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HARO SUR LES GROS
José Luis Moreno Pestaña, traduit de l’espagnol par Séverine Rosset
Le Seuil | « Actes de la recherche en sciences sociales »
2015/3 N° 208 | pages 4 à 13

Article disponible en ligne à l'adresse :
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Pour citer cet article :
-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------José Luis Moreno Pestaña, « Haro sur les gros », Actes de la recherche en sciences
sociales 2015/3 (N° 208), p. 4-13.
DOI 10.3917/arss.208.0004
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ISSN 0335-5322
ISBN 9782021219456

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Affiche contre l’anorexie à New York (Wall Street), 2007.

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José Luis Moreno Pestaña

José Luis Moreno Pestaña

Haro sur les gros

ACTES DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES

numéro 208 p. 4-13

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Analyser sociologiquement le rapport au poids, et de manière plus générale,
le rapport au corps, confronte le chercheur à des objets sociologiques classiques,
comme la domination de classe et la morphologie des groupes sociaux. S’y ajoutent
aujourd’hui des politiques publiques. L’attention portée à l’embonpoint acquiert,
en effet, une dimension internationale, avec de constants rankings visant à situer
les États dans la lutte contre cette « épidémie ». Autre facette du problème,
les politiques de santé publique lancent une croisade, tout aussi internationale,
pour alerter contre l’obsession de mincir. On parle de modes, d’habitudes
alimentaires, d’éducation sur la base de nouveaux schémas. Mais on s’interroge
plus rarement sur ce que signifie faire de l’alimentation un problème politique.
Car placer l’alimentation au cœur des débats sur la santé publique n’est pas
exempt de connotations morales. Pourquoi morales ? Parce que l’embonpoint,
à l’heure où le néolibéralisme promeut rationalité et anticipation des risques, est
considéré comme la conséquence d’une psychologie faible et d’habitudes inappropriées. On culpabilise la personne qui en souffre et on la désigne comme moralement
déficiente, sans se demander quelles sont ses conditions (économiques, sociales,
culturelles) d’accès à une alimentation dite « équilibrée ».
L’argument génétique est en apparence plus subtil. Certains spécialistes insistent
sur le fait que la corpulence proviendrait en bonne partie du patrimoine génétique.
Pourquoi pénaliser quelqu’un qui n’a pas le pouvoir d’agir sur son état ? La valeur
de cet argument n’est pas seulement scientifique. Elle est aussi éthique : les reprises
de poids répétées qui caractérisent une bonne partie, sinon la majorité, des régimes,
laissent penser que seul un Sisyphe atteint d’une phobie irrationnelle de la graisse
pourrait en arriver à déployer des efforts à ce point inutiles et aux conséquences
plus graves que celles du problème qu’il tente de résoudre. Car il semble communément admis que, pour pathogène que soit l’obésité, les pertes et reprises de poids
– l’effet « yo-yo » – sont encore plus mauvaises. Pour sensé qu’il soit, il ne faut
pas non plus s’accrocher à l’argument de façon irraisonnée. Les études génétiques

