Saint Nazaire printemps 1967 .pdf



Nom original: Saint-Nazaire printemps 1967 .pdfTitre: Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle 1958-1969. Volume II - Chapitre XXIV. L’annonce de mai 1968 : la grève des mensuels de la métallurgie nazairienne du printemps 1967 - Institut de la gestion publique et du déveAuteur: Bruno

Ce document au format PDF 1.4 a été généré par PDFCreator 3.1.1.10348, et a été envoyé sur fichier-pdf.fr le 09/01/2018 à 12:02, depuis l'adresse IP 90.43.x.x. La présente page de téléchargement du fichier a été vue 423 fois.
Taille du document: 518 Ko (54 pages).
Confidentialité: fichier public


Aperçu du document


Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

1 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et
Charles de Gaulle 1958-1969. Volume II | Eric Kocher-Marboeuf

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

2 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

p. 715-764

Texte intégral
1

De tous les conflits du printemps 1967, celui qui affecte les
entreprises de la métallurgie de Saint-Nazaire au printemps 1967,
au premier rang desquelles le fleuron de la construction navale
française les fameux Chantiers de l’Atlantique, mérite une analyse
particulière et approfondie dans la mesure où les acteurs syndicaux
et politiques s’interrogent sur le caractère précurseur d’un conflit
paraissant annoncer le bras de fer entre syndicats et pouvoir
gaulliste du printemps 1968 sur fond de « revendications
qualitatives », chères à la CFDT autogestionnaire des années 1970.
Ce conflit est d’un genre presque inédit car il concerne au premier
chef cette fameuse « nouvelle classe ouvrière », dépeinte par Serge
Mallet dans un ouvrage marquant de 19631, ces agents de maîtrise,
les dessinateurs industriels et autres employés qui n’avaient guère
l’habitude des luttes sociales. Après un mois et demi de face à face,
Jean-Marcel Jeanneney intervient très prudemment pour sortir les
partenaires sociaux de l’enlisement dans lequel ils se trouvent.
Toutefois, le ministre des Affaires sociales ne va pas savoir analyser
les signes avant-coureurs de la grande révolte du monde du travail
qui paralysera la France un an plus tard dans la foulée de la
contestation estudiantine.

I. LE RESSENTIMENT DES « PROLÉTAIRES EN
COL BLANC »
A. UNE TRADITION DE LUTTES ET UN CONTEXTE DE
DIFFICULTÉS ÉCONOMIQUES
2

À la décharge du ministre des Affaires sociales, il est exact que de

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

3 sur 54

3

http://books.openedition.org/igpde/2524

1948 à 1968 au moins, Saint-Nazaire a constitué un foyer quasi
permanent d’agitation sociale, véritable casse-tête pour le patronat
des entreprises métallurgiques implantées en Basse-Loire, le corps
préfectoral de Loire-Atlantique, les forces de l’ordre et, bien
entendu, les gouvernements2.
Quasiment rasée au printemps 1945, après les raids et les
bombardements alliés contre la poche où se sont retranchés
plusieurs milliers d’Allemands décidés à empêcher l’accès de
l’estuaire aux navires américains, Saint-Nazaire se forge une
identité de rebelle à l’époque de la reconstruction, même si elle a
déjà un passé de luttes3. Si les grèves de 1947-1948 y sont
relativement peu observées, surtout chez les dockers chargés
d’entraver le déchargement des Liberty ships convoyant l’aide
Marshall, c’est que les communistes et la CGT ne dominent pas le
monde ouvrier local et que l’antiaméricanisme ne mord pas chez
les Nazairiens qui ont accueilli les Sammies du général Pershing en
1918. En revanche, le sentiment identitaire, la solidarité des
métallos-paysans de la Brière jouent à plein en 1950 quand éclate
la première grève de la métallurgie de l’après-guerre. Les vieux
réflexes unitaires des grèves des années de crise et du Front
populaire 193236 refont surface et soudent la population dans une
lutte très déterminée en vue d’obtenir une revalorisation
significative des salaires ouvriers afin de contrebalancer la cherté
de la vie dans une cité en ruine où tout doit être acheminé. Las,
malgré la mobilisation des femmes, des associations, des autorités
religieuses, des commerçants, paysans de la Grande-Brière et
pêcheurs du Croisic ou de La Turballe, les directions des chantiers
navals de la Loire et de Penhoët ou de Sud-Aviation ne cèdent pas
et les ouvriers reprennent le chemin des ateliers de chaudronnerie
et des cales de lancement avec le sentiment d’une injustice trop
criante pour être digérée. En juin 1955, peu de temps après la
fusion entre les deux chantiers navals dans une société nouvelle, les
Chantiers de l’Atlantique, la CGT profite que les projecteurs sont
braqués sur Saint-Nazaire à l’occasion du lancement du pétrolier
de nouvelle génération Esso-France pour orchestrer la mise à sac
du bâtiment de la direction. La réaction disproportionnée du préfet
Rix, qui parvient à convaincre la Place Beauvau de l’imminence
d’un coup de force communiste, crée le mythe fondateur de la
« violence nazairienne ». Alors qu’aucun conflit nazairien, et il y en
avait eu de mémorables depuis la fin du XIXe siècle, n’avait jusquelà dégénéré, l’envoi à Saint-Nazaire de milliers de CRS et de
gendarmes mobiles, pour certains rapatriés d’Algérie par avion,
alimente la violence jusque-là sublimée. Deux opérations de

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

http://books.openedition.org/igpde/2524

dégagement du terre-plein de Penhoët, haut lieu des meetings
syndicaux, et des abords de la direction des chantiers se soldent en
affrontements d’une extrême violence entre métallurgistes et forces
de l’ordre en juin et août 19554. Ce fut un miracle si on ne releva
aucun mort mais il y eut des centaines de blessés, parfois très
gravement atteints, et la naissance d’une mauvaise réputation qui
allait nuire pour plusieurs décennies à la ville. Ce que les ouvriers
n’avaient pu obtenir pacifiquement en 1950, ils l’obtiennent par la
violence cinq années plus tard, la direction des chantiers et les
autres établissements métallurgiques (Sud-Aviation, fonderies,
Ateliers et forges de l’Ouest…) acceptent une substantielle
revalorisation du galon des « horaires ». Cette victoire ouvrière,
acquise à l’aide du tire-fond chauffé à blanc et envoyé à l’aide d’un
embout relié à une bombonne d’air comprimé sur les vareuses des
CRS ou des gendarmes, nourrit un légitime sentiment de puissance
chez les intéressés et un climat social détestable qui tourne au
débrayage chronique, à l’exacerbation des pulsions au cours des
années suivantes. Point d’orgue de cette ambiance délétère, en 1957
un ouvrier meurt écrasé par la lourde porte de l’entré principale de
Penhoët sortie de son rail à l’occasion d’une manifestation. Le
drame jusque-là évité réveille brusquement les consciences et
calme les plus excités. En 1960, le général de Gaulle et une bonne
partie du gouvernement, dont Jean-Marcel Jeanneney, peuvent
venir tranquillement assister au lancement du paquebot France
sans craindre le lynchage. En fait, Saint-Nazaire vit de nouveau
dans l’angoisse de la crise possible de la construction navale.
Certes, les carnets de commandes de pétroliers et de cargos sont
encore bien garnis mais il existe, aussi, des signes inquiétants. Le
Boeing 707 sonne le glas des paquebots transatlantiques et
l’achèvement du France a été permis par l’État qui a, un court
moment, envisagé de reconvertir sa coque pour la transformer en
porte-avions. Or la création des chantiers de Saint-Nazaire au XIXe
siècle émanait de la Compagnie générale transatlantique et c’était
donc le savoir-faire et la vocation première de la construction
navale nazairienne qui était, de facto, menacée. Au début des
années 1960, les spécialistes de la construction navale savent que le
Japon et certains chantiers coréens sont à même ou seront prêts en
peu d’années à lancer des tankers et des navires de fret à des coûts
nettement inférieurs à ceux des chantiers européens. L’industrie de
la construction navale va donc devenir une industrie de pays
émergents et provoquer une crise sociale et de reconversion aux
États-Unis mais aussi en Europe (France, Royaume-Uni,
Allemagne, Italie, Suède…). C’est pour cette raison que Saint-

4 sur 54

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

5 sur 54

4

5

http://books.openedition.org/igpde/2524

Nazaire est intégrée dans le dispositif des zones spéciales de
conversion en 1960 par Jean-Marcel Jeanneney et que Michel
Debré envisage un temps d’y bâtir une société nationale de
machines-outils qui permettrait d’éponger le surplus de maind’œuvre prévisible. La crise des fonderies est déjà patente à cette
période, elle débouche sur leur fermeture en 1964, crise sociale qui
soude encore un peu plus les Nazairiens mais qui ne dégénère pas
en affrontements car Georges Pompidou suit le dossier de près via
deux de ses jeunes conseillers, Jacques Chirac et Édouard Balladur.
Il n’empêche, malgré l’argent public injecté dans les Chantiers de
l’Atlantique par le fonds de soutien à la construction navale, les
rapports alarmistes s’accumulent à partir de 1965 et contribuent à
rendre les relations sociales moroses aux chantiers. Alors que la
construction navale est en proie au doute, l’aéronautique se porte
bien. La direction des Chantiers de l’Atlantique a une solution :
moderniser les chantiers afin de maintenir leur compétitivité, jouer
la carte de la technicité avec la construction de navires toujours
plus grands (pétroliers, méthaniers) en abandonnant les coques
simples des cargos aux Asiatiques. La négociation de ce
programme avec le ministère des Finances à partir de 1966 focalise
l’attention de la direction parisienne des Chantiers de l’Atlantique
qui ne suit pas de près la dégradation parallèle du dialogue social
sur place5.
En 1965, alors que la capacité de production des chantiers français
était limitée à 400 000 tjbc, le gouvernement français décide de
diminuer son aide à la construction navale afin de la ramener au
taux de l’aide communautaire de 10 %. Conscient des difficultés
ainsi créées aux chantiers français, l’État les autorise à augmenter
leur production afin de leur permettre de diminuer leur
pourcentage de frais généraux et d’améliorer leurs prix de revient.
Des négociations vont s’engager entre pouvoirs publics et chantiers
afin de mettre sur pied un contrat professionnel de production.
Celui-ci ne verra le jour qu’en 1968, portant la production à
500 000 tjbc pour 1969 et 1970 et 580 000 tjbc pour 1971, mais dès
1966, les chantiers nazariens savent que leur plan de charge moyen
doit comporter 2 pétroliers de 175 000 tdw, quelques pétroliers ou
minéraliers de 100 à 150 000 tdw ainsi que des cargos et navires
spécialisés pour un poids de coque métallique moyen de 90 000
tonnes soit une augmentation de 50 % par rapport aux réalisations
antérieures (60 000 tonnes). Cette forte hausse s’expliquant par la
forte augmentation des navires de plus de 200 000 tdw. Dans la
course à la taille des tankers, les Chantiers de l’Atlantique optent
d’emblée pour la construction d’une forme de 380 mètres de

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

6 sur 54

6

http://books.openedition.org/igpde/2524

longueur et de 60 mètres de largeur capable de construire des
pétroliers de 350 000 tdw. Le coût de ce programme
d’investissements arrêté au début de 1966 était de 91 millions de
francs hors taxes ; mais dès le milieu de l’année, les armateurs
pétroliers envisagent l’hypothèse de passer commande de
pétroliers s’affranchissant du canal de Suez, à l’aller comme au
retour, de capacités allant de 500 000 à 1 million de tdw6. Cette
nouvelle politique du transport pétrolier amène donc le chantier
nazairien à revoir immédiatement sa copie en étudiant les
modifications à apporter à la forme afin qu’elle puisse abriter des
coques de 500 000 tdw. Finalement, c’est une forme de 415 mètres
de longueur et de 70 mètres de largeur que les Chantiers de
l’Atlantique retiennent. La fermeture du canal de Suez par l’Égypte
en juin 1967 va accélérer les commandes de grands pétroliers, mais
cette inflexion est postérieure à la grève du printemps 1967 et
l’optimisme demeure jusqu’au premier choc pétrolier.
Le programme d’investissements 1966-1968 déjà modifié en cours
de réalisation par les Chantiers de l’Atlantique va devoir être suivi
d’un autre plan radicalement nouveau dès la fin 1969, ce qui
montre combien la grève des mensuels de 1967 est un conflit d’une
période de très grandes incertitudes dans le domaine de la
construction navale7. Ces raisons macroéconomiques expliquent en
grande partie pourquoi la direction des chantiers navals ne voit pas
venir le vent de fronde des « mensuels », la catégorie de salariés
qui ne lui a jamais fait défaut dans les conflits passés, ses
« collaborateurs » comme elle les appelle depuis la convention
collective les régissant, étrangement signée en 1945 ! Agents de
maîtrise, techniciens, dessinateurs, petit encadrement des bureaux,
tels sont les profils très diversifiés des salariés payés au mois et non
à l’heure comme les ouvriers. À force de ne s’être jamais révoltés,
leurs traitements et leurs conditions de travail se sont étrangement
dégradés par rapport à ceux des ouvriers qui ont appris à se faire
craindre. Le resserrement des rémunérations réelles entre horaires
et mensuels depuis 1955 est évident. De plus, certains mensuels des
chantiers et plus encore de Sud-Aviation, qui dépendent aussi de la
convention collective de la métallurgie nazairienne, constatent, à
l’occasion de mutations dans des établissements de leurs sociétés
situés en région parisienne, que le différentiel de salaire par
rapport à Paris est plus important que la seule différence de zone
de salaire. Selon les Nazairiens, les mensuels en région parisienne
perçoivent dans les faits des rémunérations d’environ 20 %
supérieures aux leurs. La proportion n’est sans doute pas exacte
mais le problème vient du fait qu’ils en sont persuadés. Un autre

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

http://books.openedition.org/igpde/2524

phénomène alimente les conversations entre mensuels : il s’agit de
l’obsolescence de la convention de 1945 vis-à-vis des tâches
nouvelles apparues entre temps. Certains dessinateurs s’estiment
particulièrement lésés car leur niveau théorique ou pratique n’est
pas reconnu à leur juste mérite car leur savoir-faire n’existait pas
vingt ans plus tôt et leur classement indiciaire ou leur
rémunération flottante sont calculés à leur détriment. Enfin, dans
un contexte marqué par une certaine incertitude, les mensuels, en
tout cas aux chantiers navals, désirent être tenus informés des
projets de la direction.

