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Pour vous, quel sens ont ses Adieux
au prolétariat ?
C’est une dénonciation du « compromis fordiste », conduisant à
la compromission décrite par le syndicaliste italien Bruno Trentin.
Gorz rappelle que Marx voulait libérer du travail aliéné. Marx
nommait salariat ce travail aliéné que nous appelons emploi depuis
le « compromis fordiste ». Pour quoi les « partis de gauche » et les
syndicats ouvriers se battent-ils ? Pour défendre l’emploi, c’est-àdire le travail aliéné. Il y a là une contradiction que Gorz a essayé
de surmonter.
C’est la distinction que vous opérez entre le
travail contraint et un travail accompli dans
l’autonomie…
Le travail contraint – qu’on appelle l’emploi et que Marx appelle
le salariat, donc – mène à la prolétarisation. Et celle-ci prépare
l’automatisation, comme l’ont montré les rapports du MIT et
d’Oxford, et plus récemment le cabinet McKinsey. Gorz a anticipé
cela avec vingt ans d’avance. Mais il a commis une erreur lorsque,
après le livre de Rifkin (3) affirmant « la fin du travail », qui fut
une calamité, il a cessé de considérer le travail libéré – qui n’est
pas contraint – comme du travail, l’appelant, comme Rocard puis

Aubry, du « temps libre » ou du « temps disponible », abandonnant
ainsi les réflexions de Negt sur le travail non aliéné. Il en est venu
à penser que le temps libéré n’était pas du travail libéré. C’était
une erreur fatale, qui fait encore sentir ses effets, par exemple
dans le discours de Maurizio Lazzarato, auquel je dois beaucoup
par ailleurs. Gorz était cependant critique sur le revenu universel,
parce qu’il voyait les risques de liquidation de toutes les politiques
publiques que cela pouvait engendrer. Il craignait en particulier
que ce que Rocard appelait le tiers-secteur, soutenu par un revenu
universel très basique (comme basic income), ne serve de justification pour abandonner le secteur public et installer ce que Cameron
appellera dans les années 2010 The Big Society.
Mais, précisément, n’est-ce pas toute l’œuvre
de Gorz sur le travail qui est récupérable,
disons par le libéralisme, dans le contexte
réel de la politique d’aujourd’hui ?
C’est tout le sujet. Il est évident que, sortir du salariat, c’est remettre
en cause tout l’appareil de protection sociale qui s’est construit
autour de celui-ci à partir de 1933 et autour du New Deal : dans le
« compromis » dit fordiste, qui est plutôt keynésien que fordiste.
Mais la transformation que décrit Gorz est engagée, et il ne faut pas
fuir ce risque : il faut anticiper une nouvelle rationalité économique
qui puisse s’imposer à tous dans le double contexte de l’automatisation et de l’Anthropocène. C’est l’objet d’un programme de
recherche de dix ans territorialisé avec l’IRI, Ars Industrialis et la
MSH Paris-Nord sur le territoire de Plaine Commune.

Des bénévoles
construisent
une maison
bioclimatique.
Une forme
de travail
accomplie dans
l’autonomie,
et non pas
contrainte.

(3) Jeremy Rifkin est
notamment l’auteur
de La Fin du travail
(La Découverte,
1996).

Politis HS 66 septembre / octobre 2017

élaborer des théorèmes, mais aussi les confronter et les retremper
dans l’évolution des modes de production et des organisations
sociales. C’est pourquoi il avançait sans arrêt des thèses nouvelles
– comme le fit aussi Barthes.

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