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La Gauche contre elle-même ?
Deux Républiques sont possibles. L’une abattra le drapeau tricolore sous le
drapeau rouge, […] ajoutera à l’auguste devise : Liberté, Egalité, Fraternité,
l’option sinistre : ou la Mort ; fera banqueroute, ruinera les riches sans
enrichir les pauvres, […] abolira la propriété et la famille, promènera des têtes
sur des piques, […] fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté,
étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu […]. L’autre sera la sainte
communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour,
dans le principe démocratique […]. De ces deux Républiques, celle-ci
s’appelle la civilisation, celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma
vie pour établir l’une et empêcher l’autre.
Victor Hugo1
Sachez bien que la République n’est pas dans de vaines déclarations, non plus
que dans un changement de personnes. Elle n’existera vraiment que lorsque,
grâce à l’intervention de tous les citoyens dans les affaires publiques, la
volonté, l’intérêt, les besoins du plus grand nombre recevront leur légitime
satisfaction.
George Sand2
Les questions politiques se trouvent si indissolublement liées aux questions
sociales, que là où les secondes ne sont pas résolues, il est absolument
impossible que les premières le soient.
Louis Blanc3

Dans son ouvrage L’homme contre lui même4, le philosophe belge d’inspiration thomiste,
Marcel De Corte, s’interrogeait sur cette pulsion suicidaire qui poussait l’homme à son propre
anéantissement, cette culture de la mort qui a imprégné le XXe siècle. La gauche française, la
gauche italienne, plus généralement la gauche européenne seraient-elle irriguées d’une même
eau tourbée ? Encore faudrait-il, si l’on se positionnait sur une telle ligne, que l’on se
convainquît au préalable qu’il existât, qu’il existe et qu’il existera, en tant que concept, un être
abstrait quoique tangible dénommé La Gauche. Tel n’est pas mon postulat. La Gauche n’est
pas un concept mais une notion, en ce qu’elle est constamment en évolution, précisément
parce qu’elle recouvre plusieurs réalités, plusieurs revendications, quelquefois conciliables,
mais le plus souvent structurellement contradictoires, ainsi que les citations mises en exergue,
toutes issues de la Révolution de 1848, se proposent de l’illustrer. En tant que telle, La
Gauche ne serait pas de l’ordre de l’être mais, au mieux, du devoir-être ; elle ne relèverait
donc pas du domaine ontique mais déontique.
Dès lors, si La Gauche n’est pas, à supposer qu’elle ne devrait qu’au mieux être, la question,
délibérément provocatrice, posée par l’intitulé de cet article est trompeuse : seules les gauches
sont, et peuvent dès lors se fondre sporadiquement, sans se confondre, dans une unité
nécessairement éphémère qui fonde le mythe de La Gauche. L’histoire des gauches n’a en
effet jamais été irénique. Les déchirements actuels de leurs composantes française ou
italienne5, par exemple, peuvent certes apparaître problématiques voire préoccupants pour

1

Profession de foi électorale, 26 mai 1848, cité par cité par Samuel HAYAT, Quand la République
était révolutionnaire, citoyenneté et représentation, Paris, Seuil, 2014, p. 289.
2
G. SAND, Bulletin de la République, n° 15, 13 avril 1848, cité par S. HAYAT, op. cit., p. 198.
3
Discours à la séance du 29 avril 1848 de la Commission du gouvernement pour les travailleurs (dite
Commission du Luxembourg, en ce qu’elle fut symboliquement installée au palais du Luxembourg,
anciennement siège de la Chambre des pairs), in L. Blanc, La Révolution de Février au Luxembourg,
Paris, Michel Levy, 1848, p. 148.
4
M. DE CORTE, L’homme contre lui-même, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1962.
5
Que nous traiterons infra, dans le développement Détour furtif par le temps court.

1

leurs électeurs, sympathisants, militants ou responsables. Ils sont néanmoins sans commune
mesure avec les pages les plus rouges… de sang, de la chronique des gauches. L’écrasement
de l’insurrection populaire parisienne du 23 juin 1848 par les troupes du général Cavaignac
quelques mois seulement après la Révolution de février ; la répression méthodique de la
Commune de Paris par Adolphe Thiers, qui en organisa le siège depuis Versailles puis son
anéantissement lors de la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871 ; la liquidation sommaire
des figures les plus emblématiques du spartakisme allemand, Rosa Luxemburg et Karl
Liebknecht, sur ordre du premier président de la République de Weimar, le social-démocrate
Friedrich Ebert ; l’exécution des marins de Kronstadt en 1921, pourtant fers de lance des
Révolutions de 1905 et 19176, par les soldats de l’Armée rouge sur ordre du gouvernement
bolchévique ; les batailles sanglantes entre communistes et anarchistes pendant la Guerre
civile espagnole ; l’envoi en novembre 1948 par Jules Moch, ministre socialiste de l’intérieur
du Gouvernement Queuille, de 60 000 CRS et soldats, pour mater les mineurs des
charbonnages du Nord7, qui se solda par six morts et nombre de blessés parmi les grévistes,
puis le licenciement de plus de 3 000 mineurs8, l’emprisonnement d’autres… Ce recensement,
tant fastidieux que morbide, n’est hélas pas exhaustif… Alors si La Gauche existe, disons
qu’elle a pour ancêtre direct Caïn !
Pourtant, pourrait-on rétorquer, il y eut par exemple en France, le Cartel des gauches9 de 1924
à 1926, le Front populaire de 193610 puis, de 1945 à 1947, le tripartisme11, l’accession en 1981

6

A ce titre honorés par Trotsky en 1917, qui les appela « la valeur et la gloire de la Russie
révolutionnaire ».
7
Mobilisés par la CGT avec l’appui du PCF en raison d’un écart alarmant entre les salaires et les prix.
8
Reconnus illégaux par la Cour d’appel de Versailles dans son arrêt du 10 mars 2011, qui a cependant
fait l’objet d’une cassation partielle et partiellement sans renvoi par la chambre sociale de la Cour de
cassation dans son arrêt n° 2102 du 9 octobre 2012, vidant la décision d’appel de sa substance :
http://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriJudi.do?oldAction=rechExpJuriJudi&idTexte=JURITEXT000
026486519&fastReqId=433597319&fastPos=1; cf. notamment, sur ce dernier arrêt, Christophe RADÉ,
« Tempus fugit : épilogue judiciaire dans l’affaire des mineurs des Houillères du Nord », in Lexbase
Hebdo, édition sociale, n° 503 du 25 octobre 2012.
Devant une telle décision, le législateur fut placé face à ses responsabilités. En effet, lors de la
discussion sur le projet de loi de finances 2015, le Garde des sceaux, Christine Taubira a présenté
devant l’Assemblée nationale un amendement qu’elle a défendu en ces termes : « Ce que nous
proposons aujourd’hui, c’est en premier lieu d’inscrire dans la loi le caractère discriminatoire et abusif
des actes commis à l’encontre de ces mineurs. C’est un acte symbolique : la reconnaissance de
l’injustice commise par la force publique, c’est-à-dire par la puissance publique, à leur encontre.
L’amendement tend en outre à octroyer aux personnes concernées […] ou, en cas de décès, à leurs
ayants droit, une allocation forfaitaire de 30 000 € ». L’amendement a été adopté (amendement n° 203
rectifié, lors de la première séance du 28 octobre 2014 de la chambre basse) : http://www.assembleenationale.fr/14/cri/2014-2015/20150037.asp.
Il est contenu dans l’article 100 de la loi n° 2014-1654 du 29 décembre 2014 de finances pour
2015 (http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000029988857&categorieL
ien=id).
9
En fait, une simple alliance électorale entre radicaux et socialistes, la SFIO refusant de participer au
gouvernement Herriot, qu’elle soutint néanmoins au Parlement. L’expérience se conclut en définitive
par un véritable fiasco, le président du Conseil s’obstinant dans une orthodoxie économique de combat
effréné contre l’inflation, quand on le conjurait d’y renoncer [toute ressemblance serait absolument
consciente], validant ainsi une politique déflationniste désastreuse, alors même qu’il stigmatisait, dans
une formule demeurée célèbre, « le mur de l’argent ». Cf. Jean-Noël JEANNENEY, Leçon d’histoire
pour un gauche au pouvoir, la faillite du Cartel (1924-1926), Paris, Fayard, 1977.

