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Nom original: Le féminisme en France depuis mai 68.pdfTitre: Le féminisme en France depuis mai 68Auteur: Jane Jenson

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Vingtième Siècle, revue d'histoire

Le féminisme en France depuis mai 68
Jane Jenson

Abstract
Feminism in France since May '68, Jane Jenson.
Recently much in heard of the end of feminism and post-feminism in France. Soixante-huitard women sense that their
movement lives no more. Political, state and intelllectual institutions may be dominated by ex-gauchiste s, they are
overwhelmingly male. The economy may be rebuilding, restructuring increases the wage gap between women and men. To
understand this somewhat perverse conclusion, it is necessary to explore the history of the women's movement and document
the way in which it has closely followed the changing fortunes of the Left.

Citer ce document / Cite this document :
Jenson Jane. Le féminisme en France depuis mai 68. In: Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°24, octobre-décembre 1989. pp.
55-68;
http://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1989_num_24_1_2185
Document généré le 05/05/2016

LE

FEMINISME
DEPUIS

EN FRANCE

MAI

68

Jane Jenson

Pour saisir le côté paradoxal d'une telle
assertion, il faut montrer en quoi l'histoire
du mouvement des femmes s'est coulée
étroitement dans le sillage d'une gauche en
pleine évolution. Surgi alors que se renforçait
la position de cette dernière dans les années
1970, le mouvement des femmes s'est affaibli
lorsque la crise et la restructuration
économiques ont sérieusement entamé les forces
sociales anticapitalistes. Même durant sa
période de gloire, dans les années 1970, le
mouvement des femmes français était divisé
et particulièrement sectaire. Cette
fragmentation provenait en grande partie des
rapports du féminisme avec les diverses parties
de la gauche, profondément divisées elles
aussi.
Nombre des caractéristiques du
mouvement des femmes renvoient à son ancrage
dans l'extrême gauche. Moins réformiste que
beaucoup d'autres mouvements du même
bord, il n'a pas visé à faire progresser la
politique étatique. Mais l'extrême gauche n'a
pas été la seule base du féminisme. Un autre
courant du mouvement considérait les
réformes comme une étape importante, bien
que non exclusive, pour la vie des femmes,
et visait un changement où l'Etat aurait eu
sa part. Un troisième courant, interne au
mouvement syndical des années 1970, atten-

Qui, en dehors des cercles d'initiées,
connaît les mille et une variétés du
féminisme français des vingt dernières
années ? Voici le point de vue d'une
politologue canadienne, qui le mêle
intimement à l'histoire de la gauche. Au
risque de susciter des controverses...
Si, contrairement à certains de leurs
camarades masculins, les femmes qui
ont « fait » Mai 68 ont de nos jours le
sentiment que leur mouvement est éteint,
c'est qu'elles ne peuvent pas se référer avec
nostalgie à la politique de leur jeunesse pour
montrer en quoi toutes leurs actions
préfiguraient ce qu'on célèbre aujourd'hui — un
libéralisme à la Tocqueville et le dépassement
d'une politique « archaïque ». Les
institutions politiques, étatiques et intellectuelles
sont peut-être dominées par d'anciens
militants d'extrême gauche, mais les militantes,
elles, y sont très minoritaires. Tandis que le
processus de restructuration de l'économie
a accru l'écart salarial entre les hommes et
les femmes, et que la « flexibilité » tant vantée
de la main-d'œuvre implique souvent un
travail féminin à temps partiel et dans des
emplois précaires, voilà qu'on dit le
féminisme, dont l'objectif était de mettre fin aux
inégalités de pouvoir sur le plan social,
économique et politique, mort ou devenu
inutile 1 .

dans Jolyon Ho worth, George Ross (eds), Contemporary France :
an interdisciplinary review, Londres, Frances Pinter, 1989. Traduit
par Jacqueline Heinen, avec le soutien financier du Center for
International Affairs, Harvard University.

1. Ce texte est une version abrégée d'un article publié
55

JANE JENSON
groupes exigeait non seulement que dans
leur pratique « révolutionnaire » les militants
s'efforcent de rassembler ouvriers et
intellectuels, mais qu'ils s'en prennent également
aux centres symboliques du pouvoir, par des
assauts de style militaire. Ainsi, la sortie en
1970 du numéro de Partisans, « Libération
des femmes : année zéro », et de nombreux
articles dans la presse d'extrême gauche ; les
attaques symboliques contre l'Arc de
Triomphe (26 août 1970) et contre la prison
de la Petite Roquette au moment du procès
d'Alain Geismar ; enfin, la spectaculaire
offensive organisée contre les « Etats
généraux » du magazine Elle. Ces trois
événements, qui constituent une part
essentielle des traditions définissant l'identité du
mouvement, reflétaient les conceptions de
l'action politique de l'extrême-gauche 3.
Le principal point de rencontre des
féministes devint l'assemblée générale qui se
réunit pour la première fois en octobre 1970
à l'Ecole des Beaux-Arts. Les premières
réunions entraînèrent des divisions
profondes. Dans le cadre d'un long débat pour
savoir si le « féminisme » serait jamais
révolutionnaire ou s'il était toujours réformiste
et collaborationniste, trois positions centrales
émergèrent, le désaccord portant sur la façon
de comprendre l'oppression des femmes et
de faire de la politique. Le premier camp
regroupait celles qui proposaient une théorie
essentialiste, se basant sur la notion de
différence, centrée sur la femme et définie
par la sexualité. Elles justifiaient le
séparatisme politique, tout comme le fait de
constituer une secte au sein du MLF. Le second
camp incluait les femmes proposant d'obliger
toute la gauche à intégrer le féminisme dans
ses analyses et ses pratiques. Elles
développaient une analyse de la différence comme
construction sociale et acceptaient les
alliances avec d'autres formations politiques

