EBOOK Jennifer Armentrout Lux Tome 5 Opposition .pdf



Nom original: EBOOK-Jennifer-Armentrout-Lux-Tome-5-Opposition.pdfTitre: Lux (Tome 5) - Opposition (French Edition)Auteur: Jennifer L. Armentrout

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Jennifer L. Armentrout

Opposition
Lux 5
Collection : Semi-poche sentimental
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cécile Tasson
© Jennifer L. Armentrout, 2014
© Editions J'ai lu, pour la traduction française, 2017
Dépôt légal : Avril 2017
ISBN numérique : 9782290121184
ISBN du pdf web : 9782290121207
Le livre a été imprimé sous les références :
ISBN : 9782290121870
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.

Présentation de l’éditeur :
Couverture : Studio de création J’ai lu d’après Wacomka et Pierre Gui / EyeEm © Getty Images
Conformément aux prédictions du Dédale, la situation s’est compliquée dès lors que des milliers de Luxens ont débarqué sur Terre. Alors
même qu’il les sait capables d’éliminer les derniers humains et hybrides, Daemon les a suivis et n’a plus donné signe de vie depuis cette
terrible nuit aux allures d’apocalypse.
Rongée par l’inquiétude et le doute, Katy peine à admettre que les frontières entre le bien et le mal se brouillent. Or, la guerre est là et,
quelle qu’en soit l’issue, l’avenir ne sera plus jamais le même. Elle espère toutefois que Daemon fera tout pour préserver ceux qu’il aime,
même si cela signifie trahir les siens. Cependant, est-il encore seulement capable de discerner ses amis de ses ennemis ?
Biographie de l’auteur :
Jennifer L. Armentrout est l’auteur de plusieurs séries de romance, de fantasy et de science-fiction, dont les droits ont été vendus dans de
nombreux pays. Jeu de patience, son best-seller international, est également disponible aux Éditions J’ai lu.

Du même auteur
aux Éditions J’ai lu
JEU DE PATIENCE

JEU D’INNOCENCE

JEU D’INDULGENCE

JEU D’IMPRUDENCE

JEU D’ATTIRANCE

LUX

1 – Obsidienne
2 – Onyx
3 – Opale
4 – Origine

OBSESSION

À tous les lecteurs qui sont tombés par hasard sur Obsidienne, qui se sont dit : « Des
extraterrestres au lycée ? Pourquoi pas, après tout ? J’ai lu des trucs plus bizarres » et qui
se sont pris d’affection pour Katy, Daemon et tous les autres autant que moi. Ce roman est
pour vous. Merci.

Sommaire
Identité
Copyright
Biographie de l’auteur
Du même auteur aux Éditions J’ai lu
Chapitre premier
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15

Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Épilogue
Remerciements

CHAPITRE PREMIER

Katy
À l’époque, j’avais élaboré un plan pour le cas hautement improbable où j’assisterais à la fin du
monde. Il consistait à monter sur le toit et à diffuser « It’s the end of the world as we know it (and I feel
fine) » de R.E.M. le plus fort possible sans perdre mes tympans. Malheureusement, dans la vraie vie, les
choses se passent rarement comme prévu.
On était en plein dedans. Le monde tel que nous le connaissions touchait à sa fin, et je n’avais pas la
moindre envie d’écouter de la musique. La situation n’avait rien de cool du tout.
Ouvrant les yeux, j’écartai les pans du fin rideau blanc. Dehors, les bois denses qui bordaient la
cabine de Luc s’étendaient à perte de vue, au-delà du perron et du jardin dégagé. Nous nous trouvions à
Cœur d’Alene, dans l’Idaho, une ville dont je n’arrivais même pas à prononcer le nom.
Le jardin était désert. Plus aucune lumière blanche étincelante ne filtrait à travers les arbres. Il n’y
avait personne. Correction : il n’y avait plus rien. Les oiseaux avaient cessé de chanter et de sautiller de
branche en branche. Les animaux avaient quitté la forêt. Même le bourdonnement des insectes s’était tu.
Tout était silencieux et immobile. Ce mutisme avait quelque chose de terrifiant.
Mon regard était rivé sur le dernier endroit où j’avais vu Daemon, dans la forêt. Une douleur
lancinante brûlait en mon for intérieur. La nuit où nous nous étions endormis tous les deux sur le canapé
me paraissait bien loin. Pourtant, seulement quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis que la chaleur
et la lumière de la véritable forme de Daemon m’avaient réveillée. Il n’avait pas été capable de
reprendre son apparence humaine et nous n’avions pas compris pourquoi… mais comprendre n’y aurait
rien changé.
Un grand nombre de ses semblables, des centaines, voire des milliers de Luxens étaient arrivés sur
Terre, et Daemon… Il avait disparu, avec sa sœur et son frère. Tandis que nous, nous nous trouvions
toujours dans sa cabine.
Une force enserrait ma poitrine, comme si quelqu’un pressait mon cœur et mes poumons dans une
poigne de fer. De temps à autre, les avertissements du sergent Dasher me revenaient en mémoire de

manière obsédante. J’avais sérieusement cru que cet homme et tous les membres du Dédale étaient fous à
lier. Mais finalement, ils avaient eu raison.
Mon Dieu. Ils avaient eu raison sur toute la ligne.
Les Luxens avaient envahi la Terre comme le Dédale l’avait prédit, comme il s’y était préparé. Et
Daemon… La peine s’intensifia, m’empêchant de respirer. Je fermai les yeux. J’ignorais pourquoi il était
parti avec eux, pourquoi je n’avais plus aucune nouvelle de lui ni de sa famille depuis lors. La terreur et
la confusion qui entouraient sa disparition hantaient mes journées et même les rares minutes de sommeil
que je parvenais à trouver.
Quel camp Daemon allait-il choisir ? Dasher m’avait posé la question un jour où je me trouvais
dans la Zone 51 et je n’arrivais pas à admettre que je connaissais sans doute la réponse.
Durant les deux jours qui venaient de s’écouler, d’autres Luxens étaient tombés du ciel. Ils s’étaient
succédé comme une pluie sans fin de météorites. Puis tout à coup…
— Plus rien.
Je rouvris soudain les yeux. Le rideau me glissa des doigts et se remit en place.
— Sors de ma tête.
— Ce n’est pas ma faute, rétorqua Archer qui était assis sur le canapé. Tu penses tellement fort que
j’ai envie de me rouler en boule dans un coin et de me balancer en psalmodiant le nom de Daemon.
Il m’avait agacée jusqu’à m’en donner des démangeaisons. Même si j’essayais de brider mes
pensées et de les garder pour moi, avec non pas un, mais deux Origines dans la maison, c’était mission
impossible. Leur faculté à lire dans les pensées des gens avait beau sembler très cool au début, elle
devenait vite agaçante.
J’écartai de nouveau le rideau pour scruter la forêt.
— Toujours aucun signe des Luxens ?
— Non. Aucune lumière vive ne s’est abattue sur Terre depuis les cinq dernières heures.
Archer avait l’air aussi fatigué que moi. Il n’avait pas beaucoup dormi, lui non plus. Pendant que je
gardais un œil sur ce qui se passait à l’extérieur, il n’avait pas cessé de regarder la télé. Aux quatre coins
du monde, les chaînes d’information parlaient du « phénomène ».
— Certaines chaînes essaient de faire passer ça pour une énorme pluie de météorites.
Je ricanai.
— À ce stade, ça ne sert plus à rien d’essayer de maquiller la vérité.
Archer soupira. Il avait raison.
Ce qui s’était passé à Las Vegas, ce que nous avions fait, avait été filmé et diffusé sur Internet dans
les heures qui avaient suivi. Puis la ville avait été entièrement rayée de la carte et les vidéos avaient été
retirées, mais le mal était fait. Avant d’être abattu, l’hélicoptère de la télé avait pu retransmettre des
images ; par ailleurs, il y avait tous ces gens sur place qui avaient tout enregistré sur leurs téléphones. La
vérité était en marche. Pourtant, Internet était un endroit étrange. Alors que certaines personnes
proclamaient déjà la fin du monde, d’autres envisageaient la question avec plus de créativité.
Apparemment, il y avait déjà un mème qui circulait en ligne.

Le mème de l’alien lumineux, incroyablement photogénique.
Il s’agissait de Daemon en train de prendre sa véritable forme. Ses traits humains n’étaient pas
reconnaissables, mais je savais que c’était lui. S’il avait été ici pour voir tout ça, il se serait vanté à coup
sûr, mais je ne…
— Arrête, me dit Archer d’une voix douce. On n’a pas la moindre idée de ce que font Daemon et les
autres en ce moment. Ni de leurs motivations. Ils finiront par revenir.
Je me détournai de la fenêtre pour lui faire face. Ses cheveux châtain clair étaient ras, façon coupe
militaire. Il était grand, avec des épaules carrées. Il avait l’air de savoir se battre, et j’avais la certitude
que c’était le cas.
Archer pouvait se montrer sans pitié.
Quand je l’avais rencontré pour la première fois, dans la Zone 51, j’avais cru que c’était un soldat
comme les autres. Ce n’est qu’à l’arrivée de Daemon que nous avions découvert qu’il était l’informateur
de Luc auprès du Dédale, et qu’ils étaient tous les deux des Origines, des enfants issus d’un homme Luxen
et d’une femme hybride ayant muté.
Je serrai les poings.
— Tu le crois vraiment ? Qu’ils reviendront ?
Son regard améthyste allait et venait entre la télé et moi.
— Je suis obligé de me raccrocher à ça. On n’a plus vraiment le choix.
Ce n’était pas très rassurant.
— Pardon, ajouta-t-il, laissant ainsi entendre qu’il avait à nouveau lu dans mes pensées. (Avant que
j’aie eu le temps de m’énerver, il désigna d’un signe de tête l’écran de télévision.) Il se passe quelque
chose. Pourquoi les Luxens seraient-ils venus sur Terre en si grand nombre pour rester oisifs ?
C’était la question à cent mille dollars.
— Moi, ça me semble plutôt évident, dit une voix depuis le couloir.
Je me retournai. Luc entra dans le salon. Grand et élancé, il avait des cheveux bruns attachés en
queue de cheval. Luc était plus jeune que nous. Il avait sans doute entre quatorze et quinze ans. Pourtant, il
me faisait parfois penser à un parrain de la mafia, version ado. Il lui arrivait même d’être plus effrayant
qu’Archer.
— Tu sais très bien de quoi je veux parler, ajouta-t-il en dévisageant l’autre Origine.
Tandis qu’Archer et Luc s’affrontaient du regard (ils n’avaient pas arrêté depuis deux jours), je
m’assis sur l’accoudoir d’un fauteuil, près de la fenêtre.
— Ça vous dérangerait de m’expliquer tout ça à voix haute ?
Luc avait un charme poupin, comme si son joli visage n’avait pas encore perdu les rondeurs de
l’enfance, mais il y avait dans ses yeux violets une sagesse qui le faisait paraître bien plus âgé.
Il s’appuya contre l’encadrement de la porte et croisa les bras.
— Ils se préparent et établissent des stratégies. Ils attendent le bon moment.
Rien de très engageant, mais je n’étais pas surprise. Une douleur éclata entre mes tempes. Archer ne
dit rien. Il se contenta de reporter son attention sur la télévision.

— Sinon, pourquoi seraient-ils venus ici ? poursuivit Luc en penchant la tête pour regarder par la
fenêtre, à côté de moi. Je doute que ce soit pour se faire des copains ou pour se lancer dans le babysitting. Ils sont là dans un but précis, et ce n’est pas une bonne nouvelle.
— Le Dédale a toujours dit qu’ils finiraient par nous envahir. (Archer s’adossa au canapé et posa
les mains sur les genoux.) Le projet Origine a été créé en réponse à cette menace. Après tout, les Luxens
ne sont pas connus à travers la galaxie pour faire ami-ami avec les autres formes de vies intelligentes.
Mais… pourquoi maintenant ?
Je tressaillis et dus me masser les tempes. Je n’avais pas cru le Dr Roth lorsqu’il m’avait affirmé
que les Luxens avaient déclenché la guerre avec les Arums, une guerre qui avait détruit leurs planètes
respectives. Et j’étais persuadée que le sergent Dasher et Nancy Husher, la connasse en chef du Dédale,
étaient fous à lier.
J’avais eu tort.
Daemon aussi.
Les sourcils haussés, Luc dissimula un fou rire en toussant.
— Oh, je ne sais pas, peut-être à cause de notre petit spectacle à Las Vegas ? On sait maintenant
qu’ils ont envoyé en éclaireurs des Luxens qui détestent les humains. Je ne comprends pas comment ils
ont fait pour communiquer avec eux, mais est-ce vraiment important ? Dans tous les cas, c’était le moment
idéal pour entrer en scène.
Je plissai les yeux.
— Tu disais que c’était une bonne idée.
— Je pense que beaucoup de choses sont de bonnes idées. Comme les armes nucléaires, les sodas
zéro calorie, les vestes en jean…, répondit-il. Ça ne veut pas dire qu’on doit balancer des bombes
atomiques sur les gens, n’ingurgiter que des boissons sans sucre ou dévaliser le rayon denim de Walmart.
Je n’ai pas la science infuse, tu sais ?
Je levai les yeux au ciel tellement haut qu’ils faillirent sortir de leurs orbites.
— Et qu’est-ce qu’on était censés faire d’autre ? Si Daemon et les autres n’avaient pas dévoilé leur
véritable identité, on aurait tous été capturés.
Aucun des deux garçons ne répondit, mais tout un tas de non-dits flottaient entre nous. Si nous avions
été capturés, ç’aurait été terrible, mais au moins, Paris, Ash et Andrew n’auraient pas perdu la vie. De
nombreux humains innocents non plus.
Malheureusement, nous ne pouvions pas revenir en arrière. Ce qui était fait était fait. Daemon avait
pris cette décision pour nous protéger, et personne n’avait le droit de lui jeter la pierre.
— Tu as l’air épuisé, fit remarquer Archer.
Il me fallut un moment pour comprendre qu’il parlait de moi.
Luc posa sur moi son regard troublant.
— C’est vrai, tu ne ressembles à rien !
Eh bien ! Merci.
Archer fit comme s’il ne l’avait pas entendu.