2

à la présidence de la République de François Mitterrand, qui convint12 de faire entrer dans le
Gouvernement Mauroy quatre ministres communistes, la troisième cohabitation où Lionel
Jospin, Premier ministre, composa un Gouvernement de « gauche plurielle », de 1997 à
200213. Il y eut les avancées sociales, les deux, quatre, puis cinq semaines de congés payés, les
40 heures de travail hebdomadaires, réduites à 39 puis 35, la sécurité sociale, l’entrée des
syndicats dans l’organigramme des entreprises, les lois Auroux, le statut de la fonction
publique, le RMI, la CMU, il y eut l’abolition de la peine de mort, la décentralisation, le
PACS (qui ouvrait logiquement la voie, en 2013, au mariage homosexuel), la parité… Alors,
dira-t-on, ces gauches ne seraient plus désormais fratricides puisqu’elles savent se retrouver
sur ces réformes sociales et sociétales ! Voire… Mais admettons… provisoirement. Pourtant
ces dates, aussi cruciales fussent-elles, n’invalident pas le postulat. Tout au contraire, elles
nourrissent le mythe14 de l’unité de La Gauche dont se revendiquerait l’insaisissable « peuple
de gauche ».
Quelles sont alors les raisons d’un tel fratricide, qu’il fût patent ou qu’il demeure
symbolique ? Opérons un détour furtif par le temps présent pour effectuer ensuite un retour
nécessaire sur un passé prégnant, aux fins d’éprouver le postulat liminaire.

10

Issu d’une alliance inédite entre radicaux, socialistes et communistes, ces derniers n’entrant pas dans
le gouvernement Blum (qui fit d’ailleurs long feu, de juin 1936 à juin 1937), le PCF l’assurant
cependant de son « soutien sans participation ».
11
Associant la SFIO, le PCF et les démocrates-chrétiens du MRP au gouvernement. La même
expérience eut lieu, durant les mêmes années, en Italie.
Mais, pour des raisons similaires, c'est-à-dire le lancement du plan Marshall d’une part, (cf. le discours
de Georges Marshall, [http://www.cvce.eu/obj/discours_de_george_marshall_harvard_5_juin_1947fr-dc2f8c43-4269-48c8-ab58-2ef075080e6c.html], secrétaire d’Etat du Président Truman, tenu le 5
juin 1947 à l’Université d’Harvard, détaillant l’European Recovery Program – dont la philosophie
générale était déjà contenue dans les accords Blum-Byrnes – ce dernier étant le prédécesseur de
Marshall au poste de secrétaire d’Etat) et l’hostilité affichée des américains à la participation
gouvernementale des communistes dans deux pays membres de l’OTAN d’autre part, les ministres,
italiens et français, furent évincés en 1947. Ces derniers ne participèrent plus à un quelconque
gouvernement jusqu’en 1981. Quant aux communistes italiens, ils ne furent plus jamais en
responsabilité au plan national.
Voir, pour la France, Philippe BUTON « L’éviction des ministres communistes », in Serge BERNSTEIN,
Pierre MILZA (dir.), L’année 1947, Paris, Presses de Sciences Po, 1999, Chapitre XV ; pour l’Italie, cf.
notamment Geneviève BIBES, Marc LAZAR, « ITALIE - La vie politique depuis 1945 », Encyclopædia
Universalis [en ligne, sur abonnement], http://www.universalis.fr/encyclopedie/italie-la-vie-politiquedepuis-1945/, pp. 3 à 6 du fichier PDF .
12
Malgré la rupture, en 1977, du programme commun signé entre socialistes, communistes et radicaux
de gauche cinq ans auparavant.
13
Associant les principales composantes des formations de gauche (PS, PRG, PCF, MDC et Verts), à
l’exception toutefois des partis trotskystes (LCR – aujourd'hui dénommé NPA – et LO notamment),
hostiles à toute « compromission ».
14
Mythe particulièrement attesté par la persistance de la mémoire du Front populaire. Ainsi que
l’exprime Jacques Julliard, « Le Front populaire est dans l’histoire de la gauche un moment
exceptionnel, parce qu’il représente l’apogée de la civilisation ouvrière en France […]. La classe
ouvrière cesse d’être une abstraction et devient […] pour un court laps de temps […] un organisme
vivant, un acteur en chair et en os à l’intérieur de la société française », J. JULLIARD, Les gauches
françaises, 1762-2012, Paris, Flammarion, Champs histoire (édition poche), 2013, p. 486. Pour un
court laps de temps insiste l’auteur ! On pourrait ajouter que cet interstice n’a connu aucune réplique.
Car l’un des problèmes des gauches est, précisément, la représentation de son électorat.

3

1. Détour furtif par le temps présent

L’une des vielles revendications du patronat italien, la Confindustria, a trouvé oreilles
attentives chez le très médiatique président du Conseil, Matteo Renzi, issu du Parti démocrate
de centre-gauche. La suppression de l’article 18 du statut des travailleurs15 (loi n° 300 du 20
mai 1970), qui imposait la réintégration d’un salarié abusivement licencié, c'est-à-dire pour
motifs illégitimes ou économiquement infondés, est actée. Par la loi n° 183 du 10 décembre
2014, le gouvernement Renzi a obtenu pouvoir de procéder par décrets législatifs pour
refondre notamment l’article 18 mentionné plus haut. Ces derniers, décidés en conseil des
ministres le 20 février 2015, n’ont pas encore été publiés16. On en connaît néanmoins la
substance17 : il sera désormais possible de licencier les salariés sans obligation de
réintégration, en cas de licenciements disciplinaires ou économiques injustifiés. Pour les
premiers, une protection, en réalité théorique, est apportée, à la condition toutefois que soit
démontrée « l’inexistence du fait matériel contesté », ce qui posera inéluctablement le
problème de la preuve, dont la charge incombera au demandeur... Dans tous les autres cas, à
l’exception des licenciements discriminatoires, le Jobs Act18, « troque » la réintégration du
salarié injustement remercié contre une indemnisation indexée à son ancienneté.
Comprenons bien ici que nous sommes plus dans l’ordre du symbolique que de
l’économique ; en effet, ainsi qu’il a été justement observé, l’article 18 avait déjà fait l’objet
d’un rétrécissement substantiel de son champ d’application par la loi n° 92 du 28 juin 2012
sous le gouvernement Monti19. L’impact économique du Jobs Act, au moins pour ce qui
concerne l’article 18 sera, au mieux, insignifiant. Mais ne faut-il pas susciter la confiance, ne
doit-on pas insuffler un souffle nouveau, un vent de modernisme bousculant les archaïsmes ?
Cette vielle antienne, cache-sexe aussi commode qu’éculé, François Hollande, Manuel Valls
et leur ministre de l’économie, Emmanuel Macron, y ont eu également recours pour faire
passer en première lecture – et finalement au forceps (utilisation, le 17 février 2015, de
l’article 49 alinéa 320) – le projet de loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances
économiques » à l’Assemblée nationale.

