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La lignée Dorval couverture 13 19,70 .pdf



Nom original: La lignée Dorval couverture 13 - 19,70.pdf
Titre: CHRISTIAN JANSSEN
Auteur: Ocenilda Santana de Sousa

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Christian Janssen Déderix

La Lignée
Dorval
Roman

© CHRISTIAN JANSSEN DEDERIX
98/2 rue Pierre Fluche
4800 VERVIERS - BELGIQUE
Tél : 00 32 (0)496 33 85 30
christianjanssen@scarlet.be

www.christianjanssen.be

LA LIGNÉE DORVAL

En couverture : photo de mariage de Martin Déderix
et Maria Spronck, grands-parents maternels de
Christian Janssen Déderix.

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LA LIGNÉE DORVAL

LA LIGNÉE
DORVAL

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LA LIGNÉE DORVAL

Tous droits de traduction, de reproduction et
d'adaptation réservés pour tout pays.
© Christian Janssen Déderix
Dépôt Sabam : 1010-00001-01384-4471

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LA LIGNÉE DORVAL

Christian Janssen-Déderix

LA LIGNÉE
DORVAL
ROMAN

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LA LIGNÉE DORVAL

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LA LIGNÉE DORVAL

Á mon guide et ami
Yves Berger

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LA LIGNÉE DORVAL

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LA LIGNÉE DORVAL

Que dit ta conscience ?
« Tu dois devenir celui que tu es. »
Friedrich Nietzsche
Le Gai Savoir

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LA LIGNÉE DORVAL

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LA LIGNÉE DORVAL

La création

Imaginez...
Quelle mouche avait donc piqué mon
amie Cécile de me suggérer une idée aussi
saugrenue, celle d’acheter une entrée de
concert où des œuvres de Franz Joseph
Haydn seraient mises à l’honneur par
l’Orchestre Philharmonique de Liège ! Franz
Joseph Haydn ? Un inconnu, m’étais-je dit
sur le coup. Je ne révélai surtout pas mon
ignorance en matière de musique classique
et fis un bel effort pour ne pas la laisser
paraître. J’avais probablement mal compris
le nom du compositeur. Il s’agissait sans
doute de Haendel. Á coup sûr, l’opéra et moi
ne faisions pas bon ménage. Aucune haine
ne se justifiait non plus, il y avait juste une
douce indifférence : nous ne faisions pas
partie du même monde. Toutefois, je n’étais
pas totalement inculte au point de ne rien
connaître au sujet des opéras et des
symphonies. Bien des années auparavant,
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LA LIGNÉE DORVAL
j’avais sillonné de long en large les couloirs
défraîchis et les classes du Conservatoire à
Verviers où les arts de la parole devaient en
principe me mener à une glorieuse carrière
de comédien. Les compositeurs des siècles
passés hantaient chaque jour cette vieille
bâtisse austère et il m’arrivait quelques fois
de reconnaître l’une ou l’autre de leurs
oeuvres. Lors de la remise annuelle des
diplômes au Théâtre de la ville, joliment
nommé « la Bonbonnière », les illustres
compositeurs
clôturaient
toujours
la
cérémonie académique. En résumé, la
musique lyrique ne m’était pas spécialement
étrangère, mais pour une simple affaire
d’affinités, à mes yeux elle manquait
d’intérêt. Par conséquent, jamais il ne
m’était venu à l’esprit de pousser la porte
d’un disquaire et de farfouiller dans le bac
réservé à la musique d’opéra. Franz Joseph
Haydn, me répétais-je encore plus tard.
Inconnu à ma mémoire. Cela dit, tout en
ignorant son nom, je connaissais peut-être
l’une de ses mélodies.
Au regard d’un pareil programme, la
perspective d’une telle soirée promettait un
regrettable ennui. J’étais bien décidé à ne
pas accepter cette invitation. En principe,
rien ne devait me faire changer d’avis, quand
tout à coup une mystérieuse petite voix aiguë
me susurra de répondre par l’affirmative. Il y

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LA LIGNÉE DORVAL
avait soudain en moi une envie irrésistible
de pénétrer dans ce théâtre de la ville, antre
magnifique de la Culture supposée de
qualité, ce lieu dans lequel j’avais jadis rêvé
de brûler les planches, malgré mon médiocre
talent de comédien. Là, où je reçus jadis mon
diplôme à la fin de mes études artistiques.
Mon seul fait d’armes dans ce cocon de la
Science du Savoir, fut celui de responsable
technique de la sonorisation du spectacle
d’un comédien Belge originaire de Verviers
ayant réussi dans le cinéma à Paris et qui
fêtait ses 25 ans de carrière. Maigre
consolation pour celui qui avait rêvé de tenir
un grand rôle dans une célèbre pièce de
théâtre. Je me souviens m’être imaginé dans
la peau du personnage principal dans « Le
Malade imaginaire » de Molière. Malgré
mon modeste talent, je croyais détenir le don
extraordinaire de faire rire ; cette perception
n’engageait bien sûr que moi, élève plein
d’illusions.
Mon souhait, connu de tous, était celui de
devenir un acteur réputé au cinéma. En
sortant des salles obscures aux environs de
vingt-trois heures, faute d’un service
d’autobus dans cette ville en pleine
déchéance, je rentrais chez moi à pied et je
m’imaginais en héros adulé du public, tel un
nouveau Mythe, l’incarnation même du
Nouveau Cinéma, un comédien exceptionnel

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LA LIGNÉE DORVAL
capable d’affronter seul dans les rues
désertées n’importe quelle bande de voyous.
Á la fois acteur et justicier !
Á cette époque de ma jeunesse, les nuits
de la ville étaient aux mains d’une bande de
casseurs. Alors, faute d’avoir un super-maire
et une super-police, laquelle préférait arriver
prudemment quand tout était fini, quand les
bars avaient été saccagés, vidés de leur
contenu et le patron lardé de coups de
couteau, un super-héros n’aurait pas fait de
tort.
Une heure et demie avant le concert, je
m’étais attablé face à mon assiette garnie
d’une petite portion de quiche lorraine et de
quelques feuilles de salade. D’ordinaire mon
estomac réclamait une quantité plus
importante de nourriture mais, ce soir-là,
mon appétit s’était envolé. J’éprouvais un
incroyable stress, comparable au trac des
comédiens à l’instant de monter sur la scène.
Je fus incapable de terminer mon repas.
Le choix de ma tenue vestimentaire fut
problématique. J’aime les toilettes simples,
décontractées : un jeans avec un pull. Enfiler
une tenue de ville ou un costume avec une
cravate fut toujours un exercice difficile, une
forme de supplice. J’admets toutefois
volontiers l’élégance d’un deux-pièces, il

