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Titre: Laisse tomber... il est sûrement gai! (Roman) (French Edition)
Auteur: Sylvie G.

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Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
G., Sylvie, 1972Laisse tomber… Il est sûrement gai !
ISBN 978-2-89585-708-2
I. Titre.
PS8613.O93L34 2016 C843’.6 C2016-940077-8
PS9613.O93L34 2016
© 2016 Les Éditeurs réunis (LÉR).
Les Éditeurs réunis bénéficient du soutien financier de la SODEC
et du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec.
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de l’aide accordée à notre programme de publication.

Édition :
LES ÉDITEURS RÉUNIS
www.lesediteursreunis.com
Distribution au Canada :
PROLOGUE
www.prologue.ca
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Imprimé au Québec (Canada)
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Bibliothèque nationale de France

1
Identique à celle que l’on voit dans les brochures de voyage, la plage de la Riviera Maya sur
laquelle je suis allongée est paradisiaque. Le ciel est bleu et sans nuages, l’eau de la mer, cristalline, et
la température, presque trop belle pour être vraie. Pourtant, j’ai le cœur au bord des lèvres, et ce n’est
pas juste en raison de la quantité phénoménale de téquila que j’ai ingurgitée la veille.
— Qui veut un Piña Colada ? demande Alexa en se levant.
Les mains de mes deux amies se tendent dans un parfait synchronisme.
— Maëlie ?
J’attrape le flacon de plastique qui traîne sur ma chaise, près de mes pieds.
— Non merci, ma bouteille d’eau fera l’affaire pour l’instant.
Zoey me regarde du coin de l’œil en finissant d’appliquer sa lotion solaire.
— Gueule de bois ?
J’ai un peu trop bu, mais la vérité c’est plutôt que je suis déprimée. Je croyais que partir en
voyage au Mexique avec mes copines m’aiderait à oublier le dernier mois de ma vie, mais j’avais
tort.
— Tu sais bien que non ! répond Crystal à ma place. Elle est encore en train de s’apitoyer sur son
sort.
Elle me connaît trop bien pour avoir à se retourner pour savoir que je la fusille du regard.
Allongée sur sa chaise de plage, mon amie a ses énormes lunettes de star et profite des rayons du
soleil ardent. Sans bouger ou même se donner la peine d’ouvrir les yeux, elle reprend.
— Maëlie, arrête de me faire des yeux féroces. Alexa, apporte-lui un verre, ça la remontera !
Sans attendre ma riposte, Alexa se rend vers le bar au pas de course. Zoey flanque ses lunettes
dans son visage et se joint à Crystal dans sa séance de bronzage. Crystal a raison, je suis encore en
train de ruminer contre mon ex-petit ami et mon ex-patron. Les deux ordures qui ont foutu ma vie en
l’air ! Je sais que le temps me les fera oublier et que bientôt j’en rirai, mais, pour l’instant, j’en suis
incapable.
— Ce type-là ne te méritait pas de toute façon, commente Zoey en baissant sa monture pour mieux
observer un mec aux abdominaux sculptés qui passe devant nous. Qui sait ? Un jour, tu remercieras
peut-être Félix de t’avoir trompée.
Zoey aussi a raison. Même si trouver mon amoureux dans le lit avec une jeune mannequin de dixhuit ans – soit dix ans de moins que moi – m’a donné un sérieux coup de poing à l’estime, il est vrai
qu’il n’était pas exactement l’homme de mes rêves. Je l’ai rencontré un an auparavant. Il m’a demandé
l’autorisation de me photographier au moment où j’étais dans un café. J’ai d’abord souri en pensant
que c’était original comme façon d’aborder une fille, mais j’ai vite compris qu’il était photographe et
qu’il avait besoin de prendre des clichés de l’endroit où j’étais pour en faire la promotion. Quand il a
eu terminé de faire les photos qu’il espérait, il m’a demandé s’il pouvait s’asseoir un moment. On a
longuement discuté. Sa volubilité et son sens de l’humour m’ont séduite. Aujourd’hui, je sais que
c’était sa technique de drague. Il était aussi loquace parce qu’il tenait toujours le même discours ; il
l’avait souvent pratiqué ! Ensuite, les choses sont allées vite… sans réellement mener nulle part.
Comme on travaillait beaucoup, on avait peu de temps pour se voir. Au fond, lorsqu’on se
rencontrait, c’était pour baiser. Les projets à long terme ne faisaient jamais partie des discussions. Et
ça, c’est quand on discutait. La plupart du temps, il n’avait pas grand-chose d’intelligent à raconter.
— Je ne vois pas ce qui te dérange, reprend Crystal, toi-même, tu disais que votre relation était
sans but et que tu prévoyais le laisser.

— Il a juste devancé tes projets, ajoute Alexa qui arrive déjà avec nos boissons.
— Je le sais !
Je m’interromps que le temps d’attraper le verre que mon amie m’offre.
— C’est quoi, leurs problèmes ? Les hommes sont-ils vraiment tous des imbéciles qui ne
réfléchissent qu’avec ce qu’ils ont entre les jambes ?
— Oui ! rétorque Crystal sans hésiter. C’est pour ça que tu ne devrais pas perdre ton temps à
pleurnicher pour l’un d’entre eux. Surtout pas lui. Tu devrais vivre ta vie et utiliser les hommes pour
ce qu’ils ont de bon à offrir, comme moi !
Crystal est la plus indépendante de notre groupe et aussi la moins à risque d’avoir le cœur brisé.
Elle couche avec qui elle veut, quand elle en a envie, sans jamais rien attendre de quiconque. C’est
probablement pour cette raison que les hommes se collent à elle comme des mouches. Cette jolie
brune, architecte de profession, est intelligente et intrépide. Cette belle au cœur inaccessible a toutes
les allures d’un mirage pour les mecs qui se disputent le rôle de celui qui lui mettra le grappin dessus.
Je la connais depuis nos études à l’université et jamais elle n’a eu de petit ami officiel. Pourtant, il y a
toujours un mâle dans son lit.
— Tu sais, je crois que tu as raison ! Je pense qu’à partir d’aujourd’hui je ne chercherai plus le
prince charmant. Je vais devenir comme toi, autosuffisante et sans pitié.
Zoey et Alexa échangent un regard amusé devant des propos, que je suis moi-même étonné
d’avoir prononcés.
— Sans pitié ! N’exagérons rien, rétorque Crystal en se relevant.
Elle retire ses verres fumés qu’elle dépose sur son sac de plage, noue le haut de son maillot
derrière sa nuque et se tourne vers moi.
— Allez, Maëlie, je t’accompagne dans la mer pour voir si des proies potentielles s’y trouvent !
Je te montrerai comment tu devrais utiliser tes appas quand tu ne cherches pas le père de tes futurs
enfants !
Bien que je sois confortablement installée, j’accepte son offre. J’attache ma longue crinière brune
en une queue de cheval et me relève en conservant tout de même mon Piña Colada dans la main pour
m’aider à passer mon stress. Crystal est du genre à accoster les hommes sans préambule. Sa façon de
faire me rend nerveuse, alors avoir la possibilité de tripoter ou de mordiller ma paille m’aide à me
donner une fausse contenance. Contenance que je ne réussirai pas à atteindre, car voir les hommes
comme des « proies potentielles » est pour moi une façon inhabituelle d’aborder la séduction. Encore
une fois, Crystal dit vrai ; à ce jour, chaque homme a plutôt été perçu comme un mari et un géniteur
éventuel. Quand je rencontre un type bien, je m’emballe trop vite et j’imagine les plus beaux
scénarios dignes des contes de fées. La réalité s’avère toujours décevante.
Eh oui, je suis de ces filles qui se sont fait lire des histoires de princesses et qui aspirent à devenir
la prochaine Cendrillon ! Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants… Oui, je le veux ! J’ai
toujours souhaité rencontrer un gars romantique qui me courtiserait à la manière dont le font les
types beaux, intelligents, forts et riches des romans à l’eau de rose. Je suis idéaliste ? Probablement.
Enfin, je l’étais avant aujourd’hui ! Cela dit, j’aime quand même croire que l’amour, le vrai, celui qui
vous fait vibrer à l’intérieur, existe vraiment. Bon, je ne suis quand même pas si stupide. Je sais faire
la différence entre le fantasme et la réalité ! Et même si j’ai tous les symptômes d’une dépendante
affective, je préfère être célibataire qu’avec n’importe qui. Et cette fois-ci, je n’ai pas le moral à me
faire jeter comme une vulgaire guenille. C’est pour cette raison que j’ai pris la décision d’essayer de
faire les choses autrement.
— Alors, sexy, c’est quoi ton genre ? demande Crystal en scrutant les alentours, comme si on était

à la recherche de gibier. Brun, blond, roux, grand, petit, sportif, à l’allure intello… Lui ! crie-t-elle
sans me laisser répondre. Ça, c’est mon genre ; il est grand, prend bien soin de son corps, mais pas
trop. On ne veut pas un type qui passe plus de temps à s’occuper de son corps que du nôtre !
Excellent point de vue !
— Il est juste assez viril ; on ne veut pas un Cro-Magnon qui rote, mais on ne souhaite pas non
plus un métrosexuel qui nous donne l’impression qu’il est plus au fait des derniers trucs in en cuisine
que nous.
Autre bon argument.
— Sa démarche est assurée, donc il a confiance en lui, mais sa tête n’est pas trop haute, ce qui
indique qu’il n’est pas non plus imbu de lui-même…
J’écoute Crystal décrire ses impressions de ce type, qui pour ma part est seulement un gars avec
un maillot bleu marine, en me disant que tout est clairement une question de perception.
— Son ami, il te plaît ?
— Euh… Je ne sais pas trop, il est mignon, mais il faudrait que je lui parle.
Crystal s’immobilise, se tourne vers moi, grimace en me regardant avec une tête qui se traduit par
: c’est quoi, le rapport ? Les gars que j’ai fréquentés n’ont jamais eu le même profil physiquement.
Puisque je cherchais un mari et non un jouet, je ne m’étais jamais vraiment arrêtée à cet aspect
superficiel. J’ai bien un petit faible pour les types aux cheveux et aux yeux pâles, mais ceux pour qui
j’ai une attirance physique s’avèrent toujours être des ordures ! Alors je suis très vigilante en leur
présence. Sauf que maintenant, si je n’ai pas d’attente, je devrais voir les choses autrement.
— J’aime les sportifs.
— Donc grand et musclé ? demande mon amie.
— Euh… grand ? Oui. Musclé ? Disons plutôt ferme que musclé. J’aime une musculature bien
définie, mais le bodybuilding, ce n’est pas mon truc.
— Tu as raison, m’appuie-t-elle, les gars trop baraqués ne sont pas assez flexibles. C’est limitant
pour le Kâmasûtra !
Je n’aurais jamais pensé à ça !
— OK. Allons-y, c’est le moment, décrète Crystal en replaçant ses seins dans son bikini.
Elle amorce sa marche vers nos deux « proies », sans même faire semblant d’être en train de
profiter de la mer. Non, elle se dirige droit vers eux en regardant dans leur direction sans ciller. Je
soupire bruyamment pour évacuer ma nervosité.
— Relaxe, Maëlie ! chuchote-t-elle derrière son sourire largement déployé. Salut, les gars ! On
cherchait le bar, mais on vous a vus. On a pensé que même si nos verres étaient presque vides, il
fallait prendre une minute pour venir vous parler. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut rencontrer
deux hommes aussi séduisants… on avait envie de vous voir de plus près !
Hein… quoi ? Qu’est-ce qu’elle vient de dire ?
Les deux types, plutôt mignons, nous regardent en souriant. Ils n’ont probablement jamais été
approchés de cette façon.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous nous cherchiez, je parie ! lance Crystal en touchant le biceps
du plus grand.
Elle a laissé son cerveau sur sa chaise ou quoi !
Bizarrement, le gars tend son bras pour que mon amie s’y agrippe. Son copain, un peu plus petit,
mais à mon avis plus séduisant, me sourit. Il retire ses verres fumés pour plonger ses magnifiques
yeux noisette foncé dans les miens.
— Salut !

Au moins, ils parlent français !
Avec leur allure de latino, ils auraient aussi bien pu être hispaniques ou même italiens. J’imagine
que mon amie n’y aurait vu aucun inconvénient, mais moi j’aime bien discuter avant d’échanger des
fluides. Je parle très bien l’espagnol, parce que j’ai étudié dans un programme de langues et j’ai
enrichi mon vocabulaire à force de voyager dans le Sud, mais je ne connais que trois ou quatre
phrases en italien. Et je ne suis pas certaine qu’elles soient très sexy. Du genre : « Quel est le taux de
change pour la monnaie canadienne ? »
J’ignore ce que ma copine a pu raconter à ce type, mais à peine trois minutes sont nécessaires
pour qu’elle se retrouve dans ses bras un peu plus loin dans la mer.
Celui qui est resté se prénomme Antoine. Même si nos échanges sont plus verbaux que physiques,
je mets un moment à être à l’aise. En général, je suis plutôt volubile, mais aborder quelqu’un de cette
façon m’apparaît complètement absurde. Il me faut quand même avouer que je passe du bon temps
avec Antoine, qui est chiropraticien. Comme moi, il ne paraît pas être un adepte du « embrasse-moi et
on parlera après ». À l’occasion, il jette un œil vers Crystal et son ami en souriant. Sans jamais oser
dire tout haut ce qu’on pense tout bas, il se contente de soulever un sourcil rieur de temps en temps.
— Ils ont l’air de bien s’entendre !
— Ça donne cette impression, répond-il en riant.
L’idée qu’il trouve la proximité de nos copains trop importante, bien qu’ils ne se connaissent pas,
me rassure.
— Tu as envie d’aller faire un peu de plongée en apnée ? propose Antoine. Plus loin près de la
falaise, il y a des coraux et des bancs de poissons superbes.
Quand je vais en vacances, j’aime bien lézarder et lire sur la plage, mais la plupart du temps je
suis à la recherche d’activités pour bouger. Alors, non seulement Antoine est gentil, mais il a frappé
dans le mille avec cette offre.
* * *
Je suis ravie d’avoir accepté l’invitation d’Antoine. Il avait raison, à quelques mètres d’où nous
étions au moment de sa proposition, il y a une multitude de merveilles aux mille couleurs sous l’eau.
J’ai les yeux écarquillés comme une petite fille. Je ne peux m’empêcher de laisser échapper des cris
quand les poissons me frôlent. Il y en a partout autour de nous. C’est tout simplement sublime. Nos
masques et tubas sont inutiles. Le niveau de l’eau étant très bas, marcher en penchant la tête nous
permet de bien les voir. Antoine, lui, semble trouver aussi intéressant de me regarder m’exclamer que
d’observer les poissons eux-mêmes. Il me sourit sans cesse. Tout compte fait, je suis heureuse que
mon amie à la cuisse légère m’ait entraînée à la « pêche de proies potentielles » ; j’ai fait une belle
prise !
Il doit s’être écoulé deux heures quand Antoine me raccompagne à ma chaise. Les filles n’y sont
plus. Elles ont sûrement gagné la chambre pour se doucher avant de sortir souper.
— J’ai passé du bon temps, Maëlie, merci pour ce bel après-midi.
— Merci de m’avoir fait découvrir ce petit coin de paradis. J’y retournerai chaque jour jusqu’à
mon départ.
— Ouais, ben justement. Moi, c’était ma dernière journée.
Zut !
Moi qui le trouvais gentil, il doit déjà partir.
— J’ai passé une belle semaine, mais toute bonne chose a une fin.
— À quelle heure est ton avion ?
— À vingt et une heures trente.

Zut ! Et re-zut !
— Quelle heure est-il ?
Antoine tourne sa montre pour m’indiquer qu’il est près de dix-sept heures. C’est bientôt. Je me
répète mentalement que c’est sans importance. Ma nouvelle façon de voir les hommes implique
justement de se dire que, quand un ne sera plus là, il y en aura des tas d’autres, non ?
— Je suis déçu de devoir partir maintenant. J’ai un peu étiré le temps parce que tu me donnais
envie de rester, avoue-t-il en me jetant un regard doux. Par chance, ma valise est prête. Il ne me reste
qu’à filer sous la douche, attraper un petit quelque chose à manger et me rendre dans le hall pour
attendre l’autobus.
Au fond, ma déception découle du fait que pour la première fois depuis mon arrivée j’avais réussi
à me changer les idées. La rencontre d’Antoine m’a permis de réaliser qu’il y a des gars qui sont
mieux que mon ex. C’est déjà ça. Et puis, je suis de Montréal et lui de Québec, on pourra facilement
se revoir un de ces jours.
Je suis penchée sur mon sac, à la recherche de ce qu’il faut pour échanger nos coordonnées, au
moment où Antoine s’approche vers moi. Très près. Je lève la tête pour lui sourire, mais lui
m’observe avec un air sérieux. Trop sérieux. Et là, sans avertissement, sans délicatesse, il plaque sa
bouche contre la mienne.
Beurk !
Voilà qui crève ma bulle ! Dieu que ce gars-là embrasse mal. Comme si c’était sa première
expérience à vie. Il est si maladroit que j’ai pitié de lui. Sa langue raide et visqueuse fait des
mouvements bizarres dans ma bouche.
Il fait quoi, là ? Une fouille archéologique ?
Il faut que ça arrête, je finirai par mourir étouffée. Comment un homme de cet âge peut-il ne pas
avoir de notion de ce qu’est l’art du french kiss ?
Cours, Maëlie ! Cours !
Soudain, je suis doublement soulagée ; qu’il cesse ce supplice et qu’il doive partir pour prendre
cet avion.
On dirait qu’Antoine, lui, a apprécié le baiser – si on peut le qualifier comme tel – parce qu’il me
demande de lui remettre mon adresse de courriel. Après avoir essuyé la salive qu’il m’a foutue
partout, j’attrape un bout de papier et un crayon, que je me préparais à sortir quand l’attaque du prince
devenu crapaud est arrivée. Je griffonne mon prénom et mon adresse électronique, en y glissant une
erreur volontairement. Bon, j’avoue, c’est malhonnête de ma part, mais je n’ai pas envie de garder
contact avec un gars qui a essayé de m’arracher les amygdales !
Désillusionnée, je retourne à ma chambre afin d’y retrouver mes copines qui sont heureuses de
me revoir pour me bombarder de questions. Zoey et Alexa sont déjà habillées, alors que Crystal
chante encore dans la salle de bain. Les questions fusent de partout, mais les réponses quant à elles, se
résument toutes à la même chose : je suis déçue. Après que j’ai raconté aux filles mon expérience
avec le beau et gentil garçon à la langue de reptile, Crystal nous partage la sienne. Manifestement à
l’opposé de la mienne.
— Pourquoi je n’ai pas eu ta chance ? Ç’avait pourtant bien commencé. Il était charmant,
sympathique, intelligent et j’étais même triste qu’il doive partir. Je n’arrive pas à croire qu’embrasser
ce gars-là a pu être aussi dégoûtant. La prochaine fois, tu me dis celui que tu choisis et c’est moi qui
le prends.
— Si tu veux, mais moi je ne perdrai pas tout mon après-midi avant de l’embrasser, de cette
façon, je pourrai vite passer à un autre appel.