B. L’IMPOSSIBLE CONCILIATION DES POSITIONS
PATRONALES ET SYNDICALES
7

8

7 sur 54

Ces revendications font l’objet d’une lettre de remontrance,
adressée le 23 janvier 1967, au président des Chantiers de
l’Atlantique, Jules Pinczon, qui est aussi le tout-puissant président
de la chambre patronale de la métallurgie nazairienne. Restés sans
réponse à leur lettre, les syndicats CGT, CFDT et FO des mensuels
organisent une première grève le 1er février à laquelle la CFTC ne
s’associe pas. Une assemblée générale se déroule le 9 février 1967.
Sur les 3 026 mensuels des entreprises métallurgiques
nazairiennes, 1 765 (58 %) observent un débrayage afin de voter le
principe d’une nouvelle grève d’avertissement de 24 heures dans
les huit jours suivants et d’envisager l’éventualité d’une grève
générale illimitée8. D’emblée, les observateurs des renseignements
généraux notent la très forte mobilisation des mensuels car la salle
de l’Union Méan-Penhoët9 où se tient l’AG ne peut accueillir que
900 personnes et de nombreux participants doivent se contenter
de percevoir des bribes des allocutions des délégués syndicaux.
L’inspecteur des Renseignements généraux qui s’est fondu dans le
public note dans son rapport qu’il a assisté à une « réunion
passionnée, l’auditoire ne marquant aucun désaccord dans la ligne
générale qui lui a été tracée afin d’obtenir, près du syndicat
patronal, des discussions valables pour une revalorisation de la
valeur du point »10.
Après le succès de cette initiative, Gand, le directeur du personnel
des Chantiers de l’Atlantique, accompagné de son adjoint Baume se
rendent à la direction générale rue Auber, à l’Opéra, afin de
rencontrer le président Jules Pinczon. Peu coutumière des accès de
mauvaise humeur des mensuels, la direction des Chantiers tente de
jouer la carte de la relation privilégiée et individualisée en
adressant une lettre à chacun de ses collaborateurs. Dans le
contexte du moment, cette initiative est mal venue car elle est

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

9

8 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

interprétée comme un signe de nervosité et une volonté de briser la
solidarité de corps en jouant sur l’individualisme. Au matin du 13
février, une affichette signée par les trois syndicats de mensuels est
apposée à l’entrée des entreprises métallurgiques. Elle énonce la
revendication principale des mensuels, à savoir 16 % de
revalorisation en s’appuyant sur les indices patronaux et
gouvernementaux ainsi que sur le SMIG. Le lendemain, une
délégation de six syndicalistes (Guy Texier et Louis Lemaître pour
la CGT, Robert Bigaud et Lucien Douin pour la CFDT, Raoul Violet
et André Noblet pour FO) rencontre M. Caldairou, le délégué
général du syndicat patronal11. Cette rencontre ne débouche sur
rien et le lendemain, Robert Bigaud déclare devant un millier de
mensuels observant un débrayage en fin d’après-midi que :
« Depuis 1963, les travailleurs n’ont obtenu aucun avantage sur le
plan de l’entreprise »12. Le résultat du référendum organisé auprès
des mensuels les 13 et 14 février donne 70 % des voix en faveur de
l’action engagée. Au cours d’une entrevue obtenue le 15 février à 17
heures par Louis Morice de la CFDT avec le délégué général
Caldairou, ce dernier rappelle que la proposition patronale s’établit
à 3,5 F le point avec une partie de la hausse prise sur les galons. De
leur côté, les mensuels exigent 3,64 F sans toucher aux galons13. Au
même moment, entre 16 et 18 heures, les représentants des
horaires sont reçus par le directeur des chantiers, Pierre Gon. Les
délégués des ouvriers lui font également part de leurs attentes et
revendications. Ils veulent surtout un retour à un accord
d’entreprise, trois ans après la dénonciation du précédent par la
direction. Contrairement aux mensuels, ils ne réclament pas de
revalorisation des points mais la révision de certains boni et un
taux d’incorporation supérieur des boni à la taxe (c’est-à-dire au
traitement indiciaire). Le directeur affirme avoir carte blanche du
président pour régler les problèmes et annonce que le président
Pinczon n’entend pas lock-outer les horaires lors de la grève de 24
heures des mensuels prévue le 17 février14.
Comme toujours en cas de climat social dégradé à Saint-Nazaire,
les armateurs commencent à se détourner des activités liées aux
chantiers, ce qui contribue à couper la ville du reste du pays et du
monde. C’est ainsi que le vendredi 17 février, jour de la grève
d’avertissement des mensuels, le minéralier Ile d’Arz, qui devait
être réparé aux Ateliers et forges de l’Ouest est dérouté vers
Dunkerque15. Le succès de la grève est certain avec 84,3 % de
participants16. La grève contraint la direction à ne pas ouvrir le
chantier le samedi 18 alors qu’un samedi sur deux, 60 % de
l’effectif travaille pour honorer les commandes. À la reprise, le

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

9 sur 54

10

11

http://books.openedition.org/igpde/2524

lundi 20 février, la CGT des chantiers se félicite dans son bulletin
interne du démarrage de l’action « grâce aux efforts et à la
persévérance de tous les militants de la CGT », précise-t-elle17.
Le succès de la grève amène les quatre syndicats de mensuels à
préciser leurs desiderata dans une lettre commune adressée au
directeur des Chantiers de l’Atlantique. Ils lui exposent que
jusqu’en 1963, la valeur du point de Saint-Nazaire était fixée à 2
points au-dessous de Paris avec un décalage d’un semestre. Selon
leurs calculs, la dégradation enregistrée depuis 1955 se monte à
16 % et doit se traduire par un point porté à 3,64 F. Le point aux
Chantiers de l’Atlantique est de 3,34 francs et le point minimal au
1er mars 1966 n’est que de 3,16 F. Les délégués des mensuels ont
essayé de joindre Caldairou le 17 février mais ce dernier était,
semble-t-il, absent. Devant ce qu’ils estiment être un refus de
dialogue, ils publient le lundi 20 février un communiqué
annonçant leur intention de déclencher une grève générale illimitée
à compter du lundi 27 février18. Cette nouvelle conduit le délégué
général Caldairou à accepter une rencontre, le mardi 21, avec une
délégation d’une trentaine de représentants des mensuels. Cette
entrevue permet la signature d’un avenant à la convention
collective majorant de 12,5 % les remboursements de frais et de
18 % les primes imposables19. En parallèle au mouvement des
mensuels, les pointeuses révèlent que 1 548 horaires sur les 1 726
que comptent les chantiers (89 %) ont assisté, le lundi 20, à des
réunions d’information des syndicats. Elles ont été suivies le mardi
matin par une troisième rencontre avec 895 ouvriers sur les 978
concernés à la manutention, au montage des bords de coque, au
montage des groupes propulsifs, à la tuyauterie, à la serrurerie, au
magasin du bord et à la peinture. Jules Pinczon semble accorder
une importance au moins aussi importante à cette mobilisation car
il a immédiatement accepté de recevoir une délégation des
syndicats d’horaires, le lundi 2720. Les débrayages d’horaires, le 24,
à la mécanique, à l’entretien et au magasin général avec 650
participants sur un effectif de 785 (82 %). Durant cette journée du
vendredi 24, 1 256 horaires sur 1 541 ont débrayé21.
C’est dans ce contexte que se réunit le samedi 25 février la
commission mixte paritaire de la métallurgie nazairienne à
l’inspection du travail de Saint-Nazaire. Autour de l’inspecteur du
travail Tomi, le patronat est représenté par MM. Baume, Bonnaffé,
Caldairou, Cattin, Colas, Pierre Gon et Penos. Les délégués de la
CGT sont MM. Delassalle, Jean Lescure, Pussat, Gomez, Beaupuis
et Suer. Ceux de la CFDT sont MM. Louis Morice, Loussouran,
Fouré, Carré et Bréus. Pour FO, siègent MM. Tudal, Le Mercier,

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

12

13

14

15

10 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

Sato, Chopin, Guy Ménezo. Enfin, Guillon assure la représentation
de la CGC22. En revanche, on relève l’absence de la CFTC.
L’inspecteur du travail rappelle que, dans une lettre du 15 mars
1966, les « collaborateurs » avaient déjà demandé l’ouverture de
discussions sur deux points : celui de la revalorisation du point et
celui de la révision du barème des primes et indemnités. Ce second
point a fait l’objet de l’avenant n˚ 11 à la convention collective le 22
février 1967.
S’agissant de la détermination de la valeur du point, le patronat a
accepté de la porter à 3,5 F dans une décision rendue le 12 janvier
1967. Selon le délégué général du syndicat patronal nazairien, M.
Caldairou, la valeur du point place Saint-Nazaire dans une
situation identique aux autres régions françaises comparables. Le
point parisien étant à 3,7 F le 1er janvier 1967, le point nazairien
ressort à 3,53 F23. M. Colas, directeur de l’établissement nazairien
de Sud-Aviation, juge que cette valeur du point est tout à fait
honnête car elle n’est que de 3,15 F en Gironde, de 3,51 F dans les
Bouches-du-Rhône, de 3,34 F à Toulouse, de 3,06 F à Nantes et de
3 F à Tarbes dans les autres établissements de sa société.
Après cet exposé sur les raisons de la tenue de la commission
mixte, Pierre Gon tient à expliquer aux syndicalistes qu’il s’est senti
injustement attaqué par eux à l’occasion de lettre ouverte qu’il a
cru bon d’adresser à chaque mensuel. Selon le directeur des
Chantiers de l’Atlantique, les délégués n’ont pas procédé autrement
que lui en recourant aux tracts, affiches et courriers. En réponse à
l’argumentation patronale, Louis Morice, Tudal et Jean Lescure
font état de leur désaccord complet.
Une nouvelle commission mixte se réunit le lundi 27 février sous la
présidence de Salmon, le directeur départemental du travail et de
la main-d’œuvre. Lescure, de la CGT, rappelle d’entrée qu’il est
hors de question d’intégrer le galon dans le calcul du point car « le
galon est un élément personnel, de ce fait intouchable, et que pour
son organisation il est impossible de prendre sur les galons. Sur ce
point, nous sommes intransigeants et il n’est pas possible
d’accepter une incorporation des galons ». Cette position est
partagée par tous, y compris par le représentant de la CGC. Du côté
patronal, Colas de Sud-Aviation rappelle que les galons n’existent
pas dans son entreprise, le débat concerne donc les chantiers. Pour
sa part, Pierre Gon se montre inflexible, le syndicat patronal veut
ni plus ni moins faire cesser cette spécificité nazairienne qui
consiste à sortir les galons de la réflexion salariale et il fait observer
au directeur départemental du travail que les galons ont beaucoup
progressé depuis 1962. Les représentants patronaux comprennent

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

11 sur 54

16

17

http://books.openedition.org/igpde/2524

que les syndicats craignent un écrasement des appointements vers
le bas mais Pierre Gon ne comprend pas cette peur car l’évolution
du point des mensuels est symétrique de celle des horaires. Après
une interruption de séance entre 16 heures 30 et 19 heures 15,
Lescure annonce le déclenchement de la grève à compter du 1er
mars. Pierre Gon regrette cette décision et répète qu’ « il n’y a pas
eu de dégradation des appointements des mensuels à SaintNazaire, que la proposition du point à 3,53 F se situe à un niveau
qui place Saint-Nazaire presque en tête des régions de France après
la région parisienne et qu’il ne faut pas être surpris si la
décentralisation des industriels ne se fait pas au bénéfice de SaintNazaire, car les salaires qui y sont pratiqués sont à un niveau plus
élevé que dans la plupart des régions de France avec lesquelles
Saint-Nazaire est en concurrence (…). Il croit devoir attirer
l’attention de ses interlocuteurs sur la responsabilité que prennent
les organisations syndicales en se lançant ainsi dans une grève
“illimitée”, alors qu’il a démontré que les appointements des
mensuels des Chantiers de l’Atlantique ne se sont pas dégradés et
qu’il y a encore des possibilités de discussion. Une telle action
risque d’avoir de très graves conséquences sur les individus, sur les
entreprises et sur l’avenir économique de la région »24.
Dès le lendemain matin, mardi 28 février, les représentants des
quatre syndicats de mensuels se réunissent à l’Union MéanPenhoët pour affiner leur stratégie et rédiger le communiqué
motivant le lancement de la grève illimitée. Ils constatent l’échec
des deux commissions mixtes en affirmant à leurs adhérents que
les représentants patronaux leur ont affirmé « sans preuve que le
coefficient moyen avait augmenté entre 1963 et 1967 ; que les
galons n’étaient pas des éléments de promotion individuelle mais
des augmentations de salaire ; que dans la France entière les
mensuels de la métallurgie abandonnaient sans protester leurs
galons ou leur fourchette pour le plus grand bien des
appointements de base. On nous a soutenu ce raisonnement
incroyable, qu’en partant de la valeur du point de janvier 1963 à 2,8
F, sans incorporation des galons, pour arriver à 3,53 F en février
1967 avec incorporation des galons, nos appointements suivraient
un parallélisme quelconque avec Paris. Nous avons tout fait pour
que la bonne foi aie le dessus. En vain. La grève sera donc effective
à compter du 1er mars, comme la grande majorité des mensuels l’a
décidée lors du référendum »25.
En réponse à l’argumentaire des syndicats, le syndicat patronal
défend ses positions dans un communiqué concurrent qui révèle
l’écart des positions initiales : « La valeur du point de Saint-

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

12 sur 54

18

http://books.openedition.org/igpde/2524

Nazaire a été fixée, pour la dernière fois, par un accord signé par
l’ensemble des organisations syndicales, pour application le 1er
janvier 1963. Cette valeur du point est de 2,8 F. En appliquant à
cette valeur la même évolution que celle constatée à Paris, on
obtient une valeur du point à 3,53 F. Les représentants patronaux
se sont déclarés d’accord pour appliquer cette valeur, mais avec le
même système que celui pratiqué à Paris et dans le reste de la
France. Si on avait voulu maintenir le “système Saint-Nazaire”, il
aurait fallu, bien entendu, tenir compte de l’augmentation
constatée des “galons” pendant la même période. Cette correction
aurait conduit à un chiffre évidemment inférieur.
L’application de cette valeur du point, dans les conditions
habituelles pour le reste de la France, aurait donné immédiatement
les résultats suivants :
augmentation de toutes les primes d’ancienneté
augmentation de tous les appointements (base et galons)
inférieurs aux minima obtenus en multipliant les indices
hiérarchiques par 3,53. Cette augmentation aurait intéressé à
Saint-Nazaire environ 600 mensuels. »26

II. LA PHASE RODAGE DU CONFLIT SUR FOND
D’ÉLECTIONS LÉGISLATIVES (1er-19 MARS
1967)
19

20

Mille cinq cents mensuels assistent au premier meeting
intersyndical au matin du mercredi 1er mars 1967 où se relaient au
micro les trois leaders du mouvement, Louis Morice de la CFDT,
Tudal de Force ouvrière et Jean Lescure de la CGT. Le ton est
offensif comme il sied à un début de conflit et la foule entame un
premier cortège, accompagné de deux voitures, entre les bureaux
des directions des Chantiers de l’Atlantique et de Sud-Aviation. Le
pourcentage de grévistes est de 83 % pour l’ensemble de la
métallurgie nazairienne mais atteint 91,5 % aux Chantiers de
l’Atlantique et même 97 % aux Ateliers et forges de l’Ouest27.
Le vendredi 3 mars, le conflit envahit pour la première fois de
manière pacifique les longues artères rectilignes du centre de
Saint-Nazaire avec une marche de 1 600 personnes convergeant
vers le syndicat patronal auxquelles se joignent deux candidats aux
élections législatives du 5 mars, Nestor Rombeaut, l’ancien
syndicaliste chrétien devenu député MRP et Maurice Rocher du
PCF. La CFDT s’intéresse de très près au mouvement car la
centrale a dépéché sur place Gilbert Declercq, membre du conseil
fédéral de la métallurgie28. À la sortie des chantiers, le vendredi 3

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

13 sur 54

21

22

23

24

http://books.openedition.org/igpde/2524

mars, un orateur harangue les ouvriers, les enjoignant à assurer
« la défaite des hommes de l’UNR et du gaullisme » à l’occasion des
prochaines élections législatives dont le premier tour se tient le
dimanche 5 mars29.
À la reprise du lundi 6, ce sont pas moins de deux mille mensuels
qui se donnent rendez-vous à l’Union Méan-Penhoët. La
détermination est d’autant plus grande que les chefs d’ateliers
annoncent leur adhésion à la cause des autres mensuels, cela
concerne quarante chefs d’ateliers des Chantiers de l’Atlantique
ainsi que trente-cinq contremaîtres et quatorze chefs d’ateliers de
Sud-Aviation30.
S’il ne fait encore aucun geste en faveur des grévistes, bien que
certains industriels nazairiens affirment que le conflit coût
300 000 francs par jour aux chantiers, Pierre Gon désamorce la
crise sous-jacente des horaires. Le directeur des chantiers
accepterait l’intégration d’un pourcentage du boni dans la taxe et sa
répercussion sur le personnel à la taxe d’emploi pour lequel le boni
fait partie intégrante du salaire. De même, il entérinerait des
améliorations concernant la prime d’ancienneté, l’assurance décès
et le paiement des journées de convocation sous les drapeaux.
Enfin, grâce à la mobilisation des mensuels non grévistes et des
ingénieurs, les « petits gris », indispensables à la paye des ouvriers
ont pu être distribués et la paie pourra être effectuée le mercredi 8
mars31.
Si le pourcentage de grévistes a encore progressé une semaine
après le début du conflit, s’établissant à 87 % de l’effectif des
mensuels nazairiens, quelques sociétés travaillent encore
normalement. C’est le cas à la Société de mécanique de précision
(SMPA) de Montoir-de-Bretagne à quelques kilomètres des
chantiers et de l’usine aéronautique. Afin de punir la soixantaine de
mensuels non grévistes qui permettent à l’entreprise de
fonctionner normalement, environ 200 grévistes se rendent le
mercredi 8 à la sortie de la société dans l’espoir de faire « une
conduite de Grenoble » à ces « jaunes ». Cette humiliante
procession avait été infligée en 1950 au directeur de l’usine
d’aviation ainsi qu’à l’inspecteur du travail de l’époque, elle s’inscrit
donc dans le « folklore de grève » de Saint-Nazaire. Heureusement,
l’entreprise tourne court en 1967.
Le mardi 7 mars, les mensuels organisent une conférence de presse
relayée par la presse locale32. En révélant certaines rémunérations,
ils veulent persuader le public de la justesse de leurs prétentions
salariales. Selon eux, alors qu’une sténo-dactylo gagne 535 F aux
chantiers de Saint-Nazaire, ses collègues perçoivent 798 F à la