15

Cf. Laurent PENNEC, « La réforme du droit du travail en Italie », in La lettre d’Italie (ci-après LLI),
n°5, octobre 2014, pp. 26-27.
16
A l’heure de la rédaction de cet article.
17
http://www.leggioggi.it/2015/03/02/jobs-act-addio-art-18-in-vigore-contratto-tutele-crescenti/.
18
Au passage, que l’on note l’utilisation plus que fréquente, depuis… Berlusconi, de la novlangue
italienne dévoyant la langue de Shakespeare, à des fins économiques à forte prégnance néolibérale,
sous l’influence évidente, au Royaume-Uni (depuis Thatcher, immortelle auteure de l’impayable
formule – si l’on permet la trivialité de l’expression, au regard de l’indigence du propos – « There is
no alternative », dite « TINA ») et aux Etats-Unis (depuis Reagan) des théories de Hayek et Friedman !
19
L. PENNEC, ibidem.
20
L’utilisation de cette « arme lourde » du parlementarisme rationnalisé version Ve République signe
pourtant un aveu de faiblesse : l’exécutif redoutait en effet que son projet de loi ne passât, au mieux,
qu’avec le soutien de quelques parlementaires de droite (certains députés UDI et UMP ayant en effet
affirmé qu’ils voteraient le texte), alors que le Front de Gauche se serait prononcé contre et que
nombre de députés de gauche, socialistes « frondeurs », et écologistes, s’y seraient opposés. La motion
de censure déposée en réaction n’avait, comme il était prévisible, aucune chance d’être accueillie, les
députés socialistes « frondeurs » étant piégés par le chantage institutionnel du 49 alinéa 3 : la voter eût
été se solidariser avec l’opposition de droite – avec le risque consécutif d’un renversement du
gouvernement – quand leur démarche, interne, tenait du rapport de force au sein du groupe PS à

4

Le parallèle n’est évidemment pas fortuit. Matteo Renzi s’est refusé au dialogue social21, ce
qui entraîna, chose rarissime, un appel à une grève générale le 12 décembre 2014 à l’initiative
de la CGIL et de l’UIL, donnant lieu à des manifestations massives dans toute l’Italie22. A
l’adresse notamment de la CGIL, dont le nom de sa première responsable, Susanna Camusso
est explicitement prononcé, Matteo Renzi, adepte effréné du storytelling23, avait déclaré sans
ambages, dans une vidéo postée sur YouTube (!) : « aux syndicats qui veulent nous contester,
je ne demande même pas de nous donner au moins le temps de leur présenter nos
propositions, avant même qu’ils ne polémiquent. Je leur demande : mais où étiez-vous ces
dernières années, quand s’est produite la plus grande injustice qu’a connue l’Italie, l’injustice
entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas, entre ceux qui ont un CDD, les
précaires et surtout ceux qui ne peuvent même pas penser construire un projet de vie parce
que l’on a seulement pensé à défendre des batailles idéologiques, plutôt qu’affronter les
problèmes concrets des gens, les droits de ceux qui n’en ont pas, c'est-à-dire ceux qui nous
intéressent, alors que nous, nous les défendrons de façon concrète et sérieuse »24. La prise à
témoin de l’opinion publique, via les nouvelles technologies de l’information, semble
démontrer, s’il en était besoin, le mépris caractérisé (autant que démagogique) des corps
intermédiaires affiché par le jeune président du Conseil italien. Mais visons plus loin :
entrevoyons l’infratexte d’une telle allocution. Ainsi que l’exprime le politiste Christophe
Bouillaud, « comment interpréter ce positionnement du PD, qui semble s’éloigner de plus en
plus de l’histoire du mouvement ouvrier italien ? Seulement par sa volonté de complaire aux
attentes de l’UE et des marchés financiers en terme de “réformes structurelles”, de gérer au
mieux l’ “État de consolidation fiscale” dont l’Italie constitue l’exemple parfait avec sa dette
publique de plus de 130 % du PIB ? »25. Plus avant, l’auteur, qui feignait la naïveté, révèle la

l’Assemblée pour réorienter, par amendements, le projet de loi. Partant, néanmoins, la fracture
consciemment suscitée par le duo exécutif augure mal du congrès du PS, qui aura lieu du 5 au 7 juin
2015 à Poitiers, tant les positionnements apparaissent inconciliables et, de fait, la fameuse « synthèse »
socialiste compromise. Un sondage publié le 20 février par l’institut Odoxa révèle le pessimisme des
personnes interrogées quant à l’unité du PS après l’utilisation par le Premier ministre de l’engagement
de la responsabilité de son gouvernement sur le projet de loi Macron : 60 % de l’échantillon pense que
le PS risque d’imploser (38 % pour les sympathisants socialistes, 45 % pour les sympathisants de
gauche). D’autant que, pour 52 % des sondés, les députés « frondeurs » ne doivent pas quitter leur
parti (60 % pour les sympathisants socialistes, 62 % pour les sympathisants de gauche) :
http://www.odoxa.fr/wp-content/uploads/2015/02/Odoxa-pour-Itélé-CQFD-et-le-Parisien-Aujourdhuien-France-La-situation-du-Parti-socialiste.pdf.
21
Tout comme il le fit quand il était maire de Florence :
http://www.mediapart.fr/journal/international/300714/matteo-renzi-le-toscan-qui-vide-la-gauche-deson-contenu-22.
22
http://www.mediapart.fr/journal/international/121214/en-italie-la-rue-dit-non-aux-reformes-renzi.
23
Voir notamment, sur le storytelling de Renzi, deux enquêtes édifiantes respectivement livrées par
Amélie Poinsot et Christian Salmon, journalistes de Mediapart :
http://www.mediapart.fr/journal/international/280714/matteo-renzi-lascension-fulgurante-duntacticien-12
puis
http://www.mediapart.fr/journal/international/211214/matteo-renzi-ou-l-art-decourir-1 et http://www.mediapart.fr/journal/international/241214/matteo-renzi-2-lost-transgression.
Le recours immodéré à la communication a été par ailleurs très justement analysé par Michaël Bardin
dans les colonnes du cinquième numéro de cette Lettre, dans son développement sur « les limites de la
“communication Renzi” » : M. BARDIN, « Réforme et Communication, les maîtres-mots de l’action du
Gouvernement Renzi », in LLI, n° 5, octobre 2014, pp. 24-26.
24
« Renzi alla Cgil : noi pensiamo ai precari, voi dove eravate? » : http://youtu.be/lNg8eAcodEw,
vidéo postée le 19 septembre 2014.
25
C. BOUILLAUD, « La gauche italienne à l’heure du “renzisme” », Fondation Jean Jaurès, p. 11 :