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LA LIGNÉE DORVAL
donne de l’allure. Un trois-pièces ou, pire
encore, le smoking engonce la personne et
lui donne une raideur artificielle. Sauf, si on
met le prix ! Ce qui ne serait pas mon cas ; il
s’agirait plutôt d’une carapace qui me tirerait
les épaules en arrière et à la moindre
respiration
excessive
mes
coutures
lâcheraient. Bref, selon mon éducation et les
usages de la société, il me semblait que
chaque évènement exigeait sa propre tenue,
et j’optai pour la sécurité, le classique des
classiques qui me fait toujours penser au
manchot empereur, voire même aux
gangsters des années 50 : pantalon noir,
chemise blanche, veste noire, souliers noirs,
manteau noir, feutre noir… Tant qu’à faire,
autant choisir un borsalino. Bizarrement,
une fois dans la rue, je remarquai qu’à mon
approche les gens changeaient de trottoir. Le
grand théâtre était situé à deux pas de la
gare, bâtisse datant de la fin du XIXème
siècle. Malgré l’épaisse brume du soir, je
constatai l’état déplorable de l’édifice, la
peinture blanche qui craquelait à différents
endroits de l’immense coupole située audessus du Paradis.
Derrière la caisse, mon amie Cécile
m’accueillit d’un large sourire. Elle semblait
ravie de son tour de force : elle avait réussi à
me faire sortir de ma tanière pour assister à
un opéra symphonique. Je me gardai bien de

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LA LIGNÉE DORVAL
lui révéler mon ignorance au sujet de
l’auteur : Franz Joseph Haydn ! Certes,
j’aurais pu me documenter un peu, découvrir
sa biographie, mais l’idée ne m’avait même
pas traversé l’esprit. Á quoi bon… Le
programme qui accompagnait le ticket me
donnait désormais assez d’indications. Le
compositeur était né à Vienne et avait vécu à
l’époque de Mozart. Il fut un précurseur.
C’était le père de la symphonie, du quatuor à
cordes et du trio avec piano, rien que cela. Je
me mis à imaginer un style, un son, celui que
j’entendais chaque premier jour de l’an neuf
à la télévision, en direct de Vienne.
« Papapapam… Papapapam… »
Mon siège était situé entre le parterre
et le premier balcon, près de la scène, une
sorte de loge surnommée « baignoire ». Un
lieu idéal pour observer le public. Je
soupçonnais mon amie Cécile d’avoir choisi
cet endroit pour me permettre de m’occuper
au cas où je m’ennuierais durant le
spectacle. On peut penser que la plupart des
personnes qui choisissent cette loge sont là
pour observer et être vues et non pour
assister à la représentation. En attendant le
début du spectacle, je me mis à admirer ce
bel édifice, la salle décorée de dorures. Au
bout de quelques minutes à peine, mon
imagination me gagna et m’entraîna vers un
autre siècle, durant lequel je visualisais les

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LA LIGNÉE DORVAL
intrigues amoureuses qui se développaient
autant sur la scène que dans les loges ;
l’amant délaissant son épouse pour rejoindre
sa maîtresse tapie dans le noir, au fond
d’une alcôve toute en velours rouge. Quand
tout à coup, les sons des violons, des flûtes,
des violoncelles, des contrebasses, des
hautbois, des cuivres et des percussions
emplirent la salle. En une fraction de
seconde, une étrange vision m’apparut ; le
public que j’avais vu s’installer au fond des
sièges avait laissé sa place à un autre public.
Désormais, aucune tête ne m’était inconnue.
Il y avait untel, untel et un untel… Il m’était
possible de mettre un nom sur chacun
d’eux ! Il s’agissait de la totalité de ma
famille : les morts comme les vivants. Et
lorsque je dis la totalité, c’était la totalité
depuis 1830 au moins. Tous étaient attentifs
à la représentation, le visage tourné vers la
scène, captivés par l’orchestre et la musique.
Quant à moi, je ne pouvais me détacher de
cette vision surréaliste. Á diverses reprises,
pour me réveiller, je me pinçai le bras, le
nez, les oreilles. Je détournai plusieurs fois
mon regard vers la scène avant de le poser à
nouveau sur la salle dans l’espoir de revenir
à la réalité. Rien n’y faisait, ils étaient
toujours tous là, attentifs au concert. Je me
demandais si je n’étais pas devenu fou. Je

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LA LIGNÉE DORVAL
me mis à l’épreuve avec un exercice idiot et à
la fois naïf :
« Connais-tu
l’origine
des
chiffres
phéniciens ? Pourquoi 1 c’est 1, 2 c’est 2… ?
Alors, 1 c’est 1 parce qu’il y a un angle dans le
tracé du chiffre. 2 c’est 2 parce qu’il y a deux
angles, etcetera … »
Ah, je n’étais donc pas fou ! Pas
complètement. Pourtant selon certaines
théories, le fait de connaître ce genre de truc
attesterait de la folie. Cela dit, il est périlleux
d’établir une frontière en la matière, car à
quel moment peut-on établir le stade de la
folie, à partir de quelle marche de l’escalier
entrons-nous dans l’irréel ? Et l’irréel, est-ce
un stade de la folie ou du rêve ? Mon cerveau
était-il alors rongé par les perce-oreilles ? La
légende dit que c’est possible de voir les
petites bêtes pénétrer dans la tête par le
canal des oreilles et la médecine moderne dit
que non. Qu’importe, je voulais comprendre
la raison pour laquelle ma famille était
réunie dans ce théâtre. Dans un premier
temps, en un rapide coup d’œil, je reconnus
les frères et les sœurs de mon père,
accompagnés de leur moitié, puis une petite
centaine de cousins. Du côté de ma mère, la
famille n’avait jamais été très étendue ni
prolifique. Par contre, la famille côté
paternel était très grande. La dernière
réunion organisée dans la salle des fêtes d’un

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LA LIGNÉE DORVAL
petit village avait rassemblé au moins trois
cent cinquante personnes. Elle avait survécu
avec des hauts et des bas. Au cours des cinq
dernières générations, l’aîné des garçons
avait toujours hérité du prénom de
Guillaume. En réunissant toutes les
branches, le nombre d’ancêtres apparus
depuis 1830 était impressionnant. Par
conséquent, le théâtre était plein à craquer,
jusqu’au Paradis. Les sièges du parterre
étaient occupés par les plus proches et les
plus anciens. Rien n’indiquait un ordre
déterminé dans l’occupation du terrain. Je
cherchai ma mère… La foule était dense, cela
revenait à chercher une aiguille dans une
botte de foin. Ah, voilà ma chère sœur, avec
qui je ne parle plus depuis une bonne
dizaine d’années ! Sa présence confirmait
que cette réunion demeurait un mystère. En
quel honneur pouvait-elle être là ? Pour sûr,
ce n’était pas pour moi. Depuis toujours elle
avait ignoré mon activité, comme la totalité
des éditeurs du reste. Jamais personne
n’avait émis la moindre curiosité de lire ne
fût-ce qu’une seule ligne de ce que j’avais
écrit. Rien. Je n’existais pas ! Mes
productions n’existaient pas ! C’est bien
connu, une œuvre commence à vivre au
moment de sa diffusion dans le public. Si
elle demeure dans un placard ou dans un
tiroir, elle est morte. J’étais donc mort !