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sérieuses, comme l’explique Kathleen Lebesco1, montrent bien que les gènes agissent
en coopération avec le milieu dans la production d’un comportement. Ce ne sont
pas des dictateurs insensibles, solitaires et intraitables.
Par conséquent, et malgré la sympathie que l’on peut éprouver pour ceux qui rappellent
que le corps n’est pas nécessairement un instrument docile, il ne s’agit pas de s’abriter derrière la génétique pour éviter de se poser la question de savoir si l’embonpoint
ou l’obésité ne sont que des problèmes de santé. Pourquoi un nombre important de
femmes (plus encore que les hommes) rechercheraient-elles la minceur avec un zèle
sans précédent s’il ne s’agissait pas d’une composante essentielle de leurs ressources
esthétiques ? Sans la première raison – la légitimation sanitaire –, la seconde – 
la valorisation esthétique –, semblerait futile et donc susceptible d’être contestée.
Qui oserait résister aux diktats qui assurent s’ériger pour notre bien-être et notre santé ?
Tout d’abord, il convient d’éclairer un tant soit peu la façon dont est mesuré l’embonpoint, c’est-à-dire le fameux indice de masse corporelle (IMC)2. L’Organisation
mondiale de la santé a entamé la lutte contre l’obésité en 1990 et a abaissé les seuils
auxquels le surpoids était diagnostiqué en 1997. Le changement est d’importance.
Depuis 1980, sont considérés en surpoids les hommes qui atteignent l’indice de
27,8 et les femmes de 27,3. En situant le surpoids à un indice supérieur à 25, l’OMS
fait fi de la différence des sexes et continue de ne tenir compte ni de l’âge, ni des
effets de génération. Les hommes ont une propension plus grande que les femmes
à la corpulence. Chez les adultes, l’IMC s’élève jusqu’à la cinquantaine de presque
un kilo par décennie. L’augmentation de la taille entraîne mécaniquement celle
de la moyenne de l’IMC. Cette décision a condamné un nombre important
de personnes à se situer hors de la normalité. Aux États-Unis, les 61,7 millions
d’adultes en surpoids sont passés à 97 millions. 59,4 % des hommes et 50,7 %
des femmes – la majorité – ont quitté le domaine de la normalité pour se retrouver
dangereusement proches de la pathologie. Un plus grand nombre de corps a été
considéré comme gros, hors de la norme, un plus grand nombre de personnes
deviennent les cibles privilégiées de la prévention médicale de l’obésité3.
Le manque de corrélation entre santé et poids constitue pourtant la principale
critique de certains chercheurs réunis dans les Fat Studies, un courant académique
formé en 2004 pour explorer de manière critique les discours contre l’embonpoint.
Les données scientifiques insistent fortement sur le fait qu’il n’existe pas une seule
façon d’avoir un corps en bonne santé. La phobie de la graisse et du surpoids renvoie
davantage à des préjugés esthétiques qu’à des considérations sanitaires4. L’hypothèse
de Paul Ernsberger est que les aspects sanitaires et sociaux interagissent 5.
1. Kathleen Lebesco, “Quest for a cause:
the fat gene, the gay gene, and the new
eugenics”, in Esther Rothblum et Sondra
Solovay (éds), The Fat Studies Reader,
New York, New York University Press,

6

2009, p. 65-74.
2. L’IMC se mesure en divisant le poids
d’un individu par sa taille élevée au carré.
3. Thibaut de Saint Pol, Le Corps désirable. Hommes et femmes face à leur

poids, Paris, PUF, 2010, p. 86-87.
4. Dylan Vade et Sandra Solovay, “No
apology: shared struggles in fat and transgender law”, in E. Rothblum et S. Solovay
(éds), op. cit., p. 167-175.

5. Paul Ernsberger, “Does social class
explain the connection between weigth
and health?”, in E. Rothblum et S. Solovay
(éds), op. cit., p. 25-36.

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José Luis Moreno Pestaña – Haro sur les gros

