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Zinoviev occidentisme .pdf



Nom original: Zinoviev-occidentisme.pdf
Titre: ALEXANDRE ZINOVIEV
Auteur: Admin

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ALEXANDRE ZINOVIEV

L’OCCIDENTISME
Essai sur le triomphe d’une idéologie
Traduit du russe par
Galia Ackerman et Pierre Lorrain

Plon,1995

AVANT-PROPOS

Une proposition inattendue
Lorsque Olivier Orban, mon éditeur, me proposa d’écrire un livre sur
l’Occident, je n’en crus pas mes oreilles. On lui a consacré tant d’ouvrages
! Quel intérêt de verser une nouvelle goutte à cet océan ? De plus, je n’ai
jamais étudié spécialement le sujet. Certes, j’habite à l’Ouest depuis de
nombreuses années, mais je ne prétends nullement avoir une
connaissance exhaustive des pays occidentaux. J’ai visité nombre d’entre
eux. J’y ai rencontré bien des gens, des responsables politiques et des
intellectuels célèbres. J’ai écouté la radio, regardé la télévision, lu des
journaux, des magazines, des livres. Mais j’ai fait tout cela de façon
spontanée et aléatoire, sans que me vînt l’idée de le rassembler en un
éventuel ouvrage.
J’exposai mes réserves à mon interlocuteur. « J’en suis bien conscient »,
me répondit-il. Et il développa sa pensée : il n’attendait pas un rapport
scientifique, ou un livre de référence. Ce qu’il voulait, c’étaient mes
impressions et mes pensées sur l’Occident. Mes précédents ouvrages
contenaient déjà quelques réflexions*. Il était persuadé qu’en les
développant et les approfondissant je pourrais intéresser les lecteurs. Pour
lui, je jouissais d’un avantage : observateur extérieur, je n’avais pas
manqué de voir, dans le mode de vie occidental, quantité de choses qui
passent inaperçues aux yeux des Occidentaux eux-mêmes. Je pourrais
aussi donner une interprétation différente de phénomènes connus. Ce
n’est d’ailleurs pas un procédé original, poursuivit-il. L’histoire et la
littérature abondent de pareils cas. Alexis de Tocqueville, séjournant aux
États-Unis au siècle dernier, y vit plus de choses que les Américains euxmêmes et devint le fondateur de la théorie de la démocratie moderne en
11

L'OCCIDLiNTISML

1. Cf. Nous et l'Occident (1981), Ni liberté, ni égalité, ni fraternité (1983), Homo
sovieticus(1989), Para bellum (1987), Les Confessions d'un homme en trop (1990).

Europe occidentale *.
J’objectai que la démocratie étudiée par Tocqueville s’est depuis
longtemps installée dans plusieurs pays du monde. Et ses spécialistes
sont légion. Quant à mes compatriotes, ils s'imaginaient depuis
longtemps l’Occident comme le paradis de prospérité et d’abondance
que les idéologues communistes leur avaient jadis promis. En
conséquence, toute tentative pour parler de ce système selon le simple
bon sens heurterait leurs rêves. Dans le meilleur des cas, ils
l’ignoreraient. Dans le pire, ils la percevraient comme de la propagande
communiste.
Olivier Orban m’accorda un délai de réflexion. Plus j’y pensais, plus la
tâche me semblait considérable, et mes moyens réduits. J'étais sur le
point de refuser lorsque la situation en Russie évolua de manière telle
que ces considérations me semblèrent soudain secondaires. Ma patrie
venait de perdre la « guerre froide » et capitulait honteusement devant
l'Occident en empruntant ses modèles de manière irréfléchie. Quel était
donc ce système qui avait pu porter un tel coup à une superpuissance
sans tirer un coup de feu ? En quoi consistait sa force ? Quelle en était la
source ? Et quelles étaient les perspectives de l’humanité après cette
conclusion de la lutte historique entre l'Occident et le communisme ?
L'Ouest est-il vraiment tel que le voient ses habitants et que le dépeint la
propagande pro-occidentale en Russie ? Qu'apporte son hégémonie au
reste de la planète ? Je ne pouvais plus me défaire de ces questions, et
j'acceptai la proposition.
Il m'était impossible de me lancer dans une étude systématique de
l'Occident comme je l'aurais fait trente ou quarante ans plus tôt.
Pourtant, je devais créer, avec des forces limitées et dans des délais
brefs, une œuvre dont je n'aurais pas à rougir le reste de ma vie. Je me
souvins des principes heuristiques que j'avais découverts dans ma
jeunesse, lorsque j'étudiais la société soviétique, seul et en secret, dans

12

des conditions contraires à la recherche scientifique sérieuse. J'en citerai
deux. Toute somme d'information réunie de manière aléatoire sur un
objet social permet de comprendre l’essence de celui-ci, pour peu qu’elle
soit quantitativement importante. Les secrets des phénomènes sociaux
ne sont pas dissimulés dans des caves improbables de l'édifice social ou
dans les coulisses de la scène politique, mais sont directement
observables dans les manifestations les plus immédiates de la vie
quotidienne. Si les observateurs ne les voient pas, c’est essentiellement
parce qu'ils ne veulent pas les reconnaître. Les auteurs d'ouvrages
sensationnels qui prétendent dévoiler les ressorts cachés de la société et
de l'histoire n'ont jamais fait de découverte scientifique sérieuse.
1. Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, 1835.

13

AVANT PROPOS

Quant à leurs textes, ils ne contiennent pas plus de vérité qu’un esprit
raisonnable ne peut en remarquer dans l’existence commune.
Ces principes adoptés, je décidai de poursuivre ma connaissance de
l’Occident d’une manière aussi stochastique qu’auparavant et de
concentrer mes efforts sur l’analyse de phénomènes connus de tous et
accessibles à un observateur ordinaire. Ce livre est le résultat de cette
démarche. Je n'ai pas cherché à constituer d’appareil scientifique. Le
lecteur ne devra donc pas tenir ces pages pour une théorie achevée de
la société occidentale, mais les considérer comme un exposé de ma
compréhension de l’Occident.

Vérité et temps
Il y a des périodes de l’histoire de l’humanité où apparaissent des
conditions propices pour produire différents types de sociétés et
certaines lois sociales. Les mécanismes sociaux semblent alors se
dévoiler d’eux-mêmes et il suffit d’une simple observation objective pour
les constituer et les décrire. Lorsque de telles conditions, en revanche,
font défaut, le même travail exige les efforts énormes d’équipes entières
et est rarement couronné de succès. Or, ironie de l’histoire, les
observateurs sans parti pris sont rarement présents là où l’on peut voir
agir des mécanismes sociaux à l’état pur, comme s’ils se déroulaient en
laboratoire.
De ce point de vue, j’ai eu de la chance. J’ai passé la majeure partie
de ma vie en Russie, à un moment où les mécanismes de ce que j’ai
appelé le « communalisme » étaient visibles avec le maximum de
précision et de clarté. Il en allait de même, d’ailleurs, pour les lois de
l’organisation sociale et idéologique dans un système de type
communiste (c’est-à-dire un système où l’aspect communaliste domine).
Mais l’histoire est timide. À peine a-t-elle dévoilé ses secrets qu’elle
les masque aussitôt, comme si elle avait honte d’une nudité peu
attrayante. Les phénomènes que j’avais étudiés en Russie dans des
conditions quasi expérimentales, et qui forment le substrat de mon
œuvre, sont partiellement détruits, déformés par des emprunts étrangers
à leur essence, écartés aujourd’hui par d’autres manifestations de nature
différente. Bref, la simple observation ne permet plus de distinguer les
mécanismes intérieurs de la société.
J’ai l’impression, en revanche, que les ressorts cachés de la société
occidentale sont en train d’apparaître clairement. Aussi longtemps que
l’Union soviétique a existé et joué son rôle de superpuissance, l’Occident
a conservé une attitude de « décence historique ». En d’autres termes, il
s’est efforcé de ressembler à l’image que donnait de lui sa propre
propagande.

L’OCCIDENTISME

Après la défaite de son adversaire et l’effondrement des régimes
communistes, ce n'était plus nécessaire et sa vraie nature a commencé
à surgir. Je ne vivrai certainement pas assez longtemps pour pouvoir la
distinguer à l’« œil nu » dans tous ses détails, mais je sais gré à Olivier
Orban de m’avoir donné la possibilité de jeter un bref regard dans la
géhenne de cette société qui s’entrouvre. J’y ai discerné bien des choses
déjà vues en Russie communiste, et j’avoue que cela ne me réjouit
guère.

Savoir et comprendre
Savoir et comprendre sont deux choses tout à fait différentes. On
peut savoir beaucoup et comprendre peu. Or, le nombre des personnes
qui se targuent d’être des experts de leur société pour l’unique raison
qu’ils en savent quelque chose est considérable. Dans les
connaissances humaines, aucun autre domaine ne génère autant de
compétences spontanées. Et ceux qui occupent des positions sociales
importantes et ont la possibilité de s'exprimer en public se considèrent
eux-mêmes (et sont considérés par les autres) comme de très grands
spécialistes. Même des acteurs et des sportifs pérorent sur le sujet avec
l’aplomb de professionnels.
Or, la compréhension ne vient pas automatiquement de l’expérience,
de l’observation ou de l’accumulation de données. La plupart des
individus meurent sans avoir compris la société où ils ont vécu (pour peu
même qu’ils aient tenté de le faire). Tant que le monde tournera, il en
sera toujours ainsi. Les centaines de millions d’êtres humains qui
habitent les pays occidentaux savent plus ou moins s'y débrouiller et
peuvent raconter bien des choses sur eux. Mais, si on leur faisait passer
un test au sujet des phénomènes qu’ils expérimentent dans la vie de
tous les jours, on établirait que la plupart en sont à peu près au niveau
de leurs lointains ancêtres.
Savoir vivre dans une société et être capable d’en saisir l’essence ont
même tendance à s’exclure réciproquement. Les virtuoses de ce savoirvivre (entrepreneurs, arrivistes, roublards et escrocs) sont généralement
incapables d’appréhender la nature des mécanismes qu’ils utilisent.
Ceux qui les percent à jour révèlent, en revanche, bien peu d’aptitudes à
se débrouiller dans la vie pratique.
La compréhension d’une société concrète dépend de nombreux
facteurs, notamment de la méthodologie utilisée. Celle-ci prédétermine
ce que le chercheur va remarquer dans le domaine de son étude et
comment il interprétera ses trouvailles. En Occident, les théories
générales ne manquent pas, tant en philosophie qu’en sociologie.

AVANT-PROPOS

Cependant, si je suis souvent d'accord avec certaines affirmations et
conceptions de bon nombre d’auteurs, il m’est impossible d’adhérer
totalement à leurs systèmes.
Au cours de ma carrière professionnelle en logique et en
méthodologie de la science, j’ai développé mes propres conceptions que
le lecteur intéressé trouvera dans mes précédents ouvrages je me suis
plongé, bien entendu, dans les œuvres d’auteurs comme ( Auguste
Comte, Ferdinand Tönnies, Georg Simmel, Émile Durkheim, Herbert
Spencer, Vilfredo Pareto, Max Weber, Thorstein Veblen et de nombreux
autres. Il va de soi que j’ai également étudié la théorie marxiste de
manière approfondie. Je leur rends justice à tous, sans être leur adepte
pour autant. J’ai élaboré ma propre « sociologie générale » dont de
nombreux principes et idées émaillent mes écrits consacrés à la société
communiste1.
Certains voient la société humaine comme un organisme vivant. Au
XVIIIe, cette idée était déjà avancée par Giambattista Vico. En Russie,
une thèse similaire fut développée par Nikolaï Danilevski et Vassili
Klioutchevski. Au XXe siècle, Oswald Spengler, suivi par Arnold
Toynbee, voyait les sociétés comme de gigantesques êtres vivants qui
naissent, traversent l’enfance, la jeunesse et la maturité, avant de
connaître le déclin, la vieillesse et la mort. La même idée a été explorée
aussi bien par des écrivains, comme Honoré de Balzac, que des
mathématiciens comme Norbert Wiener, et d’autres. Le darwinisme
social et la sociobiologie sont allés encore plus loin, en appliquant les
lois de la biologie aux phénomènes sociaux (par exemple, Edward
Wilson).
La société humaine présente, en effet, des traits communs avec des
êtres vivants, mais est-ce suffisant pour la considérer comme un
organisme biologique ? En fait, c’est une question de terminologie. Le
terme « organisme » peut englober seulement des êtres vivants
déterminés, localisés dans l’espace. Mais, dans un sens plus large, il
peut aussi inclure des associations de ces « organismes », comme des
vols d’oiseaux, des bandes d’animaux ou des colonies d’insectes. Il est
évident que la société, si elle n’entre pas dans la définition étroite du
mot, a tout à fait sa place dans une acception plus large.
Pour éviter les confusions, je parlerai d’« organisme de base » par
opposition à « organisme social ». Dans cette terminologie, la société
humaine est un organisme social constitué d’organismes de base
biologiques : des hommes.
11. Le lecteur peut trouver les fondements de ma méthodologie dans mes ouvrages publiés en

anglais : Foundations of the Logical Theory of Scientific Knowledge (1973) et Logical Physics
(1983).
2. Cf. mes études sociologiques Le Communisme comme réalité (1981), Le Gorbatchévisme
(1987) et Perestroïka et contre-perestroïka (1991) ; mes essais : Sans illusions (1979), Nous et
l'Occident (1981) et Ni liberté, ni égalité, ni fraternité (1983); mes romans : Les Hauteurs
béantes (1976), L'Avenir radieux (1978), La Maison jaune (1982), L’Antichambre du paradis
(1979).
15