5

réalité de la maschera renzienne, ne relevant aucunement d’une svolta, c'est-à-dire d’un
tournant programmatique, mais s’inscrivant, bien au contraire, dans la continuité d’une
politique économique parfaitement assumée : « Le choix par Matteo Renzi de l’économiste
Pier Carlo Padoan, vice-président depuis 2007 et économiste en chef depuis 2009 de l’OCDE,
comme ministre de l’Économie et des Finances s’inscrit […] dans une continuité. Au-delà de
la querelle publique et européenne sur le niveau du déficit souhaitable pour l’Italie en 2014 et
en 2015, la réponse que Pier Carlo Padoan a faite le 21 novembre 2014 aux demandes de
précisions sur sa politique économique de la part de la Commission européenne illustre la
parfaite conformité entre les choix annoncés par le gouvernement Renzi en matière
économique et sociale et les suggestions des institutions internationales et européennes. Cette
conformité implique pour le moins un très faible lien avec les choix traditionnels du
mouvement ouvrier »26. Dès lors, la rupture avec le syndicalisme italien, et notamment la
CGIL, alliée historique du PCI puis du PD, signe le rapprochement, désormais ouvertement
assumé, avec les thèses économiques orthodoxes, traditionnellement portées par la droite.
Un tel constat ne peut qu’interpeller l’observateur français, qui se remémore la campagne
présidentielle de 2012 d’un certain… Nicolas Sarkozy. Le candidat de l’UMP n’hésitait alors
pas à déclarer, dans un meeting tenu à Marseille le 19 février 2012 : « Pendant cinq ans, j’ai
pu mesurer la puissance des corps intermédiaires qui s’interposent parfois entre le peuple et le
sommet de l’État, qui prétendent souvent parler au nom des Français et qui en réalité
confisquent la parole des Français ». L’identification des corps intermédiaires que le candidat,
finalement défait, stigmatisait était claire : lors d’un discours précédemment tenu à l’occasion
du meeting d’Annecy du 16 février de la même année, le président sortant s’en était déjà pris
à eux en ce qu’ils faisaient, selon ses dires « écran entre le peuple et le gouvernement », citant
alors explicitement « les syndicats, les partis, les groupes de pression, les experts, les
commentateurs ». La similitude des propos tenus par l’ancien chef d’Etat français et l’actuel
chef de Gouvernement italien ne laisse pas d’étonner, brouillant plus encore les cartes du
positionnement politique, c'est-à-dire de la « bipolarisation spatiale »27 droite/gauche.
D’autant qu’au sein d’une même formation politique, Parti démocrate en Italie, Parti socialiste
en France, les clivages manifestés au grand jour ne sont plus de vaines querelles picrocholines
de tendances, auxquelles ont toujours été habitué, jusqu’à la lassitude, les « solférinologues »
français28 ; ils révèlent désormais les béances, les gouffres idéologiques internes de socialistes
qui se déchirent jusqu’à leur nom29…

http://www.jean-jaures.org/content/download/20617/211473/version/2/file/gaucheitalienneBouillaud.pdf
26
Ibid., p. 29.
27
L’expression est empruntée à J. JULLIARD, op. cit., pp. 131 et s.
28
Spécialistes du PS, ainsi appelés en raison du siège parisien de ce parti, rue de Solférino.
29
Que l’on observe, pour s’en convaincre, la remise en cause implicite par Manuel Valls du
qualificatif socialiste. Le Premier ministre, dans un entretien accordé à l’hebdomadaire L’Obs déclare,
sans aménités, qu’« il faut en finir avec la gauche passéiste ». Interrogé en ces termes par l’interviewer
sur sa vision de la gauche : « Cette gauche est pragmatique plus qu’idéologique ? », le chef de
gouvernement répond : « Oui, parce que l’idéologie a conduit à des désastres mais la gauche que je
porte garde un idéal : l’émancipation de chacun. Elle est pragmatique ». « Pas socialiste ? » relance le
journaliste ; Manuel Valls répond « je le répète : pragmatique, réformiste et républicaine ». Interrogé
ensuite sur la question du changement de nom de sa formation politique, le Premier ministre répond,
laconique, « Pourquoi pas ? », in L’Obs, édition du 23 octobre 2014. Etrange écho au discours dit de la
svolta della Bolognina prononcé à Bologne par le dernier secrétaire général du PCI le 12 novembre

6

On ne reviendra pas plus avant sur la lutte interne au Parti démocrate entre la « vieille
garde », issue des cadres du Parti communiste italien – moquée par le rottomatore
autoproclamé Renzi et les « modernes », dont il est devenu chef de file. Le débat sur l’article
18 a été tranché30, marquant la défaite des « historiques » de l’ancien PCI ; d’autant que l’un
d’eux, l’ancien Président de la République Giorgio Napolitano31, prit nettement position, peu
après la « sortie » de Renzi précédemment évoquée, pour la promotion du Jobs Act, attaquant
par là même la minorité du Parti démocrate et les syndicats : « dans ce pays que nous aimons,
nous ne pouvons plus rester prisonniers des conservatismes, corporatismes et injustices »32.
Ces propos raisonnent étrangement, « comme si l’oreille n’avait le vertige de n’entendre
jamais revenir en écho »33 des paroles prononcées par un Renzi, un Valls, un Macron, un
Hollande, un Sarkozy (cherchez l’intrus !) ou tout autre « moderne » ou « pragmatique »...
Revenons maintenant sur les déchirements internes au Parti socialiste. Ils tendent à démontrer,
par l’absurde, l’éclatement de tout point d’ancrage, puisqu’un parti de gouvernement de
gauche, le principal parti de gouvernement à gauche, détenteur de la majorité absolue des
sièges à l’Assemblée nationale sous l’actuelle mandature, n’est plus en mesure – première
sous la Ve République – de convaincre ses parlementaires de voter de façon homogène les
textes présentés par l’exécutif. Les « frondeurs »34 rechignent, le Président louvoie, le Premier
ministre, le président du groupe PS à l’Assemblée admonestent, la cacophonie s’installe, les
militants socialistes se désolent : la synthèse a vécu ! Difficile pour autant de s’abasourdir
quand l’électeur se remémore le discours du candidat socialiste au Bourget le 22 janvier
2012 : « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon
véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa
candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de
la finance »35. Quel lyrisme, quel art oratoire ! Dès lors, l’électeur ayant opté, au moins au
second tour, pour l’impétrant le mieux placé à gauche, ne peut que s’interroger quand, le 31
décembre 2013, le candidat devenu président lui présente ses vœux, lui annonçant tout de go
un ensemble de mesures contenues dans un « pacte de responsabilité et de solidarité » fondé,
selon les termes de François Hollande, « sur [un] principe simple : moins de charges sur le
travail36, moins de contraintes sur leurs activités et, en même temps, une contrepartie, plus
d’embauches et plus de dialogue social »37. Le président se garde prudemment de traduire de
façon explicite ses vœux, c'est-à-dire de nommer les choses, ne faisant que les suggérer,
préférant réserver l’annonce de mesures concrètes à la conférence de presse du 14 janvier