— Tu devrais essayer de dormir un peu. Juste une heure ou deux. S’il y a du nouveau, on viendra te
chercher.
— Non. (Je secouai la tête au cas où ma réponse n’aurait pas été assez claire.) Ça va.
En vérité, c’était loin d’être le cas. J’étais sans doute à deux doigts d’aller me blottir dans le coin le
plus sombre de la pièce, mais je ne pouvais pas me permettre de craquer, ni de dormir. Pas tant que
Daemon se trouvait là-dehors, pas tant que le monde entier était à deux doigts de sombrer en enfer, de se
transformer en dystopie, comme dans les romans que je lisais, avant.
Mes livres… Ils me manquaient.
Archer fronça les sourcils et son beau visage prit un air quelque peu effrayant. Avant qu’il ait eu le
temps de me faire la morale, Luc s’éloigna de la porte.
— Je crois qu’elle devrait aller parler à Beth.
Surprise, je jetai un coup d’œil à l’escalier dans le couloir, juste à côté de la pièce. La dernière fois
que j’étais montée la voir, elle dormait. Beth ne faisait plus que ça. J’étais un peu jalouse de sa capacité à
traverser cette épreuve sans se réveiller.
— Pourquoi ? lui demandai-je. Elle ne dort plus ?
Luc pénétra davantage dans le salon.
— Je pense que vous avez besoin de discuter entre filles.
Mes épaules s’affaissèrent et je soupirai.
— Luc, le moment est vraiment mal choisi pour papoter.
— Tu trouves ? (Il se laissa tomber sur le canapé à côté d’Archer et posa les pieds sur la table
basse.) Qu’est-ce que tu fais, à part regarder par la fenêtre et essayer d’échapper à notre surveillance
pour te sauver dans les bois à la recherche de Daemon et te faire dévorer par un couguar ?
La colère m’envahit. Je balançai mes cheveux derrière mon épaule.
— Premièrement, jamais je ne me ferais dévorer par un couguar. Et deuxièmement, si j’étais làdehors, au moins j’essaierais de me rendre utile au lieu de rester assise toute la journée.
Archer soupira.
Luc, lui, me décrocha un grand sourire.
— On va encore avoir cette conversation ? (Il jeta un coup d’œil en direction d’Archer, dont le
visage ne laissait rien paraître.) Non, parce que j’adore vous voir vous disputer. J’ai l’impression
d’assister à une scène de ménage. J’ai presque envie d’aller me réfugier dans ma chambre pour que ce
soit plus réaliste. En claquant la porte et tout…
— Ferme-la, Luc, grommela Archer avant de poser les yeux sur moi. On en a suffisamment parlé. Ce
n’est pas une bonne idée de les suivre. Ils sont trop nombreux, et on ne sait pas si…
— Daemon ne les a pas rejoints ! criai-je en bondissant sur mes pieds, le souffle court. Il ne s’est
pas allié à eux. Dee et Dawson non plus. Je ne comprends pas ce qui se passe. (Ma voix me lâcha et ma
gorge enfla sous le coup de l’émotion.) Mais jamais ils ne feraient une chose pareille. Surtout pas lui.
Archer se pencha en avant ; ses yeux pétillaient.
— Tu n’en sais rien. Et nous non plus.

— Tu viens de dire qu’ils allaient revenir ! rétorquai-je.
Il ne répondit pas. Il recommença à fixer la télé. Cette simple action confirma ce que je craignais au
fond de moi. Archer ne pensait pas que Daemon et les autres reviendraient un jour.
Les lèvres pincées, je secouai violemment la tête, si fort que ma queue de cheval me fouetta le
visage. Avant que la dispute ne reprenne de plus belle, je me retournai pour quitter la pièce.
— Où vas-tu ? me demanda Archer.
J’avais très envie de lui faire un doigt d’honneur, mais je réussis à me contenir.
— Apparemment, je dois aller papoter avec Beth.
— Bonne idée ! commenta Luc.
Sans lui prêter la moindre attention, je me dirigeai vers l’escalier et montai les marches d’un pas
rageur. Je détestais rester assise à ne rien faire. Je ne supportais pas que Luc et Archer me retiennent
chaque fois que j’ouvrais la porte. Le fait qu’ils puissent m’empêcher de partir me rendait folle.
J’étais peut-être une hybride, j’avais peut-être des tas de jolies petites cellules de Luxen dans le
corps, mais contre des Origines, je ne faisais absolument pas le poids. S’ils avaient voulu, ils auraient pu
me botter les fesses jusqu’en Californie.
L’étage était calme et plongé dans l’obscurité. Je n’aimais pas y monter. Je ne savais pas pourquoi,
mais ce long couloir étroit me fichait la chair de poule.
La première nuit que nous avions passée ici, Beth et Dawson s’étaient approprié la chambre du
fond. Beth n’en était plus sortie depuis… depuis qu’il était parti. Je ne la connaissais pas très bien, mais
je savais que le Dédale lui en avait fait voir de toutes les couleurs. Le problème, c’est qu’elle n’était pas
l’hybride la plus stable du monde ; parfois, même si je ne voulais pas l’admettre, elle me faisait un peu
peur malgré elle.
Je frappai doucement à sa porte au lieu d’entrer directement.
— Oui ? me répondit une toute petite voix.
Je poussai la porte, un peu gênée. À l’entendre, Beth n’avait pas l’air en forme, et la voir ne fit que
confirmer mes soupçons. Assise contre la tête de lit, emmitouflée dans les couvertures, elle avait de
lourds cernes sous les yeux. Son visage blême paraissait émacié et ses cheveux, sales, n’étaient pas
coiffés. Je m’efforçai de ne pas inspirer trop profondément, car la pièce empestait le vomi et la
transpiration.
Je vins me poster au pied de son lit, abasourdie.
— Tu es malade ?
Son regard vaseux s’éloigna de moi et se posa sur la porte de la salle de bains attenante. Ça n’avait
aucun sens. Nous, les hybrides… on ne pouvait pas tomber malade. Il était impossible qu’on attrape le
moindre rhume, sans parler de développer un cancer. Comme les Luxens, nous étions immunisés contre
toutes les maladies possibles et imaginables. Pourtant… Beth n’avait vraiment pas l’air dans son assiette.
Je ressentis dans mon ventre une profonde inquiétude et je me raidis.
— Beth ?
Ses yeux pleins de larmes revinrent de nouveau vers moi.

— Dawson est rentré ?
Sa question me brisa le cœur. C’en était presque douloureux. Ces deux-là avaient traversé tant
d’épreuves ensemble, plus encore que Daemon et moi, et voilà que… Seigneur. C’était tellement injuste !
— Non, pas encore. Mais toi, ça va ? Tu as l’air malade.
Elle porta une main fine et pâle à sa gorge pendant qu’elle déglutissait.
— Je ne me sens pas très bien.
J’ignorais ce que cela signifiait et j’avais presque peur de le savoir.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle haussa une épaule. On aurait dit que ce simple geste requérait un effort surhumain.
— Ne t’inquiète pas, dit-elle à voix basse tout en attrapant le bord d’une couverture. Ce n’est pas
grave. J’irai beaucoup mieux quand Dawson sera rentré. (Son regard se fit lointain. Elle lâcha la
couverture et posa la main par-dessus, au niveau de son ventre.) On ira mieux tous les deux.
— Tous les deux… ?
Je m’interrompis et écarquillai les yeux. Je la fixai, bouche bée. Ma mâchoire faillit se décrocher.
Horrifiée, je l’observai tracer de petits cercles sur son ventre.
Oh non. Pitié, pas ça.
Je fis un pas vers elle avant de m’arrêter.
— Beth… tu es… enceinte ?
Elle laissa aller sa tête en arrière et ferma les yeux.
— On aurait dû faire plus attention.
Tout à coup, j’eus du mal à tenir debout. Sa fatigue. Le fait qu’elle dorme sans arrêt. Tout
s’expliquait, à présent. Beth était enceinte. Et comme une idiote, je mis un moment à comprendre ce qui
s’était passé. Puis mon côté rationnel prit le dessus et j’eus envie de crier : « Et les capotes, ça sert à
quoi ? ! », mais à ce stade, ça ne servait plus à grand-chose.
Le visage de Micah me vint alors à l’esprit. C’était un petit garçon qui nous avait aidés à échapper
au Dédale. Un petit garçon capable de briser des nuques et de liquéfier des cerveaux juste par la pensée.
Le bébé qui grandissait dans le ventre de Beth serait comme ça. Effrayant, dangereux, mortel. Bien
sûr, Archer et Luc avaient été des enfants, eux aussi, mais ça n’était pas un argument rassurant, parce que
les Origines les plus récents n’avaient plus rien à voir avec eux.
Et parce que même Luc et Archer me flanquaient la frousse.
— Tu n’as pas l’air d’être contente, me fit remarquer Beth d’une voix douce.
Je me forçai à sourire.
— Si, je suis surprise, c’est tout.
Un léger sourire étira ses lèvres.
— Oui, nous aussi. On a mal choisi notre moment, pas vrai ?
Ça, c’était l’euphémisme de l’année.
Tandis que je la dévisageais, son sourire disparut lentement. Je n’avais pas la moindre idée de ce
que je devais lui dire. Félicitations ? Ça ne me semblait pas approprié, mais demeurer silencieuse était

tout aussi impoli. Dawson et elle connaissaient-ils l’existence des Origines ? De ces enfants élevés au
sein du Dédale ?
Leur bébé ressemblerait-il à Micah ?
Bon sang ! La situation n’était-elle pas déjà assez difficile ? Ma poitrine se serra. J’étais à deux
doigts de faire une crise de panique.
— Tu… Tu es enceinte de combien ?
— Trois mois, répondit-elle en avalant difficilement sa salive.
J’avais besoin de m’asseoir.
Non, j’avais besoin d’un adulte.
Des images de couches sales et de petits visages tout rouges dansèrent dans mon esprit. Et si c’était
des triplés ? Je n’y avais pas pensé, mais les Luxens arrivaient toujours par trois.
Oh, putain de merde, trois bébés ?
Le regard de Beth croisa le mien et ce que j’y vis me fit frissonner. Elle se pencha en avant, la main
sur le ventre.
— Ils auront changé, pas vrai ?
— Quoi ?
— Dawson, Daemon et Dee, répondit-elle. Quand ils reviendront, ils auront changé ?
Une demi-heure plus tard, je redescendis l’escalier dans un état second. Les garçons étaient à
l’endroit où je les avais laissés, sur le canapé, devant la télé. Lorsque j’entrai dans la pièce, Luc jeta un
coup d’œil dans ma direction. Quant à Archer, on aurait dit que quelqu’un lui avait enfoncé un balai dans
un endroit gênant.
Et soudain, je compris.
— Vous étiez au courant pour Beth ? (Ils me dévisagèrent sans rien dire et j’eus envie de les
frapper.) Et personne n’a cru bon de me le dire ?
Archer haussa les épaules.
— On espérait que ce ne serait pas un problème.
— J’y crois pas.
Pas un problème ? Comme si c’était normal d’attendre un bébé alien ! Comme si tout pouvait
s’arranger en claquant des doigts ! Je me laissai tomber sur le fauteuil pour enfouir mon visage dans mes
mains. Ils en avaient encore beaucoup, des nouvelles comme ça ?
— Elle va avoir un bébé.
— C’est ce qui arrive, en général, quand on oublie de se protéger, rétorqua Luc. En tout cas, je suis
content que vous ayez parlé. Je ne me voyais pas te l’annoncer moi-même.
— Elle va avoir un de ces bébés super flippants, continuai-je en me massant le front. Elle va voir un
bébé et Dawson n’est pas là et c’est la fin du monde.
— Elle est seulement enceinte de trois mois. (Archer s’éclaircit la voix.) Pas la peine de paniquer.
— Pas la peine de paniquer ? murmurai-je. (Ma migraine empirait.) Elle a besoin de tout un tas de
choses, comme, je ne sais pas, moi, un médecin pour s’assurer que la grossesse se déroule bien. Il lui faut