— Je n’ai pas perdu mon après-midi ! J’ai eu du très bon temps avec lui.
— Bon, tu vois, rétorque Zoey. Voilà ce qu’on voulait entendre !
C’est vrai, c’est le plus important. Antoine a réussi à me distraire pour un moment.
— Allez, les filles ! On va sortir, oublier le reptilien et trouver un autre gars qui plaira à Maëlie,
lance Crystal en me poussant vers la salle de bain pour que je me douche à mon tour.
Ce que je m’empresse de faire sans tarder. J’adore être au bord de la mer, mais après une journée
à se badigeonner de lotion solaire et à se rouler dans le sable, je suis toujours impatiente de me laver.
* * *
À peine une heure plus tard, nous sommes assises au bar pour boire l’apéro. Là-bas, comme nous
en avons pris l’habitude depuis notre arrivée, on placote avec Benito, notre sympathique barman. Et
on observe les touristes, à la recherche d’hommes célibataires. Toutes pour des raisons différentes :
Alexa et moi, pour un futur mari ; Crystal, pour un amant ; quant à Zoey, un peu des deux.
Notre Zoey, c’est la bohème du groupe. Elle voyage sans cesse. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle elle habite un minuscule logement qui est bien aménagé, bien situé, mais bon marché. Étant
toujours entre deux continents, elle considère sa demeure comme une escale parmi tant d’autres. Par
chance, les outils technologiques lui permettent de s’acquitter de ses tâches de traductrice à la pige, où
qu’elle soit dans le monde. Sa véritable passion, c’est l’écriture. Elle rêve que l’un de ses romans soit
publié par une prestigieuse maison d’édition. Jusqu’ici, aucun éditeur ne lui a retourné de réponse
favorable, mais je suis persuadée qu’un jour son rêve deviendra réalité, car notre amie a un réel
talent. Pour ce qui est des hommes, c’est comme pour se loger. Elle a des mecs dans sa vie pour ses
besoins essentiels ! Mais si cette jolie brunette devait rencontrer un homme qui serait prêt à la suivre
partout sur la planète, elle y ferait assurément une place dans son sac à dos.
On zieute les alentours quand Crystal annonce une très mauvaise nouvelle.
— Oups ! Alerte ! Alerte ! Un reptile en vue.
Merde !
— Je pense qu’il te cherche, observe-t-elle tandis que j’utilise Zoey et Alexa comme mur
d’invisibilité. Oh ! Le mien est là aussi. Je suppose qu’ils veulent nous saluer avant de partir.
— Est-ce que tu crois qu’ils nous ont repérées ?
— Non, pas encore, répond Crystal tandis que j’observe par le trou que fait le bras replié de Zoey.
— Parfait ! Aidez-moi à me rendre aux toilettes sans être vue.
— Et comment tu comptes faire ça ? s’intrigue Zoey.
Bonne question, car il faut sortir du bar pour y accéder. Le reptile et son ami étant près de
l’entrée, ça ne sera pas être une mission facile.
— Je l’ignore, mais crois-moi, même si je dois ramper sous les tables, je trouverai un moyen
pour sortir d’ici sans qu’il me voie.
Mes trois copines rient devant mon ton déterminé. Je ne sais pas du tout ce qu’il y a de si drôle, je
suis sérieuse.
— Tu ne trouves pas que tu exagères ? demande Crystal.
— Oh non ! Je ne vivrai pas ce supplice une deuxième fois.
— C’était vraiment si pénible ? s’enquiert Zoey.
Je simule un haut-le-cœur pour lui faire comprendre que oui.
— Je ne vois pas pourquoi tu veux te cacher, commente Alexa. Tu n’aimes pas l’embrasser,
d’accord je comprends, mais tu n’as qu’à ne pas le laisser faire, c’est tout.
— Tu sais bien comment ça se passe. S’il a l’intention de me revoir, il voudra mettre le paquet
pour s’assurer que je saisisse le message.

— Maëlie a raison, m’appuie Crystal. Les hommes mettent dans leurs baisers toute l’intensité des
propos qu’ils souhaitent transmettre. Ils le font dans leurs gestes plutôt que dans leurs paroles… Oh !
Attendez, je pense qu’ils partent.
Yes !
— Non, ils font demi-tour.
Vite, Maëlie, réfléchis ! Trouve une solution.
À cet instant, une idée idiote traverse mon esprit. Mais puisque c’est la seule, je n’hésite pas plus
longtemps. Je me penche et me mets à marcher en tirant sur mes amies pour qu’elles continuent de me
cacher. Sans savoir comment Benito réagira, je me dirige derrière son bar. Arrivée à destination, je
chasse mes copines d’un mouvement de la main et m’accroupis jusqu’à ce que je sois à peu près à la
hauteur des cuisses de Benito. Il me dévisage avec le front si plissé que ses sourcils forment une ligne
continue. Je positionne mon index sur mes lèvres pour faire « chut ». Par chance, Benito tente ensuite
de ne pas me prêter trop d’attention pour éviter d’éveiller les soupçons. De mon abri, j’entends mes
camarades se bidonner. C’est seulement à ce moment-là que je réalise à quel point je suis ridicule
d’en faire autant, juste pour éviter de voir ce type. Quelqu’un de gentil en plus !
— Salut, les gars ! les accueille Crystal. Voici Zoey et Alexa.
J’entends les voix des filles se mêler à celles d’Antoine et de Laurent. Laurent, c’est le mec avec
qui mon amie a passé son après-midi… celui que j’aurais dû choisir !
— L’autobus devrait arriver d’une minute à l’autre. J’espérais voir Maëlie, elle n’est pas avec
vous ? demande Antoine.
— Maëlie, commence Crystal, est…
— … derrière le bar, complète Laurent, visiblement satisfait de m’avoir trouvée.
Zut !

2
Je comprends à mon grand désarroi que le miroir derrière le bar reflète l’image de ma cachette.
Comme une idiote, je suis accroupie entre deux chaudières en pensant être invisible, mais c’est en fait
tout le contraire ! Zoey me sauve d’une humiliation.
— Oui, j’ai perdu ma boucle d’oreille et elle a roulé sous le bar de Benito. Maëlie essaie de la
retrouver.
Alexa renchérit en mâchouillant sa paille, comme pour donner de la légèreté à ce mensonge.
— Zoey lui a dit que ce n’était qu’un petit bijou sans grande valeur, mais notre Maëlie, généreuse
comme pas deux, est prête à se plier en quatre pour la retrouver.
— Sauf que je n’y suis pas arrivée, dis-je sur un ton déçu.
J’espère que les gars croient que c’est en raison du bijou perdu que j’ai cet air découragé. Quoi
qu’il en soit, en me relevant, je découvre un Antoine heureux. C’est à contrecœur que je me dirige
vers lui en affichant un sourire faux. Il s’approche pour me prendre la main et m’attirer à l’écart. Je
vois dans mon angle mort que Laurent fait de même avec Crystal. Zoey et Alexa, pour leur part, ont
un large sourire moqueur d’épinglé sur les lèvres. Je les ignore et marche vers l’endroit où sont
rassemblées les valises des touristes qui s’apprêtent à partir. Nous avançons lentement en fixant les
lignes du plancher.
— Alors c’est l’heure !
— Ouais, une semaine, c’est vite passé. C’est bien parce que j’ai des clients qui m’attendent à la
clinique que je n’ai pas tenté de trouver un vol plus tard dans la semaine.
Fiou !
— Écoute, Maëlie, je sais qu’on n’a passé que quelques heures ensemble, mais j’ai vraiment
apprécié ta compagnie. Je me disais que si tu viens à Québec, ou si moi je vais à Montréal, on
pourrait se donner rendez-vous pour souper ou quelque chose du genre.
La bouche pleine, il ne devrait pas essayer de m’embrasser !
— Bien sûr ! Tu as mon adresse électronique, si tu viens dans le coin, fais-moi signe.
J’ai lancé ma réponse d’une voix que j’espère plus enthousiaste que ce que je suis en réalité. Ce
serait mieux de lui avouer que je n’y vois aucun intérêt, mais je suis incapable de rejeter les gens.
Après tout, c’est vrai qu’on a passé du bon temps. Si je refuse, il ne comprendra pas trop pourquoi. Et
l’idée de lui dire que c’est dégoûtant de l’embrasser est hors de question ; ça le blesserait inutilement.
Dès que je vois l’autobus arriver, je tends la main vers Antoine pour l’inviter à me serrer la pince.
Je sais, c’est bizarre, étant donné qu’on s’est embrassés plus tôt, mais ça ne coûte rien d’essayer. Sans
grande surprise, il attrape ma main pour m’attirer contre lui. Je me retrouve donc à lui faire un câlin.
Je l’entends rire dans mon oreille, après quoi il pose un petit baiser sur ma joue. Dans d’autres
circonstances, je trouverais la scène mignonne, sauf que j’appréhende tellement la suite que mon
corps est anormalement raide. J’observe les gens qui s’approchent du bus en me répétant que dans
quelques minutes il sera parti et que tout ça ne sera qu’un mauvais souvenir.
— Allez, viens ! Je t’accompagne, il ne faudrait pas que tu manques ton autobus, dis-je en
l’attirant par le bras.
En étant entourée de gens, j’ai moins de chance de devoir subir un curetage de l’intérieur de ma
bouche. Antoine me suit, mais je peux pratiquement lire dans son esprit ; il aurait préféré qu’on reste
à l’écart.
— Je te souhaite un vol sans trop de turbulences et un retour au travail tout en douceur.
Après mes gentilles paroles, je souris aimablement, tout en laissant sa main.

— Hé ! Ne te sauve pas sans me donner un petit bisou quand même.
Petit bisou ? OK !
Je me penche et pose un baiser à la sauvette sur sa joue. Antoine rigole. Si je ne savais pas ce que
je sais, je le trouverais charmant. Il est beau et son sourire, vraiment radieux. En plus, il est très gentil
et lui, contrairement à beaucoup d’hommes, ne paraît pas craindre de s’ouvrir ou d’afficher ce qu’il
pense. Si mon expérience n’avait pas été aussi déplaisante, je voudrais l’embrasser en ce moment. À
nouveau, Antoine m’attire vers lui et veut poser un baiser sur mes lèvres, mais je tourne la tête juste à
temps pour qu’il puisse atteindre ma joue droite. Son visage est perplexe. Visiblement, il ne s’attendait
pas à ça. Il se penche encore, mais, cette fois, je lui présente ma joue gauche.
Que c’est ridicule !
C’est aussi ce qu’il pense parce qu’il attrape mon visage de ses deux mains et plaque sa bouche
contre la mienne. À ce moment, je pince les lèvres pour l’empêcher de faufiler sa langue. Ce qui
provoque un petit bisou sec et vraiment bizarre. Les yeux ouverts, je peux percevoir qu’il fronce les
sourcils. Quand il éloigne son visage du mien, je découvre Antoine qui m’observe, intrigué. Confus
même. J’ai pitié.
Allez, Maëlie, fais une femme de toi.
C’est ce que je fais. Je prends mon courage à deux mains et m’approche lentement de lui. Je pose
un petit baiser sur ses lèvres, lesquelles s’ouvrent lentement. Pendant une fraction de seconde, je crois
que cette fois ce sera mieux… Erreur ! Lécher le fond d’un marécage est plus intéressant que
l’intérieur de cette bouche visqueuse. Et cette langue, à la fois raide et gluante.
Beurk !
Par chance, Laurent met fin à ce martyre en donnant un coup à Antoine en passant derrière nous.
— Allez ! On doit partir.
Même si j’ai l’impression que dix minutes se sont écoulées, dans les faits, le contact poisseux n’a
duré que cinq secondes tout au plus. Malgré la nausée naissante, je lui adresse un sourire et lui souffle
un « bon retour » acceptable. D’où je suis, je vois mes amies se tordent de rire.
Arrivée au bar, j’engloutis mon daïquiri aux fraises d’un trait, sous le regard médusé de mes
copines.
— Pourquoi l’as-tu encore embrassé ? questionne Alexa.
— Parce qu’il faisait pitié !
— Pitié ! s’exclame Zoey en retroussant son nez. Tu l’embrasses par pitié !
Avant de répondre, je décoche un regard meurtrier à Crystal qui a du mal à retrouver son sérieux.
— Je sais que c’est stupide, mais que voulez-vous, je suis faite comme ça ! Je n’aime pas rejeter
les gens. Vous n’avez pas appris ça : ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ?
— Tu ne disais pas cet après-midi que tu voulais être comme moi, autosuffisante et sans pitié ? me
nargue Crystal.
— Ouais, ben visiblement, j’ai des croûtes à manger avant d’en arriver là !
Les filles s’esclaffent.
— La première étape, rétorque Crystal, c’est arrêter de jouer la fille trop gentille et apprendre à
dire non. Je sais que c’est à l’envers de ta façon de faire, mais pense à toi et agis comme s’il n’y avait
pas de lendemain.
Pas de lendemain… pas bête ça !
* * *
Après l’apéro au bar et le souper bien arrosé au resto mexicain, nous terminons notre soirée à la
salle de spectacle. Comme chaque soir à cet endroit, avant que les gentils animateurs nous divertissent

de manière un peu plus professionnelle, des jeux sont organisés pour aider la foule à patienter. Ces
activités, qui ont pour but de nous faire rire et d’humilier quelques touristes au passage, sont
hilarantes. Ce soir, Zoey s’est portée volontaire pour monter sur la scène. Notre amie a vite regretté
sa bravoure quand elle a compris qu’elle devait faire exploser les ballons en s’assoyant sur un
inconnu. Comme si ce n’était pas assez ridicule comme jeu, le gars est obligé de les positionner juste
sous sa ceinture.
— J’ai mal aux joues ! hoquette Alexa en observant les couples improvisés se donner corps et
âme pour réussir à gagner une bouteille de téquila.
— Apporte-nous cette bouteille, Zo ! crie Crystal entre deux éclats de rire.
Pour ajouter à la situation déjà burlesque, le partenaire de Zoey est bedonnant. Ce qui rend sa
tâche encore plus difficile. Elle tente de se frotter plutôt que de se laisser tomber, car chaque fois elle
rebondit sur sa bedaine et lui lâche un énorme cri étouffé. Après cette soirée, c’est certain que Zoey
ne sera plus une inconnue pour personne dans ce complexe. Au grand bonheur de notre courageuse
amie, un couple est déclaré gagnant une dizaine de minutes après le début du supplice.
Zoey ne nous a pas rapporté la bouteille de téquila convoitée. Mais pour la féliciter – et aussi pour
lui faire oublier son humiliation publique –, Crystal a commandé plusieurs tournées de ladite boisson.
Deux Américains de New York installés à proximité se sont joints à nous pour trinquer. Comme moi,
Bryan travaille dans le domaine des communications. Même si nous avons abordé ce sujet, c’est
plutôt de voyage que nous avons discuté. Quant à son ami Nick, il a beaucoup bavardé avec Alexa, qui
semble être tombée sous son charme. Un peu trop arrosée, cette soirée a pris fin assez tôt… et sans
qu’aucun fluide corporel soit échangé !
* * *
Il est à peine six heures du matin quand je décide de me lever. Je ne dors plus depuis un bon
moment et, à force de gigoter, je trouble le sommeil de Zoey, ma partenaire de lit. Je décide d’aller
courir pour permettre à mes amies de récupérer et essayer de décrasser mon système de tous mes
abus. L’alcool encore présent dans mon corps ainsi que la chaleur ralentissent mon rythme, mais c’est
tout de même agréable de me promener sur le complexe à cette heure. Tout est calme et paisible. Sauf
pour le chant des oiseaux et les ¡ Holà ! des quelques Mexicains que je croise, c’est silencieux. Je
peux me concentrer sur ma respiration et le paysage. Le petit sentier sur lequel je cours est bordé
d’arbustes au feuillage vert vif et aux fleurs rouges flamboyantes. C’est vraiment splendide.
Après être allée déjeuner seule, histoire de revenir plus tard à l’hôtel, je me rends dans notre
chambre pour réveiller les filles qui ont toutes une tête à faire fuir les plus courageux.
Mes amies affichent cet air amoché pendant une bonne partie de la journée. Si bien que je dois me
contraindre à faire des activités en solitaire. Toutes mes propositions tombent à plat. Même nager
dans la mer est trop exigeant !
— Petites natures ! Un peu de téquila et vous devenez léthargiques, dis-je en me levant.
Crystal tourne la tête pour me faire une grimace. Quant à mes deux autres amies, elles dorment
depuis qu’elles ont posé les fesses sur leur chaise. Le visage verdâtre de Zoey témoigne de son taux
d’alcoolémie encore trop élevé dans son sang.
Durant une longue marche sur la plage, j’ai discuté un bon moment avec un couple du New Jersey.
Ensuite, j’ai rencontré un gars plutôt étrange. Un francophone de l’Ontario. Le type, qui était de toute
évidence à la recherche d’une fille, m’a même offert de l’argent afin que je l’accompagne dans un
safari. Je trouvais plutôt louche son insistance. Si ses intentions étaient louables, il n’aurait pas été
aussi suppliant, c’est certain. Après avoir argumenté pendant plusieurs minutes avec lui pour qu’il me
laisse tranquille, j’ai décidé de retourner faire de la plongée en apnée. Là où Antoine m’a emmenée la

veille.
Comme le jour précédent, les poissons sont au rendez-vous. Je ne me lasse pas de les regarder me
tourner autour. Je nage paisiblement, la tête plongée dans l’eau, quand je heurte un objet dur. En me
relevant, je vois un type se frictionner le crâne. Je lâche un « oups », malgré le tuba que je tiens entre
mes dents. Le gars, aussi affublé de son attirail, s’empresse de le retirer pour me demander si je vais
bien.
— Je suis désolé, c’est ma faute. J’étais hypnotisé par les poissons.
À mon tour, je me départis de mon équipement pour lui répondre que c’est plutôt ma faute. Le
mec, franchement séduisant, me fait grâce de son sourire éclatant. Je lui rends son geste poli et remets
le tuba ainsi que le masque dans mon visage avant de replonger dans l’eau. Lui reste debout à me
regarder. Même si je contemple les poissons, je peux apercevoir qu’il m’observe. Je nage donc dans
une direction opposée. Je n’ai pas très envie de socialiser en ce moment. Peut-être à cause de mon
aventure cauchemardesque avec Antoine ? Ou encore celle avec le type trop insistant des minutes
précédentes ? Je l’ignore. N’empêche que ce type aux cheveux châtain clair et aux yeux comme l’eau
de la mer qui a l’allure d’un beach bum me donne envie de m’enfuir. C’est le genre de mecs pour qui
toutes les filles tournent de l’œil, mais qui se retrouvent vite avec le cœur brisé.
De longues minutes s’écoulent, et j’en suis venue à l’oublier, quand le cinglé de l’Ontario me
tapote l’épaule. En me redressant, je l’aperçois à travers mon masque rempli d’eau.
— Peut-être préférerais-tu un tour de catamaran ?
Merde ! Il me traque, celui-là !
Je retire mon masque et mon tuba pour lui répondre de manière beaucoup plus prompte que ce
que j’ai l’habitude. J’ignore ce que je lui ai lancé exactement, mais ma réponse était sans équivoque.
Lorsque j’entreprends de sortir de l’eau, mes palmes qui m’obligent à marcher comme un pingouin
obèse limitent ma vitesse. Le traqueur en profite pour en rajouter.
— Là-bas, il y a une île vierge. Je suis certain que les poissons et les coraux sont encore plus
beaux.
— Merci, monsieur, mais je préfère rester ici. Au revoir !
Le gars finit par s’éloigner en balançant la tête. J’hésite un moment entre rester dans la mer ou
aller m’asseoir sous mon parasol. Debout, je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. J’essaie
de voir si les filles sont là en me dressant sur la pointe des pieds. À ce moment, l’une de mes palmes
se coince dans le sable et je me retrouve face contre terre. Le séduisant beach bum accourt à mon
secours.
Merde !
Être étendue comme une baleine échouée est déjà assez gênant, je ne veux pas en plus être
observée pendant que j’essaie de me relever. Il s’approche rapidement, et ce, malgré ses palmes. Lui
semble plus agile. Il tend une main destinée à me secourir. Je l’ignore, retire les objets qui
restreignent ma marche et me relève.
— Ça va ?
« J’ai l’air d’aller ? » ai-je envie de lui crier. Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi frustrée.
Après tout, ce n’est pas sa faute. Sans répondre, je lui jette un regard lourd de sous-entendus.
— Ouais ! Visiblement pas ! rétorque-t-il.
Quand même, Maëlie, il veut juste t’aider !
— Merci, ça ira.
J’ai parlé gentiment et j’ai même fait l’effort de retrousser les lèvres un peu.
— Edward, annonce-t-il en tendant de nouveau la main vers moi.