1989, qui constitua l’acte I du suicide de ce parti politique (qu’il me soit ici permis de renvoyer à
J. GIUDICELLI, « Esquisse d’une histoire du Parti communiste italien : le passé d’une espérance (19211991) », in LLI, n° 3, octobre 2013, p. 30).
30
Voir, sur le débat interne, M. BARDIN, « Réforme et Communication », art. cit., p. 25.
31
Il est vrai issu de l’aile miglioriste du PCI. Cf. l’article précité, « Esquisse d’une histoire du Parti
communiste italien ».
32
http://www.huffingtonpost.it/2014/09/22/giorgio-napolitanolavoro_n_5862250.html?utm_hp_ref=italy.
33
L’emprunt provient de Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes, Paris, Corti, 1951.
34
On peut s’étonner de cette terminologie, abondamment employée par les mass media, quand on
connaît l’histoire de la Fronde, mais passons…
35
http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/election-presidentielle-2012/sourcesbrutes/20120122.OBS9488/l-integralite-du-discours-de-francois-hollande-au-bourget.html
36
L’expression de « charges sur le travail » détonne, plus encore qu’elle étonne, car elle connote : ce
sont habituellement la droite et les économistes orthodoxes (entendons libéraux voire ultra-libéraux)
qui l’emploient. D’autant que, juridiquement, il s’agit de cotisations sociales…
37
http://www.elysee.fr/videos/v-oelig-ux-de-francois-hollande-aux-francais-pour-l-039-annee-2014/.

7

201438. A la Saint Sylvestre, il ne prononce donc pas encore les mots ; il ne dira pour autant
pas, deux semaines après, qu’il enracine définitivement son mandat dans une politique
économique de l’offre39 40 qui, malgré ses dires, n’exige aucune contrepartie, au sens
juridique, soit synallagmatique du terme. En effet, ce « pacte » prévoit, un allégement des
« coûts » ou « charges » du travail de dix milliards d’euros, venant s’ajouter au crédit d’impôt
pour la compétitivité et l’emploi (CICE), acté par un autre « pacte », tout autant unilatéral
(oxymore volontaire…), qualifié de compétitivité41 et chiffré à vingt milliards. Des voix,
issues de partenaires gouvernementaux non socialistes, s’inquiètent. Des économistes
hétérodoxes (entendons néo-keynésiens) se gaussent, soulignant un glissement marqué à
droite de la politique économique du président Hollande42.

38

https://www.youtube.com/watch?v=z2tGk9UsFH4.
Philippe FRÉMAUX, « Le pacte de responsabilité : une politique de l’offre qui ne dit pas son nom » ,
in Alternatives économiques, janvier 2014 ;
http://www.alternatives-economiques.fr/pacte-de-responsabilite---une-politique-de-l-offre-qui-ne-ditpas-son-nom_fr_art_633_66804.html.
40
Le président se contenta de revendiquer, pour la première fois, son affiliation social-démocrate, ce
qui pourrait là encore prêter à débat.
Voir à ce sujet l’interview, accordée au Nouvel observateur quelques heures après la conférences de
presse du président de la République, par l’économiste Elie Cohen (beaucoup plus orthodoxe,
quoiqu’il se défende de cette étiquette, que l’auteur cité dans la note précédente…). Selon lui, « pour
la première fois le chef de l’Etat a expliqué clairement sa vision, c’est-à-dire ce que signifie une
économie sociale de l’offre. Désormais, il assume et aspire à un tournant social-démocrate. Il a
d’ailleurs eu un mot d’esprit pour montrer le côté ridicule du keynésianisme primaire. On voit que
l’enfant de Jacques Delors qu’il est a de beaux restes. Mais ce tournant s’annonce difficile car ce n’est
pas dans la culture française. François Hollande veut créer cette habitude de la négociation, de la
contractualisation, et de l’évaluation ».
http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20140114.OBS2333/hollande-assume-un-tournant-socialdemocrate.html.
41
Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi, présenté par le gouvernement de
Jean-Marc Ayrault le 6 novembre 2012 après remise, la veille, du rapport Gallois sur la compétitivité
française (http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/124000591/0000.pdf).
42
Voir Camille SELOSSE, Florence TRICOIRE et Michel SOUDAIS, « Le pacte Élysée-Medef », in
Politis, janvier 2014 : http://www.politis.fr/Le-pacte-Elysee-Medef,25138.html.
Il faut par ailleurs noter la prise de distance manifeste de Thomas PIKETTY. Cet économiste, néokeynésien reconnu (auteur d’un essai très remarqué – Le Capital au XXIe siècle, Paris, Editions du
Seuil, 2013 – par lequel il démontre notamment que le rendement du capital est devenu très largement
supérieur au taux de croissance – formule « r > g » –, de sorte que l’écart entre les revenus du capital
et du travail est devenu exponentiel en quelques décennies, agrandissant de fait le fossé entre riches et
pauvres) fut très longtemps un proche du PS, jusqu’à figurer parmi les conseillers de Ségolène Royal
lors de la campagne présidentielle de 2007. Cosignataire d’une tribune, publiée dans Le Monde en
avril
2012
(http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2012/04/17/nous-economistes-soutenonshollande_1686249_3232.html), dans laquelle il appelait à voter pour le François Hollande, il eut
néanmoins, en juin 2014, des mots très durs à l’égard de l’orientation économique suivie par le
pouvoir : « Je pense qu’il y a un degré d’improvisation dans la politique fiscale et la politique
économique de François Hollande qui est effectivement assez consternant ». Et de poursuivre ainsi :
« Plus grave encore, l’absence de proposition sur le front européen ».
(http://abonnes.lemonde.fr/economie/video/2014/06/28/thomas-piketty-en-cinq-motsclefs_4446587_3234.html).
Conséquent, l’économiste refusa en janvier 2015 la légion d’honneur dont le gouvernement
(finalement peu rancunier), voulait l’honorer.
39