des vitamines, de la nourriture et peut-être même des fraises !
— On lui trouvera tout ça, répondit Archer. (Je relevai la tête.) Sauf le médecin. Si quelqu’un lui
fait une prise de sang, ça compliquera les choses, surtout en ce moment.
Je le dévisageai.
— Attends une minute. Ma mère…
— Non ! (D’un geste brusque, Luc se tourna vers moi.) Tu ne peux pas contacter ta mère.
Mon dos se raidit.
— Elle pourrait nous aider. Ou du moins, nous donner une idée de ce qu’on doit faire pour prendre
soin de Beth.
Maintenant que l’idée était née dans mon esprit, je m’y accrochai de toutes mes forces, tout en
restant lucide. Je savais que si je trouvais cette idée géniale, c’était en partie parce que j’avais envie de
lui parler. Parce que j’avais besoin de lui parler.
— On sait déjà quoi faire pour Beth. Alors, à moins que ta mère ne soit spécialiste des grossesses
d’hybrides, elle ne nous en apprendra pas plus que Google. (Luke retira ses pieds de la table et les posa
lourdement par terre.) Et puis, ce serait dangereux de la contacter. Son téléphone est sans doute sur
écoute. C’est trop risqué, pour elle comme pour nous.
— Tu crois vraiment que le Dédale se soucie de nous en ce moment ?
— Tu veux prendre le risque ? me rétorqua Archer, droit dans les yeux. Tu es prête à nous mettre
tous en danger, y compris Beth, sous prétexte que le Dédale a d’autres chats à fouetter ? Tu ferais ça à ta
mère ?
Le regard mauvais, je refermai la bouche. Toute envie de me battre me quitta. Non. Je ne ferais
jamais ça. Ni à ma mère, ni à eux. Les larmes me montèrent aux yeux et je me forçai à inspirer
profondément.
— Je suis en train de travailler sur quelque chose qui devrait régler le problème de Nancy, annonça
Luc.
La seule chose que je l’avais vu faire, c’était regarder la télévision.
— OK, répondis-je d’une voix rauque.
Je tentai de m’éclaircir l’esprit et de dissiper la panique qui m’avait envahie. Il fallait que je reste
forte. Même si je mourais d’envie de me blottir dans un coin de la pièce.
— Il faut qu’on achète des trucs pour Beth.
Archer hocha la tête.
— Tu as raison.
Un peu moins d’une heure plus tard, Luc nous tendit une liste qu’il avait établie en faisant des
recherches sur Internet. J’avais l’impression de jouer dans une mauvaise sitcom.
En glissant le morceau de papier plié dans la poche arrière de mon jean, j’eus soudain envie de rire,
mais si je m’étais laissée aller, j’aurais sans doute été incapable de m’arrêter.
Luc restait ici avec Beth, au cas où la situation empirerait encore. Moi, je sortais avec Archer. J’en
avais marre de rester terrée dans cette cabine. Au moins, comme ça, j’avais l’impression d’agir. Et avec

un peu de chance, en ville, on récolterait des indices pour comprendre où Daemon et sa famille avaient
disparu.
Mes cheveux étaient dissimulés sous une casquette qui cachait une grande partie de mon visage. Du
coup, les chances pour qu’on me reconnaisse étaient maigres. Je ne savais pas si les gens me
remarqueraient, mais je ne voulais prendre aucun risque.
C’était la fin de l’après-midi et l’air était froid. J’étais bien contente de porter l’un des tee-shirts à
manches longues de Daemon. Malgré le parfum entêtant des pins alentour, en respirant suffisamment fort,
je pouvais sentir son odeur si particulière, un mélange d’épices et de grand air.
Au bord des larmes, je m’assis sur le siège passager et attachai ma ceinture d’une main tremblante.
Quand Archer me regarda en coin, je me forçai à arrêter de penser à Daemon et à tout ce que je voulais
garder pour moi.
J’imaginai des renards avec des jupes en brins d’herbe qui faisaient de la danse du ventre.
Archer ricana.
— Tu es vraiment bizarre.
— Et toi, malpoli.
Tandis que l’on démarrait, je me penchai vers la vitre pour observer les arbres. Tout était calme.
— Je te l’ai déjà dit. J’ai parfois du mal à me contrôler. (Il s’arrêta au bout de l’allée en graviers et
regarda de chaque côté de la route avant de tourner.) Crois-moi. En règle générale, je n’ai pas envie de
savoir ce qui se passe dans la tête des gens.
— Je suppose qu’être enfermé avec moi pendant deux jours n’a pas arrangé les choses.
— Franchement, ç’aurait pu être pire. (Quand je haussai les sourcils, il jeta un coup d’œil dans ma
direction.) Tu tiens le coup.
Je ne sus pas tout de suite quoi répondre. Comment pouvait-il penser une chose pareille ? Depuis
que les nouveaux Luxens étaient arrivés sur Terre, j’avais constamment été à deux doigts de m’effondrer.
Ce qui me faisait tenir était un mystère. Un an plus tôt, j’aurais sans doute paniqué et je serais restée
tétanisée. Mais je n’étais plus la fille qui avait frappé à la porte de Daemon pour la première fois.
Et quelque chose me disait que je ne le serais plus jamais.
J’avais traversé beaucoup trop d’épreuves pour ça, surtout entre les mains du Dédale. Je ne voulais
plus y penser, mais les moments que j’avais passés avec Daemon et les mois où le Dédale m’avait
retenue prisonnière m’avaient rendue plus forte. Du moins, je me plaisais à le croire.
— Pas le choix, je dois rester forte, répondis-je finalement en croisant les bras. (Autour de nous, les
pins défilaient à toute vitesse. Toutes ces branches recouvertes d’épines se mélangeaient dans un grand
flou.) Daemon n’a pas baissé les bras quand j’ai disparu. Alors, je dois me battre, moi aussi.
— Mais…
— Tu t’inquiètes pour Dee ? le coupai-je en reportant toute mon attention sur lui.
Les muscles de sa mâchoire se crispèrent, mais il ne répondit pas. Tandis que nous nous dirigions,
sans un mot, vers la plus grande ville de l’Idaho, je ne pus m’empêcher de penser que je faisais fausse
route. J’aurais dû faire ce que Daemon avait fait pour moi.

Quand j’avais été capturée, il m’avait retrouvée.
— C’était différent, intervint Archer, interrompant mes pensées. (Il se dirigeait vers le supermarché
le plus proche.) Il savait dans quoi il s’embarquait. Toi non.
— Tu crois ? demandai-je tandis qu’il se garait près de l’entrée du magasin. Il avait peut-être une
petite idée, mais je ne suis pas certaine qu’il savait dans quoi il mettait les pieds. Pourtant, il n’a pas
hésité une seconde. Il a été très courageux.
Archer m’observa longuement avant de récupérer les clés.
— Toi aussi, tu es courageuse. Et tu n’es pas stupide. Du moins, j’espère que tu vas continuer de me
le prouver. (Il ouvrit sa portière.) Ne t’éloigne pas de moi.
Je grimaçai avant de sortir à mon tour. Le parking était plein. Je me demandai si tout le monde
venait faire des provisions en prévision de l’apocalypse. Aux informations, on nous avait montré des tas
de mouvements de foules dans les grandes villes, après la pluie de « météorites ». La police locale et les
militaires avaient tout fait pour étouffer l’affaire, mais une émission qui s’appelait « Apocalypse : kit de
survie » avait fait son apparition à la télé, preuve qu’ils n’avaient pas vraiment réussi. Étonnamment,
Cœur d’Alene ne semblait pas avoir été touchée, alors que tout un tas de Luxens étaient tombés dans les
forêts alentour.
Le supermarché était bondé. Les caddies étaient pleins à ras bord de boîtes de conserve et de packs
d’eau. Je sortis notre liste en essayant de faire profil bas. Archer, lui, attrapa un panier… Et pendant tout
ce temps, je ne pus m’empêcher de remarquer que personne n’achetait de papier toilette.
Alors que moi, dans ce genre de cas, ç’aurait été la première chose que j’aurais achetée.
Je marchai à côté d’Archer et ensemble, on se dirigea vers le rayon parapharmacie. Il y avait des
rangées de petits bocaux à capuchons jaunes à perte de vue.
Je parcourus la liste, consternée.
— Ils n’auraient pas pu les ranger par ordre alphabétique ?
— Ce serait trop facile. (Son bras tendu bloqua un instant ma vision. Il saisit un petit récipient.) Le
fer, c’est sur la liste, non ?
— Oui.
Je plaçai un bocal d’acide folique dans notre panier. J’ignorais ce que c’était et à quoi ça servait.
Archer s’agenouilla.
— La réponse à ta question de tout à l’heure est « oui ».
— Quoi ?
Il releva les yeux vers moi.
— Tu m’as demandé si j’étais inquiet pour Dee. La réponse est oui.
Mes doigts se crispèrent sur le petit bocal et mon souffle se coupa.
— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ?
— Oui. (Il reporta son attention sur les énormes bocaux de vitamines prénatales.) Malgré le fait que
Daemon soit son frère.

Tandis que je l’observais, je sentis un sourire se dessiner pour la première fois sur mes lèvres
depuis que les Luxens avaient…
Soudain, une explosion retentit, comme un coup de tonnerre assourdissant. Les petites bouteilles se
mirent à trembler et je reculai de surprise.
Archer se leva sans effort et scanna du regard les allées du magasin. Les clients s’étaient figés entre
les rayons. Certains s’agrippaient à leurs chariots, d’autres les avaient lâchés et les roues continuaient à
tourner en grinçant.
— C’était quoi, ça ? demanda une femme à un homme qui se tenait non loin d’elle.
Elle se tourna et souleva une petite fille qui ne devait pas avoir plus de trois ans. La serrant contre
sa poitrine, elle se retourna, le visage blême.
— Qu’est-ce que c’était ? répéta-t-elle.
Le grondement retentit de nouveau. Quelqu’un cria. Des bouteilles tombèrent par terre. Des pas
résonnèrent sur le sol. Le cœur au bord des lèvres, je me tournai vers l’avant du magasin. Une lumière
éclaira soudain le parking, comme s’il avait été frappé par la foudre.
— Merde, grogna Archer.
Abandonnant l’idée de dissimuler mon visage, je me dirigeai vers le bout du rayon. J’avais la chair
de poule.
Pendant un instant, il n’y eut rien d’autre que le silence, puis le tonnerre rugit une nouvelle fois. Je
sentis mes os tressaillir tandis qu’un nouvel éclair s’abattait sur le parking, puis un autre et encore un
autre. Les parois vitrées se mirent à se craqueler et les cris… les cris devinrent de plus en plus forts.
Quand les vitres cédèrent et s’effondrèrent sur les caisses dans une pluie de verre, la panique prit le
dessus.
Dehors, les éclats de lumière se déployaient et se modelaient pour prendre des formes humaines,
jusqu’à façonner des bras et des jambes. Leurs corps longs et souples étaient teintés de rouge, comme
celui de Daemon, mais d’une couleur plus profonde, écarlate.
— Oh, mon Dieu, murmurai-je.
Le bocal me glissa des mains et explosa par terre.
Ils étaient partout. Ils étaient des dizaines. Les Luxens étaient là.

CHAPITRE 2

Katy
Tout le monde, moi y compris, paraissait figé dans l’instant, comme si le temps avait été suspendu.
Pourtant, je savais que ce n’était pas le cas.
Dans le parking, les silhouettes se retournèrent, étirant leur cou, la tête inclinée. Leurs mouvements
étaient fluides, semblables à ceux d’un serpent. Ils paraissaient artificiels et ne ressemblaient en rien à
ceux des Luxens qui vivaient sur Terre depuis des années.
Un camion rouge sortit en trombe du parking, ses pneus crissant contre l’asphalte. La fumée et
l’odeur du caoutchouc brûlé emplirent l’air. Puis, tout à coup, il fit demi-tour, comme si son chauffeur
comptait foncer sur les Luxens.
— Oh, non, murmurai-je.
Mon cœur battait la chamade.
Archer m’attrapa par la main.
— Il faut qu’on parte d’ici.
J’aurais bien voulu, mais j’étais pétrifiée. Je comprenais enfin pourquoi les gens étaient aussi
fascinés par les accidents. Je savais ce qui allait se passer et j’avais conscience que je ne voulais pas y
assister, mais j’étais incapable de me détourner.
L’une des silhouettes fit un pas en avant. Ses contours lumineux se teintèrent de rouge et elle leva un
bras étincelant.
Le camion cahota ; je n’oublierai jamais l’ombre de l’homme derrière le volant et celle, beaucoup
plus petite, sur le siège passager.
De toutes petites étincelles crépitèrent dans la main du Luxen tandis qu’une lumière rouge
enveloppait son bras. Une seconde plus tard, un éclair s’en échappa, fendant l’air, qui avait pris une
odeur de brûlé. L’attaque, issue directement de la Source, frappa le camion de plein fouet.
L’explosion fit trembler le supermarché. Le camion s’embrasa avant de se retourner sur la rangée de
voitures la plus proche. Le pare-brise éclata et le véhicule se retrouva à l’envers, les roues tournant dans
le vide.