Grrr ! Je ne veux pas te connaître !
— Et moi, Maëlie.
Je saisis sa main fermement, comme s’il s’agissait d’une présentation d’affaires, mais la laisse
vite tomber.
— Bonne fin de journée ! dis-je avant d’aller me rincer sommairement dans la mer.
Le beau gars reste figé, un air interloqué sur son visage bronzé. J’évite de regarder vers lui
lorsque je me rends porter mon équipement au kiosque de location.
Quand j’ai terminé de m’entretenir avec Pablo, le commis responsable de l’équipement de
plongée, j’aperçois Edward, qui m’observe encore. Il me sourit, mais je tourne la tête pour l’ignorer.
Voyons ! Qu’est-ce qui te prend ? C’est bien d’apprendre à dire non, mais il faut quand même
choisir quand on devrait dire oui, ma belle !
Au fond, je sais ce qui se passe. Ce gars-là est précisément le genre pour lequel je flanche
habituellement, mais la veille j’ai décidé que je ferais dorénavant des choix différents. Je ne veux plus
être la fille qui s’accroche au cou des hommes charmants, qui la larguent après s’en être lassés. Je
suis déterminée à devenir plus indépendante. Alors je fais le choix volontaire de ne pas me laisser
prendre dans ses filets. Même si j’ai été à la limite d’être désagréable avec lui, je suis quand même
fière de moi. Désormais, plutôt qu’être Maëlie, la fille dépendante qui craque pour les mauvaises
personnes, je serai Maëlie, celle qui n’a pas besoin d’un homme dans sa vie ! Je regagne donc ma
chaise où sont installées mes copines qui ont retrouvé une allure plus normale.
— Ça va mieux, on dirait !
— Yep ! répond Alexa en levant un Piña Colada devant mes yeux.
— C’est la meilleure façon de se remettre, explique Crystal en sirotant sa bière.
— Non, mais, vous devrez toutes aller en désintox au retour !
J’attrape ma lotion pour m’en enduire les épaules en observant Zoey qui paraît aussi mieux se
porter. Elle est en train de jouer au volley-ball plus loin. Je trouve étonnant de la voir se lancer pour
attraper le ballon. Notre amie n’est pas très sportive.
— Elle a vu deux beaux gars en train de jouer là-bas, m’explique Alexa en joignant son regard au
mien.
OK ! Maintenant, je comprends.
— Una cerveza por favor !
Après avoir passé ma commande au serveur qui arrivait, j’examine les joueurs de manière plus
attentive. Je peux effectivement repérer un groupe de jeunes hommes attirants.
— Moi, je ne suis pas intéressée.
— Toi, pas intéressée ! Pff ! fait Crystal en mettant son chapeau de starlette.
— Je suis sérieuse. J’ai refusé de socialiser avec deux types plus tôt. Bon, il y en avait un qui
semblait un peu timbré, donc c’était plutôt facile, mais l’autre, c’était exactement mon genre.
— Autosuffisante et sans pitié ! me nargue Alexa.
— Exact !
Je tire la langue vers elle et m’allonge sur ma chaise en déposant mes verres fumés sur mon nez.
— Soyons honnêtes, si j’avais parlé à ce gars-là, je serais probablement déjà en train de planifier
mon mariage.
Mes amies s’esclaffent. Elles savent que j’exagère à peine. Je suis une amoureuse de l’amour. Dès
que je vois une possibilité d’attachement, je saute dessus à pieds joints et je suis toujours déçue. C’est
justement pour cette raison que je viens de fuir le beau mec qui avait les mots « briseur de cœur »
écrits dans le front !

— D’accord, tu as réussi à refuser. Bravo ! Maintenant, tu devras apprendre à profiter de la vie
comme si demain n’existait pas, me rappelle Crystal. Du sexe avec un homme séduisant, même si
c’est juste pour une nuit, ça pourrait te libérer la kundalini.
Je grimace en me tournant.
— Ne me regarde pas comme ça, Maëlie ! Le blocage de l’énergie sexuelle, c’est très mauvais
pour le moral. Si ça se trouve, c’est ça, ton problème.
— En tout cas, c’est certain que tu n’as pas ce souci !
— Non ! répond-elle fièrement.
Alexa me jette un regard complice. Contrairement à l’impression qu’elle aime donner, Crystal ne
couche pas avec tous les hommes qu’elle rencontre. En fait, dans la vie de tous les jours, quand elle
n’est pas en vacances, elle a un amant régulier, qu’elle change lorsqu’elle s’en lasse dès qu’un type
mieux se présente. Mon hypothèse secrète est qu’elle a tout simplement peur de s’engager par crainte
d’être blessée. Je fais semblant de croire à l’image qu’elle projette, mais je suis convaincue qu’au
fond, Crystal aimerait bien trouver un gars avec qui elle pourrait s’investir. Je suppose que lorsque
Mr. Perfect se manifestera, elle effectuera les changements nécessaires dans sa vie un peu volage.
* * *
Le ciel est magnifique et le vent, tellement chaud. Je laisse la brise me caresser en observant un
paravoile très haut devant moi. À ce moment, Zoey revient à sa chaise pour nous annoncer qu’elle va
marcher avec ses nouveaux amis afin de visiter les hôtels plus loin. Son teint vert olive a disparu et
elle paraît être de bien bonne humeur.
— J’aimerais vraiment faire un tour de paravoile, les filles, s’il vous plaît, est-ce que l’une
d’entre vous m’accompagnerait ?
— Non ! répondent mes amies en chœur.
J’ai posé la question même si je connaissais déjà la réponse. Depuis notre arrivée, il ne se passe
pas une journée sans que j’en fasse la demande. Je meurs d’envie d’essayer cette activité, mais je veux
partager l’expérience avec quelqu’un. Je conserve mon regard sur le minuscule point représentant la
personne accrochée au parachute tiré par le bateau à moteur. Ce que j’aimerais être là-haut.
Bien que nos chaises soient installées sous un parasol, le soleil nous cuit la peau. Ne pouvant plus
supporter la chaleur, je me lève pour me rendre à la mer. Crystal lit, Zoey n’est pas encore revenue de
son escapade avec les types du volley-ball, mais Alexa accepte de m’accompagner dans l’eau.
Mon amie soupire pour la deuxième fois en regardant les nombreux couples. De nous quatre,
c’est elle qui souhaite le plus s’investir dans une relation sérieuse. Notre amie a ouvert son cabinet de
dentiste l’an dernier. Les affaires vont bien pour elle. D’ailleurs, elle vient de faire l’acquisition d’une
superbe maison. Elle habite seule dans ce qu’on considère être un véritable manoir. Elle rit quand on
lui propose de nous y installer toutes les quatre pour l’aider à l’entretenir. Dans les faits, nous savons
que la place est réservée ; tout est prêt pour accueillir un homme et des enfants. Mais le prince
charmant ne s’est pas encore pointé pour elle non plus. Les types avec qui elle est sortie étaient pour
la plupart des gars sans ambition, sans un sou et sans intérêt.
Partout où nous posons les yeux, il y a soit des amoureux qui se câlinent, soit des petites familles
filant le parfait bonheur. Ce n’est donc pas une surprise de voir mon amie aussi mélancolique. Bien
que je ressente la même chose qu’elle devant ces scènes de félicité, je chasse cette émotion en
plongeant dans l’eau. Quand je ressors un peu plus loin, j’aperçois Alexa qui s’approche d’un des
New-Yorkais qu’on a rencontrés la veille. Je suis heureuse que quelqu’un soit là pour lui changer les
idées. Pour ma part, je regarde une planche à voile passer en songeant que ça pourrait être intéressant
de l’essayer. J’informe donc Alexa que je me rends au kiosque pour prendre des informations.

Une heure plus tard, je suis accompagnée d’un professeur et j’entre dans l’eau avec tout un
équipement pour apprendre ce sport.
Ouf !
Ne devient pas véliplanchiste qui veut ! Il s’est écoulé à peine quelques minutes que j’ai déjà les
bras en compote. Se redresser sur une planche est déjà un exploit, tenir en plus cette énorme voile
relève pratiquement du miracle. Malgré tout, je m’amuse. Je force, je tombe, mais je ris. Du moins
jusqu’à ce que je vois Edward, le beach bum, passer sur une planche et filer comme un professionnel.
Je ne peux m’empêcher de l’observer tandis qu’il se rend jusqu’au rivage, là où un Mexicain
l’accueille pour récupérer son matériel. Visiblement, il n’en est pas à sa première tentative.
L’ignorant, je reprends ma formation avec Pascual, qui s’efforce de ne pas trop se moquer de moi.
Pourtant, il a toutes les raisons de le faire.
— Bravo ! Bravo !
J’ignore de quoi il me félicite, mais c’est plutôt gentil de sa part.
Alors que le cours achève, je réussis enfin à tenir sur la planche quelques minuscules secondes. Je
suis si excitée de mon exploit, qui n’en est pas réellement un, que je ris et je crie comme une cinglée.
Pascual court dans l’eau peu profonde en tenant la planche ainsi que la voile pour me permettre de
savourer ma petite victoire. Sauf que l’eau empêche l’aisance de ses pas et, de mon côté, je ne
parviens pas à garder la cadence. Sans grande surprise, je bascule. Après ce qui a dû s’apparenter à
une cascade, je me retrouve couchée sur la voile. Pascual, lui, est dessous et lutte pour se sortir de là,
par crainte de se noyer.
Je m’empresse de relever le lourd tissu et libérer mon moniteur du même coup. Il est toujours
souriant… et vivant ! En voyant son air amusé, je me laisse tomber à ses côtés avant de lui annoncer
que c’est assez pour la journée.
Le temps de rigoler un peu avec lui en revoyant la technique que je n’ai pas, j’aide Pascual à sortir
le matériel de l’eau. Un de ses collègues vient vite à notre rescousse pour attraper ce que je tiens. Il a
probablement été témoin de ma piètre performance et estime que Pascual mérite de l’aide. C’est au
moment de les remercier que j’aperçois Edward. Il est assis dans le sable, les bras appuyés sur ses
genoux remontés à me sourire. En fait, il rit. J’ai la vague impression que c’est de moi.
— Félicitations !
En temps normal, j’aurais ri, mais son sourire arrogant m’insulte.
— Ce n’était peut-être pas une performance mémorable, mais je me suis amusée. C’est
l’important, non ?
— Ne le prends pas mal, je ne voulais pas me moquer. Au contraire, c’est très difficile et tu t’en es
très bien tirée, dit-il en se levant.
Yeah right !
Je lui jette un regard mauvais, sans lui répondre.
— Je suis sérieux, ce n’était pas mal pour une première fois.
— Qu’est-ce qui te fait croire que c’était ma première fois ?
Edward se fige. Il me regarde un moment sans parler en sondant ma prochaine réaction, mais je
me contente de le fixer sans sourire. Lui ne peut s’empêcher de s’esclaffer. Je fais volte-face et
amorce aussitôt ma marche vers ma chaise.
— Attends !
Sans me retourner, je me rends vers les filles. J’entends des gars qui s’approchent de lui pendant
que je m’éloigne.
— Tu viens, Eddy ? On va manger.

— Je t’ai vue faire de la planche à voile… ou plutôt ce sport qui consiste à tomber de la planche
avant que la voile puisse servir ! se moque Crystal dès que j’arrive près d’elle.
Je pouffe de rire, malgré moi. Ensuite, je me laisse tomber sur ma chaise.
— Je ne pensais pas que c’était aussi difficile. C’est assez pour aujourd’hui. Je suis exténuée. Mon
aventure m’a demandé toute mon énergie.
— C’est qui, le gars là-bas ? questionne-t-elle en montrant Edward et ses deux amis.
Je remets mes lunettes tout en détournant mon regard d’eux.
— Un effronté qui se moquait de moi !
— Il est mignon !
— Ouais, c’est justement le type avec qui j’ai refusé de socialiser ce matin et avec qui tu proposes
que je libère ma kundalini.
— Hum ! Tu n’aurais pas dû le rejeter. Ce type est un bon coup.
— Un bon coup ! Tu parles comme un macho.
— Peu importe, c’est la vérité. Hier, tu m’as demandé de t’indiquer lequel je choisirais pour que
tu puisses le prendre. Eh bien, il ferait partie de mes choix.
— Moi aussi, je le choisirais, mais il est exactement le genre de gars qui finit par me briser le
cœur. Alors, vas-y, fais-toi plaisir ! Moi je me sauve de lui. Je veux bien baiser avec le premier venu,
mais je préfère le faire avec quelqu’un qui représente un moins grand risque.
— Il n’y a pas de risque avec lui, on part demain.
Je voudrais lui répondre que quelques heures sont suffisantes pour qu’une névrosée comme moi
tombe amoureuse, mais je me trouve trop pitoyable.
— Penses-y ! insiste-t-elle avant de replonger dans sa lecture.
Par la suite, je me suis endormie et j’ai rouvert les yeux qu’au moment d’aller me doucher pour le
souper.
Ce soir, c’est au restaurant japonais que nous avons une réservation. C’est mon préféré dans ce
complexe hôtelier. En plus de servir de l’excellente nourriture, les chefs sont talentueux et nous
divertissent tout en cuisinant, comme c’est toujours le cas dans ces restos. En plus, il y a une dizaine
de sièges qui entourent la plaque à cuisson ; c’est parfait pour faire de nouvelles connaissances. Mais
là, c’est une mauvaise surprise qui m’attend à cette table.

3
Je cligne des yeux plusieurs fois, comme si un tel geste pouvait faire changer la scène devant moi.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? me demande Zoey qui lit le découragement sur mon visage.
— Il y a un gars à notre table que j’aurais préféré ne pas voir, dis-je discrètement à son oreille.
— Lequel ? s’enquiert-elle en se retournant pour observer.
— Le châtain avec la chemise turquoise.
— Maëlie, c’est ton mec ! s’excite soudain Crystal un peu trop fort.
— Chut ! Non, c’est le tien !
Zoey, qui vient de repérer le bel Edward et ses acolytes, me dévisage avec des yeux éberlués.
— T’es malade ou quoi ? Ils sont super mignons, ces gars-là ! Veux-tu bien m’expliquer pourquoi
tu ne les veux pas à notre table ?
— On aura cette discussion plus tard.
Même si j’ai chuchoté pour éviter d’éveiller les soupçons, je souris plus que nécessaire juste au
cas où. Notre hôtesse nous conduit à nos sièges. Pendant ce temps, je regarde partout sauf à l’endroit
où nous nous rendons. Malgré mon désir d’ignorer Edward, il faut me résigner, parce qu’il est
installé juste en face de moi. Faire semblant de ne pas l’avoir vu est inutile. Il déploie son sourire en
soutenant mon regard. Sans lui rendre la politesse, je détourne mon attention de lui. Mes amies,
excitées comme des fillettes, ne cessent de battre des cils et de rire comme des idiotes. N’étant pas du
groupe qui est heureux de les voir, j’ai une perception différente de la situation. Le jeu de la séduction
débute. Les gars d’un côté, les filles de l’autre ; les sourires et les regards feutrés fusent de partout.
C’est vrai que le trio de mâles devant nous a de quoi exciter la gent féminine. En d’autres
circonstances, je serais aussi énervée qu’elles. À peine le serveur est-il venu prendre nos choix de
consommation qu’un ami d’Edward brise la glace en se présentant. Il se nomme William, l’autre est
Joshua et le dernier… n’a pas besoin de présentation pour moi. Mes amies, en commençant par
Crystal l’intrépide, se font connaître à leur tour. Comme une petite fille gênée au fond de la classe, je
dois répéter mon prénom à plusieurs reprises. C’est finalement Crystal, après deux tentatives de ma
part pour sortir un « Maëlie » acceptable, qui le prononce haut et fort. Pendant tout ce temps, Edward
a ses yeux bleus plantés dans les miens, qui sont de la même couleur. Les siens ont des reflets verts et
paraissent perçants comme ceux d’un chat en raison de sa peau basanée. Ses cheveux un peu trop
longs sont décoiffés et sa barbe, pas taillée. C’est d’ailleurs ces deux éléments qui lui donnent une
allure de bum. Ses amis, quant à eux, sont tous les deux bruns assez foncés et leurs sourires sont tout
aussi beaux que celui d’Edward. Ils sont bien vêtus et ont un style à la fois décontracté et chic.
Même si l’apparence d’Edward est celle que je préfère, je pourrais aussi bien flancher pour
n’importe lequel des trois ! Mais j’ai de nouvelles résolutions, alors c’est hors de question.
Quoiqu’une nuit de sexe avec un bel inconnu n’est peut-être pas une si mauvaise idée, après tout !
Je chasse vite cette pensée et tente de me donner une allure naturelle en sirotant mon verre de vin
blanc.
Même si nos conversations n’ont pas un contenu intellectuel, je peux facilement deviner que les
gars sont dégourdis et brillants. Je m’amuse vraiment en leur compagnie, mais la nervosité au début
de la soirée m’a fait engloutir beaucoup plus d’alcool que d’habitude. Tant le saké que le vin coulent à
flots de chaque côté de la table. Ce n’est toutefois que lorsque je me lève pour me rendre aux toilettes
que j’en ressens tous les effets. Alexa m’accompagne.
— Wow ! Ils sont charmants !
Je ne réponds rien pour confirmer qu’elle a raison, même si je suis de son avis. Je frotte mes

mains sous le jet d’eau beaucoup plus longtemps que nécessaire pour étirer le temps.
— Je m’amuse, mais je crois que je vais rentrer tôt ce soir.
Mon amie n’est pas dupe. Elle sait très bien que je me sens vulnérable face à ce genre de gars. Ils
ont le profil parfait du prince charmant qui se transforme vite en crapaud.
— Ne fais pas cette tête, Maëlie. Ça ne t’engage à rien. Tu ne les reverras jamais. Relaxe et profite
de ta soirée ; c’est notre dernière. Tu sais, Crystal n’a pas tort. Laisse-toi aller un peu, je ne te
reconnais plus.
— Tout va bien. Ils sont trois, vous êtes trois, alors amusez-vous, les filles.
— Comme tu veux ! rétorque Alexa en retouchant son gloss. Je te raconterai ce que tu as manqué,
ajoute-t-elle en jouant du sourcil.
— Lequel préfères-tu ?
— Est-ce que je peux prendre les trois ?
— De cette façon, si l’un d’eux se transforme en reptile, tu ne seras pas mal prise !
C’est en riant que je sors de la salle de toilettes des dames. Sentant à nouveau le regard d’Edward
sur moi, je m’empresse d’avaler mon dessert et d’annoncer aux filles que je retourne à la chambre.
C’est un mensonge. Je ne veux pas aller au lit aussi tôt. Mon intention est de m’installer au bar en
attendant de ressentir la fatigue et, qui sait, peut-être faire un brin de jasette avec quelqu’un. Après
avoir argumenté, tant avec mes copines qu’avec nos nouveaux amis, je les salue tous d’un bref
mouvement de la main. Étrangement, Edward qui n’a pas cessé de me dévisager n’insiste pas pour
que je reste. Il se contente de m’observer sans ciller.
* * *
En arrivant au bar, je m’installe juste en face de Benito et, comme si je n’avais rien bu de la
soirée, je commande une bouteille de vin blanc. Pas un verre, une bouteille ! J’y suis depuis une
bonne demi-heure et je commence vraiment à avoir la tête qui tourne quand le beau Edward se pointe
le nez.
Merde !
Il commande une bière. Pendant ce temps, j’avale d’un trait le contenu de mon verre et m’empare
de la bouteille avant de me lever.
— Pourquoi tu pars ? demande-t-il, l’air déçu.
— Parce que tu es là !
— Ça a le mérite d’être clair, commente-t-il en riant, même si ses yeux incrédules paraissent ne
pas comprendre le ton expéditif que j’ai utilisé.
Malgré tout, il attrape la bière que vient de lui remettre Benito et m’emboîte le pas.
— Attends, Maëlie ! Pourquoi refuses-tu de me parler ? Est-ce que c’est parce que je me suis
moqué de tes talents de véliplanchiste ?… Non ! répond-il avant moi. Tu te sauvais même avant. On
dirait que j’ai fait quelque chose.
— Ce n’est pas toi, le problème, c’est moi…
Je m’interromps, m’arrête et me retourne brusquement.
— En fait, non ! Ce n’est pas moi, le problème, mais vous, les hommes ! dis-je en réalisant que les
mots se tortillent autour de ma langue.
Je retire mes escarpins pour me rendre à la piscine à l’extérieur. Edward est toujours à mes
trousses. J’avale une énorme gorgée de vin à même le goulot de la bouteille. Je suis partie sans mon
verre, je n’ai pas le choix ! L’expression du visage d’Edward m’indique qu’il ne semble pas trop
approuver ces manières dignes d’un bûcheron, mais il ne commente pas.
— Alors c’est à cause d’un type que ça ne va pas ?

