dans l'intérêt de la cavalerie surtout, que l'on n'ait pas
renoncé à la bivouaquer constamment; le bivouac permanent pour la
cavalerie amène bientôt son complet épuisement; nous
en avons
eu des exemples frappants dans la guerre de Crimée et dans celle
de 1870-71.
Je ne saurais trop le répéter il faut habituer nos cavaliers à
cantonner, à savoir se réunir promptement, à se garder, à pourvoir à
leurs besoins, à soigner leurs chevaux et leurs effets
sans qu'il soit
nécessaire d'exercer sur eux une surveillance constante;
et nous conserverons ainsi pendant la guerre une bonne cavalerie, prête à tout

L'INSURRECTION EN ALGERIE,

1871

35

entreprendre. Car la dernière campagne a prouvé
que l'entrain ne
manquait pas à nos cavaliers.
Quant à l'Arabe habitué en France à nos
moeurs, il retournerait en
Afrique complètement transformé. Par l'armée nous arriverions donc
encore à modifier les habitudes routinières des indigènes.

IV

REFLEXIONS SUR LES CHANGEMENTS DE PROJETS AUXQUELS L ALGÉRIE A
ÉTÉ SOUMISE.

Le provisoire, — le manque de plan arrêté,
— la rivalité entre les
administrateurs,—l'aveuglementde ceux qui,ne connaissant l'Afrique
que par des récits erronés, y vinrent à regret en apportant des idées
toutes faites ou des théories inapplicables,— le désir de jouir de suite

sans tenir compte des difficultés et du temps nécessaire pour créer :
telles furent surtout, à mon avis, les principales causes qui ralentirent le progrès en Algérie.
Si tous les gens de bien, voulant sérieusement la prospérité de la
colonie, s'étaient franchement entendus, — si depuis 20 ans un plan
d'ensemble bien étudié avait été mis à exécution, — si l'on avait tenu
plus souvent compte de l'expérience acquise, — si au lieu d'ébaucher
tant de tracés de routes "inutiles, on avait établi au début des communications faciles pour relier aux ports et entre eux les principaux
points ou les centres européens,—si des ponts et des barrages
avaient été construits partout où ils sont nécessaires, — si enfin, au
lieu de décourager les colons arrivant de France par cette longue
filière des bureaux de l'administration, on s'était entendu avec leurs
départements pour les mettre de suite en possession, l'Afrique,
j'en suis convaincu, marcherait maintenant de front avec la mèrepa trie.

36

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE,

1871

La fusion entre les deux races, considérée par beaucoup de gens en
France comme une utopie, existe déjà dans nos villes, elle se fera plus
complétement encore lorsque nos intérêts seront tout à fait mêlés à

ceux des indigènes, quand ils auront compris que nos travaux doivent
leur apporter le confortable, le bien-être nécessaires pour éviter les
terribles maux qu'ils ont endurés (famines, épidémies, etc.).
Cettte fusion aura lieu dans nos plaines du Tell dès que nous obligerons l'Arabe à bâtir des villages enclavés dans nos centres euro-

péens.
Il a beaucoup été fait en Algérie, on aurait certainement pu travailler plus fructueusement encore; cependant il s'ouvre maintenant

pour notre colonie une ère nouvelle, car la jeune génération arabe,
élevée par nous, reconnaîtra en grandissant l'avantage qu'elle peut
retirer d'une union compléte avec la France ; mais il faut la préserver
des idées révolutionnaires qui minent notre pays.
Nos villes du littoral en Algérie sont destinées à devenir, pendant
quelques mois de l'année, des points de réunion pour le monde élégant,
qui ne craindra pas d'entreprendre une traversée dès qu'il saura
trouver, avec le ravissant climat des côtes d'Afrique, quelques compensations aux difficultés du voyage.
Quant à nos villes de l'intérieur, leur importance est incontestable,
elles doivent rester les garnisons de notre armée pour protéger la colonie et appuyer nos postes avancées du sud.
Ces derniers établis sur les contreforts du moyen Atlas seront à
la fois des barrières à opposer aux invasions, des bases d'opération
pour nos expéditions dans le sud et des marchés importants où les
gens du Sahara viendront forcément vendre ou échanger leurs produits.
Espoir et confiance : telle doit donc être la devise de
ceux qui
aiment l'Algérie et veulent courageusement lutter
pour elle; mais il
faut dès à présent, et il en est temps, substituer la
pratique aux
théories creuses.

