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« Il faut réinventer
le travail »

Propos recueillis par

Politis HS 66 septembre / octobre 2017

Denis Sieffert

4

(1) Publicitaire
américain (18911995) considéré
comme le père de la
communication et de la
propagande politique.
(2) Institut de
recherche et
coordination
acoustique/musique.

P

hilosophe, fondateur de l’Institut de recherche
et d’innovation (IRI), Bernard Stiegler interroge
toutes les mutations de nos sociétés, notamment
celles qui modifient notre rapport au travail. Il
s’inscrit donc dans un héritage critique de Gorz.
Il est notamment l’auteur de Dans la disruption.
Comment ne pas devenir fou ? (Les Liens qui
libèrent, 2016), et il prépare une prochaine réédition des trois tomes
de La Technique et le Temps (Fayard).
Qui est andré Gorz pour vous ? En quoi a-t-il
compté dans votre parcours intellectuel ?
Bernard Stiegler : Je l’ai découvert tardivement, à travers L’Immatériel. Puis j’ai publié Mécréance et Discrédit, et j’ai appris par mon
éditeur d’alors que Gorz souhaitait me rencontrer. Je suis arrivé par
le marxisme aux questions qui m’occupent encore, je me suis engagé
tout jeune dans les mouvements gauchistes, puis j’ai passé huit ans au
Parti communiste français (PCF), avant de m’en éloigner. Mais je n’ai
jamais oublié les questions économiques et politiques primordiales,
ni l’immense portée de Marx, ni ce que je dois à ce qui était alors la
grande ambition du PCF : armer conceptuellement les producteurs.
J’ai découvert Gorz au tout début du XXIe siècle. Il faisait partie des
marxistes comme j’aurais souhaité qu’il y en eût beaucoup plus :
ceux qui ont vraiment lu Marx et qui savent que, si ce ne sont pas
des textes sacrés, ses écrits restent majeurs. C’est le premier point
d’entrée critique (au sens des philosophes, c’est-à-dire exerçant un
discernement) dans le monde industriel.
Dans L’Immatériel, Gorz aborde deux sujets qui ont joué un rôle très
important dans mon travail. Il souligne le rôle d’Edward ­Bernays (1),
le neveu de Freud (qu’il avait découvert avec Habermas), qui fut
à l’origine de ce qui est devenu ensuite le marketing. J’ai écrit,
autour de ces questions, De la misère symbolique, en revenant sur
les rapports entre ce que Freud appelle l’économie libidinale et le
capitalisme, en particulier aux États-Unis. Gorz s’inscrit ici dans
le sillage de Marcuse. Le deuxième sujet, c’est le logiciel libre et le
capitalisme cognitif. J’avais découvert moi-même le logiciel libre
en 1996 grâce aux développeurs de l’INA. Par la suite, j’ai soutenu
la politique en ce sens menée au sein de l’Ircam (2).
Gorz était très attentif aux réalités de la production et s’intéressait lui
aussi à tout cela. J’ai découvert ensuite que nous agencions de manière
très similaire de nombreuses questions. En même temps, j’étais très
gêné par le titre même de son livre, L’Immatériel, ce dont nous n’avons
jamais pu parler : je ne l’ai malheureusement jamais rencontré avant sa
disparition si noble. Je ne crois pas que quoi que ce soit puisse être dit
« immatériel ». J’ai toujours été contre cette façon de voir, que Gorz

partageait avec Yann Moulier Boutang, qu’il cite, ou encore Toni Negri.
Ce dont on parle sous le nom d’immatériel est constitué par ce qu’on
appelle du « matériel », qui crée des champs matériels extrêmement
éphémères entre des éléments de matière. Le concept d’immatériel
est une concession très compromettante à la soupe idéologique qui
caractérise ce que l’on appelle parfois la « nouvelle révolution industrielle ». Il est vrai que la notion de matière ne suffit pas à penser ces
champs. C’est pourquoi j’ai avancé le concept d’hypermatière dans
Économie de l’hypermatériel. Après cela, j’ai vraiment lu Gorz de près,
et je lui ai consacré un chapitre, ainsi qu’à Oskar Negt, un penseur de
l’École de Francfort, dans La Société automatique.
J’ai découvert après coup les textes de Gorz sur l’écologie, ainsi que
les Adieux au prolétariat. Puis j’ai développé ma propre thèse, mais
en m’appuyant sur Gorz, en réaffirmant qu’il faut effectivement dire
« adieu au prolétariat » : la vraie question n’est pas la puissance par le
négatif que serait le prolétariat. L’importance fondamentale du logiciel
libre, c’est qu’il constitue une organisation industrielle du travail qui
repose sur la « déprolétarisation », où les producteurs ne sont pas
prolétarisés, ce qui signifie qu’ils sont aussi des concepteurs et qu’ils
produisent du savoir. Or, la définition que Marx et Engels donnent du
prolétariat en 1848, c’est la perte de savoir. Un prolétaire est quelqu’un
qui a perdu son savoir-faire (concevoir en faisant) dans sa condition
de producteur prolétaire (mais c’est aussi le cas du consommateur qui

Il faut rémunérer
le travail hors emploi
et étendre le régime
des intermittents
du spectacle.
a perdu ses savoir-vivre, et c’est maintenant vrai des concepteurs qui
perdent leurs savoirs scientifiques, remplacés par les algorithmes). Avec
le logiciel libre, le développement industriel repose soudain sur le savoir
et son partage. C’est ce que Negri et ceux qu’il a inspirés appellent le
capitalisme cognitif. Mais ils ne voient pas que cette déprolétarisation
peut se retourner en une hyper-prolétarisation : ils ne voient pas que
la technique est ce que Socrate appelait un pharmakon : un remède
qui peut toujours devenir un poison, et réciproquement.
L’héritage de Gorz est difficile parce qu’il se remettait sans cesse
en question, comme Freud. Il avait la conviction, qui est aussi la
mienne, que pour faire de la politique, il faut non seulement théoriser,

ANDRE DURAND/AFP

Les réflexions d’André Gorz sur le travail ont été pour bernard Stiegler
une source d’inspiration, même s’il reconnaît quelques divergences avec lui
sur le concept de travail « désaliéné ». Entretien