— Non, à cause de vous tous ! Vous êtes tous des salauds !
Edward écarquille les yeux devant l’émotion qui m’anime soudain.
— Attends ! Ce n’est pas juste, je n’ai rien fait, moi !
— Non, parce que je me sauve avant que tu le fasses !
— Et qu’est-ce que je suis censé faire ? s’esclaffe-t-il.
Bon, je suis allée trop loin. Je ne vais quand même pas lui expliquer ce que je pense réellement. Je
balance la tête sans me donner la peine de répondre. Je marche sur le trottoir bordant la piscine dans
le but d’aller me tremper les orteils.
— Pourquoi tu n’es pas avec les autres ?
— Ils sont partis à la discothèque. Je n’en avais pas envie, explique-t-il alors que je m’arrête pour
ingurgiter une lampée de vin.
Tout en m’observant du coin de l’œil, il prend une gorgée de sa bière.
— Et toi ? Je croyais que tu allais te coucher.
— Non, je voulais juste me sauver de toi et de tes amis.
Stupéfait par ma franchise, il m’observe en souriant. En me détournant pour fuir son regard, je
vacille. Edward m’attrape par le bras pour m’éviter de me retrouver dans la piscine. Je pose les yeux
sur sa main, mais déjà il est en train de me lâcher.
— Donc, parce qu’un homme t’a déçue ou n’a pas agi correctement, tu prévois faire payer tous
les autres ?
— Faire payer ? Non. Je vais juste les utiliser pour ce qu’ils ont de bon à offrir !
Je réalise que la phrase sonne tellement faux dans ma bouche que c’en est risible. Bizarrement,
Edward ne rit pas. Je pense qu’il essaie de comprendre ce qui peut bien me faire dire des choses aussi
absurdes… à part l’alcool, bien entendu.
— C’est pour cette raison que tu as rejeté l’offre du gars qui voulait t’emmener en catamaran ?
Parce que tu crois que les hommes sont tous des salauds ?
— Non. Lui, c’était un cinglé qui voulait juste me baiser et me jeter à la mer ensuite.
— C’est un autre préjugé ou tu as des faits sur lesquels t’appuyer cette fois ?
À en juger par son air curieux, Edward semble vraiment intrigué de connaître la réponse, pourtant
je ne la lui offre pas.
— Je suis désolée, je ne veux pas être désagréable. Je suis déprimée, c’est tout.
— Ouais, je l’avais un peu deviné.
Je m’assois sur le bord de la piscine en laissant pendre mes jambes dans l’eau.
— Tu veux en parler ?
Je hausse les épaules.
— Ça pourrait aider d’avoir le point de vue d’un autre salaud.
Je lève la tête vers lui. Il est souriant. En plus, son regard, bleu comme l’eau de la piscine, est
doux.
Pourquoi est-il aussi charmant ?
J’ignore pourquoi, mais j’explique à ce parfait inconnu que mon ex m’a trompée et que mon
ancien patron a donné la promotion que je méritais à une autre, parce que j’ai refusé de coucher avec
lui. C’est vrai, j’étais en train d’oublier que je ne l’avais pas encore mentionné. Quand j’ai rejeté les
avances de mon supérieur, il a offert le poste que je convoitais à une idiote, qui a la cuisse plus
légère. Je sais ce que vous allez penser. Vous allez croire que c’est la jalousie qui me fait parler, mais
ce n’est pas le cas. Cette fille, qui a eu le titre de directrice des communications, ne parle que le
français, alors que la moitié du travail se fait en anglais et que ce job exige de voyager partout dans le

monde. Même lui m’a avoué qu’il ne croyait pas qu’il reconduirait son contrat, parce que les clients
se plaignaient de ses piètres compétences. Il est évident qu’il l’a promue seulement dans le but de me
faire suer.
— La prochaine fois, j’accepterai de coucher avec mon patron. Même que je le ferai avant qu’il
me le demande. C’est vrai, tous les hommes pensent avec ce qu’ils ont dans le pantalon, alors je lui
faciliterai la tâche, à cet imbécile. Je vais entrer dans son bureau, me déshabiller et me jeter sur lui en
affichant tout de suite mes intentions de gravir les échelons, et vite !
Edward ne s’empêche pas de rire haut et fort.
— En plus, c’est bon pour la kundanini !
Cette fois, Edward se mord la joue pour ne pas rire davantage.
— Kun-da-li-ni, dis-je en mâchant chaque syllabe.
* * *
Malgré ma diction défaillante et le fait que je doive fermer un œil pour me concentrer sur son
visage, j’explique à Edward pendant un long moment mes nouvelles résolutions quant aux hommes.
— Alors on est tous des salauds et des imbéciles, c’est ça ?
— Yep !
— Et maintenant, tu ne cherches plus un type bien pour partager ta vie. Tu vas seulement coucher
avec tous ceux que tu rencontres pour libérer ta kundalini ?
— Oui, monsieur ! Mais pas avec toi.
Sans grande surprise, Edward s’esclaffe encore.
— Ne le prends pas mal, dis-je en me levant. Ce n’est pas que tu n’es pas séduisant. Au contraire,
tu es exactement mon genre et c’est pour cette raison que je me sauve de toi !
Edward se redresse lui aussi. Ensuite, il m’observe pendant un court instant sans répliquer.
J’imagine qu’il analyse l’information que je viens de lui fournir pour l’utiliser à son avantage. Après
un moment, il pose une nouvelle question.
— Puisque tu prévois coucher avec ton nouvel employeur, étant donné que c’est la seule manière
d’obtenir une promotion, bien sûr, que feras-tu si c’est une femme ?
Il se croit bien brillant avec sa question piège !
— Je trouverai une autre façon de la soudoyer et, si elle est lesbienne, je coucherai avec quand
même !
Je ponctue ma phrase d’un air satisfait, puis je penche la tête pour prendre une énorme goulée.
Tout à coup, le ciel veut remplacer le sol. Je perds l’équilibre et mes bras s’agitent comme des hélices
pour éviter que je bascule. Sans succès. La bouteille passe près de frapper Edward et finit sa course
dans la piscine, juste à côté de moi.
Quelle idiote !
Dès que je sors la tête de l’eau, Edward m’attrape par la taille pour éviter que je m’enfonce. Je
sais nager ; se lancer dans la piscine ne lui était pas nécessaire. Je suppose que mon état d’ébriété
avancé lui a fait craindre que je coule. C’est gentil, mais plutôt que de le remercier, je lance une autre
stupidité.
— Maintenant, tu joues les héros et c’est là que tu vas m’embrasser parce que tu crois que je me
sens obligée de le faire ! Mais non, ça n’arrivera pas !
Edward, ahuri des aberrations que je lui lance, retrousse son nez, sans se donner la peine de
répliquer. Ensuite, il sort de l’eau avec une facilité prodigieuse, malgré ses vêtements tout trempés.
De mon côté, je me bats avec ma robe devenue lourde. N’arrivant pas à me hisser, j’ai l’air d’un
poisson coincé sur le bord d’un trou de glace à la pêche blanche. Edward paraît hésitant à m’aider.

Pas étonnant. Malgré tout, il présente sa main, laquelle j’attrape fermement. Il me tire jusqu’à ce que
je puisse m’agripper au trottoir de béton. Je lui souffle un « merci » à peine audible sans lever les
yeux vers lui et je me redresse ensuite. J’ai les cheveux collés dans le visage et je suis certaine que
mon mascara me fait de belles trainées sur les joues. J’essaie de décoller le tissu de ma robe qui
s’accroche à moi comme une deuxième peau, en vain. J’abandonne et je m’allonge sur le pavé pour
regarder le ciel.
Que je suis pathétique !… Et soûle !
— Viens ! Je te raccompagne à ta chambre. Et non, ce n’est pas dans un but malhonnête,
s’empresse-t-il d’ajouter. Je veux seulement être certain que tu arrives à bon port en un seul morceau.
Sans rouspéter, je me lève et suis Edward. Même si mes vêtements sont mouillés, je ne frissonne
pas. Au moins, la température est de mon côté.
— Ma chambre est juste là.
J’ai aidé mon mensonge d’un doigt vaguement pointé vers l’hôtel qui est devant nous. Edward
s’arrête et se place face à moi.
— Je suis désolée d’avoir été aussi désagréable et je te remercie pour ton aide… et ton écoute
aussi.
Il me regarde un moment après quoi il détourne les yeux en passant ses mains dans ses cheveux
mouillés. Ensuite, il soupire et fixe l’horizon longtemps avant de parler.
— Je sais que ça fait cliché, mais même si parfois certaines épreuves nous paraissent
insurmontables, il arrive qu’elles soient le tournant de notre vie. Et quelques fois, elles nous
conduisent à des endroits où on n’aurait pu imaginer nous rendre dans d’autres circonstances.
Grrr ! Je le déteste !
J’aime tout de lui ; son allure, sa gentillesse, sa manière de s’exprimer et même de raisonner !
Pourtant, j’ai envie de lui crier que je le hais. Je suis furieuse que la vie l’ait foutu sur ma route. C’est
assurément un test qu’on m’envoie. Cette vie de merde veut vérifier ce que je ferai : me pendre à son
cou en espérant qu’il m’aime, me sauver en courant comme j’essaie de le faire depuis le début ou
encore libérer ma kundalini !
— Bonne nuit, Edward !
Il me sourit sans montrer les dents après quoi il tourne les talons et s’éloigne. Ses pieds mouillés
laissent des pistes humides sur le pavé. Une fois qu’Edward a disparu entre les palmiers, je me dirige
vers la plage. Je n’ai pas du tout l’intention de me retrouver seule dans ma chambre alors que mes
amies font la fête. Et puis ma petite saucette dans la piscine m’a un peu dessoûlée.
J’adore le bruit de la mer. Être à proximité, peu importe l’heure de la journée, est si relaxant. En
plus, le vent est presque inexistant et il fait très chaud. Je tire une chaise longue et m’installe pour
contempler le ciel étoilé et écouter le bruit des vagues. Je pense à ce qui m’attend à la maison. J’ai
demandé à Félix de venir chercher ses quelques effets personnels pendant mon absence, afin de
m’aider à tourner la page sur notre relation. J’aurai deux jours pour défaire mes valises et me
remettre dans la vraie vie. À mon retour, je commencerai à travailler pour une nouvelle boîte de
communication et marketing. Edward n’a pas tort, si je n’avais pas remis ma démission, je n’aurais
pas cherché de travail et je n’aurais pas obtenu ce poste. D’ailleurs, mon titre sera celui de directrice
des communications, soit le même que celui auquel j’aspirais chez mon ancien employeur. En plus, je
serai mieux rémunérée que si j’avais bénéficié de cette promotion. Mes fonctions seront beaucoup
plus larges, mais je suis certaine que les occasions d’avancement aussi. En plus d’être responsable du
déploiement d’une image de marque, comme c’était le cas auparavant, je coordonnerai les différents
mandats nécessitant la traduction des publicités vers d’autres langues. Aussi, j’aurai comme objectif

la consolidation des relations d’affaires avec les clients. Je suis emballée par le défi que ça représente.
Tout compte fait, en y réfléchissant bien, ce n’est pas une mauvaise nouvelle que j’aie quitté mon
emploi !
* * *
Il y a un long moment que je suis allongée sur cette chaise à réfléchir. Si ce n’était pas de ce
couple qui regarde souvent en ma direction, je resterais. Sauf que je me doute bien de ce qu’il
s’apprête à faire. Alors, pour lui laisser un peu d’intimité, je décide de retourner à ma chambre. En
me levant, j’aperçois Edward qui est aussi installé sur une chaise, juste derrière moi.
— Qu’est-ce qui te prend de me suivre ?
— Je ne t’ai pas suivie ! Regarde, je me suis changé, répond Edward en désignant ses vêtements
secs.
J’ignore depuis combien de temps il est là, mais c’est vrai qu’il est passé à sa chambre.
— Ça fait longtemps que tu es ici ?
— Je ne sais pas trop, j’ai perdu la notion du temps. J’ai vu que quelqu’un était assis devant, mais
j’ignorais que c’était toi, explique-t-il, l’air de vouloir se justifier.
C’est probablement la vérité. Il fait sombre, il est possible qu’il n’ait pu me voir.
— Si j’avais su que tu étais là, je ne me serais pas installé derrière. Je vois bien que tu ne veux pas
me parler. Tu as été claire sur ce point et tu m’as menti sur ton intention de rentrer te coucher… deux
fois plutôt qu’une !
En effet, vu de l’extérieur, je parais vraiment vouloir le fuir. Même si en vérité, je meurs d’envie
de le connaître davantage. Ne sachant pas trop comment répondre, je change le cours de la
conversation.
— Je trouve que la mer est à la fois calmante et énergisante. Je voulais en profiter sans le
brouhaha qu’il y a le jour. Ça me permet de me retrouver seule avec moi-même et mieux réfléchir.
— Sauf quand il y a un salaud qui te suit partout !
J’étouffe un rire en traçant des sillons dans le sable avec mon pied. Edward m’observe un instant
avant de reprendre plus sérieusement.
— Moi aussi, j’adore venir ici quand il fait nuit. Même si on ne voit pas toute l’immensité de
l’océan, on peut l’entendre et deviner sa puissance. Le bruit fracassant des vagues en contraste avec le
calme et l’infini du ciel étoilé est étrangement émouvant.
Bon, ça y est, il est poète en plus !
Edward s’est levé. Malgré l’obscurité, je peux repérer le reflet de ses yeux brillants qui admire le
ciel. Une bouffée d’émotions m’envahit à ce moment-là. J’ignore ce qui me prend, mais j’ai envie
d’éclater en sanglots et de me jeter dans ses bras pour être réconfortée.
— Bonne nuit, Edward !
— C’est la troisième fois que tu me souhaites bonne nuit ce soir, vas-tu vraiment te coucher cette
fois ?
Je ne distingue pas bien son visage parce qu’il fait trop sombre, mais je peux déceler son sourire
dans le ton de sa voix.
— Si ce n’est pas le cas et que je te croise de nouveau, je te dirai bonne journée parce qu’il ne
restera bientôt que très peu d’heures à la nuit !
— Je suis vraiment désolé d’être partout où tu es et que ça t’irrite autant. J’aimerais te jurer que ça
n’arrivera plus, mais on dirait qu’on a un penchant pour les mêmes activités et les mêmes lieux.
— De toute façon, je pars demain midi, alors ça ne durera pas encore longtemps !
— C’est vrai ?