L'OCCIDENTISME

Certaines lois, dites d’« organicité », régissent les rapports entre
ceux-ci et celui-là. Ainsi, il existe une loi d’adéquation entre l’organisme
social et ses composantes : pour schématiser, on ne peut pas construire
une société de type occidental avec des punaises ou des cafards, mais il
n’est pas possible non plus, de le faire indifféremment avec n’importe
quel matériel humain2.
Ces lois donnent à l’organisme social une structure particulière qu'il
ne faut pas confondre avec la manière dont un chercheur le divise et
classifie ses composantes dans un but de description commode. Des
procédés d’étude différents ne donneront pas nécessairement des
résultats identiques. Un boucher énumère les morceaux d’un bœuf
différemment que le fait un anatomiste, bien que leurs résultats puissent
parfois coïncider. Dans la plupart des travaux sociologiques,
politologiques et économiques d’auteurs occidentaux dont j’ai pu prendre
connaissance, la société a été analysée selon les « principes » du
boucher et non de l’anatomiste. Ainsi, elle n’est pas constituée de parties
empiriques telles que des couches supérieures, moyennes et inférieures
définies par le montant de leurs revenus. Si l’on employait des méthodes
de calcul différentes, les contours de ces couches seraient changés.
Pourquoi, dès lors, ridiculiser l’approche marxiste, puisque la division en
classes n’est pas moins arbitraire que celle couramment pratiquée, en
couches ?
Contrairement aux organismes biologiques, l’organisme social a une
structure pluridimensionnelle. De plus, ses « organes » et ses « tissus »
n’ont pas des formes aussi précises que celles d’un être vivant. Leurs
frontières sont mobiles et floues. Et leur interpénétration s’effectue par
des canaux très divers, ce qui rend impossible une classification
unidimensionnelle de ses éléments. En sociologie, de nombreux
malentendus, difficultés et discussions proviennent du fait que l’on étudie
des structures mobiles et multidimensionnelles comme si elles étaient
figées et unidimensionnelles.
Un exemple : le pouvoir d’État est classé dans la sphère politique, ce
qui est correct. Mais l’État appartient simultanément à la sphère sociale
et économique, non pas parce qu’il remplit certaines fonctions
économiques, au grand dam des sectateurs de la libre concurrence,
mais simplement parce qu’une économie est impensable sans la
participation de l'État, à quelque niveau que ce soit. Ou encore : où fautil classer la production de valeurs spirituelles ? Indiscutablement dans
les sphères de la culture et de l’idéologie, mais aussi dans celle de
l'économie. Et là encore, il ne s'agit pas d’une irruption de l'économie
dans un secteur où elle n'aurait rien à faire : la culture fait partie de

. Margarita Baranova (Apraksina) a écrit sur le rôle du matériel humain dans un essai non
publié : Une lettre à Zinoviev.
2

16

AVANT PROPOS

l’économie, comme l’idéologie fait partie de la culture qui est, elle, le
moyen de l'idéologie. Un exemple encore plus frappant du caractère
multidimensionnel de l’organisme social est fourni par les médias où
s’enchevêtrent les sphères des affaires, de l’État, de l'idéologie, de la
propagande et de la société civile.
Historiquement, l’homme est devenu l’homo sapiens en s’intégrant à
un groupe de ses semblables, meute, tribu ou famille, qu’il a pu
graduellement modeler et réglementer par son intelligence. Il a abouti à
un niveau d’association infiniment supérieur à celui des fourmilières, des
ruches, des meutes de loups et des bandes de singes, et la société
humaine représente plus une « organisation » qu’un organisme. Celui-ci
suppose une certaine spontanéité dans l’évolution, alors que celle-là
implique un processus de formation conscient.
Il ne me semble pas que ces deux visions, l’organique et l’organisationnelle, soient forcément contradictoires. L’une et l’autre sont
légitimes, mais avec des réserves. L’organisation sociale d’une société
est la partie reconnue et figée de ses règles, dont la législation est la
forme supérieure. Une société humaine parvenue à un stade de
développement relativement élevé peut être considérée à la fois comme
un organisme social régi par la raison ou comme une organisation
formée selon les lois de l’organicité.
Le modèle d’une société est identifiable à un ensemble stable de
signes qui se perpétuent pendant toute son histoire. La conception
marxiste des formations socio-économiques constitue une approche
importante à la théorie des modèles. Je n’adhère pas à son contenu
concret, mais du point de vue méthodologique, l’idée de la modélisation
des organismes sociaux est tout à fait scientifique.
Dans l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu (et il n’y aura jamais)
de sociétés « pures », c’est-à-dire qui correspondent exactement à un
modèle. En la matière, comme l’a justement observé Milton Friedman, le
mélange prime. C’est une évidence. Ainsi, la monarchie héréditaire,
caractéristique de la société féodale, continue d’exister dans plusieurs
pays démocratiques (capitalistes) du XXe siècle. À l’inverse, les relations
argent-marchandises propres à la société capitaliste s’observent
également dans la société féodale. Dans cet essai, je m’efforcerai
d’exposer ma conception d’une société de type occidental « à l’état pur »
en faisant abstraction de tout « ajout » extérieur.

L’Occident
« Qu’est-ce que l’Occident ? » Pour répondre à cette question, il
convient d’abord d’identifier l’objet de l’interrogation. On peut procéder
de deux manières. La première consiste à énumérer les pays concrets
qui, de l’avis commun, en font partie : la France, l’Allemagne, l’Italie, le
Royaume-Uni, la Belgique, la Suisse, les États-Unis, le Canada,
l’Australie, etc. (Des listes exhaustives sont disponibles dans les livres
de référence et les manuels.) La seconde, à définir les traits communs
caractéristiques des pays considérés comme occidentaux : démocratie,
initiative et propriété privées, économie de marché, pluralisme, etc.
En réalité, il est difficile de distinguer ces deux approches. Plus le
temps passe, et plus se renforce leur tendance à se mélanger. Ce
phénomène a une explication. Après la Première Guerre mondiale et la
révolution d’octobre 1917, le monde se scinda en deux camps opposés :
celui du capitalisme et celui du communisme, pour reprendre la
terminologie usuelle. Le premier fut rapidement baptisé Occident, et ce
mot recouvrit les conditions sociales et politiques des pays de l’Europe
occidentale. Le second devint l’Est et l’accent fut mis sur le système qui
s’établissait sur les ruines de l'empire russe. Après la Deuxième Guerre
mondiale, le camp communiste s’élargit et se renforça de façon
menaçante. La lutte entre les deux « blocs » s’installa au centre de
l’histoire mondiale pour plusieurs décennies. Le mot « Occident » prit un
sens encore plus large et abstrait, englobant progressivement tous les
pays dits démocratiques, y compris le Japon, la Corée du Sud, Taiwan et
d’autres pays américanisés. Et, après la défaite de l'Union soviétique
dans la « guerre froide », on y associa même les pays d’Europe de l’Est
qui se mirent à imiter l’Occident. Le terme est donc devenu encore plus
vague et ambigu.

19

L’OCCIDENTISME

D’un point de vue méthodologique, il me semble inconsistant de

20

L'OCCIDLÎNT

donner une définition abstraite de l’Occident fondée sur certaines de ses
propriétés, car cela ne correspond pas à la réalité des choses.
L’Occident est un phénomène empirique qui peut être distingué comme
tel, à la simple condition de le décrire préalablement dans un cadre
spatio-temporel. Les traits de cet objet empirique seront déterminés plus
loin.
Ce qui précède concerne non seulement l'Occident dans son
ensemble, mais aussi ses composantes et ses subdivisions. Les auteurs
occidentaux ont tendance à donner des définitions abstraites des objets
sociaux comme point de départ à leur description. C’est là un mode de
pensée informatico-bureaucratique dont la conséquence est
d’embrouiller les problèmes banals et de banaliser les questions
réellement ardues. L’erreur de départ détermine la description
subséquente qui ressemble généralement à un assortiment plus ou
moins ordonné des clichés habituels.

L’unicité de l’Occident
À la suite de la confusion entre les deux démarches d’identification
de l’Occident, on inclut dans celui-ci des pays et des peuples qui offrent
des points communs avec les États constitutifs de son corps réel
(France, Royaume-Uni, Italie, États-Unis, etc.), ou qui, sous l’influence
de ceux-ci, aspirent à leur ressembler. En réalité, quel que soit le degré
de-cette ressemblance, ils ne représentent qu’une sphère de domination
et d’influence de l’Occident.
Celui-ci est, en effet, une formation sociobiologique bien définie. Les
ressortissants d’autres peuples, que ce soient des Japonais, des
Coréens, des Chinois, des Polonais ou des Russes, ne peuvent devenir
des éléments du corps occidental qu’en s'expatriant vers les pays
occidentaux, et cela même si leurs nations respectives gravitent dans la
zone d’attraction occidentale. Ce n’est d’ailleurs pas si simple : des
dizaines de millions d’étrangers vivent en Occident stricto sensu sans s’y
assimiler. On peut envisager que ces migrants deviennent un jour
majoritaires. (Je faisais dire à l’un de mes personnages littéraires : « Un
jour, le muezzin criera "Allah akhbar !" du haut de la tour Eiffel »), mais
cet Occident hypothétique (pour autant qu’il conserve ce nom) n’aura
pas plus de rapport avec celui dont je veux parler dans ce livre que
l’Empire ottoman n’en avait avec Byzance.
L’Occident est un phénomène unique en son genre et exceptionnel
dans l’histoire de l’humanité. Il n’y a jamais eu sur notre planète de
phénomène social analogue dans ses traits les plus essentiels. Et il n’y
21

L’OCCIDENTISME

en aurait plus jamais dans l’avenir si, d’aventure, il se dégradait et quittait
la scène historique.

22

_

L'OCCIDLÎNT

J’ai deux raisons d’être aussi catégorique. La première, c’est que
notre planète n’est pas si grande, l’Occident y existe déjà, occupe sa
place et, dans un futur concevable, sera capable de la conserver et de
ne pas admettre l’existence d’un autre « Occident » à ses côtés. La
seconde, c’est que le concours de circonstances historiques qui lui a
donné naissance est unique et non reproductible. Oh, bien sûr ! il y aura
toujours quelqu’un pour prouver mathématiquement qu’un événement
identique peut se produire quelque part dans l’Univers, mais je n’y crois
pas. De telles démonstrations sont fondées sur toute une série d'erreurs
logiques dont l’analyse n’a pas sa place ici. Et même si l’on admet que
quelque chose du même genre puisse exister quelque part, ce sera de
toute façon un phénomène de nature sociale et biologique différent de
notre Occident réel et terrestre.
Après l’effondrement du bloc communiste, les peuples de l'Est et de
l'Union soviétique ne se rendirent pas du tout compte que
l’occidentalisation de leurs pays respectifs ne transformerait pas ceux-ci
en parcelles de l’Ouest. D’une part, il ne suffit pas d’imposer certains
traits, comme la démocratie, le marché ou la privatisation, pour réaliser
l'osmose : le monde occidental n'est pas réductible à ces phénomènes. Il
est la conséquence d'un enchevêtrement d'innombrables causes qui ont
interagi pendant plusieurs siècles. D’autre part, il tient fermement sa
place et son rôle (disons « le trône mondial »). Les peuples tentés par
son exemple peuvent tout au plus compter entrer dans sa sphère
d’influence pour tenir les rôles qu’il voudra bien leur concéder.
Les Russes ont beau cracher sur la période communiste de leur
histoire, pratiquer la surenchère pour détruire tous les acquis de cette
période, ramper devant leur ancien ennemi, jouer les larbins et assimiler
ses vices, la Russie ne deviendra jamais une partie de l’Occident. Son
rôle dans la sphère occidentale ne sera guère différent de celui que
Hitler lui assignait avec une terrible franchise. Aujourd’hui, beaucoup
aspirent à faire la même chose, mais personne n’en parle à voix haute. Il
faudrait manquer singulièrement d'intelligence pour s’imaginer que les
entrepreneurs occidentaux assisteraient avec joie et admiration à la
naissance en Russie de concurrents puissants qui pourraient les évincer
du marché mondial !
Certains auteurs ont parlé de l’unicité de l’Occident 3 en tant que
phénomène économique, sociopolitique, idéologique et culturel. Je
considère cela comme une erreur logique. Même si un seul pays
présentant de pareils traits existait au monde, il serait quand même faux
de considérer son système social et les attributs de ce dernier

3. Cf. par exemple Werner Sombart, Le Capitalisme moderne, 1902-1928

23

L’OCCIDENTISME

comme des phénomènes uniques. Bien entendu, tout ordre social, que
ce soit le capitalisme occidental, le féodalisme, le communisme ou tout
autre, présente des caractéristiques propres. Mais, d’un point de vue
logique, il est plus correct de parler de leur universalité, puisque les lois
qui régissent ces sociétés sont les mêmes partout où elles existent. Si
l'Occident est unique, c’est en tant que formation sociobiologique
concrète, indépendamment de son ordre social.

Identification occidentale
La naissance de toute association humaine suppose qu’un certain
nombre d’individus s’en reconnaissent la qualité de membres et se
distinguent ainsi de tous leurs congénères au sein de la collectivité
(identification intérieure). Ces derniers se reconnaissent, à leur tour,
comme étrangers à l'association et à ses membres (identification
extérieure).
L’identification extérieure de l’Occident a commencé plus tôt que son
identification intérieure. En Russie, l'essence étrangère de l’Europe de
l’Ouest fut perçue dès le xix e siècle. L'identification intérieure, elle, n'eut
lieu qu'après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les pays
occidentaux se trouvèrent confrontés à la menace du communisme
mondial dirigé par l’URSS. Elle n’est pourtant jamais devenue
suffisamment forte pour que Français, Anglais, Allemands, Italiens ou
Américains se sentent d’abord Occidentaux et ensuite citoyens de leurs
pays respectifs. Et il est difficile de dire si cela se produira un jour ou
non. En regardant les Américains qui s’extasient à la pensée qu'ils sont
justement américains et qu'ils apportent à l'humanité leurs valeurs et leur
ordre mondial, ou en observant les Allemands qui visent une hégémonie
européenne assez menaçante pour les autres pays de l'ouest du
continent, il m'est impossible d'imaginer des Français, des Anglais ou
des Espagnols adhérer aux prétentions des États-Unis ou de l'Allemagne
et saluer leurs succès comme si c'étaient les leurs propres. Hitler aussi
était certain, en son temps, que les Américains, les Anglais et les
Français l'aideraient à écraser les Russes. N'étaient-ils pas des
Occidentaux, comme les Allemands ?
Pour unifier une association aussi considérable que l'Occident,
l'identification intérieure n’a pas besoin d’être permanente. Elle peut
apparaître pendant de brèves périodes lors d’actions unitaires
emblématiques, telles que les opérations punitives contre la Libye, l’Irak
ou la Serbie. Il en allait de même dans l'empire romain, où de nombreux
peuples et même certaines couches populaires ne se considéraient pas
comme Romains. Et dans l'empire russe, peu d’allogènes se
considéraient d’emblée comme des citoyens russes à l'exception des
étrangers russifiés ou qui faisaient de belles carrières.
24

L'OCCIDENT

La société occidentale
Dans ces pages, j'appellerai société humaine, ou société tout court,
une association d'individus relativement fermée qui occupe ou utilise un
territoire donné et se perpétue comme entité de génération en
génération pendant une période plus ou moins longue. Les pays
occidentaux modernes (« États-nations ») sont un exemple concret de
sociétés humaines. En utilisant l'expression « société occidentale », je
traiterai précisément de ces pays en tant que cas particuliers de la règle
générale.
Chaque société occidentale, à l’exception de cas extrêmes comme
Monaco ou le Liechtenstein, est partagée en unités territoriales
intermédiaires : départements, provinces autonomes, Lander, cantons.
Celles-ci sont à leur tour divisées en éléments encore plus petits jusqu’à
la taille de la commune ou du quartier. Dans l’autre sens, ces sociétés se
rassemblent dans des groupes qui donnent une certaine unité à
l’ensemble. Mais, jusqu'à nouvel ordre, les sociétés occidentales se
confondent avec des États souverains et non avec leurs parties ou des
associations de ces parties. C’est d’ailleurs au niveau du pays pris
comme un tout que les phénomènes sociaux s’expriment avec netteté
dans toute leur plénitude. Leur étude doit donc être le point de départ de
toute analyse globale de l'Occident.