Tout autour, ce fut le chaos. Des cris brisèrent le silence et les gens s’éloignèrent des portes du
magasin, fonçant comme des bêtes sauvages dans les caddies, se heurtant aux autres clients. Certains
tombèrent à quatre pattes. Les hurlements, qui se faisaient de plus en plus forts, se mêlaient aux pleurs des
jeunes enfants.
En un clin d’œil, les Luxens se retrouvèrent à l’intérieur du supermarché. Ils étaient partout. Archer
me tira vers le bout du rayon et on se plaqua contre les étagères. Un adolescent passa devant nous en
courant. Ses cheveux étaient très roux, presque écarlates. C’est alors que je compris que ce n’était pas sa
couleur de cheveux. C’était du sang. Il réussit à atteindre le rayon des gels douche avant d’être touché
dans le dos par un sillon de lumière. Il tomba à terre la tête la première et demeura immobile ; une plaie
carbonisée fumait au milieu de sa colonne vertébrale.
— Mon Dieu, hoquetai-je en sentant mon estomac se retourner.
Archer, les yeux écarquillés, le souffle court, ne quittait pas le garçon du regard.
— Ça craint.
J’avançai jusqu’au bout de l’allée et jetai un coup d’œil de l’autre côté. En voyant la femme qui
tenait la petite fille dans ses bras quelques minutes plus tôt, je sentis mon ventre se serrer.
Elle se trouvait face à un Luxen, paralysée par la peur. La petite fille était roulée en boule contre des
rangées de romans et se balançait d’avant en arrière en pleurant. Il me fallut un moment pour comprendre
ce qu’elle répétait de façon hystérique.
— Papa ! Papa !
À ses pieds, un homme était étendu dans une mare de sang.
De l’énergie se mit à crépiter sur ma peau et effleura Archer. Pendant ce temps, le Luxen posa une
main sur la poitrine de la femme.
— Qu’est-ce qu’il… ? murmurai-je.
La femme se redressa vivement comme si quelqu’un lui avait versé du plomb dans la colonne
vertébrale. Elle écarquilla les yeux et ses pupilles se dilatèrent. Une lumière blanche chatoyante illumina
la paume du Luxen avant de se déverser sur la femme comme une cascade. Lorsque la lumière atteignit le
bout pointu de ses escarpins, elle se dissipa et sembla s’infiltrer dans le sol. Tout à coup, la femme rejeta
la tête en arrière et sa bouche s’ouvrit pour émettre un cri silencieux. Le réseau de ses veines se mit à
briller derrière son front, à l’intérieur de ses orbites, puis au niveau de ses joues et de sa gorge.
Que se passait-il ? Archer s’était collé à moi pour mieux voir. Le Luxen s’éloigna de la femme qui
tremblait violemment. Lorsque ses veines cessèrent d’étinceler, toute couleur sembla quitter sa peau. La
lumière du Luxen, elle, devint tout à coup plus forte. Puis tout alla très vite : la peau de la femme se rida
et se fripa comme si elle vieillissait à toute vitesse sous nos yeux, tandis que la forme du Luxen s’affinait.
Le corps de la femme céda et s’effondra, comme dépossédé de sa force vitale. Rabougrie, la peau grise,
elle était méconnaissable. Alors, la lumière du Luxen s’évanouit et il révéla sa nouvelle apparence.
Elle était identique à celle de la femme : même teint hâlé et même nez mutin, mêmes cheveux bruns
qui tombaient sur des épaules nues… La seule différence était dans ses yeux. Ils étaient d’un bleu

anormalement brillant. On aurait dit qu’on avait déposé deux saphirs dans ses orbites. C’était le même
bleu que dans les yeux d’Ash et Andrew.
Ils assimilent l’ADN. La voix d’Archer flotta dans mon esprit. Et très vite. Je n’avais jamais vu ça.
Je ne savais même pas que c’était possible.
Il paraissait aussi fasciné qu’écœuré par la scène qui se jouait devant nous.
C’était un peu comme dans le film L’Invasion des profanateurs, mais version Luxen. Ils faisaient
des victimes à travers tout le magasin. Les cadavres tombaient les uns après les autres.
— Tirons-nous d’ici. (Archer me serra la main et m’attira à lui.) Tout de suite.
— Non ! (Je tentai de résister.) On doit…
— La seule chose qu’on doit faire, c’est se casser de là.
Il me força à retourner derrière le rayon et je me retrouvai de nouveau plaquée contre lui.
Je me débattais tandis qu’il me traînait dans l’allée.
— On peut les aider.
— Non, cracha-t-il.
— Tu es un Origine, rétorquai-je, un bébé-éprouvette alien avec des superpouvoirs et toi, tu…
— Je m’enfuis ? Évidemment ! Peu importe que je sois un Origine, il y a des Luxens partout et ils
sont trop dangereux. (Il me poussa devant un étal de dentifrices. Dans sa main gauche, il tenait toujours le
panier plein de compléments alimentaires que j’avais complètement oublié.) Tu n’as pas vu ce qu’ils
viennent de faire, ou quoi ?
Je lui flanquai mon poing dans l’estomac pour le repousser et me libérer de sa poigne.
— Ils sont en train d’assassiner ces gens ! On doit faire quelque chose.
Archer me rattrapa aussitôt. La frustration se lisait sur son visage.
— Aucun Luxen sur Terre n’est capable de s’approprier de l’ADN de la sorte. Ceux-là sont bien
plus forts. Il faut qu’on parte d’ici et qu’on retourne à la cabine. Après, on pourra…
Un hurlement me fit faire volte-face. Au bout de l’allée, le Luxen qui avait pris l’apparence de la
femme se tenait à présent devant la petite fille, un sourire moqueur aux lèvres.
Non. Je ne pouvais pas laisser cette enfant. J’ignorais ce que le Luxen comptait faire, mais il n’allait
certainement pas se mettre à jouer avec elle à la poupée. Je me tournai vers Archer qui jura dans sa
barbe.
— Katy, grogna-t-il en laissant tomber le panier. Ne fais pas ça.
Trop tard. Je m’élançai de toutes mes forces dans l’allée suivante, vers l’avant du magasin. Lorsque
j’arrivai devant le rayon des romans, un nouveau grondement de tonnerre retentit. Aussitôt, le parking
s’illumina. D’autres Luxens arrivaient, les uns après les autres. J’avais l’impression que mon cœur allait
exploser.
J’approchai du bout de l’allée.
Le Luxen se figea devant la petite fille, puis tourna la tête dans ma direction. Ses yeux étincelants
plongèrent dans les miens. Ses lèvres rougeâtres s’entrouvrirent. Son regard était tellement glacial qu’il

me fit frissonner. On ne pouvait y lire aucune trace de compassion ou d’humanité. C’était un regard
purement calculateur.
Tandis que nous nous dévisagions, en l’espace d’une seconde je compris que c’était le début de la
fin. Les Luxens nous envahissaient pour de bon.
Oubliant la terreur qui me glaçait le sang, je me précipitai en avant et attrapai la petite fille parderrière. Son cri résonna en moi. Elle se débattit comme un diable, me frappant dans la jambe. Je la
serrai le plus fort possible tout en commençant à m’éloigner.
Le Luxen se redressa à la manière d’un jet d’eau. Des étincelles d’énergie crépitaient le long de ses
bras. Il me regardait comme s’il pouvait voir à l’intérieur de moi. Il prononça chaque mot avec aisance,
comme s’il avait appris notre langue dans un temps record.
— Qu’est-ce que tu es, toi ?
Et merde…
Je compris deux choses très rapidement. Ce Luxen sentait que je n’étais pas un être humain lambda
et vu la façon dont il reculait, la main levée, ce n’était sans doute pas une bonne nouvelle. Je compris
aussi qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’était un hybride.
Dans mes bras, la petite fille se débattait de plus belle et elle réussit à libérer un de ses bras. Elle
me donna un coup qui fit tomber ma casquette. Mes cheveux tombèrent dans mon dos. Le Luxen fit un pas
en avant, les lèvres retroussées.
Ce n’était pas bon du tout.
Étant donné que j’avais un enfant qui criait et me frappait dans les bras, je ne comptais pas rester et
demander mon reste. Je me retournai vivement et me précipitai vers le rayon le plus proche. L’odeur de
chair et de plastique brûlés me montait à la tête. Je slalomai entre les sachets de pain tombés par terre,
avant de me figer.
Putain ! Il y avait des extraterrestres à poil partout !
Pas besoin d’être un hybride et de savoir reconnaître un alien qui tente de passer incognito pour
repérer ces Luxens… étant donné qu’ils étaient complètement nus et pas pudiques pour un sou.
Hébétée, je me rendis compte que la scène me dégoûtait. Quand je me retournai pour partir, je vis
Archer s’approcher de moi. Soudain, un problème plus important surgit.
Nous étions encerclés.
— Tu es contente ? grommela Archer.
Ses yeux améthyste étincelaient.
Au moins six Luxens nous observaient avec curiosité. Ils avaient une apparence humaine et se
tenaient près des cadavres ratatinés de ceux qu’ils avaient assimilés. Trois autres revêtaient toujours leur
véritable forme. Leurs corps brillaient d’une lumière rougeâtre. Derrière nous, la femme Luxen qui
m’avait suivie depuis l’entrée du magasin apparut.
Aucun d’entre eux n’avait l’air d’avoir envie de nous faire des câlins.
Mon cœur martelait ma cage thoracique. Je m’agenouillai lentement devant la petite fille en pleurs.

— Quand je te lâcherai, je veux que tu coures, murmurai-je. Cours le plus vite possible et surtout, ne
t’arrête pas.
Je n’étais pas certaine qu’elle m’ait entendue, mais je priai pour que ce soit le cas. Je la libérai dans
une puissante expiration et la poussai un peu vers l’espace entre les deux rayons. Elle ne demanda pas
son reste. Elle se retourna et s’enfuit à toutes jambes. J’aurais voulu en faire davantage pour elle, mais je
me contentai de me relever.
L’un des Luxens étincelants glissa vers nous avant de s’arrêter et de pencher la tête. Les autres, sous
forme humaine ou non, portèrent leur attention sur la femme à laquelle j’avais arraché l’enfant.
Ça va mal se terminer, me dit la voix d’Archer. Je suppose que si je te demande de t’enfuir, tu ne
le feras pas ?
Je pris une grande inspiration.
Je ne t’abandonnerai pas.
Il eut un sourire en coin.
Je m’en doutais. Alors, autant foncer dans le tas. On va dégager le passage à l’avant.
Pendant mon séjour auprès du Dédale, on m’avait appris à me battre comme un humain, mais aussi
en utilisant la Source. Cet entraînement m’avait bien servi à Las Vegas et même si j’étais persuadée de
pouvoir tenir tête aux meilleurs, une peur glaciale remonta le long de ma colonne vertébrale.
Archer attaqua sans attendre.
Se précipitant en avant, il brandit un bras en l’air. Un orbe d’énergie pure descendit jusqu’à sa
paume, de laquelle elle jaillit pour aller s’écraser en plein dans le torse nu d’un Luxen. Celui-ci perdit le
contrôle sur sa forme humaine et s’écrasa contre les frigos du rayon des produits laitiers. Les cartons
explosèrent et le lait se mit à ruisseler par terre.
Lorsque Archer se retourna pour viser la femme nue, je vis un Luxen étincelant avancer vers lui. Je
fis appel à la Source. La lumière qui courut le long de mon bras n’était pas aussi intense que celle
d’Archer, mais elle était bien suffisante. L’énergie toucha le Luxen à l’épaule et l’envoya valser en
arrière.
Pendant que je me préparais à une deuxième salve d’énergie, je ressentis soudain une douleur
intense au niveau de l’épaule. En l’espace d’une seconde, je me retrouvai à genoux. Mon épaule gauche
fumait. Je posai doucement la main dessus et me forçai à me relever. Mes doigts étaient teintés de rouge.
En me retournant, je faillis recevoir un coup de poing en plein visage de la part d’un jeune Luxen en
forme humaine. Je trébuchai en arrière, avant de me reprendre et de lever un genou. Ni une, ni deux, je lui
assenai un coup dans une partie intime de son anatomie que je ne voulais surtout pas regarder.
Le Luxen se plia en deux.
Avec un sourire mauvais, je l’attrapai par les cheveux au moment même où il commençait à se
transformer et lui assenai un coup de genou dans le nez. J’entendis des os se briser, mais je savais que ça
ne suffirait pas à l’assommer.
Je savais ce que je devais faire.