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Par les préjugés qu’il éveille, l’embonpoint appauvrit ; il discrimine à l’école
et au travail ; il stigmatise et génère rabaissement et angoisse de l’exclusion.
Ainsi, l’idéologie de la minceur se conjugue-t-elle avec le mépris de classe et
l’oppression de genre. Car, depuis 1960, embonpoint et pauvreté, dans le cas
des femmes, sont corrélées positivement. Certes, on peut arguer que l’obésité peut
avoir un impact négatif sur la santé, qui peut entraîner une forme de dégradation
sociale. Mais il est curieux que d’autres maladies, comme l’asthme ou le diabète
ne s’accompagnent pas de faibles revenus ou d’échecs scolaires. On peut supposer
que les gros subissent des préjudices (professionnels, scolaires, psychologiques)
qui n’empoisonnent pas la vie d’autres « malades ».
Que dire de la mauvaise santé des gros ? Ernsberger, à partir d’un examen
des résultats épidémiologiques, montre que l’embonpoint crée des problèmes
de santé dans certains groupes sociaux. En particulier au sein des classes les plus
favorisées car, en ce qui concerne les plus modestes, les résultats sont loin d’être
concluants. Chez les privilégiés, il existe un lien entre IMC élevé et morbidité,
mais pas dans d’autres groupes sociaux, ni dans certains cadres culturels moins
défavorables à l’embonpoint que le nôtre. Ainsi, dans les îles du Pacifique, les
habitants présentent un fort indice de masse corporelle en l’absence de problèmes
de santé. Quelles peuvent être les variables qui lient adiposité et morbidité au sein
d’un groupe social donné ?
Tout d’abord, le stress engendré par la dépréciation de l’embonpoint, lui-même
facteur de pathologies. Le gras des pauvres et celui des riches sont en corrélation
avec la morbidité, mais pour des raisons différentes. Chez les premiers, le stress
découle purement et simplement d’un manque de ressources. Que la pauvreté
dégrade la santé est un fait bien documenté qui rend difficile l’appréciation du rôle
spécifique de l’embonpoint dans ce processus. Chez les plus favorisés, Ernsberger
situe les préjugés envers les gros à l’intérieur de cadres sociaux soumis à la religion
de la minceur. Le stress proviendra davantage de la volonté de se conformer au
modèle dominant. Mais, dans un cas comme dans l’autre, les professions médicales
assimilent santé et minceur et légitiment la stigmatisation de l’embonpoint. Ainsi
les programmes de perte de poids, inefficaces à moyen et long terme, ne corroborent
pas seulement le vécu dégradé de la corpulence, ils suscitent également d’énormes
désordres psychosomatiques : la corrélation entre IMC élevé et maladie a sans doute
à voir avec l’apparition des « diètes yo-yo ».
Même si les hypothèses d’Ernsberger peuvent être nuancées, il semble évident
que les arguments sanitaires s’écroulent quand, d’un côté, les régimes sont inefficaces et ajoutent des dangers aux problèmes de corpulence et que, de l’autre,
la stigmatisation provoque l’appauvrissement et un engrenage infernal de régimes.
Y renoncer permettrait cependant de concentrer ses efforts sur l’accumulation
d’autres ressources au prix d’efforts comparables (par exemple, les ressources
culturelles, politiques, etc.).

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José Luis Moreno Pestaña – Haro sur les gros