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LA LIGNÉE DORVAL
Etait-ce la raison pour laquelle aucune
des personnes de l’assemblée ne se
regardait, comme si elles n’avaient ni les
unes ni les autres la moindre notion ou la
conscience de l’existence de son voisin.
Leurs regards étaient figés, fixés vers la
scène. La symphonie n° 7 de Franz Joseph
Haydn captait toute leur attention… Sauf la
mienne. Mes yeux allaient et venaient sans
cesse sur la salle ; ils atterrissaient rarement
sur la scène. Les musiciens fagotés d’une
veste queue de pie, d’une chemise blanche et
de mocassins noirs vernis, me rappelaient le
fameux spectacle des manchots empereurs.
De ses bras un brin agités, le chef d’orchestre
coordonnait les groupes d’instruments, à
droite les violons, à gauche les violoncelles et
contrebasses, devant lui, d’abord les
instruments à corde, les instruments à vent
et, enfin, les percussions. Mon attention fut
attirée par l’un des flûtistes. Lorsqu’il
gonflait les joues, son visage prenait la forme
d’un acteur américain, on aurait dit Nick
Nolte à l’époque de la quarantaine. Cela me
rappela le film dans lequel il tenait le rôle
d’un journaliste, qui couvrait la guerre civile
au Nicaragua, Under Fire. Il y avait à ses
côtés le génial Gene Hackman, lui aussi
journaliste, qui finira par être abattu par les
militaires aux ordres du dictateur Somoza.
Ce genre de film m’a toujours donné envie

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LA LIGNÉE DORVAL
de passer à l’acte créateur, dénonçant les
dictatures, les violations de la démocratie,
les abus de toutes natures. Le Film Missing
de Costa-Gavras faisait partie de mes
préférés, il pointait du doigt le régime
d’Augusto Pinochet au Chili. Il y avait encore
Le juge Fayard d’Yves Boisset, avec le
mythique et regretté acteur Patrick Dewaere.
Mes préférences allaient aux réalisateurs des
films engagés qui criaient haut ce que
certains
voulaient
voir
étouffer.
Malheureusement, nous vivions une époque
moins fertile, moins audacieuse où
l’autoritarisme du Pouvoir avait jeté les
bases d’une désastreuse auto censure, où la
publicité et les télévisions régnaient en
maître sur la création. Les producteurs
s’inclinaient par contrainte pour sucer au
biberon de la Finance. La presse de tout
bord était tombée à son tour sous le charme
des nababs médiatiques, des suzerains et du
fromage pasteurisé….
Mais la musique me rappela.
« Papapapam, papam, papam… ! »
Un violoncelle répondait au violon. Dans la
salle, personne n’avait détourné le regard, la
scène était restée le centre de toutes les
attentions. Dans la baignoire voisine, sans
pouvoir distinguer le visage de la dame, je
l’entendis
prononcer
le
nom
du
violoncelliste.

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LA LIGNÉE DORVAL
« Maurice Baquet. »
Maurice Baquet, répétais-je pour moimême. Et pourquoi pas le russe Mstislav
Rostropovitch, mort lui aussi, ai-je eu envie
de lui répondre par-dessus le muret qui nous
séparait.
Heureusement, je calai ma langue sur le
haut du palais, car lorsque je laissai glisser
mon regard vers la scène, il y avait bien le
comédien et musicien dénommé derrière
l’archet de l’instrument planté sur une
planche. Dès lors, je me mis à énumérer les
musiciens et musiciennes présents et quelle
ne fut pas ma surprise de découvrir avec un
archet à la main le ténor Andrea Bocelli et à
ses côtés l’assassin Landru. Et puis, était-ce
Dieu possible, ma petite Hanoi ! L’amour de
ma jeunesse. Vietnamienne de naissance,
morte assassinée, non par son voisin Landru
mais par l’armée populaire de Libération
lors de l’invasion du Nord, là où elle se
trouvait à l’époque.
« Coucou », lui fis-je discrètement de la
main.
Par malheur, elle ne me vit pas. J’attendis
qu’elle lance un nouveau regard dans ma
direction, mais en vain. Des larmes roulaient
sur mes joues.
« Ma petite Hanoi… », murmurais-je.
Je ne voyais plus qu’elle… Je me souvenais
encore, comme si c’était hier, de la saveur de

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LA LIGNÉE DORVAL
notre premier baiser, de nos quelques nuits
agitées sous un toit à Bruxelles. Elle y était
venue pour participer au concours Reine
Elisabeth. Elle avait été éliminée en quart de
finale, je crois. Je la rencontrai en toute
simplicité sur la terrasse du bar Métropole.
Elle sirotait un thé vert, en compagnie d’une
dame coiffée à la manière d’une aristocrate,
surgie d’un film de Federico Fellini. Á cette
dernière, j’avais demandé si elle accepterait
de jouer dans un film. Sa réponse avait été
un large sourire ironique, avant de me faire
remarquer que les nobles n’ont pas pour
vocation de devenir des saltimbanques, mais
des mécènes pour les arts majeurs : la
littérature, la peinture, la sculpture, la
musique classique. J’appris par la suite que
cette femme avait été propriétaire d’une
plantation au Sud du Vietnam et qu’elle avait
découvert la musicienne par le biais de
l’Ambassadeur de France. Au bout d’un
moment, la dame s’éclipsa pour rejoindre
son mari présent dans l’une des salles de
l’Hôtel Métropole où était organisé un
cocktail par un aïeul du fondateur de la
Compagnie des Wagons-lits. Hanoi préféra
poursuivre un peu la conversation avec moi.
Elle parlait très bien le français. Elle avait
beaucoup aimé mon humour, en particulier
cette proposition de rôle à son Pygmalion.
Mais elle avait aussi très vite compris que

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LA LIGNÉE DORVAL
mon objectif était d’arriver à lui parler. Très
vite nous avons sympathisés et tout de suite
nous nous sommes désirés.
« Salut ! », fis-je encore de la main. En vain.
Grâce à moi, Hanoi resta quelques
jours supplémentaires à Bruxelles avant de
rentrer au Vietnam, où elle trouva la mort.
De mon côté, j’avais regagné la ville de
Verviers sans avoir réussi à convaincre un
producteur de financer mon projet de courtmétrage. Cela avait sonné le glas de mon
parcours cinématographique. Je m’ouvris
ensuite à la littérature.
Á travers mes larmes, je vis non loin de
ma petite Hanoi, la silhouette d’un éditeur
de Bruxelles, en train de gesticuler avec son
archet.
« Il est musicien, lui ? » me demandais-je
avec scepticisme.
Selon un article paru dans un journal, il
était adepte du marathon, pas mélomane.
Une question me traversa l’esprit : pourquoi
était-il là ? L’interrogation pouvait aussi se
poser pour les autres. Mais il y avait, me
sembla t-il, une différence de taille entre ces
derniers que je ne connaissais pas du tout et
l’autre qui avait refusé tous mes manuscrits.
Il préférait sortir des livres écrits par des
personnages ayant trempé dans de multiples
scandales judiciaires et politiques, en surfant
sur la vague de l’émotion populaire. Je