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

14 sur 54

25

26

27

http://books.openedition.org/igpde/2524

SNECMA à Paris, 717 F chez Thomson à Bagneux, 692 F chez
Nord-Aviation à Châtillon, 650 F chez Timken à Colmar, 628 F à la
SNR d’Annecy, 653 F aux Câbles de Lyon et 592 F à la SAFE en
Moselle. Dans un communiqué publié le mercredi 8, le syndicat
patronal nazairien précise que ces entreprises ne sont pas en
concurrence avec les chantiers, que le chiffre donné pour SaintNazaire est celui du salaire de base de 40 heures et qu’il doit être
majoré de 27 % car il faut tenir compte d’une majoration de 12 %
par heure supplémentaire entre 41 et 44 heures, d’une prime de
gratification de 3 % de fin d’année, d’une prime d’intéressement de
4 %, de la proposition patronale d’augmentation du point soit 5 %
de hausse et éventuellement d’une prime d’ancienneté de 3 %.
Toutes ces majorations portent le salaire de la dactylo nazairienne
à 679,45 F soit un niveau totalement comparable à celui de ses
collègues parisiennes et supérieur à celui de ses collègues
provinciales.
En divulgant ainsi les salaires, le délégué général Caldairou, auteur
du communiqué, choisit de riposter sans ménagement aux
mensuels car la divulgation des salaires n’est pas dans la tradition
française. Il profite de l’occasion pour mettre les syndicats au défi
d’apporter la preuve que les mensuels des chantiers de SaintNazaire sont plus mal lotis que leurs collègues des autres chantiers
français et quant à la thématique de la dégradation de 16 % depuis
1956, il s’en offusque, précisant que les appointements des
mensuels ont suivi ceux des horaires.
Malgré cette manœuvre qui vise clairement à ne pas créer une
empathie à l’égard des grévistes, la Jeunesse ouvrière chrétienne
(JOC) apporte le 8 mars son soutien aux mensuels en expliquant
dans un texte que « par leur manifestation, les mensuels sont
conscients de lutter pour la reconnaissance et le respect de corps
intermédiaires que sont les syndicats. Devant les tentatives de
désagrégation du monde ouvrier, les divisions entretenues ou
favorisées, les méthodes de relations humaines utilisées par les
entreprises, les grévistes affirment qu’ils entendent défendre
ensemble leur situation de travailleurs qui est commune à tous.
Depuis quelques années déjà, la reconversion et la réorganisation
des entreprises se font au niveau des “états-majors de direction”,
sans que les principaux intéressés puissent intervenir par leurs
syndicats. La conception et l’organisation actuelles du travail
écrasent et engendrent des souffrances »33.
L’argumentation de la mouvance chrétienne progressiste contient
ici plusieurs thèmes particulièrement intéressants à relever pour
leur caractère précurseur des mots d’ordre de mai 1968 et de

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

15 sur 54

28

http://books.openedition.org/igpde/2524

débats bien plus contemporains. La présentation des syndicats en
tant que corps intermédiaires indispensable à la régulation sociale
n’est pas un truisme dans la France gaullienne. Depuis 1958, la
véritable opposition au régime trouve sa source dans les syndicats.
Les mineurs en ont apporté la preuve lors de leur populaire
mouvement du printemps 1963, les grèves de 1967 contemporaines
de celle de Saint-Nazaire et bien entendu celles de mai 1968 vont
faire vaciller le régime. Cette union efficace du monde du travail
tranche d’autant plus nettement avec les formations politiques de
la gauche qui vont bénéficier du mécontentement social lors des
législatives des 12 et 19 mars 1967 mais sans parvenir à s’assurer la
victoire. Le texte de la Jeunesse ouvrière chrétienne nazairienne
met aussi l’accent sur le nécessaire partage de l’information à
l’occasion des opérations de conversion et des réorganisations.
Derrière la dénonciation des états-majors lointains, ce sont les
transformations profondes que connaît le capitalisme français qui
sont visées et qui font peur, cette globalisation de l’économie qui
exige que les chantiers de Saint-Nazaire ou Sud-Aviation arrêtent
leurs stratégies en fonction des chantiers Mitsui, Mitsubishi ou
Daewoo ou bien de Boeing ou de MacDonnell Douglas. Or face à
ces enjeux mondialisés, les compétences des syndicats d’ouvriers et
même de techniciens comme les mensuels sont dépassées, courtcircuitées, les hommes sont broyés par des décisions éminemment
techniques ou financières qui leur sont incompréhensibles, d’où
leur lutte pour conserver leur dignité. C’est en cela que le combat
des mensuels nazairiens est d’avant-garde.
Le 9 mars, un cortège de cent cinquante voitures amène un demimillier de grévistes à la préfecture de Nantes où un rendez-vous a
été pris avec le préfet de Loire-Atlantique. Devant les grilles de la
préfecture, les manifestants déploient une banderole portant le
slogan : « CGT, CFDT, FO, CGC Unité dans l’action ».
L’Internationale est naturellement entonnée, accompagnée de
vigoureux mots d’ordre tels que « Les patrons sont des voleurs » ou
« Négociez nos salaires »34. À cette occasion, le comité
intersyndical organise une conférence de presse à laquelle n’assiste
pas l’ORTF. Cette attitude est blâmée par les délégués mais elle est
compréhensible dans la mesure où le secrétariat d’État à
l’Information n’entend pas faire de publicité aux grèves en cours à
trois jours du premier tour des législatives. Ce que redoute le
gouvernement, c’est une coordination entre les mouvements,
d’autant plus réaliste que les mensuels nazairiens reçoivent des
télégrammes d’encouragement de leurs collègues de Berliet,
Dassault et Renault et qu’une délégation de mensuels de

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

16 sur 54

29

30

31

http://books.openedition.org/igpde/2524

l’établissement de Bouguenais de Sud-Aviation vient soutenir les
Nazairiens35. Ce geste rare, car les deux communautés ouvrières de
Basse-Loire vivent à leur rythme social propre et dans une absence
de solidarité réelle en temps ordinaire, va être suivi d’un débrayage
général des horaires et mensuels nantais de la métallurgie le lundi
13 mars avec un taux de participation de 80 % chez les horaires et
de 50 % chez les mensuels36. Il ne fait guère de doute que ce succès
s’explique par les résultats médiocres pour les gaullistes du
premier tour des élections législatives de la veille.
La situation commence à avoir des répercussions défavorables sur
l’économie portuaire nazairienne comme en témoigne les
licenciements de trois peintres et de quatre caréneurs par la Société
des peintures industrielles et maritimes37. Le délégué général
Caldairou s’évertue à apporter des remèdes aux revendications des
horaires comme en témoigne une entrevue avec Paul Malnoe, le
secrétaire du syndicat FO des horaires, qui se déclare prêt à signer
avec le syndicat patronal en échange d’un engagement sur une
évolution parallèle des primes et indemnités avec les salaires38.
Pour autant, le patronat travaille à l’élaboration de nouvelles
propositions à destination des mensuels en se réunissant en secret
l’après-midi du dimanche électoral du 12 mars. La réunion se tient
à l’inspection du travail de Saint-Nazaire, en présence de Salmon et
Tomi pour l’administration et de Gon, Grilliat et Baume pour les
Chantiers de l’Atlantique. Cadre à la direction des ressources
humaines, M. Grilliat a dressé une courbe de l’augmentation du
point aux chantiers qui a été rendue publique le 9 mars. Sa
méthode de calcul a retenu les critères en vigueur dans la
métallurgie parisienne, à savoir l’incorporation des primes
imposables dans le salaire. Il a pu ainsi démontrer que la prime
d’ancienneté moyenne qui représentait 12,35 % des appointements
de base en septembre 1961 atteignait 13 % en janvier 1967. Par
ailleurs, le coefficient moyen du mensuel des chantiers (classement
indiciaire) n’a cessé de progresser depuis octobre 1956, année
retenue par les syndicats pour étayer leur revendication. En une
décennie, il est passé de 225,62 (octobre 1956) à 228,13 (janvier
1967). Ces éléments permettent aux syndicats de revendiquer une
augmentation du point de 33 % à 3,64 F en glissement depuis
octobre 1962 d’après ce qui a été observé dans les régions
portuaires. Pierre Gon juge cette majoration trop élevée et pense
qu’elle n’est que de 24 %39.
Alors que la 6e circonscription de Loire-Atlantique, celle de SaintNazaire, accorde sa confiance à M. Carpentier de la FGDS au soir
du dimanche 12 mars, la semaine postélectorale est caractérisée

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

17 sur 54

32

33

http://books.openedition.org/igpde/2524

par des tensions. C’est ainsi que le mardi 14, les responsables
syndicaux de Sud-Aviation décident d’envahir les ateliers et de
disposer des wagons devant les portes d’entrée des bâtiments.
Selon les informateurs des Renseignements généraux, cet accès de
colère est dû à l’apathie manifestée par les horaires de l’usine
aéronautique vis-à-vis du mouvement des mensuels et ils
commencent à craindre que cette entrave à la liberté du travail
entre dans une stratégie qui contraindrait la direction de la société
d’aviation à lock-outer les ouvriers et à demander la protection des
forces de l’ordre, ce qui conduirait « fatalement » à des heurts40. Le
mercredi 15, un millier de manifestants occupent les abords de la
sous-préfecture tandis que le PCF conteste les résultats des
élections en appelant à l’intensification de la lutte41. Selon les
communistes : « La politique économique et sociale du pouvoir
gaulliste est condamnée massivement par le pays. C’est ce qui
ressort des élections législatives où les gaullistes obtiennent de
justesse une majorité grâce à une loi inique et à l’apport de députés
d’outre-mer frauduleusement élus. L’union qui s’est réalisée lors
des législatives entre les partis de gauche doit aider au soutien actif
des luttes revendicatives »42.
C’est dans ce climat glissant du terrain social au politique que la
direction des chantiers navals choisit d’adresser une nouvelle lettre
aux mensuels. La direction leur pose à la voie interrogative des
questions qui sont autant de menaces voilées : « Croyez-vous que la
situation désordonnée dans laquelle se trouvent actuellement les
Chantiers de l’Atlantique soit de nature à servir, pour l’avenir,
notre implantation industrielle à Saint-Nazaire, la stabilité de votre
emploi et l’accroissement des chances industrielles de la
région ? »43 C’est la première fois dans un conflit que la direction
évoque clairement l’hypothèse d’une relocalisation des Chantiers.
Une course de vitesse semble s’engager entre le patronat, qui
cherche par tous les moyens à casser une jonction entre ouvriers et
mensuels, et les syndicats qui attisent les braises pour « un
troisième tour social » que les communistes appellent de plus en
plus clairement de leurs vœux. La CGT et la CFDT commencent à
mobiliser leurs troupes ouvrières pour un conflit à partir du 17
mars, tandis que le PCF dans un nouveau tract suggère la
possibilité d’un « grand soir » en écrivant : « Le pouvoir et le
patronat ont peur que le mouvement de Saint-Nazaire, celui de la
Rhodiacéta dans la région lyonnaise, ne s’étendent et embrasent
tout le pays. De là viennent leur raidissement mais aussi, en même
temps, leurs hésitations, leurs promesses de discussion, leurs
quelques offres jusqu’alors plus ou moins dérisoires. Le moment

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

34

35

18 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

est propice… N’est-ce pas devant la lutte unie que Dassault,
pourtant un des piliers du régime gaulliste, a dû céder aux
travailleurs bordelais ; le retard de leurs salaires était de 16 % sur
ceux de la région parisienne et fut ramené à 5 %. La victoire des 5
et 12 mars ne peut rester isolée, sans lendemain. Un succès ne vient
jamais seul, la satisfaction des légitimes revendications des
travailleurs doit suivre, doit triompher »44. Certains esprits
paraissent s’échauffer comme en témoigne, le 16 mars, le bouclage
des accès de la SMPA par des piquets de grévistes venus des autres
entreprises et le dégonflage d’une douzaine de pneus sur le parking
des cadres de la direction des chantiers le 1745. À Paris, le président
de Sud-Aviation, Maurice Papon, reçoit les délégués syndicaux des
horaires46.
Pour la première fois depuis le début du conflit, Jules Pinczon, le
tout-puissant président des Chantiers de l’Atlantique et président
du syndicat patronal, fait le voyage pour l’Ouest47. Le 15 mars, à
Nantes, il rencontre tout d’abord les délégués des horaires et
annonce lui-même les nouvelles propositions de la direction en
leur faveur : intégration à 62 % du boni dans le salaire de base,
alignement des taxes d’emploi sur les taxes au rendement (soit 0,12
à 0,24 F d’augmentation à l’heure), création d’une nouvelle tranche
de prime d’ancienneté et majoration des taux existants,
instauration d’un salaire plancher de 530 F pour 40 heures sans
ancienneté, augmentation des salaires de 2 % semestriels et 1 %
sous la forme de galons, alignement sur les mensuels pour les
congés familiaux et de mariages, paiement aux jeunes des trois
jours de présélection militaire, augmentation de 30 % de
l’assurance décès. La direction semble parvenir à ses fins, elle fait
éclater les positions des syndicats. Alors que FO est d’accord pour
signer, la CFDT veut poursuivre la discussion et la CGT passer
immédiatement à la grève48.
Fort de cette première division, Jules Pinczon rencontre pour la
première fois les délégués de mensuels le 16 mars à la direction
départementale du travail de Nantes. Le président est accompagné
de Pierre Gon, Baume et Grilliat. Il met immédiatement la pression
sur ses interlocuteurs syndicalistes Walter Buffoni et Le Bigot de la
CGT, Le Mercier et Rival de FO, Aoustin et Carré de la CFDT, en
protestant vivement contre des incidents survenus la veille dans
l’atelier de chaudronnerie. Jouant de son ascendant naturel sur le
personnel, Jules Pinczon affecte de n’avoir pas été tenu informé par
des représentants « qui le connaissent pourtant fort bien » et
estime incroyable qu’il y ait pu y avoir une dégradation des
traitements des mensuels depuis onze ans alors qu’ils sont indexés

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

19 sur 54

36

http://books.openedition.org/igpde/2524

sur ceux des ouvriers. Il tente, une nouvelle fois, de faire
comprendre aux syndicalistes que le conflit risque d’avoir des
répercussions très graves pour les chantiers s’il venait à perdurer.
Sans se démonter, Aoustin évoque le manque réel de dialogue
social dans l’entreprise depuis un an, tandis que Walter Buffoni
souligne que la valeur du point a toujours été fixée à - 2 par rapport
à Paris avec un décalage de six mois. Jules Pinczon lui rétorque que
« la valeur du point est une chose et que la valeur des
appointements en est une autre, que d’ailleurs le syndicat patronal
a toujours fixé la valeur du point, non pas uniquement en tenant
compte de la valeur du point de Paris, mais également en tenant
compte de la valeur du point dans les centres portuaires »49.
L’après-midi du jeudi 16 mars, une nouvelle commission mixte de
la métallurgie nazairienne siège à l’hôtel de ville de Nantes durant
quatre heures. Le délégué général Caldairou en ouvrant la séance
tient à rappeler qu’il existe deux référents de point de base et que le
mode de calcul arrêté pour Saint-Nazaire diffère de celui du reste
de la France d’où la différence observée. Colas rappelle que le point
nazairien rapporté au calcul de la France entière ressortait de 3,53
F au 1er janvier 1967 et qu’il atteindrait 3,63 F au 1er septembre, soit
précisément le niveau revendiqué par les syndicats. En revanche, si
on reste dans le système nazairien mettant hors calcul les primes,
Pierre Gon insiste sur le fait que le point n’est qu’à 3,42 F et que
l’offre patronale est donc plus intéressante. Après plus de deux
semaines de grève, les deux parties restent arc-boutées sur leurs
positions. Après une interruption de séance, Louis Morice martèle
que « dans la valeur du point ne doivent entrer ni l’ancienneté ni
les galons, l’ancienneté était un avantage social, les galons
représentant une récompense du travail personnel de chacun ». M.
Grilliat expose alors aux délégués syndicaux les raisons pour
lesquelles la direction des chantiers veut sortir du système
nazairien classique. Sans qu’il le dise explicitement, on comprend
que la direction du personnel des chantiers a fini par se faire piéger
par le système des galons pour des raison fort différentes suivant
les cas. C’est ainsi qu’il lui a toujours fallu accorder un gros galon
aux ouvriers devenant mensuels afin de leur éviter une baisse de
rémunération en changeant de grille indiciaire. S’agissant des
mensuels récemment embauchés, la direction leur a accordé de
gros galons afin de leur offrir une rémunération attractive limitant
le turnover. Seuls une soixantaine de chefs d’équipe bénéficient de
galons relativement faibles du fait de leur promotion récente à ce
grade. Ces arguments qui ont le mérite de la franchise viennent
trop tard. Jean Lescure de la CGT conclut : « Quoiqu’il en soit,

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

37

http://books.openedition.org/igpde/2524

dites-vous bien qu’un pareil conflit n’a pu éclater que parce qu’il
existe un profond mécontentement dans les Chantiers ; ce
mécontentement est le fait de facteurs que vous connaissez bien.
Nous ne savons pas si nous rentrerons vainqueurs ou vaincus, mais
si nous rentrons vaincus, le mécontentement profond de votre
personnel mensuel ne sera qu’aggravé et la situation restera très
tendue dans votre entreprise »50. Tudal insiste sur le nombre
important de démissions de mensuels récemment intervenues. En
toute fin de réunion, Louis Morice et Pierre Gon veulent encore
tous deux croire à un accord, mais ils savent qu’ils ne se
retrouveront qu’après avoir prolongé leur bras de fer.
La question des horaires réglée, Jules Pinczon peut croiser le fer
avec les mensuels. Le conflit est à un tournant, certains signes
avant-coureurs ne trompent pas : il sera long et comparable à celui
de 1950. Le 17 mars, la direction de Sud-Aviation décide de
renvoyer dans leurs foyers une cinquantaine de mensuels non
grévistes afin d’éviter des heurts51. Surtout, ce vendredi jour de
marché, les militants des APF, Union des femmes françaises,
Veuves civiles, commissions de femmes travailleuses CFDT-CGT
s’associent pour diffuser un tract aux ménagères. Cinq mille
macarons, sur lesquels figure un vibrant « Solidarité » noir sur
fond rouge, ont été commandés à une imprimerie locale52. Ce sont
là autant de signes annonciateurs d’une mobilisation générale de la
cité.