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Debra L. Gimlin rappelle la contribution du corps médical à la stigmatisation
des gros : plaisanteries et remarques au sujet de leur poids, rejet de la prise en charge
si on ne maigrit pas6. C’est contre cette attitude d’une partie des professionnels
de santé qu’est né le mouvement Health at Every Size, formé par des médecins,
des nutritionnistes, des infirmiers, des entraîneurs sportifs7. De leur point de vue,
les prétendus « gros », sont considérés comme étant victimes d’une épidémie et, pourtant
– alors que l’on n’accuse pas généralement les autres malades de leur état de santé –
on les en rend coupables.
La bonne santé n’est pas nécessairement synonyme de perte de poids. Une vie
quotidienne saine procure une sensation de bien-être. Bien manger sans éprouver
une continuelle impression de faim ; faire de l’exercice dans de bonnes conditions
(matérielles, sociales, physiques), tout cela peut se faire sans être obsédé par le poids.
De plus, les corrélations entre poids et problèmes de santé n’impliquent pas nécessairement ce que les ennemis jurés des gros et du surpoids soutiennent. L’indice de
masse corporelle ne détermine que la minceur, mais non la santé. Dans l’immense
majorité des cas, les corrélations sont dues à d’autres variables qui s’adjoignent au
poids et parmi lesquelles il faut inclure le stress ou la pauvreté. Le discours médical
ne contribue-t-il pas aux deux quand il rend les gros responsables de leur maladie
et quand il occulte la façon dont d’autres variables, en lien avec la santé, influent
sur elle avec ou sans un indice élevé de masse corporelle ? La réponse est évidente :
discriminer pour cette raison a des conséquences dans le travail, dans les relations
sociales, auprès des compagnies d’assurance et, manifestement, dans les priorités
que les personnes élisent quant à leurs soins médicaux. De son côté, la puissante
industrie des produits amincissants, parasitée par des critères esthétiques frivoles,
n’a contribué à la progression de presque aucune étude sur la façon dont, sur le long
terme, une personne grosse peut maigrir. On sait pourtant que les pertes et reprises
de poids, en tant que résultat de tentatives de conformations corporelles impossibles
à maintenir, génèrent d’énormes problèmes de santé. Plus encore lorsqu’on ne stigmatise pas seulement l’obésité dite « morbide » mais ce que l’on appelle le surpoids.
L’IMC, de fait, est devenu un fétiche mercantile partenaire de toute une gamme
de produits conçus pour sculpter la silhouette.
Aux États-Unis, où est né Health at Every Size, la critique de l’idéologie anti-gros
devient une spécialité académique, ce qui n’est pas sans répercussions politiques
notables. Il faut dire que jamais, la « guerre contre l’obésité » (telle qu’elle a été nommée)
n’avait pris la forme d’une politique publique avant la fin du siècle dernier. Elle se voit
justifiée par une rhétorique scientifiquement douteuse. Ainsi, on a sonné l’alerte afin
que la nation américaine se protège d’un mal qui occasionnerait 300 000 morts.
6. Debra L. Gimlin, Body Work. Beauty and Self-Image in American Culture, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 2002. 7. Deb Burgard, “What is ’Heath
at Every Size‘?”, in E. Rothblum et S. Solovay (éds), op. cit., p. 41-53.

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Paix dans les tailles

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palissade. Vitry-sur-Seine, 2004.

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Devant une telle hécatombe, des médicaments pour perdre du poids, comme
le Redux, ont trouvé preneurs malgré leurs effets délétères. Pourtant, il a été prouvé
que les données ne permettaient pas d’attribuer autant de morts à l’obésité. D’autres
travaux ont depuis revu le bilan à la baisse et montré, de surcroît, que le surpoids
jouerait un rôle protecteur contre la mortalité.
Les profits que l’effort de guerre a permis de réaliser laissent bouche bée : en 2004,
les Nord-Américains ont dépensé 46 milliards de dollars dans des programmes de
perte de poids et dans des produits amincissants, sans compter les interventions en
chirurgie esthétique. Les interrelations entre l’administration fédérale nord-américaine, les géants pharmaceutiques, les compagnies d’assurances et les légitimateurs
scientifiques sont nombreuses.

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Comme le montre Susan E. Hill, à l’époque classique, le gros n’était pas assimilé
au glouton et il existait ainsi des modèles positifs d’embonpoint 8. La graisse et l’excès
ne vont pas forcément de pair : la première pourrait aussi bien représenter un exemple
de bien-être et de beauté. Car il ne fait pas de doute que la surveillance intensive de
notre aspect corporel réduit nos possibilités sur d’autres plans. Jacqueline de Romilly
situe cette prise de conscience dans l’Athènes démocratique 9. Au Ve siècle avant J.C.,
Aristophane critiquait la petite forme physique des philosophes et lui opposait les
vertus de l’éducation traditionnelle et son accent mis sur les prouesses athlétiques.
Au contraire, Euripide, dans un fragment de sa pièce disparue Autolycos, considérait
les athlètes comme le pire des maux de la Grèce. La raison qu’il invoque est la même
que celle alléguée par Platon dans La République (404 a) : pris dans la monotonie
d’un régime sans fin, les athlètes sont incapables de participer à la vie citoyenne.
Il est vrai que la mise en valeur de la minceur a, comme nous le rappelle Saint
Pol, une longue histoire qui commence au Second Empire de l’Égypte ancienne10.
Georges Vigarello11 a minutieusement décrit la stigmatisation progressive de l’obésité
du Moyen Âge à nos jours. Dans ce questionnement croissant sur l’embonpoint,
des discours médicaux, des règles esthétiques et des condamnations morales se
sont rejoints.
Une fois désactivée la condamnation médicale massive, il est possible de combattre
sur un autre terrain les règles esthétiques et, surtout, les condamnations morales.
L’Antiquité grecque a ainsi valorisé deux formes distinctes de ressources : les élites
étaient divisées entre la mise en avant des ressources physiques et leur critique
8. Susan E. Hill, Eating to Excess.
The Meaning of Gluttony and the Fat Body
in the Ancient World, Santa Barbara,
Praeger, 2011.
9. Jacqueline de Romilly, Los grandes
sofistas en la Atenas de Pericles. Una

