Claude Bugeon 45 ans de Poésie.pdf


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Crainte envolée, je n'ai aucune des illusions qui bercent notre époque :
la célébrité, la postérité, la mémoire, l'immortalité. Vanités sociétales, ce qui
arrive ne légitime rien, ce qui n'arrive pas ne légitime rien, simplement cela est,
mais est autre qu'une expression de fonctions; l'événement est sa propre
théorie, question de temps ! Je n'ai ni Dieu, ni idole, je suis inconditionnel de
rien. J'ai à l'esprit que la justice n'est pas un fruit de l'histoire, sur les quatrevingt-dix pièces d'Eschyle ne nous sont parvenues que sept œuvres, et de son
contemporain Parménide seulement quelques dizaines de vers d'un poème
ontologique. Deux mille cinq cents ans nous séparent de ce dernier et la flèche
de son disciple Zénon n'a toujours pas atteint sa cible. L'archer savait qu'il en
serait ainsi, car en tout on ne peut s'approcher qu'indéfiniment. L'acte qui se
croirait fini enclencherait une attente infinie d'effets et fatalement susciterait la
lassitude, voire l'aigreur, tandis que l'acte gratuit s'épanouit et, soudain, fait
mystérieusement place à l'indéfini d'un monde conforme au "bon" sens ( non
au sens commun ), c'est-à-dire conforme à l'incertain comme toute ce qui doit
être affiné, ajusté, perpétuellement, jusqu'au renoncement, jusqu'au
dévoilement d'une orientation inédite, imprévisible, au bord du chaos des
informations. Cela me plaît et me pousse à devenir partisan de ce Sagittaire figé
parmi les astres, partisan des arcs bandés et des traits jamais décochés, car
l'artiste ( le poète ) est sagitté, alliant corps et esprit pour se viser lui-même en
aveugle. En sa propre lucidité il est son propre et puissant gibier, ouvert,
sensible, cohérent en sa "sauvageté". En sa propre puissance il la dépasse. Et
j'avoue que j'irais bien jusqu'à tirer des traits à la verticale vers le bleu
concentrique du ciel, ou le jaune excentrique du soleil zénithal, activité suprême
que pratiquait avec humour le grand philosophe américain Alan Watts.
La parole est verticalité, elle monte et se perd en un chant dans les
nuées. C'est pourquoi j'aime l'idée du livre oublié dans une bibliothèque au
milieu de centaines de milliers d'ouvrages, et celle de la peinture dormant dans
une cave sous la poussière qui semble l'effacer, et disparaissant enfin, comme
tout, dévorée par les moisissures. Bouteille à la mer, monde caché par les laves
et les cendres d'un volcan assoupi, trace d'un jet d'urine de grand saurien dans
la boue desséchée et que le limon d'une crue préserva de l'usure des ères
géologiques, dépôt proche de l'unité ( certaines de mes plaquettes de poèmes
inédits ne furent tirées en typographie qu'à 10 ou 20 exemplaires ).
Autoépuration aléatoire. Les musées ne sont même pas des conservatoires
patrimoniaux puisqu'ils méprisent et ignorent nombre d'artistes véritables, et
que selon les époques leur regard sur les œuvres change. Dans la salle des Antiques vous ne verrez que votre époque car on ne sait rien de la façon dont les
Grecs vivaient ces œuvres, seul et rarement le génie de l'Art pur franchit
parfois les siècles, porté par l'universelle nécessité intérieure ; de la même
manière les parents ne comprennent pas plus la matière du temps qui fait le