8

Si tournant y a-t-il, il ne date pourtant pas du début de l’année 2014. En effet, et
conformément à ses engagements43, François Hollande entendit rompre avec son prédécesseur
aux fins de relancer le dialogue social. Louable entreprise (si l’on me permet de jouer de ce
mot…), certes, qui semble trancher avec la conflictualité que le chef de gouvernement italien
entretient sciemment avec les centrales syndicales. Pourtant ! Considérons en effet la loi
n° 2013-504 du 14 juin 2013 « relative à la sécurisation de l’emploi », dont on peut sans
risque affirmer que sa qualification procède de l’antiphrase. Comme on le sait, cette loi est
quasiment le décalque de l’accord national interprofessionnel (ANI) du 11 janvier 2013,
conclu entre la CFDT, la CFTC, la CGC et le MEDEF, la CGT et FO ayant refusé d’y
apposer leur signature. Or, depuis la réforme de la représentativité syndicale réalisée par la loi
du 20 août 2008, un accord doit, pour être valable, recueillir la signature de syndicats
représentatifs ayant obtenu au moins 30 % des voix lors des élections professionnelles dans
les entreprises (et, lors du scrutin de représentativité organisé pour les salariés des TPE).
Mais, jusqu’à la décision du ministre du travail, qu’il devait rendre au plus tard le 22 août de
cette même année, la loi de 2008 prévoyait que les règles anciennes continuaient, à titre
provisoire, de s’appliquer : l’accord, pour être valable, devait être signé, ce qui fut le cas, par
trois des cinq syndicats représentatifs. Pourtant, le ministre temporisa pour communiquer les
chiffres. Marie-Laure Morin44 s’interrogeait – dans un article signé sur son blog et hébergé par
Mediapart – en ces termes, peu après la conclusion de l’ANI : « Pour un prétendu nouveau
modèle social, peut-on se satisfaire d’une représentativité caduque ? Compte tenu […] de
l’importance d’un accord qui prétend fonder un nouveau modèle, on aimerait savoir si les
signataires représentent 30 % des suffrages exprimés des salariés, puisque dès aujourd’hui on
peut le savoir. …. Il en va de la légitimité même de l’accord »45. Le Gouvernement Ayrault
aurait-il voulu dissimuler la faible représentativité d’un accord conclu par des organisations
syndicales elle-même faiblement représentatives qu’il ne s’en serait pas pris autrement… Il ne
s’en est d’ailleurs pas pris autrement ! Mais là n’est pourtant pas encore l’essentiel. L’accord
conclu constitue, en dépit de l’intitulé de la loi qui le reprend quasiment terme à terme, une
régression sociale. Marie-Laure Morin insiste sur la pression des milieux économiques : « les
dispositions concernant le contentieux prud’homal individuel (délai de prescription
raccourcis, possibilité de transaction en conciliation moyennant indemnité forfaitaire en cas
de contestation du licenciement), ont principalement pour objet de limiter l’intervention du
judiciaire. Selon les théories économiques qui nous gouvernent, la possibilité d’intervention
d’un juge en cas de licenciement serait une source de rigidité du marché du travail, car par
définition il y a une incertitude sur la solution contentieuse (ce qui serait la pire des
choses) »46. Mireille Poirier relève quant à elle que la transposition par le législateur (et donc
la majorité socialiste, sous la pression constante de l’exécutif) des articles 25 et 26 de l’ANI

43

Lors de la désormais fameuse anaphore prononcée lors du débat télévisé du 2 mai 2012 qui
l’opposait, dans l’entre-deux tours de la présidentielle, au président sortant, François Hollande déclara
en particulier : « Moi président de la République, je ferai en sorte que les partenaires sociaux puissent
être considérés, aussi bien les organisations professionnelles que les syndicats, et que nous puissions
avoir régulièrement une discussion pour savoir ce qui relève de la loi, ce qui relève de la
négociation ».
44
Ancienne Conseillère à la Cour de cassation et ancienne directrice de recherche au CNRS.
45
M.-L. MORIN, « Le patronat et le dialogue social, une approche étriquée », 16 janvier 2013 ;
http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-laure-morin/160113/le-patronat-et-le-dialogue-social-uneapproche-etriquee
46
Ibidem.

9

auraient d’avantage pour objet de « sécuriser les décisions patronales » que l’emploi47. Le
politique, le législateur ont été ainsi invités à se taire, c'est-à-dire à se muer en pâles copistes
de l’ANI. Etonnante conception du dialogue social et du rôle du politique.
Les politiques économiques menées des deux côtés des Alpes par des exécutifs estampillés
« de gauche » ne semblent ainsi remettre en cause ni la finance, ni l’austérité, ni la pression du
milieu patronal. Dit autrement, il est par conséquent pour le moins difficile d’affirmer que ces
gouvernements, qui procèdent pourtant effectivement d’électeurs de gauche, mènent
réellement une politique pouvant s’en revendiquer. Mais, précisément, quel curseur permet de
situer une politique à gauche ou à droite de l’échiquier politique ? L’Histoire !

2. Retour nécessaire sur un passé prégnant

La France a dû compter un siècle pour établir irréversiblement48 la République. De la nuit du
4 août 1789 – dont l’abolition des privilèges contenait en germe l’idéal républicain –, de la
Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 – qui, balayant l’ordre
ancien, établissait les bases de notre droit moderne –, de la proclamation par la Convention, le
21 septembre 1792, de la République – sanctionnant ainsi une monarchie constitutionnelle
discréditée par le double jeu de Louis XVI –, à la loi de révision constitutionnelle du 14 août
1884 – qui tranchait définitivement la forme républicaine du régime de la IIIe en adjoignant à
la loi constitutionnelle du 25 février 1875 une phrase49 disposant que « la forme républicaine
du gouvernement ne peut faire l’objet d’une proposition de révision » –, que le chemin fut
long !

47

Mireille POIRIER, « A propos de la retranscription gouvernementale de l’ANI du 11 janvier 2013 :
“sécurisation de l’emploi” ou “sécurisation des décisions patronales” ? », in Droit ouvrier, 2013,
pp. 240-249. L’auteur remarque en effet : « Le gouvernement a décidé de retranscrire “fidèlement et
sans délai”, l’accord du 11 janvier 2013. Le parlement est invité à se transformer en simple chambre
d'enregistrement. Il lui est demandé de ne pas user de son pouvoir d’amendement de manière à
“respecter” la volonté des signataires de l’ANI du 11 janvier 2013. “On ne peut pas s’engager à
responsabiliser les partenaires sociaux dans l’établissement du contrat social et commencer par
détricoter ce qu’ils ont négocié. Le législateur doit prendre en compte et respecter l’équilibre de la
négociation menée par les partenaires sociaux. Respecter leur signature, c'est l’idée même du contrat
social que nous défendons” explique le Groupe socialiste à l'Assemblée nationale ».
Voir aussi la communication de Daniel BOULMIER aux Rencontres de la chambre sociale 2014, in
Bulletin d’information de la Cour de cassation, n° 807, septembre 2014, pp. 14 et s., consultable en
ligne : https://www.courdecassation.fr/IMG/pdf/bicc_807.pdf.
Hormis ces analyses universitaires, il est également intéressant de lire la réaction très critique de
Gérard Filoche, ancien inspecteur du travail et, par ailleurs, membre du Bureau national du PS :
http://www.filoche.net/2013/02/16/ani-enumeration-des-54-reculs-quil-contient-dans-ses-27-articles/
48
Si l’on excepte la funeste période de l’Etat français, et qu’on s’en tient dès lors à la fiction juridique
de l’article 1er de l’ordonnance du 9 août 1944, selon lequel « la forme du gouvernement de la France
est et demeure la République. En droit, celle-ci n’a jamais cessé d’exister ».
49
Reprise par les IVe (article 95 de la Constitution de 1946) et Ve Républiques (article 89 alinéa 5 de la
Constitution de 1958, qui retranche le terme, devenu constitutionnellement ambigu, de proposition).