III. LE LOCK-OUT DES CHANTIERS DE
L’ATLANTIQUE ET LES PREMIÈRES
TENTATIVES DE MÉDIATION DU MINISTÈRE
DES AFFAIRES SOCIALES (20 MARS-13 AVRIL
1967)
38

20 sur 54

Le lundi 20 mars 1967 à l’embauche, deux mille « horaires » de
l’équipe du matin trouvent portes closes aux Chantiers de
l’Atlantique. Jules Pinczon a décidé le lock-out. Officiellement, la
direction prétend qu’elle a arrêté sa décision dans l’après-midi du
dimanche 19 en raison des incidents survenus à la chaudronnerie le
17. En milieu de matinée, les ouvriers des Chantiers sont rejoints
par leurs collègues de Sud-Aviation (1 500), de la SMPA (310), des
AFO (300), rapidement ils forment un cortège long d’un kilomètre
d’environ 7 000 personnes. À 11 heures, une tribune et un appareil
de sonorisation ayant été installés à l’angle de la rue Albert de Mun,
les secrétaires des trois principaux syndicats d’horaires tiennent un
meeting improvisé. Le premier à prendre la parole est Yves Thoby

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

39

21 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

de l’union locale CGT : « Il y a longtemps que nous n’avions pas eu
une telle manifestation à Saint-Nazaire. Cela est dû aujourd’hui au
fait que la direction des Chantiers de l’Atlantique vient de
proclamer le lock-out. En face de cette situation, il faut rester
lucide. Les patrons et le gouvernement veulent casser le
mouvement de la classe ouvrière mais les horaires et les mensuels
ne se laisseront pas faire. Nous ne tomberons pas dans cette
provocation du gouvernement et des patrons : eux seuls portent la
responsabilité. Hier soir, nous avons eu une entrevue avec le souspréfet. Il a déclaré que les travailleurs de la région nazairienne
s’étaient “vautrés dans l’illégalité”. Il a ajouté : “si vous semez le
désordre, je rétablirai l’ordre”53. Nous savons avec quoi. Ce sont les
patrons qui provoquent le désordre. À eux, on fait des sourires
alors que la matraque est prévue pour les travailleurs. Nous
voulons discuter valablement, avoir de véritables discussions. Il y a
douze ans que nous n’avons pas discuté sur la convention
collective. Celle de 1956 était bonne pour l’époque mais elle est
maintenant dépassée. Chez Dassault, des résultats intéressants ont
été obtenus. Avec Berliet, il y a une nouvelle force. Nous saluons la
présence ici des membres de l’union départementale et de la
Fédération ; nous leur disons que nous voulons une action qui
s’étende à tout le pays. Aujourd’hui, nous ne nous battons pas
uniquement sur la question du lock-out mais sur des
revendications »54.
Après
cette
première
intervention
conclue
par
des
applaudissements nourris, c’est au tour de Paul Malnoe de FO de
prendre le micro, accueilli par quelques sifflets. Celui qui fait
ordinairement figure de leader modéré dans les conflits adopte
cette fois une tonalité nettement offensive, sentant bien que l’heure
n’est pas au calme. Son argumentation est moins politique que
celle du responsable cégétiste qui, répondant à l’orientation de sa
centrale, place le conflit dans une perspective nationale et
antigouvernementale de revanche contre les résultats des élections.
Malnoe, quant à lui, concentre ses flèches sur le patronat, « Nous
rejetons la responsabilité du conflit actuel sur les patrons qui
refusent de discuter » et ses piques contre le gouvernement sont
plutôt des appels du pied pour nouer un dialogue. C’est ainsi qu’il
déclare que « Si le gouvernement se garde bien d’intervenir contre
le lock-out, c’est qu’il est un pouvoir défenseur des patrons ». Le
troisième orateur est Texier, secrétaire du syndicat CGT des
Chantiers de l’Atlantique, qui reprend une argumentation proche.
À l’issue de ce rassemblement, une délégation conduite par le
nouveau député Carpentier est reçue par le sous-préfet pendant

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

40

41

22 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

une dizaine de minutes.
Jamais jusqu’à ce jour, les « horaires » n’avaient exprimé leur
solidarité envers les mensuels. En effet, au cours des grèves
antérieures, la contestation était toujours partie de la base et les
ouvriers ont d’abord eu tendance à considérer avec une certaine
condescendance un mouvement issu de la maîtrise et des bureaux.
Lorsque, durant la dure grève de 1955, les CRS harcelés avaient fini
par jeter dans le bassin de Penhoët les bicyclettes et les
cyclomoteurs des « horaires », les « mensuels » s’étaient bien
gardés de venir à leur rescousse dans la bataille. Aussi le lock-out
va-t-il permettre à deux mondes qui s’ignoraient presque de se
découvrir, de s’apprécier et de se forger une nouvelle culture
commune de lutte. En choisissant l’épreuve de force, Jules Pinczon
a favorisé, sans le vouloir, l’émergence d’une culture d’entreprise
nouvelle aux chantiers, qui va survivre durant une génération au
moins et dont les départs à la retraite des années 1990 a sonné le
glas.
Le 21 mars 1967, une nouvelle étape est franchie dans le conflit
avec l’apparition des cortèges ou plutôt des processions en centreville. À l’appel des associations de femmes, une première
manifestation part en milieu d’après-midi de la rue Albert-de-Mun,
tandis qu’une délégation d’horaires des chantiers est reçue au
syndicat patronal par M. Coudé du Tertre remplaçant Caldairou
victime d’un malaise cardiaque à son domicile nantais la nuit
précédente. De leur côté, les mensuels inaugurent des sit-in
improvisés dans les carrefours stratégiques de la ville ou de ses
abords, entraînant une mobilisation de la police et de la
gendarmerie pour dévier la circulation. Le lendemain, 22 mars, de
nouveaux barrages bloquent la circulation en provenance de
Nantes mais lorsque 300 grévistes tentent de bloquer le pont de
Méan à Montoir-de-Bretagne en fin de matinée, ils voient arriver
pas moins de quatre escadrons de gendarmes mobiles commandés
par un lieutenant-colonel qui leur intime de dégager les lieux sans
délai55. Les mensuels remontent dans leurs véhicules mais
convergent vers la sous-préfecture pour protester contre cette
intervention des forces de l’ordre. Lors du meeting matinal des
mensuels, certaines voix proposent de bloquer les trains, les
voitures de Parisiens se rendant en villégiature pour Pâques à La
Baule. D’autres veulent aller manifester devant le casino de la
station balnéaire huppée proche de la ville ouvrière, et partant,
d’aller ainsi sous les fenêtres proches de la villa du directeur des
chantiers. La présence d’un inspecteur des Renseignements
généraux étant découverte dans l’auditoire, les grévistes se

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

42

43

44

23 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

ravisent56.
Ces débuts de trouble à l’ordre public conduisent les policiers des
Renseignements généraux nazairiens à consigner plusieurs
éléments sur la psychologie du conflit. Dans leur synthèse du 23
mars, ils écrivent : « Il faut tout d’abord noter un net durcissement
chez les grévistes qui se rendent compte que leurs manifestations
spectaculaires n’ont, jusqu’à présent, pas fait avancer la solution de
leurs problèmes. On décèle, également, une semblable attitude
chez les femmes des grévistes. Alors qu’elles étaient des éléments
de modération dans les conflits antérieurs, la manifestation de
femmes du 21 mars, à laquelle les responsables syndicaux ne
croyaient guère, leur a fait prendre conscience de la force qu’elles
représentent57. Un fait nouveau dans ce conflit, c’est d’entendre de
nombreuses femmes affirmer “qu’il faudra passer quelques jours
de vacances avec les touristes de La Baule en fin de semaine”.
Cependant, les responsables syndicaux ne paraissent pas souhaiter
l’affrontement avec les forces de police et veulent à tout prix éviter
les incidents : “Nos militants assureront l’ordre, nous n’avons pas
besoin des forces de police”, a déclaré un leader syndical »58.
Devant un auditoire de 6 000 grévistes et épouses, plusieurs
leaders du comité de grève prennent la parole à l’issue de la
manifestation du jeudi 23 mars. Louis Morice est le premier à
exprimer ses « remerciements » aux grévistes ainsi qu’à la
population qui a répondu à l’appel des syndicats.
Il est suivi par le cégétiste et communiste Maurice Piconnier qui
prend à témoin les journalistes de la presse nationale de plus en
plus nombreux à couvrir le conflit nazairien. Il en veut
particulièrement à l’hebdomadaire L’Usine nouvelle, qualifié de
journal des patrons pro-gouvernemental, dont un article relatif à
Saint-Nazaire évoque : « Un réflexe ancien [celui de la grève], mais
la foi n’y est plus. » À ce constat il s’exclame : « Pauvres petits
rédacteurs, vous mesureriez bien votre erreur si vous étiez
maintenant à Saint-Nazaire. Vous auriez vu le défilé des femmes
qui a fait se serrer tous nos cœurs. Nous en avons assez de vivre
aussi médiocrement. Le général a dit avant les élections : “Il y a
beaucoup à faire”. Nous avons mis la main à la pâte pour que “ce
beaucoup à faire” se transforme en véritables négociations. Qu’ontils fait pour appliquer les propositions de Rochard [le candidat PCF
aux législatives à Saint-Nazaire] d’augmenter de 8 % les mensuels ?
Ce mouvement est la suite logique des conflits de 1955 et 1956. Le
patronat peut tenir car il est aidé avec notre argent. Le
gouvernement est prêt à utiliser les CRS mais nous ne
rechercherons pas l’affrontement avec eux. Ce que nous voulons,

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

24 sur 54

45

46

47

http://books.openedition.org/igpde/2524

c’est faire payer les patrons (…). Si le patronat ne veut pas nous
recevoir, nous irons à Nantes la semaine prochaine pour faire sortir
le préfet de sa tanière. En raison de ses anciennes fonctions de
directeur des Renseignements généraux, son seul langage est de
faire parler la matraque »59. Il est suivi sur cette voie par Yves
Thoby de l’Union locale CGT qui réitère à la base la consigne de
non-violence. La CGT redoute des incidents depuis l’arrivée des
forces de l’ordre : « Nous ne voulons pas nous bagarrer avec les
forces de police. Sous-préfet ! tu voulais nous provoquer par
l’intervention des gardes mobiles qui sont arrivés ; mais nous ne
tomberons pas dans cette provocation ».
Il ne faudrait pas réduire ces propos à de simples propos de
tribune. Maurice Piconnier et Yves Thoby délivrent ici la stratégie
de la centrale syndicale à laquelle il appartient et du parti politique
auquel il adhère. À la différence de 1955, la CGT ne désire pas la
violence car elle a compris qu’elle n’y avait pas intérêt pour
populariser la lutte. Les communistes entendent bien forcer le
patronat et le gouvernement à les reconnaître comme leurs
principaux interlocuteurs dans le pays, ils vont y parvenir un an
plus tard à Grenelle.
Le vendredi 24 mars, vendredi saint du week-end pascal, horaires
et mensuels décident d’aller pique-niquer à La Baule sur la
proposition de FO. Le lieu choisi est plus médiatique que celui d’un
déjeuner sur l’herbe en Brière suggéré par la CGT. Alors que les
mensuels déjeunent sur l’esplanade du casino, les horaires font de
même sur le remblai ; même dans un tel moment de convivialité,
les différences catégorielles et sociales se marquent encore60.
L’initiative, pour symbolique qu’elle soit, se garde bien de
perturber l’afflux touristique des samedi, dimanche et lundi de
Pâques et le conflit marque une pause pour les retrouvailles
familiales et la pratique religieuse pour certains.
À la messe du dimanche de Pâques du 26 mars 1967, monseigneur
Vial, évêque de Nantes, fait lire dans toutes les églises de la région
nazairienne une homélie qui témoigne de l’engagement de l’Église
dans les luttes sociales en le mettant sous le signe du concile
Vatican II dont il reprend, en guise d’introduction, une des
déclarations : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les
angoisses des hommes de ce temps, des pauvres et surtout de ceux
qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les
angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment
humain qui ne trouve écho dans leur cœur ». C’est ce passage du
concile qui permet au prélat de faire le lien avec le conflit en cours
à Saint-Nazaire où « un grand nombre de travailleurs, avec leurs

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

25 sur 54

48

49

http://books.openedition.org/igpde/2524

familles, se trouvent dans une situation difficile. Nous avons à
partager leur angoisse, dans le présent et dans l’avenir, avec ce qu’il
y a de légitime dans leurs aspirations. Nous sommes invités à
comprendre l’inquiétude de ceux qui, à des titres divers, sont
touchés par ces problèmes posés à la conscience de ceux qui
assument la charge des entreprises en cette période de
transformation économique. En face de cette situation, l’Église, qui
ne se confond pas avec une catégorie sociale, ni avec une
organisation temporelle, n’a pas à proposer une solution concrète.
Elle veut, toutefois, rappeler la dignité de tout homme. “C’est
l’homme en effet qui est l’auteur, le centre et le but de toute la vie
économique et sociale”, ce qui implique la reconnaissance de sa
responsabilité. En ces jours de Pâques, l’Amour du Christ se fait
plus pressant et doit ouvrir les chrétiens à une fraternité
universelle. L’évêque de Nantes, les prêtres et les laïcs du comité
d’évangélisation de Saint-Nazaire souhaitent que des discussions
loyales entre les organisations ouvrières et patronales favorisent
une solution rapide qui tienne compte des droits et des devoirs de
tous et renouvelle le climat social. Dans l’immédiat, ils font appel à
une large entraide fraternelle. Ce soutien se concrétisera dans les
paroisses nazairiennes le dimanche 2 avril où toutes les quêtes de
ce jour seront destinées aux grévistes »61.
L’intervention publique de l’Église dans les conflits sociaux à SaintNazaire n’est pas nouvelle, elle remonte au moins à la crise des
années 30. En 1950, clergé catholique et pasteurs protestants
avaient aussi nettement soutenus les grévistes. Dans cette
presqu’île de Saint-Nazaire, si liée à cette Brière chère à l’écrivain
royaliste Alphonse de Châteaubriant, proche de Savenay où fut
écrasée l’armée catholique et royale des Vendéens le24 décembre
1793, l’Église sait qu’il lui faut lutter, comme ailleurs, contre la
déchristianisation, le matérialisme et l’individualisme. Aussi,
pense-t-elle qu’elle doit partager, communier avec les ouvriers
pour ne pas se les aliéner. Malgré la ferveur de la période pascale,
les fêtes de Pâques sont gâchées pour de nombreux communiants.
Les bouchers et poissonniers de la ville ont vu beaucoup de leurs
commandes annulées et les hôteliers des plages de Saint-Marc ont
enregistré bon nombre de désistements62. C’est grâce à ce climat de
trêve familiale et religieuse que le préfet de Loire-Atlantique peut
venir à Saint-Nazaire le samedi 25 mars afin d’inaugurer la foire
commerciale, il ne fait aucune promesse d’une reprise rapide du
dialogue à la délégation de mensuels qui vient le trouver.
Le long week-end pascal est marqué, pourtant, par un tournant
capital dans le conflit, celui de l’implication du ministre des