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LA LIGNÉE DORVAL
n’avais aucun droit de regard sur sa maison
d’édition, mais je lui en tenais rigueur pour
ses choix éditoriaux, sa cécité littéraire.
J’avais l’incroyable prétention de claironner
que la Belgique attendait depuis des lustres
l’arrivée d’un éditeur de romans digne de ce
nom, un visionnaire capable de donner à la
littérature produite dans ce pays ses titres de
noblesse. Mes désillusions nationales me
portaient à rêver de voir un jour une
nouvelle entreprise éditoriale, capable de
créer la confiance du public par le seul fait
de la qualité des œuvres éditées. Je n’étais
pas totalement idiot. Quand je voyais le
public déambuler dans une librairie pour
acheter un roman, il se dirigeait tout droit
vers les présentoirs réservés aux éditeurs de
France. Comment ne pas éprouver une
grande peine en voyant la petite production
nationale sur un rayon près de la porte des
toilettes ?
En pleine symphonie, j’avais éprouvé un
urgent besoin naturel. Je quittai ma loge et
me rendis au premier étage, où se trouvaient
les sanitaires. Une odeur d’ammoniaque me
prit à la gorge. Ce relent désagréable allait,
me dis-je, me replonger dans la réalité. En
achevant cette nécessité de tout un chacun,
pour m’en convaincre, je me répétais que

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LA LIGNÉE DORVAL
cette divagation passagère serait un agréable
souvenir. Je repris le chemin de ma loge,
enveloppé par la musique qui me prenait
dans ses bras. Cette sensation me surprit. En
descendant les escaliers, tout à coup je
croisai deux inconnus sortis tout droit du
XIXème siècle. Ils soulevèrent leur couvrechef pour me saluer, tout en parlant de
l’opéra d’Auber, La Muette de Portici,
exécuté le 25 août 1830 au théâtre de la
Monnaie à Bruxelles, où durant le cinquième
acte, les spectateurs échauffés par le thème
qui contait le patriotisme des Napolitains
contre l’oppresseur espagnol, avaient fini par
quitter la salle en pleine représentation pour
rejoindre la foule qui manifestait dehors,
réclamant le départ des Hollandais.
Mon rêve se poursuivait donc. Au bout du
couloir, je vis le pli d’une robe disparaître
furtivement derrière la petite porte de ma
loge. Inquiet, j’hésitai à regagner ma place.
Mon imagination rejoignait furieusement la
réalité de l’époque dans laquelle j’étais
plongé malgré moi. Ma main trembla sur la
poignée de la porte. Le battant s’ouvrit sans
effort.
L’obscurité
m’empêchait
de
distinguer la personne dissimulée dans le
coin le plus reculé. Seule l’effluve d’un
parfum féminin attestait de la présence
d’une dame. Á première vue, coup d’œil
rapide, dans la salle rien n’avait changé, il y

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LA LIGNÉE DORVAL
avait toujours les membres de ma famille,
plus immobiles que jamais. On aurait cru
voir des personnages en carton pâte, ou une
peinture en trompe-l’œil. Dans un théâtre,
ce genre de décor est pour le moins très
ordinaire. Mon regard revint sur la
silhouette, que je vis surgir de l’ombre et qui
posa aussitôt un court et doux baiser sur mes
lèvres avant de disparaître de nouveau dans
le coin. Ni le parfum, ni la saveur de ses
lèvres ne me rappelaient quelqu’un de
particulier. J’avançai alors vers elle pour
dévoiler le mystère et je ne vis qu’un
bouquet de roses posé sur un siège.
Troublé, je repris ma place et tentai de
faire abstraction de tout ce qui existait en
dehors de la scène. Je revins sur l’acteur
américain, sur Maurice Baquet, Andrea
Bocelli, Hanoi… Mon amour… « Hiroshima,
mon amour », pensai-je aussitôt. Un roman
de Marguerite Duras. Ensuite, il y avait
Landru, l’éditeur… Et après… Oui, après… Je
crus mourir…
Ma petite maman, assise derrière un
violoncelle. Elle était toute vieille, toute
menue, le dos courbé, le crâne rasé. Elle était
de profil. Sa main gauche courait sur les
cordes. Je tendis l’oreille :
« Gnogno… gnogno… gnogno… »
Incroyable !
Maman
aurait
été
musicienne dans une autre vie ! Désormais,

27

LA LIGNÉE DORVAL
je ne pouvais plus me détacher d’elle, je
l’admirai et je pleurai de nouveau.
« Ô ma petite maman », dis-je tout bas.
Comme par miracle, elle m’entendit. Elle
tourna la tête vers moi, elle me sourit
longuement puis, d’un simple geste du
menton, elle désigna la seconde rangée
située sur le parterre. Il y avait papa,
engoncé dans son costume, fier comme un
coq en pâte devant son épouse ; ému, le
sourire figé comme lui seul en avait le secret.
Maman posa sur lui un regard insistant, une
manière de lui signaler ma présence. D’un
second geste du menton elle me désigna.
Mon père tourna la tête dans ma direction
mais, bizarrement, de concert ce fut toute
l’assemblée qui me regarda en souriant. Une
bouffée de chaleur monta en moi. Je me
sentis chaviré durant une fraction de
seconde. Je ne comprenais rien. Désormais,
j’étais devenu le centre de tous les intérêts.
On me faisait des signes par-ci et par-là.
Chacun semblait vouloir attirer mon
attention. Tantes, oncles, cousins, arrièrepetits-cousins, et même ma sœur, secouaient
leur main pour capter mon regard. De son
gros doigt impoli mal lavé, mon père désigna
son voisin de siège. Et là, côte à côte sur la
même rangée, la lignée complète des
Guillaume Dorval, de mon père à mes aïeuls,
bisaïeuls,
bis-bis-arrière-grand-père,
le