Le phénomène de l’occidentisme
Le mot « Occident » n’est pas seulement utilisé pour désigner un
ensemble de pays et de peuples concrets, mais aussi dans une
acception abstraite pour nommer un ensemble de phénomènes qui ne
sont pas nécessairement liés au caractère spécifique de tel ou tel pays.
Dans ce cas, on parle aussi de « démocratie », « capitalisme », «
pluralisme », « société ouverte », etc. Il me semble que ces derniers
mots se sont transformés en fétiches idéologiques et en vecteurs de
propagande qui obscurcissent l'essentiel plutôt qu'ils ne l'éclairent.
Je me propose donc d’utiliser le terme « occidentisme » pour
désigner le modèle social des pays occidentaux, c’est-à-dire ce qui leur
est commun et se reflète dans l’utilisation abstraite du mot « Occident »
et le vocabulaire de la politique, de l’idéologie et de la propagande. Ainsi
libéré de tout contenu parasite, « Occident » me permettra de
dénommer, à une nuance près, l’ensemble de pays et de peuples défini
plus haut.
25

L'OCCIDENTISME

La nuance, la voici. L’occidentisme est un phénomène social
complexe et unitaire où l'on peut entrevoir à la fois le capitalisme, la
démocratie et le socialisme (le communisme), mais qui ne saurait se
réduire à aucune de ces trois composantes prises séparément, ni
d’ailleurs à aucune de ses caractéristiques isolées. De plus,
l’occidentisme est une propriété commune à l’ensemble des pays
occidentaux. Il y a germé, mûri et est devenu une qualité inaliénable de
leur nature, au point qu’ils sont désormais impensables en dehors de lui.
Et, à partir de là, il s’est répandu sur la planète pour occidentiser d’autres
pays et d’autres peuples.
L’occidentisme n’est pas seulement un ensemble de traits communs
aux nations occidentales. C’est une structure à part entière, comme un
second niveau social venu se superposer aux sociétés elles-mêmes. Il
est d’autant plus difficile de saisir les rapports entre ces deux niveaux
qu’ils se partagent le même volume spatio-temporel et le même matériel
humain. Dans ces pays, les mêmes citoyens participent à la fois à la vie
de leur communauté et de l’occidentisme. La coïncidence, toutefois,
n’est pas totale. L’histoire d’un peuple concret ne peut être réduite à celle
de son rapport à l’occidentisme. Mais ce phénomène dominant dans la
vie des peuples les a transformés, les utilisant en retour comme moteur
de sa diffusion. Il s’est tellement soudé à eux que le mot « Occident »
désigne aujourd’hui précisément les pays qui en sont l’incarnation. La
réalité de l’occidentïsme est l’Occident moderne.

L’Occident et la civilisation occidentale
L'Occident est un être vivant. Tout ce qui est vivant traverse une suite
d’étapes : naissance, formation, maturité, déclin, vieillesse et mort.
Aujourd’hui, l’Occident a atteint le stade de la maturité. Et, bien qu’il
connaisse, de temps en temps, des situations de crise qui engagent ses
ennemis et les alarmistes à parler de son déclin et de sa mort prochaine,
il n’a pas encore atteint son plein épanouissement. Il serait donc
incongru d’émettre des suppositions sur ses bornes futures. En
revanche, si l’on veut comprendre le phénomène Occident lui-même, il
est nécessaire de se pencher sur ses limites dans le passé.
Habituellement, l’histoire occidentale démarre avec le déclin de
l’empire romain. Ce préjugé résulte d’une certaine approche de l’histoire : on borne une partie de la planète dans l’espace (par exemple,
l’Europe occidentale) et dans le temps (de la fin de l’empire romain à nos
jours) et l’on étudie ce qui s’y est passé.

26

L'OCCIDENT

On reconstitue un calendrier des événements que l’on hiérarchise en
les appréciant autant par l'importance qu’ils ont eue à leur époque que
par leur influence sur les faits ultérieurs. De la sorte, le processus
historique se présente comme une ligne d’évolution unique avec des
étapes différentes, ou, plus exactement, comme une suite de
circonstances qui ont précédé le moment présent de l’espace étudié et
qui conduisent à lui. Ainsi, la chute de l’empire romain paraît être une
date de départ naturelle pour l’Occident.
Ma démarche est différente. Je propose de sélectionner un phénomène social concret et de l’examiner en tant que phénomène
empirique, avec ses propriétés essentielles et ses lois. A partir de là, on
examine ses racines dans le passé, sa naissance et sa formation. Selon
une telle approche, tout ce qui s’est passé dans l’espace donné ne fait
pas forcément partie du champ d’expérimentation.
L’histoire de l’Occident comme incarnation de l’occidentisme et
comme unité sociale n’inclut pas tout ce qui a pu se passer en Europe
occidentale depuis la fin de l’empire romain. Au cours de cette période,
on peut trouver les prémices, les conditions d’émergence et les racines
de ce phénomène social, mais non le phénomène en lui-même.
L’histoire de l’Occident n’est pas réductible à l’histoire des peuples
occidentaux. La civilisation ouest-européenne a préparé les matériaux
avec lesquels l’Occident s’est construit : une certaine matière humaine,
des valeurs temporelles et spirituelles, des institutions sociales, une
culture, une idéologie. Mais sa formation en tant que phénomène social
différencié est récente. Pour s’en rendre compte, il suffit de se demander
: de quand date l’utilisation courante d’expressions comme « chez nous,
en Occident », « chez eux, en Occident », « politique occidentale »,
« culture occidentale » ? Ou depuis quand des masses d’individus
s’identifient-elles à lui, en repoussant à l’arrière-plan ou même en
ignorant leur appartenance nationale ou culturelle au sens large ?
L’occidentisme a donc surgi au cœur d’une société d’un type différent. Certains facteurs historiques ont rendu possibles sa naissance et
son développement : un pouvoir étatique fort et étendu, l’existence d’une
législation et d’un système monétaire, la reconnaissance de la propriété
privée et de la liberté individuelle permettant à l’individu, dans le cadre
des lois et sous la protection du pouvoir d’État, de produire et vendre sa
production pour de l’argent, d’embaucher d’autres personnes ou d’être
lui-même embauché.
L’occidentisme s’est ensuite développé en même temps que se
renforçaient et s’élargissaient ces conditions. Elles sont entrées dans sa
structure pour en devenir des éléments indispensables.
À un certain moment, lorsque ses forces furent suffisantes pour
dominer la société, il commença à exercer une influence en retour sur

27

L’OCCIDENTISME

les facteurs qui lui avaient donné naissance (i. e., le pouvoir étatique, la
législation, le système monétaire, etc.), les pliant à ses intérêts. Les
révolutions bourgeoises représentent le tournant historique à partir
duquel les facteurs qui avaient conditionné l’occiden- tisme ont
commencé à être conditionnés par lui. Il est alors passé de la position de
« superstructure » de la société antérieure à celle de « fondement » de la
nouvelle.
La société occidentale n’est pas née du vide et ne s’est pas mise à
exister dans un espace isolé, mais dans un milieu humain déjà
développé. Elle représente, en outre, un niveau d’organisation plus
élevé. La distance entre l’occidentisme et le milieu humain général n’est
pas sans évoquer celle qui sépare le règne animal du règne végétal, les
animaux supérieurs des unicellulaires et l’humanité du règne animal.
Dans un but de simplification, je considérerai, dans les pages qui
suivent, ce milieu humain général (qui existe dans chaque pays
occidental et dans le monde qui entoure l’Occident) comme donné, et ne
lui prêterai aucune attention particulière.

Préhistoire et histoire de l'occidentisme
Il convient de distinguer la préhistoire de l’occidentisme de son
histoire. La première concerne sa genèse, sa diffusion et sa maturation
dans les profondeurs (le corps) de la société qui s’est créée pendant
plusieurs siècles en Europe et plus précisément à l’ouest du continent
européen. La seconde relate sa conquête des pays occidentaux. Il est
impossible d’établir une date de transition exacte entre les deux, car,
dans chaque pays concerné (et pas seulement en Europe occidentale),
ce processus s’est passé à des moments différents, couvrant une durée
plus ou moins longue, et prenant des aspects fort divers. On peut
toutefois citer quelques jalons historiques qui témoignent de la naissance
de l’Occident et de ses premières années de vie. Ces jalons sont ce que
l’on appelle les « révolutions bourgeoises » en Angleterre et en France,
la lutte des Pays-Bas pour s’affranchir de l’Espagne, la lutte des colonies
américaines pour l’indépendance et la formation des États-Unis.
L’occidentisme s’est formé inégalement, selon des lignes diverses et
au cours d’une longue période, mais son apparition plus ou moins visible
sur l’arène historique a suivi partout le même itinéraire. S'il fallait choisir
des dates officielles pour célébrer ses anniversaires, je prendrais, dans
le cas de la France, non seulement le 14 juillet 1789, mais aussi le 26
août de la même année, date de l'adoption par la Constituante de la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ou le 6 janvier 1800, date de

28

L'OCCIDENT

fondation de la Banque de France, ou encore le 21 mars 1804, jour de
l’introduction du Code civil (ou « Code Napoléon »). Ces événements
indiquent à la fois que l’occidentisme était suffisamment mûr pour
apparaître au grand jour et que les conditions étaient réunies pour qu’il
se lançât à la conquête de la société.
On peut m’objecter que ce que je considère comme le début de
l’histoire de l’Occident, n’est que le début d’une nouvelle étape dans
l’histoire de l’Europe occidentale, celle du triomphe de la bourgeoisie et
de l’avènement du capitalisme. Mais, si l’on admet cet argument, il
faudrait également reconnaître que la chute de l’empire romain ne
représente pas le début d’un phénomène social différent, mais
simplement une nouvelle phase de l’histoire d’une humanité abstraite.
De proche en proche, on serait obligé de constater que l’histoire de
l'humanité n’est qu’une période particulière dans l’histoire du monde
animal, etc.
Pour moi, ce que j’appelle l’Occident n’est pas une simple étape dans
l’histoire de l’Europe occidentale. Il s’agit de quelque chose de
fondamentalement différent. C’est un saut qualitatif. L’amorce d’un
phénomène social nouveau avec ses propres phases d’évolution. De la
sorte, il serait erroné de réduire l’Occident au capitalisme. Bien sûr, celuici a joué un rôle dans son apparition. Il était d’ailleurs l’une de ses
prémices. Mais la naissance de l’Occident représente un phénomène
plus vaste et plus complexe que la seule arrivée au pouvoir de la
bourgeoisie.
La période étudiée est également celle de la naissance des Étatsnations : la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique,
l’Italie, l'Allemagne, les États-Unis, le Canada, etc. En dépit de leur
diversité et du caractère tumultueux de leurs relations internes et
externes, il s'est créé en leur sein des traits spécifiques qui permettaient
de les identifier comme faisant partie d’un même groupe, celui des pays
occidentaux. L’occidentisme, qui est à l’origine de ces traits communs, a
largement contribué à l’émergence des États- nations. Mais dans le
même temps, c'était le seul cadre qui lui permettait de se développer
suffisamment pour englober la société tout entière et définir le type
même de l'organisation sociale du pays.
La formation de l'Occident comme un ensemble de pays correspondant à un même modèle social ne saurait être le fruit du hasard, lin
dépit des inimitiés mutuelles entre ses composantes, qui menaient
souvent à la guerre, le phénomène occidentiste n'a pu survivre
historiquement que grâce à sa pluralité. Dans le cas contraire, il serait
resté un phénomène de second ordre ou aurait tout bonnement disparu.
Si l'occidentisme a conquis sa place sous Ir soleil dans plusieurs endroits
de la planète, c'est qu’il menait son offensive sur un front large.

29

L'OCCIDENTISME

Le système social et politique, l’économie, la culture et l'idéologie des
pays occidentaux se sont formés pendant cette période. Ils représentent
les différents aspects pris par l’occidentisme pour se développer en
sociétés à part entière. J'étudierai plus loin chacun de ces aspects. Je
me bornerai ici à remarquer que, si ces sociétés présentent de si fortes
similitudes d’un pays à l’autre, ce n’est pas tant à cause de l’influence
réciproque que de lois internes communes. Bien entendu, il ne faut pas
sous-estimer le rôle des interactions, mais il ne faut pas l’exagérer, de
manière à ne pas occulter les racines plus profondes de ces
ressemblances.
Il est aujourd’hui impossible d’établir à quel moment se sont produites
les influences réciproques, et dans quelle mesure elles ont été réelles et
non le fruit d’une coïncidence entre des lignes d’évolution
indépendantes. D’ailleurs, cette dernière distinction n’est pas réellement
utile. Que l’histoire ait travaillé de telle ou telle manière ne change pas le
résultat et nous ne pouvons que constater la similitude de certains
processus dans différents espaces de la planète.
Très vite après son éclosion, l’occidentisme est apparu clairement
comme un niveau supérieur de l’évolution de l’humanité, ou plus
exactement, comme une formation sociale qui ne peut exister sans une
strate inférieure de développement. La manifestation concrète de ce
phénomène fut la volonté de la plupart des pays occidentaux de créer
des empires mondiaux. Le plus important fut l’empire britannique. Ce
n’est nullement un hasard : historiquement, le Royaume-Uni a été le
pionnier de l’occidentisme. Les tentatives majeures pour créer des
empires dans un cadre européen furent les guerres de conquête de
Napoléon, à l'aube du xixe siècle, et de Hitler, au milieu du xx e. Il est
habituel d’employer le mot d’« impérialisme » pour qualifier cet aspect de
l’histoire des pays occidentaux. Ce terme a pris un sens tout à fait
négatif. De plus, il est générateur d’erreurs et de confusion en recouvrant
aussi bien les empires qui n’ont aucun rapport avec l’occidentisme
(empire romain, Byzance, empire austro-hongrois, etc.) et la tendance de
l’occidentisme à organiser l’humanité selon une construction verticale en
s’affirmant comme un phénomène social de type supérieur.
C’est également pendant la période de formation de l’occidentisme
que s’est révélée la tendance à l'unification des pays occidentaux. Elle
s’est manifestée par l’éclosion de toutes sortes d’alliances, principalement militaires et commerciales, comme la coalition des pays de
l’Entente pendant la Première Guerre mondiale, ou les blocs hitlérien et
anti-hitlérien pendant la Deuxième.
Une nouvelle période de l’histoire de l’Occident a commencé après la
Deuxième Guerre mondiale. La société occidentale a atteint sa maturité
en donnant libre cours aux tendances universalistes de l'occidentisme.
Elle a remporté la victoire la plus importante de son histoire sur son

30

L’OCCIDENT

principal ennemi, le monde communiste. Sa stratégie à l’égard du reste
du monde s’est définie, pendant que s'engageait l'intense intégration des
pays occidentaux dans un ensemble social uni, et que s'ébauchait le
processus d'une société mondiale globale, fondée sur l'occidentisme et
dirigée par l'Occident.