— Oui, il ne me reste que quelques heures, je prends l’avion en début d’après-midi. Le bus qui
nous conduit à l’aéroport viendra nous chercher en fin de matinée.
À cet instant, Edward s’approche de moi. Il est trop près. Je peux sentir son parfum et voir ses
traits grâce aux reflets de la lune. Mon cœur s’affole.
Cours, Maëlie, cours !
— J’étais convaincu que vous veniez d’arriver. Je suis ici depuis une semaine, moi aussi, et je ne
t’ai pas croisée une seule fois. Pourtant, c’est la quatrième ou même la cinquième fois depuis ce
matin. C’est un peu bizarre, non ?
— Si tu es ici depuis une semaine, ça signifie donc que tu pars bientôt, toi aussi ?
— Je reste un jour de plus.
— Alors il est possible que ce soit la dernière fois que je te croise ? dis-je de manière enjouée
comme si c’était une excellente nouvelle.
Edward reste silencieux un moment, puis se réinstalle sur sa chaise. Les yeux tournés vers la mer,
son visage est sans expression, mais j’ai l’impression qu’il est déçu.
À moins que ce soit mon imagination…
— Je souhaite que les choses s’arrangent vite pour toi, dit-il enfin. Je vois que tu vis des moments
difficiles, j’espère que tes amies sont là pour toi.
— C’est le cas.
Pourtant, aussitôt que j’ai prononcé ces paroles, ma vie merdique refait surface. Ma gorge se
noue et je sens que des larmes veulent se pointer. Je détourne les yeux pour les poser sur les vagues
que je ne vois pas vraiment, mais que le bruit me permet d’imaginer. Les mots d’Alexa me reviennent
en tête. « Ça ne t’engage à rien. Tu ne les reverras jamais. Relaxe et profite de ta soirée ; c’est notre
dernière. »
Sans hésiter plus longtemps, même si Edward est un étranger, je m’approche de lui.
— Est-ce que je pourrais m’allonger avec toi ?
Edward me fixe d’un air perplexe. Il se demande si je suis sérieuse ou pas. Forcément ! En attente
de sa réponse, je reste là, silencieuse.
— Ou… ais. Bi… en sûr ! balbutie-t-il en se déplaçant vers la droite pour m’inviter à le rejoindre.
Edward lève le bras afin que je m’appuie sur son torse. Je sens mon cœur s’emballer à nouveau.
Pour me calmer, je penche la tête vers le firmament et me perds dans les étoiles. Le corps chaud
d’Edward est apaisant. Pour ma part, je suis encore toute trempée. Même s’il ne doit pas être aussi
confortable que moi, il ne le laisse pas paraître. En revanche, il semble un peu tendu. Peut-être est-ce
en raison de ce revirement subit. Moi-même je ne comprends pas trop ce qui m’a pris. Il doit me
croire cinglée. Par chance, il ne m’en fait pas la remarque. Il se contente de scruter les étoiles lui
aussi. Après quelques minutes, je m’aperçois qu’il a fermé les paupières et qu’il respire calmement. Il
paraît être bien. Mieux, en tout cas.
Je suis allongée avec cet inconnu sur une plage de la Riviera Maya et, pour la première fois, je
comprends que parfois saisir le moment présent, sans se préoccuper du reste, peut être agréable. Je
suis sur le point de m’endormir au rythme de la respiration d’Edward quand mon estomac décide de
me rappeler que j’ai fait des abus. Je me relève brusquement.
— Ça va ? s’inquiète Edward.
— J’ai chaud et j’ai la nausée, je pense que…
Avant que j’aie le temps de finir ma phrase, une chose épouvantable se produit.
— Beuuuaaarhhgll !
Tout l’alcool et la nourriture que j’ai avalés dans la journée se déversent dans de puissants jets sur

Edward. Lui, plutôt que de se sauver en courant, reste là à se faire vomir dessus.
— Beuuuaaarhhgll !
Non, mais, est-il possible de vivre une situation plus humiliante ? Edward déplace une mèche qui
me tombe dans le visage pour éviter que je m’en mette partout. L’instant d’après, sa main est dans
mon dos et me caresse doucement. Une fois que mes nombreux haut-le-cœur semblent vouloir
s’arrêter, Edward se relève enfin et me demande si ça ira. Je hoche la tête pour répondre que oui.
C’est le cas ; je me sens vraiment mieux. Du moins physiquement. Pour l’ego, on repassera !
J’ai plein de vomi sur ma robe et j’en ai foutu partout sur lui. Et cette odeur !
Beurk !
— Viens ! ordonne-t-il gentiment en attrapant ma main.
Edward marche vers la mer en détachant son pantalon, qu’il retire rapidement.
Oh là ! On se calme !
« Ça t’excite, une fille qui vomit sur toi ? » ai-je envie de lui demander. C’est quoi, ces drôles de
fantasmes ?
— Allez, viens ! insiste-t-il en retirant son chandail. On va se rincer et aller se coucher ensuite.
Je reste plantée là à le dévisager. Edward précise :
— Toi dans ta chambre, moi dans la mienne ! explique-t-il sur un ton qui me laisse croire que je
suis vraiment bizarre. Je pense qu’on se sentira mieux après s’être nettoyés un peu.
Oh !
Sans réfléchir au fait que je me retrouve en sous-vêtements devant lui, je me déshabille. Je retire
ma robe en prenant garde que les restes de mon souper ne me collent pas aux cheveux, puis je marche
près de lui. Enfin, pas très près, mais pas trop loin non plus.
La mer est étonnamment chaude. Edward a eu une superbe idée. Il plonge sous l’eau sans arrêt, il
semble s’amuser.
— Ça va mieux ? demande-t-il encore une fois.
— Oui ! Vraiment mieux. Cette eau est géniale en plus.
Sous le reflet de la lune, je peux voir qu’Edward me sourit. Je me sens bien. Surprenant pour une
fille qui a passé la soirée à s’humilier. C’est incroyable ! J’ai raconté plus de stupidités ce soir que
dans ma vie en entier. Ensuite, j’ai basculé dans la piscine parce que j’étais trop soûle et maintenant je
lui ai vomi dessus !
Belle moyenne, Maëlie !
Au diable la bonne première impression. Pourtant, il est encore là ! Finalement, il est peut-être
plus idiot que je le pensais !
— On est tellement bien ! s’exclame Edward en s’approchant.
Il est diablement beau avec ses cheveux lissés vers l’arrière et les reflets de la lune sur sa peau
mouillée.
— Ouais ! Si j’avais une brosse à dents à ma disposition, je resterais ici toute la nuit.
Edward me sourit encore.
— Mais puisque ce n’est pas le cas, je pense que je vais rentrer.
Je me rapproche de la plage et réalise à ce moment seulement que je dois gagner mon hôtel en
sous-vêtements. Je me retourne vers lui pour constater que son boxer est foncé. Il est très moulant – et
lui va très bien d’ailleurs –, mais au moins il peut passer pour un maillot. Moi, j’ai des dessous en
dentelle rose pâle et transparents, même quand ils ne sont pas mouillés !
— Attends ! Je vais te trouver une serviette ou un chandail pour te couvrir.
Il est vraiment trop adorable, ce gars-là ! Il est où, le vice caché ?

— Merci, ça ira ! De toute manière, au point où j’en suis, à quoi bon tenter d’avoir un peu de
dignité !
Edward étouffe un rire pendant que j’attrape ma robe souillée et forme une petite boule pour la
transporter. Il fait de même avec ses vêtements. Nous ne parlons pas pendant le trajet, mais le silence
est confortable. Je parle qu’en arrivant devant mon hôtel.
— J’y suis !
— Vraiment ?
— Oui, cette fois c’est la vérité.
— Eh bien, moi, je suis juste là, annonce-t-il en me montrant le bâtiment turquoise en face.
Voilà, on y est. Ce moment où on se demande comment mettre fin à la soirée. Sauf que là, j’ai
encore une haleine de vomi, alors la question est plus simple à régler.
— Bonne nuit, Maëlie ! Dors bien.
Edward marche à reculons en agitant la main. Quand il se tourne, je fais volte-face pour
m’éloigner sans regarder derrière.
Je suis surprise que les filles soient déjà rentrées, mais plutôt heureuse de les retrouver. Elles sont
sorties danser avec William et Joshua comme me l’a dit Edward, mais les deux gars sont partis tôt. Ils
souhaitent être en forme pour l’excursion en catamaran qu’ils ont prévue demain. Mes amies ont
passé une superbe soirée en leur compagnie, mais il n’y a eu aucun rapprochement.
Après avoir expliqué ce que j’ai fait du reste de ma soirée, justifié la raison pour laquelle je suis
presque nue et regardé mes amies se moquer de moi allègrement, je me rends sous la douche. Même
si je sens que l’alcool s’est un peu évaporé, quand je m’étends dans mon lit, j’ai l’impression que le
plafond bouge. Seulement quelques secondes sont nécessaires pour que je sombre dans un profond
sommeil.

4
J’ignore quelle heure il est exactement quand Crystal saute à pieds joints dans mon lit pour me
réveiller, mais il est trop tôt.
Outch ! Ma tête !
— Allez, beauté ! C’est notre dernière matinée, il faut en profiter ! hurle Alexa.
Sa voix résonne dans ma tête comme un marteau-piqueur. Le lit qui bouge me donne l’impression
d’être dans une barque qui tangue par une journée de tempête.
— On dirait que notre jolie brunette a la gueule de bois ce matin ! se moque Zoey.
— Ouais ! Cette fois, c’est le cas, dis-je d’une voix si âpre que j’ai l’impression d’avoir avalé une
râpe à fromage.
Crystal se rend au frigo pour récupérer une bouteille d’eau qu’elle me catapulte sur le lit. Aidée
de mes amies, j’enfile un bikini sous un short et un haut qu’elles ont sélectionnés pour moi. Je lave
mon visage, brosse mes dents et mes cheveux. Ma crinière est un peu bouclée puisque je suis allée me
coucher sans la sécher. Pour tenter de me donner une apparence présentable, je glisse un bandeau sur
ma tête et des lunettes de soleil sur mon visage.
— Tu es superbe ! ment Crystal.
En marchant jusqu’au resto, je demeure silencieuse en écoutant les filles jacasser de leurs plans de
la matinée. Arrivée sur place, je commande un double expresso et reste assise quand mes copines se
rendent au buffet. Les gens qui circulent et le bruit des assiettes qui s’entrechoquent m’étourdissent.
— Je te rapporte quelque chose ? demande Alexa.
Je hoche vaguement la tête pour refuser.
— Tu dois manger, Maëlie. Sinon, tu auras le cœur au bord des lèvres toute la journée.
Je refuse quand même d’avaler quoi que ce soit. L’idée d’ingurgiter autre chose que mon café me
donne la nausée.
Après le déjeuner, les filles retournent à la chambre afin de préparer leur sac pour aller voir la
mer une dernière fois. Dès que j’arrive, je me laisse tomber, visage en premier, sur mon lit. Je
regrette d’avoir bu autant la veille. Je voudrais profiter de ces quelques heures restantes, mais mon
corps n’a pas la forme.
Zut ! Moi qui voulais faire du paravoile !
C’est en traînant de la patte que je me rends jusqu’à la plage. Planquée derrière mes verres fumés,
j’observe la mer et mes amies qui s’y trouvent en pensant à ma journée et surtout à ma soirée d’hier.
J’ai tellement honte ! J’espère ne pas revoir Edward avant mon départ. En ayant cette pensée, je crois
apercevoir le trio de mâles s’approcher.
Malgré ma tête qui tourne, je me lève sans tarder pour aller dans l’eau. Même si je n’ai pas du tout
envie de socialiser, je m’approche d’un gars qui est seul. Je reste avec lui un moment, à parler de
course à pied. Cet adepte de marathon discourt longuement sur cette discipline. C’est vraiment un
passionné, et c’est tant mieux. Il est si animé par ce qu’il raconte qu’il ne réalise pas que je ne l’écoute
pas beaucoup. Je jette des coups d’œil furtifs aux filles qui sont retournée à leurs chaises. Pendant que
mon marathonien fait son monologue, j’aperçois William, Joshua et Edward s’approcher d’elles.
Merde ! Ce qu’il est beau !
Les gars pivotent vers moi. Je suppose que c’est parce qu’ils ont demandé où j’étais. Je les salue
de manière désintéressée et me tourne vers le type à mes côtés, feignant d’être en train de passer du
bon temps. J’espère ainsi qu’Edward ne viendra pas me retrouver.
Ce n’est que lorsque je vois les gars partir que je mets fin à ma conversation pour retourner à ma

chaise. Mes copines m’informent qu’Edward est venu prendre de mes nouvelles avant d’aller
déjeuner. Ensuite, ses amis et lui ont réservé un catamaran pour se rendre à l’île d’en face – là où le
cinglé voulait m’emmener – pour faire de la plongée sous-marine. J’ai donc peu de chances de le
revoir. Quel soulagement !
La température est fantastique, l’eau est turquoise, le sable est blanc, le ciel, sans nuages ; tout est
parfait. Même mon mal de tête semble vouloir disparaître.
— C’est déjà fini ! pleurniche Zoey, alors qu’on est toutes silencieuses à contempler la mer et à
siroter notre verre.
De l’eau, dans mon cas.
Dans quelques jours, la vie aura repris son cours normal. Crystal retournera dessiner des plans de
maison, Alexa soignera les dents de ses patients, Zoey traduira quelques documents dans le but
d’amasser assez d’argent pour repartir en voyage, et moi, je commencerai mon nouveau boulot. Je
suis à la fois excitée et nerveuse. Cette boîte de communication et marketing est l’une des plus
prestigieuses de Montréal. J’ai espoir que je pourrai y tirer mon épingle du jeu.
En parlant avec Edward, j’ai prétendu que j’allais afficher mes couleurs rapidement et faire savoir
à mon patron que j’étais ambitieuse. Je ne prévois pas m’y prendre de la façon que j’ai mentionnée,
mais je suis déterminée à faire une différence dans l’entreprise. D’ailleurs, lors de l’entrevue, j’ai été
honnête sur mes intentions. À ce moment, l’équipe que j’ai rencontrée m’a mentionné qu’une
personne motivée était exactement ce que la boîte cherchait pour ce poste. Alors j’ai confiance que le
vent tournera enfin pour moi. Si je ne suis pas chanceuse en amour, je mérite à tout le moins de l’être
en affaires !
À peine deux heures se sont écoulées, pourtant, il est déjà temps d’aller préparer nos valises.
* * *
Une fois notre départ enregistré et notre tournée effectuée pour saluer nos gentils organisateurs,
mes amies et moi sommes affalées sur les canapés dans le hall. Les New-Yorkais sont venus nous dire
au revoir. Alexa s’est éclipsée un moment pour parler à Nick. Ils ont échangé leurs coordonnées dans
le but de se revoir. Nick voyage beaucoup pour son travail et vient souvent à Montréal, semble-t-il.
Nous placotons en attendant notre véhicule de transport quand Joshua se pointe à l’horizon.
Merde !
Ça ne fait aucun doute, William et Edward sont assurément avec lui et ils sont là pour nous faire
leurs adieux. Je suis si embarrassée de la soirée précédente que la seule idée de me tenir devant
Edward m’est insupportable.
— Ça va ? questionne Crystal en me voyant paniquer.
— Non, je pense que je vais encore être malade.
— Tu n’as pas l’air trop mal en point, observe Alexa.
Zoey, qui est assise sur son énorme valise, comprend la première ce qui se passe.
— Je pense que sa nausée a un nom, lance-t-elle en désignant le trio du menton. Edwardite !
Sans rien répliquer, je me sauve en courant. Vraiment en courant !
Quelle idiote !
Comme une fille qui se sauve vers les toilettes parce qu’elle va vomir, je me rends exactement à
cet endroit. Debout devant le grand miroir, qui reflète une fille beaucoup plus bronzée que d’habitude,
je songe à la manière de me sortir de cette situation. Je sais bien que me cacher ne change rien à ce
qui s’est passé, mais c’est pourtant ma seule envie. Si je reste assez longtemps ici, l’autobus arrivera,
une des filles viendra me chercher, et je n’aurai d’autre choix que de monter à toute vitesse juste avant
le départ.

Pendant que je me fais cette réflexion, Alexa entre dans la salle de toilettes des dames.
— Ça ne va pas pour vrai ou tu te caches d’Edward ?
Je baisse les yeux sur la chose la plus fascinante du monde en ce moment, soit mes pieds, et je
marmonne :
— Qu’est-ce que tu penses ?
— Je crois que tu n’es pas la première personne qui a trop bu et qui a fait des sottises. S’il est là
pour te saluer, c’est qu’il se fiche de ce que tu as pu faire.
— C’est humiliant !
— Hier, tu étais soûle et tu avais raison de faire des stupidités. Là, tu n’as rien pour justifier
d’avoir couru comme si l’immeuble était en train de brûler.
— Il m’a vue me sauver, tu crois ?
— Non, me rassure-t-elle, mais tu dois sortir d’ici. Ce gars-là n’est pas idiot, il se doutera que tu
te caches de lui.
Je jette un coup d’œil dans la glace. J’ai une tête affreuse et je me sens aussi mal que ce que j’ai
l’air. Je soupire au moins dix fois avant de me décider à sortir. Je me dirige vers la lourde porte de
bois massif pour l’ouvrir.
— Maëlie !
Je m’arrête pour regarder Alexa.
— Il y a une dernière chose que je voudrais t’annoncer avant que tu sortes. William, Joshua… et
Edward sont de Montréal.
Zut !
— Bah ! C’est grand, Montréal.
Je suis certaine que ma voix ne sonnait pas aussi nonchalante que ce que j’espérais. J’esquisse un
vague sourire pour compenser. Pour m’achever, elle en rajoute.
— Zoey et Crystal sont en train d’échanger leurs coordonnées.
Merde ! Merde et re-merde !
Je marche lentement aux côtés d’Alexa tout en affichant mon sourire de fausse contenance.
Edward porte un short blanc et un tee-shirt rose qui fait ressortir son teint bronzé et sa barbe forte de
plusieurs jours. Avec ses pieds nus, ses verres fumés juchés sur ses cheveux en pétard, il a l’allure
d’un vrai vacancier. Je le trouve encore plus beau que la veille. Quand nous arrivons à proximité,
Edward lève la tête pour nous sourire. Ses yeux de la couleur de la mer s’illuminent en nous
apercevant. Je sens le regard de mes amies sur moi tandis que mon estomac se noue. Pas comme si
j’allais vomir, mais plutôt parce que mon cœur a décidé de faire des pirouettes et de tout déstabiliser
ce qui se trouve autour.
— Ça va ? demande Edward en s’approchant de moi.
— Mieux.
J’ai les mains moites et mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende. Paniquée, je dirige mon
attention vers le bar.
— Je vais me chercher un jus.
Puis, je tourne les talons et me sauve à toute vitesse. Pendant que je marche, je peux entendre mes
amies me traiter d’imbécile par télépathie. Le temps de commander un jus de fruits à Benito, j’entends
le bus se garer.
Alléluia !
Dans quelques minutes, je serai partie. Tout ce qui me reste à faire, c’est d’étirer le temps en jasant
avec Benito et d’attraper ma valise au dernier moment. Edward change un peu mes plans. Avant que je

le voie arriver, il se manifeste à mes côtés.
— Visiblement, tu n’as pas trop envie de me voir, alors je vais retourner à la plage. J’étais juste
venu te souhaiter un bon vol de retour, mais il n’y a pas lieu de te torturer avec ça. Alors voilà, c’est
fait. Ça a été un plaisir de te rencontrer.
Edward s’apprête à partir, mais je l’en empêche en déposant ma main sur son bras. Je regarde mes
doigts autour de son poignet pendant un demi-siècle avant de trouver le courage de lever mes yeux
vers les siens.
— Je suis désolée, Edward. Je suis seulement mal à l’aise de tout ce que j’ai dit et fait hier.
Edward est plus près que jamais. Pour la première fois, je vois l’intensité de son regard et les
traits parfaitement harmonieux de son visage. Visage qui m’apparaît fâché… ou déçu… ou triste ? Je
ne saurais dire exactement l’émotion qui y est peinte, mais quelque chose ne va pas.
— Je dois y aller maintenant.
J’ai beau avoir parlé en tournant les yeux vers mes amies qui donnent leurs valises au bagagiste,
Edward continue de me regarder sans parler. Je déglutis en cherchant quelque chose à ajouter.
— Merci pour tout.
Plutôt de base, mais qu’est-ce que je peux bien lui dire d’autre ? Je n’ai plus de temps pour lui
exprimer ce que je pense vraiment. Alors il me faut faire vite. Sans plus réfléchir, je prends mon
courage à deux mains pour lui transmettre ma pensée, de la manière la plus rapide et efficace à mes
yeux. Je m’approche de lui et me penche pour poser un petit baiser inoffensif, mais tendre sur ses
lèvres. Edward tourne la tête pour que ma bouche atterrisse sur sa joue.
QUOI !
Ça, je ne l’avais pas vu venir. Du tout. Je crois que quelqu’un vient de frapper mon ego à coup de
masse. Jamais on ne m’a fait ce coup-là. C’est donc comme ça que s’est senti Antoine, deux jours
auparavant ! Mon sang bout de rage dans mes veines, tant je suis insultée. Je ne voulais pas lui faire
un lavement de bouche, je voulais juste que mes lèvres touchent les siennes. Sans le regarder, je
prends mon jus, en avale le contenu d’un trait. Je lance je ne sais trop quoi pour saluer Benito et
tourne les talons.
— Attends ! dit Edward en tentant de m’attraper par le bras.
Je l’en empêche et accélère le pas.
— Maëlie ! je l’entends crier.
— Au revoir, Edward !
Je cours pour me rendre au bus. Je m’efforce tout de même de sourire à Joshua et William qui me
regardent arriver à toute allure.
— Salut, les gars ! Amusez-vous bien pour le temps qu’il vous reste !
Les amis d’Edward me rendent mon sourire, mais très vite leurs yeux se tournent vers Edward qui
arrive. J’ai juste le temps d’apercevoir leur air intrigué avant de monter à bord. Le chauffeur referme
la porte. Il pourrait y avoir du feu dans mes cheveux que je n’aurais pas plus chaud. Si j’étais seule, je
hurlerais ma colère. Les trois paires d’yeux de mes copines sont braquées sur moi. Aucune ne parle.
Je me laisse tomber trop brusquement sur le siège près d’Alexa, ce qui la fait rebondir de son côté.
Une fois que le chauffeur s’est mis en route, j’appuie ma tête contre le siège et soupire si fort que
les touristes en avant de moi se retournent pour me regarder. Quand l’air est bien évacué de mes
poumons, je fais face à Alexa qui a un regard apeuré.
— Ce sac à merde m’a présenté sa joue ! dis-je entre mes dents.
Zoey et Crystal, qui sont sur le banc voisin, se penchent pour m’observer.
— Sa joue ? questionne Alexa d’une voix douce comme pour essayer de me calmer.