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LA LIGNÉE DORVAL
Guillaume qui avait engendré un fils né par
coïncidence le même jour de l’Indépendance
de la Belgique.
« Bonsoir », murmurai-je en les saluant de
la main.
D’un même geste de la main, tous me firent
signe de monter sur la scène. Maman
acquiesça de la tête au moment où
l’orchestre acheva la symphonie. Des larmes
emplissaient mon visage. Je ne savais plus
que faire : obéir ou continuer à pleurer. Les
deux à la fois étaient aussi fort possibles.
Mais je demeurais prostré. Alors, mon bisbis-arrière-grand-père quitta son siège et me
rejoignit avant de me dire :
« Viens mon fils, viens que je t’emmène dans
notre Histoire, pour que tu puisses un jour la
raconter. »
Je compris soudain la raison pour
laquelle les deux inconnus du couloir
parlaient de l’opéra d’Auber, La Muette de
Portici, ce spectacle qui incita à la révolte la
bourgeoise
qui
était
unanimement
francophone tant en Flandre, qu’en
Wallonie, qu’à Bruxelles. Ce spectacle
contait le patriotisme des Napolitains contre
l’oppresseur espagnol imposant leurs
cultures. S’identifiant aux oppressés, les
spectateurs sortirent dans la rue en
entonnant les vers de l’opéra.
Amour sacré de la patrie,

29

LA LIGNÉE DORVAL
Rends-nous l’audace et la fierté,
Á mon pays, je dois la vie,
Il me devra la liberté !
Mon aïeul me conduisit par la main sur la
scène. Je reçus une ovation inattendue et
encore mystérieuse pour moi. J’éprouvai une
sensation particulière… Mon esprit s’envola,
mon corps bascula dans un autre temps, un
temps dans lequel j’étais, me semblait-il,
déjà entré. De toute évidence, j’étais à la fois
dans le passé de mes anciens et à la fois
plongé dans un rêve, une fiction susceptible
de m’inspirer pour poursuivre l’écriture d’un
projet ambitieux.
« Mon fils, ajouta mon aïeul en balayant
d’une main toute la salle, voilà ton
chemin… »
Ému durant quelques secondes, je perdis la
faculté d’écoute sur le mot « chemin ». Il me
vint à l’esprit cette image dans laquelle, à
quelques secondes du XXIème siècle, moment
attendu avec une délirante impatience par la
population, je m’étais planté devant la
fenêtre ouverte de ma salle de séjour,
bravant le froid glacial de l’hiver, face à la
liesse populaire qui avait débuté dans la
capitale, à la simple annonce d’un mariage
princier. Jambes écartées et pieds bien à plat
posés sur la pierre bleue, bras légèrement
détachés du buste, tête tournée vers le ciel,

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LA LIGNÉE DORVAL
tel un artiste de scène concentré sur son
texte, je m’étais mis à rêver de pouvoir un
jour contribuer à la transformation sociale et
culturelle de mon pays, de pouvoir un jour
tirer du canal les principes de la démocratie
que certains illettrés parvenus avaient jeté
aux égouts. Je n’avais pas pu m’empêcher de
faire un bref parallèle entre Alaric, ce
fossoyeur de la Rome Antique désireux de
défaire, pierre par pierre, la Ville Éternelle
pour inscrire son nom dans l’Histoire, et
celle d’une poignée d’hommes sans projets
véritables, bricolant des lois à la petite
semaine pour durer dans le temps, une
pratique du clientélisme aux relents de
complaisance, dont l’objectif était de battre
des records de longévité. J’avais soudain
senti une force inexplicable me pousser à
saisir un bâton de pèlerin, à m’en aller sur
les chemins de traverse les plus sinueux,
comme si une voix intérieure allait me
guider vers un labeur, vers une quelconque
destinée, tel un aveugle marié à son chien
pour le meilleur et pour le pire. Car depuis
quelques matins déjà, à peine étais-je sorti
de mon lit, qu’il me revenait sans cesse à
l’esprit cette époustouflante fuite et
migration des animaux, décrite par l’écrivain
Yves Berger dans son roman Le monde
après la pluie ; toutes les espèces
confondues, fuyant l’apocalypse et déferlant

31

LA LIGNÉE DORVAL
sans discontinuer par troupeaux, par
millions vers un même point. Ceci m’avait
donné à penser qu’au contraire de l’homme,
la race animale avait bel et bien le sens le
plus aiguisé de la communauté ; car tous
allaient dans le même sens et dans le même
sillon ! Au bout d’un long moment, lorsque
dans ma tête, les troupeaux d'espèces les
plus lentes laissèrent enfin, comme souvenir
de leur passage une grande cicatrice sur la
croûte terrestre, émerveillé par le bonheur
de les voir sauvés, malgré les divisions
orchestrées par les illettrés, désormais
réduits en une fange immonde, je vis surgir
un à un, certes épuisés par la faim, la fatigue
et les ennuis, quatre personnages illustres de
l’antiquité, Aristote, Hippocrate, Cicéron,
Confucius. À ce moment-là, me sembla-t-il,
ma métamorphose intérieure avait débuté.
« Mon chemin », avais-je murmuré, avant de
revenir sur la scène, où il n’y avait plus
personne. L’entracte avait sonné. Je
regagnai ma baignoire.
Le délire avait gagné une bonne partie de
ma raison et il me venait déjà à l’esprit des
pans entiers des chapitres que j’allais
pouvoir rédiger :
Je ne suis pas le juif errant, mais je
pourrais l’être : j’en ai l’apparence…

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LA LIGNÉE DORVAL
Quelques traits particuliers pourraient le
faire croire. Si, par hasard, on glisse un brin
de fantaisie dans ma biographie, je deviens
ce héros, « le » personnage principal d’une
saga familiale dans l’Histoire archivée avec
soin dans les bibliothèques ! Avouez, cette
initiative n’est pas banale. Tant qu’à faire,
choisissons la démesure. Plus le mensonge
est gros, plus il devient plausible. L’homme
est ainsi constitué, à la fois ébloui et aveuglé
par la lumière des étoiles, surtout si elles
sont filantes. « Ma » destinée fut à la fois
surprenante et terriblement tortueuse. J’ai
traversé de multiples conflits, des guerres,
des révolutions. Si, parfois j’y ai joué un rôle,
il fut toujours modeste, jamais héroïque,
plongé dans l’ombre des souterrains de la
grande Histoire. Par la simple volonté de
mes géniteurs, j’ai usé des prénoms
imaginables à la mode des siècles traversés,
en passant par la terminaison en rix comme
Ambiorix, ou en ios comme Belgios.
Imaginez ! Imagez ! Ou encore Isaac,
Cartaphilus, Richilde, Liévin, Henri, Jules,
Pierre et bien d’autres encore, jusqu’à ce
prénom banal et à la fois musical,
Guillaume, hérité de génération en
génération par un droit d’aînesse, qui devait
rendre hommage à un héros de Bruxelles
mort pour la Liberté. Oui,
l’indépendance
d’un territoire se joua là-bas, paraît-il, entre