dait des syndicats qu'ils soient plus attentifs
aux spécificités sexuelles et sociales des
travailleurs. Ainsi, le féminisme français des
vingt dernières années a été traversé par
trois courants principaux que l'on nommera,
pour la facilité de l'exposé, le féminisme
révolutionnaire, le féminisme égalitaire et le
féminisme syndicaliste.
O LE FÉMINISME RÉVOLUTIONNAIRE
En 1970, la presse parisienne annonçait
la naissance du Mouvement de libération
des femmes (MLF) qui avait surgi là où des
groupes de femmes aspiraient à discuter de
leur expérience de 1968 \ Elles cherchaient
d'abord à comprendre les bases sociales,
politiques et psychologiques du silence des
femmes pendant les réunions politiques et
les insultes des camarades mâles2. Il leur
fallait plus généralement comprendre les
causes de l'oppression des femmes dans la
société. A l'automne 1970, l'existence d'une
presse de l'extrême gauche permit aux
femmes d'élargir leurs contacts au-delà de
leurs cercles immédiats.
L'influence de l'extrême gauche est claire
dans les perspectives et dans les actions
initiales. Les groupes maoïstes, Vive la
Révolution (VLR) ou la Gauche prolétarienne
(GP), ont fourni plusieurs « féministes
historiques ». La politique ouvriériste de ces
1. J'utilise le sigle MLF comme un synonyme du féminisme
révolutionnaire, suivant en cela Françoise Picq, qui définit le
MLF comme composé de féministes pour qui la non-mixité
constituait un aspect essentiel de la pratique féministe. Le
second critère qu'elle utilise concerne l'adhésion à la
transformation révolutionnaire, par le biais de changements sociaux,
plutôt que de réformes légales et institutionnelles. Cette
définition est très générale, mais elle différencie le MLF du courant
féministe syndicaliste et du courant égalitaire. Françoise Picq,
ATP « Recherches sur les femmes et recherches féministes »,
Paris, Institut d'histoire du temps présent, 1987, Annexe 1
(multigr.).
2. Au sein du mouvement maoïste de ces années-là, le
langage et les métaphores sexistes étaient très répandus. La
volonté de participer courageusement aux assauts contre les
centres symboliques du pouvoir constituait la preuve que les
jeunes intellectuels — femmes et hommes — « avaient des
couilles au cul ». La phrase de Mao selon laquelle « le pouvoir
est au bout du fusil » fut changée en phrase agressive par des
gauchistes mâles en colère de l'Université de Vincennes, en
mai 1970, pour devenir : le pouvoir est au bout du phallus !
(Hervé Hamon, Patrick Rotman, Générations, 2, Lw années de
poudre, Paris, Le Seuil, 1988, p. 224).

3. Les féministes perdirent graduellement l'intérêt pour
de telles pratiques et leur substituèrent des manifestations où
elles innovaient, avec des formes de protestations plus ludiques,
mais tout aussi contestataires, qui furent reprises peu à peu
par les groupes mixtes.
56

LE FÉMINISME EN FRANCE
sur des initiatives ponctuelles. Ce second
camp était toutefois lui-même divisé entre
une position radicale féministe, accordant la
priorité à la lutte contre le patriarcat, et une
position de classe défendant l'idée : « Pas de
socialisme sans libération des femmes, pas
de libération des femmes sans socialisme ».
Le premier camp, qui suivait Antoinette
Fouque en liant la psychanalyse à une version
du matérialisme historique dérivée du
maoïsme, donna naissance à Psychanalyse et
politique. Ce groupe rejetait globalement le
féminisme, affirmant que ce dernier ne
pouvait être que réformiste, assimilationniste, et
acceptait les termes du pouvoir mâle. Psych
et Po adopta une analyse essentialiste de la
« différence », situant celle-ci dans les
caractéristiques sexuelles des femmes. Très
rapidement, Psych et Po constitua l'un des pôles
du féminisme révolutionnaire. Ce groupe
disposait de solides ressources financières et
put lancer des publications, une librairie et
d'autres initiatives rapportant de l'argent,
alors que ses membres s'engageaient dans
des débats hautement théoriques. En outre,
le fait qu'elles aient eu une adresse
(conséquence matérielle de leurs ressources
financières) signifia qu'aux yeux du monde
extérieur, et en particulier de la presse
parisienne, 1'« antiféminisme » psychanalytique
put souvent prétendre incarner « le
mouvement des femmes ».
Néanmoins, ce courant du féminisme
révolutionnaire n'était pas exempt de critiques,
provenant y compris de l'intérieur du cercle
des initiées1. Dès 1972, un groupe
scissionniste, le groupe du Jeudi, condamna sa
théorie et ses pratiques, ainsi que le pouvoir
démesuré de certaines de ses dirigeantes. Les
critiques portaient notamment sur le refus
de Psych et Po de s'engager dans une
quelconque pratique politique et sur son
rejet de toute action conjointe, que ce soit

sur la réforme de l'avortement, sur les
élections ou dans des groupes locaux. Le groupe
du Jeudi chercha à restaurer l'unité entre
les femmes qui avaient marqué les débuts
du MLF, par contraste avec le sectarisme
de Psych et Po. Le résultat fut la rupture.
L'ampleur de la scission devint éclatante en
1979, lorsque Psych et Po revendiqua le
sigle du MLF ainsi que le Mouvement de
libération des femmes comme son propre
label. A partir de là, Psych et Po devint un
groupe paria que les féministes des autres
bords appelaient le « MLF déposé ».
Au fur et à mesure que croissait
l'isolement de Psych et Po, le reste du MLF
gagnait en pluralisme et les autres courants
du féminisme révolutionnaire se firent jour
plus clairement. Dès les premières assemblées
générales, des féministes révolutionnaires
plus « sociales » dans leur compréhension de
l'oppression des femmes étaient apparues.
Partant des prémisses du Deuxième sexe, « on
ne naît pas femme, on le devient », celles
qui soutenaient cette position cherchèrent à
définir les mécanismes construisant les
femmes en tant que « l'autre », l'inférieure
des hommes. Alors que ce courant partageait
un point de vue théorique concernant la
construction sociale des rapports sociaux de
sexe, le maintien de désaccords engendra
une longue liste de publications féministes,
ainsi que des projets politiques variés, allant
de groupes de conscience à des collectifs de
publication et à des groupes d'entraide
locaux2.
Ce courant partageait une série de
positions. De l'extrême gauche, il reprit l'idée
2. Les tendances scissionnistes n'épargnèrent pas cette aile
du féminisme. L'une des ruptures intervint avec la fondation
de la Ligue du droit des femmes, en 1974. En tant
qu'organisation formelle, avec des membres et une présidence, la Ligue
rejetait les pratiques en vigueur dans le MLF. Elle s'efforça de
promouvoir une loi antisexiste, comparable à la loi antiraciste
de 1972, et joua bientôt un rôle concernant d'autres
revendications adressées à l'Etat, notamment sur le thème de la violence
contre les femmes. La Ligue incarnait le refus des principes
organisationnels de l'extrême-gauche chez plusieurs féministes
historiques, et l'acceptation du risque de récupération de la
part des institutions d'Etat. Voir Anne Tristan, Annie de Pisan,
Histoires du MLF, Paris, Calmann-Lévy, 1977, en particulier la
préface et la troisième partie.