— Oui, j’ai voulu l’embrasser et cet imbécile s’est tourné pour me présenter sa joue !
Un long silence suit. Je tente de reprendre mon sang-froid, mais je sens la pression qui veut faire
exploser ma tête. Puis, graduellement, la lèvre d’Alexa frémit. C’est évident qu’elle se contrôle pour
ne pas rigoler. Je l’observe, jusqu’à ce que des éclats de rire stridents soient catapultés de la bouche
de mes autres amies.
— Ha ! Ha ! Ha ! rient en chœur Zoey et Crystal.
Alexa qui n’arrive plus à se contenir s’esclaffe, elle aussi.
— Vous trouvez que c’est drôle !
— Ha ! Ha ! Ha !
Cette fois, ce n’est plus contre Edward que je suis furieuse, mais contre mes amies… ou ex-amies,
je n’ai pas encore décidé.
— Maëlie ! On ne se moque pas de toi. On pensait juste qu’il s’était passé quelque chose de grave,
justifie Zoey, quand elle parvient à retrouver son sérieux.
— C’est grave ! J’avais déjà l’estime personnelle dans les talons. Merde ! Je ne l’ai pas demandé
en mariage ! En plus, c’était plus pour lui que pour moi que je le faisais.
Alexa me dévisage avec le front plissé, le nez retroussé et des points d’interrogation dans les
yeux.
— Comme je n’ai pas arrêté de le fuir, je voulais lui faire comprendre que ce n’était pas lui, le
problème.
— Tu trouves vraiment qu’il faisait pitié, celui-là ? me nargue Crystal.
— Ah ! Tu ne comprends rien !
— Attends ! reprend Alexa. Je ne sais pas trop comment ça s’est passé, votre affaire, mais tu as
peut-être mal interprété son refus de t’embrasser. Il a sûrement été surpris. Tu le dis toi-même, tu n’as
pas cessé de te sauver de lui. Il a dû être étonné et son geste a été mal calculé.
— Mal calculé ?
Je prends soin de retrousser mon nez et d’ajouter une bonne dose d’incrédulité dans mes yeux
pour lui faire savoir que c’est la chose la plus stupide que j’aie entendue de ma vie.
— Ou bien les souvenirs de toi en train de vomir ont refait surface et il a eu peur que ça te
reprenne ! lance Crystal en ne pouvant s’empêcher de s’étrangler de rire en finissant sa phrase.
Bizarrement, son commentaire me donne envie de sourire. Je pince les lèvres quand je sens un
rire se pointer. Je l’étouffe avec un raclement de gorge. En espérant que les filles ne s’en aperçoivent
pas, je me penche vers mon sac à main, au point d’avoir le visage à l’intérieur, ou presque.
Et puis merde !
C’en est trop. Je me mets finalement à rigoler comme une abrutie. Les ricanements de mes amies
se joignent rapidement au mien.
Par chance, je laisse toute cette histoire au Mexique pour me concentrer sur ce qui a plus
d’importance : mon travail.
* * *
Le vol vers Montréal se fait sans embûches et l’attente pour retrouver nos valises est de courte
durée. Pour éviter d’avoir à chercher notre voiture trop longtemps dans le stationnement, on s’est
rendues dans le même taxi. Lors de notre précédent voyage, j’avais quitté le travail pour aller
directement à l’aéroport. Ayant été plus longue que prévu pour finir un rapport que je devais remettre
avant de partir, j’étais arrivée en catastrophe. J’avais laissé ma voiture dans le stationnement en toute
vitesse, avant de courir pour ne pas manquer mon vol. Plus concentrée sur mon départ que sur mon
arrivée, j’avais omis de noter où était garé mon véhicule. Erreur ! J’avais mis de longues minutes à

tourner en rond dans le gigantesque stationnement pour tenter de le retrouver. Ayant covoituré pour
se rendre, mes amies étaient déjà parties. Je me sentais embarrassée de les appeler pour obtenir leur
aide. Finalement, mes pieds gelés m’avaient convaincue de leur envoyer un texto pour les supplier de
venir à mon secours. Nous avions mis près d’une heure de plus à repérer ma voiture, mais au moins
c’était dans le confort de la luxueuse BMW de Crystal. Ce jour-là, j’ai pris la décision de toujours me
rendre en taxi.
Aujourd’hui, une heure après l’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport international PierreElliott-Trudeau, je suis déjà en train d’insérer la clé dans la porte chez moi pour la déverrouiller.
Comme chaque fois que je voyage, je suis très heureuse de me retrouver à la maison en revenant. Ma
demeure n’a rien à voir avec la somptueuse résidence d’Alexa, mais ce penthouse dont j’ai fait
l’acquisition il y a deux ans est tout de même très bien. Il est moderne, luxueux, bien situé et répond
parfaitement à mes besoins.
Je suis rentrée depuis environ cinq minutes quand trois petits coups retentissent et la porte s’ouvre
comme si un ouragan venait de s’élever. Je devrais sursauter, mais je suis si habituée de voir Moricio,
mon voisin d’en face, entrer en catastrophe que je ne cille même plus.
— ¡Hola ! Cómo estás senorita ? ¿Ha tenido un buen viaje ?
— ¡Hola ! Si. Espléndido ! Me lo he pasado.
Moricio est un hurluberlu d’environ quarante ans qui passe les trois quarts de son temps à ne rien
faire. Depuis le jour où j’ai emménagé, il vient me voir, dès que je mets les pieds chez moi. La
plupart du temps, il ne reste que quelques minutes. Juste assez pour me demander comment je vais,
placoter un peu et voler quelque chose dans mon frigo. Je ne sais pas grand-chose de lui et, au début,
il me faisait un peu peur. Je sais maintenant qu’il est inoffensif, malgré son allure particulière. Il est
grand, échevelé comme Einstein et a toujours un pantalon brun, lequel est porté avec une chemise
qu’il change chaque jour. Fait plutôt étrange, je crois ne l’avoir jamais vu avec la même. Toujours à
motifs colorés, rien n’est exclu.
— Tu as rencontré de beaux latinos ? s’intéresse-t-il en prenant une pomme qui a perdu de sa
fermeté dans mon panier à fruits.
Moricio est étrange, mal élevé, indiscret et, malgré cela, je l’adore. Il fait partie de ma vie au
quotidien et sans lui mon existence serait plus terne. Il ne paraît pas travailler, pourtant il semble avoir
de l’argent. Sauf peut-être pour ses vêtements qui ont toujours l’air de provenir d’une friperie. Je le
vois arriver tant avec des hommes que des femmes. Sans toutefois en avoir la certitude, je suppose
qu’il est bisexuel. Il a toujours un point de vue original sur tous les sujets de conversation qu’on peut
aborder. Bien qu’il ne soit un expert dans aucun domaine, il connaît tout.
— Des tonnes de beaux latinos ! dis-je sans rien ajouter sur le sujet.
Mon voisin ouvre la porte de mon frigo en mordant dans la pomme qu’il m’a chipée.
— Y a rien !
Il a raison, j’ai libéré mon frigo avant de partir et comme j’ai prévu commander des sushis pour
le souper, j’irai au marché demain seulement. Sans un mot de plus, Moricio me fait un clin d’œil et
sort de chez moi.
Home sweet home !
La visite de Moricio m’a permis de réaliser que le quotidien reprend.
Comme prévu, je défais ma valise et commence la lessive. Une fois le sable à peu près vidé de
mes bagages, je commande des sushis, ouvre une bouteille de chardonnay et m’installe devant mon
téléviseur pour visionner des émissions inutiles le restant de la soirée.
Le lendemain, je suis plus occupée. Je me lève tôt pour aller déneiger ma voiture qui est restée

garée durant toute mon absence. À en juger par la montagne sous laquelle elle croule, il a beaucoup
neigé pendant cette semaine de janvier. C’est incroyable, presque deux heures me sont nécessaires
pour la déterrer ! Ensuite, je me rends dans les boutiques pour y dénicher quelques vêtements neufs
pour faire bonne impression dans mes nouvelles fonctions. Et finalement, après être passée au
marché pour y attraper de quoi préparer les repas pour la semaine, je rentre chez moi.
Quand j’arrive dans l’entrée de mon immeuble, Moricio est là. Il porte un affreux manteau
d’hiver et une tuque, aussi laide, plantée sur le dessus de la tête. Il m’aide à transporter mes paquets
jusque dans ma cuisine. Après avoir déposé le contenu des sacs d’épicerie sur le comptoir, il attrape
les bananes que je viens d’acheter et sort. Je passe ensuite ma soirée à cuisiner.
Juste avant d’aller au lit, je me branche sur ma boîte courriel et y trouve des messages de mes
amies. Zoey et Alexa me souhaitent bonne chance pour demain. Crystal, quant à elle, me fait parvenir
un courriel qu’elle a reçu de Laurent, le type du Mexique, l’ami du reptile. Le contenu dit entre autres
qu’Antoine essaie de me faire parvenir un message, mais que mon adresse électronique semble être
erronée.
Ah ben ! Bizarre !
Crystal me demande ce qu’elle doit lui répondre. Je pianote un court message avant d’éteindre
mon ordi.
De : Maëlie Faye
À : Crystal Ambrose
Date : 19 janvier – 22 h 03
Objet : Mauvaise adresse ?
Hé sexy !
Dis-lui que j’ai attrapé la gonorrhée ! ! Í
Maëlie xox

Puis, c’est en imaginant ma première journée au bureau que je m’endors.

5
C’est avec de légers papillons dans le ventre que j’arrive au boulot. Il fait beau, mais très froid. Si
bien que lorsque je franchis les portes de l’immeuble de verre j’ai les yeux larmoyants.
Je déteste le Québec !
Ce n’est pas tout à fait vrai. J’aime notre belle province, mais j’écourterais l’hiver. J’aime bien
profiter de la saison froide pour m’adonner aux sports d’hiver. Mais aujourd’hui, vêtue d’une jupe
qui laisse passer l’air glacial du mois de janvier et de bottes à talons aiguilles pour marcher sur des
trottoirs mal déneigés, ce n’est pas de tout repos.
Dès que je suis à l’abri du vent et du froid, je me concentre sur ma destination, soit le quatorzième
étage. L’ascenseur est plein à craquer de gens d’affaires qui regardent droit devant, comme s’ils
étaient seuls au monde. J’ai toujours trouvé plutôt étranges les personnes qui marchent et agissent
comme des robots en ignorant tout humain à proximité. Mais où est donc passée la chaleur de
l’époque ? Cette période où les gens, inconnus ou pas, se saluaient. Bien sûr, dans ce temps, les
grandes métropoles n’existaient pas et les personnes qui croisaient notre route ne se comptaient pas
par milliers à l’heure. Mais quand même, il ne s’agit pas d’entreprendre une grande discussion avec
chacun ; un sourire, ça n’a jamais tué personne ! La cage métallique s’est vidée au fil des étages et un
type qui est encore là fait écho à mes pensées en me souriant gentiment.
— Bonjour !
Je lui rends son sourire et sa salutation. Pas difficile d’être aimable avec un gars aussi mignon.
J’aime moins les bruns, mais lui n’est pas mal. La cloche annonçant mon étage se fait entendre.
L’homme tient la porte, me laisse sortir et me suit.
— Vous êtes Maëlie Faye, c’est bien ça ?
Il rigole en lisant la surprise sur mon visage.
— Je vous ai vue au moment de l’entrevue. Je suis Olivier Rossi, responsable du service de la
paye. C’est pour cette raison que je connais votre nom.
Et mon salaire !
— C’est un plaisir de faire votre connaissance, monsieur Rossi.
— Olivier.
— OK !
Il marche en silence à mes côtés, jusqu’à ce qu’il me souhaite une bonne journée en bifurquant
vers un escalier menant à un étage supérieur.
Arrivée à l’accueil, je m’annonce au réceptionniste, un jeune homme asiatique. À peine deux
minutes s’écoulent avant qu’une fille des ressources humaines vienne me chercher. Je passe une
bonne heure avec Cynthia, qui m’explique le fonctionnement des assurances collectives ainsi que la
gamme des avantages sociaux auxquels j’ai droit. C’est elle qui m’accompagne jusqu’à mon bureau
où m’attend Maya, mon assistante. Maya est dans la fin de la vingtaine et a un style… différent. Ses
cheveux sont placés d’une manière que je ne saurais définir. Si sa coiffure était un animal, ce serait un
croisement entre un hérisson et un rhinocéros ! Ses vêtements aussi sont peu conventionnels ; elle
porte un tailleur mauve avec des bottes lacées. Pourtant, aussi étrange que ça puisse sembler, elle
affiche une image professionnelle. Enfin, sur elle, c’est ce que ça donne. Sur moi, je suppose que
j’aurais l’air de vouloir quémander des friandises par un beau soir d’automne !
— Bonjour, madame Faye, je suis ravie de vous rencontrer. J’ai entendu de bons mots sur vous.
J’avais très hâte de faire votre connaissance.
— Bonjour, Maya ! Je t’en prie, appelle-moi Maëlie.

Aussitôt les présentations faites, Maya me guide sur ce que sera ma première journée de travail.
J’ignore tout d’elle, mais je l’aime déjà. Elle est souriante, dynamique et sait où elle s’en va. Mon
bureau est organisé et elle m’a commandé des fleurs pour me souhaiter la bienvenue.
— Voici la documentation concernant un client que tu devras rencontrer demain, dit-elle en me
tendant un café. Sucre ? Lait ?
— Noir. Merci, Maya.
— Dans quarante-cinq minutes, tu dois assister à une réunion des services. Elle a lieu deux fois
par mois. Voici un organigramme pour te situer. J’ai mis les noms des divisions et des responsables
pour t’aider pendant cette rencontre. Ensuite, à midi trente, tu sors dîner avec monsieur O’Toole, ton
supérieur. C’est le VP des opérations et du développement des affaires. Tu n’as rien à préparer, sauf
ton sourire. C’est un dîner de bienvenue. Il t’expliquera simplement ce qu’il attend de toi ainsi que les
orientations qu’il veut donner à la division communication et marketing dont tu es maintenant
responsable.
Et moi, l’orientation que je veux donner à ma carrière !
— À quinze heures, les gens des finances font une présentation à laquelle les directeurs de chaque
service doivent assister. Tu verras donc le même beau monde. Ce sera plutôt ennuyant, ils vous
présenteront les prévisions budgétaires pour le prochain trimestre.
Ça me fait sourire de voir qu’elle non plus n’aime pas trop les chiffres. Nous avons déjà ça en
commun.
— Je serai au bureau jusqu’à dix-sept heures trente aujourd’hui. Tu n’as qu’à appuyer ici,
explique-t-elle en me désignant un bouton rouge sur mon téléphone, et je me manifesterai. La
meilleure façon de me contacter en soirée, c’est par courriel. Je suis toujours branchée.
— Wow ! Tu es géniale ! On te l’a déjà dit ?
Maya me fait un clin d’œil accompagné d’un petit sourire malicieux et tourne les talons pour
regagner son bureau. J’observe le mien. Il n’est pas très spacieux, mais le mobilier est actuel et de
bon goût. La fenêtre qui donne sur un édifice inintéressant me permet d’avoir une vue du pont
Jacques-Cartier et, surtout, du fleuve qu’il enjambe. Je défais mes cartons pour m’approprier l’espace
en me faisant la réflexion que je serai bien ici. Je sens une belle énergie chez tous ceux que j’ai
rencontrés jusqu’à maintenant. L’atmosphère décontractée me plaît.
Je viens de me pencher sur les documents que m’a remis Maya quand on frappe à ma porte. Une
femme châtaine, distinguée, dans la cinquantaine est debout sur le seuil.
— Bonjour, madame Faye. Je suis Eleonor La Saint-Cortes, l’assistante de monsieur O’Toole. Je
suis simplement venue me présenter parce que nous aurons à travailler ensemble au quotidien.
Je me lève pour aller serrer sa poigne franche et assurée. Son sourire, quant à lui, est tellement
chaleureux.
— Bonjour, madame La Saint-Cortes. Je suis ravie de vous rencontrer.
— Moi de même. Je travaille avec monsieur O’Toole depuis cinq ans maintenant. Avant qu’il
accède à ce poste, j’étais déjà l’assistante de celui qu’il remplace et de l’autre avant. Je connais plutôt
bien ce qui se passe dans cette boîte, alors n’hésitez pas à me demander si vous avez des questions, je
pourrai sûrement vous être utile.
— Merci, madame La Saint-Cortes, c’est très apprécié.
— Je vous en prie, appelez-moi Eleonor.
— D’accord, et moi je préfère qu’on m’appelle Maëlie.
— Bienvenue parmi nous, Maëlie.
Wow ! Je trouve les gens vraiment gentils ici. Je me penche de nouveau sur mes papiers en

prenant une gorgée de café. Toc ! Toc ! Toc ! En levant la tête, j’aperçois Olivier, le gars de la paye,
qui est là. Sourire aux lèvres, il se tient dans le cadrage de la porte.
— Bonjour, Maëlie. Je sais que tu dois être bombardée par tout le monde, mais je dois te faire
signer des trucs pour le dépôt bancaire.
— Viens, assois-toi.
Je dépose ma tasse pendant qu’Olivier s’installe. Il paraît nerveux. Je me demande si c’est moi qui
ai cet effet sur lui. J’ai l’impression que oui. Je l’examine tandis qu’il prépare les documents que je
dois signer. Il est franchement séduisant. Ses cheveux foncés sont très courts, sa peau est basanée, son
nez est droit et sans défaut, et sa bouche est juste assez charnue. Son visage est angulaire comme celui
d’un mannequin, sans être trop parfait…
— … juste ici, indique Olivier.
Oups ! La Terre appelle Maëlie.
— Pour ce qui est de ton allocation de dépenses, elle doit être approuvée par ton supérieur, et c’est
son assistante, Eleonor, qui me l’achemine.
— Très bien. Merci, Olivier, dis-je en souriant plus que nécessaire.
Mon nouveau collègue me récompense en étirant un peu les lèvres lui aussi. Je ne le quitte pas des
yeux quand il se lève. En fait, sans trop comprendre ce qui me prend, je l’examine de la tête aux pieds.
Il le remarque, car je vois son visage s’empourprer. Consciente que je le mets mal à l’aise, je finis
par détourner le regard. Pendant ce court moment, Olivier trébuche sur une ligne imaginaire. Il
étouffe un rire nerveux, puis pivote vite pour s’éloigner.
— À bientôt, Olivier.
Bon, là, je dois me focaliser sur les choses importantes. Premier jour de travail et je suis déjà en
train de me chercher un homme !
Je réalise qu’il ne me reste que quelques minutes avant ma réunion. Je consulte l’organigramme à
la sauvette, histoire d’avoir les noms de mes collègues en tête. Il y a six divisions en tout :
planification stratégique et finances, médias sociaux et affaires électroniques, développement des
affaires, publicité, création et gestion de marques, affaires internationales et, finalement,
communication et marketing, dont je suis responsable.
Je sens que les papillons reviennent danser dans mon estomac. Pourtant, je n’ai rien à faire de
particulier pour cette première réunion, sauf écouter. Je suppose que c’est l’idée de rencontrer mon
patron et le désir de faire bonne impression qui me rend nerveuse. Je prends quelques respirations
profondes, attrape mon porte-documents, récupère ma tasse de café et quitte mon bureau. Je marche
la tête haute en me répétant que tout se passera bien.
* * *
Quand j’entre dans la salle de conférences, une femme et deux hommes sont déjà présents. Ils
s’arrêtent de parler et se lèvent pour m’accueillir. La femme est dans la cinquantaine avancée, elle a
un tailleur strict, mais son sourire est chaleureux. Elle semble plutôt gentille. Les deux hommes sont
plus jeunes, fin trentaine ou début quarantaine. Ils sont aussi assez sympathiques. Ils viennent tous de
me dire leurs noms, mais je suis trop stressée, je ne me souviens d’aucun.
Merci, Maya, pour l’organigramme !
Puisque nous ne sommes que deux femmes, ma consœur sera facile à repérer sur ma feuille. Le
type avec l’habit noir vient de m’informer qu’il s’occupe de la division des médias sociaux et affaires
électroniques. Je pourrai l’identifier facilement aussi. L’autre a l’air un peu coincé, il doit être en
finance. Les fiscalistes ont toujours cette allure de nerd emmerdant. Alors je me fais le pari qu’il est
directeur de la planification stratégique et des finances.