Archer attaqua de nouveau tandis que je faisais appel à la Source. La boule d’énergie descendit le
long de mon bras avant d’atteindre la tête du Luxen. Il se redressa légèrement, les yeux lumineux et
translucides.
Tout à coup, je fus projetée en arrière, comme si j’avais été renversée par une voiture. L’électricité
crépita dans l’air et je m’effondrai sur le dos. Sonnée, je fixai un instant les néons cassés qui pendaient au
plafond.
Aïe !
Je pestai et roulai sur le côté en clignant des yeux. Le Luxen était lui aussi allongé sur le dos, à
quelques mètres de moi. Pendant que je me remettais difficilement debout, je vis Archer faire valdinguer
un Luxen dans le rayon surgelé. Il se tourna vers moi et hocha la tête.
Il avait libéré la voie du côté des bacs de glace renversés. Ce n’était pas très sûr. Des Luxens
jonchaient le sol. Leur lumière vacillait, mais ils pouvaient se relever à tout instant.
Quelque part dans le supermarché, une explosion retentit et fit trembler les rayonnages. Avec
Archer, on s’élança vers le passage qu’il avait dégagé. Derrière nous, les portes vitrées des congélateurs
explosaient les unes après les autres. Après avoir dépassé le rayon boulangerie et son sol glissant, on
atteignit enfin l’avant du magasin. Autour de nous, des êtres humains choqués et couverts de sang se
précipitaient vers les vitres brisées.
En jetant un coup d’œil au parking et aux bâtiments qui se trouvaient derrière, je sentis mon cœur se
serrer. De la fumée s’élevait dans l’air ; elle tournoyait à la pointe de flammes rouge orangé. Un poteau
électrique était tombé sur une rangée de voitures. Des sirènes retentissaient au loin. Une voiture fonça à
travers le parking et percuta un autre véhicule. Le métal céda sous l’impact.
— On dirait l’apocalypse, murmura Archer.
Je déglutis difficilement.
— Il ne manque plus que les zombies.
Il baissa les yeux vers moi, mais au moment où il allait me dire quelque chose, le rayon des biscuits
salés explosa.
Des chips et des bretzels volèrent dans tous les sens, ainsi que des soufflés au fromage et d’autres
paquets argentés non identifiés. On aurait dit qu’il pleuvait des emballages. Il y en avait partout au sol. Et
un trou béant était apparu au milieu du rayon.
— Partons, dit Archer.
Et cette fois, je ne le contredis pas.
Je gardais mes mots pour une autre bataille, car je savais qu’une fois de retour à la cabine, Archer
allait essayer de nous convaincre, si c’était possible, de quitter l’Idaho. Je comprenais que nous n’étions
plus en sécurité et s’il voulait partir, je ne comptais pas le retenir. Étant donné l’état de Beth, il était plus
sûr de l’éloigner de toute cette commotion, mais je ne comptais pas partir d’ici sans Daemon.
C’était non négociable.
On passa devant une caisse démolie. Archer courait devant moi quand, soudain, je m’immobilisai.
Mes muscles se crispèrent les uns après les autres, car… je sentais des picotements dans ma nuque.

Mes jambes tremblaient, je n’arrivais plus à respirer. Le picotement, chaud et familier, était bien
réel. Il m’avait manqué pendant ces deux jours. Dans ma poitrine, mon cœur se mit à battre à tout rompre
et mon sang gronda dans mes veines.
Daemon.
Je me retournai lentement, comme si j’évoluais dans des sables mouvants, et passai au crible les
rayonnages détruits. De la lumière clignotait et vacillait à travers les vestiges du supermarché. Le temps
sembla ralentir. L’air devint si épais que j’eus du mal à respirer. Étourdie par la vague d’émotions qui
m’avait envahie, pleine d’espoir, je fis un pas vers l’intérieur.
— Katy ! (La voix d’Archer résonna depuis les portes brisées.) Qu’est-ce que tu fabriques ?
Je pressai le pas. Dans ma précipitation, je manquai me heurter à un étalage de bonbons. Les
paquets de chips craquaient sous mes pieds. J’avais la bouche sèche et les yeux humides. La douleur et la
sensation intense de brûlure que je ressentais au niveau de l’épaule devinrent secondaires.
Le vent se leva et mes cheveux se mirent à tourbillonner autour de mon visage. J’ignorais d’où il
venait, mais je continuai mon avancée, approchant du rayon des biscuits salés qui avait été détruit.
Je me plaçai sur le côté et observai l’allée dans son intégralité. Alors, mon cœur s’arrêta. Mon
univers tout entier marqua une pause.
— Et merde ! cria Archer. (Sa voix était plus proche à présent.) Non !
Trop tard.
Je l’avais vu.
Et il m’avait vue aussi.
Il se tenait au bout de l’allée, dans sa véritable forme. Il étincelait comme un diamant. Il ressemblait
à tous les autres Luxens, et pourtant chaque parcelle de mon corps savait que c’était lui. Toutes les
cellules qui me constituaient se réveillèrent soudain et semblèrent l’appeler. Il restait la plus belle chose
que j’aie jamais vue. Grand, brillant comme un millier de soleils, les contours légèrement teintés de
rouge.
Je fis un pas en avant en même temps que lui et j’essayai de lui parler, par le procédé qui était le
nôtre depuis qu’il m’avait guérie, depuis qu’il nous avait liés pour toujours.
Daemon ? fis-je à travers notre connexion.
Il disparut, car il bougeait trop vite pour que je le voie.
— Kat ! hurla Archer.
En même temps, je crus entendre résonner dans ma tête une voix plus grave et plus suave qui me
noua l’estomac et me serra le cœur.
Une douce chaleur descendit le long de mon dos. Et quand je me retournai, j’étais face à
d’incroyables yeux émeraude ; à une peau hâlée ; à des pommettes taillées à la serpe ; et à une crinière
noire décoiffée qui effleurait des sourcils tout aussi foncés.
Un sourire forcé étirait ses lèvres pulpeuses.
Ce n’était pas Daemon.

Dawson me regardait de haut. Il faisait bien une tête et demie de plus que moi. Je crus voir une lueur
de remords dans ses yeux, mais c’était sans doute une projection de ma part. Une lumière apparut derrière
ses pupilles, rendant ses orbites complètement immaculées. De minuscules bandes d’électricité statique
couraient le long de ses joues.
Il y eut alors un flash, une vague de chaleur intense dont le souffle faillit me soulever. Puis plus rien.

CHAPITRE 3

Daemon
Le flot constant de voix dans ma langue maternelle et dans une dizaine de langues humaines me
donnait la migraine. Les mots. Les phrases. Les menaces. Les promesses. Le putain de bavardage
incessant de ma famille oh combien éloignée et fraîchement débarquée qui découvrait une nouveauté
toutes les cinq secondes.
Oh ! Un mixeur.
Oh ! Une voiture.
Oh ! Les humains saignent beaucoup et se brisent facilement.
Dès qu’ils ouvraient les yeux le matin, ils voyaient quelque chose pour la première fois et même si
leur enthousiasme pour la technologie et l’anatomie humaines avait un charme enfantin, ils passaient
surtout pour des barjots.
Les derniers à avoir débarqué étaient les pires fils de pute que j’aie jamais rencontrés.
En l’espace de quarante-huit heures, des milliers de représentants de mon espèce étaient apparus sur
Terre. On aurait dit une énorme ruche. Nous étions tous connectés, sur la même longueur d’onde, comme
de petites abeilles qui travaillaient pour leur reine.
Même si j’ignorais qui était la reine en question.
Parfois, ce lien était déstabilisant. Les besoins et les désirs de tous s’amoncelaient sous le crâne de
chaque Luxen. Prendre le dessus. Contrôler. Dominer. Régner. Réduire en esclavage. Le seul moment de
répit, c’était quand je prenais ma forme humaine. La connexion s’en trouvait alors amoindrie, comme
affaiblie. Mais ça ne marchait pas pour tout le monde.
Foulant le parquet de l’atrium d’une maison suffisamment vaste pour accueillir toute une armée et
abriter en plus une soirée pyjama, j’aperçus mon frère appuyé contre le mur, près d’une porte double
fermée, et tout à coup, je vis rouge. Il avait la tête baissée, les sourcils froncés sous le coup de la
concentration et ses doigts volaient sur l’écran de son téléphone. Lorsque je me trouvai au milieu de cette
pièce lumineuse qui sentait la rose et une légère odeur de sang, il releva la tête.
Dawson prit une grande inspiration tandis que je le rejoignais.

— Hé, fit-il. Tu es là. Ils…
Je lui arrachai le portable des mains et le jetai par terre de toutes mes forces. Le petit objet
rectangulaire vola à travers la pièce et se brisa contre le mur d’en face.
— Non, mais ça va pas ? hurla Dawson en levant les mains au ciel. J’étais au niveau soixante-neuf
de Candy Crush, abruti ! Tu as une idée de la difficulté de ce… ?
Je pris de l’élan et lui flanquai mon poing dans la figure. Il tomba contre le mur en portant une main
à son visage. Un sentiment malsain de satisfaction me prit aux tripes.
Il releva la tête et la pencha sur le côté.
— Bordel, grogna-t-il en baissant la main. Je ne l’ai pas tuée. Tu le vois bien.
Mes pensées s’échappèrent de mon esprit comme de l’eau qui déborde d’un vase. Je pris une
inspiration mal assurée.
— J’ai géré la situation, Daemon. (Il jeta un coup d’œil à la porte et baissa d’un ton.) Je n’avais pas
le choix.
Me jetant sur lui, je l’attrapai par le col de son tee-shirt et le soulevai jusqu’à ce qu’il soit sur la
pointe des pieds. Ses explications ne justifiaient pas ce qu’il avait fait.
— Tu n’as jamais réussi à contrôler la Source. Pourquoi est-ce que ce serait différent maintenant ?
Ses pupilles prirent un éclat blanc. Il passa ses bras entre les miens pour se libérer.
— Je n’avais pas le choix.
— Ouais, si tu le dis.
Je me forçai à m’éloigner de mon frère pour éviter de le faire passer à travers un mur ou de le jeter
devant un tank en marche.
Dawson se tourna vers moi. Je sentais son regard arrogant dans mon dos.
— Il faut que tu apprennes à te contrôler, frérot.
Je m’arrêtai devant les portes closes, avant de jeter un œil en arrière dans sa direction.
Il secoua la tête.
— Je suis…
— Ferme-la, lui dis-je.
Dawson ferma les yeux un instant. Puis il les rouvrit et fixa les portes closes. Il paraissait soudain à
bout de nerfs.
— Combien de temps est-ce que ça va durer ? murmura-t-il.
La peur me prit aux tripes. C’était trop dur à supporter. Je savais que ses défenses avaient été
baissées et qu’il s’était retrouvé dans une mauvaise position. Il n’avait pas eu le choix.
— Je ne sais pas. Avec…
Je n’eus pas besoin de terminer ma phrase. À son expression, il était clair qu’il avait compris où je
voulais en venir.
— Dee…
Je le regardai dans les yeux. Il n’y avait rien d’autre à dire. Je me tournai de nouveau et poussai la
porte. Le bourdonnement constant qui résonnait dans mon crâne se fit plus fort tandis que je pénétrais

dans le grand bureau circulaire.
De nouveaux venus se tenaient dans la pièce, mais seul l’homme assis dos à moi m’importait, celui
dont la présence nous avait attirés dès qu’il avait atterri près de la cabine.
Il était assis dans un fauteuil en cuir et regardait un grand écran plat fixé au mur. Il s’agissait d’une
émission d’informations locales qui diffusait des images du centre-ville de Cœur d’Alene. La ville ne
ressemblait plus du tout à ce qu’elle avait été trois jours plus tôt. De la fumée s’échappait des bâtiments.
Des flammes s’élevaient à l’ouest, comme un coucher de soleil flamboyant. Les rues étaient dévastées.
On aurait dit une zone de guerre.
— Regardez-les s’agiter inutilement, dit-il avec un accent étrange, car il s’habituait encore au
langage humain.
À l’écran, des humains pillaient un magasin d’électronique.
— Aucune organisation. C’est pathétique. Ils sont tellement inférieurs. (Son rire rauque était presque
contagieux.) Ce sera la planète la plus facile à dominer.
J’avais encore du mal à imaginer qu’ils avaient patienté pendant tout ce temps, génération après
génération, depuis la destruction de notre planète, terrés dans un univers lointain qui, visiblement, n’avait
pas été aussi confortable que la Terre.
Incrédule, il secoua la tête tandis que des tanks envahissaient la ville. Il rit encore.
— Ils sont incapables de se défendre seuls.
Une grande rousse qui portait une jupe noire moulante et une chemise blanche, nouvellement arrivée
elle aussi, se racla la gorge. Elle s’appelait Sadi, ce qui lui allait comme un gant, puisque je l’avais
surnommée : Sadi la sadique.
Ça n’avait pas l’air de la déranger. En fait, en peu de temps, elle n’avait fait que confirmer ce que je
pensais à son sujet. Et puis, elle n’arrêtait pas de mater mon cul.
— Ils ont quand même des armes, dit-elle.
— Pas assez, très chère. Nous avons atterri dans les plus grandes villes de tous les États, de tous les
pays. Qu’ils sortent leurs armes de pacotille ! On perdra peut-être quelques soldats dans la mêlée, mais
ça ne changera rien à l’issue finale.
Le fauteuil se retourna. Je sentis les muscles de mon cou se tendre. La forme humaine qu’il avait
choisie était celle d’un homme svelte d’une quarantaine d’années, avec des cheveux bruns traversés par
une raie très nettement dessinée et des dents parfaites, droites et blanches.
Il s’agissait du maire de la ville et il aimait qu’on l’appelle par le nom de cet homme, désormais
décédé : Rolland Slone. Drôle d’idée.
— Nous atteindrons notre objectif. N’est-ce pas, Daemon Black ?
Je soutins son regard.
— Je ne pense pas qu’ils seront capables de vous arrêter.
— Bien sûr que non ! (Il plaça ses doigts sous son menton d’un air pensif.) J’ai entendu dire que tu
avais ramené un petit quelque chose avec toi ?
Sa phrase ressemblait à une question, pourtant il connaissait déjà la réponse. Je hochai la tête.