10

enseñanza nueva que desarrolló el arte
de razonar, Barcelone, Seix Barral, p. 52-54
(Les Grands Sophistes dans l’Athènes de
Périclès. Un enseignement nouveau qui
développe l’art de raisonner, Paris, Librairie
générale française, 1989). Voir à propos

de la valeur comparative des données
disponibles sur le corps dans la Grèce
ancienne, José Luis Moreno Pestaña, « Qué
nos enseña el capital cultural para pensar
el capital érotico », Educaçao & Sociedade,
130, 2015, à paraître.

10. T. de Saint Pol, op. cit., p. 92-94.
11. Georges Vigarello, Les Métamorphoses
du gras. Histoire de l’obésité du Moyen Âge
au XXe siècle, Paris, Seuil, 2010.

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Chemins de résistance

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politique et culturelle. La réactivation, dans les conditions contemporaines, du conflit
entre un capital esthétique et un capital culturel peut aider à résister à l’impératif
de la minceur. Dans ce sens, les discriminations dont sont victimes les « gros » ont
suscité des mobilisations. En accord avec l’importante étude de Deborah L. Rhode 12,
certaines se sont appuyées sur l’argument d’un désordre du métabolisme. Néanmoins,
seul un nombre restreint de discriminations peut s’en revendiquer. Il faut donc aller
au-delà : l’embonpoint ne doit pas bénéficier d’un statut équivalent à celui du handicap
puisque ce n’en est pas un.
Dans le travail, on justifie souvent les discriminations envers les gros par une
volonté supposée des consommateurs, comme si ceux-ci étaient en droit d’avoir
une exigence envers la morphologie d’un employé ou la tenue qu’il doit porter.
L’argument a été employé par les compagnies aériennes pour justifier l’apparence
de leurs hôtesses de l’air, par les hôteliers pour ne pas employer ou pour renvoyer
les femmes de chambre corpulentes et, enfin, par certains établissements scolaires
pour refuser des étudiants infirmiers obèses au prétexte que leur aspect trahirait
de mauvaises habitudes sanitaires. Une grosse infirmière manquerait de crédibilité
quand il s’agirait de donner des conseils qui, bien entendu, devraient encourager
à la minceur. Face à de tels exemples, la question fondamentale reste : quelle est
l’essence d’un travail ? Quelles compétences requises renvoient à un morphotype
précis ou au port d’une tenue particulière ? Pourquoi les personnes qui ne répondent
pas au premier ou qui refusent le second n’inspirent-elles pas confiance pour
des activités déterminées ? Quand les Sudistes des États-Unis refusaient
d’employer des Noirs, fallait-il en tenir compte ? Pourquoi donner raison à des
hommes blancs qui préfèrent les serveuses minces en jupe courte ? La législation peut
et doit changer les attitudes13. Accepterions-nous qu’un professeur de mathématiques
soit discriminé sur son aspect ? Le philosophe Herbert L. A. Hart, affirmait que
la réglementation de la tenue au travail n’était pas discriminatoire car s’y conformer
ne demandait pas de gros efforts14. Mais quand le vêtement exclut les personnes
d’un poids donné ou exige une érotisation agressive de l’apparence, les cas sont sans
doute moins anodins que le pensait le philosophe oxfordien.
La conception esthétique des ennemis de la corpulence domine aujourd’hui.
Même ceux qui résistent à l’idéologie de la minceur doivent en tenir compte.
L’importante ethnographie de Debra L. Gimlin sur la National Association to
Advance Fat Acceptance (NAAFA) montre les potentiels et les limites de la stratégie
qui consiste à valoriser l’embonpoint15. Les bals organisés par l’association tentent
de créer un environnement protégé et ils permettent effectivement aux participants de
se percevoir comme des personnes susceptibles d’attirer les autres. Ces participants
ont rencontré un groupe social qui les acceptait, ils ont entamé des jeux
12. Deborah L. Rhode, The Beauty Bias. The Injustice of Appearance in Life and Law, New York, Oxford University Press, 2010, p. 123. 13. Ibid., p. 107-112. 14. Ibid.,
p. 120. 15. D. L. Gimlin, op. cit.