Je réponds à quelques questions de mes nouveaux collègues sur mon ancien poste pendant que les
autres membres de l’équipe arrivent. Un seul gars attire vraiment mon attention. Pas parce qu’il est
une proie potentielle, mais plutôt parce que son exubérance me frappe. Il a les traits d’un Asiatique,
un Thaïlandais, je dirais. Il a un style hyper cool ; jean et tuque rouges, avec un veston noir texturé.
Ses espadrilles sont de couleur argent, comme sa boucle d’oreille du côté gauche. Ses lunettes à
monture noire sont gigantesques, mais parfaites pour lui. Il se prénomme Tang – comme le jus. Je ne
sais pas trop si c’est vrai ou si c’est un pseudonyme, mais je suis certaine d’avoir bien entendu. Son
nom de famille, par contre, je ne pourrais pas le prononcer, il a des ing et des ong, mais c’est tout ce
que je me rappelle. Lui, sans grande surprise, est le directeur de la division publicité, création et
gestion de marques. Autre détail qui retient mon attention : il est gai. Gai, gai, gai de la tête aux pieds !
Je me sens drôlement bien avec ces gens. La nervosité s’est évaporée. Tang me parle d’une pub de
yogourt en gesticulant tant qu’il est presque debout sur la table. L’autre femme, Kim, je crois, me
lance un regard complice et un sourire taquin devant son exubérance. Je me contente de rire en
l’écoutant. Même sa façon de parler est colorée. Je l’aime déjà.
C’est pendant que nous sommes tous en train de rire que la porte s’ouvre sur Eleonor. Elle nous
salue, dépose des viennoiseries et du café, et nous annonce que monsieur O’Toole vient d’arriver.
— Il sera ici dans deux minutes, dit-elle avant de sortir.
Je discute avec le gars des affaires internationales, Shawn Davis, quand notre patron entre.
— Salut, la gang !
OH MY GOD !
Ma mâchoire atterrit sur la table de conférences. Mes yeux s’écarquillent de surprise. Ses cheveux
sont beaucoup plus courts, il porte des lunettes et un habit, mais c’est bien lui. Mon cœur tambourine
si fort dans mes oreilles que je crois que mes tympans vont exploser. Je glisse sur ma chaise, malgré
moi.
— Hé, Eddy ! Beau voyage ? s’intéresse Tang.
Le temps que mon cerveau assimile ce qui se passe, j’ai les yeux à la hauteur de la table tellement
je tente de disparaître. Monsieur O’Toole, le VP, mon patron, c’est Edward. La vie a tout un sens de
l’humour ! Je prends l’ordre du jour pour essayer de fabriquer un mur entre lui et moi. Comme si
une feuille de quelques centimètres allait réussir à me cacher.
— Super voyage, merci. Bla-bla-bla…
Ce qui suit est totalement inaudible. Je n’ai aucune idée de ce qu’Edward raconte. Je suis en train
de me liquéfier sur ma chaise. Je lève les yeux vers Kim qui a un air, mi-incrédule, mi-moqueur. Elle
semble essayer de comprendre ce qui m’arrive. Pratiquement couchée sous la table, je sens que mes
joues sont en feu et que j’hyperventile. Je n’ose pas regarder Edward, mais je sais qu’il ne tardera pas
à m’apercevoir. Sait-il que c’est moi la nouvelle ? Le savait-il quand on s’est rencontrés au Mexique ?
Lorsque j’ai passé l’entrevue, les ressources humaines m’ont dit que le VP était à l’extérieur du pays.
Je croyais que c’était pour affaires, pas pour des vacances.
— Est-ce que notre nouvelle directrice de la division communication et marketing est arrivée ?
s’enquiert Edward en balayant la pièce du regard.
— Oui, répond Tang en pivotant vers moi.
Le visage du Thaïlandais se décompose en apercevant le mien. Ses yeux sont grands ouverts et ses
lèvres pendantes forment un O. Shawn se recule pour permettre à Edward de m’apercevoir, mais mon
corps suit le mouvement du sien pour éviter d’être vue. Edward, lui, se penche vers l’avant en
espérant pouvoir avoir un visuel.
Ridicule !

Je ne sais pas trop ce que j’essaie de faire en jouant à la cachette. La pièce a quinze mètres carrés.
Il me trouvera tôt ou tard. Cette situation est absurde. Prenant mon courage à deux mains, je me
redresse et descends la feuille qui me servait de paravent. Les yeux d’Edward se posent sur moi et, là,
son sourire s’évanouit.
— Bonjour, monsieur O’Toole.
J’ignore comment sonnait ma voix, mais dans ma tête elle était tremblotante, faible et aiguë.
Edward est planté là et ne dit rien. Au moins, j’ai ma réponse, il ne savait pas plus que moi. En tout
cas, s’il savait, son cerveau a oublié de le transmettre à son visage. Il est si figé qu’il a l’air presque
aussi idiot que moi. L’homme devant moi est très différent du beach bum de la Riviera Maya. Jamais
au grand jamais je n’aurais pu me douter que ce gars-là était un VP, surtout pas celui des opérations et
du développement des affaires pour l’entreprise qui m’a embauchée.
— Bonjour, tu peux m’appeler Edward, finit-il par articuler une fois que la planète s’est remise à
tourner. Et si ça ne te gêne pas, je t’appellerai Maëlie. Je n’aime pas trop les formules de politesse
impersonnelles.
La terre vient de s’ouvrir et je suis en chute libre dans la fente.
* * *
Je n’ai rien compris de ce qui s’est raconté pendant la réunion. De toute façon, je m’en fiche parce
que j’ai l’intention de partir d’ici et de ne jamais y remettre les pieds.
— Super ! Vous avez fait de l’excellent travail. Je suis vraiment content. Je vous libère, conclut
Edward en refermant la chemise qu’il a devant lui.
À peine a-t-il terminé sa phrase que je me lève, j’attrape mes affaires et je marche vers la sortie.
— Maëlie, m’appelle Edward, j’aimerais te voir deux minutes.
Trop tard, je suis déjà loin. Je cours presque dans le corridor qui mène à mon bureau. Maya qui
me voit passer en coup de vent s’intrigue.
— Ça va, Maëlie ?
Qu’est-ce que je peux bien répondre à ça ? Je n’ai pas envie d’expliquer cette situation à personne.
Edward s’en occupera. Moi, je veux juste partir d’ici.
— Est-ce que je pourrais avoir une boîte, s’il te plaît, Maya ?
Qui aurait cru que j’empaquetterais mes effets personnels aussi vite ? Je suis tellement déçue. Moi
qui avais de grands espoirs pour ce poste. Je n’ai même pas le temps de me retourner que j’ai déjà un
carton sur mon bureau. Je crois que Maya a senti l’urgence.
— As-tu besoin d’autre chose ? demande-t-elle, visiblement mal à l’aise.
Je réponds par un vague mouvement de tête. Elle ne pose pas d’autres questions. Je suppose
qu’elle a compris que je n’ai pas envie de bavarder. Par chance, j’ai apporté peu de choses ce matin,
alors dans quelques minutes toute cette histoire sera terminée.
— Est-ce que j’annule ton dîner avec monsieur O’Toole ? se risque Maya après un moment.
— Oui.
— Non, répond Edward juste après moi.
— Oui !
— NON !
Après nous avoir regardés tour à tour, Maya prend la décision de s’esquiver devant l’étrange
scène qui se joue. Ignorant Edward, j’attrape ma petite lampe de table que je dépose dans la boîte.
Edward la saisit et la remet sur mon bureau. Je prends ma plante que je mets dans le carton. Edward la
retire aussitôt.
— Maëlie ! Qu’est-ce que tu fais ?

— Qu’est-ce que j’ai l’air de faire ?
Je me dirige de l’autre côté du bureau d’un pas décidé. J’agrippe de nouveau ma lampe que je
lance dans la caisse. Il la prend pendant que je récupère la plante.
— Maëlie, je t’en prie. Est-ce qu’on peut au moins en discuter ?
— Non.
J’attrape un cadre que je catapulte dans le fond de la boîte.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’y a rien à dire. Je pars d’ici et tu embauches une nouvelle directrice, point final.
— Maëlie ! Je ne veux pas une nouvelle directrice, je te veux, toi.
— Quoi ! Tu ne savais même pas que j’allais être ici, alors je ne vois pas pourquoi tu voudrais
que ce soit moi.
— Les gens des ressources humaines m’ont juré qu’ils avaient trouvé une perle rare. J’ai
confiance qu’ils ne se sont pas trompés à ton sujet.
Ils ont dit ça ?
Je suis flattée qu’ils aient eu cette impression de moi en entrevue, mais ça n’empêche pas que je ne
veux pas travailler avec Edward. Encore moins pour Edward.
— Je suis certaine que tu seras parfaite, les autres semblent déjà t’apprécier.
Je lance tour à tour mes objets, qu’Edward enlève au fur et à mesure. J’essaie d’attraper une tasse,
mais il m’empêche de passer en se plaçant devant moi. Je me penche pour agripper une boîte de
mouchoirs.
— Tu voles nos mouchoirs ?
Je la laisse retomber sur le bureau sans répondre. Il me bloque toujours le passage. Sans trop
réfléchir, je le pousse. Edward recule et se heurte à mon bureau où il se retrouve assis. Il éclate de
rire.
— Allez, Maëlie ! On est partis sur de drôles de base, mais ça n’empêche pas qu’on peut
reprendre ça du début. Je suis certain qu’on peut bien s’entendre si tu arrêtes de te sauver.
Soudain, l’image d’Edward alors qu’il tend sa joue pour éviter mon baiser refait surface. Je sens
mon visage s’enflammer de honte.
Impossible !
Edward attrape la lampe que je viens encore de saisir. Je ne la laisse pas et lui tire de son côté.
— Où sont passées tes intentions de repartir à zéro dans une nouvelle entreprise ? Maëlie, je suis
convaincu que tu es la personne toute désignée pour ce poste.
— Peut-être, mais pas avec toi comme patron, dis-je en tirant encore plus fort sur la lampe, qu’il
ne laisse pas aller.
— Au contraire, je sais quelles sont tes aspirations. Tu as prévu mettre ça au clair dès le départ
avec ton supérieur, alors tu as déjà une étape de franchie sans avoir à te prostituer.
Edward ne sourit pas, mais je vois une lueur de moquerie traverser ses yeux bleus.
— À moins que…, lance-t-il en jaugeant le confort de mon bureau en se laissant rebondir dessus.
SALAUD !
Je rage entre mes dents serrées, tout en tirant de toutes mes forces sur cette fichue lampe. Je suis si
en colère que je crois pendant une seconde que je réussirai à la lui arracher des mains. J’essaie
d’effectuer une torsion avec le pied de l’objet, en espérant ainsi que sa main n’aura d’autre choix que
de lâcher. Ce n’est pas le cas. En plus, il ne semble même pas forcer, contrairement à moi. Je mets
aussi beaucoup d’efforts à cacher que ma main me fait mal ; presque autant que mon ego ! Edward
s’accroche à ma lampe comme si c’était son bien le plus précieux. Et moi, je m’y cramponne

tellement qu’il m’attire sur lui en la levant dans les airs. Edward est allongé sur mon bureau et je suis
couchée par-dessus lui quand Eleonor se pointe à la porte.
— Toc ! Toc ! Toc ! fait-elle avec sa voix.
Edward sourit, mais moi, j’ai envie de disparaître. Je me redresse vite. Edward se remet sur ses
pieds en lissant son habit comme si je venais de l’attaquer.
— Il y a le président de Cossette sur la 2, je lui demande de rappeler ? s’enquiert son assistante.
— Non, je le prends tout de suite. Eleonor, voudriez-vous appeler au resto pour aviser qu’on aura
quelques minutes de retard ?
Et qu’il sera seul !
— Très bien, répond-elle en tournant les talons.
— Tu restes ici ! m’ordonne Edward en pointant un index autoritaire vers moi.
— Pff ! Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi, je ne suis plus ton employée.
— Tu es mieux d’être ici quand je reviendrai.
Sinon quoi ?
Dès qu’Edward sort, Eleonor revient vers moi. Je suis tellement humiliée de ce qui vient de se
produire que je ressens le besoin de me justifier.
— Ce n’est pas ce que vous croyez, Eleonor.
Elle retire ses lunettes et me sourit.
— On peut dire que vous ne perdez pas de temps, rigole-t-elle.
— Non ! La situation n’est pas du tout ce que vous pensez.
— Je sais que monsieur O’Toole est très séduisant, reprend-elle, comme si elle ne m’avait pas
entendue.
— Eleonor, ce n’est vraiment pas…
— Maëlie, vous n’avez pas à m’expliquer quoi que ce soit. Si j’avais votre allure, j’aurais tenté
ma chance, moi aussi.
Je soupire.
— Non, je vous jure que ce n’est pas ça.
Découragée de la tournure des événements, je penche la tête, ferme les yeux et soupire encore.
— Eleonor…
— Je sais que ça ne me regarde pas. Seulement, je ne voudrais pas que vous soyez déçue.
Déçue ? Pourquoi je le serais ?
Intriguée, je la laisse poursuivre.
— Vous êtes tellement jolie qu’aucun homme ici ne vous résisterait. Cela dit, dans les
circonstances, tentez votre chance avec monsieur O’Toole est inutile.
Les circonstances ? Inutile ? Sait-elle qu’il ne veut pas de moi ?
Je dois avoir des points d’interrogation à la place des yeux parce qu’elle s’explique.
— Vous savez, monsieur O’Toole n’est pas… Je suis certaine que s’il n’était pas… Euh… vous
savez… vous lui plairiez dans d’autres conditions, mais…
Quelles conditions ? Quoi ? Qu’est-ce qu’elle essaie de dire ?
— Enfin, je suis certaine qu’il vous trouve jolie, mais puisqu’il est homosexuel, je suppose que ça
ne vaut pas la peine de perdre votre temps.

6
Homosexuel ?
Est-ce qu’elle a dit homosexuel ? Edward est gai ! Ça, je ne l’avais pas vu venir. Du tout. Cette
nouvelle me frappe comme un coup de poing… ou plutôt comme un train ! Je ne sais pas trop ce que
j’en pense. Quoique je n’aie pas à avoir une opinion là-dessus. Seulement…
Edward est gai !
C’est tellement bizarre que je n’aie rien perçu. Bon, ce n’est pas toujours écrit dans leur front,
mais il me semble que d’habitude je sens ces choses-là. Et je n’imagine pas trop Edward avec un gars.
Ben…
Au fond, quand j’y pense, ça pourrait expliquer certaines choses. Comme le fait qu’il était un peu
tendu quand je me suis couchée près de lui à la mer. Aussi le fait qu’il était si compréhensif. C’est
vrai, c’est bien connu que les homosexuels sont toujours de bons confidents pour les filles. En y
songeant, Edward était en vacances avec deux autres gars et il ne s’est rien passé avec aucune de mes
amies ; ils sont probablement gais eux aussi. En tout cas, ça me soulage de savoir que c’est pour cette
raison qu’il n’a pas voulu de mon baiser. Plus j’y réfléchis, plus je me dis que c’est une bonne
nouvelle. Je n’ai pas à quitter mon poste. Ça change tout ! Je ne me retrouverai plus dans une situation
où…
— Ça va, Maëlie ? Maëlie ? répète Eleonor qui est toujours devant moi.
J’ignore l’émotion que j’affiche, mais visiblement elle pense que je ne vais pas bien.
— Je suis désolée, Eleonor, je vais bien. Très bien même.
— Vous êtes certaine ?
— Oui, ça va.
— Ouf ! J’ai pensé vous avoir perdue pendant un moment.
Je ne peux pas m’empêcher de rire. De soulagement.
— Je ne savais pas que monsieur O’Toole était… enfin, vous savez.
— Vous n’avez pas à expliquer quoi que ce soit, j’ai eu la même réaction quand je l’ai su. Il est
discret sur sa vie personnelle, et même si je m’occupe de beaucoup de choses pour lui, je n’aurais pu
deviner.
Edward arrive en courant. Réellement en courant ! Eleonor et moi nous retournons en
l’apercevant devant la porte. Il est arrivé si vite que les autres doivent penser que le feu est pris dans
l’immeuble.
— Tu n’es pas partie !
— On sort dîner, non ?
Edward fronce les sourcils. Incertain, il se tourne vers Eleonor. Elle lui sourit, me fait un clin
d’œil et part en nous souhaitant bon appétit.
— Oh ! monsieur O’Toole, je n’ai pas eu le temps de téléphoner au restaurant encore. Dois-je
toujours le faire ?
Edward me regarde, l’air de vouloir sonder mon esprit.
— Non, on part maintenant.
Même si c’était une affirmation, ça sonnait plus comme une question.
— Très bien.
— Et s’il vous plaît, Eleonor, allez-vous enfin m’appeler Edward ?
— Non, crie-t-elle en s’éloignant.
* * *