1. Dans la mesure où Antoinette Fouque rejetait si
violemment le « féminisme » comme réformiste, ses positions
attiraient de nombreuses femmes maoïstes de TAG. F. Picq
(p. 65 et suiv.) décrit admirablement les exigences mises à la
participation à la secte ainsi que les ruptures de celle-ci.
57

JANE JENSON
que « tout est politique », en l'insérant dans
la thématique féministe pour qui « le
personnel est politique ». En discutant de leur
vie « personnelle », ces féministes changèrent
la substance du discours politique, aussi bien
entre les femmes qu'au sein des mouvements
d'extrême gauche avec lesquels elles avaient
des affinités. Les féministes firent pression
sur leurs camarades d'antan pour qu'ils
prêtent attention aux politiques concernant
la contraception et l'avortement, au silence
des femmes dans le discours politique, et à
la façon dont le militantisme traditionnel
dépendait d'elles en tant que « maind'œuvre ». Il s'agissait là de thèmes explosifs
qui se répercutèrent dans les organisations,
conduisant certains à éclater et d'autres à se
réorganiser.

adversaire, beaucoup leur dénièrent le droit
de se revendiquer de la gauche. Les avantgardes intellectuelles de gauche avaient
toujours assis leur légitimité sur le fait qu'elles
se mettaient au service du peuple et qu'elles
contribuaient à l'unité organique de la classe
ouvrière. Dès lors que le comportement de
secteurs de la classe ouvrière pouvait faire
l'objet de critiques et/ou que les intellectuels
n'avaient plus l'apanage de la connaissance
sur le changement révolutionnaire, l'essence
même du gauchisme fut mise en question.
En retour, les organisations d'extrême
gauche condamnèrent les féministes, les
accusant de promouvoir une politique petitebourgeoise et de manquer d'une véritable
compréhension révolutionnaire2. Pour les
féministes du MLF venant d'organisations
auxquelles elles restaient liées politiquement,
la bataille sur l'identité de classe, et sur les
problèmes organisationnels y afférant, était
décisive.
Or, en 1973-1974, les contours de la
gauche française avaient changé. La décision
des partisans de Michel Rocard de rentrer
dans le Parti socialiste (PS) en 1974 fut
importante. L'aile la plus radicale du PSU
refusa de suivre Rocard, et le parti se scinda.
Des bouleversements s'ensuivirent, tant dans
les partis que dans les syndicats, offrant une
plus grande ouverture aux analyses du
féminisme et à ses pratiques. Que ce soit parce
que les femmes, à titre individuel, s'étaient
mises à faire des allers et retours entre leurs
activités dans le mouvement des femmes et
leurs organisations mixtes, ou parce que
celles-ci reconnaissaient l'impact politique
croissant du mouvement, plusieurs
organisations d'extrême gauche décidèrent d'établir
des rapports plus étroits avec le féminisme.
En 1974, les organisations trotskystes et
autogestionnaires chargèrent certaines de
leurs militantes de défendre la ligne de leurs
organisations respectives dans le mouvement
des femmes. Ces femmes véhiculèrent en
retour les idées et les pratiques du féminisme,

O LE FÉMINISME RÉVOLUTIONNAIRE
ET LA GAUCHE
L'insistance des féministes sur le fait que
la connaissance provenait de la capacité des
gens à analyser leur propre vie, dans un
cadre démocratique, et que cela pouvait
concurrencer, voire remplacer, les « textes »
et les grands discours des dirigeants, jeta de
graves doutes sur de nombreuses pratiques
de la gauche1. Finalement, les féministes
refusèrent de privilégier l'exploitation de
classe en tant que source de toute oppression
ou d'accepter l'idée que l'oppression sexuelle
ne représenterait qu'une oppression
secondaire. Elles accusèrent aussi bien les hommes
de la classe ouvrière que les intellectuels de
contribuer à l'oppression des femmes. Elles
insistaient sur la nécessité des groupes non
mixtes, non seulement pour donner la parole
aux femmes dans une ambiance plus
chaleureuse, mais parce que seule l'absence de
leurs oppresseurs permettait aux femmes de
se constituer en tant que groupe.
Parce que les féministes remettaient en
cause les pratiques révolutionnaires et
insistaient pour désigner les hommes comme
1. « Léninénou », dans Marie-Claire Boons et al., C'est
terrible, quand on y pense!, Paris, Galilée, 1977, p. 135-147.

2. F. Picq, p. 35.
58

LE FÉMINISME EN FRANCE
un cheminement conjoint qui eut plusieurs
résultats. Premièrement, cela eut pour effet
de renforcer l'attention accordée aux
travailleuses et à l'analyse de classe chez les
féministes révolutionnaires, rendant l'aile
« lutte de classe » plus visible.
Deuxièmement, au sein du MLF, les « filles des orgas »,
considérées comme courroie de transmission
de la politique mâle, firent l'objet de
suspicions, tout en étant les bienvenues, en tant
que femmes susceptibles d'avoir des contacts
avec les travailleuses dans les groupes de
quartiers ou dans les entreprises.
Troisièmement, des conflits éclatèrent au sein des
organisations à partir de 1974, à commencer
par la Ligue trotskyste, pour s'étendre
rapidement à d'autres groupes d'extrême
gauche1.
En conséquence, l'aile « lutte de classe »
du féminisme révolutionnaire consacra
beaucoup d'énergie aux changements à opérer
dans les organisations mixtes de gauche. Les
féministes se mirent à questionner les
comportements phallocratiques des militants
mâles, les inégalités de statut entre militants
et militantes, l'incapacité des groupes
politiques à prendre la situation des femmes en
considération et le rejet paternaliste du MLF.
Avec le temps, les critiques se firent plus
globales, allant jusqu'à poser le problème
de la façon d'être révolutionnaire et de faire
la révolution. Le débat théorique sur la
question de savoir si l'oppression des femmes
représentait une contradiction secondaire ou
un rapport social d'oppression aussi
important que les autres remit en cause les
interprétations du marxisme dont les
organisations tiraient leur identité, ainsi que de
nombreux principes d'action. Les débats
sur la pratique politique et sur les formes
organisationnelles furent encore plus tendus,
et certaines des organisations allèrent jusqu'à
éclater.
La naissance du féminisme révolutionnaire