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de séduction et ont changé leur estime de soi en construisant un nouveau groupe
de référence, presque une nouvelle famille dans laquelle leurs corps méritent
d’être appréciés. Gimlin a observé la façon dont les individus attiraient l’attention
sur eux pendant les bals en portant des vêtements provocants et la façon dont
ils sortaient du mépris qui les condamnait à l’invisibilité ou à subir des agressions.
Les choses peuvent en effet aller jusque-là. Prohaska et Gailey décrivent le hogging,
une pratique masculine humiliante qui consiste à parier que l’on sera le premier
à « emballer » une fille jugée grosse16.
Les auteures y voient un symbole de la domination masculine ainsi qu’une façon
d’assouvir un désir socialement dénigré pour les corps gros. L’argument ne manque
pas d’intelligence. D’un côté, la pratique du hogging renvoie à une dépréciation radicale
des corps, de l’autre, beaucoup d’hommes y recourent pour actualiser un désir pour les
grosses qui, clairement exprimé, attirerait la réprobation de la masculinité hégémonique.
Le désir sexuel, expliquent Prohaska et Gailey, ne suit pas toujours la norme érotique
dominante. Cela peut se percevoir lorsque sont encouragées, de manière ambiguë,
des conduites de vexation des gros. La libération constatée par Gimlin, dans les bals
organisés par la NAAFA, en témoigne. C’est peut-être une limite de ce que, dans le
langage de Grignon et Passeron, on pourrait qualifier de misérabilisme17. La culture
des dominants n’est pas toujours légitime ou l’est parfois dans une certaine mesure
seulement. Les personnes grosses vivent dans un univers où elles peuvent acclimater
un groupe qui résiste à la norme dominante. Cependant, en décrivant l’autonomie
des cultures dominées, il ne faut jamais oublier qu’effectivement, elles sont dominées.
C’est ce que constate Gimlin. La sociologue, avec l’apparence du point de vue
esthétique hégémonique, bousculait à la NAAFA un espace où la norme était autre
mais toujours sous la condition que les prototypes de beauté dominants ne viennent
pas la troubler. La protection de l’environnement était fragile, dans un cadre assiégé
par l’idéologie et les valeurs culturelles qu’elle rejetait. Mais cette négation, en bonne
partie, découlait aussi de ce que Bourdieu appelle un « goût de nécessité ». Certaines
femmes de la NA AFA critiquent celles qui suivent des régimes mais continuent
secrètement de les suivre elles-mêmes. Quand d’autres ont obtenu un corps selon
la norme, en bref, mince, elles changent de comportement et se montrent arrogantes en repoussant des hommes suspects d’être attirés par les grosses. Les valeurs
dominantes font toujours pression sur l’espace protégé : la preuve en est que certains
les adoptent dès qu’ils en ont l’opportunité.
L’inversion des valeurs dominantes se révèle donc difficile. Deborah L. Rhode
indique des alternatives : dissocier, par exemple dans les emplois, les requêtes techniques
du poste de travail, de sa codification selon une esthétique patriarcale et hostile
à l’embonpoint. Dans ce cas, plutôt qu’inverser les préjugés selon la stratégie
16. Ariane Prohaska et Jeannine Gailey, “Fat women as ’easy targets‘: achieving masculinity through hogging”, in E. Rothblum et S. Solovay (éds), op. cit., p. 158-166.
17. Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, Le Savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard-Seuil, 1989, p. 35.