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

50

51

26 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

Affaires sociales. En sus d’un rendez-vous pris pour le mardi 28
avec Jules Pinczon à Paris, les représentants des mensuels sont
invités à se présenter au ministère des Affaires sociales, le mercredi
29 à 9 heures, afin d’être reçus par Bernard Guitton, directeur de
cabinet de Jean-Marcel Jeanneney. La délégation qui part pour
Paris par le train de 11 heures est chaudement accompagnée par au
moins 700 mensuels qui entonnent L’Internationale et Ohé
Matelot sur le quai de la gare63.
Les dirigeants et syndicalistes des Chantiers de l’Atlantique, se
retrouvent, ainsi, rue Louis-le-Grand à Paris, au soir du mardi 28
mars pour des négociations qui vont s’achever peu avant minuit64.
Jules Pinczon adopte d’emblée un ton grave, affirmant : « Nous
sommes en présence d’un conflit extrêmement sérieux ; il est
nécessaire que l’on s’efforce de le régler. Je représente ici des
intérêts économiques importants et je vais vous tenir le langage
d’un président directeur général d’une société industrielle qui, plus
peut-être qu’aucune entreprise de ce pays, doit affronter une
concurrence extrêmement vigoureuse ». Ce dernier argument
s’avère particulièrement exact. Dans cette France gaullienne qui,
certes, s’ouvre progressivement à l’économie-monde, la
construction navale, même aidée par l’État, est un secteur à part,
soumise de tous temps à la loi d’airain du libéralisme des
armateurs qui ont toujours été libres du choix de leurs chantiers de
construction de navires. Cette donnée fondamentale de l’économie,
les salariés des chantiers ne la perçoivent sans doute pas.
Premier à s’exprimer, comme souvent, du fait de son aisance
oratoire admirée par tous, Louis Morice, de la CFDT, ne répond pas
au président en le suivant dans des considérations macroéconomiques. Il préfère être l’interprète de la volonté générale et
répète donc comme il le fait depuis le premier jour de la grève les
raisons qui ont conduit à la situation du moment. Les discussions
antérieures lui permettent de dire que le désaccord ne porte pas sur
les rémunérations réelles mais sur les appointements de base. Les
mensuels veulent conserver leurs galons en tant que stricte
récompense personnelle. Si l’ancienneté croît rapidement, comme
l’a montrée une étude de la direction, Louis Morice juge qu’il s’agit
là d’un phénomène dont l’entreprise doit se montrer satisfaite car
elle dispose ainsi d’un personnel toujours plus expérimenté. De
surcroît, l’ancienneté est un avantage social communément admis
et l’élévation du niveau technique dans l’entreprise justifie cette
élévation du coefficient moyen. Par rapport au début de la grève,
les syndicats ont eu le temps de peaufiner leur argumentation.
Louis Morice en apporte deux exemples. D’une part, il constate

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

27 sur 54

52

53

http://books.openedition.org/igpde/2524

qu’à l’occasion de la grève, la direction a, pour la première fois,
accepté de communiquer la courbe des appointements réels, et
d’autre part, il nuance la sacro-sainte référence à l’indice de la
métallurgie parisienne compte tenu du fait de la surpondération
des ouvriers spécialisés dans sa valeur. À demi-mots, les mensuels
admettent que leurs prétentions sont élevées et d’ailleurs Jules
Pinczon saisit la balle au vol en rappelant que la référence à l’indice
de la métallurgie parisienne a initialement été retenue d’un
commun accord.
Reprenant le fil de son propos liminaire, le président Pinczon
insiste sur les conséquences financières de la grève pour les
chantiers, martelant que : « Sur un plan général, je dois vous dire
que notre entreprise commence à être en danger dans certains de
ses compartiments, je dois également vous prévenir que vous
connaissez les limites d’une négociation éventuelle ». Puis, ouvrant
l’exemplaire du Journal de la Marine marchande du 23 février
1967 évoquant la situation dramatique de certains chantiers
suédois, Jules Pinczon « rappelle l’urgente nécessité pour les
chantiers d’obtenir la commande de deux navires de moyen
tonnage ». Puis, il dresse un historique des investissements, tant
dans les divisions de la Mécanique, de la Chaudronnerie que pour
la construction navale. Il s’évertue à relativiser la portée de cette
situation : « Ne croyez pas qu’avec les investissements, nous vivons
sur un matelas, nous nous sommes munis de pare-chocs. Nous ne
pouvons dépasser le rythme annuel des augmentations de salaires
dans la transformation des métaux, car nous vivons, en partie, de
l’aide des contribuables, et cela suffit à vous faire comprendre qu’il
est impossible de demander plus ».
À ces arguments auxquels il devient difficile de répondre, Louis
Morice réplique en parlant de l’accroissement des cadences, du
problème des ouvriers préparateurs, des bas salaires. Jules Pinczon
lui rétorque que « dans toutes les entreprises de France, les
mensuels font sans doute des efforts semblables, car l’ouverture
des frontières dans le cadre du Marché commun, oblige toutes les
entreprises à lutter pour survivre ». Cet argument, que Pinczon
veut imparable, a être réapproprié par les communistes puis tous
les détracteurs de la construction communautaire, accusée de
« casser l’outil de production », d’être le cheval de Troie du
libéralisme américain en Europe, etc. En vérité, l’ouverture des
frontières en Europe n’est que le premier pas d’une économie
encore plus globalisée qui permettra une redistribution des cartes
industrielles sur tous les continents, avec ses vaincus mais aussi ses
vainqueurs, plus silencieux par définition !

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

28 sur 54

54

55

56

57

http://books.openedition.org/igpde/2524

Au moment même où se déroulent ces négociations parisiennes,
environ 600 personnes participent à une manifestation nocturne
dans les rues du centre de Saint-Nazaire. Très tôt le lendemain
matin 29 mars, 500 horaires enfourchent leurs bicyclettes dans le
but d’aller pique-niquer en Brière et de collecter des fonds jusqu’à
Saint-Joachim au cœur du marais où la municipalité accueille les
randonneurs autour d’un vin d’honneur. Puis, la procession cycliste
se rend à Sainte-Reine-de-Bretagne, Crossac et revient à SaintNazaire. Pour leur part, les mensuels attendent le retour de leurs
délégués à la gare, au train de 13 h 20. Carré (CFDT), Buffoni
(CGT) et Le Mercier (FO) expliquent que la direction des Chantiers
a accepté une majoration de 2 % du point, un salaire plancher à
530 F pour 40 heures sans ancienneté. Une délégation demande au
sous-préfet de convoquer la commission mixte paritaire et Walter
Buffoni apprend à ses collègues que le maire, François Blancho,
sera reçu le soir même par le directeur de cabinet du ministre des
Affaires sociales65.
Le jeudi 30 mars est marqué par plusieurs rendez-vous importants
dans la chronologie du conflit. Tout d’abord, c’est à l’Union MéanPenhoët que Tudal, Lescure et Morice font le compte rendu de leur
entrevue de la veille avec Bernard Guitton. Ils font le point des
dernières propositions de Jules Pinczon qui représentent une
augmentation totale de 7 % pour 1967, un chiffre dont le ministère
des Affaires sociales ne veut pas entendre parler sur l’année civile
mais éventuellement en l’étalant d’avril 1967 à avril 1968. Au cours
de l’audience qu’il leur a accordée, Jean Guitton a précisé qu’il
demanderait à Maurice Papon d’adopter des hausses équivalente
dans son établissement.
Après cette présentation, une partie des grévistes gagne le point de
rassemblement pour la grande manifestation des mensuels et
horaires nazairiens prévue l’après-midi à Nantes. Celle-ci se
déroule sans trouble dans les artères centrales de la ville, depuis les
cours Saint-André et Talensac jusqu’à la place de la DuchesseAnne, non loin de la préfecture où Jean-Claude Ténard des
mensuels CGT de Saint-Nazaire, Rousselot de l’Union
départementale CGT, Declercq de l’Union départementale CFDT et
Hébert, secrétaire de l’Union départementale FO haranguent les
4 000 manifestants66. Les neuf-dixièmes de l’effectif des horaires
des trois chantiers navals nantais ont observé un débrayage à 16 h
45, mais seulement un tiers des mensuels. Dans l’aéronautique,
l’usine Sud-Aviation de Bouguenais comptabilise un peu plus de la
moitié de grévistes67.
C’est donc dans un contexte de mobilisation mais aussi de reprise

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

29 sur 54

58

59

60

http://books.openedition.org/igpde/2524

du dialogue sous l’arbitrage des pouvoirs publics que s’ouvre une
nouvelle réunion de la commission mixte paritaire de la
métallurgie nazairienne dans le grand salon de l’hôtel de ville le
jeudi 30 mars 1967 à 17 h 15. Pas moins de neuf représentants du
patronat nazairien, emmenés par Jules Pinczon, font face à quinze
représentants syndicaux68.
En guise d’introduction et afin d’insister sur l’effort consenti par le
syndicat patronal, Jules Pinczon rappelle que, selon lui, la valeur
du point nazairien au 1er janvier 1967 doit être de 3,42 F et que
continuer à la rattacher à l’évolution du point parisien est une
décision très libérale, entendu dans le sens de laxiste, qu’il ne
pourra garantir dans l’avenir. Néanmoins, il accepte de porter le
point à 3,44 F au 1er avril et à 3,55 F pour Sud-Aviation. Le
président des Chantiers de l’Atlantique s’emporte ensuite contre un
article intitulé « le moment est venu » expliquant que la situation
des chantiers navals les rend vulnérables aux revendications. Selon
l’auteur d’une source qui n’est pas citée, « le carnet de commandes
des Chantiers de l’Atlantique est garni pour dix-huit mois, les
Chantiers font de gros efforts d’investissements pour faire face à la
concurrence, la mise en place le 1er juillet 1968 de la totalité des
obligations du Marché commun va rendre encore plus difficile à
soutenir qu’il n’a jamais été facile de trouver des navires à
construire et qu’il est plus que jamais nécessaire que les prix de
revient des chantiers ne s’accroissent pas ». Cette argumentation
révolte le dirigeant des Chantiers de l’Atlantique par son caractère
démagogique et irresponsable, et il tente, une fois encore, de
convaincre les syndicalistes d’ouvrir les yeux, de dépasser leurs
œillères idéologiques. Jules Pinczon insiste sur le fait que les
investissements permettent surtout et avant tout de continuer à
donner du travail à 2 500 ouvriers et que la bataille des prix de
revient est quotidienne. Il est soutenu par Le Mouroux de la
réparation navale nazairienne qui cite le cas d’un pétrolier parti en
réparation à Gênes où les coûts sont inférieurs de 10 %. Quelques
jours plus tôt, les Ateliers et Forges de l’Ouest avaient annoncé leur
décision de réduire le travail à 40 heures, de recourir au chômage
partiel pour 37 ouvriers et de licencier 9 intérimaires69.
Malgré ces arguments, Louis Morice revendique toujours un point
à 3,61 F au 1er avril 1967. Après une interruption de séance, Jules
Pinczon propose un échéancier allant jusqu’en octobre 1968 mais
les positions demeurent trop éloignées et le désaccord est toujours
aussi total à 21 heures quand la séance est levée.
En dépit de l’échec de la veille, les protagonistes se retrouvent à la
mairie de Saint-Nazaire le 31 mars. Les délégués ont été à nouveau

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

30 sur 54

61

62

http://books.openedition.org/igpde/2524

légitimés à l’issue d’un vote en assemblée générale qui, à
l’unanimité moins une voix, a entériné le refus des nouvelles
propositions patronales. À la reprise, Jules Pinczon déclare qu’il
n’accepte pas l’éventualité d’un point à 3,68 au 1er juillet 1967 alors
que c’est à cette valeur que chiffre Jean Lescure de la CGT
l’équivalent du point à 2,8 en 1963. Les négociations sont rendues
extrêmement techniques du fait des pourcentages de galons à
prendre en considération qui donnent lieu des résultats différents
suivant qu’on les minore ou les majore. Au fil des heures, des idées
nouvelles sont testées comme autant de ballons-sonde par les deux
parties. L’intégration des galons de fin d’année dans les
appointements, une proposition de Louis Morice, est refusée par
Jules Pinczon. Finalement, la commission mixte du vendredi 31 se
solde par le même constat d’échec que celle de la veille.
Les discussions reprennent le dimanche 2 avril à 17 heures. Jules
Pinczon veut maintenir les fils du dialogue, expliquant qu’« il serait
regrettable que vous fassiez une erreur de jugement sur
l’impossibilité où je suis d’aller plus loin. Mon attitude n’est pas
dictée par l’entêtement. Je serais, au contraire fort heureux de
pouvoir vous donner plus, et vous devez bien comprendre que si je
l’avais pu, il y a longtemps que cela serait fait. Mais je suis
comptable de l’avenir de cette société, et je ne veux pas, parce que
j’aurais, comme vous dites “cédé”, me retrouver, ensuite, avec vous
autour d’une table, dans quelques mois, pour examiner des
problèmes beaucoup plus graves »70. Toutefois, aucun déblocage
des positions ne se dessine au cours de cette réunion qui se solde,
comme les précédentes, par un échec.
L’embauche du lundi 3 est marquée par l’irruption d’environ 800
mensuels dans l’enceinte de la SMPA et la capture de trois
contremaîtres71. Après un mois de grève, la direction des chantiers
fait parvenir la prime trimestrielle d’intéressement à tous les
membres du personnel par mandat postal (180 F pour un mensuel
et 120 F pour un horaire). Selon les informations dont disposent les
Renseignements généraux, 1 800 mensuels se sont inscrits à la
caisse de solidarité et 140 000 F ont été récoltés au 1er avril. Petit à
petit, la ville s’enfonce dans la « grève chronique ». Afin de
mesurer la popularité du conflit, les policiers des Renseignements
généraux procèdent à une estimation quotidienne de l’assistance
aux meetings à l’Union Méan-Penhoët ou à la bourse du travail.
L’auditoire moyen est d’environ un millier de mensuels. Les
policiers constatent que ce gros noyau « comprend des
métallurgistes qui ne débrayaient jamais auparavant et qui sont
parmi les plus acharnés comme le sont souvent les néophytes. Il est

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

63

64

31 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

à noter que certains syndiqués FO ne se sont pas privés de critiquer
la tiédeur de leurs dirigeants au début de la grève (…). Parmi les
2 200 mensuels qui ne suivent pas régulièrement [les réunions],
près des trois quarts, soit la moitié du total, sont las de la grève et
aspirent à reprendre le travail. Ils n’ont pas d’espoir de voir leurs
revendications satisfaites et sont plus sensibles que leurs
camarades “engagés” dans le conflit. Cependant, leur influence
demeure encore faible, dans la mesure où ils ne font pas entendre
leur point de vue, parce qu’ils n’assistent pas aux réunions de leurs
camarades et ne semblent pas pour le moment, en mesure de
reprendre le travail séparément, de peur d’être traités de “jaunes”,
de “traitres” et d’être en butte à la vindicte de leurs camarades, des
horaires et de leurs voisins. Environ le quart des mensuels qui ne
participent pas activement au conflit sont “de tout cœur” avec les
manifestants mais ne prennent pas part aux réunions et
manifestations à cause de leur âge, de l’éloignement de leur
domicile, de leur répugnance à défiler dans les rues en chantant ou
en criant des slogans, étant donné leur timidité naturelle ou tout un
passé de “respectabilité” qu’ils n’ont pas réussi à surmonter »72.
Cette analyse des Renseignements généraux de Saint-Nazaire
reprend bien des arguments figurant dans leurs rapports rédigés
lors des conflits antérieurs. Pour la police, l’unité des grévistes est
toujours forcée par l’action des « meneurs ». À la différence des
ouvriers toujours prompts à suivre leurs « leaders
charismatiques », les mensuels sont des grévistes plus
« intellectuels », plus conscients des enjeux, des risques et des
conséquences de leur action. Leur meilleure assise financière leur
permet de moins avoir besoin des dons de nourriture qui avaient
fait une part du « folklore » du conflit de 1950 par exemple. À la
différence des horaires qui se rendent aux chantiers par cars ou à
bicyclette, les mensuels sont souvent motorisés, ce qui leur permet
d’être plus autonomes.
L’arrivée de nouveaux renforts de CRS et gendarmes mobiles le
lundi 3 avril exacerbe les tensions latentes. Certains grévistes s’en
vont protester contre l’arrivée des unités de maintien de l’ordre aux
abords du commissariat de police et adressent des quolibets
provocateurs aux « vareuses bleues » du style : « Les chiens à la
niche ! » Jouant délibérément au « chat et à la souris » avec le
dispositif policier, les organisateurs des cortèges de mensuels et
d’ouvriers communiquent par talkies-walkies en croisant leurs
itinéraires73. Autre signe de la nervosité perceptible chez certains
grévistes, deux journalistes du Figaro et d’Ouest-France sont pris
pour des hommes des RG et doivent prouver leur qualité de