Sadi se tourna face à moi, intriguée, et une lueur illumina ses yeux vert tilleul. À côté du mur,
quelqu’un d’autre nous écoutait.
— Une femme ? demanda Sadi, qui avait sans doute aperçu les images qui étaient passées dans mon
esprit.
— La dernière fois que j’ai vérifié, oui. (Elle plissa les yeux et je ne pus m’empêcher de sourire.)
Je ne suis toujours pas convaincu que toi, tu as tous les attributs féminins nécessaires.
Sadi ouvrit les mains.
— Tu veux vérifier ?
Je souris d’un air arrogant.
— Merci, mais je passe mon tour.
Rolland ricana et croisa les jambes.
— Cette femme… Elle n’est pas tout à fait humaine, n’est-ce pas ?
En me voyant secouer la tête, Sadi lâcha l’affaire. Un muscle, ou un nerf, en tout cas quelque chose
de très agaçant, se mit à palpiter sous l’un de mes yeux.
— Non. Pas tout à fait.
Il posa les mains sur les genoux, l’une par-dessus l’autre.
— Et qu’est-elle, exactement ?
— Une mutante, répondit Dee en entrant dans la pièce d’un pas décidé. (Ses longs cheveux noirs
rebondissaient derrière elle. Quand elle posa les yeux sur Rolland, un doux sourire étira ses lèvres.) Elle
a été transformée par mon frère.
— Lequel ? demanda Rolland.
— Celui-ci. (Dee me désigna d’un geste de la tête avant de poser les mains sur les hanches.) Il l’a
guérie il y a un an. La fille est une hybride.
Tous les regards se posèrent de nouveau sur moi.
— Essayais-tu de nous le cacher, Daemon ?
— Souhaitez-vous réellement que je réponde à cette question ?
— Tu n’as pas tort, murmura Rolland en m’examinant. Tu es difficile à cerner, Daemon.
Contrairement à ta sœur.
Je croisai les bras, avant de hausser les épaules.
— J’aime croire que je suis un livre ouvert.
— De nous tous, il est celui qui s’est toujours tenu le plus à l’écart des humains, ajouta Dee.
Rolland haussa les sourcils.
— Sauf de cette fille, je suppose.
— Oui. (Apparemment, Dee était devenue ma porte-parole.) Daemon était amoureux d’elle.
— Amoureux ? (Sadi eut un rire étonnamment léger.) Serait-ce là un signe de… (Elle sembla
chercher le mot juste.) faiblesse ?
Je me raidis et marmonnai :
— « Était » est le mot-clé.

— Expliquez-moi cette histoire de guérison et de mutation, m’ordonna Rolland en se penchant en
avant.
J’attendis que Dee prenne la parole en premier, mais elle semblait préférer rester silencieuse.
— Elle souffrait d’une blessure fatale. Je l’ai guérie sans savoir que cela entraînerait chez elle une
mutation. Certains de mes pouvoirs lui ont été transmis et depuis, nous sommes connectés.
— Pourquoi l’as-tu sauvée ?
Sa voix était empreinte de curiosité.
Dee ricana.
— Je ne crois pas qu’il pensait avec sa tête à ce moment-là, si vous voyez ce que je veux dire.
Je résistai à l’envie d’assassiner ma sœur du regard. Rolland m’observait attentivement. Au bout
d’un moment, il sourit, comme si le sous-entendu de Dee l’amusait, mais aussi comme s’il avait envie
d’en savoir plus.
— Intéressant, murmura Sadi en recoiffant ses cheveux cuivrés derrière son épaule fine. Ce lien qui
vous unit… est-il fort ?
Mal à l’aise, je jetai un coup d’œil au Luxen qui était toujours adossé au mur.
— Si elle meurt, je meurs. C’est assez fort pour vous ?
Les yeux de Rolland s’arrondirent sous le coup de la surprise.
— Eh bien… Ce n’est pas très bon pour toi.
— En effet, rétorquai-je.
Le sourire arrogant de Sadi lui donnait un air affamé.
— Est-ce qu’elle ressent ce que tu ressens ? Et vice versa ?
— Seulement en cas de blessure mortelle, répondis-je d’une voix monocorde, les yeux rivés au sol.
Sadi se tourna vers Rolland. Je compris tout de suite qu’ils communiquaient par télépathie. Leur
conversation était noyée parmi les autres, mais l’expression radieuse qui apparut soudain sur le visage de
Sadi me fit serrer les poings.
Je ne lui faisais pas confiance.
Je ne faisais pas non plus confiance au type qui nous observait sans rien dire.
— Tu n’as pas à lui faire confiance, me dit Rolland avec un grand sourire. En revanche, nous
devons pouvoir vous faire confiance.
Dee se crispa.
— Vous pouvez nous faire confiance.
— Je sais. (Il inclina la tête.) Il y avait une autre créature sur place, n’est-ce pas ? Elle a réussi à
s’enfuir ?
En bonne petite collabo, Dee hocha la tête et s’affala sur un canapé.
— C’était un Origine, le produit d’un Luxen mâle et d’une hybride femelle. J’espère qu’on n’aura
pas à le tuer. Je le trouve plutôt mignon.
— Intéressant.

Rolland jeta de nouveau un coup d’œil à Sadi et cette fois encore, ils échangèrent clairement des
messages télépathiques.
Puis il se leva et boutonna la veste de son costume beige.
— Il y a beaucoup de choses que nous ignorons. Ces hybrides sont nouveaux pour nous, dit-il.
Sa remarque me donna envie de rire.
Pour des êtres qui n’étaient jamais venus sur la planète Terre, ils semblaient très bien connaître son
organisation. Ils cachaient clairement certains détails. Des tonnes de détails. Il était évident que des
espions avaient été à l’œuvre.
— Nous comptons sur toi, sur ta famille et sur tous ceux qui, comme toi, peuvent nous aider dans ce
genre de situation.
Je hochai brièvement la tête. Dee aussi.
— Maintenant, j’ai des choses à faire. (Il fit le tour du bureau en chêne massif et le Luxen adossé au
mur se redressa enfin.) Des gens à rencontrer et à rassurer.
La surprise m’envahit.
— À rassurer ?
Lorsque Rolland passa devant moi, suivi de près par Sadi et par l’homme muet, il sourit de nouveau
à pleines dents.
— On se voit plus tard, Daemon.
Les portes se refermèrent derrière eux. Il était de plus en plus évident que l’on ne me disait pas tout.
On me cachait des tas de choses.
Je soupirai et me tournai vers ma sœur, toujours assise, quand soudain j’eus une révélation. Je la
reconnaissais à peine.
Dee leva la tête pour me regarder dans les yeux.
— Je croyais que tu étais censée la surveiller ? lui demandai-je.
Elle haussa les épaules.
— Elle ne peut pas aller bien loin. Dawson l’a assommée.
Les muscles de ma nuque se crispèrent.
— Donc personne n’est avec elle ?
— Aucune idée. (Elle examina ses ongles en fronçant les sourcils.) Et je m’en moque.
Je la dévisageai un instant. Des mots que je n’aurais jamais cru avoir envie de lui dire un jour me
brûlaient la langue, mais je les ravalai.
— Je suis surpris que tu n’aies pas mentionné Beth.
Elle haussa un sourcil.
— Beth est faible, plus faible que Katy. En nous voyant, elle fuirait et se tuerait dans sa
précipitation, condamnant Dawson avec elle. Pour le bien de Dawson, on a intérêt à garder le secret.
— Tu mentirais à Rolland ?
— On lui ment depuis le début, non ? Dawson garde ce secret tout au fond de lui, comme toi et moi.
Ils ne connaissent pas l’existence de Beth et ils n’étaient pas au courant pour Katy non plus avant

aujourd’hui.
Mon cœur se serra. Je me forçai à me détendre. Dee pencha la tête sur le côté pour m’observer.
— Si tu crois que c’est pour le mieux.
— Je le pense, oui, répondit-elle avec froideur.
Comme il n’y avait rien à ajouter, je me tournai vers la porte.
— Tu vas la rejoindre.
Je m’arrêtai, mais continuai de lui tourner le dos.
— Et alors ?
— Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Si ses blessures s’infectent et si elle meurt, tu sais très bien ce que ça signifie pour moi.
Le rire cristallin de Dee me fit penser au bruit des stalactites qui tombaient de notre porche en hiver.
— Depuis quand les hybrides souffrent-ils d’infections ?
— Les hybrides n’ont jamais de rhume, ni de cancer, Dee, mais je ne connais pas les conséquences
d’une brûlure aussi forte. Tu as une idée ?
— Non, tu as raison, mais…
Je me tournai vers elle, les poings serrés contre mes flancs.
— Qu’est-ce que tu insinues, à la fin ?
Ses lèvres se retroussèrent en coin.
— Le pire qui pourrait lui arriver, c’est que son bras pourrisse.
Je la dévisageai.
Alors, elle rejeta la tête en arrière en riant et tapa dans ses mains.
— Si tu voyais ta tête ! Écoute, tout ce que j’essaie de te dire, c’est qu’on dirait qu’il y a une autre
raison qui te pousse à la retrouver.
Un muscle se crispa entre ma mâchoire et mon œil.
— Tu avais raison, tout à l’heure.
Elle fronça les sourcils.
— Hein ?
Je lui lâchai un grand sourire, comme ça ne m’était plus arrivé depuis une éternité.
— Je ne pense pas avec ma tête.
— Beurk ! (Elle plissa le nez.) OK, je ne veux plus rien savoir. Salut.
Je lui fis un clin d’œil, avant de reprendre ma route et de quitter la pièce. Dawson ne se trouvait
plus dans l’atrium. Je n’aimais pas l’idée de ne pas savoir où il était, ni ce qu’il faisait. Ça ne pouvait
rien apporter de bon. Malheureusement, je n’arrivais pas à me concentrer sur autre chose que ce qui
m’attendait à l’étage.
Ce n’était pas moi qui l’avais ramenée ici.
C’était Dawson. Je n’étais pas avec lui lorsqu’il l’avait portée à l’étage, mais je savais où elle était
sans avoir à demander mon chemin. Au troisième étage. Dernière chambre à droite.

Des photos du maire Rolland Slone et de sa famille décoraient les murs de l’escalier : une jolie
femme blonde et deux enfants de moins de dix ans. Je n’avais vu aucun d’entre eux en arrivant ici. Le
dernier cadre avant le palier du deuxième étage était cassé et barbouillé de sang.
Je continuai mon ascension.
Je montais très vite, mais les étages supérieurs étaient vides. Quand je m’engageai dans un large
couloir peint en vert forêt décoré de tableaux représentant les différents lacs de la ville, le
bourdonnement et les discussions se dissipèrent soudain. J’avais presque l’impression d’être seul dans
ma tête. Presque.
Passant une main dans mes cheveux, je lâchai une expiration saccadée qui se transforma en juron
quand j’aperçus la dernière porte.
Elle était entrouverte.
Dee l’avait-elle laissée ainsi ? C’était possible. Les bras ballants, j’avançai lentement vers la porte.
Mon cœur martelait ma poitrine. Je tendis la main vers la poignée. Une lumière anormale se répandit dans
le couloir.
Un Luxen se tenait dans la pièce avec elle. Penché au-dessus du lit, il m’empêchait de la voir.
Et tout à coup, je vis rouge.