Principaux aspects et sources de l’occidentisme
Il serait erroné de chercher les origines de l'occidentisme dans une
seule direction, tant ses sources sont nombreuses. Elles ont donné
naissance à des ruisseaux qui ont conflué en un torrent historique
puissant, balayant sur son chemin tous les obstacles et charriant leurs
décombres. Ces sources sont de qualité différente, non par leur
importance, mais par le rôle quelles ont joué.
L'idée dominante est que la société occidentale doit toutes ses
réalisations positives à la propriété privée et au capitalisme. Mais
l'opinion opposée a toujours cours. Au xix c siècle et dans la première
moitié du xxe, elle a possédé des millions d'esprits de par le monde : la
propriété privée et le capitalisme sont à l'origine de tous les maux.
Cette conviction a battu en brèche la première pendant plus de cent
ans. Son influence n'a diminué qu’au long des deux dernières décennies
pour s’estomper pratiquement de nos jours, laissant le champ libre à son
antithèse.
Je tiens les deux pour fausses. Sans nier le rôle du capitalisme dans
l'histoire et la structure de l'Occident, j'affirme qu'il y existe, dans la
société occidentale, quelque chose de plus vaste et profond qui fonde le
capitalisme lui-même : l’occidentisme. C’est en se nourrissant de lui et
en le soumettant aux intérêts de son développement propre que le
capitalisme est parvenu à s’emparer de la société. Lorsqu'il a atteint le
sommet de son développement, il s’était définitivement confondu avec
lui, se transformant en un occidentisme d’un niveau plus élevé.
Dans la vie de chaque adulte apte au travail, dans leurs associations
et dans la société qu’ils composent, on peut distinguer deux types de
comportement : le professionnel et le communal.
Le comportement professionnel est régi par les interactions des
individus en fonction des occupations indispensables à la satisfaction de
leurs besoins vitaux. La création et la circulation de biens matériels sont
l'occupation la plus importante de la société. Elle va de pair avec la
création de valeurs culturelles, de services et de divertissements.
Le comportement communal est commandé, lui, par les rapports
mutuels générés par les contraintes de la vie en communauté : non

31

L’OCCIDENTISME

seulement les individus sont nombreux, mais ils sont obligés de vivre
ensemble génération après génération.
Ces deux approches sont étroitement liées. On ne peut les séparer
que dans l’abstraction. Elles sont pourtant différentes. Pour se
représenter le premier type de comportement, il suffit d’examiner les cas
où les actes des individus ne sont régis que par des intérêts purement
professionnels. De telles situations sont habituelles et évidentes. De
même, il est possible d’identifier le second (communal) en observant les
situations où les individus agissent en fonction de l’intérêt et de la
position sociale d’autrui. Dans la société occidentale, la différence entre
les entreprises de production de biens de consommation et les
administrations publiques nous donne une idée de la distance qui sépare
les deux approches.
L’importance relative de ces deux comportements est très variable. Il
arrive que l’un d’eux devienne dominant et écrase l’autre jusqu’à
l’étouffer complètement. Et cette domination peut caractériser le mode
de vie de certains groupes d’individus. Pour moi, les rapports entre les
deux approches permettent de caractériser la différence entre la société
occidentale et celle qui s’est développée en URSS et dans un certain
nombre de pays en Europe centrale et orientale jusqu’à la fin des années
quatre-vingt, ainsi qu’en Chine, au Vietnam et à Cuba. J’appellerai cette
dernière « communiste » mais je m’abstiendrai de nommer l’autre
« capitaliste » pour les raisons invoquées précédemment.
Chacune des deux approches possède ses règles générales, simples
et largement connues des membres de la société. S’il n’en était pas
ainsi, la vie sociale serait impossible : les gens seraient incapables
d’assurer leurs besoins vitaux et de s'unir en grandes collectivités. Des
règles plus compliquées, mises au point par des individus chargés de ce
travail, s'imposent à tous les membres de la société. Une autre catégorie
d’individus est investie de la mission de les faire appliquer. Les membres
de la société vivent selon ces préceptes, dont ils reconnaissent la
nécessité.
Évidemment, connaître et assimiler les règles pour les utiliser dans la
pratique quotidienne ne signifie nullement comprendre les lois sociales
qui les sous-tendent, de la même manière qu’on peut très bien
apprendre les lois de la nature sans avoir la moindre idée des
phénomènes qui les génèrent.

L’approche professionnelle
L'approche professionnelle est à l’origine de la germination des
graines (ou de la division des cellules primaires) du futur occidentisme.

32

L’OCCIDENT

Tout est parti d’individus isolés et de petits groupes qui fonctionnaient
non pas selon les lois du communalisme, mais selon celles du
professionnalisme. Celui qui travaillait le mieux et organisait ses affaires
de la meilleure manière obtenait des avantages. Ces individus et ces
groupes apparurent en plusieurs endroits de la planète, mais
essentiellement en Europe occidentale. Un long processus de lutte pour
l’existence commença. Débutèrent la sélection des meilleurs et la
stimulation des qualités humaines des individus qui agissaient au mieux
des intérêts de ces groupes, dont le nombre allait en augmentant. Leurs
dimensions aussi grandissaient : des groupuscules s’unissaient dans des
unités plus complexes. Leur rôle dans la société se renforçait, ainsi que
leur ascendant sur leur entourage. Et ils étaient eux-mêmes soumis à
des influences extérieures.
Naturellement, ces groupes étaient, au départ, fondés sur la famille.
Ils s’unifièrent dans des ateliers ou des corporations qui formèrent à leur
tour des communautés. Ils ne faisaient pas n’importe quel travail, mais
des métiers qui demandaient un haut niveau de capacités, d’intelligence
et de qualification et qui étaient exercés par des maîtres relativement
peu nombreux. Les véritables fondateurs de la future société industrielle
furent ces artisans et non ceux qui amassaient des trésors, usuriers ou
spéculateurs. Mais c’est une loi générale de l’évolution que nullités et
parasites récoltent le fruit des efforts de ceux qui ouvrent de nouvelles
voies.
Ces groupes nouveaux n’ont pas surgi en marge de la société, mais
en son sein même. Il est important de s’en souvenir : l’occiden- tisme est
apparu, dans les milieux humains, comme un phénomène mineur. Ce
n’est qu’au bout de plusieurs siècles que l’on s’est avisé qu’il constituait
un niveau élevé d’organisation humaine. Une des grandes lois générales
se trouve vérifiée : tout ce qui est réellement grand apparaît sur la scène
historique sans faire de bruit. Cela fut le cas de l’homme lui-même. Quel
observateur improbable du pléis- tocène moyen aurait soupçonné que
cette créature faible et remuante qu'était l'homo sapiens deviendrait la
reine de la création ? Et, depuis que l'homme est capable de se pencher
scientifiquement sur ses origines, il les trouve tellement obscures qu’il
est incapable de suivre jusqu’au bout la piste de ses ancêtres.
Avec le temps, ces groupes nouveaux ont fini par s'occuper non
seulement d'activités exceptionnelles, mais aussi de travaux ordinaires,
donnant ainsi l’impression d’appartenir à une strate plus basse de
l'histoire de l'humanité. Mais, dès sa naissance, le phénomène de
l'occidentisme était bien supérieur et porteur d'avenir.
Deuxième point important : les porteurs de l'occidentisme étaient des
individus socialement libres. Ils n'étaient pas impliqués dans les relations
féodales de la période où ils émergèrent. Bien entendu,

33

L'OCCIDENTISME

ils n’étaient pas libres au sens que nous donnons à ce mot. Ils étaient
libres de créer des groupes professionnels extérieurs aux rapports
féodaux. C’était la condition suffisante pour commencer. L’occidentisme
s’est formé non pas comme une transformation des relations féodales,
mais en dehors d’elles, bien qu’à l’intérieur du même espace social. Il a
germé dans les pores du féodalisme, dans les interstices laissés vides
par l’organisation sociale. Par la suite, il a repoussé les rapports féodaux,
les détruisant, les absorbant, les transformant à sa manière. Mais, dès le
début, il n’était pas de type féodal.
Troisièmement : le processus de l’occidentisme s’est déroulé en
conformité avec les lois sociales objectives, notamment celles de
l’organisation du travail. Elles stipulent que le travail doit être socialement
utile. En d’autres termes, son résultat doit satisfaire un besoin précis.
Chaque tâche exige un certain niveau de qualification, l’apprentissage
est donc nécessaire. Une production ne doit pas être lancée à perte et le
meilleur résultat doit être obtenu aux moindres frais. La sagesse
populaire a fixé ces règles dans d’innombrables proverbes et dictons : «
le jeu en vaut (ou n’en vaut pas) la chandelle », « aller aux bois sans
cognée », « à l’œuvre on connaît l’artisan »...
La loi de l’efficacité mentionnée ci-dessus (le meilleur résultat aux
moindres frais) est naturelle et évidente. Elle n’a besoin d’aucun
fondement. En revanche, elle est à l’origine de lois plus concrètes qui
régissent la vie professionnelle dans la société occidentale. Elle fonde le
progrès des moyens de production et les principes de la productivité du
travail. À l’origine, elle s'appliquait indépendamment de toute
concurrence qui, d’ailleurs, n’existait pas (il s’agit d’un phénomène plus
tardif, purement capitaliste). Il y avait des besoins de biens divers qui
étaient satisfaits par les précurseurs de la société occidentale. Là
demande augmentait, en partie sous l’influence de la production, et
stimulait à son tour cette dernière selon la loi mentionnée plus haut. La
concurrence qui est apparue plus tard n’a fait que renforcer les effets de
cette loi, mais ne l’a pas engendrée. L’augmentation du nombre de
producteurs en concurrence a certes permis, dans un premier temps,
d’accroître la productivité du travail, mais elle a contribué, par la suite, à
la gêner : les concurrents se créent réciproquement des entraves. Cette
loi de la prévention (comme je l’appelle) est en vigueur à ce jour.
Quatrièmement : les individus se sont structurés au sein de l’occidentisme en adéquation avec les intérêts de la production et en fonction
de l’approche professionnelle (et non communale), notamment selon leur
participation à la création de biens. Selon ces critères, le possesseur et
l’organisateur de l’outil de production (l’ancêtre du propriétaireentrepreneur) était le personnage central des groupes. Naturellement,

34

L'OCCIDENT

transposer à ces situations la notion légale de propriété (apparue à des
époques plus tardives) est vide de sens. Il en va de même avec la notion
de prolétariat (i. e. d’ouvriers salariés privés de propriété) qui n’est pas
applicable aux travailleurs de ces cellules embryonnaires de
l'occidentisme. Bien souvent, ces travailleurs étaient aussi dégagés des
rapports féodaux que leur « maître » (aux deux sens du mot). Il pouvait
s’agir de membres de sa famille, d’apprentis, de personnes que les
hasards de l'existence rattachaient à lui.
Les lois de la production ont donné un avantage à un matériel
humain d’un genre particulier, et le temps s’est chargé d’effectuer la
sélection correspondante. J’en parlerai plus loin. Je me bornerai ici à
remarquer que lesdites lois n’ont pas donné naissance à des
entrepreneurs ou des hommes d’affaires. Elles n’ont rien engendré du
tout. Les causes de l’émergence d’hommes doués pour entreprendre
sont à chercher ailleurs, peut-être dans l’effet du hasard. L’important est
ailleurs : ils sont apparus, et les lois de la production les ont stimulés par
la sélection qu’elles induisent ; ils se sont multipliés et perfectionnés
jusqu’à devenir un élément important du paysage social de leur époque ;
ce faisant, ils ont amplifié leur influence sur leur milieu. Les processus
historiques se développent par l’interaction de facteurs qui changent de
rôle à mesure qu’ils produisent leurs effets.

Approche communale de la société
L’approche communale correspond à un type de comportement
propre à l’humanité tout entière. Elle a pour origine l’attitude des
individus dans leurs rapports entre eux et les contraintes de la vie en
société. Sous cet aspect, l’homme est obligé de considérer autrui comme
son entourage extérieur. Il s'agit donc d’une lutte pour l’existence et pour
l’amélioration de la position acquise dans le milieu social, qui est perçu
comme donné, naturel, souvent étranger et hostile, et ne prodiguant ses
largesses qu’en contrepartie d’un effort. Les lois de la communalité
régissent tous les groupements humains suffisamment grands pour être
qualifiés de « société », indépendamment de ce qui a poussé les
individus à se rassembler en leur sein.
L’organe directif de l’individu communal a pour tâche d'assurer à ce
dernier ce qu'il estime être, dans le cadre de ses possibilités et de ses
intérêts, la meilleure adaptation possible aux conditions de son
environnement social. Cela implique de lui inspirer le comportement qui
correspond le mieux aux conditions et aux normes de son existence.
L’organe directif fonctionne à la manière d’un poste de commandement
de cet organisme vivant complexe qu'est l’homme.