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LA LIGNÉE DORVAL
un parc et une place désignée comme celle
du Palais, une voie de communication
stratégique menant au majestueux Palais
d’un Prince hollandais, un dénommé
Frédéric. Au plus fort des combats acharnés,
non seulement il y stagna de terribles odeurs
de poudre et de sang, mais aussi, des fumées
épaisses capables de noircir le visage des
courageux anonymes, étant donné que
l’éloquente noblesse avait déjà déserté, tels
des pleutres, les terrains de bataille ; ce qui
fit dire à bon nombre de valeureux blessés
que ce n’étaient ni les Rogier, Chazal, Van
der Meere, de Mérode, Gendebien et
consort, qui avaient gagné l’Indépendance.
Mais était-ce la vérité ?
Un brouhaha se fit d’abord entendre des
coulisses, puis l’orchestre se remit en place
sur la scène. Le public revint dans la salle.
Devant moi, toujours cette famille de
nouveau absorbée par la musique, à
l’exception de mon bis-bis-arrière-grandpère, qui me rejoignit dans la loge désignée
sous le terme de baignoire. Il était
translucide, il s’approcha lentement, se
glissa vers la chaise sur laquelle j’étais assis,
puis il prit ma place. Nous fusionnâmes. Je
devins lui...
Moi, Guillaume Dorval, je naquis donc à
Verviers le 25 septembre 1830 à l’instant

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LA LIGNÉE DORVAL
même où l’un de mes oncles perdit la vie,
une partie de la tête emportée par un éclat
d’obus qui épargna miraculeusement un
ancien combattant de Napoléon en Russie,
un petit Liégeois nommé Charlier Jambe de
Bois, lequel était occupé à poser une torche
enflammée sur l’affût d’un vieux canon, un
téméraire qui finit deux jours plus tard par
bouter hors de Bruxelles, puis hors du
territoire toujours désigné comme celui des
Pays-Bas, les troupes de l’oppresseur Prince
d’Orange, un autre Guillaume j’ose la
comparaison, qui projetait depuis des mois
d’imposer la langue de Vondel dans toutes
les provinces.
Située au bord de la Vesdre, petite rivière
jetée comme un ruban dans une vallée
presque anonyme, très prisée par les
industries lainières désireuses de laver, dans
une eau peu calcaire, la laine importée du
monde entier, la ville de Verviers qui tirait
son nom des mots Verts et Vieux, grandissait
entre deux cités prestigieuses : Aix-laChapelle et Liège. D’ailleurs, contrainte par
des impératifs commerciaux, l’une des
familles les plus entreprenantes de la ville,
les Cockerill pour ne pas la nommer, avait
délaissé Verviers en 1807 pour implanter ses
usines sidérurgiques au bord de la Meuse à
Liège, ce qui fit sa fortune.

35

LA LIGNÉE DORVAL

36

LA LIGNÉE DORVAL

La fuite

Cela se produisit le 3 août 1838, en début
d’après-midi, lorsque assis sur le seuil de ma
maison, je vis passer un homme venant du
beau monde, un bourgeois guindé, un
voyageur sans doute venu de l’étranger, de
France peut-être, puisqu’il me salua avec la
plus grande des politesses et finit par
m’adresser la parole avec un accent
prononcé, une langue qui semblait plus ou
moins la même que la mienne mais qui était
pourtant
différente.
Surpris
par
l’accoutrement étriqué de ce grassouillet à la
barbe naissante et malgré mes six ans à
peine, je tirai d’abord un grand coup sur ma
pipe avant de laisser jaillir un léger rire
moqueur. Mais à l’instant où le quidam
s’arrêta pour me demander si ce jour j’avais
déjà eu l’occasion de casser la croûte, le
marmot fumeur que j’étais hocha la tête de
gauche à droite avec une lueur d’espoir plein
les yeux. Plus près de moi désormais, tout en
tirant une pièce de sa poche, l’homme
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LA LIGNÉE DORVAL

-

chercha à en savoir davantage sur ma
famille. Mais, de but en blanc, je laissai
éclater mon impertinence :
« Donnez-moi votre pièce d’abord !
Je ne désire pas acheter ta confidence !,
avoua l’étranger d’une voix plutôt douce.
Alors qui êtes-vous ?
Oh, un simple écrivain en voyage… ! Voilà
ma pièce et fais-en bon usage. »
Un rien embarrassé, l’homme écourta
aussitôt l’entrevue en poursuivant sa route.
Du coup, je m’engouffrai à l’intérieur de la
maison où se tenait ma mère dans un coin de
la cuisine.
« Regarde, lui dis-je, un homme m’a donné
cette pièce. »
Ma mère la saisit d’un seul geste et la scruta
à la lumière du jour pénétrant par la fenêtre.
« Où l’as tu prise, chenapan ! Tu veux nous
faire arrêter ?
- Je te jure que c’est un homme qui me l’a
donnée…
- Menteur… Si je me présente avec cette
pièce pour payer nos dettes, les
commerçants me traiteront de voleuse. »
Elle la voyait même briller dans la pénombre
de sa main.
« Bon, où est-il cet homme ?, demanda-t-elle
en posant ses mains sur les hanches et en
inclinant son buste vers moi.
- Dans la rue.

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LA LIGNÉE DORVAL
- Alors, allons voir dans la rue… Mais si tu as
menti, gare à tes fesses ! »
Une fois dehors, sur la passerelle qui
enjambait le canal séparant la maison et la
rue, moi l’enfant fumeur j’indiquai de mon
doigt une direction où il n’y avait plus
personne à l’horizon. Sous le regard dubitatif
de ma mère, je laissai jaillir mes larmes et
jurai sur la statue de l’Enfant Jésus que je
disais la vérité. Un effort inutile puisque ma
mère me colla dans un coin de la pièce dans
l’espoir d’obtenir une explication plus
raisonnable. Mais, à la fin de la journée,
lorsque la faim eut fini par tarauder les
pensées de ma mère, désormais sans
perspective de travail pour le lendemain ni
après, veuve et sans le sou, à l’exception de
cette pièce d’or miraculeuse, ou à l’inverse,
diabolique, mais comment le savoir, qu’elle
tenait dans le creux de sa main sans avoir
réussi à en détacher le regard, elle tourna
d’abord une fois sur elle-même avant de se
précipiter chez l’épicier en se disant :
« Advienne que pourra ! »
Et le monde bascula d’un seul coup. Car
malgré la répétition de ses arguments, les
« non monsieur le boulanger, je n’ai pas volé
cette pièce » ou « monsieur le policier, je
vous le jure sur l’âme de mon défunt mari
disparu dans les eaux de la Meuse en
mettant à flot ce maudit bateau à vapeur du