10

Mais, sauf à se limiter à la définition formelle de la République, « indivisible, laïque,
démocratique et sociale » (article 1er de la Constitution de 1958), encore faut-il saisir combien
ce terme, si polysémique, a pu générer, et ce au moins à partir de 1848, d’ambiguïtés. De sorte
que la fracture irréductible des gauches trouve sa matrice dans le contenu qu’on donne au
terme « République », qui ne peut se réduire à ces simples épithètes, produits par les strates
successives de notre histoire constitutionnelle.
Pour synthétiser, on peut avancer que, durant la Révolution française, la République se
définissait essentiellement comme négation de l’Ancien Régime et de sa dérive absolutiste.
On sait que la question sociale ne fut quasiment jamais abordée, la République s’identifiant
finalement à la définition de l’Aufklärung donnée par Kant dans un célèbre opuscule de 1784 :
« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable.
Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui,
minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de
l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction
d’autrui. Sapere aude. Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise
des Lumières »50. Une définition positive de la République, durant la Grande Révolution51 se
confond ainsi avec l’acception kantienne des Lumières, en tant que projet d’émancipation
individuelle et non collective. Dit autrement, la République, Ière du nom dans notre histoire, est
essentiellement libérale, au sens non seulement politique, certes, mais aussi économique.
Preuve en est d’ailleurs que la Constitution montagnarde de l’an I de la République ne change
pas substantiellement la donne, relativement à la Déclaration de 1789, promulguée par Louis
XVI. Dans cette dernière, l’article 2 dispose : « Le but de toute association politique est la
conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la
propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Dans la Constitution du 6 messidor an I
(24 juin 1793) – dont on sait par ailleurs qu’elle ne fut jamais appliquée –, l’articulation des
deux premiers articles montre que, si la différence essentielle réside dans la consécration de
l’égalité, en tant que premier droit naturel imprescriptible énoncé52, la propriété demeure,
comme en 1789, un droit naturel imprescriptible. C’est pourquoi une définition
contemporaine – en tant que notion hétérogène, et non, je le rappelle, que concept – de La
Gauche ne peut se satisfaire du seul projet de la Grande Révolution, en raison, répétons-le,
des prémisses libérales de cette décennie, et de l’absence consécutive de considération de la
question sociale53. Preuve en est le décret d’Allarde (2 et 17 mars 1791), preuve en est la loi
Le Chapelier (14 juin 1791), preuve en est encore la suppression, par la réaction
thermidorienne, de la loi du maximum général (29 septembre 1793 – qui instituait un
maximum décroissant du prix des grains –), la Convention votant un décret du 24 décembre
50

E. KANT, Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, in KANT, La philosophie de
l’histoire, trad. fr. S. Piobetta, Paris, 1947, p. 46.
51
Pour reprendre l’intitulé éponyme de l’ouvrage de Pierre KROPOTKINE, La Grande Révolution
(1789-1793), Paris, P.-V. Stock, 1909.
52
Alors que la Déclaration de 1789, si elle proclame en son article 1er que « Les hommes naissent et
demeurent libres et égaux en droit », ne range pas cette égalité formelle parmi les droits naturels et
imprescriptibles, comme le démontre l’absence de sa mention dans l’article 2.
53
L’équivoque naît de la spatialisation, durant le vote sur le veto royal le 28 août 1789, des députés à
la Constituante. Les partisans du veto se placent en effet à la droite du bureau du Président de séance,
ses adversaires à sa gauche. Robespierre publie, le 21 septembre, un discours qu’il n’a pu prononcer
lors des débats, où il explique son opposition absolue au veto, fondant ainsi, dans le sillage de la
pensée rousseauiste, les linéaments de la souveraineté populaire. C’est en ce sens qu’il compte,
politiquement, comme l’un des ancêtres directs de la gauche française. Voir le texte sur
http://www.gauchemip.org/spip.php?article972.

11

1794 abrogeant la loi d’inspiration robespierriste, et rétablissant définitivement la liberté
économique. Ainsi que l’exprime Marcel Dorigny, « la législation révolutionnaire mit sur un
pied d’égalité les propriétés nobiliaires et les propriétés roturières, fondant par là même le
régime des notables […]. L’égalité proclamée était celle des propriétaires face à la loi, les
non-propriétaires n’étaient pas “actionnaires” véritables de la société. Le code civil
napoléonien consacra l’intégralité de la législation révolutionnaire relative à la propriété qui
avait réalisé le mot d’ordre lancé par Talleyrand en mars 1789 dans le cahier de doléances
qu’il rédigea pour le clergé de son diocèse d’Autun : “en même temps que les Etats généraux
écarteront les propriétés supposés et jugeront les propriétés nuisibles, ils s’occuperont de tous
les moyens de rendre à la propriété véritable toute sa force et son étendue” »54. Si,
formellement, la République ne s’est pas éteinte durant l’Empire55, et avec elle la sacralisation
du droit de propriété, sa nuit fut longue, puisque son aube, retrouvée, ne se leva qu’en 1848.
Une aube aux couleurs incertaines cependant…
1848 est une date phare, certainement la date de naissance des gauches ; 1848 est, dans le
même mouvement dialectique, l’année fondatrice de leur intrinsèque et pérenne conflictualité.
On doit en effet rappeler que c’est la Révolution de février elle-même, et non la
IIe République qui allait en résulter, qui proclama le suffrage universel56. Et pourtant, ce sera
cette République, qui ainsi que nous l’avons vu dans l’introduction, mata l’insurrection
populaire de juin 1848. Faisons place ici à l’analyse de Jacques Julliard : « Que s’était-il donc
passé ? Rien de moins que la rupture, à l’occasion de la révolte ouvrière de juin 1848, du front
de gauche qui s’était constitué en février en faveur du suffrage universel. Juin 1848 est un
moment marxiste par excellence, celui où le social déshabille le politique et le réduit à sa pure
nudité de classe. Ce n’est donc pas un hasard si Karl Marx s’est tant attaché à décrire un tel
processus »57. En effet, l’auteur du Manifeste du Parti communiste a également écrit Les luttes
des classes en France s’appuyant précisément sur la répression de juin 1848 pour illustrer

54

M. DORIGNY, « Propriété (Droit de) », in Albert SOBOUL (dir.), Dictionnaire historique de la
Révolution française, Paris, PUF, 1989, p. 870.
55
En effet, c’est un sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII, dit Constitution de l’an XII
(18 mai 1804 – entériné par le plébiscite du 6 novembre –) qui confie le gouvernement de la
République au Premier Consul, avec le titre d’Empereur des Français, dont la dignité est transmise
selon le principe monarchique de la primogéniture masculine, sauf adoption d’un héritier mâle. Mais
le nouveau fondement de la souveraineté est l’exemple archétypique de la synthèse dialectique
évoquée par Hegel entre la République et la Monarchie (cf. G. W. HEGEL, La raison dans l’Histoire,
Paris, Pocket, coll. Agora, 2012 – traduction la plus récente –). Napoléon fonde la légitimité de sa
souveraineté sur la grâce de Dieu, conformément à la théorie du droit naturel catholique, tout en se
réclamant du peuple : plébiscite du 6 novembre 1804, auquel répond la présence du pape Pie VII,
le 2 décembre 1804, au sacre de l’homme du 18 Brumaire. C’est ainsi qu’il faut d’ailleurs interpréter
le geste par lequel il se couronne lui-même, sans l’intercession du Souverain pontife, qui ne fait
qu’assister au sacre de l’Empereur.
56
C’est en effet le Gouvernement provisoire, soit la Révolution elle-même qui restaura le suffrage
universel (masculin, puisqu’il fallut encore attendre presque un siècle pour que l’universalité soit
accordée aux femmes…) par le décret du 5 mars, de même que c’est le Gouvernement provisoire, soit
la Révolution elle-même qui abolit l’esclavage, supprima la peine de mort pour raisons politiques,
instaura la liberté de la presse et de réunion, limita le temps de travail, instaura le droit au travail. Sa
politique fut à la fois pacifique et socialiste. L’œuvre de 1848, que l’on impute à tort à la République,
lui fut en réalité antérieure, l’élection de l’Assemblée constituante datant du 23 avril.
57
J. JULLIARD, Les gauches françaises, op. cit., p. 324.