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

65

66

32 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

reporters en exhibant leurs cartes de presse74. Cet incident est
exploité dès le lendemain dans le quotidien régional qui dénonce
l’offre d’abonnement à France-Polices faite à des commerçants
nazairiens75.
Toute cette agitation traduit, en fait, un malaise grandissant. Le
mardi 4 avril, les trois secrétaires des unions départementales CGT,
CFDT et FO rencontrent leurs collègues nazairiens, sans doute
pour arrêter une stratégie de reprise du dialogue. Depuis Nantes,
Jules Pinczon répète qu’il ne fera aucune offre nouvelle. Les
Renseignements généraux veulent voir de la lassitude sur les
visages et affirment que les commerçants se montrent peu
généreux lors des collectes. Il faut attendre le lundi 10 avril pour
que les syndicats nazairiens rompent le silence en diffusant un
communiqué s’inquiétant des conséquences économiques pour la
ville et la région du conflit en cours. « Un vent de défaite »
soufflerait-il sur les grévistes comme écrivent les Renseignements
généraux ou bien ces derniers prendraient-ils leurs désirs pour la
réalité ? Plusieurs faits bien établis permettent d’incliner dans ce
sens. Tout d’abord, il est certain que l’assistance au meeting
matinal diminue nettement. D’autre part, Louis Morice, à la tête
d’un cortège de 800 mensuels est allé demandé solennellement au
sous-préfet la reprise des négociations sans préalable. Enfin, la
proposition, faite en assemblée générale, d’aller manifester devant
les domiciles de personnalités politiques régionales comme Olivier
Guichard paraît bien refléter l’absence de réelle stratégie. Lors de la
manifestation quotidienne de l’après-midi, les CRS interviennent
pour la première fois afin de procéder au rétablissement de la
circulation à un carrefour du centre-ville mais sans affrontement.
Les manifestants leur répondent en entonnant La Marseillaise et la
sonnerie aux morts76.
C’est précisément afin de mesurer la popularité du conflit et la
détermination de la population à suivre les grévistes que les trois
unions locales ont choisi la journée du mardi 11 avril pour
organiser une paralysie totale de Saint-Nazaire. Cette journée
morte se traduit par un succès pour les syndicats avec 80 % de
grévistes dans les services publics et entreprises concernées77. Dans
l’enseignement, un tiers des élèves du primaire et du secondaire ne
se sont pas présentés aux cours et 90 % dans l’enseignement
technique. Cette grande journée de protestation a vu un premier
défilé des mensuels en matinée après une énième réunion à l’Union
Méan-Penhoët. Le cortège d’un demi-millier de manifestants s’est
ébranlé à 11 heures du faubourg des chantiers pour se rendre dans
un concert de klaxons à l’union patronale et à la sous-préfecture en

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

33 sur 54

67

68

http://books.openedition.org/igpde/2524

passant par les grandes artères centrales depuis la perspective de
gare. Toutefois, le « clou » de la journée est la grande manifestation
interprofessionnelle qui se déroule l’après-midi, rassemblant
12 000 personnes dont 2 500 femmes et un millier d’enfants, à
partir de la place de la gare. Cette manifestation massive se déroule
dans une ambiance grave et sans aucun incident, les forces de
l’ordre n’étant pas visibles. À l’issue du défilé, ce sont environ
15 000 personnes qui assistent à l’angle de l’avenue Albert-de-Mun
et de l’avenue de la République au meeting syndical auquel
participent des membres des fédérations nationales de la
métallurgie de FO (Tharreau), de la CGT (Beaumont) et de la CFDT
(Jacques Chérèque)78.
Pour le responsable de la fédération des métallurgistes FO, le
succès de la manifestation est évident et « les travailleurs de
l’ensemble du pays ont les yeux fixés sur Saint-Nazaire et la victoire
de ses habitants en lutte sera celle des travailleurs de tout notre
pays ». Pour lui, il ne fait aucun doute que « le conflit actuel est
l’aboutissement de la remise en cause de la politique sociale du
gouvernement ». Le responsable syndical de Force ouvrière situe
explicitement le conflit dans une perspective politique à travers des
formules qu’il veut percutantes pour l’auditoire mais qui indiquent
tout de même que les syndicats semblent complètement oublier
que le pouvoir gaulliste vient d’être relégitimé par le suffrage
universel. C’est ainsi qu’il insiste sur le fait que « votre lutte est la
lutte de tous les mensuels et de tous les horaires dans leur
ensemble. C’est celle engagée contre une classe patronale soutenue
par un gouvernement qui pratique la politique réactionnaire que
l’on connaît ». Plus étonnant encore, il s’en prend directement au
général de Gaulle avec une critique ad hominem inconcevable dans
les premières années de la Ve République. Selon Tharreau, en effet :
« On dépense de l’argent pour faire venir la police à Saint-Nazaire
et la collectivité se trouve ainsi frustrée, n’en déplaise à un homme
grand par la taille mais petit par l’esprit, le président de la
République ».
Après cette salve du responsable de FO, Beaumont, du bureau de la
fédération de la métallurgie de la CGT se félicite du bel esprit
combatif et solidaires des mensuels, « prolétaires en faux col », qui
savent se battre comme les ouvriers. Cette attitude modérée n’est
décidément pas celle des autres centrales dans ce conflit.
L’allocution de Jacques Chérèque s’inscrit plutôt dans le droit fil de
son collègue de FO, comme s’il y avait surenchère entre les deux
centrales. La CFDT entend bien faire de ce conflit un exemple
d’une dialectique nouvelle dans l’art de la revendication. Le leader

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

69

70

34 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

CFDT pointe bien un des paradoxes de la France gaullienne en
forçant le trait pour les besoins de la cause s’il reconnaît que le
franc est « stable », il rappelle que l’escudo de Salazar aussi mais
que les Portugais sont misérables. Il reproche au gouvernement et
particulièrement au ministre des Affaires sociales de faire traîner
les négociations et qualifie même Jean-Marcel Jeanneney de
« chien de quartier », arc-bouté sur la défense d’une hausse limitée
des augmentations salariales à 5 %. Jacques Chérèque est aussi le
seul à faire référence à des revendications que l’on peut qualifier de
« qualitatives », même s’il est imprécis. C’est ainsi qu’il déclare :
« Nous voulons une réforme des entreprises au profit de ceux qui y
travaillent car nous refusons une expansion au profit exclusif du
patronat » et conclut sur un thème d’émancipation qui sera à la
mode en 1968 : « On ne doit pas mendier sa liberté. Il faut la
prendre. Vous l’avez prise ». En se mettant en grève, les mensuels
nazairiens ont transgressé un tabou, celui qui interdisait à la
maîtrise d’employer les méthodes des ouvriers, cette transgression
en appellera d’autres dans tous les domaines à partir du printemps
de l’année suivante.
Au soir du 11 avril 1967, à la veille d’une nouvelle rencontre avec
Bernard Guitton et Jean Ausseil à l’hôtel du Châtelet, les chefs de
« l’insurrection des mensuels » savourent leur victoire, comme
l’admettent les Renseignements généraux eux-mêmes dans leur
synthèse quotidienne, jamais une manifestation n’avait atteint une
ampleur de la sorte à Saint-Nazaire, y compris lors des conflits
précédents79. Au petit matin du mercredi 12 avril, quatre cars
quittent Saint-Nazaire pour Le Havre, Toulouse, Vierzon et Tulle,
emmenant à leur bord 200 collecteurs afin de recueillir les dons de
solidarité. Déjà le 11 soir, cinquante-sept collecteurs sont revenus
avec 90 000 F dont 20 000 F recueillis à Decazeville, tout un
symbole et un raccourci saisissant pour Jean-Marcel Jeanneney !
En Loire-Atlantique, la caisse de solidarité redistribue entre 200 et
300 kg de poissons tous les jours, offerts par les pêcheurs du
Croisic ou de La Turballe. La communauté des sœurs de SaintGildas a, pour sa part, offert 1 200 kg de pommes de terre et 500 kg
de carottes, tandis que le Secours catholique distribuait 3 tonnes de
pommes de terre80.
La seconde mission de bons offices conduite par Bernard Guitton
et Jean Ausseil au ministère des Affaires sociales ne parvient pas
réellement à débloquer la situation, même après douze heures de
négociations s’achevant à 2 heures du matin le 13 avril81. En
quittant la rue de Grenelle, les grévistes ont obtenu la garantie
d’une évolution totale de 7,8 % de leurs rémunérations. De retour à

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

35 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

Saint-Nazaire par le premier train du matin du jeudi 13, la
délégation conduite par Louis Morice, Tudal et Jean Lescure
annonce la tenue d’une nouvelle commission mixte pour le
vendredi 14 avril en début d’après-midi.

IV. L’IMPLICATION DE JEAN-MARCEL
JEANNENEY DANS LA RÉSOLUTION DU
CONFLIT (14 AVRIL-1er MAI 1967)
71

72

73

Au cours de l’assemblée générale du 14 avril, les grévistes se
montrent particulièrement intransigeants et la CFDT s’affiche en
pointe pour défendre une augmentation de 4 % en sus des 7,35 %
auxquels le patronat semble se rendre. Prétextant la survenue du
naufrage du pétrolier Torrey Canyon au large des côtes nord de la
Bretagne et de la marée noire qui s’est ensuivie, les mensuels
écrivent une lettre au ministre de l’Intérieur lui demandant
d’envoyer les CRS sur les plages mazoutées en précisant qu’ils s’y
rendraient si le conflit devait perdurer82.
C’est à un véritable marathon que se livrent représentants
patronaux et syndicalistes du vendredi 14 au lundi 17 avril 1967
durant vingt-cinq heures de négociations. Le compte rendu de ces
négociations, établi par un des directeurs des Chantiers de
l’Atlantique, constitue un exemple rare de négociations entre
partenaires sociaux83.
Alors que Jules Pinczon se félicite de l’accord conclu au ministère
des Affaires sociales, il est échaudé par Jean Lescure qui lui
rétorque « qu’il n’y a pas eu d’accord de donné à Paris sur les
chiffres et que les syndicats de mensuels se sont contentés
d’enregistrer les propositions faites par les Chantiers de
l’Atlantique et Sud-Aviation ». Selon le délégué CGT, la seule
certitude à l’issue de la rencontre au ministère concerne la valeur
du point à Sud-Aviation qui doit être portée à 3,7. Visiblement
furieux, Jules Pinczon objecte à Jean Lescure que ses déclarations
sont en désaccord complet par rapport à ce qui a été entendu au
ministère et que le syndicat patronal n’ira pas plus loin. L’ambiance
devient électrique et Louis Morice se montre particulièrement
remonté, estimant que la délégation syndicale a été prise dans un
guet-apens et il réclame qu’on rappelle immédiatement le
ministère, ce qui est fait à l’occasion d’une suspension de séance
entre 18 h 15 et 20 h 50. À la reprise, Jean Lescure demande que la
négociation porte aussi sur l’évolution en 1968 car Bernard Guitton
l’a évoqué et cela a été confirmé par Jean Ausseil au téléphone lors
de l’interruption de séance. Louis Morice insiste pour lier le sort

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

36 sur 54

74

75

76

http://books.openedition.org/igpde/2524

des mensuels de Sud-Aviation à ceux des chantiers navals car ils
ont une technicité supérieure, mais leur directeur, Guibert,
demeure évasif. Cette accumulation de divergences débouche sur
une nouvelle suspension de séance entre 21 h 10 et 1 h 10 le 15 au
matin. Les négociations vont durer jusqu’à 3 h 15 ! Au milieu de la
nuit, Jules Pinczon propose de fixer les appointements plancher à
530 F au 1er avril et finit par concéder 550 F à compter du 1er
janvier 1967. Ces appointements plancher seraient révisables tous
les ans mais sans être liés à aucun indice. Cette hausse des
appointements plancher sous-tend bon nombre de modifications
induites que les délégués syndicaux, sans doute fatigués,
découvrent au fil des minutes. C’est ainsi que Tudal constate qu’un
grand nombre de mensuels vont avoir les mêmes appointements
ou que le volume des galons distribués risque d’être réparti
davantage au profit des petits coefficients. À l’initiative de la
proposition, les délégués patronaux paraissent plus à l’aise pour en
débattre. En réponse à une question de Jean Lescure qui demande
si les appointements plancher feront l’objet d’un accord séparé avec
le syndicat patronal, Pierre Gon lui répond que cela n’est pas
possible dans le cadre de ces négociations car le comité directeur
du syndicat patronal ne s’est pas saisi de la question et il renvoie à
la politique contractuelle des entreprises adhérentes. Toutefois,
Jules Pinczon promet que les modifications de la valeur du point se
traduiront bien par des raccordements pour tous les niveaux
hiérarchiques et qu’aucune catégorie ne sera lésée aux dépens
d’une autre.
Avant de se séparer pour quelques heures de récupération, les
protagonistes se mettent d’accord sur le régime des avances que les
entreprises pourront accorder aux mensuels qui en feront la
demande. Comme gage de sa bonne volonté, Jules Pinczon promet
aussi que les chantiers et la SMPA paieront bien la prime
d’intéressement du deuxième trimestre si un accord intervient
rapidement.
À la reprise des négociations, le samedi 15 à 15 heures, le directeur
départemental du travail, M. Salmon, demande aux parties de
s’entendre sur un ordre du jour. Il faut encore une interruption de
séance de cinquante minutes pour s’entendre sur les modalités de
fonctionnement d’une commission paritaire d’études. Sud-Aviation
en possédant au niveau de sa direction générale, l’établissement de
Saint-Nazaire ne peut en constituer une de manière autonome, il
faudra disjoindre les négociations entre les entreprises.
S’agissant des Chantiers de l’Atlantique et de la SMPA, Jean
Lescure et Louis Morice doutent de l’efficacité de l’instauration

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

37 sur 54

77

78

http://books.openedition.org/igpde/2524

d’une telle commission alors que Jules Pinczon la justifie. Les deux
délégués entrent réellement dans le cœur des négociations en
évoquant le cas des traceurs du bureau de traçage au 1/10e et du
bureau de traçage de la chaudronnerie pour lesquels ils estiment
que les débutants sont désavantagés par rapport aux préparateurs
et agents techniques. Pierre Gon justifie leur classement indiciaire
mais Jules Pinczon accepte que cette question soit inscrite
prioritairement à l’ordre du jour de la nouvelle commission
d’études. Fort de cette avancée, Louis Morice glisse alors sur le
classement des employés administratifs et leurs modalité d’accès à
des catégories supérieures à celles en vigueur. Une fois encore
Jules Pinczon acquiesce et fait de même en autorisant que des
observateurs de la Société de mécanique de précision, filiale des
chantiers, assistent à la commission d’études des chantiers. Enfin,
le président des Chantiers détaille l’échéancier des avances
promises durant la nuit.
Tous ces signes de bonne volonté de Jules Pinczon démontrent que
le président des chantiers veut absolument en finir. Avant une
nouvelle suspension de séance à 20 heures, il s’adresse aux
délégués et leur parle dans un langage empreint d’une émotion
réelle : « Si le travail ne reprend pas, tous les efforts que les
chantiers ont faits concernant la reconversion risquent d’être
réduits à néant. Nos divisions mécanique et chaudronnerie vont en
supporter toutes les conséquences. J’ai fait tout ce que je pouvais.
Il faut que chacun, maintenant, prenne ses responsabilités. Vous
devez savoir ce que vous avez à faire ; vous êtes majeurs, vous êtes
informés, vous connaissez la position géographique de SaintNazaire et vous savez que ce qui a été fait en 1955 ne peut se
reproduire, car nous sommes à la veille de l’ouverture des
frontières et à la veille donc d’une arrivée massive sur le marché
français des produits fabriqués par nos concurrents proches. Vous
savez, par exemple, la différence considérable de prix de moteurs
fabriqués en Italie et aux Chantiers. Je ne vous ai rien dissimulé.
Vous devez informer loyalement tous vos camarades de mes
déclarations, car la poursuite de votre mouvement risque d’être
extrêmement grave ».
Malgré ou peut-être à cause de la sincérité de ces propos, les
délégués des mensuels restent inflexibles. À la reprise des travaux
de la commission mixte à 22 heures, Louis Morice revient à la
charge en réclamant l’ouverture de négociations sur les bas
coefficients administratifs et l’ouverture de la filière administrative
au dessus du coefficient 212. Ainsi posée, la revendication est
irrecevable car Jules Pinczon, en sa qualité de président du