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du « black is beautiful », deux normes sociales dominantes joueraient l’une contre
l’autre : la première – l’érotisation du poste de travail –, la seconde – l’efficacité
et la compétence. Pourquoi la première serait-elle nécessaire ? L’ordonnance municipale
de Madison (Wisconsin), qui traque la discrimination sur l’apparence physique,
reconnaît aux employeurs le droit d’exiger de leurs employés la propreté et le
port de tenues en relation avec l’objet du commerce18. De telles normes peuvent
s’avérer raisonnables, tandis que la discrimination sur l’aspect physique ou l’obligation
de porter des tenues érotiquement explicites ne le sont pas. Ainsi, la stratégie
consisterait à utiliser les contradictions internes à la culture dominante. Le néolibéralisme, tel que l’a analysé Paul du Gay, promeut le développement de la réalisation
individuelle chez les travailleurs, en faisant de l’initiative des employés l’un des pivots
du nouveau gouvernement entrepreneurial19. Le rejet de l’uniforme dans le travail,
constate du Gay, est l’expression d’une revendication des droits du sujet et de
sa personnalité, dans une ligne familière à la culture néolibérale promue par les chefs
d’entreprise. De manière identique, on pourrait revendiquer conjointement compétence
professionnelle et embonpoint.
La culture dominante n’est cependant pas légitime dans tous les champs
de l’expérience, ni non plus dans tous leurs sous-ensembles. La distribution sociale de
la corpulence invite, en outre, à analyser différemment les normes de minceur en fonction des groupes sociaux et des genres. Le carcan s’exerce davantage sur les femmes,
d’autant que chez les hommes le poids tend à augmenter avec les revenus (Thibaut
de Saint Pol). Parmi les femmes, les morphologies les plus minces se retrouvent chez
les femmes de professions libérales et, en général, la minceur féminine s’accroît avec
l’élévation du niveau scolaire. Inversement, l’obésité s’accentue avec la pauvreté.
Chez les hommes, plus que le volume du capital, c’est sa composition qui s’avère déterminante : Dieter Vandebroeck20 montre ainsi que les hommes les plus minces au sein
des classes dominantes, sont issus des fractions détenant comparativement davantage
de capital culturel qu’économique (artistes, professeurs, producteurs culturels).
Ainsi, à l’inverse de la Grèce ancienne, les ressources culturelles et le soin du
corps ont cessé d’être en conflit. Les personnes dotées d’un capital culturel élevé
semblent avoir intériorisé l’idéologie de la minceur. Légitimée par le discours médical,
la minceur « valorise » des personnes capables de se contrôler. En étudiant sociologiquement l’alimentation, on se trouve ainsi confronté au fonctionnement de certains
champs spécialisés (médecine, journalisme, etc.), aux nouvelles formes de légitimation
culturelle de la domination de classe et à la production d’espaces de conflit politique.
Traduit de l’espagnol par Séverine Rosset

18. D. L. Rhode, op. cit., p. 130. 19. Paul du Gay, Consumption and Identity at Work, Londres, Sage, 1996, p. 172. 20. Voir son article dans ce numéro.

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