a été marquée par l'extrême gauche. Son
existence ultérieure en garda l'esprit, car non
seulement certaines féministes demeuraient
actives dans les groupes mixtes, mais cette
partie de la gauche devint l'interlocuteur
valable du mouvement. En tant qu'héritier
de 1968, le féminisme révolutionnaire rejetait
les idées de changement par l'intervention
de l'Etat et préconisait des formes
d'organisation non hiérarchiques. Il fit peu d'efforts
pour engager le dialogue avec l'Etat,
privilégiant au contraire l'idée que la
transformation sociale viendrait des actions de masse
des opprimés organisés contre le capitalisme
et son Etat, et contre les organisations
prétendant parler en leur nom.
Au début des années 1980, le MLF était
affaibli. Le conflit avec Psych et Po avait
sapé une partie de ses forces. Plus révélatrice
encore était la démobilisation générale de
l'extrême gauche, provoquée par la crise
économique et la transformation des
militants de 1968 en technocrates, bureaucrates,
professeurs et dirigeants politiques. Pour les
féministes révolutionnaires, ces changements
entraînèrent le dernier grand enjeu, à propos
des « institutions ». La critique avait déjà
surgi, à la fin des années 1970 : certaines
féministes faisaient carrière — en devenant
chercheurs ou professeurs s'occupant de
thèmes liés aux femmes — grâce aux archives
et aux expériences de l'ensemble du
mouvement. Le débat devint toutefois encore
plus houleux lorsqu'il s'agit de savoir s'il
fallait ou non accepter l'argent que le
gouvernement de gauche était momentanément
prêt à investir pour financer des travaux sur
les femmes, le féminisme et les rapports
sociaux de sexe. A la même époque, le
ministère des Droits des femmes offrait une
ouverture aux féministes prêtes à risquer de
se voir accuser de réformisme en travaillant
pour l'Etat.
Quoi qu'il en soit, cette période ne dura
guère. La vision sociale adoptée par le
gouvernement socialiste de la fin des années
1980 s'avéra moins empreinte de notions
d'égalité, et davantage prête à admettre une

1. Pour un récit détaillé et passionnant, voir M.-C. Boons
et al., C'est terrible..., op. cit. Pour une version plus « analytique »,
voir Eliane Viennot, « Des stratégies et des femmes », Nouvelles
questions féministes, 6-7, 1984.
59

JANE JENSON
hiérarchie sociale où les femmes se
retrouvaient en marge1. Les évocations
nostalgiques de l'extrême gauche figurant dans des
ouvrages tels Génération présentent également
le féminisme révolutionnaire comme un
mouvement de leur jeunesse, devenu superflu
dans la nouvelle France du libéralisme, de
F« associationnisme » et de la realpolitik
centriste.

ploiter les femmes, et l'émancipation de
celles-ci dépendrait de la garantie du droit
des femmes au travail, ainsi que de
l'amélioration des mesures concernant le congé
de maternité, la garde des enfants et la
retraite anticipée. Les négociations
collectives et la mobilisation sur le lieu de travail
imposeraient de tels changements, mais le
changement politique, organisé par le PCF,
était tout aussi important.
A la conférence nationale des travailleuses
de 1973, ce féminisme gardait son influence,
mais la Confédération modifia bientôt
certaines de ses vues sous la pression de la
Confédération française démocratique du
travail (CFDT). La laïcisation du syndicalisme
catholique et son essor ouvrirent un espace
aux idées nouvelles véhiculées par des
syndicalistes (en général des femmes) visant à
balayer les idées et les pratiques
traditionnelles des syndicats catholiques. A la fin des
années 1960, la CFDT se trouvait de plus
en plus investie dans une série d'actions
militantes radicales dans les entreprises —
incluant des OS femmes — qui s'en prenaient
aux procès et aux rapports de travail instaurés
après guerre3. En réponse à ces grèves et
à la pression pour l'autogestion et la
libération des femmes, la CFDT se mit à évoluer.
Ce faisant, elle constituait un défi immédiat
pour la CGT.
Au congrès de 1970, la CFDT exposa
une stratégie de socialisme démocratique et
autogestionnaire, incluant des analyses
concernant la surexploitation des femmes,
les rapports sociaux de domination véhiculés
par de nombreuses institutions, en particulier
la famille, et le rôle de l'idéologie dans
l'infériorité des femmes. Les femmes étaient
ainsi subordonnées au capital et aux hommes,
y compris aux hommes de la classe ouvrière
et à leurs organisations. Pour la CFDT, les
luttes de libération des femmes avaient un

O LE FÉMINISME SYNDICALISTE
Le principal impact du féminisme sur les
syndicats fut de mettre en évidence la
spécificité de la situation des travailleuses,
obligeant les syndicats à discuter de questions
qu'ils avaient jusque-là considérées comme
relevant de la « vie privée » et sortant du
domaine légitime de la politique syndicale2.
Une attention nouvelle fut consacrée au
contrôle sur le corps, au harcèlement sexuel
dans l'entreprise, à la division du travail
dans la famille, ainsi qu'aux discriminations
touchant les femmes au travail. Pour
l'essentiel toutefois, les idées et les pratiques
féministes des confédérations ne sortaient
pas des grandes options stratégiques
habituelles. Compte tenu du poids de la politique
partisane dans le mouvement syndical,
l'espace concédé au féminisme augmentait ou
diminuait en fonction des changements de
rapports de force entre les divers courants.
Dans les années 1950 et 1960, la
Confédération générale du travail (CGT) faisait
en partie contrepoids aux idées
traditionnelles sur les rapports hommes-femmes, en
célébrant le mérite du travail salarié. Pour
la CGT, une véritable égalité impliquait une
remise en cause directe du capital : les
capitalistes et l'Etat s'appuyaient sur les
idéologies natalistes et familiales pour surex1. George Ross, Jane Jenson, « The tragedy of the French
left», New Left Review, 171, 1988.
2. Le terme de « féminisme syndicaliste » vient de moi.
Margaret Maruani, dans ce qui reste la meilleure analyse
concernant les syndicats et le mouvement des femmes, fait une
distinction entre syndicalisme et féminisme, pour finalement
conclure que le féminisme pouvait exister au sein des syndicats.
Les syndicats à l'épreuve du féminisme, Paris, Syros, 1979, troisième
partie, chap. 3.

3. Jane Jenson, « The limits of " and the " discourse :
French policies towards women », dans Jane Jenson et al. (eds),
The féminisation of the labour force : paradoxes and promises, Londres,
Polity, 1988, p. 157-160 et Daniele Kergoat, Les ouvrières, Paris,
Le Sycomore, 1982, p. 123 et suiv.
60

