Claude Bugeon 45 ans de Poésie.pdf


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refusaient gentiment, et à raison ! en m'octroyant de précieux conseils ― c'était
vers 1963-64, ces gens prenaient encore le temps d'encourager une vocation, le
monde littéraire n'étant pas encore trop tiré au cordeau ! Je réalisais qu'être
exposé et édité ne devait pas être le but premier ; le fait de peintre et d'écrire
s'affirmait pour moi une nécessité, celle du plasticien, du poète, du philosophe,
du naturaliste, un mouvement irrépressible et spirituel. Je compris donc très tôt
ce qui dirigerait toute ma vie ( quant à la survie alimentaire, le vêtement et le
logement, il fallait juste se débrouiller, viser la simplicité, et surtout la
flexibilité ). Voilà ce qui comptait, et 65 ans plus tard, après bien des péripéties,
compte toujours.
À dix ans je voulus m'inscrire à l'École des Beaux-Arts de Nantes, un
instituteur voulut m'en dissuader en me disant que ce serait difficile et que, de
toute façon, il me fallait attendre l'âge légal, soit six années. J'attendis
patiemment, et en 1968 je passai le concours d'entrée et y fus admis. Ce fut
cinq ans d'études merveilleuses, qui me déniaisèrent, touchant à tous les arts
plastiques, et à nombre de techniques. A vingt ans je ne concevais pas la
poésie, je devrais dire la « poétique », différemment qu'aujourd'hui, il s'agissait
de la reconquête incessante de mon être gauchi par mes aptitudes, perdu dans
un savoir que je voulais autodidacte, qui le fut, mais que je perçus très tôt
comme un maëlstrom. Il s'agissait aussi d'un changement de position, la
métaphore comme transport, mouvement du sens de ma vie, et d'une phonie, le
tout au service de ce sens et d'une esthétique transcendée, un au-delà de l'audelà. La feuille vierge est simplicité et cependant le meilleur support, fragile et
passager, de cette mise en abîme, elle ne m'a jamais intimidé. Je savais que cette
virginité n'était qu'illusion, la feuille blanche, avant même que l'on y pose un
trait, une tache, une lettre, est couverte de nos clichés, de nos aspirations, de
nos fourvoiements. Je refuse de tomber dans les affectations de ceux qui disent
souffrir face à cette feuille qui certes les trouble mais qui est également chérie
tel l'objet de toutes leurs attentions. Il y a pire que les repentirs ! Après tout, la
vie ─ qui n'a pas de sens divers mais est "le" sens, est sa propre théorie ─ se
révèle à qui veut s'y pencher vraiment tel un brouillon continuellement mis au
net pour en faire émerger l'existence en brocart, puis l'être. Toujours confiant
en cette tâche, qu'on ne pourrait éviter que dans l'endormissement ( même
dans celui de la routine du travail trop ciblé ) ou que par le suicide, je possède
l'assurance dont parle René Daumal à la fin de Poésie noire et Poésie blanche
( 1941 ), je « raye et corrige, avec la joie qu'on peut avoir à se couper du corps
un morceau gangrené », heureux de cet atout non négligeable qui fait ici le
corps spirituel magnifié, et heureux que cela repousse plus dru, plus à propos.
La poésie-hydre se régénère holistiquement en un rapport esthétique avec la
nature.