12

l’acmé de son concept58. Dans cet ouvrage, le philosophe allemand prend acte de ces
événements en des termes parfaitement univoques : « L’acte de naissance de la République
bourgeoise n’était pas la victoire de février, mais la défaite de juin […]. Les ouvriers
répondirent le 22 juin par la formidable insurrection où fut livrée la première grande bataille
entre les deux classes qui divisent la société moderne. C’est la lutte pour le maintien ou
l’anéantissement de l’ordre bourgeois. Le voile qui cachait la République se déchirait »59. Et
de fait, cette République en vint deux années après, subrepticement, à s’affranchir même du
suffrage universel, marquant, par la loi électorale du 31 mars 1850, sa peur des classes
populaires, son aversion pour la question sociale60.
Mais de quelle République parle-t-on : de la République en tant qu’institution, c'est-à-dire de
la IIe République, et non de la République en tant que projet, de « La Sociale », de cette
République ardemment souhaitée par les révolutionnaires de février. Il est en effet important
de préciser ici que deux camps se sont faits face, esquissant les contours originels de la
fracture des gauches, sculptant le moule de la figure fratricide. Deux camps à l’origine unis
autour d’un malentendu fondateur : l’instauration définitive du suffrage universel. Mais par
suite, la victoire des troupes du général Cavaignac le 26 juin contre les insurgés est, comme le
souligne Samuel Hayat, « un événement fondateur de la République, comme règne de
l’élection et parallèlement le refoulement, voire la forclusion d’une certaine interprétation de
la République »61. « Comme règle de l’élection », comme « refoulement ». Dit autrement, une
République alors aristocratique, si l’on se fie à Montesquieu, thuriféraire du concept de
représentation : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par
choix est de celle de l’aristocratie »62. La République représentative – Montesquieu trahissant
sa préférence nous enseigne ici l’essentiel – parce qu’elle est par essence aristocratique,
n’était évidemment pas la République souhaitée par les révolutionnaires de février 1848.
Dans le croisement des temps, la trahison de l’idéal révolutionnaire républicain semble
répondre à une inquiétude contemporaine, exprimée par Pierre Bourdieu au soir de sa vie :
« la destruction de l’essence même de l’idée ou de l’idéal socialiste, c'est-à-dire l’ambition de
sauvegarder par une action collective et organisée les solidarités menacées par les forces
économiques »63. La conception révolutionnaire, soit démocratique et sociale, de la
République n’a en effet que peu à voir avec l’esprit institutionnel de la IIe République. Celuici reprenait en fait l’idéologie « modérée » de la République (d’un Lamartine par exemple)
qu’on pourrait ainsi résumer. Son contenu se réduit à la question du suffrage et de son
extension à l’universalité, ce qui impliquait, de fait, une double réduction, les droits humains
58

K. MARX, Les luttes des classes en France, Paris, Editions sociales, 1952. De la même façon, plus
tardivement, il décrivit l’écrasement de la Commune de Paris in K. MARX, La guerre civile en France,
Paris, Entremonde, 2012.
59
K. MARX, Les luttes des classes en France, op. cit., p. 44.
60

Cette loi, préparée par Thiers, Molé et Montalembert, « c'est-à-dire la bourgeoisie orléaniste
appuyée sur le catholicisme conservateur » (J. JULLIARD, op. cit., p. 324), spolia trois millions
d’électeurs (soit le tiers du corps électoral, alors composé de neuf millions de Français) de
leur suffrage en exigeant des citoyens qu’ils puissent justifier de trois années de résidence
continue sur le territoire de leur commune. Moins que les vagabonds, la République chassait
ainsi des bureaux de vote les ouvriers journaliers, les compagnons du Tour de France, « c'està-dire la France socialement dangereuse » (ibidem).
61

S. HAYAT, Quand la République était révolutionnaire, op. cit., p. 336.
MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, Livre II, chapitre III.
63
P. BOURDIEU, « Pour un mouvement social européen », in Le Monde diplomatique, juin 1999.
62

13

étant intégralement contenus dans la souveraineté du peuple, acquise par la relégation
définitive du cens, et la souveraineté du peuple s’identifiant à la seule élection de ses
représentants. L’égalité ensuite faisait elle-même l’objet, dans cette conception « modérée »
de la République, d’une double réduction, puisqu’elle était intégralement comprise dans le
choix des représentants, de sorte que l’idée du prolétaire ne pouvait plus conceptuellement
exister, vu que l’inégalité n’existait dès lors plus, en ce sens qu’on ne pouvait alors plus
affirmer (comme sous les systèmes antérieurs de monarchie censitaire, Restauration et
Monarchie de Juillet), qu’un autre était plus souverain que soi. La temporalité enfin de la
Révolution de 1848 résultait de cet agrégat de réduction, de sorte que son histoire était
strictement circonscrite, après l’insurrection de février, entre l’adoption, par décret du 5 mars,
du suffrage universel, et la date de l’élection de l’Assemblée constituante, le 23 avril. Cette
conception « modérée » de la République reconduit en fait – à l’exception certes notable du
suffrage – la logique du Gouvernement représentatif, puisqu’elle impliquait : une séparation
stricte entre Etat et société et donc l’absence de tout interventionnisme économique et social ;
la délégation du pouvoir à des personnes – les représentants – détentrices de certaines
capacités et, partant, l’exclusion de fait de la citoyenneté active des représentés en ce qu’ils ne
peuvent, en raison de leurs moindres capacités, prétendre à la participation directe aux affaires
publiques.
A l’inverse, la conception révolutionnaire, c'est-à-dire démocratique et sociale, de la
République, reposait sur une redéfinition de la citoyenneté et de la représentation, les
représentants étant conçus comme des commis du peuple, dont le mandat devait être
impératif, la ratification des lois s’opérant dès lors par le peuple, conformément à la pensée
rousseauiste – « Toute loi que le peuple en personne n’a point ratifié est nulle ; ce n’est point
une loi »64 – et au souvenir de la Constitution de l’an I. Cela impliquait nécessairement le
caractère inclusif des relations entre représentants et représentés d’une part et l’identification
entre le peuple producteur et le peuple souverain d’autre part, permettant par voie de
conséquence l’émergence de la question économique et sociale dans le champ du politique et
du droit.
Or, une dissymétrie entre ces deux conceptions antithétiques de la République, en tant
qu’institution ou en tant que projet, ne pouvait qu’aboutir à l’affrontement, puisque la
première était incarnée par l’Assemblée constituante, alors que la seconde ne reposait que sur
la détermination révolutionnaire, détruite par la répression de Cavaignac en juin.
Cette problématique parcourt et parcourra pourtant toute l’Histoire des gauches et innervera,
innerve encore ses fractures : de sorte qu’à l’interrogation liminaire, La Gauche contre elle
même ?, devra nécessairement répondre l’affirmation Les gauches contre elles !

64

Jean-Jacques ROUSSEAU, Du Contract social ou Principes du droit politique, 1762, Amsterdam,
Marc Michel Rey éd., Livre III, Chapitre 15, p. 214.

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