LE FÉMINISME EN FRANCE
rôle à jouer dans le processus de construction
du socialisme1.
Bien entendu, les nouvelles positions ne
supprimèrent pas les vieilles idées et
pratiques de la CFDT2. Mais le paysage du
congrès de 1970 montra que la politique
d'extrême gauche des années 1960 avait
pénétré la CFDT, notamment en ce qui
concernait l'autogestion et le fait que la place
des femmes dans le capitalisme était différente
de celle des hommes. Mais cela conduisit
également les militants plus conservateurs
de la CFDT à assimiler le féminisme au
gauchisme qui, selon eux, avait infiltré les
rangs de la Confédération, y compris
certaines commissions syndicales femmes
(CSF)3.
La CGT évolua également. Le magazine
Antoinette devint un centre de réflexion sur
la spécificité des femmes, ses idées étant
diffusées par les « commissions femmes » des
entreprises. Compte tenu de l'isolement de
la CGT par rapport aux milieux de l'extrême
gauche et de l'autogestion, il fut plus facile
aux militantes cégétistes d'utiliser des idées
comme celle de Betty Friedan sur « le
problème sans nom » — insistant sur la
spécificité sociale de la situation des femmes —
que celles du féminisme révolutionnaire,
empreint de l'opposition gauchiste aux
principales organisations ouvrières. La
conférence des femmes salariées de 1977 traduisit
ces changements. Elle abandonna la référence
permanente aux « travailleuses » pour celle,
plus générale, de « femmes » 4. Cette
catégorie permettait de dépister la domination
des femmes, en tant que groupe, par les
hommes, dans la société, dans l'entreprise
et au cœur de la classe ouvrière elle-même,

dans la CGT. Cette analyse de la situation
spécifique des femmes — la superposition
de l'exploitation économique et de la
subordination sexuelle par le capital et par les
hommes — fit de la CGT un relais du
féminisme syndicaliste.
Toutefois, la principale source de ce
courant continuait à être la CFDT. Fortement
influencée par les thèmes de l'autogestion,
la Confédération assumait une double
responsabilité. Œuvrant à éliminer les
conditions qui empêchaient les femmes de
conquérir l'égalité dans l'entreprise, elle se
devait aussi de participer aux luttes pour les
réformes et pour les changements dans les
rapports sociaux, y compris les luttes pour
une meilleure prise en charge des enfants,
pour la formation et l'éducation, ainsi que
pour l'accès à la contraception et à l'avortement. Par là même, la CFDT revendiquait
une responsabilité autonome dans le
changement politique. Elle était prête à accepter
le rôle de Jeannette Laot en tant que
dirigeante du Mouvement pour la libéralisation
de l'avortement et de la contraception
(MLAC), et à encourager les syndicats locaux
et les fédérations à soutenir le MLAC ainsi
que le Mouvement français pour le planning
familial (MFPF) 5. Tout comme le «
changement réel » en général, le changement dans
la situation des femmes ne pouvait attendre
un moment de rupture ou dépendre d'actions
venues d'en haut. La CFDT se devait
d'initier immédiatement le mouvement et la lutte
pour la libération des femmes à l'échelle de
l'entreprise et de la société tout entière. La
CFDT était également prête à agir aux côtés
des féministes égalitaires, et les féministes
de la CFDT devinrent le pivot de toutes
les tendances du féminisme.

1. Ce Congrès, qui adopta la position de fond de la CFDT
pour les décennies à venir, eut lieu avant la première
manifestation publique du MLF à l'Arc de Triomphe.
2. Jeannette Laot, Stratégie pour les femmes, Paris, Stock,
1981, p. 87-88.
3. Cette antipathie à l'égard du gauchisme explique
également le fait que Jeannette Laot ait quitté le ML AC en 1974.
Voir J. Laot, Stratégie pour les femmes, op. cit., p. 91, et M.-C.
Boons et al., C'est terrible..., op. cit., p. 102-103.
4. CGT, Les questions qui font bouger, Paris, Les Editions
sociales, 1978.

O LES CONSÉQUENCES DE LA RUPTURE
DE L'UNION DE LA GAUCHE
Cependant, aucune des positions des
syndicalistes féministes n'était solide. A la suite
5. J. Laot, Stratégie pour les femmes, op. cit. ; et MFPF,
D'une révolte à une lutte : 25 ans d'histoire du planning familial,
Paris, Tierce, 1982, chap. 10.
61

JANE JENSON
de l'effondrement de l'Union de la gauche
après 1977, la CGT et la CFDT s'éloignèrent
de l'unité d'action (dont l'accord de 1974
comprenait un programme commun pour
les femmes) ainsi que du féminisme
syndicaliste, chacune optant pour une voie tout
à fait différente1. Les féministes de la CGT
devinrent une force importante pour les idées
en faveur d'un syndicalisme plus
démocratique, plus décentralisé, et elles s'allièrent
aux courants s'opposant aux approches
traditionnelles de la CGT. Ce conflit sur la
stratégie, la politique et la vie interne finit
par menacer Antoinette, le principal support
du renouvellement de la réflexion sur les
femmes2. A partir de 1981, les responsables
de la CGT accusèrent le féminisme d'être
réformiste, insuffisamment soucieux de la
lutte de classe et favorable à la CFDT. Huit
journalistes furent licenciées, cependant que
Christiane Gilles démissionnait du bureau
confédéral à l'automne 1981, départ
dramatique, du reste lié à d'autres démissions.
La CGT en revint aux positions du
féminisme égalitaire, insistant sur le droit au
travail, s'opposant aux restructurations qui
assignaient les femmes et d'autres catégories
« marginales » de la main-d'œuvre à des
formes de travail plus « flexible ». Cependant,
lors de la conférence de 1985, l'ouverture
qui avait caractérisé celle de 1977 avait
presque complètement disparu3. En outre,
vu la perte d'influence du mouvement
syndical dans les années 1980 (faisant suite à la
conjonction des restructurations
économiques et du déclin du militantisme), la
CGT trouva peu d'alliés, même pour sa
politique égalitaire. Le thème de la spécificité
des femmes fut mis en sourdine et prit un
tour plus « économiste ».
Après 1978, la CFDT infléchit sa ligne.

Les partisans du « recentrage » prétendaient
que la Confédération avait été « trop
politique » et préconisaient une orientation
syndicale plus traditionnelle, axée sur les
négociations collectives. L'enthousiasme
pour les luttes contre les formes idéologiques
à l'échelle de toute la société disparut en
même temps que les objectifs de réforme
politique. Le recentrage provoqua une
contradiction touchant au cœur des pratiques
de la CFDT. Le Congrès de 1979 avait
réaffirmé le droit au travail et, en 1982, la
CFDT avait accepté un système de quotas
visant à insérer plus de femmes dans les
directions. Et elle joua encore un rôle majeur
et militant dans les mobilisations de 1982
pour le remboursement de l'avortement par
la Sécurité sociale. Simultanément, toutefois,
le recentrage imposa de modérer les critiques
contre les formules de restructuration des
employeurs, et la CFDT accepta le temps
partiel comme une « adaptation utile aux
aspirations individuelles des travailleurs ».
En acceptant la crise économique comme
un facteur regrettable mais inévitable, la
CFDT perdit les militants de son aile gauche
comprenant des féministes syndicalistes, en
même temps qu'elle abandonnait la stratégie
ayant fait d'elle le promoteur du droit des
femmes à travailler à plein temps pour
conquérir leur indépendance économique.
Elle ne revint pas à la position du féminisme
égalitaire. Elle laissa tout simplement aux
femmes le soin de faire face, comme elles
le pouvaient, aux conséquences des
restructurations.
Aussi le féminisme syndicaliste avait-il
presque totalement disparu à la fin des années
1980, à la suite du déclin général du
militantisme et de l'acceptation des « contraintes
de la crise » de la part de la CFDT. Les
féministes qui restaient dans les syndicats
étaient soit favorable à une simple égalité,
soit défendaient des positions de type MLF.
Dans les années 1980, elles se mirent à
consacrer une atteinte croissante au
fonctionnement de la ségrégation du marché du
travail et à l'articulation du travail salarié et