CHAPITRE 4

Daemon
La périphérie de ma vision se teinta de rouge et, comme un cobra prêt à attaquer, je bondis à travers
la pièce. En sentant ma présence, le Luxen se redressa. Il prit alors la forme humaine qu’il avait adoptée :
celle d’un homme d’une vingtaine d’années. Je crois qu’il se faisait appeler Quincy, mais je me moquais
pas mal de son nom.
— Mauvaise idée…
Mon poing s’abattit sous ses côtes et il se plia en deux. Avant qu’il ait eu le temps de tomber en
arrière sur le lit, je l’attrapai par les épaules et le projetai sur le côté.
Quincy heurta le mur avec une telle violence que les tableaux qui y étaient accrochés tremblèrent.
Ses yeux bleus devinrent blancs. Je n’avais pas terminé. Je m’élançai vers lui et le poussai par les
épaules pour le plaquer de nouveau au mur.
Nos visages n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.
— Qu’est-ce que tu fous ici ?
Le sourire de Quincy dévoila ses dents.
— Je n’ai pas à te répondre.
— Si tu ne veux pas savoir ce que ça fait d’être écorché vif, une bande de peau après l’autre,
rétorquai-je en enfonçant mes doigts dans le tee-shirt qu’il portait, tu as intérêt à me le dire.
Il éclata de rire.
— Tu ne me fais pas peur.
De la rage, de la frustration et toutes sortes d’émotions négatives m’envahirent. Je mourais d’envie
de me défouler sur ce sale type.
— Tu as tort. Si tu t’approches encore une fois d’elle, si tu regardes dans sa direction ou si tu
respires le même air qu’elle, je te tue.
— Pourquoi ? (Ses yeux se posèrent sur le lit, derrière mon épaule. Je l’attrapai par le menton pour
le forcer à me regarder en face. Sa forme humaine scintilla.) Tu la protèges, c’est ça ? Je sens bien
qu’elle n’est pas humaine, mais elle n’est pas non plus l’une des nôtres.

— Ça n’a aucune importance.
Je sentis les os et la chair de son menton céder.
Il se libéra de ma poigne en riant et appuya sa tête en arrière, contre le mur.
— Tu vis ici depuis trop longtemps. C’est ça, le problème. Tu es trop humain. Tu crois que je ne
l’ai pas compris ? Que les autres ne l’ont pas compris ?
Mes lèvres s’étirèrent en un sourire glacial.
— Si tu crois que le fait d’avoir été élevé sur Terre m’empêchera de te tuer, tu te trompes, crétin.
Éloigne-toi d’elle et de ma famille.
Déstabilisé, Quincy me dévisagea. Il lut dans mon expression qu’il valait mieux capituler. Quand
ses iris cessèrent de briller, mon sourire s’élargit.
— Je vais le dire à Rolland, grommela-t-il.
Je le lâchai et lui tapotai la joue.
— Fais-toi plaisir.
Il hésita un instant, avant de s’éloigner du mur. Puis il quitta la pièce, sans regarder en direction du
lit. Pas une seule fois. Il avait retenu sa leçon. D’un geste de la main, je refermai doucement la porte. Le
claquement du verrou résonna dans mes veines. Fermer la porte à clé ne servait à rien dans une maison
remplie de Luxens. C’était un réflexe humain.
Les yeux clos, je me passai les mains sur le visage. J’étais épuisé. Venir dans cette chambre n’avait
certes pas été une idée de génie, mais je ne pouvais pas rester à l’écart. Dès l’instant où j’étais revenu
ici, j’avais été irrévocablement attiré par cette pièce. Et ce désir avait été plus fort que ma raison.
Dire que je n’avais même pas le droit de penser son nom !
Comme les autres pouvaient lire dans mes pensées, j’essayais de garder mon esprit vide, mais en me
tournant vers le lit, j’eus l’impression de recevoir un coup de poing en plein ventre. Je ne pouvais plus
bouger, ni respirer. Je restai planté là, comme si le temps s’était arrêté. Ces deux jours sans la voir
m’avaient paru une vie entière.
Et quelque part, c’était le cas. Le monde était différent à présent. Le futur aussi.
En la voyant ainsi, je me rappelais le jour où j’étais arrivé dans la Zone 51 et où je l’avais observée
pendant son sommeil, après des mois de séparation. Les choses avaient été différentes alors. Meilleures.
Je faillis éclater de rire. L’idée qu’elle ait été plus en sécurité entre les mains du Dédale était
invraisemblable. Pourtant, c’était la vérité.
Elle était allongée sur le dos et il était clair que la personne qui l’avait emmenée ici (ce n’était pas
Dawson) ne s’était pas souciée de son confort. On l’avait simplement posée là, comme un sac de linge
sale. Elle pouvait s’estimer heureuse d’avoir fini sur un lit plutôt que par terre.
Elle avait toujours ses baskets aux pieds. L’un de ses genoux était plié et coincé sous son autre
jambe. Son jean était taché de sang séché. Son bras droit était replié. L’autre reposait sur son bas-ventre.
Son tee-shirt trop grand, qui m’appartenait, était remonté, exposant sa peau blanche et délicate. Je serrai
les poings si forts que mes doigts me firent souffrir.

Pourquoi Quincy était-il venu ici ? Avait-il agi ainsi par simple curiosité ? Je doutais qu’il ait déjà
vu ou senti la présence d’un hybride et ces nouveaux arrivants étaient curieux comme des singes. Mais…
et s’il y avait une autre raison ?
Seigneur. Je n’avais même pas envie d’y penser. Ça ne présageait rien de bon. Si Rolland voulait
me garder auprès de lui, il avait intérêt à ce qu’elle reste en vie. Toutefois, après ces deux jours passés
en leur présence, je savais que la mort n’était pas ce qu’il y avait de pire.
J’étais à présent debout devant le lit. Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais changé de place. Je
n’aurais pas dû me trouver ici ; c’était une très mauvaise idée. Pourtant, au lieu de réagir comme s’il me
restait le moindre neurone, je m’assis à côté d’elle, les yeux rivés sur sa main posée au-dessus de son
nombril.
Sa main paraissait si pâle, si petite… si fragile, malgré le fait qu’elle n’était pas une humaine
ordinaire. Mon regard remonta le long de son bras. Le tee-shirt était déchiré et brûlé au niveau de son
épaule. Le tissu bleu marine était noir de sang.
Me penchant au-dessus d’elle, je posai une main près de sa taille. Du sang avait coulé sur la
couverture et les draps blancs. Pas étonnant qu’elle paraisse si mal en point. Le cœur à cent à l’heure,
j’observai ses longs cheveux bruns étalés sur le coussin.
Mes doigts me démangeaient à l’idée de les toucher, de la toucher, elle, mais lorsque mes yeux se
posèrent sur ses lèvres entrouvertes, mon corps tout entier se raidit.
Une avalanche de souvenirs déferla dans ma mémoire. Mon pouls s’emballa tandis qu’ils
s’imposaient à moi les uns après les autres. La seule chose qui calma mon cœur emballé et mes muscles
crispés fut la trace rouge vif que j’aperçus près de ses lèvres.
Du sang.
La poitrine serrée, je relevai les yeux. Elle avait un hématome violacé au niveau de la tempe et ce
n’était pas beau à voir. Lorsque Dawson l’avait assommée, elle était tombée la tête la première. Le bruit
qu’avait fait son crâne en touchant le sol continuait de me hanter. La vérité, c’est qu’il continuerait de me
hanter pour l’éternité.
Ses cils épais ne bougeaient pas. Elle avait des cernes sous les yeux et une autre blessure à la
naissance des cheveux, mais elle était toujours la plus…
J’interrompis mes pensées, fermai les yeux et soufflai doucement. Pour une raison inconnue, je revis
le visage d’Archer, l’expression qu’il avait eue lorsque nos regards s’étaient croisés quelques secondes
après sa chute. Dans le chaos sanglant et la confusion, j’avais eu l’impression que le temps s’arrêtait.
Puis Archer avait avancé vers elle et je… j’aurais voulu la laisser là, mais quelqu’un d’autre l’avait
attrapée.
Et je ne l’avais pas arrêté.
J’ouvris les yeux. D’un bras tremblant, je lui pris la main. À l’instant où je la touchai, une décharge
électrique, comme un coup de fouet, me traversa. Je tirai délicatement sur son tee-shirt pour le remettre en
place. Alors, mes doigts frôlèrent son ventre. Ce bref contact fut une vraie torture.
Et je sus que j’étais perdu.

Ma main descendit le long de sa joue froide et replaça une mèche de ses doux cheveux derrière son
oreille. J’ignore combien de temps je restai assis ainsi, à tracer la courbe de sa mâchoire et de ses lèvres.
Sans m’en rendre compte, j’étais en train de la soigner. Ses blessures disparaissaient petit à petit, et je
savais qu’elle avait arrêté de perdre du sang. J’aurais voulu la prendre dans mes bras et aller la laver,
mais ç’aurait été trop risqué.
J’en avais peut-être déjà trop fait, mais quelle importance ?
Ses joues avaient retrouvé des couleurs. Son visage avait pris une teinte rosée. Je compris qu’elle
allait bientôt se réveiller.
Je ne pouvais pas rester ici.
Avec douceur, je retirai ses chaussures, puis relevai ses jambes pour les placer sous la couverture.
J’aurais pu en faire beaucoup plus, j’aurais dû en faire beaucoup plus, mais… pour l’instant, il fallait
s’arrêter là.
Fermant les yeux, je baissai la tête et respirai ce parfum unique et doux qui était le sien. Puis
j’embrassai ses lèvres entrouvertes. Une vague de sensations déferla en moi, une sublime décharge me
traversa et je dus me faire violence pour relever la tête, me redresser et m’éloigner d’elle avant qu’il soit
trop tard… Même si une petite voix me murmurait que c’était déjà le cas.
Il y avait des centaines de dénouements possibles à cette histoire ; malheureusement, aucun d’entre
eux ne serait heureux.
*
* *

Katy
Je dus me battre pour m’extraire du brouillard de mon inconscience. Mon cerveau reprenait
lentement du service. Surprise de ne pas ressentir de douleur vive, je restai allongée, un instant sans
bouger. Certes, mon épaule me faisait un peu souffrir et le fond de mes yeux me brûlait légèrement, mais
ce n’était rien par rapport à ce que j’avais pu imaginer.
La confusion m’envahit tandis que je rejouais dans ma tête les minutes qui avaient précédé ma
plongée dans les bras de Morphée. Au supermarché, la situation avait dégénéré. Les Luxens avaient
attaqué sur tous les fronts. Ils avaient assimilé l’ADN des humains à une telle vitesse qu’ils avaient causé
un véritable massacre. Je priai pour que la petite fille ait réussi à s’échapper, mais existait-il désormais
un endroit sûr à la surface de cette planète ? Ils étaient partout et…
Le cœur battant la chamade, je me rappelai soudain avoir senti la présence de Daemon et l’avoir vu
sous sa véritable forme. Il m’avait reconnue, lui aussi, puis il s’était enfui… et c’était Dawson qui
m’avait assommée à l’aide de la Source. Pourquoi avait-il fait une chose pareille ? Pire : pourquoi
Daemon n’était-il pas venu me trouver ?
Dans les tréfonds de mon esprit, un murmure insidieux me souffla la réponse. Luc et Archer en
avaient parlé à demi-mot, pourtant je ne pouvais pas croire qu’ils avaient vu juste et que notre plus
grande peur était devenue réalité.
La simple idée que Daemon puisse être différent, qu’il puisse être l’un d’entre eux (peu importe ce
qu’ils étaient), me serrait le cœur comme un poing de fer.
Après avoir pris une grande inspiration, j’ouvris les yeux. Hoquetant de surprise, je me redressai
vivement, à une telle vitesse que j’eus l’impression que ma tête allait se détacher de mon corps.
Deux yeux émeraude cerclés de cils noirs me dévisageaient. Cette image me renvoya à l’été
précédent, au matin où j’avais découvert que Daemon Black n’était pas tout à fait humain, après qu’il
avait arrêté le temps pour empêcher un camion de m’aplatir comme une crêpe. À mon réveil, j’avais
trouvé Dee à mon chevet.
Comme elle l’était à présent.