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LA LIGNÉE DORVAL
fils de ce maudit William Cockerill, qui a
quitté cette pauvre ville », rien ne put arrêter
la machine de s’emballer. Certes, elle ne fut
pas emprisonnée pour vol présumé à cause
de mon existence, mais moult quolibets et
discriminations
du
voisinage
nous
poussèrent peu à peu à prendre la direction
d’une ancienne porte de la ville.
Ce matin-là, comme à l’accoutumée du
reste, je déposai sur le seuil le récipient
contenant l’urine de la veille, ce dégraissant
naturel prisé par les industries lainières,
qu’un collecteur indépendant prélevait au
petit jour. Il s’annonçait à l’aide d’une
clochette, comme jadis les lépreux, tant son
tonneau fixé sur sa charrette à bras
dégageait une puanteur nauséabonde. Á
peine la rue fut-elle désertée par ce charroi,
encadrée aussitôt dans l’huisserie de la
porte, rassurée par l’absence de toute
présence humaine, d’une main enserrant la
mienne et de l’autre main tenant un
baluchon, ma mère s’engagea le long de la
balustrade du canal, bifurqua en direction
du pont, vers la sortie de la ville, en amont
de la rivière, vers le pays de ses origines
germaniques.
Moi, Guillaume, la cause de tout, je suivis
alors ma mère avec peine, tant l’allure
imposée lors de la traversée de notre
quartier et du centre était vive et haletante.

40

LA LIGNÉE DORVAL
La bourrasque paralysait autant mon
courage que mes membres. La pluie fine et
intermittente flagellait mes mollets et allait
d’ici peu s’incruster dans la texture de ma
houppelande noire. Nous arrivâmes à
hauteur de l’ancienne porte de l’Est, là où
demeurait encore une partie de l’édifice, son
portique et quelques restes d’une muraille
défaite pierre par pierre cent soixante ans
plus tôt par l’armée française, de gros
moellons gisant au pied des fondations
recouvertes par une verdure sauvage. Là,
j’entendis soudain la voix de mon défunt
grand-père narrer la démolition de ladite
muraille par l’un des mes aïeux. Á en croire
la légende familiale, une fois le fastueux
travail achevé, il l’aurait escaladée jusqu’au
sommet d’un amas de pierres, jeté ensuite
un regard inquiet dans la direction du Sud et
demandé au représentant local de Louis
XIV :
« Á présent qu’allons-nous devenir ? »
Et l’autre aurait simplement gonflé les joues
avant de laisser s’échapper entre ses lèvres
serrées un petit bruit sec.
« En effet, qu’allons-nous devenir ? »,
pensai-je à l’instant où nous prîmes le
chemin sinueux de la vallée, au-delà des
derniers bâtiments d’une usine en

41

LA LIGNÉE DORVAL
construction. Si chiens sauvages et loups
peuplaient encore les bois environnants, il
n’était pas rare de croiser l’une ou l’autre
bande de vauriens qui ne se privaient pas de
voler les voyageurs de passage, solitaires ou
en groupe, peu leur importait, pourvu qu’ils
soient fort argentés, avec une préférence
pour les passagers de la diligence à
destination d’Aix-la-Chapelle ou de Liège.
Les charrois de marchandises n’étaient pas
non plus épargnés, bien au contraire, le
cocher était soit assommé, soit abattu sur
place, et le tout disparaissait au profit du
marché noir.
Lorsque nous découvrîmes les restes
d’une malle en osier sur le bas côté du
chemin, nous fûmes persuadés que nous
allions aussi subir les assauts des voleurs et y
perdre la vie. Mais, par miracle, nous
quittâmes le bois sains et saufs sans nous
retourner, sans doute par peur de voir
apparaître le spectre d’un plus malchanceux
que nous.
Au loin, sur le sommet d’une colline assez
verdoyante se présenta l’église d’une cité
moyenâgeuse jadis fort réputée ; Limbourg
fut un duché influent et respecté. Par crainte
de voir surgir un passé familial douloureux,
ma mère renonça à l’idée de se réfugier chez
une grand-tante. Au pied du mont, nous
bifurquâmes alors en direction de l’ouest.

42

LA LIGNÉE DORVAL
Sur notre chemin, nous rencontrâmes de
nombreuses fermes devant lesquelles nous
nous arrêtions pour proposer nos services.
La réponse était invariablement négative et
toujours brève, repoussante :
« Allez voir ailleurs ! »
Á l’heure du repas de midi, la pluie cessa
de battre à plein mes mollets et nous nous
réfugiâmes à l’abri du vent sous un porche
de ferme pour avaler le maigre quignon de
pain que ma mère avait emporté dans un
torchon destiné à essuyer la vaisselle. Une
brave dame, l’épouse du fermier sans doute,
nous interrogea et nous conseilla aussitôt de
nous rendre dans une exploitation agricole,
située à huit kilomètres de là, où il y avait du
travail, paraît-il. Mais cet énorme détour de
plus d’une lieue, s’avéra une perte de temps
inutile et une fatigue imméritée, puisque
l’exploitant, un homme au regard fuyant,
argumenta qu’il venait d’engager une jeune
fille le matin même. Á tort sans doute, j’eus
le vague sentiment que ma présence était la
cause de ce refus, puisque me dis-je, dans la
réalité économique je suis improductif et
surtout une bouche de plus à nourrir. Bien
entendu, à mon jeune âge, je ne pouvais pas
encore savoir qu’il existait parfois un second
critère de sélection : celui basé sur la
probable disponibilité de la servante pour
son maître, le droit de cuissage comme au

43

LA LIGNÉE DORVAL
temps du Moyen Age. Nous revînmes donc
sur nos pas pendant un certain temps, avant
de nous engager enfin sur une large
chaussée romaine nommée Charlemagne. Á
la première habitation venue, nous
proposâmes de nouveau nos services à un
vieux couple qui prenait le frais à la fenêtre
ouverte de leur cuisine. Une lueur pointa
d’un seul coup dans l’œil du mari, qui
avoua :
« Quelle coïncidence ! Mon fils et ma bellefille viennent de me dire qu’ils engageraient
bien une servante pour les aider à la ferme.
Allez toujours vous présenter. C’est la
seconde exploitation à votre gauche », dit-il
en pointant son doigt en direction de l’ouest.
Son épouse hocha de la tête, comme pour
nous encourager à nous y rendre. Ma mère
conta la mésaventure du matin et laissa
échapper son inquiétude face à l’après-midi
qui prenait fin et laissait peu à peu sa place
au crépuscule, avant la nuit. Mais le vieil
homme la rassura :
« Même s’ils ne vous engagent pas, ils vous
logeront bien pour la nuit ! »
Cette perspective nous rendit la force
nécessaire pour affronter le vent du nord
devenu soudain violent. Enfin, à l’heure
même de la déclinaison du jour, au bout
d’une longue ligne droite bordée de
majestueux chênes et de tilleuls, apparut sur