35

L’OCCIDENTISME

Dans l’approche communale, on pose par hypothèse que les gens
sont libres et qu’ils agissent selon les règles d’un calcul social sans
contrainte dont le principe fondamental est le suivant : ne pas agir contre
ses propres intérêts, éviter une détérioration de ses conditions
d’existence, donner la préférence aux conditions les meilleures. De ce
principe découlent des dérivées : obtenir le plus possible au moindre
effort, utiliser toute son influence pour faire avancer ses intérêts, éviter
les punitions, etc. Naturellement, il n’est pas toujours facile de déterminer
ce qui est meilleur ou pire pour un être humain, mais cette incertitude
n’annule pas le principe. L’individu le suit en fonction de ses capacités
d’évaluation d’une situation. Lorsque chaque homme agit ainsi, son
ennemi principal devient l’autre qui, en défendant ses propres intérêts,
tend à l’empêcher de suivre sa ligne de comportement.
Ce principe fondamental du calcul social s'applique à travers un
système de règles dont l’apprentissage prend de longues années
d’expérience ou d’étude. Et tout le monde n’est pas capable de les
assimiler totalement : les gens font d’autant plus d’erreurs de
comportement que ces règles interagissent entre elles, se transformant
ou se camouflant réciproquement.
Les normes de la communalité ne sont pas celles de la morale. S'il
arrive que le comportement communal de l'individu soit approuvé par la
morale, il faut voir là une coïncidence entre deux procédés d'appréciation
différents. La raison d'être des préceptes moraux était à l'origine de
protéger les membres de la société de la violence de la communalité,
c’est-à-dire de les protéger d'eux- mêmes. Certains de ces préceptes
subsistent lorsque l'approche communale finit par triompher; mais ils ne
jouent qu'un rôle secondaire et formel.
Dans une telle société, l'individu n'observe les règles morales que
dans la mesure où celles de la communalité l'exigent. Il n'est pas moral,
mais feint de letre, et cela suffit. Des phénomènes comme le remords n'y
ont pas cours. L'homme devient un caméléon social extrêmement habile.
Dans ces conditions, un individu qui fonde son comportement sur les
principes de la morale, dont il fait l'élément inaliénable de son être,
constitue une exception, une déviation de la norme commune, et se
trouve exposé aux souffrances et aux conflits avec son milieu. Celui qui,
en revanche, aspire au succès doit évacuer toute moralité intérieure pour
développer un simple mimétisme extérieur, c'est-à-dire adopter l’aspect
formel du comportement moral pour dissimuler son amoralité et mieux
agir en fonction des lois de la communalité.
Bien entendu, ces dernières ne présentent pas que des aspects

36

négatifs. En réalité, les notions de polarité n'entrent pas en ligne de
compte : les lois sont simplement objectives. Elles ont des effets que
certains perçoivent comme négatifs, mais engendrent également des
moyens de défense contre elles-mêmes. Les membres d’une société,
agissant tous selon les règles de la communalité, se voient contraints
de dresser réciproquement des barrières en créant des moyens
collectifs d’autodéfense.
Si l’on les prend une par une et si l’on considère de la même
manière les actes qu’elles induisent, les règles de la communalité
semblent peu importantes. Il n’est possible de comprendre leur rôle
dans la société qu’en les examinant dans leur ensemble. Cela suppose
d’étudier les conséquences du nombre colossal d’actions entreprises en
fonction de ces règles, à chaque instant, par des millions d’individus
banals. On constate alors que ce sont précisément ces individus, et non
des tyrans omnipotents, qui jouent le rôle déterminant dans la vie en
société, faisant des personnalités importantes (du point de vue du
béotien) leur jouet et leur instrument. L’essence des découvertes
scientifiques en sociologie n’est pas la mise à jour d’un secret grandiose
soigneusement dissimulé, mais la compréhension du rôle énorme que
jouent les futilités les plus évidentes.
Il ne faut pas croire que tous les rapports entre les individus qui ne
participent pas de l’approche professionnelle appartiennent à la
communalité. Les liens entre les médecins et leurs patients, les
professeurs et leurs élèves, les prédicateurs et leurs ouailles, les
artistes et les spectateurs, les enfants et les parents, etc., ne sont pas
en eux-mêmes de nature communale, bien que leurs participants aient
entre eux des relations communales très diverses.
Seuls sont communaux les rapports conditionnés par le fait même
de la pluralité des individus et la nécessité de vivre au sein d’une
collectivité. Dans ce cadre, les principales relations communales entre
les membres d’une société sont définies par leur comportement à
l’égard du groupe, les liens à l’intérieur du groupe et les attitudes des
groupes entre eux. À son tour, le comportement de l’individu vis-à-vis
du groupe dépend de leur degré de dépendance réciproque. L’individu
tend à réduire cette dépendance, alors que le groupe souhaite le
contrôler et le soumettre à sa volonté. Quant aux relations communales
entre les individus, elles sont divisées en deux catégories : celles de
subordination et celles de coordination. Le principe des premières est le
suivant : la position sociale du chef est plus élevée que celle du
subordonné, et sa rémunération est supérieure. Le chef souhaite être le
plus indépendant possible de ses subordonnés et que ceux-ci
dépendent au maximum de lui. Les secondes sont régies par un autre
axiome : le plus grand danger pour un individu donné est un autre
individu qui le dépasse par son potentiel social aux yeux des

37

L’OCCIDENTISME

autres et de la direction. Il tentera donc d’affaiblir la position de son
adversaire ou, en tout cas, d'empêcher son renforcement. L’érection de
barrières mutuelles sera donc à la base de son comportement.
La pensée sociologique occidentale prête beaucoup d’attention à
l’approche professionnelle, et infiniment peu à la communale. Même des
phénomènes manifestement communaux (partis, administrations
publiques) sont généralement étudiés d'un point de vue professionnel 4
(fonctionnel). En revanche, dans la littérature et le cinéma, les relations
communales sont présentées sans fard et en abondance. Il est vrai
qu’elles sont dépeintes comme des phénomènes connus de la vie de
tous les jours et qu’on laisse de côté leurs lois universelles et objectives.
Rares sont les écrivains qui leur prêtent une attention quasi
sociologique5.
Les phénomènes communaux existent dans chaque concentration
humaine et sont régis par des lois universelles. Mais ils prennent des
aspects différents selon la société où ils se manifestent. Cela explique
les formes spécifiquement occidentales de l’organisation des individus
en dehors de tout rapport professionnel, c’est- à-dire dans les relations
de direction et toute la sphère étatique. Avec la formation et le
développement des communautés fondées sur des cellules de
production, a commencé à se poser le problème du gouvernement de
ces groupes et de l’application de leurs règles internes. Et seule
l’approche communale a permis de répondre à ces questions. Le
système d’autonomie apparu alors n’existait pas dans le cadre de l'Etat
féodal, mais en dehors et indépendamment de lui. Il a surgi comme le
précurseur du futur système politique qui allait détruire et évincer le
féodalisme. La démocratie occidentale est née des communes
américaines.

Occidentisme, capitalisme, communisme
Comment éviter le sujet du communisme dans un livre consacré à
l’Occident ? Que le lecteur se rassure, je ne vais pas revenir à mon
dada, mais la société occidentale est impensable sans ses rapports avec
le communisme ! L’Occident a donné naissance à l’idéologie
communiste en tentant de résoudre ses problèmes spécifiques. Le
communisme réel en Russie a été créé, en grande mesure sous l’influence occidentale, comme une forme originale d’occidentalisation du
pays. Et c’est la lutte contre le communisme menée depuis la révolution
d’octobre qui a fait de l'Occident ce qu'il est aujourd’hui.

4. Les exceptions sont rares. Citons letude de la bureaucratie par Max Weber.
5. Je me bornerai à mentionner ici Saltykov-Chtchedrine,
Anatole France, Daninos et
38

Parkinson.

L’OCCIDENT

Enfin, une analyse comparative des sociétés occidentale et
communiste montre que la première contient en elle, sous une forme
édulcorée, toutes les propriétés et tendances essentielles de la seconde.
Les phénomènes propres au monde communiste ne sont pas extérieurs
à l'Occident. Ils peuvent même apparaître comme des éléments du mode
de vie occidental. Ainsi, des arguments en faveur de l’intervention de
l'État dans la régulation de l’économie et dans la résolution des
problèmes sociaux sont monnaie courante dans la littérature économique
non marxiste. Et la planification de l’avenir est un important sujet de
débat. Or, pendant des années, le rôle régulateur de l'État et la
planification étaient considérés comme deux des principaux maux
apportés par le communisme. En critiquant violemment l’accroissement
de l’appareil étatique et la corruption des fonctionnaires à l’Est, l’idéologie
et la propagande occidentales passaient sous silence le fait que, de ce
point de vue, les pays occidentaux ne le cédaient en rien à leurs
adversaires. Comme dit l’Évangile, ils ‘"voyaient la paille dans l’œil du
voisin et non la poutre dans le leur propre. Débarrassé des idées et
éléments du communisme, l’Occident est tout bonnement impensable. Il
est d’ailleurs significatif que la théorie de la convergence des sociétés
occidentale et communiste, appréhendées comme de proches variantes
d’une même société industrielle, soit née à l’Ouest*
L’occidentisme n’est pas figé. Il vit une évolution où les deux
approches que nous venons de voir jouent des rôles changeants. Cela
se reflète dans la littérature économique et sociologique ainsi que dans
la propagande correspondante : une période dominée par l’exaltation du
rôle bénéfique de l’État dans la régulation de l’économie et la solution
des problèmes sociaux6 est suivie par une autre où l’on insiste sur
l’entreprise privée, le marché et la concurrence. Au cours de la première,
l’État nationalise les entreprises pour les protéger, les soustraire à la
concurrence, ou satisfaire ses propres raisons stratégiques. Au cours de
la seconde, il les privatise7.
Dans un processus historique concret, certains éléments ou propriétés d’un phénomène social peuvent prendre des formes différentes,
s’opposer et même se séparer au point d’être incarnés par des
formations sociales hostiles entre elles. Cela a été précisément le cas de
l’occidentisme. Ses deux approches, la professionnelle et la communale,
se sont polarisées sous la forme de deux systèmes sociaux différents, le
capitalisme et le communisme.

6* La théorie de la convergence entre le capitalisme et le socialisme (communisme) a été
développée dans les années cinquante et soixante par des penseurs occidentaux comme John
(ialbraith, Pitirim Sorokin, Jan Tinbergen et d'autres.
. Comme cela a eu lieu dans les années trente et quarante, ainsi qu’après la Seconde
Guerre mondiale (et, en France, au tout début des années quatre-vingt).
7 . Comme cela s’est passé dans la plupart39des pays au cours des années quatre-vingt (en
France, à partir de 1986).

L’OCCIDENTISME

L’Occident, principalement les États-Unis, a constitué une boîte de
Pétri idéale pour le premier, et la Russie pour le second.
La colonisation de l’Amérique a débuté à un moment où les phénomènes occidentistes avaient déjà atteint un niveau conséquent en
Europe. Ils ont ainsi pu échapper au type féodal pour se déve lopper, en
dehors de ses entraves, avec une force et une rapidité extraordinaires.
Le capitalisme américain a poussé sur les communautés non féodales
(mais pas encore capitalistes) dont j’ai parlé plus haut. C’est dans les
communautés américaines que s’est épanoui le matériel humain destiné
à construire l’occidentisme et à devenir son rempart. Et cette société a
influencé à son tour l’Europe encore féodale, contribuant ainsi au
renforcement et à la victoire des phénomènes occidentistes8.
Mais ce qui s’est développé en Amérique n’a épuisé qu’une partie du
potentiel de l’occidentisme. Ce que l’on a appelé, d’une manière
approximative, le capitalisme, n’est que l’un des deux pôles de ce
phénomène. L’autre a trouvé un sol approprié également en dehors des
pays d’Europe occidentale, en Russie, où, dès les balbutiements de
l’histoire, l’étatisme a joué un rôle dominant. Après 1917, ce deuxième
pôle a pris le nom, tout aussi approximatif, de communisme.
Ces deux visages du Janus occidentiste sont bien vite devenus
ennemis. Mais leur confrontation a permis le renforcement de l’éta- tisme
occidental. Après l’effondrement de la Russie communiste, à la fin du xx c
siècle, l'Occident, a rejeté son hostilité superficielle pour l’étatisme et
s’est engagé dans la voie d’une réconciliation des deux pôles
antagonistes. Il ne s’agissait pas de la convergence au sens prédit par
les théoriciens occidentaux, mais de la révélation de l’essence réelle de
l’occidentisme qui contenait en lui les éléments j essentiels du
capitalisme comme du communisme.
Une confusion lexicale empêche de saisir tout le sel du problème.
Comme nous l’avons vu, l’approche communale existe dans toutes les
sociétés, y compris l’occidentale. Dans des conditions spéciales, comme
en Russie, elle peut devenir dominante et engendrer un type spécial de
groupement humain : le communisme réel. Si l'on se place du point de
vue de la société ainsi créée, il est impossible de ne pas considérer cette
approche à la fois comme sa prémisse et comme l'un de ses principaux
constituants. Dans ce sens, le communisme est un élément intégrant de
l’occidentisme, comme l’est aussi le capitalisme.

. En 1832, ayant visité les États-Unis et deviné l’essence de la société américaine,
Tocqueville devint le propagateur de la démocratie américaine. Il n'était certes pas le seul.
Sa propagande a eu du succès dans la mesure où l'Europe était mûre pour une nouvelle
forme de vie sociale. Cent ans plus tard, les États-Unis sont arrivés en Europe, non pas
comme un exemple à copier, mais comme
une force matérielle prétendant à la domination
40
mondiale.
8

L'OCCIDENT

L'interaction des lois qui régissent chacun des deux pôles de l’occidentisme réel est permanente. Prenons une entreprise d'un pays
occidental. Elle fonctionne selon les lois du capitalisme pour ce qui
concerne l'organisation de la production, l'embauche, les salaires, la
situation financière, la position sur le marché. Supposons maintenant que
les déchets de cette entreprise soient hautement polluants. Si ses
propriétaires ont la possibilité de s'en débarrasser n'importe comment en
évitant toute punition, ne le feront-ils pas ? Bien sûr qu'ils le feront, en
distribuant, au besoin, des pots-de-vin aux autorités concernées. Et s'ils
ont la possibilité de nuire de quelque manière à leurs concurrents, non
pas sur le marché, mais dans la vie privée, hésiteront-ils à le faire ?
Certainement pas. De telles situations, qui se produisent en
permanence, sont régies par les lois de l'approche communale, ou, si
l'on adopte le point de vue de la société communiste, selon les lois du
communisme.
L'accroissement de l'appareil bureaucratique, les privilèges des
fonctionnaires, les hauts salaires des gestionnaires, la corruption et
d'autres faits similaires sont, en réalité, des phénomènes communs aux
pays occidentaux et aux pays communistes. Mais ils sont dominants
dans les pays communistes, alors qu'en Occident, ils ne constituent
qu'un aspect particulier de la vie, à côté du capitalisme.
Le facteur humain
L'Occident a des tabous. Bien qu'ils ne figurent pas dans les codes
pénaux, leur violation est punie sans pitié par la société. L'un d’entre eux
concerne les problèmes nationaux et raciaux.
- Si l'on tente de parler, avec une certaine objectivité scientifique, de
ceux qui ont créé le phénomène social et historique, appelé Occident,
l'on se voit ipso facto accusé de racisme. La crainte de subir de telles
accusations oblige les chercheurs soit à passer ce sujet sous silence,
soit à en parler dans des termes tellement flous que le résultat
scientifique confine à zéro, soit à se lancer dans la polémique, et donc à
quitter le terrain de la science pour celui de l’idéologie. Or, on ne peut
comprendre objectivement le phénomène de l’occidentisme sans prendre
en considération le matériel humain.
Il est incontestable que le mode de vie dans une communauté
humaine définit le caractère de ses membres. L’homme s’adapte aux
conditions de son existence et développe les qualités (i. e. les aptitudes,
sans jugement de valeur) qui lui sont utiles pour cela. Mais il n’en est pas
moins vrai qu’un type donné d’organisation sociale est créé par des
individus d’un certain type. Il s’agit ici d’une dépendance réciproque : un
groupe d’hommes génère une civilisa- lion où se reflètent leurs
caractéristiques, et celle-ci engendre à son tour des acteurs qui lui sont
conformes.
41