1. George Ross, Workers and communists in France, Berkeley,
University of California Press, 1982, conclusion.
2. « Le mémoire d'Antoinette : contribution au débat
démocratique du 41e Congrès » ; brochure ; Jane Jenson, « Le
problème des femmes », dans Mark Kesselman, Guy Groux,
1968- 1982 : he mouvement ouvrier français, crise économique et
changement politique, Paris, Les Editions ouvrières, 1984.
3. Chantai Rogerat, « Pratiques féministes et pratiques
syndicales», Cahiers du féminisme, 41-42, 1987, p. 7.
62

LE FÉMINISME EN FRANCE
du travail domestique1. Mais étant donné
la popularité croissante — auprès du
patronat, du gouvernement et même des milieux
syndicaux — de l'idée qu'une telle
segmentation était un signe de la « flexibilité » du
marché du travail, ces voix étaient très
isolées.

femmes2. L'analyse du PCF intégrait la
question des femmes, mais elle considérait
que leur libération passerait par la transition
au socialisme.
Le PCF développa également une
perspective à moyen terme correspondant à ses
initiatives électorales en faveur de l'Union
de la gauche. Au moment de la campagne
présidentielle de 1965, il abandonna sa
position hostile à la contraception, puis soutint
la campagne pour la réforme de la loi de
1920 sur l'avortement, accorda plus
d'attention à la division sexuelle du travail au sein
du parti et alla même, en 1977, jusqu'à
reconnaître momentanément les avantages
d'un mouvement autonome des femmes.
Mais lorsque l'Union de la gauche fut
rompue (en septembre de cette même année),
les féministes du PCF vécurent des
expériences analogues à celles des féministes de
la CGT. Vu l'insistance qu'elles mettaient
sur la démocratisation du parti, elles se virent
assimilées aux forces eurocommunistes qui
perdirent les batailles internes ultérieures3.
Quels que fussent les formes et les lieux
de leur action, les féministes égalitaires des
années 1960 partageaient des positions
communes. Comme elles revendiquaient
l'égalité des femmes par le biais de la
législation, elles n'avaient jamais considéré que
cela reposait uniquement sur l'action des
femmes. Les inégalités seraient surmontées
par l'action de femmes et d'hommes sensés,
principalement actifs dans les organisations
mixtes. Les féministes égalitaires ne pensaient
pas les femmes comme un groupe, mais les
voyaient éclatées en différentes fonctions,
maternelle, civique et laborieuse4. C'est
qu'elles se référaient à des catégories uni-

O LE FÉMINISME ÉGALITAIRE
Bien avant 1968, il existait déjà des
organisations luttant pour le changement de
la situation des femmes au sein des partis
politiques ou en dehors d'eux. Elles furent
rejointes dans les années 1970 par de
nouveaux groupes (Choisir, des associations de
juristes, la Ligue du droit des femmes, par
exemple). Il est vrai que pour des députées,
des intellectuelles et des militantes faisant
campagne en faveur des réformes, les partis
de gauche constituaient un tremplin idéal
pour ce genre d'action.
Les perspectives de la gauche sur
l'inégalité des femmes offraient des opportunités
d'alliance au féminisme égalitaire, dans la
mesure où les trois courants du mouvement
des femmes s'appuyaient sur une analyse
marxisante. L'expérience du PCF avec le
féminisme de l'après-1968 montre toutefois
que ces alliances n'étaient pas chose aisée.
En 1964, le PCF avait déjà décidé qu'il
n'avait pas été suffisamment attentif au
changement de situation des femmes, et
notamment à la croissance des taux de participation
de la main-d'œuvre féminine. Il dépoussiéra
donc sa vieille analyse de la condition
féminine, selon laquelle l'entrée des femmes
dans la main-d'œuvre active supposait le
début de leur émancipation. Il reconnut dès
lors l'importance du travail domestique pour
le capitalisme, l'existence d'une double
journée de travail des femmes et le fait que les
institutions, les lois et les idéologies
reproduisaient le statut de subordination des

2. Pour une analyse plus détaillée, voir Jane Jenson, « The
French communist party and feminism », dans Ralph Miliband,
John Saville (eds.), The socialist register 1980, Londres, Merlin,
1980.
3. Sur cette période, à propos d'une cellule et d'une
section du PCF, y compris sa rencontre avec le féminisme,
voire Jane Jenson, George Ross, The view from inside : a French
communist cell in crisis, Berkeley, University of California Press,
1984.
4. Voir Martine Muller et al., Titre féministe en Trance :
contribution à f étude des mouvements de femmes, 1944-1967', ATP
« Recherche sur les femmes et recherches féministes », cité.

1. Les premiers documents importants sur le travail
produits par le MLF datent des années 1980. Notamment le rapport
des Etats généraux, Les femmes dans le travail et le travail des
femmes, Paris, 24-25 avril 1982.
63

JANE JENSON
verselles (la famille, la nation, la classe) où
la différence sexuelle n'a sa place que comme
fonction spécifique pour les femmes. Dans
cette optique, les groupes non mixtes
pouvaient avoir une utilité pratique en certaines
occasions, comme lieux où les femmes se
sentaient plus à l'aise pour parler, où elles
pouvaient apprendre à être des citoyennes
ou des révolutionnaires à part entière. Les
commissions femmes avaient, il est vrai,
toujours été importantes pour les partis de
gauche et pour les syndicats, tout comme
elles l'avaient été pour les groupes religieux.
Mais il ne s'agissait pas de la non-mixité de
principe définie par le MLF.
Bien que la mixité restât une question
controversée, le principal point de désaccord
avec le MLF portait sur la question du
réformisme1. La seule réforme que la
plupart des féministes — mais non toutes —
s'accordaient à exiger concernait l'avortement. Cela laissait le terrain des réformes
aux groupes féministes égalitaires, parfois en
alliance avec des sous-groupes du MLF, mais
plus souvent seuls ou avec les féministes
syndicalistes.
Le rôle joué par cette aile du mouvement
des femmes tout au long des années 1970
ressort bien de la campagne pour l'abolition
de la loi de 1920 sur l'avortement. La loi
Veil sur l'interruption volontaire de
grossesse (IVG) fut adoptée en 1974 pour une
période initiale de cinq ans. En outre, elle
assimilait l'IVG à un acte médical «
exceptionnel », et donc non remboursé par la
Sécurité sociale. Ces limitations sérieuses
résultaient d'un compromis entre des
secteurs catholiques et pronatalistes de la droite
opposés à toute libéralisation, et les exigences
de certains législateurs favorables à
l'avortement sur demande, remboursé par l'Etat.