CONCLUSION

L'organisation de la société arabe prouve qu'elle est solidement
constituée et qu'on doit compter avec elle.
L'Arabe paresseux, comme tous les habitants des pays chauds, est
intelligent et, dans un moment donné, peut développer beaucoup
d'énergie; il faut avec ce peuple fanatique, exalté, enthousiaste, se
tenir sans cesse sur ses gardes et maintenir toujours en Algérie une
bonne armée pour parer à tous les événements, jusqu'à ce que des
intérêts communs aient établi entre les indigènes et les Européens des
relations durables.
L'autorité militaire et l'autorité civile sont toutes deux nécessaires
en Algérie, mais elles doivent éviter la rivalité et avoir des attributions
bien définies, sans quoi tous les bons résultats que l'on pourrait obtenir avec une entente parfaite deviendraient nuls.
Ces deux autorités doivent agir dans l'intérêt de la colonie : l'une,
en protégeant le colon, en opposant une barrière infranchissable aux
invasions et en étouffant les insurrections; l'autre en administrant
avec impartialité et en sauvegardant les droits des indigènes comme
ceux des Européens.
Il est incontestable que depuis la conquête l'Afrique nous a coûté ;
mais elle a contribué à former de bonnes troupes qui sont devenues
le noyau de l'armée de Crimée, et elle a donné à la France une
colonie que nos voisins nous envient.
Dans l'intérêt de l'armée, il ne faut cependant pas appliquer invariablement les principes de la guerre d'Afrique. La dernière lutte

38

L'INSURRECTION EN ALGÉRIE.

1871

contre la Prusse nous a surtout prouvé que la guerre en Europe se
faisait bien différemment.
Profitons donc de l'expérience qu'elle nous a donnée pour modifier,
selon les circonstances, des habitudes qui pourraient nous devenir
nuisibles, en considérant que l'on ne peut pas battre des armées
régulières, disciplinées, bien organisées, bien commandées, comme
les bandes arabes qui n'ont que du fanatisme, de mauvais fusils et
pas de canons.
Pour éviter les insurrections, assurons solidement notre frontière
du sud afin de préserver le Tell des invasions; mais administrons
aussi sagement et avec justice toutes les tribus du Tell, satisfaites
d'entrer en relations avec nous quand elles y auront trouvé un
avantage réel, qui n'existera qu'à la suite d'une fusion entre les
deux races.

PARIS.- E.

DE SOYE ET FILS, IMPRIMEURS, PLACE DU PANTHÉON,

5.

NOTES
DUN

PRISONNIER DE GUERRE

Les NOTES D'UN PRISONNIER DE GUERRE paraissent

successivement par séries.

1re

SERIE. Nos nouvelles lignes de défense sur la frontière nord-est.





La cavalerie pendant la guerre 1870-7 1.

3e



L'insurrection en Algérie,

4e



L'avancement dans l'armée.

5e



Six mois de captivité en Allemagne.

6e



Retour en France. — L'occupationprussienne.— La guerre civile.

7e



La revanche contre la Prusse. — L'alliance russe.

PARIS.

— E.

DE SOYE ET FILS, IMPR.,

5, PL.

DU PANTHÉON.




Télécharger le fichier (PDF)

l'insurrection de 1871.pdf (PDF, 1.5 Mo)

Télécharger
Formats alternatifs: ZIP







Documents similaires


ch 10 mutation et craquement des ste africaines
origine migration tribus algerie
alg rie la turquie a la m moire courte jb12 11 1
royaume des beni abbes
insurrection 1871 louis rinn
histoire de constantine mercier ernest

Sur le même sujet..