Perchée au pied du lit, Dee avait les jambes repliées contre son torse et le menton posé sur les
genoux. Un rideau de cheveux noirs tombait lourdement sur ses épaules. À ce jour, elle était sans doute la
plus belle femme que j’avais jamais vue. Avec Ash. Malheureusement, Ash n’était plus de ce monde.
Mais Dee, elle, était là.
Le soulagement dérida les muscles de mon dos. J’observai cette fille qui était devenue ma meilleure
amie et qui l’était restée, malgré la tragédie qui avait touché Adam. Si Dee était là, ça ne pouvait être que
bon signe. Lorsque je voulus m’approcher d’elle, les draps tombèrent sur ma taille ; je me figeai.
Dee me dévisageait, sans ciller, avec la même expression que ce matin-là. Mais quelque chose
clochait.
Comme j’avais la gorge sèche, je me forçai à déglutir.
— Dee ?
Elle haussa un sourcil parfaitement dessiné.
— Katy ?
Le son de sa voix me mit mal à l’aise. Elle était différente, laconique, froide. Mon instinct me criait
de garder mes distances, mais ça n’avait aucun sens.
— Je commençais à me demander si tu allais te réveiller, me dit-elle en relâchant les jambes. Tu
dors comme une morte.
Je clignai lentement des paupières avant d’inspecter la pièce qui m’entourait. Je ne reconnaissais
pas les murs verts, ni les photos de paysages à couper le souffle. Quant aux meubles, ils n’avaient rien de
familier.
Dee non plus.
Relevant les jambes, je mis de l’espace entre nous et j’essayai de déglutir encore. Une grande
armoire en chêne trônait à côté de la porte close.
— Je… J’ai tellement soif !
— Et alors ?
En entendant son ton sec, je tournai vivement la tête dans sa direction.
— Quoi ? (Elle leva les yeux au ciel tout en étirant ses jambes élancées.) Tu t’attendais à ce que
j’aille te chercher un verre ? (Elle éclata d’un rire si étrange que j’écarquillai les yeux.) Tu peux toujours
courir. Ce n’est pas comme si tu allais mourir de soif.
Atterrée par son attitude, je me contentai de la dévisager. Elle se leva et essuya ses mains sur les
cuisses de son jean foncé. Peut-être m’étais-je blessée plus sérieusement que je ne le pensais. Peut-être
avais-je voyagé dans une dimension parallèle où Dee était une véritable garce.
Elle se tourna vers moi et fronça les sourcils comme l’avait fait la femme du supermarché quand
elle s’était rendu compte qu’un Luxen lui avait volé son apparence.
— Tu pues le sang et la transpiration. (Je haussai d’un coup les sourcils.) C’est dégueulasse. (Elle
s’arrêta, le nez froncé.) Je dis ça, je ne dis rien…
OK. Je me laissai tomber contre la tête de lit.
— C’est quoi ton problème ?

— C’est quoi mon problème ? (Dee rit de nouveau.) Pour une fois, je n’en ai pas !
Je la regardai, embarrassée.
— Je… Je ne comprends pas.
— Bien sûr que si. Tu n’es pas stupide. Et… tu veux savoir autre chose ?
— Quoi ? murmurai-je.
Les lèvres de Dee s’étirèrent en un sourire cruel, presque moqueur, qui donnait à sa beauté un aspect
malsain.
— Tu n’es pas…
Quand elle s’élança vers moi, la main levée, je réagis sans réfléchir. Je levai le bras droit et je la
saisis par le poignet avant que sa paume ne rencontre ma joue.
— Tu n’es pas faible, dit-elle en se libérant sans effort de mon emprise. (Elle recula et posa les
mains sur ses hanches fines.) Donc, tu peux continuer de me regarder bêtement si tu veux, mais on n’a pas
le temps de se raconter nos vies. En plus, il est évident que Daemon t’a soignée.
Secouée par son attitude et par le fait que j’avais été touchée deux fois par la Source (un point qui
aurait dû m’inquiéter), je baissai les yeux vers ma main. Ma paume était couverte de traînées de sang
séché. Je la portai à ma main gauche. Mon tee-shirt était brûlé et ma peau était encore fragile, mais j’étais
en un seul morceau.
Je relevai les yeux.
— Il… il est venu ici ?
— Il était là, oui.
Mon sang ne fit qu’un tour et je réagis à cette nouvelle en initiant un mouvement. Tant pis pour Dee
et son attitude hautaine. Tant pis pour ma prétendue mauvaise odeur. Il fallait que je voie Daemon.
Repoussant les couvertures, je fis passer mes jambes sur le côté du lit. Pas de chaussettes, ni de
chaussures. Peu importe.
— Où est-il, maintenant ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. (Dans un soupir, elle écarta le rideau qui dissimulait l’unique
fenêtre de la pièce et jeta un œil à l’extérieur.) La dernière fois que je l’ai vu, il se dirigeait vers l’une
des chambres. (Le rideau glissa de ses doigts et se remit en place. Quand elle reporta son attention sur
moi, son sourire me fit froid dans le dos.) Et il n’était pas seul.
Je me figeai.
— Sadi le suivait. Elle en a très vite pris l’habitude. Au moment où l’on parle, elle essaie sans
doute de le violer. (Elle s’interrompit, puis se tapota le menton.) En même temps, s’il est consentant, on
ne peut pas appeler ça un viol.
Des cristaux de glace se formaient dans mon ventre.
— Sadi ?
— Ah oui, tu ne la connais pas. Mais tu ne vas pas tarder à la rencontrer, je parie.
Je secouai la tête. Mon corps tout entier se rebellait contre ce qu’elle était en train d’insinuer.

— Non. Je ne te crois pas. (Je me levai malgré mes jambes tremblantes.) Je ne sais pas ce qui
cloche chez toi, ni ce qui t’est arrivé, mais Daemon ne ferait jamais une chose pareille. Jamais.
Le regard de Dee s’obscurcit et elle me dévisagea comme si j’étais une moins que rien.
— Les choses ont changé, Katy. Tu ferais mieux de l’accepter rapidement, parce que pour l’instant,
tu es son point faible et rien d’autre à ses yeux. (Elle s’approcha de moi d’un air menaçant. Je refusai de
reculer.) Si tu es encore en vie, c’est grâce à lui. Pas parce qu’il t’aime, non, ça c’est terminé depuis
qu’on s’est enfin réveillé ! Dieu merci !
Ses mots me firent l’effet d’un coup de poignard. La sensation de froid s’intensifia et s’insinua dans
mes veines.
— Et il était temps, reprit-elle. Depuis que tu es entrée dans sa vie, dans nos vies, tout va de travers.
Si je pouvais te détruire sans le tuer lui aussi, je n’hésiterais pas une seconde. Au contraire, ça me ferait
plaisir. Tu n’es plus rien pour nous, ni pour lui. Tu n’es qu’un problème qu’on doit résoudre.
Je pris une grande inspiration pour essayer de me calmer, en vain. Un nœud s’était formé dans ma
gorge et j’avais du mal à déglutir. Je tentai de me persuader que le petit discours de Dee n’avait aucune
importance. Quelque chose ne tournait pas rond chez elle, c’était évident. Daemon m’aimait. Il était
amoureux de moi. Il aurait fait n’importe quoi pour être à mes côtés. Je ressentais la même chose pour lui
et rien ne pourrait jamais changer ça. La promesse que nous nous étions faite à Las Vegas n’avait peutêtre pas de poids légal, mais elle comptait vraiment pour moi. Pour nous. Malgré cela, ses paroles me
blessaient plus profondément qu’une lame.
Dee baissa les yeux et ses traits se durcirent.
— Alors… ?
J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais une boule d’émotions m’obstruait la gorge. Quand je
parlai enfin, ce fut d’une voix enrouée.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Elle haussa les épaules.
— Rien de particulier. Il faut que je t’emmène à lui, maintenant.
— À Daemon ?
Je me crispai.
— Non ! (Elle eut un rire aérien et l’espace d’un instant, elle me fit penser à la Dee que je
connaissais.) Pas à lui.
Comme elle refusait de m’en dire plus, je restai immobile. Elle claqua alors la langue de frustration
et se pencha vers moi. Elle m’attrapa violemment le bras et me tira hors de la chambre, jusqu’à un large
couloir.
— Allez viens, me pressa-t-elle, impatiente.
Elle faisait de grandes enjambées et j’avais du mal à la suivre. Pieds nus, épuisée, confuse, je me
sentais plus humaine qu’hybride. Quand on arriva en haut de l’escalier, elle m’avait pratiquement déboîté
l’épaule et mon bras me faisait atrocement souffrir.

— Je peux marcher. Tu n’es pas obligée de me tirer comme ça. (Je me libérai d’un coup sec, mais
j’étais consciente qu’elle m’avait laissé faire.) J’en suis capable…
La photo d’une adorable famille attira mon regard. Le cadre en verre était fendu et taché d’un
liquide foncé.
Mon ventre se serra.
— Tu veux rester plantée là ? (Elle plissa les yeux.) Si tu n’avances pas, je te balance dans les
escaliers. Ça va faire mal. Tu risques même de te briser la nuque. Il y a trois étages. Quelqu’un te
soignera. À moins qu’on ne te laisse dans cet état : vivante, mais incapable de…
— J’ai compris, rétorquai-je avant de prendre une grande inspiration.
Le plus dur, c’était de résister à l’envie de ne pas la pousser, elle.
— Parfait ! s’écria-t-elle d’une voix aiguë, avec un grand sourire.
Étonnamment, ce fut à cet instant, pendant que je comparais cette horrible créature à la douce jeune
fille qui se trouvait avec moi dans une cuisine quelques jours plus tôt, que je me souvins d’Archer.
— Qu’est-il arrivé à… ?
Je m’interrompis. Tout à coup, je rechignai à lui rappeler l’existence de la cabine et de ceux qui y
séjournaient toujours.
— Archer ? Il s’est enfui.
Elle se mit à descendre les marches.
Les yeux rivés sur son dos, je sentis mon cœur s’emballer.
— Je ne plaisante pas, me dit-elle. Je vais finir par te balancer dans les escaliers.
L’espace d’une seconde, je m’imaginai lui donner un grand coup de pied dans la tête. La seule chose
qui m’arrêtait, c’était la conviction que son comportement n’était pas sa faute. Elle avait peut-être un
parasite accroché quelque part…
En descendant les escaliers, je m’efforçai de réfléchir posément. J’observai la maison. Elle était
immense. C’était le genre d’opulence que j’aurais enviée. Il y avait des tas de couloirs et de pièces.
Quand on atteignit le deuxième palier, le hall d’entrée apparut devant nous. Il était éclairé par un
chandelier en cristal. Du vrai cristal.
Dessous, je pouvais voir des Luxens. Ils avaient tous une forme humaine. Aucun ne me parut
familier. Au moins, ceux-là avaient appris l’utilité des vêtements. En les examinant, je me rendis compte
qu’il n’y avait pas d’autres triplés que les Black. Ils étaient tous différents. J’avais les poings tellement
serrés que je ne sentais plus mes doigts. Les Luxens me regardèrent du même regard que Dee. Certains
s’écartèrent des murs quand je passai devant eux ; ils penchaient la tête d’une façon étrange et me
faisaient penser à des serpents. Un autre se leva d’un fauteuil en cuir ; tous semblaient avoir entre vingt et
quarante ans… mais personne ne connaissait leur âge véritable.
La scène à laquelle j’avais assisté au supermarché n’avait rien à voir avec ce que Daemon et Dee
m’avaient décrit. Ces Luxens avaient des méthodes différentes.
Près du fauteuil en cuir, une femme aux cheveux clairs eut un rictus menaçant. On aurait dit qu’elle
mourait d’envie de me sauter sur les épaules et de m’arracher la tête. Je m’efforçai de garder la tête

haute… mais mon cœur battait si fort que j’en avais la nausée.
On traversa un long atrium et à travers les parois vitrées, je me rendis compte qu’il faisait nuit. Ce
n’est qu’à mi-chemin que la sensation apparut.
Un chatouillement chaud dans ma nuque.
Mon cœur s’arrêta, puis recommença à battre beaucoup plus vite. Daemon était là, derrière cette
double porte. Je le savais et au fond de moi, l’espoir et le doute s’affrontaient.
Les portes s’ouvrirent devant nous, révélant une pièce que je n’avais jamais vue dans une maison
auparavant. Mon regard se porta aussitôt sur le bureau au centre. Un homme était assis derrière. Il
souriait, mais je fus frappée car je venais de le voir, quelques secondes plus tôt.
C’était l’homme de la photo au cadre brisé. Pourtant, je savais que la personne devant moi n’était
pas humaine. Le bleu clair de ses yeux n’avait rien de naturel. Quand les portes se refermèrent derrière
nous, il se leva d’un mouvement souple, mais je ne lui accordai pas toute mon attention.
Il y avait d’autres Luxens dans la pièce : deux hommes et une grande rousse magnifique. Pourtant, je
m’en fichais, car à côté de la rousse, à droite de l’homme au bureau, se tenait Daemon.
Mon cœur fit une danse étrange dans ma poitrine et ma peau frissonna. Lorsque nos regards se
rencontrèrent, je fus prise de vertige. Tant de sensations m’envahissaient ! Je fis un pas vers lui, prête à
l’appeler par son nom, mais ma voix me fit défaut. On se regarda quelques secondes de plus, puis il…
détourna la tête. Son visage ne laissait rien transparaître. Il était stoïque. Le cœur battant à tout rompre, je
le dévisageai.
— Daemon ? soufflai-je. (Il ne répondit pas. Il se contentait de fixer l’homme derrière le bureau,
comme si la situation l’ennuyait. Je tentai ma chance une seconde fois.) Daemon ?
Et comme le soir où les Luxens étaient tombés sur Terre, il resta muet.


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