Edward et moi sommes assis dans un bistro français. Nous venons de commander notre repas. Je
dois me pincer pour croire ce qui se passe. Edward aussi, à en juger par son regard perplexe. Il vient
de retirer ses lunettes qu’il a rangées dans sa poche de veston et est assis devant moi à me fixer de ses
magnifiques yeux bleus… gais ! Je sais que c’est ridicule de porter autant d’attention à un détail aussi
peu important, mais c’est plus fort que moi. En plus, ce bum de la Riviera Maya est un vice-président
d’entreprise. Il a bien cette allure aujourd’hui, avec son complet parfaitement coupé, sa cravate, ses
boutons de manchette et ses cheveux beaucoup plus courts. Pourtant, il n’y a rien à faire, je continue
de voir le gars décoiffé, pas rasé, aux abdominaux sculptés, que je trouvais trop sexy pour le laisser
m’approcher.
— Je suis curieux de savoir ce qui a occasionné ce revirement le temps que je prenne mon appel,
lance Edward en attrapant son verre de vin.
— Disons qu’Eleonor a remis les choses en perspective.
— Eleonor ? Mais qu’est-ce qu’elle a bien pu te raconter qui a été si efficace, en aussi peu de
temps ?
— Ce n’est pas si important. Je me sens plus à l’aise maintenant, c’est tout. Bien sûr, ça n’empêche
pas que je t’ai vomi dessus et que… ben, tu sais, tout le reste.
Edward esquisse un petit sourire. Quand il le fait, ses yeux se plissent laissant apparaître de
minuscules rides. C’est charmant. Je me demande quel âge il a ; trente-cinq, je dirais. Peut-être moins.
C’est vraiment sans importance, mais je ne peux m’empêcher de me questionner en l’observant.
— Le vomi et tout le reste, répète-t-il en levant un sourcil rieur, sont effectivement sans trop
d’importance. Par contre, je suis vraiment intrigué de savoir ce que j’aurais dû te dire pour éviter que
tu te sauves pendant tout ce temps. Et aussi comment Eleonor a su que c’est ce qu’il te fallait entendre.
— Elle m’a juste expliqué que tu étais… que tu préférais…
Edward avance la tête à chaque mot, comme s’il ne se doutait pas du tout de ce que j’allais dire.
Pourtant, il devrait avoir une idée. Non ?
— Que tu es homosexuel.
Les yeux d’Edward viennent de s’agrandir de deux centimètres.
— Eleonor t’a dit que je suis gai !
— Quoi ! Tu ne voulais pas qu’elle en parle ?
— C’est pour ça que tu as décidé de rester ? demande-t-il sur un ton qui suggère que c’est bizarre.
— Ben, oui.
— Pourquoi ?
— Parce que ça rend les choses plus simples.
— Plus simple ? répète-t-il en retroussant le nez.
— Oui.
— Pourquoi ?
Je soutiens son regard un moment avant de répondre. Je ne sais pas trop ce que je devrais lui
raconter. Il n’est peut-être plus mon potentiel futur mari, mais il est quand même mon patron.
— Je sais que ça peut paraître étrange, mais je te fuis depuis le début parce que je craignais que tu
me brises le cœur. Maintenant, je sais que ça n’arrivera pas.
Edward est adossé à la chaise, les deux bras pendant de chaque côté de son corps à me dévisager.
— Quoi ! Je suis stupide ?
— N… on ! C’est juste étonnant. C’est pour cette raison que tu te sauvais de moi ? Parce que tu
avais peur que je te blesse ?
— Je ne sais pas pourquoi tu es si surpris, je te l’ai déjà expliqué.

Edward semble fouiller dans sa mémoire.
— Oui, c’est vrai, tu me l’as dit, au fond. Mais…
Il s’interrompt.
— Alors, si je comprends bien, Eleonor t’a annoncé que je suis gai et maintenant tu n’as plus de
problème à me voir dans les parages ? Tu ne te sauveras plus de moi ?
— Exactement ! La preuve, c’est que je suis ici en ce moment. On peut même être amis, si tu veux.
J’ai toujours voulu avoir un ami gai.
Edward étouffe un rire. Ensuite, il ferme les yeux, soupire longuement, ouvre les paupières pour
me regarder et me sourire. Il frotte son visage de ses deux mains, après quoi il balance la tête et
rigole encore.
— Tu veux qu’on travaille ensemble, on peut même être amis, et tout ça parce qu’Eleonor t’a dit
que je suis homosexuel !
Exprimé de cette façon, et sortant de sa bouche, ça sonne ridicule, mais c’est pourtant vrai. Alors,
j’acquiesce d’un léger mouvement de tête aidé d’un haussement de sourcils.
— Rappelle-moi de penser à Eleonor au moment des augmentations salariales !
Le lunch avec Edward s’est bien déroulé. J’arrive à voir mon patron autrement qu’en séduisant
beach bum maintenant que j’ai passé presque une journée entière avec lui. Il est toujours aussi beau,
mais il est aussi très intelligent, éloquent, compétent, et tout le monde semble l’apprécier. Eleonor n’a
pas cessé de me faire des sourires complices pendant la journée. Comme Maya, mon assistante,
Eleonor est vraiment géniale. La relation entre Edward et elle est plutôt cocasse. Elle est presque
assez âgée pour être sa mère et elle agit comme telle. Edward m’a confié que sans elle il n’arriverait
à rien. Elle fait tout pour lui, même plus que ce que son poste exige. En plus, elle passe son temps à le
taquiner. Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne voulait pas l’appeler par son prénom plutôt que
monsieur O’Toole, elle a répondu qu’elle trouvait comique d’embêter Edward !
* * *
Ce soir, Alexa nous reçoit chez elle pour souper. C’est la première fois que je vois mes amies
depuis notre retour au Québec. Les pâtes sont exquises et le vin coule à flots.
— Je ne te crois pas ! répète Alexa pour la cinquième fois.
— C’est n’importe quoi ! Il n’est pas plus gai que moi je suis vierge, insiste Crystal.
— Puisque je te dis qu’il l’est. C’est même son assistante qui me l’a annoncé. Pourquoi aurait-elle
affirmé une chose pareille, si ce n’est pas vrai ?
— Et lui te l’a-t-il confirmé ? demande Crystal, toujours incrédule.
— Oui… ben en tout cas, il ne l’a pas nié.
— Ah ! Ah !
— Ah ! Ah ! Quoi ? Tu crois qu’il prétendrait être homosexuel rien que pour se débarrasser de
moi ?
— Bien sûr que non. Sinon il ne t’aurait pas empêchée de partir comme il l’a fait.
— Alors quoi ?
Crystal se contente de me regarder en prenant une énorme goulée. C’est vrai que c’est surprenant
parce qu’Edward a une allure très masculine, mais maintenant que je sais, je suis étonnée de ne pas y
avoir songé avant.
— Pensez-y, les filles, il s’est tourné quand j’ai essayé de l’embrasser. Vous croyez que mes
lèvres sont aussi peu alléchantes ? dis-je en formant un baiser avec ma bouche.
Mes copines me trouvent plutôt drôle, à en juger par leurs rires stridents.
— En plus, il est allé en voyage avec deux autres gars…

— C’est quoi, le rapport ? On est allées en voyage ensemble, ça ne fait pas de nous des lesbiennes,
rétorque Alexa.
— Non, je sais. Ce n’était pas vraiment mon argument. Mais il y a ça, ajouté au fait que lorsque
vous êtes sorties avec Joshua et William il ne s’est rien passé entre vous.
— Et ? Ce n’est pas parce qu’on sort avec deux hommes très sexy qu’il doit automatiquement y
avoir des rapprochements.
— Pas nécessairement, mais en général c’est le cas, non ? Alors c’est sûrement parce qu’ils sont
gais qu’ils n’ont pas tenté de vous ramener à leur chambre.
— Ça pourrait aussi être parce qu’on n’est pas leur genre ou encore que ce n’est pas dans leurs
habitudes de baiser les premières venues, insiste Alexa.
— Ou ils n’avaient qu’une chambre pour trois et, pour une raison ou pour une autre, ça leur
posait un problème, reprend Crystal sur un ton espiègle.
Mes amies rigolent. Crystal ne s’arrêterait pas pour aussi peu qu’un public ou même plus de
participants !
— Toi, ça ne t’aurait pas empêchée, hein ?
— Non, madame ! s’étrangle-t-elle tant elle rit.
— Moi, je pense qu’on peut supposer qu’ils sont tous homosexuels.
— Ils ne sont pas gais ! lance Zoey qui a été silencieuse jusqu’ici.
Son ton était si déterminé qu’on se tourne toutes pour l’observer.
— On dirait que tu sais de quoi tu parles, remarque Crystal en posant son verre.
Tout à coup, le teint de Zoey devient rosé. La seconde suivante, ses yeux fuient les nôtres.
— Oh, oh ! Je sens que ça devient intéressant, rigole Alexa en s’avançant sur sa chaise. Raconte !
— En tout cas, Joshua ne l’est pas, annonce Zoey en se mordant la lèvre coquinement.
— Et comment tu pourrais avoir cette certitude ? questionne Crystal.
En attente d’explications, nous braquons nos trois paires d’yeux sur elle. Zoey continue de rougir
et de nous faire languir.
— C’est que j’ai un peu vu Joshua, hier.
— Quoi !
— Hein !
— Comment ça, un peu vu ? s’intrigue Crystal.
— Ben… c’est que Joshua et moi, on s’est un peu parlé. Et ensuite on s’est un peu écrit. Après on
s’est un peu vus et, hier, on a un peu… couché ensemble !
— Tu prévoyais nous annoncer ça quand, au juste ? s’offense Crystal.
— Franchement, c’est arrivé cette nuit. Il ne s’est même pas encore écoulé vingt-quatre heures
depuis.
— Cette nuit ! Ça signifie qu’il a un peu dormi chez vous, ça !
Zoey nous éblouit avec son sourire largement déployé. À ce moment, Alexa se lève pour aller
chercher d’autre vin.
— OK ! Laisse-moi ouvrir cette bouteille avant de commencer.
Alexa s’exécute et remplit nos verres. Elle donne le signal à Zoey de continuer seulement quand
elle s’est réinstallée.
— Joshua m’a téléphoné de la Riviera Maya le soir où on est arrivées au Québec. Le lendemain, il
m’a encore appelée pendant que les gars attendaient l’avion pour revenir. Ensuite, en arrivant chez
lui, il m’a fait parvenir un courriel. Là, on s’est mis à échanger des messages et il m’a invitée à
souper. Alors hier, on a passé une superbe soirée au restaurant, après laquelle je l’ai invité à prendre

un dernier verre chez moi. Vous savez ce que c’est ! Finalement, entre autres choses, on a passé la nuit
à parler et il est parti de chez moi ce matin pour aller au travail.
— Et comment était le autre chose ?
— Génial !
— Alors vous allez vous revoir ? s’excite Alexa.
— Oh que oui !
— Je vous déteste, les filles ! Pourquoi c’est si facile pour vous ?
— Maëlie ! Ce n’est pas plus simple pour nous. La seule différence, c’est qu’on ne se sauve pas
quand un gars est intéressant.
Je roule les yeux.
— De toute façon, ça n’aurait rien changé, il n’aime pas les femmes.
— Ça reste à voir ! lance Crystal.
— C’est quoi, ton problème ? Ce n’est pas comme si je pouvais le faire changer d’orientation
sexuelle. Ce n’est pas non plus comme si je ne voulais pas pouvoir le faire !
— Quoi ? s’intrigue Alexa. Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Qu’est-ce que tu crois que je veux dire ? Jusqu’à maintenant, soit ils sont salauds, soit ils sont
homos !
— Pauvre Maëlie ! C’est vrai que tu n’as pas trop de chance avec les hommes dernièrement. Mais
je suis certaine que ça changera bientôt. Il y aura sûrement des types intéressants au bureau.
— Ouais… Même que j’en ai déjà rencontré un qui pourrait être un amant potentiel.
— Vraiment ? s’exclame Crystal en se redressant sur sa chaise.
— Je viens d’arriver, alors je ne le connais pas, mais il y a un gars plutôt séduisant. En plus, j’ai
l’impression de ne pas le laisser indifférent.
— Bon ! Tu vois.
Je ne sais pas s’il y a lieu de s’exciter autant pour Olivier pour le moment, alors je fais dévier la
conversation vers Alexa.
— Et toi ?
— Eh bien, moi, je verrai Nick le week-end prochain. Il vient à Montréal pour une conférence et
m’a demandé si on pouvait se rencontrer.
— Nick, le gars de New York ?
Alexa me le confirme d’un mouvement de tête et d’un large sourire.
— Alors tu vas peut-être un peu baiser toi aussi ! rigole Crystal.
— Genre !
— Et toi ? interroge Zoey en regardant Crystal.
Cette question est pour la forme, car il y a toujours un homme dans les parages.
— Moi, imaginez-vous donc que je rendrai visite à Laurent la semaine prochaine.
Un silence complet tombe. Laurent ? Est-ce qu’elle parle bien de l’ami du reptile ?
— L’ami du reptile ? veut savoir Zoey en faisant écho à mes pensées.
Notre amie prend une gorgée de son vin en nous fixant de ses yeux rieurs. Une fois sa coupe
déposée, elle joue du sourcil et agite la langue comme celle d’un serpent.
— Et tu te rends à Québec en plus ? dis-je sans cacher mon étonnement.
Elle hausse les épaules.
Ça, c’est une première ! Crystal n’est pas du genre à se déplacer pour un homme. Décidément,
Laurent embrasse beaucoup mieux qu’Antoine.
— D’ailleurs, Antoine aurait voulu que tu m’accompagnes.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Que tu as une gonorrhée.
— Idiote !
— Ben non. Je lui ai raconté que tu avais rencontré un homme.
— Merci d’avoir menti pour m’éviter d’avoir à le faire.
— Je n’ai pas menti. À ce moment, je pensais qu’Edward te contacterait, que tu finirais par
flancher et que vous sortiriez ensemble.
— Tu es pire que moi maintenant ! C’est toi qui me voyais déjà mariée avec Edward. Pourtant, tu
devrais savoir depuis le temps que je n’ai jamais votre chance.
— Arrête, tu vas me faire pleurer ! me nargue Crystal.
— Sans blague, réalisez-vous que je suis la seule qui n’a pas fait de rencontre intéressante en
voyage ?
— Entendez-vous ça, les filles ? Est-ce que cette femme est bien la même qui courait dans le hall
de l’hôtel pour se sauver du séduisant Edward ou je me trompe ? continue Crystal.
Même moi, je ne peux m’empêcher de rire. Mon amie a raison. Je suis vraiment pitoyable.
— Au fond, c’est sûrement mieux comme ça. Mon travail sera très prenant. Je devrai me déplacer
pour les premiers temps, parfois même à l’extérieur du pays. Alors j’aurais intérêt à n’avoir que des
amants pour l’instant.
— Tu voyageras seule ou avec des collègues ? demande Alexa.
— La plupart du temps, je serai avec Edward. Il est VP des opérations et du développement des
affaires, alors c’est lui qui s’occupe de me mettre en contact avec les clients. Pour mes débuts, il sera
souvent avec moi.
— VP des opérations et du développement des affaires ! Tiens, c’est un imbécile en plus ! lance
Crystal.
Je tire la langue vers elle pendant que mes copines se moquent de moi.
Cette soirée, animée et bien arrosée, a fini plus tôt pour moi que pour les autres. J’ai une semaine
de travail bien chargée qui m’attend et je veux être en forme.
* * *
Quand j’arrive au travail, Maya est déjà là, en train d’apporter les correctifs que je lui ai
demandés pour le client que je rencontre en fin de journée. Toujours aussi flamboyante et de style peu
conventionnel, elle affiche le fuchsia aujourd’hui. Souriante, elle m’accueille avec un café noir bien
chaud.
— Bonjour, Maya.
— Ton document est prêt. Je l’ai déposé sur ton bureau et j’en ai remis une copie à Edward. Il le
lit présentement.
— Oh ! Wow ! Tu as dormi ici ?
— Non. Je suis arrivée depuis à peine trente minutes, j’ai plutôt travaillé tard de la maison hier.
— Merci, c’est très apprécié.
— Tang aimerait te parler, dès que tu auras une minute, c’est pour la traduction d’une pub. Et il y a
Olivier qui est passé deux fois, mais il ne m’a pas dit ce qu’il te voulait.
— D’accord, merci.
— Si tu veux mon avis, il vaut mieux d’aller rencontrer Tang avant. Je pense qu’Olivier ne voulait
rien de plus que te voir.
Elle lève un sourcil rieur avant de prendre une gorgée de café.
— Me voir ?

— Tu sais, voir comme dans j’admire le paysage, explique-t-elle en me décochant un sourire
complice.
— Est-ce que tu le connais ?
— Pas du tout. Olivier ne sort pas beaucoup de sa cachette. Il mange à son bureau, ne vient jamais
aux 5 à 7 et utilise même le courrier interne pour nous faire signer des documents. Pourtant, depuis
deux jours, il use le sol près de ton bureau. Quelle coïncidence !
Je lui retourne son sourire avant de me rendre à mon bureau pour y déposer mes affaires. Je
prends le temps d’allumer mon ordi, mais je me dirige vite à la rencontre de Tang. Sa porte est
ouverte et il est penché sur sa paperasse, mais je n’ai pas le temps de frapper qu’il me voit.
— Salut, Maëlie ! Entre.
Quelques secondes plus tard, nous discutons d’une publicité qu’il me fait visionner. Il a besoin de
la traduire en anglais et en espagnol. On est en train de s’entendre sur le délai et certains détails quand
j’entends Edward parler dans le corridor.
— Dis donc, c’était quoi, hier, le drôle de malaise quand tu as rencontré Eddy ?
— Malaise ? dis-je en fronçant les sourcils hypocritement.
— Tu sais, le fait que tu avais l’air d’un Popsicle sur le capot d’une voiture en plein mois de
juillet.
Il a raison, c’est idiot de penser que ça a pu passer inaperçu.
— Vous vous connaissez ?
— Pas vraiment. C’est que j’arrive de vacances et le hasard veut que j’aie croisé Edward au
Mexique. J’étais juste surprise de le voir être mon nouveau patron.
— C’est tout !
« C’est assez ! » ai-je envie de dire.
— Je pensais que derrière ton visage horrifié se cachait une histoire vraiment croustillante. Du
genre pas racontable… sauf à moi ! précise-t-il en souriant malicieusement.
— Salut, vous deux !
C’est la voix d’Edward qui vient de se faire entendre derrière moi. Je me retourne et évalue sa
tenue sans trop de discrétion. Il porte un pantalon noir sous une chemise bleue comme ses iris, pas de
veston, pas de cravate. Il est souriant et tellement beau. Je sais, je suis vraiment une imbécile de ne pas
avoir encore décroché, mais je suppose que ça me prendra un peu de temps, étant donné que je l’aurai
sous les yeux tous les jours.
— Vous travaillez bien ensemble, on dirait.
— On ne travaille pas. On parle de sexe !
— Ah, je l’ignorais.
Edward ricane en entrant.
— Tu as deux minutes ? reprend-il en s’adressant à moi. J’aimerais te parler.
Incertaine, je me retourne vers Tang pour confirmer.
— Est-ce qu’on avait terminé ?
— Pour le travail, oui, mais pas pour le reste. On reprendra ça une autre fois, parce que je
suppose que le boss a priorité, dit-il en feignant d’être offensé.
Edward lui fait un clin d’œil puis sort en m’informant qu’il m’attendra dans son bureau.
— Intelligent, compétent, riche et un cul à faire rêver ! lance Tang en regardant Edward
s’éloigner.
Quand notre patron est hors de vue, Tang se tourne vers moi en souriant. J’avais oublié que Tang
est gai et que lui aussi doit le trouver sexy.

… et que lui a des chances !



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