L'OCCIDENT

Il n’y a absolument rien de raciste dans tout cela. L'Occident, en tant
que phénomène social particulier, est le résultat de l’activité de groupes
humains bien précis pendant plusieurs générations.
Avant de parler des qualités de l’ensemble des peuples dont l’activité
à donné naissance à cet être sociobiologique précis, il me semble utile
de donner ma position de logicien sur la manière de les évaluer.
Lorsque l’on caractérise un peuple ou un ensemble de peuples
(comme c’est le cas pour l’Occident), leurs membres tentent toujours de
se reconnaître individuellement dans cette description. Ce faisant, ils
commettent une grossière erreur de logique : un peuple n’est pas la
somme des individus similaires, mais un conglomérat de gens divers qui
forment pourtant une structure homogène. Dans chaque grand peuple,
on peut trouver tous les types d'individus possibles. Quel que soit le
modèle humain que l’on recherche, on le trouvera indifféremment dans
de nombreuses parties du monde. Certains Anglais ou certains Français
peuvent passer pour des Russes, et il existe des Russes qui ont l’air de
parfaits Anglais ou Français. Ce n’est donc pas sur des critères
individuels que l’on peut déterminer quoi que ce soit. Réduire les
caractéristiques d’un peuple à celles des individus qui le composent
revient à définir une forêt à partir d’un seul arbre.
Pour savoir ce que représente tel ou tel peuple, il faut étudier la
masse de ses représentants chez eux, à la maison, dans leur milieu
habituel et dans tous les aspects de leur vie. Il faut déterminer quelles
qualités reviennent plus souvent, quelles attitudes elles provoquent,
quelles incidences elles ont sur le destin des individus. Il est possible,
par exemple, qu’un groupe donné n’engendre pas souvent des êtres
talentueux dans tel ou tel domaine, mais, lorsqu’ils apparaissent, ils
peuvent être appréciés et stimulés, connaître le succès auprès de leurs
concitoyens qui préserveront leur souvenir, accumuleront les références
à de tels personnages et finiront par acquérir la réputation d’un peuple
doué dans ce domaine précis.
Chaque nation partage avec d’autres communautés humaines une
partie de ses qualités, mais elle possède aussi des traits qui lui sont
propres. Naturellement, il ne s'agit pas de différencier un peuple donné
des autres (une telle distinction est évidente), mais de mettre en
évidence son caractère propre en tant que phénomène social
indépendant.
Le caractère d’un peuple est un ensemble complexe de traits qui se
manifeste régulièrement et nettement dans les actes collectifs des
individus qui le composent. Prétendre que ces traits puissent être bons
ou mauvais n’a pas de sens. Dans certaines conditions, ils peuvent être
perçus comme une force, et d’autres, comme une

42

faiblesse. On dit que nos défauts sont issus de nos mérites, mais il serait
tout aussi juste de dire que nos mérites sont issus de nos défauts.
Comme nous venons de le voir, les caractéristiques d’un peuple sont
rarement concentrées dans ses représentants isolés. Elles sont
éparpillées dans une multitude d’individus qui présentent tous des traits
différents. C’est lorsqu’ils se regroupent, que certains types de
comportement émergent comme des variations autour d’un thème plus
général. Dans la vie de tous les jours, il est rare que l’on rencontre des
archétypes de toutes les qualités d’un peuple, en revanche on perçoit
des comportements qui révèlent une partie de ces idiosyncrasies.

Les Occidentoïdes
Les idées d’égalité entre les hommes ont commencé à prendre une
importance considérable dès le XVIIIème siècle. Je ne contesterai pas
que ces idées ont occupé une très grande place dans l’histoire de
l’humanité en général et dans l’évolution de l’Occident en particulier. À
l’origine, elles étaient de nature politique et juridique. Moralement, elles
n’étaient pas très originales : le christianisme avait proclamé, depuis
longtemps, l’égalité de tous les pécheurs devant Dieu. Par la suite,
notamment dans la deuxième moitié de notre siècle, des idéologues et
des moralisateurs dits « progressistes » ont poussé les idées d’égalité
jusqu’à l’absurde, en postulant l’égalité des capacités naturelles
potentielles de tous les peuples. L’affirmation que les populations
différaient par leurs dispositions naturelles a été considérée comme
raciste, nationaliste et chauvine.
Il existe, bien entendu, des qualités humaines universelles. Elles
sont connues de tous. Et, sous tous les cieux, les individus s'adaptent
aux conditions extérieures de la manière la plus apte à préserver leurs
intérêts personnels. La sagesse populaire a fixé cette vérité banale dans
des dictons (« le pays est là où l'on peut vivre », « selon le vent, la
voile… ») bien avant que les penseurs ne l’aient théorisée.
Au moins depuis Adam Smith (je n’ai pas cherché de sources
antérieures), il est courant de lier la qualité innée de l’homme d’agir au
mieux de ses intérêts à la propriété privée et à la libre entreprise, c’est-àdire d’y voir un fondement naturel du capitalisme. Cette conviction est
purement idéologique et scientifiquement fausse.
La défense de l’intérêt personnel est l’un des fondements du
comportement humain, mais elle n’est liée en aucune manière à une
organisation sociale ou un type de société. L’espèce humaine, qui
existait des centaines de milliers d’années avant la naissance du
capitalisme, a toujours agi selon ce principe.

43

L’OCCIDENTISME



C’est aussi lui qui règle les comportements dans la société
communiste : ses citoyens, que la propagande ad hoc s’appliquait (et
s'applique encore, dans certains pays) à déclarer « conscients », se
soustrayaient à leur travail, le bâclaient, rédigeaient de faux rapports,
volaient leurs entreprises, donnaient et prenaient des pots-de-vin,
calomniaient ou dénonçaient leurs voisins, parce que guidés par leurs
intérêts bien compris et rien d’autre.
Aucun type d'organisation sociale ne dépend des qualités universelles de l’homme. Celles-ci prennent simplement des formes différentes
en fonction des particularités concrètes du milieu où elles se manifestent.
L’individu s’accommode à son milieu social comme l’animal s'adapte aux
conditions extérieures. La règle s'applique à tous les organismes vivants.
Ces qualités universelles ne donnent aucune préférence à un type
d'organisation particulier, mais changent d'aspect et se manifestent
différemment à l'intérieur de chaque société, devenant des qualités
propres, dont un peuple ne partage pas la combinaison avec d'autres.
L'Occident s’est créé, s’est développé, s’est maintenu, s’est défendu
et a fini par conquérir sa place sur la planète grâce à des individus d’un
certain type que j’appellerai les occidentoïdes. La littérature s'est
abondamment servie du stéréotype de ces hommes et de ces femmes,
mais ils sont restés singulièrement méconnus de la littérature
scientifique. L'occidentisme n'aurait pas pu être véhiculé par d'autres
représentants et aucun autre matériel humain ne pourrait reproduire
l'Occident ni le garder au niveau qu’il a atteint.
Voici quelques-uns des traits caractéristiques des occidentoïdes, ou
plutôt de l’occidentité : l’esprit pratique, le savoir-faire, l’économie, la
disposition aux luttes concurrentielles, le génie inventif, le sens du risque,
la froideur, la dureté émotive, le penchant pour l'individualisme, un sens
développé de la dignité, l'aspiration à l'indépendance et au succès, le
goût du travail honnête et soigné, celui de la publicité et des attitudes
théâtrales, le sentiment de la supériorité sur d'autres peuples, la
tendance à diriger autrui, une capacité à s’organiser particulièrement
forte * .
L’occidentoïde que je décris n’est pas un être humain que l’on peut
rencontrer. Il s’agit du portrait abstrait et sommaire du matériel humain
qui compose l’Occident, en d’autres termes, ses masses. C’est en elles
que les qualités de l’occidentoïde se retrouvent et se distribuent dans
* Alexandre Herzen a défini cette dernière qualité comme l’absence de liberté intérieure. Il
écrivait dans son livre Passé et pensées que la liberté de l’Anglais se trouvait plus dans ses
institutions politiques qu’en lui-même. Et les Américains, à son avis, pouvaient se passer de
gouvernement, car ils exécutaient eux-mêmes les fonctions de tsar, de gendarme et de bourreau.
De ce point de vue, Margarita Baranova a donné une description frappante des occidentoides.

44

L’OCCIDENT

des proportions, combinaisons et quantités différentes selon les
individus. Et leur concentration moyenne est plus élevée que chez
d’autres peuples.
Les pays ouest-européens se sont révélés capables d’engendrer le
nombre d’occidentoïdes nécessaires pour produire la société occidentale. Pour moi, il est clair que rien ne serait advenu avec un matériel
humain différent. L’exemple des États-Unis confirme la règle, car même
si des émigrants du monde entier s’y sont installés et continuent à le
faire, la civilisation américaine a été créée par des ressortissants des
pays d’Europe occidentale où la concentration d’occidentité était, pour
des raisons objectives, encore plus forte que dans leurs sociétés
d’origine. Ils ont constitué le noyau initial et la force motrice du
processus. Finalement, celui-ci a accumulé une inertie de
développement qui a entraîné avec lui des groupes humains présentant
des qualités pourtant différentes. Mais les occi- dentoïdes qui sont à
l’origine de cette création historique constituent à la fois sa base et la
garantie de sa pérennité.
Tous les peuples sont capables de jouir des bienfaits de la civilisation
occidentale, mais peu sont capables de créer eux-mêmes une civilisation
de ce genre. La conviction que les systèmes sociaux différents ne sont
que des degrés, des « marches », dans le développement d’une
humanité abstraite, et que n’importe quel peuple peut ; gravir cet escalier
au cours de son évolution, est scientifiquement fausse. La civilisation
occidentale est la création unique et exceptionnelle d’une somme
d’individus qui présentent, pris ensemble, un caractère donné. Elle fait
partie de leur nature. D’autres peuples ont créé des civilisations de type
différent qui s’accordaient mieux à leur nature et à leurs conditions
d’existence.
Je distingue deux périodes dans l’histoire des occidentoïdes. Pendant
la première s’est opérée la sélection individuelle des êtres humains qui
présentaient de manière optimale les caractéristiques de l’occidentité.
Cela a pris plusieurs générations. À l’origine, ces qualités existaient chez
certains comme des dispositions naturelles et des aptitudes plus ou
moins développées. Ceux qui les possédaient réussissaient mieux
certaines choses que d’autres et bénéficiaient des avantages
correspondants. Avec le temps, leur nombre augmenta et ils devinrent
des exemples à suivre. Cette stimulation généra une sélection naturelle
qui n’est pas sans points communs avec celle, artificielle, qui résulte de
l’élevage d’animaux ou de la culture des plantes.
La deuxième période s’est ébauchée pendant la première moitié de
notre siècle pour se manifester pleinement après la Deuxième Guerre
mondiale. La patiente sélection naturelle des époques précédentes est
passée à lage industriel. Le façonnage des occidentoïdes s'est fait en
masse par l'intermédiaire de l'éducation, de l’idéologie, de la propa45

L’UCClDENTlSME

gande, de la culture, de la médecine. Ce qui s’est passé ressemble à
l’amélioration des espèces animales et végétales à l’aide de stimulateurs
artificiels, d’engrais chimiques ou de génie biologique.

Approche professionnelle et occidentisme
On considère généralement que l’économie, plus précisément
l’économie capitaliste, constitue le fondement de la société occidentale.
Pour moi, c’est l’occidentisme en tant que tel, qui joue ce rôle. Et
l’occidentisme est caractérisé par cette approche professionnelle que
nous avons étudiée. Il inclut donc l’économie, mais ne se réduit pas à
elle.

La structure cellulaire de la société
Lorsque j’ai commencé à écrire sur des sujets sociaux, dans les années
soixante-dix9, j’ai exprimé l'idée que la vie de l’immense majorité des
membres d’une société contemporaine développée est régie par un facteur
fondamental : les individus ont quotidiennement affaire non avec leurs
semblables, mais avec des représentants des établissements les plus
divers (magasins, entreprises, banques, commissariats de police,
administrations publiques, hôpitaux, écoles, universités, aéroports, gares,
théâtres, maisons d’édition, partis politiques, etc.)- De plus, c’est à
l’intérieur de telles structures que la plupart d’entre eux gagnent leur vie,
trouvent des emplois, font des stages professionnels, font carrière et
satisfont leur besoin d’activité et de contact avec autrui. Leur statut de
membre de la société est défini en premier lieu par leur situation au sein de
ces groupes qui constituent, pour moi, les cellules sociales 10.
L’organisme social se compose de cellules. Les individus n’entrent en
ligne de compte que dans la mesure où ils forment des cellules ou
fonctionnent eux-mêmes comme des cellules. Seul l’entrelacs de ces
dernières confère à la multitude le caractère d’une entité organique. C’est
pourquoi une analyse scientifique de la société doit prendre comme point
de départ une étude de ses cellules.
J’ai développé cette idée de manière détaillée dans un ensemble de
livres et d'articles consacrés à l’analyse de la société communiste. Peu de
gens y ont prêté attention. Et je ne connais pas d’étude similaire à la
mienne appliquée aux cellules de la société occidentales.

9. Notamment dans Les Hauteurs béantes, L'Antichambre du paradis. Le Communisme
comme réalité.
10. Marx a commencé la description du capitalisme à partir de la marchandise en la considérant comme une cellule. Mais, à part le mot « cellule », il n’y a rien dans sa théorie qui
corresponde à mon interprétation de la cellule d’un organisme social.