Un poids décisif revient au MFPF dans
la mise en place de ce compromis, car c'est
lui qui porta la revendication du mouvement
des femmes devant l'Etat. Il devint une
source importante d'information et un point
de ralliement pour les tenants de la réforme,
dont le PCF, le PS, certains des partisans
du président Giscard d'Estaing, ainsi que
les syndicats, les associations de médecins
d'extrême gauche et d'autres personnels
médicaux. Le MFPF, dont le point de vue sur
la reproduction s'était affirmé de plus en
plus féministe au cours de quelques années
séparant la modification du chapitre de la
loi de 1920 sur la contraception et l'adoption
de la loi Veil, joua un rôle d'intermédiaire
entre le mouvement des femmes et le
processus de réforme. L'existence d'une
organisation féministe capable et désireuse de se
charger de cette tâche permit au discours
concernant la réforme sur l'avortement de
refléter de manière croissante le besoin des
femmes de contrôler leur corps, les faisant
enfin sortir des fonctions spécifiques où le
féminisme égalitaire les avaient confinées.
Cela ne put avoir lieu que grâce à l'action
du féminisme révolutionnaire, au sein et aux
côtés du MFPF. Toutefois, si les féministes
syndicalistes et les féministes égalitaires,
adeptes des procédures politiques, n'avaient
pas été prêtes, parallèlement, à se lancer dans
une controverse avec l'Etat, il est peu
probable que la loi de 1920 eût été abandonnée.
Là encore, le MFPF, et plus tard le MLAC,
devinrent le pivot d'une telle coopération.
A la suite au succès de la campagne du
MFPF et de ses alliés, la contraception fut
partiellement autorisée en 1967 et ce droit
fut élargi en 1974. Mais cette réforme ne
représentait en rien une reconnaissance de
la sexualité individuelle des femmes et de
leur aspiration à contrôler leur corps. Les
initiateurs de la réforme tinrent à préciser
que cette loi permettrait d'avoir de beaux
bébés, de renforcer les familles, et par là
même la France2.

1. Certains groupes féministes, et surtout Psych et Po,
refusaient de participer aux actions dirigées par le MLAC, car
c'était un groupe mixte. De même, deux manifestations furent
organisées en 1979 pour manifester leur soutien à la loi Veil,
l'une mixte, où les syndicats et le Parti socialiste prirent une
part très active, et l'autre non mixte. En 1982, pour forcer le
gouvernement de gauche à inclure l'IVG dans la Sécurité
sociale, seule une manifestation mixte put être organisée.

2. A propos de ces campagnes, voir Jane Jenson, « Chan64

LE FÉMINISME EN FRANCE
Le MFPF avait toujours évité la question
controversée de l'avortement, en
argumentant que la meilleure solution résidait dans
une bonne contraception. Cette position
incontestable ne résolvait toutefois pas le
problème, aussi le MFPF prit-il part à la
campagne législative du début des années
1970 pour l'extension du droit à
l'avortement. Les projets initiaux consistaient à
limiter ce droit aux « cas sociaux » ou à
laisser aux médecins le pouvoir d'arbitrer
une décision appartenant aux femmes. Dans
ses dossiers et dans son témoignage devant
l'Assemblée nationale, le MFPF critiqua ces
propositions, présentant au contraire les
femmes comme responsables, pleinement
capables de prendre une telle décision et
comme ayant le droit de le faire. Mais en
même temps, ce changement dans la position
du MFPF, couplé aux réticences de son
personnel médical le plus apte à agir dans
ce domaine, réduisit la légitimité de
l'organisation. Cela l'obligea parfois à s'en
remettre à des alliés — représentants des
syndicats ou d'autres organisations — pour
parler en son nom. Pour jouer son rôle
d'intermédiaire entre le mouvement des
femmes et l'Etat, le MFPF dut donc
maintenir des alliances très concrètes avec diverses
forces progressistes1.
Le MFPF n'était pas la seule organisation
de ce type. Après 1973, il intervint dans le
cadre d'une fédération, le MLAC. En avril
1973, le Manifeste des 343 fut publié dans
le Nouvel Observateur, à titre de témoignage
public de 343 femmes ayant avorté. Ce sont
les efforts pour y parvenir ainsi qu'une
pétition similaire émanant de médecins (331
d'entre eux reconnaissant en février 1973

qu'ils avaient effectué des avortements) qui
donnèrent naissance au MLAC. Le petit
groupe des initiateurs comprenant Simone
Iff, du MFPF, Simone de Beauvoir et Anne
Zelinski, s'étendit pour inclure des membres
de nombreux autres groupes, dont Jeannette
Laot de la CFDT, ainsi que des représentants
de la plupart des partis de gauche2.
La stratégie du MLAC portait sur trois
fronts. Premièrement, les initiatives
spectaculaires, du type manifestes, pamphlets et
manifestations de rue. Ensuite, venaient les
actions permanentes pour assurer des
avortements. La remise en cause ouverte de la
loi qui en résultait, accompagnée d'une
publicité massive, força l'Etat à agir. Mais,
comme le montrèrent plusieurs procès, la
répression ne fit que renforcer
l'insoumission, rendant la réforme d'autant plus
urgente. Le troisième front consistait à faire
pression sur les députés à l'Assemblée
nationale et au Sénat en faveur d'une loi qui
donnerait le maximum de liberté à la femme
désireuse d'avorter, le coût de l'opération
étant payé par la Sécurité sociale. C'est là
que le MFPF et le MLAC, avec leur réseau
serré de contacts dans d'autres organisations
et dans l'ensemble du mouvement féministe,
devinrent des intermédiaires cruciaux.
Ces organisations donnèrent une
dimension concrète au contenu des débats
théoriques du mouvement féministe, mettant
l'accent sur la femme en tant qu'individu,
sexuellement différente des hommes, mais
non définie par son statut familial, et ayant
le droit à contrôler son corps. Les partis de
gauche apprirent donc à cesser de parler des
femmes enceintes comme de « cas sociaux ».
Les syndicats apprirent à penser au droit à
l'avortement en tant que droit des
travailleuses. En outre, dans le cadre de la
campagne pour la loi Veil, les femmes mirent
fin aux prétentions des professionnels à
décider pour elles. Bien entendu, la loi Veil

ging discourse, changing agenda : political rights and
reproductive rights in France », dans Mary Katzenstein, Carol Mueller
(eds), The Women's Movement of the United States and Western
Europe, Philadelphia, Temple University Press, 1987, p. 78-80.
1. Ces alliances furent cimentées au sommet par l'échange
de dossiers en vue de consultations ministérielles, et à la base
par des actions communes. Voir MFPF, D'une révolte à une lutte,
op. cit., p. 222-229. La génération des médecins de l'après 1968
organisés dans le Groupe information santé (GIS), qui soutint
le MFPF durant toutes ces années, contribua de manière décisive
à rapprocher les positions du MFPF de celles du mouvement
des femmes.