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

79

80

81

38 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

syndicat patronal, n’a reçu aucun aval du comité directeur. En
revanche, en tant que président des Chantiers, il accepte de se
pencher sur la question.
Puis, la discussion roule sur des questions matérielles qui semblent
démontrer que le conflit est en voie de résolution. S’agissant de
l’incidence de la grève sur les congés payés. Pinczon et Colas de
Sud-Aviation acceptent qu’il ne soit procédé à aucune diminution
de droits, le président insiste sur le caractère exceptionnel et
important de la mesure. De même, Pinczon accepte qu’il ne soit pas
tenu compte de la grève dans l’octroi des gratifications de fin
d’année. En abordant la question des éventuelles sanctions, le
président distingue le droit de grève qui « ne peut constituer un fait
susceptible de sanctions » et « d’autres faits dont certains relèvent
du code pénal et d’autres [qui] sont difficilement acceptables sur le
plan humain ». Concernant ces derniers, Jules Pinczon désire ne
pas remettre en présence des gens incapables de travailler
ensemble et envisage une quinzaine de mutations aux chantiers et
trois à la SMPA. Colas et Le Mouroux n’envisagent pas de
semblables mesures dans leur entreprise. En revanche, les
membres du syndicat patronal refusent catégoriquement de retirer
les plaintes déposées pour menaces et voies de fait alors que Jean
Lescure de la CGT en fait une question de principe. Finalement,
cette question du retrait des plaintes provoque plusieurs navettes
entre les parties lors de la suspension de séance entre 23 h 30 et 2
h 45 du matin, le dimanche 16. À la reprise, directions et syndicats
s’accordent sur un texte commun regrettant les faits ayant pu
porter atteinte à la dignité des personnes et, dans un souci
d’apaisement, les directions acceptent de retirer leurs plaintes.
Le troisième round de ce deuxième jour de négociations s’achève à
3 h 30 du matin sans que la question de la valeur du point,
question pourtant centrale de la grève, ait été abordée ! Tudal
critique l’intervention du ministère des Affaires sociales, position à
laquelle ne se range pas Jules Pinczon qui estime que le
malentendu vient de la délégation syndicale. En toute fin de
dialogue, Louis Morice réclame l’abandon du terme de
« collaborateur » dans la convention collective et son
remplacement par celui de « mensuel ».
Les négociations de l’après-midi du dimanche 16 avril achoppent
finalement sur le taux d’augmentation des appointements alors que
tous les autres points sont acceptés par les deux parties et qu’un
avant-projet d’accord est remis au directeur départemental
Salmon. La persistance du désaccord sur la valeur du point signifie
dans l’immédiat la poursuite de la grève, reconduite par 87,7 % des

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

39 sur 54

82

http://books.openedition.org/igpde/2524

votants à l’assemblée générale du lundi 17 avril qui se déroule dans
un climat passionnel. Les résultats du scrutin donnent lieu à une
longue ovation des leaders, à de chaudes embrassades et à une
vibrante Internationale. Cette ambiance tout à fait exceptionnelle
fait l’objet d’une nouvelle analyse des Renseignements généraux
qui veulent croire que le mouvement ne sait plus où il va. La
décision, prise le 18 avril, d’adresser un télégramme aux élus du
département semble signifier que « la solution passera par le haut
car, désormais, seul le gouvernement peut mettre fin au conflit par
une intervention autoritaire auprès des patrons ». Après plus d’un
mois et demi de grève des mensuels, un mois de lock-out des
horaires, c’est toute la vie sociale de Saint-Nazaire qui est entrée en
ébullition comme en atteste le conflit à l’entreprise Begy. Dans
cette fabrique de bas et collants, une centaine d’ouvrières ont
commencé d’occuper les ateliers, contraignant la direction à
intenter une action en référé auprès du parquet pour obtenir leur
expulsion. Finalement, l’évacuation de l’entreprise par les grévistes
évite au procureur de se saisir de l’affaire mais les policiers ne sont
pas dupes. Selon eux, cette occupation s’inscrit dans une politique
d’intimidation téléguidée par l’union locale CGT, dirigée par
Maurice Piconnier, qui entend se servir des métallurgistes comme
« d’une masse de manœuvre » pour peser sur les patrons des
autres secteurs et les non-grévistes. En accusant ainsi la CGT de
faire de l’agitation tous azimuts, les fonctionnaires de police
trahissent leur exacerbation à l’encontre de Maurice Piconnier et
de Maurice Rocher, secrétaire du PCF, qui, dans une harangue aux
ouvriers de Sud-Aviation, ont exigé le départ des CRS et du
commissaire de police de Saint-Nazaire84.
Après l’échec des négociations du week-end précédent, le conflit est
entré dans une phase nouvelle. La direction de Sud-Aviation tente
de briser la solidarité entre ses mensuels et ceux des chantiers en
annonçant le 19 avril l’entrée en application du protocole d’accord
arrêté à la commission mixte (augmentation de 2 % des horaires,
valeur du point portée à 3,635 F au 1er avril, avances de trésorerie
versées dès la reprise, prime mensuelle versée en intégralité,
rétablissement des jours de congés payés perdus)85. Les
conséquences du conflit sont nombreuses. Selon leurs
informations, les Renseignements généraux estiment que si les
grands magasins et la grande surface parviennent à maintenir leurs
ventes, il n’en est pas de même pour les petits commerçants qui
auraient vu leur chiffre d’affaires amputé de moitié. Beaucoup
doivent consentir des crédits car les bas de laine sont vides. Cette
constatation est encore plus vraie à Méan et Penhoët. En centre-

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

83

84

40 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

ville, les magasins d’habillement, d’appareils électro-ménagers, les
concessionnaires d’automobiles vivent au ralenti. Les seuls
bénéficiaires sont les cafetiers situés sur les axes des cortèges. Les
pêcheurs sont doublement victimes en raison de la mévente locale
et des conséquences de la marée noire86. En gare de Montoir-deBretagne, ce sont 256 wagons chargés de matériels destinés aux
chantiers navals qui se retrouvent bloqués87.
Signe certain du pourrissement de la situation au 50e jour de grève,
les gendarmes mobiles chargent les horaires qui désiraient bloquer
la circulation place de la gare. Il n’y a pas d’affrontements mais une
délégation d’horaires décide d’aller se plaindre à la sous-préfecture.
Selon les communistes, des groupuscules trotskistes étrangers à la
ville tentent de détourner le mouvement de ses buts mais les
« horaires » de la CGT veillent et mettent le feu à des tracts
découverts dans un véhicule88. Le même soir du 20 avril, une
grande manifestation nocturne rassemble 7 000 personnes entre
l’avenue de la République, la sous-préfecture et l’hôtel de ville. En
passant rue du Croisic, certains excités tambourinent à la porte de
la maison de M. Martin-Grousset, le directeur de la SMPA, et lui
tiennent des propos injurieux. Cet incident sera condamné le
lendemain par Jules Pinczon dans une lettre aux syndicats et treize
directeurs d’usines du bassin écriront dans le même sens aux
élus89. La foule se sépare vers minuit après avoir chanté
L’Internationale et applaudi à l’annonce d’une rencontre dès le
lendemain à Paris entre les délégués et Jean-Marcel Jeanneney luimême.
Les nuits sont décidément très courtes pour les négociateurs. Dès 5
heures du matin le vendredi 21 avril, les trois secrétaires des
unions locales, accompagnés de six délégués (3 mensuels et 3
horaires) prennent le premier train pour Paris où les attend le
ministre des Affaires sociales90. À leur retour, Louis Morice
reconnaît que « la délégation a été très sensible au fait que
monsieur Jeanneney ait félicité les délégués pour la bonne tenue
des manifestations nazairiennes ». Le jeune dessinateur de la
CFDT, explique le ministre, « a paru n’être pas très au fait de la
thèse des mensuels ». Jean-Marcel Jeanneney refuse, toutefois, de
convoquer une nouvelle commission mixte en l’absence de signe
tangible d’avancée. De leur côté, les syndicats choisissent d’écrire à
l’Union des industries minières et métallurgiques (UIMM) pour lui
demander de resituer le problème nazairien au sein de la branche.
Cette démarche se solde par un camouflet. Le syndicat patronal de
branche refuse d’arbitrer le conflit en cours car c’est un conflit local
qui « a donné lieu à des réunions où tous les aspects ont été

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

85

41 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

examinés, ces mêmes aspects ont donné lieu à des solutions
maximales pouvant régler le conflit. Malgré un accord de principe
trouvé au ministère des Affaires sociales, le conflit se poursuit.
Dans ces conditions, l’UIMM ne pense pas que de nouvelles
rencontres puissent apporter un élément nouveau à ce qui a déjà
été discuté »91.
Le matin même de cette audience à l’hôtel du Châtelet, les
mensuels des Chantiers ont reçu de leur direction une lettre de
quatorze pages les enjoignant à reprendre sans délai le chemin du
travail. La démonstration de la direction vise à faire comprendre
aux mensuels que leur sentiment d’injustice est faussé par des
références statistiques erronées et qu’une forte augmentation de la
masse salariale aurait des conséquences désastreuses en termes de
prix de revient. En guise de conclusion, la direction se désole que la
situation de l’entreprise soit opposée à celle de ses travailleurs et
que tous les coups portés à son intégrité soient assimilés à autant
de succès pour les salariés. C’est, en effet, ce climat social
détestable, fait de haines personnelles et de lutte des classes mal
comprise, qui règne aux Chantiers depuis 195092. C’est d’ailleurs
cette incapacité à dialoguer qui inquiète les ingénieurs et cadres
des Chantiers. Dans un communiqué de presse daté du lundi 24
avril, ils « attirent l’attention des mensuels sur le danger croissant
que la poursuite du conflit fait peser sur l’avenir de la région et la
vie de leur entreprise ». C’est pourquoi ils « souhaitent que le
travail soit repris dans la dignité, avec un renouveau du climat
social auquel ils sont prêts à apporter leur contribution ». Cette
démarche s’inscrit dans le droit fil de la ligne de conduite définie
par André Malterre lors d’une récente allocution au Havre. Le chef
de la CGC avait alors déclaré : « Dans une crise sociale, la tâche des
cadres et des agents de maîtrise est particulièrement ingrate. Il est
difficile de faire comprendre aussi bien aux employeurs qu’aux
ouvriers que le plus grand service que puissent rendre les cadres
n’est pas de se déclarer inconditionnellement d’accord avec uns ou
les autres, mais d’être suffisamment objectifs pour renouer les fils
brisés lorsque le moment est venu, afin de permettre
l’établissement d’un dialogue entre les divers partenaires sociaux.
Tout conflit se règle, à moins d’une révolution, par une négociation
qui aboutit à un compromis. Le rôle des cadres est de substituer à
un climat passionnel un climat de raison à la fois réaliste et
humain. C’est ce que firent notre organisation et notre fédération
des ingénieurs des mines lors de la grève de mars 1963. Il
appartient à nos fédérations et à nos syndicats de s’inspirer de cet
exemple pour agir dans les circonstances présentes »93.

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

86

87

88

42 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

Le 20 avril, les collectes ont déjà rapporté 800 000 francs mais, à
l’approche d’un nouveau week-end, ce sont trois cent cinquante
nouveaux grévistes qui prennent la route afin de récolter les
subsides des communautés ouvrières de nouvelles régions
françaises : Dunkerque, Arras, Lille Dieppe, Auxerre, Melun,
Nevers, Dijon, Puteaux, Gennevilliers et Nanterre. Fin avril, ce sont
plus d’un million quatre cent trente mille francs qui auront été
collectés dans toute la France. Toutefois, cet élan de générosité
sans précédent ne peut être renouvelé et les grévistes en ont
conscience94. Certains s’apercevront a posteriori qu’entre la
solidarité et l’indemnité de grève versée par le syndicat, leurs
revenus auront été plus élevés durant la grève qu’en temps
normal !95
Tous les témoignages de sympathie ne doivent pas masquer que
l’adhésion au mouvement commence à connaître des brèches que
seule la détermination des leaders peut balayer, en particulier celle
de Louis Morice que les Renseignements généraux présentent
comme « l’élément le plus dur ». C’est ainsi que la proposition
d’une marche de quinze kilomètres avec « casse-croûte » à Donges
est repoussée à main levée au cours de l’assemblée générale du 25
avril à l’Union Méan-Penhoët dont l’assistance a fortement
diminué depuis quelques temps96. Le lendemain, deux mensuels
interpellent les tribuns à l’assemblée générale en leur demandant :
« Vous nous avez fait voter pour la grève. Allez-vous pouvoir nous
nourrir jusqu’à Noël ? Comment envisagez-vous la reprise du
travail ? » Ces deux questions sont demeurées sans réponse97. La
contamination que semblait rechercher les centrales syndicales au
début de la grève n’a pas eu lieu. Aucune jonction ne s’opère non
plus avec les étudiants nantais. La venue de trois mensuels à
l’université de Nantes à l’invitation de AGEN-UNEF le 25 avril ne
mobilise guère plus d’une trentaine d’étudiants98. La solidarité
travailleurs-étudiants ne fonctionne déjà pas mieux qu’en 1968.
Aussi, doit-on s’interroger sur le succès et la portée réels de la
nouvelle journée interprofessionnelle de solidarité organisée le
vendredi 28 avril99. À en croire la presse régionale (Ouest-France,
Ouest-Éclair, Presse-Océan) ou certains titres nationaux
(L’Humanité), la manifestation nazairienne aurait alors atteint 40
à 50 000 participants. Dans leur synthèse quotidienne, les
Renseignements généraux divisent ce nombre par deux, mais il ne
s’agit pas là uniquement de la petite guerre des chiffres à laquelle
se livrent syndicats et police lors de toute manifestation. Pour les
Renseignements généraux nazairiens, qui ne sont pas la préfecture
de police de Paris loin s’en faut, « dire aux ouvriers et aux mensuels

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

43 sur 54

89

90

http://books.openedition.org/igpde/2524

qu’un rassemblement de moins de 20 000 personnes en compte
deux fois plus n’est évidemment pas objectif. Mais ceci a surtout
pour résultat de persuader les grévistes d’un crédit dont ils ne
bénéficient pas entièrement ». Selon les policiers nazairiens, qui
connaissent naturellement bien tous les protagonistes du conflit :
« On a la confirmation, au travers de ces chiffres, que la presse
locale, admise au sein des rassemblements et à l’intérieur des
bourses, ne veut pas déplaire aux syndicats et leur jette des fleurs
lorsqu’elle en a l’occasion ». Les Renseignements généraux en sont
persuadés après avoir recueilli les opinions de nombreux
commerçants, la solidarité envers les grévistes bascule vers leurs
familles et non vers les grévistes eux-mêmes dont on souhaiterait
qu’ils retournent au travail après presque deux mois d’absence. Les
Nazairiens sont peu favorables aux happenings, ils le montreront
en 1968, et leur propre solidarité envers d’autres causes trouve
rapidement ses limites. C’est ainsi que la CGT, qui avait loué la
salle de 1 200 places du cinéma Athénée pour le passage de la
troupe « Un milliard pour le Viêt Nam », espérant verser une partie
de la recette aux grévistes a essuyé un revers : seule une centaine
de spectateurs étaient présents pour assister à la représentation !
Les esprits sont sans doute ailleurs car la reprise du dialogue en
vue du dénouement de la crise a débuté secrètement. Déjà le 24
avril, trois personnalités jusque-là en retrait ont été contactées par
les syndicats : M. Touchet, ingénieur et directeur de la chambre de
commerce et d’industrie, M. Primicia, président de l’Union des
commerçants et le député SFIO Carpentier. Mais le véritable noyau
pour la nouvelle médiation auprès de Jules Pinczon se constitue le
26 avril avec la grande figure qu’est François Blancho, le maire de
Saint-Nazaire qui fut sous-secrétaire d’État à la Marine marchande
du Front populaire, Pierre Tissot, le président de la chambre de
commerce et d’industrie et le sénateur Sambron qui est aussi le
président du comité d’expansion de la Loire-Atlantique. Ces trois
notables rencontrent discrètement Jules Pinczon le 27 avril à PontChâteau. Le lendemain, ils font part des dernières propositions de
la direction aux délégués syndicaux réunis à la chambre de
commerce de Saint-Nazaire, lieu inhabituel pour une rencontre de
ce genre100. Le samedi 29 avril, 97,7 % des mensuels ayant pris part
au vote confient les pleins pouvoirs à Louis Maurice, Jean Lescure
et Tudal101.
À 9 heures 30 le dimanche 30 avril, la commission mixte de la
métallurgie nazairienne se réunit au siège du comité d’expansion
de la Loire-Atlantique (CODELA) situé au 171, boulevard
Haussmann102. Elle ne se séparera, l’accord final signé, que le lundi