45

Dans les ouvrages que j’ai consultés, ces dernières n’étaient
mentionnées qu'en passant, dans certains contextes particuliers comme,
par exemple, le management11.
Les cellules d’une société contemporaine sont variées. Elles se
distinguent par leur dimension, leur structure, leur spécialisation, leur statut,
îa durée de leur existence, etc. Certaines d’entre elles rassemblent
plusieurs milliers d’individus 12, d’autres, seulement quelques personnes.
Quelques-unes perdurent pendant des siècles, notamment les
administrations publiques, certaines banques et entreprises. D’autres ne
vivent que quelques années ou quelques mois, comme ces petites sociétés
qui se créent dans les pays occidentaux et se voient rapidement
contraintes de déposer leur bilan. Plusieurs sont éparpillées sur un vaste
territoire alors que la plupart sont strictement localisées. La plupart sont
légales, mais il en existe qui ne le sont pas, soit en vertu de traditions, soit
parce quelles se placent volontairement en marge de la loi, notamment
dans le domaine du banditisme.
Comme il n’existe pas de théorie générale des cellules sociales (ou
cytologie sociale), je ferai ici quelques remarques sur leurs traits généraux.
La cellule est une association d’individus qui se spécialise dans
l’accomplissement de certaines fonctions et qui agit comme une entité
autonome dans le cadre de cette spécialisation. Tout rassemblement
indifférencié d’individus ne répond donc pas à cette définition. En sont
exclus la foule d’un magasin, les passagers d’un avion, les spectateurs
d’un théâtre ou d’un stade, etc.
La cellule possède un organe dirigeant sans lequel elle ne peut exister.
Cela peut être un homme ou un groupe ou, lorsque la taille l’exige, une
organisation complexe. De ce fait, ses membres se divisent en dirigeants et
dirigés (si l’on excepte les cellules composées d’une seule personne). Il
s'agit là de l’un des rapports sociaux fondamentaux au sein des
sociétéslcellulaires : il est à la source d’une inégalité matérielle et sociale
insurmontable ; les dirigeants sont mieux rémunérés que leurs
subordonnés et leur situation est plus prestigieuse.
Les membres d’une cellule y travaillent et sont rémunérés pour cela.
Des rassemblements d’individus disposant eux aussi d’un organe dirigeant
et se comportant comme des entités, mais ne répondant pas à cette
condition, ne constituent pas des cellules. Cela va d’un groupe de touristes
dirigés par un guide à des rassemblements de chefs d’État.
Les cellules se divisent en deux groupes. Les premières

11.
12.

Cf. Peter Drucker, The Frontiers of Management, New York, 1986.
En 1985, la société General Motors comptait huit cent mille salariés.
46

fournissent à la société la nourriture, les vêtements, les logements, les
moyens de communication et, plus largement, satisfont aux besoins de la
collectivité. Ce sont les cellules productives. Les secondes assurent
l’intégrité et la préservation de l’organisme social, l’ordre public,
l’élaboration et le respect des règles de comportement des individus et
leurs associations les uns vis-à-vis des autres. Ce sont les cellules
communales.
La distinction entre elles n’est pas absolue. Celles d’un groupe
remplissent parfois des fonctions propres à l’autre groupe. Certaines
cellules sont mélangées. Les unes comme les autres sont soumises à la
fois aux lois de l’approche professionnelle et de l’approche communale,
mais à des degrés différents et sous des formes différentes. Néanmoins,
la démarcation entre les deux groupes est nette et joue un rôle
considérable dans la définition de l’organisme social.
Dans les cellules, les individus jouent des rôles différenciés et occupent des positions diverses dont la hiérarchie fonde les inévitables
inégalités matérielles et sociales. C’est également en leur sein que
s’établissent les relations entre individus à l’origine de la structuration de
la société et de l’organisation sociale de la population. De ce point de
vue, la structure cellulaire de la société fonde son système social. Celui-ci
ne doit pas être considéré comme extérieur aux sphères de l’économie,
de la politique, de l’idéologie, de la culture, et d’autres. Au contraire, il les
pénètre toutes, car elles ont toutes une structure cellulaire qui leur donne
des caractéristiques communes.

Les cellules productives de l'occidentisme
Commençons par étudier les cellules productives.
Il s'agit sommairement d’entreprises qui fournissent à la société des biens
et des services en échange d’une rémunération. Une énorme littérature
économique leur a été consacrée. J’aimerais attirer l’attention sur certains
points les concernant.
Le rapport entre les cellules professionnelles et la société peut être
caractérisé en deux mots : elles « se nourrissent » en « nourrissant » la
société en échange. Deux interprétations sont possibles : a) elles existent
en exploitant la société ; b) la société existe en les exploitant. Le lecteur
n’est pas sans remarquer les connotations partisanes mises ainsi en
évidence. Pour éviter polémiques et erreurs, il convient d’exclure le sens
idéologique du mot « exploitation » en lui substituant « utilisation ». Dès
lors, on peut parler d’utilisation réciproque. Cela n’exclut pas, cependant,
que certains membres de la société en exploitent d’autres dans le sens
tout à fait politique du mot.

47

Les cellules productives de l’occidentisme sont toujours nées de
l’initiative d’individus qui se lancent dans l’aventure avec les moyens dont
ils disposent et à leurs risques et périls. Ils décident eux-mêmes de la
spécialisation du groupe qu’ils forment, de son organisation et de son
activité. Ces cellules bénéficient, en effet, d’une large autonomie de
direction. Leurs responsables tranchent de manière souveraine. Ils sont
bien entendu limités par les lois, les traditions et les conditions extérieures
du marché, mais la souveraineté absolue n’existe pas, même au niveau
des États.
La conjonction de deux conditions a été historiquement nécessaire
pour permettre la naissance des cellules productives de l’occi- dentisme :
la propriété privée des moyens de production et la liberté d’entreprendre.
Ces conditions gardent toujours leur importance, mais il faut apporter de
sérieuses rectifications aux opinions habituelles émises à ce sujet.
Comme je consacre plus loin quelques pages à ce sujet, je me bornerai
pour l’instant à remarquer que la cellule est une association de gens
libres qui ne sont la propriété de personne, à la différence d’esclaves ou
de serfs. La notion de propriété se rapporte seulement aux moyens qui
permettent à la cellule de fonctionner.
Selon la nature juridique du propriétaire de ces moyens, les cellules
productives peuvent être privées (y compris les sociétés par actions),
étatiques ou publiques. Au fil de l’histoire (et encore à jour), la base
sociale de l’occidentisme a été constituée par l’énorme masse des
cellules privées. Il est important de noter que ces dernières ont la
nécessité d’être rentables, à cause de leur caractère privé. Elles ne vivent
qu’en produisant en quantité et en proposant à la société des biens et des
services de qualité. Si elles ne le font pas, elles périclitent et meurent.
Cela implique que les mobiles les plus profonds de l’occidentisme sont la
volonté de se préserver, et le désir de survivre. Ils sont innés aux cellules
productives, indépendamment des lois du capitalJ Ces dernières ajoutent
d’autres mobiles sans altérer ceux-là.
Les cellules productives sont duales. D’une part, elles produisent des
biens et des services. De l’autre, elles sont, grâce à l’investissement, un
moyen d’utiliser des capitaux pour gagner plus d’argent. Ces deux
aspects vont de pair, mais chacun a ses propres lois. Prenons, par
exemple, des chaînes internationales comme Hilton, ou McDonald’s.
Leurs innombrables hôtels et restaurants se retrouvent dans presque
toutes les grandes villes du monde. Chacun d’entre eux, pris isolément,
représente une cellule productive autonome. Du point de vue des
fonctions qu’ils remplissent, il n’y a aucun besoin de les unifier. De plus,
ce serait physiquement impossible puisqu’ils sont éparpillés à travers de
nombreux pays et continents. Et même si l’on pouvait les rassembler tous

48

I

I.A STRUCTURE CELLULAIRE DE LA SOCIÉTÉ

au mème endroit, cette entreprise titanesque se diviserait en sections qui
deviendraient, d’après les lois de l’organisation du travail, des cellules
productives indépendantes, ce qui reviendrait au même. Ces cellules qui
doivent leur naissance à des sociétés régies par les lois du capital, se
mettent à fonctionner, une fois créées, selon celles de l’approche
professionnelle.
La confusion entre les deux approches et la mise en valeur de l’une
au détriment de l'autre sont à la base des conceptions idéologiques, aussi
bien critiques qu’ approbatrices, de la société occidentale. Le marxisme a
exagéré l’aspect capitaliste, et l’apologie moderne de l’occidentisme
insiste sur l’aspect professionnel et réduit le capitalisme à une sorte de
technologie de l’économie. Pour moi, le rapport entre ces deux aspects
des cellules productives n’est pas sans évoquer celui entre la forme et le
contenu. Par son contenu, l'activité des cellules productives constitue un
mécanisme professionnel d’« alimentation » de la société. Mais la forme
de ce mécanisme est le capitalisme.

La cellule minimale
J'ai évoqué plus haut la diversité des cellules, productives ou non. Il
me reste à parler du cas de celles qui ne sont composées que d’une
seule personne. En fait, ces dernières ne peuvent fonctionner que dans la
mesure où la masse principale des cellules est composée par des
entreprises, des bureaux et des organisations qui réunissent x individus.
De plus, d’autres personnes sont entraînées, plus ou moins
fréquemment, dans leur activité, de sorte qu’elles constituent des cellules
amorphes ou à composition variable. À l'opposé, certaines cellules sont
formées par une multitude d’associations d’individus qui sont autant de
cellules. C’est le cas des grandes sociétés qui ont des unités de
production réparties dans plusieurs villes ou pays. Entre les deux, on
trouve une multitude de cellules simples : les innombrables petites
entreprises où travaillent quelques personnes.
Pour comprendre quelles sont les propriétés essentielles d’une cellule
productive minimale, il convient d’examiner sa genèse. Le point de départ
est toujours un homme juridiquement libre qui se trouve dans certaines
conditions : il dispose de certains moyens, mais ils ne sont pas suffisants
à assurer son existence en permanence. Grâce à eux, il crée son affaire
avec laquelle il pense pouvoir obtenir un revenu permanent (ou, en tout
cas, de longue durée). Il ajoute aux moyens investis son travail et ses
capacités. Il produit des biens ou des services qu’il vend à d’autres, dans
la mesure où une demande existe.

49

L’OCCIDENTISME

Le revenu de son activité doit être suffisant pour rembourser ses
dépenses professionnelles et lui permettre de vivre. Il ne s’agit pas
encore de bénéfice, mais simplement de survie et d’organisation de
l’existence à un niveau optimal. L’entreprise est rentable si elle remplit cet
objectif. Dans le cas contraire, elle cesse d’exister. Il va de soi que
l’entrepreneur tente de réduire ses frais professionnels en gardant la
même qualité de prestation. Son objectif est d’obtenir le meilleur rapport
entre le prix de revient et le prix de vente, alors que le consommateur
recherche le meilleur rapport entre la qualité et le prix. Pour attirer le
chaland et s’assurer de sa fidélité, l’entrepreneur doit s’efforcer de
travailler le mieux possible et d’acquérir une bonne réputation. S’il se
trouve en concurrence, il doit proposer un meilleur rapport qualité/prix
que les autres.
Nous avons vu que, pour survivre, notre entrepreneur doit obtenir de
son entreprise plus qu’il ne dépense. S’agit-il là d’un bénéfice ? Plus que
du volume des gains, tout dépend de la terminologie employée. Nombre
d’économistes occidentaux considèrent même que tous les revenus d’une
entreprise constituent une rémunération du travail fourni, même s'ils
atteignent des dimensions considérables et sont générés par l'exploitation
de salariés.
Cette cellule minimale que je viens de décrire, contient en elle, sous
forme embryonnaire, tout le potentiel d’une cellule productive de
l’occidentisme. On peut dire, bien sûr, que c’est une abstraction. Mais
c’est une abstraction réaliste. Dans les pays occidentaux, nombre
d’individus gagnent leur vie comme le fait notre entrepreneur minimal.
D’habitude, ceux qui se lancent ainsi dans la production de biens ou de
services parviênnent à peine à joindre les deux bouts. Parvenir à réunir
quelques fonds pour donner de l’ampleur à une affaire est, sauf dans
certains cas exceptionnels, un processus complexe qui prend plusieurs
années. Et rares sont les entrepreneurs qui font mieux que de yégéter à
un niveau donné. Beaucoup se ruinent et sont obligés de faire des efforts
surhumains pour s’accrocher à une autre affaire du même genre que la
leur. Et, dans leur immense majorité, ils lancent leur entreprise en
empruntant, ce qui les met plus ou moins à la merci des banques.
La cellule minimale peut s’agrandir si l'entrepreneur y fait participer
des membres de sa famille ou s'il attire des partenaires du même genre
que lui-même. Dans ce cas, les chances de succès augmentent quelque
peu, mais pas suffisamment pour produire un saut qualitatif. La cellule
reste minimale, et un travail de galérien, la condition principale de la
réussite.
La situation d'un nombre considérable d'entreprises employant des
salariés diffère peu de celle des cellules minimales. Il est facile d'observer
que la plupart se contentent d'un niveau minimal de rentabilité. Le nombre
infini de faillites prouve que même cet objectif n'est pas aisé à atteindre.
Les cas où les entrepreneurs s'enrichissent rapidement sont relativement
rares.
50

I.A STRUCTURE CELLULAIRE DE LA SOCIÉTÉ

L’idéologie et la propagande occidentales insistent volontiers sur les
réussites spectaculaires afin de maintenir l’esprit d'entreprise dans la
société. Ces usages se sont renforcés au cours des dernières années,
après l’effondrement du communisme en Union soviétique et dans les
pays de l’Est. Pourtant, l’enthousiasme pour l’entreprise ne cesse de
diminuer. Un nombre croissant d’individus commence à percevoir comme
une malédiction le fait d’être historiquement condamnés à devenir des
entrepreneurs. De ce point de vue, la fin du système soviétique a joué un
rôle fatal pour l’Occident lui-même.
Au sein de sa cellule, notre entrepreneur minimal joue à lui seul les
rôles d’organisateur, de propriétaire, de directeur et d’exécutant. Avec
l’agrandissement de la cellule s'amorce une division de ces fonctions. Un
directeur émerge et les autres deviennent des dirigés. Au début, cette
division n’est liée qu’à la division du travail lors de son exécution. Mais, à
mesure que l’affaire s'agrandit, la fonction sociale du dirigeant (du
propriétaire) se sépare également des autres : c'est à lui d'organiser, de
décider et d’assumer les risques. Une division des responsabilités entre
les exécutants commence à s’opérer également.