2. La CFDT accepta la participation de Jeannette Laot à
titre personnel seulement. Choisir avait le statut d'observateur,
tout comme le PCF. MFPF, D'une révolte à une lutte, op. cit.,
p. 201 et 420.
65

JANE JENSON
représentait un compromis. Aussi fallut-il
des mobilisations tout au long des années
1970 pour impulser l'ouverture de centres
réalisant des IVG. Et en 1979, les mêmes
forces durent se battre pour le
renouvellement de la loi Veil. En 1982, lorsque le
gouvernement de gauche menaça de revenir
en arrière sur sa promesse d'intégrer l'IVG
dans la Sécurité sociale, les féministes et les
syndicalistes descendirent à nouveau dans la
rue.
C'est sur l'avortement que le mouvement
des femmes connut ses plus grands succès.
Et c'est aussi le seul domaine dans lequel
l'ensemble du mouvement réussit à redéfinir
les rapports sociaux de sexe. Dans les autres
domaines politiques décisifs pour la vie des
femmes, les divisions entre les féministes et
entre les formations politiques où elles
militaient rendirent le changement difficile et
très partiel. Par exemple, après 1981, les
féministes égalitaires du PS et du PCF
attachèrent beaucoup d'importance à la
création d'un ministère des Droits des femmes,
doté d'un budget et de moyens lui
permettant d'entreprendre des programmes. Cela
permit dans l'immédiat de faire passer la loi
Roudy, laquelle proposait des initiatives
créatrices pour surmonter la ségrégation du
marché du travail et les discriminations à
l'égard des femmes. Mais d'autres efforts,
tels la loi antisexiste ou l'opposition au temps
partiel, échouèrent en raison de la
conjonction entre l'hostilité de la gauche libérale et
le changement dans le domaine des politiques
macro-économiques, au moment où les
socialistes évoluaient vers le centre, après 1983 \
L'effondrement du féminisme syndicaliste
durant ces années-là fut une perte
particulièrement sensible pour le ministère, car il
perdit un allié décisif, sa stratégie consistant
à utiliser les syndicats comme instruments
de relais pour nombre de ses programmes.
Au cours des dernières années, le MFPF,
qui ne s'était déclaré « féministe » qu'à partir
de 1982, est devenu un relais important pour

l'ensemble du mouvement des femmes,
parallèlement au déclin du féminisme radical
et à la nécessité, pour le courant lutte de
classe du féminisme révolutionnaire, de
trouver de nouveaux alliés.
o ET L'AVENIR ?
La faiblesse actuelle du mouvement des
femmes résulte d'une combinaison entre les
contraintes réelles de la crise économique et
les actions stratégiques d'un mouvement,
aligné sur une gauche passablement
désorientée et qui a connu de profonds
bouleversements internes. Le MLF ne s'est pas
maintenu, au moment de l'évolution de la
gauche dans les années 1970. Alors que de
nombreux gauchistes résolvaient leurs
différends avec la société bourgeoise et avec
les courants dominants de la gauche en
acceptant des postes de responsabilité dans
le domaine social, économique ou politique,
les femmes du MLF n'ont pas suivi ce
chemin. Cela ne tient pas seulement à leur
manque individuel d'adaptation. En tant que
tel, de par sa théorie et sa pratique, le MLF
n'a pas suivi les ajustements de la gauche
française, devenue, à partir de la fin des
années 1970, plus électoraliste et plus gouvernementaliste. La politique politicienne
n'avait jamais intéressé le MLF. Plus les
militants d'extrême gauche acceptaient ce
type de politique, plus les féministes du
MLF se trouvèrent isolées. Beaucoup d'entre
elles perdirent courage et se tournèrent vers
d'autres projets, souvent plus individualistes.
Toutefois, ce refus d'adaptation pourrait
également signifier que des pans du MLF
ont conservé des options leur permettant de
répondre à un nouvel avenir.
Comme nous venons de la voir, le
féminisme syndicaliste et le féminisme égalitaire ne s'en sont pas beaucoup mieux tirés.
Le féminisme syndicaliste a presque
totalement disparu dans la CGT. L'abandon du
syndicalisme féministe par la CFDT est plus
grave encore, vu le rôle joué par la
Confédération auparavant, en tant que lien entre

1. Jane Jenson, « The limits... », art. cité, p. 164-168.
66

LE FÉMINISME EN FRANCE
les trois courants du mouvement des femmes.
Les incertitudes politiques du féminisme
révolutionnaire et l'effondrement du
féminisme syndicaliste ont fait du féminisme
égalitaire le principal acteur des années 1980.
Mais il s'agissait d'un féminisme sans
collaboratrices féministes et dont les alliés dans
les principaux courants de la gauche sont
en train de disparaître (PCF) ou de
l'abandonner (PS).
Dans quel état cette histoire laisse-t-elle
le féminisme français ? La réponse dépend
de l'approche choisie. Si l'on considère que
la politique des années 1970 (qui, en partie,
était celle de mouvements sociaux
autonomes), représente la seule ou la meilleure
alternative, l'avenir du féminisme et des
femmes en France apparaît bien sombre. Si
l'on estime au contraire que le mouvement
social des années 1970 a joué un rôle
analogue à celui de l'ange Gabriel, annonçant
la fin d'un paradigme societal, mais n'offrant
pas nécessairement de modèle pour son

remplacement, la situation paraît alors moins
dramatique. Dans cette perspective plus
optimiste, on constate que le paysage social
occupé par la gauche est aujourd'hui
davantage pluriel, et que les différenciations
ne passent pas simplement par la classe et
le sexe. Le mouvement des femmes s'est
durement battu pour faire passer ce message,
et c'est une victoire pour lui.
D

Sociologue politique, Jane Jenson est professeur de
sciences politiques à l'Université de Carleton (Canada)
et chercheur associé au Center for European Studies
(Université Harvard). Elle a publié, entre autres,
Behind the lines : gender and the two world wars
(Yale, 1987) ; The feminization of the labour
force : problems and prospects (Polity, 1988) ; et
elle a écrit, avec George Ross, The view from inside :
a French communist cell in crisis (University of
California Press, 1984).

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