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

44 sur 54

91

92

93

http://books.openedition.org/igpde/2524

1er mai à 0 h 45. Le maître des débats est fort logiquement le
directeur départemental du travail Salmon. Jules Pinczon, Pierre
Gon, M. Baume représentent les Chantiers de l’Atlantique,
M. Martin-Grousset leur fililale de la SMPA. La délégation de SudAviation comprend le directeur Guibert assisté de MM. Colas et
Excoulin, les Ateliers et Forges de l’Ouest sont représentés par M.
Le Mouroux. Du côté syndical, Louis Morice, Aoustin et Carré ont
été délégués par la CFDT, Jean Lescure et Walter Buffoni par la
CGT, Tudal et Le Mercier par FO et Guillon par la CGC.
Dans son introduction, Jules Pinczon rappelle les conditions qu’il a
posées à la reprise du dialogue lors de sa rencontre avec les trois
« sages ». Le président du syndicat patronal de la métallurgie
nazairienne part des conclusions de la réunion du dimanche 16
avril et constate que la grève ayant été prolongée de quinze jours,
ces journées sont définitivement perdues dans le calcul de la prime
d’intéressement. De plus, l’avance accordée aux grévistes sera
plafonnée à 60 % des heures perdues à partir du 15 avril. En tout
état de cause, si la grève se poursuit après le 1er Mai, il y aura des
abattements sur les droits aux congés payés. En posant ses
conditions, Jules Pinczon renvoie d’entrée de jeu la pression qui
s’exerçait sur lui sur les délégués syndicaux. D’ailleurs, Louis
Morice semble en prendre acte en utilisant des mots proches, très
proches de ceux utilisés antérieurement par le président quand il
lui répond : « On a voulu faire porter aux syndicats la
responsabilité des conséquences économiques de la grève. Nous
sommes là pour rechercher un accord. Nous attirons votre
attention sur les conséquences dramatiques que la continuation
des grèves aura sur l’économie locale et sur la vie des entreprises ».
Tout le monde veut aboutir, certes, les rumeurs de dépôt de bilan
de la tôlerie Thiriet ont pu contribuer à une prise de conscience.
Pour sa part, Jean Lescure « regrette que les discussions débutent
aussi mal » et affirme même « qu’il ne serait pas venu s’il avait su
que la prime d’intéressement serait abattue d’un tiers ». Mais Louis
Morice se montre habile tacticien en relevant la contradiction entre
l’attitude rigide du président en ce début de matinée alors qu’il
avait promis aux médiateurs « qu’un petit geste serait fait à Paris
pour aboutir ».
C’est à l’initiative du cégétiste Lescure que la discussion roule
immédiatement sur la valeur du point, puisque c’est sur cette
question que tout bloque depuis le 16 avril. Jean Lescure
revendique un point à 3,59 au 1er septembre 1967, l’avancement à
mars 1968 de la prochaine négociation sur le point et pose la
question des conditions du calcul de la courbe de raccordement et

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

45 sur 54

94

http://books.openedition.org/igpde/2524

des galons car les échelles du syndicat patronal et des chantiers ne
correspondent pas. Sur ces points, le directeur du personnel des
Chantiers promet que rien ne sera changé aux habitudes et Pinczon
accepte un avenant maintenant le mode d’établissement des
galons. En revanche, il refuse tout net d’augmenter le point à 3,59.
Ce nouveau blocage permet alors à Louis Morice de « tenter une
percée », ce registre tactique semble tout à fait convenir, dans les
circonstances du moment, pour intégrer certains points aux
travaux de la future commission paritaire techniques d’études. Ce
sont là autant de revendications catégorielles de type nouveau. Le
délégué CFDT cite pêle-mêle le rôle des préparateurs et agents
techniques de préparation, les définitions des fonctions de
techniciens et de dessinateurs, les bas coefficients administratifs, le
cas des chefs de gâche et celui du personnel technique détaché dans
les bureaux. Sur tous ces points, le président admet qu’une
discussion peut s’engager et assure que les représentants du
personnel ne seront pas pénalisés pour leur participation aux
travaux de la commission. Si les précisions apportées par Jules
Pinczon paraissent satisfaire Louis Morice, Jean Lescure continue
de s’interroger sur les modalités de fonctionnement de la
commission, ce qui finit par irriter le président qui s’exclame :
« Votre insistance à critiquer les textes concernant cette
commission me surprend. Ils ont été faits pour améliorer certaines
situations anormales qui, selon vous, existent aux chantiers. Ils
n’ont certes pas pour but de régler le cas de tous les
mécontentements, car au fond, tout le monde est mécontent.
J’ajoute que ces textes sont rédigés sans chausse-trapes. Je croyais
qu’ils répondaient à vos désirs. Si vous ne voulez plus qu’ils
figurent au protocole d’accord, je suis prêt à les supprimer
immédiatement ». Cette menace contraint les délégués à se raviser.
Jules Pinczon vient de marquer un nouveau point. Il enfonce le
clou en réitérant son refus de payer l’intégralité de la prime
d’intéressement. Furieux, Walter Buffoni et Aoustin se lèvent et
laissent éclater leur mécontentement mais le président reste
impavide, démontrant encore un peu plus sa force nouvelle.
L’étude des protocoles particuliers des chantiers, de Sud-Aviation
et de la SMPA occupent les négociateurs durant une grande partie
de l’après-midi. Vers 20 heures, une réunion en petit comité
comprenant Pinczon, Tissot, Sambron, Tudal, Morice, Lescure et
Guillon règle la question du point. Les délégués doivent admettre
que les médiateurs leur avaient bien expliqué toutes les conditions
de la direction des chantiers dont la détermination du point. Celleci passera de 3,53 F au 1er avril à 3,59 au 1er décembre 1967, le

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

46 sur 54

95

96

http://books.openedition.org/igpde/2524

paiement de la journée du 1er Mai, la fixation d’un salaire plancher
à 550 F pour 40 heures au 1er mai. Jules Pinczon accepte, dans la
dernière ligne droite, de céder sur la question de la prime
d’intéressement, elle sera bien versée intégralement. C’est fort de
ces dernières concessions que les quatre délégués débattent avec
leurs camarades de 21 h à 22 h 30 afin d’arrêter leur position
définitive. Quand ils reviennent, ils demandent s’ils peuvent
s’absenter pour dîner. Cette requête irrite Jules Pinczon qui leur
fait remarquer que le premier à avoir droit de dîner est le plus âgé,
sous-entendu lui-même, et qu’il n’attendra pas au-delà de 23
heures car il doit partir dans la nuit même pour Saint-Nazaire pour
aller négocier avec les horaires. Selon M. Baume qui a consigné la
négociation, les délégués vont débattre pendant une demi-heure
sur l’opportunité d’aller dîner, ce qu’ils ne font finalement pas.
Quand ils font leur rentrée dans la salle de réunion à 23 heures,
c’est pour dire qu’ils acceptent les dernières propositions du
syndicat patronal. M. Salmon procède ensuite à la relecture de tous
les protocoles jusqu’à 0 h 45, le lundi 1er mai.
Le conflit de Saint-Nazaire touche à sa fin. Comme il l’a indiqué
aux délégués des mensuels dans la soirée, Jules Pinczon, arrivé
pendant la nuit par avion privé, reçoit dès 7 heures du matin les
délégués des ouvriers à l’Inspection du travail, il ne les quittera que
dans la soirée, démontrant ainsi son extraordinaire maîtrise de
soi !103 Jules Pinczon aura négocié sans prendre de réel repos
pendant 36 heures d’affilées ! Pour leur part, après leur
« victoire », les délégués mensuels sont, finalement, allés souper
tard dans la nuit dans une brasserie des grands boulevards et se
sont accordés un sommeil réparateur afin d’arriver frais et dispos à
Saint-Nazaire par le train de 13 h 23. À la gare, une foule
nombreuse attend ses héros, les ovationne, tandis que les cars de
CRS passent sur le pont voisin104.
Afin de laisser les esprits s’apaiser le jour de la fête du travail, les
délégués refusent de divulguer le contenu de l’accord avant le
mardi 2 au matin. L’ultime assemblée générale des mensuels se
déroule le 2 mai au soir au stade de Penhoët. C’est à Louis Morice
de la CFDT, qui aura été incontestablement le meilleur orateur des
mensuels durant le conflit, que revient l’honneur de tirer le bilan de
ces semaines historiques. Il insiste sur les avancées, les concessions
patronales mais fait comprendre à ses collègues que la victoire est
aussi immatérielle : « Dès notre première manifestation du 3 mars,
nous disions que la lutte serait âpre et difficile. Nous n’avons rien à
regretter. Cette lutte aura au moins permis à 3 000 mensuels qui
s’ignoraient auparavant de lutter ensemble contre les agissements

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

97

98

http://books.openedition.org/igpde/2524

d’un patronat rétrograde. Il n’y a pas tellement longtemps, Pinczon
déclarait qu’il suffisait de mensualiser les ouvriers pour que la
classe ouvrière disparaisse. Cet accord permet de reprendre le
travail dans l’unité retrouvée et le patronat devra tenir compte de
notre force ». Détermination dans l’action, unité syndicale,
solidarité, voire connivence avec le reste de la société française,
rupture du dogme des 4 % de hausse annuelle de salaire arrêtés
pour le Ve Plan comme le souligne de son côté Jean Lescure de la
CGT, tels sont les points saillants de ce conflit d’un type nouveau.
Après soixante-trois jours de grève, les « mensuels » et les
« horaires » obtiennent des hausses de salaires comprises entre
7,3 % et 7,8 %, mais surtout un salaire plancher à 550 F par mois et
une révision de la classification relevant l’indice de fin de
carrière105. Certains expliquent la détermination des contremaîtres
dans le mouvement par leur crainte de ne plus pouvoir parvenir en
fin de carrière aux postes d’encadrement auxquels ils avaient
traditionnellement droit du fait du recrutement de jeunes
ingénieurs sortis des grandes écoles. En fait, les grévistes
revendiquent un « combat pour la dignité », thème éminemment
précurseur des revendications qualitatives du printemps 1968…106
Le 3 mai, à l’embauche de 7 h 30 aux chantiers, les mensuels de
Penhoët ont droit à une haie d’honneur formée par leurs collègues
de Sud-Aviation en congé jusqu’au 8 mai qui entonnent tour à tour
L’Internationale, Ce n’est qu’un au revoir mes frères et Le Travail
c’est la santé, un « tube » d’Henri Salvador. Le même jour en
Conseil des ministres du 3 mai 1967, Jean-Marcel Jeanneney
explique à ses collègues que les dernières propositions patronales
qui ont été acceptées par les syndicalistes correspondent à celles
qui leur avaient été faites trois semaines auparavant et qu’« ils ont
donc perdu trois semaines pour rien »107. Ce constat objectif fait fi
du sentiment de « victoire » et de la convivialité festive de la grève
demeurée gravées dans la mémoire ouvrière nazairienne. Pour le
général de Gaulle, cette grève a, une fois de plus, montré l’absence
d’information du grand public et des salariés de la réalité
concurrentielle dans laquelle vit en réalité l’économie française.
Aucune voix ne s’élève donc autour de la table du Conseil pour
suggérer qu’il existe un malaise social en France et que le
gouvernement ferait bien de le prendre en considération…

Notes
1. Serge Mallet, La Nouvelle Classe ouvrière, Paris, Seuil, 1963.
2. Éric Kocher-Marbœuf, « Les luttes des métallurgistes nazairiens depuis la
Libération à l’épreuve des impératifs économiques » in La vie littorale, Paris,

47 sur 54

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

48 sur 54

http://books.openedition.org/igpde/2524

CTHS, 124e congrès national des sociétés savantes, 2002, pp. 355-366.
Christophe Belser, L’aventure de la métallurgie en Loire-Atlantique, 120 ans
d’action patronale et d’essor industriel 1881-2001, La Crèche, Geste éditions,
2001, 253p.
3. Pour l’histoire sociale de la ville, de sa fondation à la Seconde Guerre
mondiale, rien ne remplace la thèse d’État de Marthe Barbance, Saint-Nazaire :
le port, la ville, le travail, Moulins, Crépin-Leblond, 1948, 645 p. Les
métallurgistes de la construction navale de Saint-Nazaire furent les premiers en
France à bénéficier d’une convention collective en 1917.
4. L’épisode est relatée dans Louis Oury, Les Prolos, Paris, Temps actuels, 1983,
280 p.
5. Service des archives économiques et financières, B 23 634. Chantiers de
l’Atlantique à la direction du Trésor, rectification au programme
d’investissements 1966-69, 2 décembre 1969.
6. Dès la fin 1967, les chantiers retiendront un poids total de coque moyen de
130 000 tonnes obligeant à porter le montant des investissements à 125 puis 135
millions de francs du fait de l’augmentation de l’aire de prémontage, des surfaces
de stockage, de la capacité de l’atelier des panneaux plans.
7. Service des archives économiques et financières, B 23 634. Chantiers de
l’Atlantique à la direction du Trésor, rectification au programme
d’investissements 1966-69, 2 décembre 1969.
8. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Rapport des Renseignements
généraux, 9 février

9. La salle de l’Union Méan-Penhoët est un lieu symbole de la mémoire ouvrière
nazairienne, elle est située à la limite des deux faubourgs de Méan et de Penhoët
qui ont été les lieux d’origine de la construction navale à Saint-Nazaire, ils
abritaient des ateliers de calfats dès la première moitié du XIXe siècle. Ces deux
faubourgs jouxtent la porche principal d’accès aux Chantiers de l’Atlantique et
sont le lieu de rendez-vous favori des ouvriers qui peuvent s’attabler dans les
nombreux cafés faisant face au terre-plein de Penhoët bordé par les darses
destinés aux navires en réparation.
10. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n° 79 des RG de LoireAtlantique, 9 février 1967 adressé à la direction générale de la Sûreté nationale et
à la direction centrale des Renseignements généraux.
11. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 101 des RG de SaintNazaire, 14 février 1967.
12. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 109 des RG de SaintNazaire, 15 février 1967.
13. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 111 des RG de SaintNazaire, 15 février 1967.
14. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 112 des RG de SaintNazaire, 15 février 1967.

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

http://books.openedition.org/igpde/2524

15. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 122 des RG de SaintNazaire, 17 février 1967.
16. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 128 des RG de SaintNazaire, 17 février 1967.

17. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 128 des RG de SaintNazaire, 20 février 1967.
18. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 134 des RG de SaintNazaire, 21 février 1967.
19. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 137 des RG de SaintNazaire, 22 février 1967.
20. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 139 des RG de
Saint-Nazaire, 22 février 1967.
21. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚ 150 des RG de SaintNazaire, 24 février 1967.
22. Archives des Chantiers de l’Atlantique. Grève des mensuels de 1967, compte
rendu de la commission mixte paritaire du 25 février 1967.
23. Le mode de calcul en glissement est le suivant : point parisien à 3,7 F au
1/1/67, point nazairien à 2,8 F au 1/1/63 par glissement majoré de 4,1 % au
1/7/62 soit 2,935. Il ressort en 1967 à 2,8 x 3,7 : 2,935 = 3,53 F.
24. Archives des Chantiers de l’Atlantique. Grève des mensuels de 1967, compte
rendu de la commission mixte paritaire du 27 février 1967.
25. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚158, 28 février 1967.
26. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 158, 28 février 1967.
27. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 164, 1er mars 1967.

28. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 175, 3 mars 1967.
29. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 179, 4 mars 1967.
30. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de Saint-

49 sur 54

09/01/2018 à 11:53

Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle...

http://books.openedition.org/igpde/2524

Nazaire n˚ 180, 6 mars 1967.
31. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 184, 7 mars 1967.
32. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 193, 8 mars 1967.
33. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 190, 8 mars 1967. Il s’agit là d’une référence au concile Vatican II qui
affirme : « Bien souvent, ce n’est déjà plus au niveau de l’entreprise, mais à des
instances supérieures que se prennent les décisions économiques et sociales dont
dépend l’avenir des travailleurs et de leurs enfants ».
34. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme 139/2110 de la Sécurité
publique et RG de Nantes, 9 mars 1967.
35. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 201, 10 mars 1967. Télégramme 42/207 des RG de Nantes du 9 mars
1967.
36. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme n˚164/2553 de la
Sécurité publique et RG de Nantes, 13 mars 1967.
37. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 197, 10 mars 1967.
38. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 190, 8 mars 1967.
39. Archives des Chantiers de l’Atlantique, compte rendu de la réunion du 12
mars 1967 à l’inspection du travail.
40. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 204, 14 mars 1967.
41. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 208, 15 mars 1967.
42. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 206, 15 mars 1967.
43. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 206, 15 mars 1967.
44. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 209, 211, 16 mars 1967.
45. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 210, 218, 16 mars 1967.
46. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de Nantes n˚
230/46, 16 mars 1967.
47. Jules Pinczon était particulièrement respecté aux chantiers pour son passé
d’ingénieur de grand talent. Il fut l’un des introducteurs de la soudure électrique
dans la construction navale française avant-guerre.
48. Arch. dép. Loire-Atlantique 270 W 232. Télégramme des RG de SaintNazaire n˚ 212, 17 mars 1967.
49. Archives des Chantiers de l’Atlantique, compte rendu de la réunion à la DDT
de Nantes, 16 mars 1967, 8 heures.
50. Archives des Chantiers de l’Atlantique, compte rendu de la commission

50 sur 54

09/01/2018 à 11:53


Aperçu du document Saint-Nazaire printemps 1967 .pdf - page 1/54
 
Saint-Nazaire printemps 1967 .pdf - page 3/54
Saint-Nazaire printemps 1967 .pdf - page 4/54
Saint-Nazaire printemps 1967 .pdf - page 5/54
Saint-Nazaire printemps 1967 .pdf - page 6/54
 




Télécharger le fichier (PDF)


Saint-Nazaire printemps 1967 .pdf (PDF, 518 Ko)

Télécharger
Formats alternatifs: ZIP



Documents similaires


saint nazaire printemps 1967
document 1
inquietude pour les chantiers navals de saint nazaire
auto ecoles 95 cle514bdd
mm03 w 05 2012
cv florence nicolas