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LA LIGNÉE DORVAL
un plateau ladite ferme susceptible de nous
abriter.
Comme j’étais encore petit, innocent et
candide, je ne vis pas l’appréhension de ma
mère au moment où elle franchit le seuil de
la ferme. L’homme était pourtant accueillant
et la femme chaleureuse, à l’écoute des
explications de ma mère, qui eut
l’intelligence de ne pas dire la vérité à propos
de notre fuite et qui conta plutôt la misère à
la suite du décès de mon père. Ils nous
offrirent le repas du soir et désignèrent une
chambre à coucher, située à l’opposé du
corps de logis, près des étables. Ma mère
ferma aussitôt la porte à double tour et plaça
même le dossier d’une chaise à hauteur de la
poignée en guise de sécurité. Naturellement,
je lui demandai pourquoi. Sa réponse me
laissa dans l’ignorance. Plus tard, blotti dans
le fond du lit, j’entendis soudain des pas
derrière la porte. Maman se réveilla en
sursaut et posa une litanie de questions pour
dissimuler sa peur :
« Il y a un quelqu’un ? Il y a un problème ?
Voulez-vous mon aide ? »
Á peine eut-elle fermé la bouche, qu’elle se
mit à trembler, regrettant sans doute d’avoir
parlé. Car la réponse ne tarda pas.

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LA LIGNÉE DORVAL
« Effectivement, mon mari est malade, j’ai
besoin de votre aide. »
Rassurée, ma mère se dressa, alluma la
bougie, m’ordonna de rester au lit jusqu’à
son retour, ouvrit la porte et disparut dans le
noir. Effrayé par la crainte d’un abandon, je
vis d’abord rôder autour de moi des
fantômes immondes, puis derrière mes
paupières closes une lumière blanche
m’aspira doucement vers un sommeil
profond. Après, je ne sus plus rien. Etait-elle
revenue une fois et m’étais-je réveillé comme
un somnambule ? Je n’en sais rien. Pour sûr,
je la vis revenir à la pointe du jour, certes
fatiguée, mais apparemment très heureuse.
Quelque chose avait, semble-t-il, ôté ses
doutes et sa peur.
Dès cet instant, je vis ma mère accomplir
toutes les tâches qui lui étaient demandées,
sans jamais se plaindre, harassée du matin
au soir sous un travail de forçat, qui allait
sans nul doute la vieillir avant l’âge.
Toujours levée la première et souvent
couchée la dernière, emportant un seau pour
traire les vaches, pour donner à manger au
cochon, pour nourrir les poules, pour cueillir
les fruits. Cette ferme agricole était tournée
pour une bonne part vers la production
laitière, destinée à la fabrication du beurre et

46

LA LIGNÉE DORVAL
du fromage régional et, d’autre part, vers les
arbres fruitiers, la confection de la confiture
ou du sirop. Il n’y avait jamais de fin. Les
propriétaires, Albert et Laurette récoltaient
ainsi les fruits du travail de ma mère, même
s’ils n’exigeaient pas d’elle un tel
dévouement ; au contraire, ils tentaient
parfois de la freiner et lui conseillaient
d’aller dormir juste après le souper. Par
reconnaissance, mais aussi probablement
parce qu’ils n’avaient pas d’enfant et ne
réussissaient pas à en avoir, ils nous prirent
sous leur protection au point de ne former
qu’une seule famille, assimilant ma mère à
une grande sœur et moi, dans un premier
temps, à un neveu, puis enfin, à leur propre
fils ; ce qui perturba souvent ma mère,
forcée de rappeler à l’une ou à l’autre
occasion la réalité des faits. Choyé comme
un prince, mais néanmoins tenu de fournir
un vrai travail. Un jour, Albert me confia la
responsabilité du poulailler, je devais
ramasser les œufs et nourrir la basse-cour.
Je fus envoyé à l’école du village pour
apprendre à lire et à écrire afin de devenir
un être intelligent, un ingénieur ou un curé.
Lors de son adolescence, Albert avait émis le
souhait de devenir prêtre, une envie refrénée
par la réalité économique de ses parents qui
n’avaient même pas de quoi nourrir une
famille de cinq enfants. Il était le troisième,

47

LA LIGNÉE DORVAL
intercalé entre deux frères et deux sœurs.
L’instituteur, natif lui aussi de Verviers,
trônait sur l’estrade comme un despote,
inculquant les matières dans le crâne de
quelques élèves réguliers et cela à la force de
la règle sur les doigts et la menace d’être
envoyé, comme Napoléon, sur l’île de SainteHélène.
Greffée à la famille Visimus comme une
branche à un arbre, quelques semaines plus
tard après notre arrivée, ma mère eut le
privilège de voir son prénom Mariette
affublé d’un déterminant possessif. Il y avait
des « Notre Mariette » à toutes les sauces du
propriétaire et cela sans éveiller la moindre
jalousie de la part de son épouse qui
l’encourageait et ne mesurerait pas, dans un
premier temps, la portée de cette familiarité.
Je vis alors ma mère rougir et lancer de brefs
regards vers le couple qui semblait toutefois
plus uni que jamais, attablé dans la cuisine
dans l’attente de recevoir dans leur tasse, le
café nouvellement préparé sur le fourneau.
Au bout de deux mois à peine, des bruits
commencèrent à se répandre de ci et de là
affirmant que ma mère était une belle
délurée de la ville qui vagabondait parfois le
soir dans les campagnes à la recherche d’un
homme. Et que l’Albert n’avait pas résisté à

48

LA LIGNÉE DORVAL
la tentation. Une union extraconjugale
doublement bénie par sa propre épouse,
laquelle souhaitait secrètement voir « sa
Mariette » engrossée jusqu’au cou, dans le
seul but de subtiliser le nouveau-né, faire
croire qu’il s’il s’agissait du sien et acquérir
ainsi un héritier. Rien n’est plus méchant et
machiavélique que la rumeur, puisqu’elle
accrédite le fait qu’il n’y a jamais de fumée
sans feu. Surtout si le feu est nourri par la
famille des protagonistes. Dans ce cas, il n’y
a plus de doute possible sur la véracité des
faits. Jean, le frère aîné d’Albert, père de
deux fils, était devenu mineur de fond, par
nécessité, au charbonnage de la Minerie. Il
voyait d’un mauvais œil l’incrustation de
cette femme de la ville et de ce marmot
fumeur dans le ménage de son frère, non pas
qu’il fût inquiet pour la sérénité du couple,
mais uniquement pour l’héritage que ses
enfants seraient peut-être un jour en droit de
revendiquer, s’il s’avérait que le couple était
dans l’impossibilité d’engendrer. Á son avis,
cette étrangère était en train de mettre le
grappin sur le pactole de son frère au profit
du rejeton. Un avis partagé par les autres
membres de la famille, à l’exception des
parents, qui ne voyaient pas la chose sous cet
angle et réprimandaient avec une certaine
régularité leurs enfants. En tout état de
cause, puisqu’ils la croisaient chez leur fils

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