Le travail salarié
Au départ, l’utilisation du travail salarié ne constitue pas une
exploitation d’autrui au sens marxiste du terme. Un entrepreneur
embauche des salariés lorsqu’il est physiquement incapable d’accomplir
toutes les tâches nécessaires au bon fonctionnement de son affaire,
même avec l’aide de sa famille. Dans ce cas, ces travailleurs sont
engagés en qualité d’assistants et ils restent proches de leur employeur.
La littérature russe du xixc siècle est remplie de descriptions de salariés
qui étaient pratiquement considérés comme des membres de la famille de
leur patron. Mais, même à notre époque, les cas où le travail salarié
n’apporte aucun bénéfice aux entrepreneurs, en leur permettant à peine
de couvrir les frais, ne sont pas rares. Il est même assez habituel qu’ils
travaillent plus que leurs employés. Ce n’est qu’avec l’agrandissement de
l’entreprise et l’accroissement du nombre de salariés que ces derniers
commencent à former une catégorie sociale à part.
Il va de soi que les principes qui régissent l’activité de l'entrepreneur
(réduire les frais) ne changent pas lorsque celui-ci devient employeur :
son intérêt est de faire travailler ses salariés le plus et le mieux possible
tout en s'efforçant de minimiser leurs salaires. Pour ces derniers, en
revanche, la logique est inverse : gagner plus en se fatiguant moins. De

51

L'OCCIDENTISME

ce fait, la vie de la société se présente comme une lutte permanente entre
catégories sociales différentes qui poursuivent leurs propres intérêts.

La structuration de la société
Le nombre de cellules professionnelles dans les pays occidentaux est
énorme. En 1991, rien qu'aux États-Unis, il y avait plus de six millions
d’entreprises privées. Et, dans le monde entier, il y en a des dizaines de
millions, emprutant toutes les variantes de composition et de
fonctionnement possibles logiquement. Elles se forment selon des
combinaisons régies par les phénomènes sociaux élémentaires. Il est
donc possible de les déduire logiquement en partant de faits empiriques
évidents. Elles constituent des phénomènes parfaitement reproductibles
dont les caractéristiques varient selon les régions, les pays, les sphères
de la société, et dont les répartitions statistiques évoluent avec le temps
(dans un espace donné, il y aura plus ou moins d’entreprises de tel ou tel
type en fonction des conditions extérieures). Ces écarts ont, toutefois, un
effet pervers : ils modifient également les conceptions idéologiques,
faisant passer des changements de courte durée historique pour des lois
fondamentales.
Dans les pages qui précèdent, j'ai énuméré quelques-unes des lignes
de force qui conduisent les cellules minimales à devenir plus complexes
et selon lesquelles s’opère la stratification sociale. Il en existe d’autres.
C’est notamment le cas de l’apparition d’intermédiaires entre la fabrication
de composantes et celle du produit fini (premier type), ou entre sa sortie
d'usine et l'arrivée jusqu’au consommateur (second type). Ces
intermédiaires sont eux-mêmes des entreprises, souvent petites ou
moyennes. Les fournisseurs des groupes industriels de grapde taille,
comme Siemens et Krupp en Allemagne, sont des représentants
caractéristiques des intermédiaires du premier type. En 1965, Siemens en
comptait trente mille, Krupp vingt-trois mille. Quant à ceux du second
type, ce sont, par exemple, les innombrables kiosques installés dans les
gares, les aéroports et les lieux de transit. Aux États-Unis, trois cent cinquante mille entreprises d'intermédiaires emploient sept millions de
personnes (10% des travailleurs) pour couvrir un tiers du commerce de
détail du pays. Au Royaume-Uni, elles sont environ quarante mille. Les
petits entrepreneurs de ce genre n'ont généralement rien de commun
avec les capitalistes que se plaisent à dénoncer nombre d'idéologues.
L'entrepreneur qui n'a pas les moyens de lancer seul une affaire peut
emprunter à une banque ou à d'autres. Surgit une nouvelle relation
sociale : celle qui unit le débiteur à son créancier. L'entrepreneur devient
en quelque sorte un compagnon de ses bailleurs de fonds dans
l’organisation de l’entreprise et le partage des bénéfices, du moins jusqu’à
l'extinction de la dette.

52

I.A STRUCTURE CELLULAIRE DE LA SOCIÉTÉ

La société se structure aussi suivant une autre ligne : l’augmentation
des dimensions des cellules et la complication de leur structure interne. Il
y a plusieurs raisons à cela. J’en noterai deux principales. L’une est
purement professionnelle et tient à la nature des travaux fournis : un
solitaire ne peut pas construire un avion, ou un cargo, et il faut des
milliers de personnes pour assurer le travail d’un grand aéroport. L’autre
est purement économique et tient à l'augmentation et à la concentration
des capitaux : celles-ci induisent l'augmentation, l'unification et la
concentration des cellules professionnelles qui en dépendent.
Les cellules professionnelles se divisent, par la taille, en plusieurs
catégories, selon le nombre d'employés et le montant du capital investi.
Mais quel que soit le développement des grandes et des très grandes
entreprises, les petites et les moyennes garderont toujours leur
importance. Les tendances économiques qui poussent vers la
concentration, sont compensées par la nécessité de satisfaire les besoins
de millions d'individus, celle de disposer de structures suffisamment
souples pour assurer ces besoins, et celle, enfin, d'assurer un travail, et
donc des moyens de subsistance à une grande partie de la population.
Il s'agit là d'un processus tout à fait naturel. Si seule jouait la tendance
à l'agrandissement des entreprises, il n'y aurait plus aucune PME dans le
monde. En réalité, leur nombre s’accroît en permanence. La liquidation
des unes s’accompagne de la création d’autres et, tandis que certaines
passent dans la catégorie supérieure, d’autres voient leur taille se réduire
en raison d’une inadéquation aux structures du marché. Dans la société
occidentale, chaque type de cellule professionnelle logiquement
imaginable trouve sa place, selon les besoins de la société.
La tendance au gigantisme est contrebalancée par la modernisation,
l’augmentation de la productivité, et l’optimisation de l’organisation et de
la gestion. Au cours de la dernière décennie, ces facteurs ont induit une
diminution de la taille des entreprises. Les huit cents plus grandes
sociétés des États-Unis employaient 20,6 millions de travailleurs en 1986,
contre 23 millions en 1979.
Mais il ne faudrait pas décréter que la règle qui pousse les entreprises
à s’agrandir s’est inversée ou n’existe plus, même si, dans des
circonstances données, elle semble avoir perdu de sa pertinence. Il faut
garder à l’esprit qu’elle est l’une des tendances de l’évolution, et non un
principe absolu et indestructible toujours égal à lui-même*.
* Cf. l'exemple de la Bavière cité par A. Zeller dans son article « Kemstilck der Marktwirtschaft ,Bayemkurier, 19.9.1990 (90 % des entreprises bavaroises étaient petites et moyennes.
Elles produisaient 50 % de la production et fournissaient 50 % des postes de travail).

53

L’OCCIDENTISME

L’augmentation du personnel de l’entreprise et la complication des
structures de production, notamment par des apports techniques ou
technologiques qui induisent une plus grande qualification des
travailleurs, ont pour conséquence de multiplier les couches
professionnelles au sein de l’entreprise, mais aussi de donner naissance
à de nouvelles catégories sociales : surveillants, chefs de groupes et de
sections, assistants de direction. Je souligne qu’il ne s'agit pas là
simplement de nouveaux métiers (même si ceux occupant ces postes ont
reçu une formation ad hoc). En fait, on assiste à une augmentation du
nombre des employés dont la fonction n’est pas liée à la production, mais
à la gestion du personnel de production. Et au sein de ce groupe se
reproduit la même hiérarchisation des positions sociales que dans le reste
de l’entreprise. En résumé, l’entrepreneur de départ voit ses tâches se
réduire au rôle de propriétaire alors que la gestion de l’affaire passe entre
les mains de salariés d’un type spécial dont le rôle ne cesse de
s’accroître jusqu’à devenir dominant.
Certains auteurs occidentaux, notamment Robert B. Reich dans son
livre The Work of Nations (1992), constatant les changements dans la
structure de la société occidentale, après la Seconde Guerre mondiale,
mettent en évidence l’existence d'une catégorie sociale spéciale, la
bureaucratie d’affaires (corporate bureaucracy). Pour Reich, celle-ci
s'organise selon un schéma militaire : a) hiérarchisation des postes ; b)
relation de subordination entre les différents rangs ; c) uniformisation des
salaires pour la même catégorie de postes occupés.
La concentration des capitaux, l’augmentation de la taille des
entreprises et la naissance d’associations commerciales et financières de
toute sorte ont pour conséquence de créer des organes de direction
permanents, avec des directeurs nommés, désignés ou engagés. Il s’agit
là d’une Nouvelle catégorie sociale de citoyens. Même lorsqu’ils ne sont
que salariés, ils jouent un rôle à part dans la société. Leurs revenus
dépassent souvent ceux de la moyenne des entrepreneurs. Bref, les
relations communales pénètrent ainsi dans la sphère professionnelle,
s’installent au cœur de ses règles et deviennent dominantes.
La structuration dont il est question ici ne peut avoir lieu qu’à l’intérieur
de certains paramètres quantitatifs et de certaines limites. Les cellules
doivent atteindre des dimensions qui permettent au processus de
différenciation de se produire, et celles qui remplissent une fonction
donnée doivent être en nombre suffisant pour que cette fonction soit
reconnue comme leur appartenant en propre. Les limites à l’intérieur
desquelles oscille la dimension d’une cellule sont définies par le nombre
de personnes qui en font partie, la quantité de moyens matériels utilisée

54

I.A STRUCTURE CELLULAIRE DE I.A SOCIÉTÉ

et celle des produits ou services quelle produit. Les dimensions optimales
sont atteintes lorsque sont réunis le personnel et l'équipement
nécessaires et suffisants à mener à bien l’objectif de production. La limite
inférieure est définie par le nécessaire, la limite supérieure par le
suffisant.
Ces dimensions peuvent être définies empiriquement ou calculées en
fonction de l’expérience. Elles varient avec les paramètres de production
et sont souvent transgressées par les gérants de la cellule qui doivent
prendre en compte les conséquences de ces dépassements. Dans le cas
contraire, le déséquilibre induit peut entraîner leur ruine.
Des lois plus complexes sont mises en évidence en mesurant la
dépendance entre les éléments des cellules et les résultats de leur
activité. La forme monétaire de l’économie introduit un facteur de
complication supplémentaire. De ce point de vue, la dimension minimale
est celle qui permet de couvrir les frais et de commencer à dégager un
bénéfice. La dimension maximale est celle au-delà de laquelle tout capital
supplémentaire investi ne dégagera pas de bénéfice supplémentaire.
La dimension des entreprises et la concentration de capitaux ne sont
pas seulement bornées par des obstacles extérieurs mais aussi par des
contraintes intérieures. Même en admettant qu’il n’existe aucune entrave
externe, le processus de développement atteindra une limite en fonction
des lois générales de la croissance d’un quelconque sujet. Tant que les
avantages de la croissance dépassent les débours qu’elle occasionne et
que nécessite le maintien de la dimension acquise, le sujet grandit. Mais,
lorsque le rapport entre avantages et débours devient nul, la croissance
s’interrompt. Si le rapport s'inverse, le sujet se dégrade pour finir par se
détruire. L’histoire nous fournit à l’infini des exemples de l’action de cette
loi. Ainsi, une grande partie des difficultés de la société General Motors,
en 1992-1993, provenait du dépassement de ses dimensions maximales
par rapport au contexte extérieur. Pour survivre, l’entreprise fut obligée de
licencier un nombre considérable d’employés et de réduire sa production.

Vie intracellulaire
La vie des citoyens occidentaux (mais aussi de nombreux autres
pays) se divise en deux parties : intracellulaire et extracellulaire.
D’innombrables livres et films sont consacrés à la vie extracellulaire, ce
qui est loin d’être le cas pour la vie intracellulaire. La littérature et le
cinéma traitent cette dernière en passant, comme un élément banal et
connu qui ne mérite pas que l’on s'y attarde.

55

L’OCCIDENTÏSME

Pourtant, les informations parcimonieuses et éphémères que l’on peut
glaner ici ou là suffisent à se faire une idée très précise de cette vie. En
tout cas, écrivains et réalisateurs, sans même peut-être s’en rendre
compte, dévoilent assez bien son essence. En revanche, chaque fois qu’il
m'est arrivé de demander à des amis, des connaissances ou des
interlocuteurs divers de me raconter leur vie intracellulaire, i. e. leur vie
professionnelle, ils se sont bornés à hausser les épaules. Ils n’avaient
simplement rien de particulier à dire. De ce point de vue, la société
occidentale est vraiment à l’opposé de la société communiste où la vie
intracellulaire est l’élément principal de l’existence des citoyens *.
Dans la société occidentale, des cellules professionnelles et
communales cohabitent, mais ce sont celles-là qui donnent le ton. De
plus, les secondes diffèrent peu des premières quant à la vie interne. Le
fait que les membres des cellules communales touchent, en tant que
fonctionnaires, des salaires garantis jusqua leur retraite (qui leur est
également garantie) a une incidence sur leur activité : ils tendent à
ressembler, dans leur comportement au travail, aux employés de la
société communiste. Pour le reste, ils se comportent comme la plupart
des autres citoyens. L’approche communale est également présente dans
les cellules professionnelles, mais elle est si peu développée que l’on
peut ne pas la prendre en compte dans l’étude de la cellule type de
l’occidentisme. D’ailleurs, elle se trouve en marge de la cellule et ses
effets sont ressentis comme un phénomène extracellulaire.
L’origine de la cellule professionnelle en Occident ne se trouve pas
dans les actes de l’État qüi n’ont d’ailleurs pas d’incidence sur son
comportement. Certes, il existe une législation générale, mais, dans le
cadre de celle-ci, la cellule est libre de son activité. J’ai déjà abordé cet
aspect, je n’y reviendrai pas.
Une cellule de l’occidentisme n’est pas une reproduction en miniature
de la société. Celle-ci est, dans sa globalité, organisée selon des
principes différents. La plupart des cellules n’ont pas de structure sociale
interne (elle ne se développe que dans les plus grandes). De ce point de
vue, elles diffèrent des cellules communistes : dans l’absolu, elles
n’admettent pas en leur sein d’individu ou de structure qui ne soit
indispensable à l’activité professionnelle, et aucune organisation, parti
politique, syndicat en tant que tel, ou mouvement de jeunesse n’entre
dans sa composition intrinsèque. Bien entendu, les membres de la cellule
peuvent également appartenir à de telles organisations, mais en dehors
du cadre intracellulaire. De même, des syndicats et autres groupes de
pression exercent une influence sur le patronat, mais il s'agit là de
rapports extracellulaires.
* La vie intracellulaire de la société communiste est décrite en détail dans mes livres
mentionnés précédemment.
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