Frithjof Schuon Regards sur les Mondes Anciens.pdf


Aperçu du fichier PDF frithjof-schuon-regards-sur-les-mondes-anciens.pdf - page 5/170

Page 1...3 4 567170



Aperçu texte


de son origine préchrétienne et pourtant céleste1, un aspect
d’universalité, alors que le pape s’identifie par sa fonction à
la seule religion chrétienne. Les musulmans en Espagne ne
furent persécutés qu’à partir du moment où le clergé était
devenu trop puissant par rapport au pouvoir temporel ; celui-ci, qui relève de l’empereur, représente dans ce cas
l’universalité ou le « réalisme », et partant la « tolérance »,
donc aussi, par la force des choses, un certain élément de
sagesse. Cette ambiguïté de la fonction impériale - dont les
empereurs eurent conscience à un degré ou un autre2 - explique en partie ce que nous pourrions appeler le déséquilibre
traditionnel de la Chrétienté ; et on dirait que le pape reconnut
cette ambiguïté - ou cet aspect de supériorité accompagnant
paradoxalement l’infériorité - en se prosternant devant Charlemagne après le sacre3.
L’impérialisme peut venir soit du Ciel, soit simple
ment de la terre, soit encore de l’enfer ; quoi qu’il en soit,
1. Dante n’hésite pas à faire état de cette origine surhumaine pour
étayer sa doctrine de la monarchie impériale.
2. La chose ne fait de doute ni pour Constantin ni pour Charlemagne.
3. Il y a un curieux rapport - soit dit en passant - entre la fonction
impériale et le rôle du fou de cour, et ce rapport semble d’ailleurs
apparaître dans le fait que le costume des fous, comme celui de certains
empereurs, était orné de clochettes, à l’instar de la robe sacrée du Grand
Prêtre : le rôle du fou consistait à l’origine à dire publiquement ce que
nul ne pouvait se permettre d’exprimer, et à introduire ainsi un élément
de vérité dans un monde forcément gêné par d’inévitables conventions ;
or cette fonction, qu’on le veuille ou non, fait penser à la sapience ou à
l’ésotérisme du fait qu’elle brise à sa manière des « formes » au nom de
« l’esprit qui souffle où il veut ». Mais seule la folie peut se permettre
d’énoncer des vérités cruelles et de toucher aux idoles, précisément parce
qu’elle reste à l’écart d’un certain engrenage humain, ce qui prouve que,
dans ce monde de coulisses qu’est la société, la vérité pure et simple est
démence. C’est sans doute pour cela que la fonction du fou de cour
succomba en fin de compte au monde du formalisme et de l’hypocrisie :
le fou intelligent finit par céder la place au bouffon, qui ne tarda pas à
ennuyer et à disparaître.